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Les grandes idées d'un grand peuple

Si, à mon tour, je me décide à découvrir l'Amérique, ce n'est pas que j'ignore combien est prétentieuse et téméraire l'idée d'augmenter d'un nouveau volume la bibliothèque déjà considérable que les Français ont consacrée au Nouveau-Monde. Mes compatriotes, lorsqu'ils ont commis l'acte imprudent qui consiste à sortir de chez eux, résistent difficilement à la tentation de le raconter. De là est née une collection innombrable de Voyages en Amérique, écrits par des Français appartenant à toutes les conditions et exerçant toutes les professions : chercheurs de dot, romanciers, peintres, journalistes, littérateurs, philosophes, membres de l'Institut.

Dans cette nomenclature, les chefs d'industrie sont rares, pour ne pas dire tout à fait absents. Voilà ma première excuse d'avoir écrit ce livre.

La seconde, c'est que cette fois l'industriel a été bâti sur les pilotis d'un ancien élève de l'université d'Oxford, ce qui l'empêchait, en allant voir les Américains dans leurs bureaux, leurs usines et leurs offices financiers en même temps que dans leurs sa-

Ions, de se désintéresser des questions de philosophie générale, de littérature, d'art et même de théâtre.

Pourvu d'une mission qui avait pour but d'étudier les méthodes économiques, financières, industrielles de l'Amérique, et qui, grâce à son élasticité, ne m'imposait aucune entrave, j'ai traversé l'Océan avec un de mes amis et compagnon de travail, M. Maurice de Lagotellerie, et j'ai arpenté avec lui une portion des Etas-Unis. Je n'ai pas la prétention d'avoir vu tout ce qui s'y passe ni entendu tout ce qui s'y dit; j'ai seulement regardé et écouté de mon mieux. Et, après avoir rendu compte de cette mission au gouvernement de mon pays, j'ai pensé qu'il serait peutêtre intéressant et même opportun de révéler au public ce que j'avais eu l'occasion de récolter pour lui.

Avant de partir, j'avais lu la plupart des voyageurs modernes, et en particulier Outre-Mer de M. Paul Bourget. En arrivant là-bas, je me suis aperçu que je ne savais que peu de chose de la vie américaine. En revenant, j'ai lu la Démocratie en Amérique d'Alexis de Tocqueville, et j'ai retrouvé dans cette peinture, non seulement presque toutes les particularités qui m'avaient frappé, mais encore leur genèse et leur explication présentées par un écrivain et un philosophe, dont la perspicacité prodigieuse a attf^int une véritable divination.

L'analyse pénétrante et d'une subtilité un peu mièvre de M. Paul Bourget a paru à quelques-uns de ses modèles injuste, cruelle et même caricaturale Reçu par la société américaine avec cet entrain

cordial et cette délicatesse somptueuse qui, pour l'Européen fraîchement débarqué, transforment le.s centres mondains de là-bas en de véritables paradis où l'enchantement des surprises le dispute au charme des habitudes retrouvées, M. Paul Bourget a rapporté de ses hôtes des croquis qui les ont, je crois, justement froissés. Peut-être ces victimes n'ont-elles pas suffisamment compris les procédés de dissection auxquels elles étaient soumises. Peut-être sont-elles encore trop près des sources primitives de la vie sociale et des contacts fortifiants de la nature, pour apprécier les supériorités de l'ironie latine, arme ultra-civilisée réservée aux épidermes délicats de quelques salons parisiens, restés fidèles à cet écrivain longtemps à la mode.

Plus j'ai vu les Américains, plus j'ai observé l'Amérique, plus j'ai admiré Alexis de Tocqueville, dont les touches, immuables depuis cinquante ans^ donnent encore aujourd'hui une impression du modèle plus profonde et plus vraie que celle qui émane des œuvres postérieures, dont les auteurs ont cru devoir ajouter aux ressources d'un pinceau moins solide les trompe-l'œil de la photographie. Notre génération ne connaît guère cependant cette œuvre admirable que par les plaisanteries semées sur eîle par Edouard Pailleton dans le Monde où l'on s'ennuie. Mais elle fut une révélation pour nos grands-pères, et elle restera un monument pour nos petits-fils, car les années en se succédant ne feront qu'ajouter à sa gloire.

Enfin, je crois que les temps approchent où

l'Amérique va justifier les prévisions de Gladstone en 1878, et prendre dans les affaires humaines un rôle qui en fera la reine du vingtième siècle. Sans le moindre effort et par le développement rationnel de leurs facultés, les Américains sont destinés à guider l'humanité et à peser sur elle. Et il semble déjà que la terre, en roulant à travers l'espace, soit plus lourde à l'endroit qu'ils habitent

Il y a donc un intérêt immédiat et pressant à ce que le Vieux Monde connaisse le Nouveau, à ce que la vieille France surtout connaisse la jeune Amérique qu'elle a tenue sur les fonts baptismaux de la gloire et de la liberté, et en qui elle a une filleule qui n'oublie rien.

Je me souviens qu'il y a plusieurs années, les personnes qui aiment à tirer des prévisions de tous les événements nous annonçaient une pénétration, très intense de l'Amérique et réciproquement, parce qu on venait de construire et d'expérimenter un type de paquebot qui développait I2.cx)0 chevaux et qui faisait la traversée en un peu moins de douze jours. Le paquebot que j'ai pris développe le double de chevaux et fait le voyage en moitié moins de temps ; il s'appelle Ib.. Savoie et il ne tient le record ni de la jauge ni de la vitesse qui appartient pour le moment aux navires allemands. Je dis, pour le moment, car j'espère qu'un jour prochain viendra où notre grand port du Havre, ou bien quelque r^ort français nouvellement créé, en augmentant ses dimensions, permettra à la Compagnie Transatlantique de montrer qu'elle peut disputer à tous ses rivaux la primauté

de la vitesse comme elle a conquis celle du confort.

D'aussi vastes entreprises sont soumises à l'inéluctable loi qui attnbue au dernier-né le bénéfi.ce des efforts accomplis par ceux qui l'ont précédé ici-bas. Nos petits enfants auront plus de chance que nous et seront mieux armés contre les fléaux naturels. De même, une Compagnie nouvelle trouve en naissant les résultats déjà acquis par ses devancières, et part toute fraîche du point où celles-ci arrivaient déjà fatiguées; elle n'a pas à conserver et à user un matériel qui, comme l'enfant, a été une espérance, avant de devenir, comme le vieillard, un encombrement.

Le spécimen du splendide matériel transatlantique sur lequel je pris passage m'avait inspiré par son allure hardie et son apparence luxueuse les pensées les plus calmes de stabilité et de confort. A l'aspect de ses salons somptueux et de ses vastes galeries, je m'étais dit qu'il était impossible que cela fût agité par les convulsions de l'eau salée, et je m'embarquai avec une confiance absolue. Cette confiance fit bientôt place à une certaine perplexité, puis à de l'anxiété, et enfin, pourquoi le cacher ? à un effondrement complet, lorsque le gracieux monstre se mit à danser comme une simple coquille de noix sur le sein agité de l'Océan. Il fallut m'enfouir dans ma cabine et m'abandonner aux plus sombres pensées et aux regrets les plus amers.

L'objet de ces regrets était multiple. Mes yeux avaient naturellement conservé l'empreinte d'une mélancolie profonde depuis le moment oii le mouchoir, que la main amie agitait une dernière fois du haut

des quais, avait disparu dans la brume. Je regrettais aussi la table du commandant dont je fus un hôte si fugitif après m'y être promis des sujets d'étude et d'observation, d'autant plus qu'un de mes sujets, dès le premier repas, s'était offert à moi, en la personne d'un riche marchand de Philadelphie. Il m'était apparu comme un très curieux type d'Américain que je m'étais promis d'explorer pendant la traversée. Avec sa tête glabre, ses cheveux grisonnants coupés ras, ses petits yeux en trous de vrille, d'un bleu lavé, il aurait eu un masque napoléonien sans son menton à triple encorbellement qui descendait dans les profondeurs d'un col large, non empesé. Sa cravate était d'un rouge d'aurore boréale et sur sa chemise apparaissaient deux énormes boutons de diamant comme je n'en ai vu nulle part en Amérique, excepté sur un des rois de la viande à Chicago.

Après avoir employé les courts loisirs que lui laissaient les affaires à s'assimiler les éléments de presque toutes les langues parlées, il venait de parcourir l'Europe pour la première fois, à plus de soixante ans, afin de commencer une éducation qu'il se proposait de mener aussi loin que possible.

Nature confiante et aimant à entretenir les gens de ses petites affaires, il me révéla son état d'âme dès la première phase de notre intimité. Il rapportait de chez nous des petits volumes qu'il tenait à me montrer. Je vis les programmes des théâtres oii il était allé, les menus des restaurants oti il avait soupe, les noms des hôtels où il était descendu ; des adresses

de grandes couturières, d'autres adresses de personnes aimables et hospitalières qu'on rencontre plus volontiers dans les music-halls qu'aux sermons, des noms d'actrices et de prédicateurs à la mode, de violonistes célèbres, de masseurs et de chevaux favoris. Tout cela était relié avec luxe en une demidouzaine de petits volumes élégants.

Pendant que je parcours avec curiosité cet amoncellement de renseignements disparates et bizarres, mon compagnon tire un album de sa valise et s'adressant à un ténor célèbre qui voyage avec nous, le supplie de vouloir bien écrire son nom sur le programme d'une soirée donnée à Londres. M. A*** s'exécute de bonne grâce. En même temps, l'Américain avise la jeune femme d'un de nos plus grands peintres qu'il ne connaît pas encore et lui demande avec timidité si Madame ne voudrait pas ajouter son nom fameux à côté de celui du grand chanteur. M™® ***, que ce manège amuse beaucoup, lui répond en riant :

— C'est que je ne chante pas. Je ne suis pas une artiste. Je suis une femme d'artiste.

— Mille pardons, Madame ! Je croyais que vous voyagiez avec la troupe. Et qu'est-ce qu'il fait, votre mari ?

— Des tableaux.

— Oh ! alors ! s'il vous plaît, marquez votre nom, je vous prie. Je regrette de n'avoir pas su cela avant, parce que la seule chose que j'ai acquise à Paris, c'est une peinture. Le peintre est un Norvégien. Je ne sais plus son nom, mais l'image est magnifique et je l'ai payée' très cher. Seulement, si j'avais connu votre

mari, c'est à lui que j'aurais acheté un tableau, parce que moi, voyez- vous, j'aime beaucoup encourager le commerce !

Tout cela était débité avec une rondeur et une bonhomie qui me firent regretter que les bonds de la Savoie me missent dans un état incompatible avec la culture d'une si charmante connaissance. Car, j'aime mieux l'avouer tout de suite, le magnifique navire qui me fit, au départ, l'effet d'un immeuble de la plaine Monceau tout battant neuf et reluisant sous ses vernis et ses dorures, était devenu inhabitable pour moi. Et dans ma détresse physique, j'étais prêt à recueillir et à admettre les informations les plus inexactes et les versions les plus saugrenues sur l'Amérique et sa découverte par Christophe Colomb.

Tout a une fin ici-bas. Au bout du septième jour, une pâle lumière se montra dans la nuit et l'immense caravansérail des docks arriva sur nous. Quand je mis le pied sur le sol immobile, une joie profonde succéda à mon abattement. Les choses eurent pour moi un aspect réjouissant. Les gens avaient pris à mes yeux un air de bonté, de prévenance et de délicatesse. Qui donc a raconté qu'on était bousculé là-dedans? Les commissionnaires et les douaniers se faisaient une joie de jongler avec les bagages éventrés des voyageurs. Mais j'eus l'impression qu'ils avaient pour nos colis des enveloppements de nourrice attentive. Un inspecteur des douanes se trouvait là pour protéger les bagages des délégués du gouvernement français. Une nuée

de reporters épiait et accueillait les infortunés malades qui descendaient de la Savoie. Il fallut leur promettre de les recevoir le soir même à l'hôtel Waldorf Astoria.

Colis et gens y arrivèrent bientôt, hissés dans une des grandes voitures qui stationnent sur le quai. A l'hôtel, les appartements que j'avais fait retenir étaient envahis déjà par plusieurs photographes qui, dès notre arrivée, braquèrent sur nos faces décomposées leur objectif. C'est ainsi que le lendemain matin les journaux quotidiens publièrent de Lagotellerie et de moi des portraits que je me permettrai de ne pas recommander aux chercheurs de documents humains.

L'hôtel n'a guère que quinze cents chambres et une soixantaine de salons immenses et de salles à manger, desservis par une trentaine d'ascenseurs à grande vitesse qui vous prennent sur le sol et vous projettent à vingt mètres au-dessus du niveau de la rue sans vous laisser le temps de voir défiler les étages qui se succèdent. Vers la fin de la journée, au moment oii nous y arrivons, quatre à cinq mille personnes entrent, sortent, circulent à l'intérieur de l'hôtel dans l'espace de deux heures. L'Européen qui y pénètre à ce moment-là subit quelques minutes d'indescriptible affolement. C'est la première manifestation de la vie américaine avec son mouvement vertigineux et gigantesque. Je devine du premier coup que, dans le monde qui m'accueille, tout va être imposant et grandiose.

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