L'HOSPITALITE AMERICAINE LES NEW-ENGLANDERS OU PURITAINS
Il est impossible au Français qui n'en a pas savouré le charme incomparable, de concevoir ce qu'est l'hospitalité américaine. En France, il est d'usage, quand on arrive dans une ville, d'aller faire une visite, ou au moins d'aller déposer une carte chez les personnes que l'on désire fréquenter. Chez eux, les Américains devancent les gens qui viennent les visiter et vont les premiers à leur rencontre. En n'attendant pas votre démarche pour mettre une carte à votre porte, ils veulent vous marquer leur désir empressé de vous recevoir. Mon étonnement alla jusqu'à la gêne lorsque je trouvai, en arrivant à l'hôtel, une véritable cargaison de cartes de visite qui m'attendaient et qui portaient les noms de personnages américains. C'est ainsi que j'ai connu, avant tout autre, l'éminent président de la Chambre américaine de commerce de New-York, M. Morris K. Jesup, qui vint, pour ainsi dire, me cueillir chez moi.
L HOSPITALITE AMERICALNE II
M. Morris K. Jesup est le chef d'une des plus anciennes familles américaines. C'est un New-Englander. Son superbe hôtel de Madison Avenue, empreint d'un luxe ancien, ou, comme on dit là-bas, très a old fashion », renferme les plus merveilleux spécimens de peinture anglaise du XVIII® siècle, et notamment un portrait original de Washington qui est un chef-d'œuvre de force et de puissance. Cette vieille demeure, encore que très fermée comme celles de la plupart des anciennes familles anglaises, baigne les rares privilégiés qui y sont admis dans une atmosphère de grâce que le charme de la maîtresse de maison parfume d'une singulière distinction. M°^° Jesup est une de ces femmes à grande figure un peu hautaine du XVIir siècle, réservant à ses amis les délices d'un accueil empressé, et profondément indifférente à tout ce qui n'est pas eux. Elle voulut bien faire de nous ses hôtes assidus.
— Qui voulez-vous rencontrer à dîner ? nous disait-elle quand elle nous conviait.
Et souvent, elle souriait de son fin sourire de marquise douairière, en nous proposant d'inviter avec nous telle ou telle jeune femme américaine « fasc jating » pour laquelle nous avions précédemment montré quelque enthousiasme.
D'ailleurs, il régnait dans ce milieu un esprit subtil et même un peu mordant qui n'eût pas été déplacé à Trianon ou à l'hôtel de Rambouillet. C'est ainsi qu'un jour, frappé du mot a fascinating » appliqué à certaines Américaines qui sont
d'ailleurs vraiment fascinantes, je me permis de dire à une jeune femme que je rencontrais souvent dans la maison : — Quel dommage que cette expression si gracieuse et si pittoresque ne soit jamais appliquée chez nous à nos jolies femmes françaises ! Et je dus subir, non sans protestation, cette réplique un peu inattendue : — Ferhafs it is bec cuise in France y ou haven't the ladies for it! C'est que, peut-être en France, vous n'avez pas les femmes pour!
M. Morris K, Jesup, qui fut dès son enfance et qui est resté l'ami fidèle de J. Pierpont Morgan, vint avec lui en France lorsqu'ils étaient encore jeunes tous les deux. C'est chez nous que ces deux hommes puissants ont traité leurs premières opérations. Les chemins de fer américains commençaient seulement à prendre du développement et l'industrie du fer aux Etats-Unis était encore en enfance. Il s'agissait de commander les premiers rails. C'est à la France que Jesup et Morgan vinrent les demander. M. Jesup se complut à me raconter souvent ce voyage. Les rails valaient alors quatre fois les prix d'aujourd'hui. Les Français étaient timides et difficiles en affaires. Il fallut discuter longtemps pour les décider à exporter de si grosses quantités de matière. Les vendeurs étaient si troublés d'avoir à traiter une affaire si importante pour un pays si lointain qu'ils oublièrent de tenir compte du transport et du fret Il fallut refaire un traité déjà signé, ce qui fut toute une histoire.
Je ne pouvais aborder ce chapitre, consacré à
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l'hospitalité américaine, sans mentionner M. Morris K. Jesup en tête des personnalités qui prirent envers moi l'initiative des plus délicates prévenances.
M. Ad. L..., l'un des rois du cuivre, ne s'était pas contenté de déposer sa carte à mon hôtel, il avait laissé à ma porte une de ses voitures attelée de chevaux magnifiques, qu'il mettait à ma disposition pour tout le temps de mon séjour à New-York. Et quand je voulus présenter quelques objections, M. L... m'arrêta violemment : — Puisque vous vous permettez de protester, me dit-il, je vais ajouter une de mes voitures électriques pour votre service du soir ! Et il exécuta sa menace.
Chez un autre New-Yorkais, l'hospitalité prit des formes encore plus touchantes. M. James S..., est un personnage qui affecte ses nombreux millions à des œuvres de philanthropie et de charité. Non seulement, il voulut se constituer mon cicérone, mais il se fit mon ombre. Il m'obligea à le charger de mes moindres courses, et quand j'avais le malheur d'exprimer devant lui le plus petit désir, il n'avait de cesse que ce désir ne fût accompli. Et cette cordialité ne se démentit pas une minute pendant tout mon séjour en Amérique.
C'est chez James S... que nous nous réunîmes un soir avec M. Jules Cambon, notre ambassadeur, qui m'en voudrait si je disais ici le rôle considérable qu'il a joué aux Etats-Unis, le bien qu*il y a fait à la France et les regrets unanimes qu'il laissa derrière lui, lorsque, pour son avancement, il fut trans-
féré de l'ambassade de Washington à celle de Madrid.
On avait tenté de constituer ce soir-là la Société des citoyens américains membres de la Légion d'honneur, car tout s'organise là-bas en clubs, en sociétés, en réunions, en trusts, en syndicats. L'esprit d'union qui n'est que l'esprit de charité, c'està-dire l'esprit de l'Evangile, domine l'Amérique, et fait le fond de sa grandeur et de sa force. Il y avait, là, une foule nombreuse et illustre d'habits décorés, car la démocratie américaine est parfaitement accessible à nos conceptions des formes symboliques de l'honneur, comme elle est, d'ailleurs, pénétrée par toutes les vieilles chansons qui nous bercent : académies, noblesse, décorations, religion, amour! Méfiez-vous des étrangers qui tournent en ridicule les signes extérieurs que vous respectez vous-même, et si vous cherchez bien, vous les trouverez plus fétichistes que nous. C'est ainsi que j'ai entendu quelquefois des Anglais parler avec dérision de notre ruban rouge, et toujours je me suis aperçu que ces fiers insulaires guettaient une croix du Bain, une pairie, ou même une simple promotion de Baronet.
Parmi les invitations qui m'attendaient à l'hôtel, il en était une qui me parut particulièrement intéressante. Elle me conviait à un dîner de Puritains. Les Puritains, les New-Englanders, sont les fondateurs des Etats-Unis. Nul n'ignore que tandis que la plupart des colonies européennes ont dû leur existence à des forçats ou à des hommes dont la tur-
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bulence ne s'accordait pas toujours avec les lois de leur pays, les Etats-Unis de l'Amérique du Nord furent fondés par des émigrants venus d'Angleterre, qui s'appelaient des Pilgrims, c'est-à-dire des Pèlerins, et faisaient partie de la secte austère des Puritains. Le Puritanisme n'était pas seulement une doctrine religieuse; c'était un ensemble d'idées, de mœurs, dont les représentants appartenaient presque tous aux classes moyennes, également éloignés de l'opulence qui démoralise et de la misère qui abrutit. Ils se faisaient remarquer par une très grande pureté de mœurs, par un attachement presque superstitieux aux préceptes de l'Evangile et par une conception tout à fait démocratique et même républicaine de la vie politique. Les premiers émigrants qui arrivèrent sur le sol américain ont eu un historien, qui raconte ainsi leur départ d'Europe et leur arrivée en Amérique (i) :
a J'ai toujours cru, dit-il, que c'était un devoir sacré pour nous, dont les pères ont reçu des gages si nombreux et si mémorables de la bonté divine dans l'établissement de cette colonie, d'en perpétuer par écrit le souvenir. Ce que nous avons vu et ce qui nous a été raconté par nos pères, nous devons le faire connaître à nos enfants, afin que les générations à venir apprennent à bénir le Seigneur ; afin que la lignée d'Abraham, son serviteur, et les fils de Jacob, son élu, gardent toujours la mémoire des miraculeux ouvrages de Dieu (Ps. CV. 5. 6.). Il faut qu'ils sachent
(i) Nathaniel Morton {New Englanders mémorial, p. 14, Boston 182OJ.
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comment le Seigneur a apporté sa vigne dans le désert, comment il l'a plantée, et en a écarté les païens. »
L'auteur continue et dépeint ainsi le départ des émigrants :
a C'est ainsi qu'ils quittèrent cette ville (Delft- Haleft) qui avait été pour eux un lieu de repos. Cependant, ils étaient calmes, ils savaient qu'ils étaient pèlerins et étrangers ici-bas. Ils ne s'attachaient pas aux choses de la terre, mais levaient les j^ux vers le ciel, leur chère patrie, où Dieu avait préparé pour eux sa cité sainte. Ils arrivèrent enfin au port oii le vaisseau les attendait.
a Ils avait passé maintenant le vaste Océan, ils atteignaient le but de leur voyage; mais ils ne voyaient point d'amis pour les recevoir, point d'habitation pour leur offrir un abri; on était au milieu de l'hiver, et ceux qui connaissent notre climat, savent combien les hivers sont rudes, et quels furieux ouragans désolent nos côtes. Autour d'eux n'apparaissait qu'un désert, hideux et désolé, plein d'animaux et d'hommes sauvages, dont ils ignoraient le degré de férocité et le nombre. La terre était glacée, le sol couvert de forêts et de buissons. Le tout avait un aspect barbare. Derrière eux, ils n'apercevaient que l'immense Océan, qui les séparait du monde civilisé. Pour trouver un peu de paix et d'espoir, ils ne pouvaient tourner leurs regards qu'en haut. »
Les gens qui débarquaient ainsi sur les côtes de la Nouvel le- Angleterre ont laissé des lignées, et les descendants des Puritains constituent la plus belle
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et la plus véritable aristocratie qu'ait jamais connue un peuple, puisqu'ils ne sont séparés que par quelques générations de leurs pères qui furent bien les fondateurs de la nation. C'est d'ailleurs un des privilèges les plus originaux du grand peuple américain, de représenter devant la terre entière les phénomènes d'origine et de croissance qui, chez les autres nations, étant déjà perdus dans la nuit du passé, sont entourés des fables et des préjugés issus du temps. Le monde moderne peut se regarder dans l'Amérique. Darwin prétend que chaque être vivant, dans l'évolution qui l'amène de la conception à la naissance, parcourt les phases qu'a traversées l'espèce à laquelle il appartient, et, dans chaque vie individuelle, l'immortel savant retrouve un abrégé de la vie de la race tout entière. C'est ainsi que, au point de vue politique, social et moral, les différentes portions de l'humanité, constituées en nations, peuvent surprendre les mystères de leur origine et les lois de leur transformation, en examinant l'histoire du peuple américain qui appartient tout entière à la période moderne.
C'était précisément la Société des New-Englanders de New-York, c'est-à-dire des arrière-petits-fils de ces pèlerins qui touchèrent dans la première moitié du xvr siècle aux rives américaines, c'était cette Société qui me faisait l'honneur de me convier au quatre-vingt-seizième de ses banquets annuels.
Le dîner avait lieu dans une des grandes salles à manger de l'hôtel Waldorf-Astoria, qui par ses dimensions rappelle nos grandes salles de spectacle;
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et ce qui complète la ressemblcince, c'est le double rang de loges dans lesquelles, après le dîner, les dames sont admises à écouter les toasts et les discours. Une table d'honneur était installée sur ime estrade et dominait les autres tables.
Je ne m'étais pas encore présenté chez les différents personnages pour lesquels j'avais des lettres d'introduction, et j'allais me trouver, conduit par un hasard favorable, auprès de la plupart d'entre eux, dans cette première manifestation officielle de ma présence en Amérique. C'est ainsi que je fus placé non loin de M. J. Pierpont Morgan, que je ne comptais voir que la semaine suivante. Il était assis lui-même à la droite du président, M. William E. Dodge, l'un des Puritains les plus considérables de New York, le plus justement réputé pour sa générosité et ses vertus.
Ce qui me frappa, à mon entrée dans la salle, ce fut de voir tous les leaders assis à la table d'honneur chamarrés de décorations. Je ne m'attendais pas à voir figurer sur les revers d'habits des républicains de l'Union ces hochets de la vanité humaine, que je croyais accaparés par les prétentions françaises ou l'orgueil de l'Amérique du Sud.
Je fus donc reçu Puritain aux côtés de Pierpont Morgan, le grand leader des trusts et de la finance, dont la bonne grâce et la rondeur brusque de bourru bienfaisant écartèrent les formalités d'une présentation officielle. Le dîner lui-même fit les frais de la conversation et nous convînmes de nous retrouver le lendemain chez lui. A cette même table était
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assis Seth Low, lord-maire de New -York; il m'entretint, sur-le-champ, des excellents souvenirs rapportés de nos compatriotes français, le président de la Chambre des députés Léon Bourgeois et le baron d'Estournelles de Constant, avec lesquels il s'était rencontré à la conférence de la Paix à la Haye.
Je m'aperçus du reste tout de suite que mes nouveaux frères les Puritains n'étaient pas des ascètes ni même des végétariens. Le menu, arrosé de Champagne sec, était d'une somptuosité rare, et quand l'heure des toasts approcha les loges se garnirent de dames en grande toilette, familiarisées avec le parfum violent du tabac de Virginie marié à l'arôme du café. Chez nous, chaque convive, en s'asseyant à table, trouve une carte où sont énumérées les jouissances réservées à son palais. Lâbas, on joint au menu des mets le menu des toasts avec le nom des orateurs, le sujet de leurs discours et l'épigraphe tirée de la Bible ou de la littérature qui en résume l'esprit. Nous devions avoir, ce jourlà, un toast du Président des Etats-Unis. M. Roosevelt s'excusa, retenu au dernier moment pour une cause politique; mais nous eûmes des dédommagements, et l'éloquence coula à pleins bords, pendant que mes nouveaux amis m'emmenaient dans les loges, pour me présenter à leurs femmes ou à leurs filles.
Je n'ai malheureusement pas retenu les discours qui furent prononcés ce jour-là; mais dès ce moment, il m'est resté une impression générale de l'éloquence américaine. Sa qualité principale est, semble-
t-il, l'extrême concision, non pas que les discours y soient moins longs que chez nous, mais chez l'Américain, il y a rarement un mot inutile, jamais la moindre redondance dans l'expression. Leur langage s'adapte à leur pensée comme le maillot aux jambes de la danseuse. C'est d'une précision merveilleuse. Joignez-y quelques-uns de ces traits d'humour qui amènent une décharge d'irrésistible hilarité. J'en eus ce soir-là un exemple mémorable. Le gouverneur du Connecticut, M. Mac Lean, — car je crois bien que c'était lui, à moins que ce ne fût son voisin immédiat, — avait la parole et traitait un sujet qui est en Amérique une source d'intarissables plaisanteries : la supériorité des habitants de Boston. Il faut savoir que beaucoup d'entre eux descendent des grands ancêtres. C'est à Boston que le philosophe Emerson créa le centre littéraire dont la ville a conservé l'empreinte. Mais les éminentes qualités des Bostoniens ne sont pas appréciées seulement par les autres Américains, ils les connaissent aussi eux-mêmes et il en résulte dans leur manière d'être un peu de suffisance, qui ne va pas jusqu'à les empêcher de rire les premiers des flèches qu'on leur décoche avec esprit
Donc, M. Mac Lean tirait un feu d'artifice en l'honneur de Boston et des Bostoniens. Il rappelait la supériorité de leurs procédés, la distinction de leurs manières ; il faisait ressortir combien leurs femmes, comparées aux autres femmes, paraissent plus intelligentes. — Oui, messieurs, s'écria-t-il, tout ce qui vient de Boston est incontestablement