‹ Les grandes idées d'un grand peupleChapitre 17 sur 17 · LES ARTS — LE THEATRE · texte numérisé non relu

LES ARTS — LE THEATRE

On ne se doute pas de la somme d'efforts superposés et de la multitude d'années disparues que représente le moindre de ces objets d'art jetés à foison dans nos intérieurs modernes ou colportés dans nos rues. Ce petit Italien qui offre au passant une baigneuse pour quelques sous transporte sur son bras le résidu de trente ou quarante siècles d'histoire humaine. Il n'a pas fallu seulement, pour aboutir à ce morceau de plâtre, que Phidias taillât le marbre de Paros, que les aristocraties grecques conservassent les statues comme des diamants ou des reliques, que Rome, plus jeune et plus forte, vînt subjuguer par ses légions la Grèce qui devait la subjuguer par ses artistes, que les chrétiens nés dans la poussière de Rome devinssent à leur tour une aristocratie et sortissent de leur barbarie primitive; il n'a pas suffi que des papes apportassent sur le trône de saint Pierre les qualités et les vices des races vieillies et affinées et attendissent l'époque admirable de la Renaissance qui devait

3l6 LES GRANDES IDÉES d'uN GRAND PEUPLE

venir chercher en Italie tous les trésors de l'antiquité pour en répandre l'esprit sur la surface du monde; il n'a pas fallu seulement ce long travail de la civilisation pour permettre au petit Italien de transporter son plâtre, il a fallu encore des périodes plus longues de transformation pour faire de l'homme des bois primitifs un paysan, du paysan un citadin, du citadin un oisif et de l'oisif un amateur de la forme et de la beauté.

Les arts naissent dans un pays quand la portion d'humanité qui s'y est établie a dompté la nature rebelle et s'est habituée à sa conquête; ils sont postérieurs à toutes les inventions qu'arrache à l'homme l'utilité immédiate; ils sont postérieurs à l'industrie, à la littérature; ils sont les derniers venus, ils sont la fleur de l'humanité qui n'apparaît sur la plante que lorsque cette plante a pour ainsi dire un surcroît de vie inutile.

Les arts ont donc besoin de nombreux siècles d'incubation et l'Amérique est un peuple enfant qui compte à peine trois siècles; les arts américains sont aussi et ne peuvent être que dans l'enfance Dès le XVIir siècle pourtant on voit naître de timides essais de peinture historique dont le plus ancien est probablement le portrait de Washington par Gilbert Stewart. Au milieu du xvili* siècle il s'était déjà établi entre l'Amérique et l'Europe un va-et-vient artistique d'hommes et de produits. Les Américains venaient étudier chez nous et les Français envoyaient des œuvres en Amérique. Une école de paysagistes vraiment originale naquit aux Etats-

Unis, école dont le plus remarquable disciple fut le peintre poète Georges Innés qui a vu et rendu la nature dans ses phases les plus tendres et sous ses couleurs les plus riches. Cette école oij meirquèrent Wyant et Homer Martin, a encore un représentant illustre dans la personne de William Chase qui a produit en un style clair, simple et vrai, des toiles pleines d'atmosphère et de soleil.

De même que l'enfant est surtout frappé par le côté étrange des choses, les peuples jeunes se laissent volontiers séduire pajr les excentricités de toutes sortes. Et comme ils n'ont pas, dans un goût acquis, le moyen de les tempérer et de les corriger, ils les exagèrent. C'est ainsi que dans le Nouveau Monde notre école impressionniste a recruté aussitôt des imitateurs fervents, et que nos Claude Monet, r>os Sisleys, nos Pissaro, nos Thornley sont devenuo des modèles auxquels leurs disciples font subir trop souvent les déformations qu'eux-mêmes avaient imposées aux formes classiques. De sorte que toutes ces déformations, se multipliant les unes par les autres, aboutissent à des énormités déplorables.

Les portraitistes ont formé eux aussi une école respectable dont les deux représentants les plus notoires, Sargent et Whistler, passent souvent pour des peintres européens. Sargent a eu pour élève la femme américaine qui a le plus marqué en peinture jusqu'ici, Mrs Cécilia Baux, admirable dessinatrice, coloriste de premier ordre, qui manie le pinceau avec ime virile énergie. En somme le peintre américain qui

a le plus d'influence, sinon sur le public, au moins sur les étudiants d'art est William Chase qui joint à un grand amour pour les antiques, une puissance de travail infatigable. Mais les édifices publics qui ont pullulé ces dernières années sur le sol de la République ont orienté une partie des peintres américains vers la décoration, et parmi eux je citerai Abbey et Robert Reid.

Une classe d'artistes tout à fait spéciale à l'Amérique est celle des illustrateurs, en tête de laquelle nous retrouvons le décorateur Abbey dont les compositions forment un ensemble si intéressant et qui a notamment illustré les choses du XVIir siècle, de façon à dispenser ceux qui le suivront de recourir aux sources originales. Cette classe d'illustrateurs s'est développée tout naturellement sous l'influence du goût public pour les Revues illustrées et pour les a Magazines ». L'école a été fondée vers 1876 par quelques jeunes artistes qui sont retournés en Amérique après avoir étudié le dessin et l'illustration en Europe et qui furent accueillis, encouragés et poussés par les éditeurs de deux célèbres Magazines, le Century et le Scribner. Il s'établit peu à peu entre les imprimeurs, les graveurs et les illustrateurs américains, fouettés par l'avidité des éditeurs qui les couvraient de dollars, une sorte de a steeple chase » qui a abouti à doter l'Amérique des plus belles publications de ce genre dans le monde entier, car làbas, à côté de Magazines qui sacrifient au bon marché et à la photographie, il y a des Revues dont chaque numéro mériterait les honneur!^ d'une gaie-

rie. Quelques-unes des œuvres de ces illustrateurs resteront historiques, comme par exemple l'illustration des œuvres de Shakespeare par Abbey.

On ne trouvera certainement pas étonnant de me voir ranger parmi les arts, des industries qui ont été inventées et qui ne peuvent être pratiquées que par de véritables artistes. Il est évident par exemple que le Tiffany Glass qui a révolutionné le vitrail, a sa place dans l'histoire des arts. Ce verre peut être employé pour la fabrication des vitraux, des mosaïques et des vases de toutes sortes. Il se prête à des superpositions, à des couches et à des combinaisons nouvelles et inattendues. Son apparition date de 1893 et déjà plusieurs grands musées d'Europe en possèdent des collections permanentes. Le grand hall de l'Université de Princeton décoré de mosaïques de Tiffany Glass, d'après les dessins de Holzer, est une œuvre magistrale qui suffirait à elle seule à U gloire de l'inventeur.

L'art céramique aux Etats-Unis doit à l'exhibition centenaire de 1876 un stimulant qui le mettra! sans doute à la tête de toutes les fabrications européennes. Les potiers américains ont pu constater alors la supériorité de Tart européen; ils se sont mis à l'œuvre avec une ardeur extraordinaire et en quelques années ils ont réalisé plus de progrès que dans les deux siècles précédents. A l'exposition de Chicago ils ont envoyé des faïences et des porcelaines qui ne craignaient plus la comparaison avec aucune collection étrangère. Depuis, la course a contûaiïÇ^tj^ aujourd'hui la céramique a produit des che

/IIN

vre. Elle est à peine connue en Europe et elle ne l'est guère mieux en Amérique même, où le public a vécu longtemps sur le préjugé de la fabrication nationale et a préféré des marques étrangères. C'est à ce point que jusqu'à ces derniers temps, il était rare que les membres du gouvernement américain euxmêmes commandassent des services de table à une manufacture américaine. La poterie n'est d'ailleurs pas encore arrivée à l'originalité, mais elle a atteint une supériorité extraordinaire dans l'imitation, à Rockwood principalement. La manufacture de faïence de Rockwood a été fondée en 1880 à Cincinnati (Ohio) par une femme. Cincinnati est d'ailleurs un centre de poteries; elle possédait déjà plusieurs fabriques où, de nombreuses femmes étaient intéressées. Ces dames ont même fondé un club, le Pottery Club de Cincinnati. On fabrique maintenant à Rockwood, à côté du glacé, le mat qui atteint une rare perfection. Je citerai encore Middle Lane Pottery de East Hampton. On croit avoir retrouvé là le secret perdu des feuilles d'or recouvertes d'émail solide.

C'est l'EuroiDe qui a influé surtout sur la poterie américaine, et cependant avant que les Européens n'aient débarqué en Ajnérique, les indigènes avaient déjà des potiers. Les Indiens de la côte Atlantique étaient les moins avancés; leur vaisselle était mal cuite et fragile, construite d'après des formes et décorée d'après des procédés rudimentaires ; ceux de la vallée du Mississipi avaient un sens plus artistique, leurs poteries reproduisaient des formes hu-

maînes ou animales, mais les Indiens de l'Ouest, du Mexique et de l'Arizona ét'àient les maîtres incontestés de cette fabrication. Leurs pots plissés, ridés formés de spirales de terre glaise, avec décorations gravées, leur vaisselle peinte en rouge, décorée de figures géométriques noires, et enfin surtout leurs ustensiles de terre glaise mélangée avec des coquilles écrasées que les Indiens modernes continuent à fabriquer, marquent un certain degré d'intelligence et de goût.

Comme on a beaucoup bâti en Amérique, l'architecture y a fait des progrès et même conquis une certaine originalité. L'architecture américaine par excellence est celle de la maison de campagne, maison de bois sans fondation, quelquefois plantée sur de courts pilotis qui empêchent l'humidité du sol d'envahir les rez-de-chaussée, ou encore la maison à soubassement de pierres jusqu'à hauteur d'homme et terminée en bois.

Les artistes américains recherchent surtout des effets pittoresques, ils usent, et abusent même quelquefois, des tourelles rondes ou à pans coupés, des « bow Windows », des toits à auvents, de tout ce qui peut donner à leurs constructions un caractère disparate. Ils s'appliquent à chercher des points de vue et des jeux de perspective, et croient leur but atteint lorsque leur œuvre, enfoncée sous les arbres, trompe le spectateur, en lui apparaissant comme un spécimen de différents styles, selon qu'il la regarde d'un côté ou de l'autre. Les fenêtres sont irrégulièrement percées, mais entre les grandes et les pe-

titcs ouvertures, il existe un rapport harmonieux.

Leur intérieur ne répond pas plus que leur extérieur à ce goût pour la symétrie que nous avons hérité des Grecs et des Romains et qui n'est, du reste, qu'une forme artistique éloignée de notre goût pour l'égalité. Nous avons emprunté aux Anglais et acclimaté chez nous l'épithète de confortable pour indiquer l'endroit où l'on se trouve bien. Les Américains remplacent ce mot par celui de cosy. Les cosy corners, ce sont les coins abrités, retirés, où l'on peut s'étendre sur des sièges qui semblent faits pour mouler les membres. La pratique de la fenêtre à guillotine n'est pas sans influence sur l'intérieur des appartements; elle permet de faire entrer l'air sans toucher aux choses qu'il semble naturel de placer en pleine lumière; les tables, les plantes, les bibelots, les coussins. Chez nous il faut déménager tout cela si on veut avoir un peu d'air; là-bas on soulève ou l'on abaisse la fenêtre sans toucher à rien et on peut régler à volonté l'introduction de l'oxygène nécessaire aux poumons, soit pendant la journée, soit pendant la nuit.

Pour les villes le produit architectural spécial de l'Amérique est la maison de vingt ou vingt-cinq étages qu'on appelle Sky scrapers. Ces léviathans disgracieux ont un squelette de fer; une carcasse qu'on lecouvre de plâtre ou de stuc et dans laquelle se logent les marbres, les faïences et les verres qui rendent les appartements américains infiniment plus jjâïubres que les nôtres. Comme le principe de ces bâtisses consiste à pousser, du côté des étoiles, des

constructions que la cherté des terrains ne permet pas d'étendre sur la surface du sol, il a fallu organiser en hauteur verticale l'équivalent de nos moyens de transports horizontaux. De là sont nés, non seulement les ascenseurs, mais leurs différents types. Et, de même que la nécessité de ne pas encombrer les lignes de chemin de fer a fait créer les trains express, la répartition indispensable et régulière des locataires aux différents étages a fait créer les ascenseurs express, c'est-à-dire ceux qui ne desservent que les couches supérieures de l'immeuble et qui suppriment les stations intermédiaires. Ainsi l'ascenseur express deviendra un ascenseur omnibus à partir du quinzième étage, comme les trains de voyageurs brûlent les stations de banlieue et ne desservent toutes les localités qu'après un long parcours.

Dans mon voyage en Amérique j'ai vu construire un de ces monstres. A. Pittsburg vivaient deux associés qui s'appellent Carnegie et H. C. Frick, dont les noms sont aussi connus en Europe qu'aux Etats- Unis. Ces deux colosses de l'industrie avaient collaboré à rétablissement des immenses usines qui ont donné à leurs fondateurs le sceptre de l'acier. Si on veut se rendre compte de l'importance des usines de Carnegie, on peut instituer entre elles et notre Creu- -sot une comparaisop ^ui, tout en respectant l'importance considérable du grand établissement français, lui attribuerait par rapport aux usines de Carnegie les dimensions d'une mercerie de quartier en face des magasins du Bon Marché. Mr. Carnegie et Mr. Frick, après avoir vécu longtemps en bonne in-

telligence, s'étaient séparés. H. C. Frick avait cessé d'avoir ses bureaux dans ce qu'on appelle à Pittsburg le Carnegie Building, et comme ce building avait été jusque-là la plus grande maison de Pittsburg, H. C. Frick en faisait construire une plus grande encore, afin d'avoir un Frick Building plus considérable que le Carnegie Building. Des relations cordiales s'étant établies entre Mr. Frick et moi, il m'avait invité à venir le voir à Pittsburg où il me fit visiter son building encore inachevé et dont le squelette de fer n'était pas même entièrement garni de ses revêtements. Les escaliers n'existaient pas, mais les ascenseurs fonctionnaient déjà. Comme je m'étonnais, dans les parties achevées, de l'abondance et la diversité des marbres destinés aux usages sanitaires, M. Frick me dit négligemment « J'en ai déjà fait venir pour un million de dollars. » Et, comme il vit que cette statistique m'intéressait il ajouta, qu'on avait déjà employé dans cette maison pour 500,000 francs de verres à vitres. Peut-être estce ici la place d'indiquer aux lecteurs français que, même dans les intérieurs modestes de l'Amérique le marbre est prodigué, pour tout ce qui touche les soins donnés au corps, les cabinets de toilette, les salles de bains et leurs accessoires; les cuisines, les buanderies et les laveries ont leurs parois, leurs planchers et leurs plafonds revêtus de plaques de marbre et, ce qu'il y a de particulier, c'est que l'Amérique ne fournit aucun de ces marbres qui viennent tous d'Italie. En parcourant les appartements déjà installés, je m'extasiais devant une de ces serrures

américaines à combinaisons compliquées et à aspect monumental. Mr. Frick m'en expliqua le mécanisme et m'en révéla le prix. Peu de temps après mon retour en Europe, j'eus l'agréable surprise de recevoir comme spécimen de l'industrie américaine une serrure identiquement semblable à celle que j'avais admirée. C'était un souvenir de H. C. Frick.

Je n'ai pas besoin d'expliquer que les Etats-Unis s'étendant presque du pôle à l'équateur, les différences de latitude ont conduit les architectes à une diversité considérable de styles. Ainsi toutes les maisons du sud relèvent de ce qu'on appelle le style colonial, c'est-à-dire qu'elles ont une façade grecque à colonnes et un portique à fronton. A New- York il n'y a pas que de belles maisons, il y a aussi les ârazen sfone houses toutes construites sur le même modèle, comme à Londres, et qui ressemblent un peu à des cités ouvrières où se seraient installés des patrons. Ce petit hôtel particulier n'a pas de rez-dechaussée; il y a un sous-sol et trois étages, dont le premier est séparé du sol par un perron d'une dizaine de marches; il est construit de façon à inspirer des idées de profonde tristesse à l'Européen qui l'habiterait. D'abord l'escalier est sombre, ensuite chaque étage est composé de trois pièces. Sur le devant est le salon, sur la cour la salle à manger et, entre les deux, une pièce obscure éclairée par les portes à coulisses garnies de vitres des deux autres pièces. Ces maisons ont des toitures à l'italienne, c'est-à-dire en plate-forme et cette plate- forme sert à de nombreux usages. On la transforme l'été en

Roof Garden. On m'a même raconté l'histoire d'un ministre protestant qui, l'été, ofûcie sur le toit de son église, et l'hiver transporte son culte à l'intérieur.

Dans les villes élégantes, dans les stations d'été comme Nevvport, les millionnaires américains se font bâtir des châteaux neufs sur des modèles anciens et commandent aux architectes des reproductions scrupuleusement exactes de nos monuments historiques. Pendant longtemps ces architectes ont copié l'architecture anglaise de l'époque de la reine Anne, puis l'architecture française est devenue de mode, et c'est chez nous surtout que les élèves architectes américains viennent apprendre leur art. Les deux écoles auraient d'ailleurs un intérêt égal à échanger leurs méthodes. Les Américains peuvent apprendre de nous l'ordonnance extérieure des monuments et cette correspondance des formes aux pensées d'une époque qui s'appelle le style. Nous, nous pourrions apprendre d'eux l'ingénieuse répartition des besoins de la vie; la construction de ces sous-sols admirables qui distribuent à la maison l'air, la chaleur, la lumière, l'eau, la nourriture et la propreté. Nous sommes certainement restés leurs maîtres en ce qui concerne l'art dans la maison; ils sont devenus incontestablement les nôtres en ce qui concerne la vie salubre et facile.

La musique est un art trop subtil et trop affiné pour les peuples jeunes. Elle est de naissance toute récente en Amérique. Elle y a débuté par ceux de ses monuments, qui, dans le Vieux Monde, ont pré-

cédé les autres, les oratori(^s, la musique sacrée. On organisa en 18 16 à Boston une société qui avait pour but de faire connaître les œuvres de Haendel et de Haydn et cette société donna pour la première fois en 1818 le fameux Messie qu'elle a chanté une centaine de fois depuis et qui est resté populaire là-bas. L'oratorio ne parvint à New- York qu'en 1831. L'opéra l'y avait précédé de six années puisqu'en 1825 une troupe conduite par Garcia, le célèbre chanteur père de la Malibran, y chanta pour la première fois l'opéra italien et y introduisit la coutume, religieusement conservée, d'offrir aux artistes européens, des prix extravagants. Les compagnies exécutantes italiennes et anglaises se succédèrent, avec des destinées diverses, jusqu'en 1862, où la musique allemande fit une première apparition favorablement accueillie, puis la musique d*Dffenbach bénéficia après 1870 de l'épouvantable actualité que la guerre donna aux productions françaises. Pendant une dizaine d'années Strakosch, l'impressario de la Patti, gagna beaucoup d'argent avec des saisons d'opéras italiens. Le caractère étrange, surhumain de la voix de la Patti, fascinait positivement les Américains. Ce fut en 1883 que s'ouvrit à New- York le Metropolitan Opéra House, on l'on ne jura plus que par Wagner pendant trois ans. Depuis, l'Opéra de New- York est devenu essentiellement cosmopolite. Ses directeurs mettent leur gloire à organiser des régiments de généraux en faisant entendre à la fois, dans le même ouvrage, plusieurs artistes qu'on a l'habitude, dans le reste du monde, de présenter

comme des attractions uniques et qu'on entoure d'artistes secondaires. C'est l'endroit où l'on peut dire, si on ne recule pas devant les métaphores risquées, qu'on entend chanter ensemble le plus d'étoiles.

Pour la propagation du goût musical et, par répercussion, pour l'établissement d'une école et l'éclosion des talents, sinon des génies, il n'y a pas de véhicule plus puissant que ces grands orchestres qui existent dans nos capitales européennes et qui, en des concerts populaires, interprètent les œuvres des grands maîtres. En Amérique le premier orchestre important a été la Philarmonic Society de New- York, organisée en 1853 et qui existe toujours. Malheureusement presque tous ses membres et ses directeurs étaient Allemands, et cet orchestre a montré plus de goût à propager la musique allemande que la musique américaine. Boston a attendu 1881 pour posséder un orchestre, le Boston Symphony Orchestra, organisé grâce aux libéralités d'un banquier nommé Higginson, et qui ne craint de comparaison avec aucun des grands orchestres d'Europe. Presque tous les artistes qui ont fondé cet admirable orchestre y jouent encore, et son directeur Gericke vient de diriger son deux millième concert.

L'Amérique, obligée d'emprunter à l'Europe ses premiers artistes, est trop morcelée en des parties qui se ressemblent peu pour avoir pu produire une chanson nationale. Le Nord, l'Est sont peut-être trop absorbés par les soucis de la vie matérielle pour chanter. L'Ouest n'a pas de chansonniers non plus, mais le Sud en regorge; il a ses nègres qui chantent

comme l'oiseau. Il s'est trguvé des compositeurs pour noter ces chansons naïves et entre autres, Stephen Foster, dont une œuvre The Old Folks Home a été vendue à 500,000 exemplaires.

En somme, on ne peut pas dire que l'Amérique ait une musique originale, à traits caractéristiques, et si l'on voulait la représenter par quelque chose de vivant, c'est aux troupes cosmopolites qui chantent dans les grandes cités qu'il faudrait faire appel. La musique américaine est un mélange de toutes les voix, de tous les instruments et de toutes les idées musicales de la terre.

Rien n'est dépaysé comme un Français, et en particulier un Parisien, en face du théâtre américain. Le Français et le Parisien sont peut-être, de tous les habitants de la terre, ceux qui comprennent le mieux le théâtre et l'aiment le plus. Ce qu'ils voient en Amérique bouleverse toutes leurs idées et choque tous leurs goûts. «

Le théâtre américain est dominé par deux systèmes, dont un seul suffirait à ruiner Tart dramatique le plus vigoureux, et qui s'appellent le Star System et le syndicat. Le star System comme son nom l'indique, consiste à substituer un individu quelconque passé à l'état d'étoile, à cet ensemble coordonné d'efforts, d'intelligence et de talent, que représente une soirée dramatique. Il en résulte que les pièces ne sont pas construites pour répondre à la pensée d'un auteur, à un idéal d'art, pour propager une thèse de droit social naturel ou sentimental, ni même pour divertir un public par l'agencement ingénieux des

situations. Elles sont bâties uniquement pour mettre en valeur les qualités, et même les défauts d'un homme ou d'une femme; à ce point que le constructeur de ces œuvres se considère comme très fort lorsqu'il est parvenu à les arranger de façon qu'à la fin de chaque acte, l'étoile reste seule en scène pour n'avoir pas à partager avec ses camarades les applaudissements frénétiques d'un public qu'elle remercie toute seule. Le lecteur a déjà prévu le résultat de ce système; avec lui l'acteur principal ou l'actrice en vue n'a pas d'autre but que de fixer, d'exagérer les particularités — sinon les tics — qui lui ont valu sa réputation d'étoile, et de recommencer perpétuellement dans tous les rôles les mêmes grimaces. Il s'ensuit qu'il n'y a plus de théâtre possible, puisqu'il n'y a plus de personnages différents. Ce n'est pas une pièce qu'on va voir, c'est un homme ou une dame qu'on va contempler et qui d'ailleurs se met en quatre pour vous être agréable. Les êtres vagues et amorphes qui l'entourent ne sont pas des artistes; ils sont destinés à faire du remplissage et ils jouent autour de lui ou d'elle le rôle effacé que remplissent, dans les caisses, les copeaux, la paille ou les vieux chiffons destinés à empêcher les objets précieux de se briser sous la rude secousse du commissionnaire. Le syndicat, c'est l'invasion du théâtre par le trust. Il y a en Amérique des gens qui contrôlent le .. théâtre comme il y en a qui contrôlent l'acier ou le .> pétrole. Le grand contrôleur du trust des théâtres c'est M. Charles Frohman qui possède plus de théâtres et dirige plus de compagnies dramatiques que

tous ses confrères réunis. Ce ^rust a pris naissance pendant l'hiver de 1896 sous l'impulsion des frères Frohman, Charles et Daniel, qui possédaient la plupart des théâtres de New-York. Ils réunirent les directeurs de trente-sept théâtres installés dans les villes réparties sur les lignes de chemin de fer conduisant dans les principales directions. Ces théâtres sont fermés et attendent le passage d'une compagnie que leur envoie le syndicat. Et, de son côté, le Syndicat s'engage à les alimenter pendant un minimum de trente semaines par an; quand une pièce a réussi à New- York on admet qu'elle doit réussir partout ailleurs.

Avec ce système-là il n'y a pas de troupe, il n'y ai pas de théâtre qui puisse exister en dehors du trust. Il n'y a pas de théâtre puisque le trust possède les compagnies qui jouent dans les théâtres, et il n'y a pas de troupes puisque le trust possède aussi tous les théâtres où jouent les compagnies.

Il n'existe pas en Amérique d'école d'art dramatique, en dehors de the Sar géant School qui est en quelque sorte le Conservatoire du Trust pour lequel il prépare des artistes. Or l'idéal dramatique du trust ne doit pas causer de grandes insomnies aux professeurs s'il tient dans une réplique célèbre qu'on prête à M. Charles Frohman : a Je ne fais pas d'art, je fais du spectacle. » En somme, la meilleure école dramatique, c'est encore les représentations burlesques qui sont très courues, et où les élèves acquièrent de l'assurance, de la souplesse, de la spon-

tanéité, et se révèlent à eux-mêmes leur propre tempérament.

Ces pièces burlesques peuvent, jusqu'à un certain point, passer pour le genre national du Nouveau Monde. Elles se composent d'une série d'excentricités désopilantes oii les membres désarticulés jouent un rôle aussi important que la voix généralement mal placée et rauque des acteurs ; chez nous on en connaît des spécimens, les « music halls » parisiens ont presque toujours un numéro américain. C'est même souvent la seule partie du spectacle qui fasse rire sans forcer à rougir, car les auteurs et les acteurs américains, s'ils sont en perpétuelle insurrection contre les lois de l'équilibre sont toujours rigoureux observateurs de celles de la morale. Dans ce genre de pièce brillent surtout un auteur qui s'appelle Charles Hoyt, et une actrice qui n'a d'équivalent nulle part et qui constitue un type absolument yankee, May Irwin. Mrs May Irwin a été construite par la nature sur un plan gigantesque, surtout en largeur. Loin de dissimuler ses proportions inesthétiques, elle les exagère encore et en tire des effets d'un comique irrésistible en même temps que de superbes revenus. Elle a une bonhomie inaltérable, une gaieté et une vigueur qui ne tarissent pas, et, sous des aspects fantaisistes, une technique impeccable. Sa spécialité favorite est la chanson nègre; elle a pour compagnon de promenade un négrillon qui lui sert de modèle et dont elle étudie, sans se lasser, les mouvements et l'accent.

Le nègre tient une place importante dans le

théâtre américain qui tire de son patois, de sa ruse et de sa paresse des effets amusants. Le nègre chante en s'accompagnant du « banjo »; il danse une gigue aux soubresauts fantastiques, il reçoit des claques énormes sur sa figure noire et des coups de matraque violents sur sa tête incassable. La gaîté des théâtres de second ordre est vraiment sincère. On dirait que les Américains, absorbés toute la journée dans le souci des affaires ont un besoin irrésistible de se détendre le soir, et que leur distraction doit égaler leur travail en intensité. Les théâtres gais de New-York sont beaucoup plus drôles que ne l'étaient chez nous les cabarets de Montmartre dans leurs jours de jeunesse, et avant qu'ils se crussent obligés d'emprunter à la Comédie- Française un peu de sa solennité. Il y a à New- York un théâtre a Webber and Field » où le spectacle est plus souvent dans la salle que sur la scène et dans lequel un personnage connu ne peut guère s'aventurer sans devenir l'objet de violentes plaisanteries.

Je passerai sous silence les excentricités de la réclame; les étranges coutumes des auteurs qui, pour attirer le public, mettent dans le titre de leur pièce un nom de personnage illustre ou la mention d'un événement dont il n'est même pas question dans le cx)urs de l'ouvrage; leurs sacrifices au goût des Américains qui aiment aller se coucher sur une bonne impression et détestent les pièces qui finissent mal. L'Européen qui assiste à la représentation d'auteurs célèbres dont les pièces ont été traduites par

les Américains ne doit pas s'étonner de rencontrer une mère de famille là oij il avait vu une simple fille des rues, ni un mariage régulier avec accompagnement de gigue et de banjo, là où il avait frémi à l'aspect d'un suicide ou d'un massacre. Cependant j'ai vu à New-York un théâtre qui rappelle d'assez près notre illustre Comédie-Française, sans toutefois contenir une perle de première grandeur comparable à celle que nous appelons chez nous la divine Bartet. C'est le théâtre allemand dirigé par M. Conreid. Sa troupe est remarquable et entretenue dans le feu sacré de l'étude par de fréquents changements de programme. Conreid présente quantités d'acteurs célèbres et donne aussi des représentations populaires. Il joue beaucoup d'auteurs classiques, Schiller, Gœthe, Lessing. Bien que le directeur n'eût que peu de goût pour la pièce célèbre de Rostand, Cyrano de Bergerac, il l'a fait jouer pourtant sous le prétexte bien intelligent et bien pratique, c'est-àdire bien américain, que son public ne pouvait pas ignorer une des meilleures productions de l'art français. Il existe parmi les autres curiosités théâtrales de New-York un théâtre chinois et un théâtre juif; dans ce dernier on joue les classiques de toutes les nations dans le dialecte hébraïque, et on transforme en juifs les principaux personnages; c'est ainsi qu'Hamlet devient le juif Hamlet. Le seul personnage de Shakespeare qui ne soit pas juif est Othello, celui-là on le laisse aux nègres! Enfin il y a peu de pièces américaines qui ne contiennent une scène d'ivrognerie ; les acteurs améri-

cains soignent particulièrement ces scènes-là. En somme, dans le théâtre américain nous retrouvons ce que nous avons déjà découvert dans tous les compartiments de l'activité humaine oii s'exerce ce peuple étonnant; un sens pratique et utilitaire développé dans la race par le contact de la nature, et un besoin d'arriver, par l'analyse, à l'explication matérielle des choses. Croirait-on que les Américains ont failli inventer le théâtre mathématique ? Et chose plus étrange encore, qu'ils ont failli transplanter cette invention du sol parisien, oii elle s'étiolait, dans le sol américain où elle eût peut-être fait pousser des rejetons vigoureux?

Vers le milieu du siècle dernier vivait à Paris un homme très original qui s'appelait del Sarte et qui était professeur au Conservatoire. Il a vécu de 1811 à 1871, sous le règne de Louis-Philippe, période dans laquelle il y eut véritablement chez nous une débauche de théories, dont la plupart n'étaient que l'enveloppe, en termes abstraits et incompréhensibles, de fantaisies individuelles plus ou moins saugrenue?. C'est inimaginable ce qu'on découvrit de lois en ce moment-là, depuis celle qui expliquait la marche des astres à travers l'espace, jusqu'à celle qu'on représentait d'avance comme chargée d'assurei le bonheur de l'homme dans son ménage, celui des enfants dans l'existence, sans oublier les malades dans les hôpitaux.

Del Sarte découvrit donc des lois; les lois qui régissent l'expression des pensées, au moyen des

gestes. La première loi qu'il découvrit fut la loi de trinité. Il y a, disait-il, trois ordres d'effets à obtenir au théâtre ; les effets mentaux, les effets sentimentaux et les effets passionnels. Les gestes parallèles au corps exprimeront l'idée pure, les gestes perpendiculaires, comme par exemple les bras ouverts, exprimeront l'émotion, les gestes opposés au corps exprimeront la sensualité. Il ajoutait à ce qu'il appelait ainsi des lois, une foule de rubriques destinées à les compléter, une entre autres qu'il appelait la loi de succession qui voulait qu'un geste, au lieu d'être un mouvement brusque et net, fût une sorte d'ondulation commençant par le regard et aboutissant au mouvement d'un membre. C'est un peu ce qu'on appelle l'art des préparations, mais débarrassé de ce fatras inutile dont Molière s'est si agréablement moqué dans le Bourgeois gentilhomme. On annonça donc que de tous les coins de la terre les artistes venaient se mettre à l'école de del Sarte. Il fut question de l'arrivée de la grande Jenny Lind qui venait chercher, disait-on, auprès du maître, l'explication rationnelle des effets foudroyants qu'elle produisait sur les auditoires charmés. On raconte aussi que les Américains avaient offert des sommes considérables à del Sarte pour venir fonder un Conservatoire à New- York. C'est d'ailleurs en Amérique où cette histoire a laissé plus de traces qu'en France, que j'ai appris tous ces détails dont j'ai vérifié l'exactitude. Il faut y voir l'empreinte d'une idée profondément juste qui a cours aux Etats-Unis, et partout où l'on observe sérieusement.

c'est que dans tous les arts, les hommes de génie n'ont qu'à gagner à prendre conscience de la technique de leur spécialité et que ces études techniques utiles au génie, indispensables au talent, sont encore bonnes pour la médiocrité.

Il est difficile, quand on doit exposer quelques considérations sur le sport, d'échapper à l'intervention ultra classique des athlètes grecs. Tout le monde sait que les Grecs sont réclamés comme ancêtres directs par quiconque a mis la main sur un maillet de croquet, et, ce qu'il y a de plus curieux dans ces revendications, c'est qu'elles sont justifiées, car les mêmes raisons qui amenèrent les Grecs à l'athlétisme ont conduit les Américains aux sports, et les qualités individuelles et sociales développées par là chez les Grecs l'ont été également chez les Américains.

A une époque oii l'homme combattait à peu près nu et avec des armes dont la puissance dépendait uniquement des forces musculaires du combattant, ce fut une question de vie ou de mort pour les peuplades naissantes que de développer les muscles des guerriers et d'endurcir leurs corps au mépris des intempéries. Ainsi s'explique la place que tenaient les exercices physiques dans l'éducation des Spartiates, et l'importance qu'.ils accordaient dans

leur vie nationale aux réunions de gymnastique. Ce culte de la force, cette familiarité avec le danger, trempèrent les âmes en même temps qu'ils fortifiaient les corps. Et l'habitude de se fréquenter, le besoin d'unir des efforts, dans un but commun, amenèrent les hommes à se plaire ensemble, à s'estimer, à s'aimer. Les exercices physiques enfantèrent les qualités sociales et le patriotisme naquit dans les gymnases.

Nous voyons fonctionner en Amérique le même mécanisme. Les ancêtres eurent besoin d'être forts pour résister aux sauvages, aux bêtes, aux fléaux naturels qui conspiraient pour rendre inhabitable leur nouvelle patrie. Dans la lutte pour la vie qui s'établit aussitôt, les plus vigoureux eurent un avantage marqué, et tous comprirent qu'il fallait avant tout cultiver la vigueur. Quand la vie cessa d'être agricole et devint industrielle, la supériorité continua d'appartenir à la force corporelle, et ceux mêmes dont la vie n'était pas un sport fatigant furent entraînés peu à peu à porter au plus haut point leurs qualités physiques. C'est pourquoi le sport se développa, apportant avec lui ses bénéfices matériels et moraux ordinaires, parmi lesquels la solidarité sociale, essence même du patriotisme, tient une si large place.

Dans l'antiquité, le sport guerrier avait créé le compagnonnage. Aux époques intermédiaires, les exercices de toutes sortes exécutés en commun ont donné naissance à une infinité de sociétés dont les membres s'unissaient par les liens d'une véritable

amitié. Et s'il était besoin de rechercher l'influence de ce que fait l'homme sur ce qu'il pense, ne voyonsnous pas, à l'heure actuelle, l'automobilisme enfanter une classe nouvelle d'auxiliaires, les chauffeurs, qui ne sont réellement plus des domestiques, et que le bourgeois riche prend l'habitude de considérer comme des espèces d'écuyers qu'il admet à partager sa vie, parce qu'il leur fait partager ses dangers ?

Les sports sont cultivés en Amérique, avec cette intensité qui distingue toutes les œuvres et tous les goûts de là-bas, et aussi avec ce sens du pratique, forme de l'esprit scientifique, que nous retrouvons dans toutes les phases de la vie américaine, y compris la phase religieuse. Les Anglais, qui étaient passés maîtres dans toutes les branches du sport, se voient peu à peu détrônés par leurs frères cadets, qu'il s'agisse de boxe ou d'aviron, de courses de bateaux ou de courses de chevaux.

Les lutteurs américains ont sur leurs rivaux anglais l'avantage de n'être point gênés par des traditions trop étroites et des conventions de style oii se glisse la routine, et de pouvoir suivre uniquement les conseils de l'expérience. Ce qu'ils observent, du reste, par un besoin de leur nature loyale et franche, ce sont ces mœurs de bonne foi, de sincérité et de courtoisie qui sont nées avec les luttes humaines, et n'en pourraient disparaître sans les abaisser au niveau de la sauvagerie. On comprend facilement que les Américains primitifs perfectionnèrent leur tir parce qu'il fallait tuer des hommes pour se défendre et des betes pour se nourrir, mais on ce m-

prend aussi qu'en montant leur mustang pour suivre les buffles ou pour échapper aux ours gris, ils n'avaient pas le temps de s'inquiéter des principes d'equitation du duc de Newcastle. Plus tard lorsque, vainqueurs des Peaux-Rouges, vainqueurs des fauves, et vainqueurs de la nature, ils instituèrent les sports, pour apaiser leurs besoins ataviques d'activité ou pour combattre l'anémie de l'existence bureaucratique, ils appliquèrent aux règles de leurs jeux l'esprit de liberté qu'ils avaient hérité et ne consacrèrent que les conventions indispensables à des hommes libres qui ne luttent plus pour se tuer.

De nos jours, rien n'est plus frappant que la différence profonde entre les mœurs et les idées de l'athlète américain et celles de l'athlète anglais. L'exemple du boxeur est typique. Je l'indique parce que la boxe est l'image fidèle du combat ramené aux seules ressources de la nature, et en même temps un sport national pour les Anglais et les Américains.

Transportons-nous par la pensée à Londres, au National Athletic Club, véritable conservatoire de la boxe anglaise, dont les sportsmen anglais disent qu'il a vu passer plus de gloires dans son ring que l'Abbaye de Westminster ne contient de héros, fréquenté par les lords et dont les séances n'ont pas moins de dignité que les conférences des collèges d'Oxford. Le combat a pris fin. Jack a battu John en seize reprises. Jack touche ses cinq mille francs; selon l'usage il abandonne à John une partie de ses droits sur la recette et, lavé, rafraîchi, massé, par-

fumé, rutilant en son frac noir, l'heureux vainqueur se rend au bar du Club, où le manager l'attend avec quelques membres influents qui lui offrent un cocktail. On le présente au rédacteur sportif du t Figaro B qui se trouve de passage à Londres et on lui offre à souper. La fête se prolonge tard dans la nuit, les tournées se succèdent, la fête se termine par une orgie qui voue le vaillant champion à la migraine le lendemain. Le travail opiniâtre de six semaines est perdu, l'athlète est devenu une loque. Si au contraire, en sortant d'une arène de boxe, à Madison Square ou à Coney Island, nous rencontrons un groupe de gentlemen qui s'acheminent vers une des confortables petites demeures de la 57* Avenue, ou vers une a barrack » d'entraîneur entourée de son riant petit jardin, ne nous étonnons pas de découvrir parmi eux le champion qui, sous nos yeux, vient de gagner quarante mille francs en une heure de combat. Il rentre se coucher vertueusement, bourgeoisement, accompagné par ses seconds, par son entraîneur, par son manager, souvent par sa femme. Il va trouver sa chambre comme il la trouve tous les soirs, il prendra le même repas que la veille, sans Champagne, sans cocktail ; il ne se croira pas obligé de colporter sa gloire nouvelle dans les « Music Halls » et, s'il s'endort ce soir-là un peu plus tard que de coutume, le lendemain il reprendra l'entraînement qui lui a donné la victoire, après en avoir toutefois porté le prix dans une banque. Il sait qu'on ne devient véritable athlète que par un parfait équilibre de la vie, par une rigoureuse mé-

thode dont la première règle est la modération en tout. De l'exercice, mais pas trop, de la nourriture, mais sans excès, des bains, mais dans une mesure déterminée, de la transpiration artificielle, mais à bon escient. Tout est réglé pour lui, tout est pré\Ti, non seulement les conditions physiologiques, mais encore les conditions psychologiques, car l'athlète a une âme, son âme est unie à son corps, eti aucun des deux conjoints ne doit souffrir. On lui règle les distractions comme on lui règle la nourriture ; on lui ménage de la joie comme on lui ménage de l'oxygène; on lui permet la musique, les cartes, les monologues, le plaisir du jardin ou de l'élevage, parce qu'il faut qu'il y ait un peu de sourire dans la vie du boxeur américain.

Ses idées sont véritablement scientifiques et elles assurent aux Américains la primauté dans le sport sur toutes les vieilles races qui les accusent d'excentricité. Il vaut la peine, en vérité, de citer l'extraordinaire phalange d'hommes que sont Corbett, Sharkey Rechlin, Kid Mac Roy, Terry, Mac Gowan, et de rappeler les victoires successives du yacht Colombia sur les divers Shamrocks que sir Thomas Lipton fit construire les uns après les autres, avec une générosité et un entêtement tout britanniques. Et les triomphes inattendus de la nouvelle école de jockeys américai^ns; ceux-là aussi ont appelé la science, c'est-àdire l'observation à leur aide. Ils ont remarqué que lorsqu'un homme veut porter un fardeau, il le place sur ses épaules et non sur ses reins, où ce poids paralyserait le jeu des muscles lombaires, et ils ont con-

staté qu'il était absurde d'asseoir un jockey sur l'appareil même de locomotion dont se sert le cheval pour courir. Cela ressemble un peu à l'erreur d'un cocher qui tournerait la manivelle de son frein ou emboîterait ses roues dans des sabots afin d'aller plus vite. Et les entraîneurs américains en ont conclu, à priori, qu'il valait mieux accrocher le jockey aux puissantes épaules du cheval, c'est-à-dire à l'endroit même oii le coltineur pose son sac. Jusque-là le sportsman américain sacrifiait au raisonnement ; il voulut fortifier ce raisonnement par l'expérience ; il fit courir le même cheval d'abord avec le jockey sur les épaules et ensuite avec le même jockey sur les reins, et il mesura les foulées. Il constata que les premières étaient de deux ou trois centimètres plus longues que les secondes ; le système avait donc pour lui la raison et l'expérience; il fut adopté et assura le triomphe de la monte américaine.

Il en est de même pour tous les sports, pour la bicyclette, le tir, le tennis, le golf, le polo, le cricket, le foot-ball, le patinage, l'aviron, la marche et le poids. Non content de vaincre les autres pays dans leurs propres exercices, les Américains ont encore des sports qui leur sont exclusifs. C'est ainsi que, tandis que les Canadiens d'origine française pratiquent un jeu nommé la Brosse qu'on ne joue que chez eux, les Yankees en ont inventé un nommé le Base-Bail qui leur assure pendant longtemps encore une spécialité originale. Ils nous surpassent d'ailleurs dans nos passe-temps historiques les plus anciens et les plus français dont nous aurions dû

jalousement conserver la tradition. S'il est un noble exercice, c'est bien celui de la Courte-Paume, ce plaisir royal auquel excellait François P^ sport difficile dont la complexité exige l'intervention continuelle d'un fonctionnaire nommé compteur qui marque les points et rectifie les erreurs des joueurs. Cet admirable jeu de Paume n'est plus représenté en France qu'en un endroit à Paris : le terrain des Tuileries; et par un cercle à Bordeaux. Mais il y a quatre ou cinq jeux de Paume à Londres et toutes les grandes villes d'Amérique en possèdent plusieurs.

Enfin si, sans vous déplacer, vous voulez vous rendre compte de ce que c'est que le sport américain, sortez des clubs, entrez dans l'écurie des cirques, regardez les clowns et les acrobates. Partout celui qui vous paraîtra le plus ingénieux, le plus vigoureux et aussi le plus excentrique, celui qui sait exécuter les tours les plus effrayants ou les plus drôles, celui qui sait le mieux dresser les chevaux, les chiens, les singes, les oiseaux et tire les effets les plus surprenants de ces frères inférieurs de l'humanité, qui, comme les hommes, ont besoin de sympathie et d'amour pour donner toute leur mesure, celui-là est généralement appelé l'Américain par ses camarades.

Autant les Anglais l'emportent sur nous dans les sports, autant les Américains l'emportent sur les Anglais. Le sportsman anglais observe la tradition; le sportsman américain la crée. Là encore l'Anglais est un descendant, l'Américain est un ancêtre et l'Américain n'a pas dit son dernier mot. La science

chez lui marche à pas de géant, aussi bien dans rhygiène que dans l'athlétisme, dominée aujourd'hui comme elle l'était déjà il y a cinquante siècles par cette formule du plus illustre des hommes grecs : tout est harmonie dans la nature. Le plaisir n'est pas plus la cessation de la douleur que la douleur n'est la cessation du plaisir. Mais entre le plaisir et la douleur, qui sont deux extrêmes, s'étend un plan d'équilibre parfait, résultat du balancement musical et logique des choses et que sanctionne la raison.

L'homme évolue, la raison persiste. Les sports se transforment, leurs méthodes restent les mêmes et du temps de Roosevelt, comme du temps d'Alexandre, ceux-là ont toutes les chances de vaincre, qui prennent Aristote pour entraîneur.

Roosevelt ! Comment ne pas décerner à la fin de ce chapitre consacré au sport, un hommage à cette grande figure qui plane au-dessus de l'Union, à cet homme qui est resté le modèle de ceux dont il est devenu le chef et qui a, on peut le dire, écrit le programme même de leur existence, en rassemblant ses discours et ses écrits, c'est-à-dire ses propres pensées sous ce titre suggestif : la Vie intense? C'est un livre d'une énergie saine et rare que la France connaît désormais, grâce à la collaboration d'une charmante jeune femme, M°" la princesse de Faucigny-Lucinge, et d'un professeur au Collège é'^ France, M. Jean Izoulet.

Il est intéressant de citer quelques lignes écrites par cet Américain qui est à la fois un homme d'Etat, an philosophé et un érudit; elles datent d'il y a

treize ans déjà et furent insérées dans un journal pour les enfants qu'on appelle le Saint-Nicolas. Le président Roosevelt y étudiait le garçon américain et disait son sentiment sur la place que doit occuper le sport dans la vie d'un homme.

a II y a quarante ou cinquante ans, quiconque écrivait sur la moralité américaine ne pouvait manquer de déplorer les mœurs efféminées et luxurieuses des jeunes Américains qui étaient nés de parents riches. En ce temps-là, le garçon aisé, spécialement dans les grosses cités de l'Est, vivait trop luxueusement, s'adonnait au billard comme à la principale de ses récréations innocentes, et n'éprouvait qu'une faible honte de son inhabileté aux violents passe-temps et sports de plein air. De nos jours, il est forcé par l'opinion de tous les camarades de son âge de se bien comporter dans les exercices virils et de développer son corps dans les rudes sports qui exigent du coeur, de l'endurance et de l'adresse physique.

a Dans la guerre civile, les soldats qui venaient de la prairie, des déboisements et des rudes fermes où les souches parsemaient encore les clairières, et qui avaient appris dans leur enfance à monter à cheval, à tirer dès qu'ils pouvaient manier une carabine, et à camper dehors en toute occasion, étaient mieux préparés pour les travaux militaires, que ne pouvait l'être aucun lot de purs athlètes d'école ou de collège. De pins, mésestimer les sports athlétiques, est également mauvais, soit quand leur importance est majorée, soit quand elle est minorée.

Les Grecs furent des athlètes fameux, et tant que leur entraînement athlétique garda une place normale dans leur vie, ce fut une bonne chose. Il y a, naturellement, toujours le risque de se méprendre en prenant les moyens pour les fins. La chasse au renard est un sport de première classe; mais une des plus absurdes choses dans la vie réelle est de noter la respiration retenue avec laquelle certains excellents chasseurs de renards, par ailleurs tout à fait sains d'esprit, parlent de cet admirable passetemps. Ils tendent à en faire presque un fétiche, comme, au dernier siècle, les nobles français et allemands en faisaient un de la chasse au cerf, quand ils poussaient la chasse et les réserves de gibier à un point qui était ruineux pour la vie nationale. Certains écrivains à ce sujet raffolent de citer l'anecdote de ce chasseur au renard qui, aux jours de la guerre civile d'Angleterre, fut découvert se livrant à son sport favori juste avant une grande bataille entre les cavaliers et les puritains, et précisément entre deux lignes qui s'avançaient à la rencontre l'une de l'autre. Ces écrivains apparemment considèrent comme un mérite chez cet homme que, à l'heure oii sa patrie était plongée dans une lutte à mort, au lieu de prendre les armes et de se précipiter pour défendre la cause qu'il croyait juste, il se soit placidement livré à son sport usuel. Quand un homme confond les moyens et les fins au point de penser que la chasse au renard, ou le polo, ou le foot-ball, ou n'importe quel autre sport, doit être pris lui-même pour fin, au lieu d'être pris comme

simple moyen de préparation à faire œuvre qui compte, quand vient le temps, quand l'occasion appelle, eh bien, cet homme ferait mieux d'abaiv .donner le sport tout à fait. »

C'est la raison même qui parle ici. Il est bien évident que le rôle du sport est considérable dans la vie, mais qu'il n'en saurait être le principal, excepté pour les professionnels. Il faut faire du sport comme on fait du thème latin. On fait du thème latin quand on est enfant pour apprendre à combiner les mots, afin d'exprimer sa pensée, mais quand on est arrivé dans la vie, on exprime sa pensée tout naturellement, sans faire de thème latin. De même on doit faire du sport pour apprendre à combiner ses mouvements, en vue de sa santé et de sa sécurité et, quand les deux sont assurées, le sport a accompli son œuvre comme le thème latin, et on peut se reposer.

XYII LA POLITIQUE

Tous les diplomates français que les hasards de Ja carrière ont amenés à Washington ont dû subir la question qui m'accueillit lorsque je débarquai dans la capitale politique de l'Union. How do you like Washington? Comment trouvez-vous Washington? Et tous ont dû, comme moi, assurer poliment d'une admiration sans réserve leur interlocuteur, qui a ajouté aussitôt : Compared with Paris? Par rapport à Paris? C'est que l'orgueil de l'Américain, ou son patriotisme, ou sa vanité, sont toujours en éveil devant le jugement que les étrangers peuvent porter sur le Nouveau Monde. Chaque matin l'Américain lit dans son journal que l'Amérique est the greatest couniry in the world, le plus grand pays du monde, que tout ce qui y pousse est the best on earth, ce qu'il y a de meilleur sur la terre. Cela il le croit de toute son âme et cette croyance est un élément de sa force; mais pour être tout à fait tranquille elle a besoin de n'être pas contrariée par le sourire sceptique de l'Européen ; elle a besoin d'être

encouragée par les compliments, fussent-ils exagérés.

En ce qui concerne Washington on peut complimenter sans mentir, car avec ses villas entourées de verdure, ses belles avenues plantées d'arbres et ses squares pleins d'ombre, Washington est une des plus jolies villes de l'Union ; ce serait même peut-être la plus jolie si Boston n'existait pas, et surtout si elle était un peu moins encombrée par les nègres qui au nombre de quatre-vingt mille, les hommes couverts d'un chapeau à haute forme et les femmes vêtues d'une robe de soie verte, coudoient les blancs offusqués, dans les rues, les magasins et les tramv/ays. A Washington plus que partout ailleurs éclate par conséquent la profonde antipathie pour le nègre, antipathie que les Européens ne comprennent pas, d'abord parce qu'ils ont pris au sérieux la théorie de l'égalité de toutes les races et aussi, peut-être, parce que le nègre ne nous apparaissant qu'au théâtre, au café-concert ou au cirque, son image reste liée dans nos cerveaux à des souvenirs joyeux. Il est infiniment probable, du reste, que si les nègres entraient dans notre vie domestique et y apportaient les mêmes inconvénients qu'aux Etats-Unis ils exciteraient parmi nous les mêmes répugnances et deviendraient, eux aussi, les martyrs de la petite presse et des vaudevillistes. C'est ainsi que nous avons toutes les peines du monde à nous expliquer le mouvement d'opinion d'Outre-Mer qui entame la popularité de Roosevelt, parce que le président a eu le courage de résiter au préjugé de sa race, et

de nommer un nègre fonctionnaire. L'infortuné président n'en est pas moins critiqué par ses compatriotes pour cet acte de haute philosophie et pour ce grand précédent d'humanité.

L'emplacement de la capitale des Etats-Unis fut choisi par le premier congrès, et le district de Colombie, dont elle est le chef-lieu, fut découpé dans les Etats de Maryland et d^ Virginie. Mais le congrès lui-même ne fit que suivre les indications d'un Français nommé Charles Lenfant, volontaire de la guerre de l'Indépendance, qui dessina le plan de la nouvelle ville et désigna la place du Capitole dont la première pierre fut posée par le fondateur des Etats-Unis : Georges Washington lui-même. Ce palais du congrès, ce cœur politique de l'Union, est un monument de style corinthien; il ne manque ni de grandeur ni de beauté quoiqu'on puisse critiquer les proportions un peu grêles de ses colonnades. Il contient quelques jolis groupes de marbre, de belles portes de bronze et les deux Chambres dont les salles n'offrent aucun intérêt particulier. A côté de lui, à l'est, s'élève la Bibliothèque nationale, édifice immense dans lequel on a entassé deux millions de volumes et à peu près pour trente millions de marbre et de dorure. En dehors de ces deux édifices et de la Maison Blanche, charmante habitation qui a d'ailleurs pour principal mérite ses heureuses proportions, la capitale des Etats-Unis ne présente que des demeures particulières, des « buildings » dignes d'être décrits dans un guide. Elle n'a pas d'importance commerciale ou mdustneîle; elle n'a

même pas de municipalité; elle est administrée par le congrès qui délègue ses pouvoirs entre les mains de trois fonctionnaires, deux civils et un militaire, désignés chaque année par le président. Elle est simplement le siège du gouvernement et sa population est essentiellement flottante, car la plupart des quarante mille fonctionnaires qui assurent la marche des services administratifs ne résident pas à Washington plus de quatre années consécutives. Cest la durée d'une législature; c'est la durée d'une marée politique. Tous les quatre ans, en moyenne, l'opinion change; les démocrates succèdent aux républicains ou les républicains aux démocrates, et les fonctionnaires balayés du parti vaincu cèdent leurs postes aux fonctionnaires du parti vainqueur qu'ils vont remplacer dans leurs vacances de quatre années. Ces mouvements s'effectuent sans protestations et sans haines et presque aussi automatiquement que des coups de piston. Par conséquent la vie sociale de Washington dépend de la vie politique et, quoique la ville, avec ses verdures, soit surtout splendide à la fin du printemps et dans les mois d'automne, elle n'est intéressante à habiter que l'hiver, pendant les sessions du congrès.

Jadis la société de la capitale avait pour seuls éléments les familles et représentants des fonctionnaires et les membres du Corps diplomatique; encore ces derniers qui ne trouvaient pas beaucoup de raffinement dans les salons s'en allaient-ils chercher à New-York et à Boston des relations mieux adaptées à leur éducation et à leur genre

de vie. Ils n'apparaissaient dans la capitale que pour l'accomplissement matériel de leurs devoirs professionnels. Les exigences de l'étiquette cadraient mal avec le laisser-aller de la démocratie américaine. Les chancelleries de l'Europe regardaient les Américains comme des commerçants et des industriels mal dégrossis, et favorisaient l'abstention des diplomates en leur prescrivant de se tenir le plus possible à l'écart. Mais voilà qu'en moins de dix ans, par un bond prodigieux pour lequel ils se ramassaient depuis si longtemps, sans que presque personne s'en doutât, les Américains prennent soudainement leur place au milieu de ces nations dédaigneuses. Un jour c'est l'Angleterre qu'ils défient, le lendemain c'est l'Espagne qu'ils chassent de Cuba et des Philippines, le surlendemain on les voit mêler leurs soldats et leurs marins sur un pied d'égalité parfaite à ceux de l'Europe pour châtier la Chine. Ils interdisent aux autres nations de s'occuper des affaires du continent américain, sans s'interdire à eux-mêmes le droit de s'intéresser aux événements de l'Afrique ou de l'Asie. Enfin Jonathan, à l'aurore du XX* siècle, vient de jouer, au naturel, la scène fameuse de Jean Bart culbutant l'un sur l'autre les seigneurs dorés de Louis XIV, pour montrer au roi comment il a su passer à travers les escadres. Jonathan est arrivé en bousculant tous les peuples jusqu'au premier rang des nations.

Aujourd'hui les grandes puissances flattent l'orgueil américain ; elles envoient en Atoérique des

princes et des statues, elles annulent les traités gênants afin d'éviter aux Etats-Unis la peine de les déchirer. Demain, s'il plaît à l'Amérique appuyée sur cent millions d'habitants, sur d'immenses richesses, sur une marine formidable, d'être maîtresse sur le continent qui unit les deux pôles et sur tous les pays d'Orient, que fera l'Europe? Lui enverrat-elle des escadres ?

Leur prodigieuse et soudaine prospérité, le succès de leurs premières ambitions politiques, n'inspirent pas seulement aux Américains la volonté d'en imposer aux Européens, ils veulent aussi leur ressembler. Ils sont comme ces grands jeunes gens qui pour s'imposer aux hommes faits, s'empressent de les imiter et de fumer comme eux. Les gens moroses diront que c'est de la vanité; les observateurs comprendront que c'est de l'humanité tout simplement. Les dédains des vieilles nations ontexaspéré la jeune Amérique; aujourd'hui qu'elle a inspiré aux vieilles nations le respect de sa force, elle veut les battre sur leur propre terrain et leur inspirer le respect de son élégance. Et je ne parle pas ici seulement des Américains que les hasards de la politique ou de la spéculation ont mis sur le même pied que l'aristocratie européenne qui leur fournit des gendres. Les classes populaires ellesmêmes éprouvent ce sentiment de revanche et ce besoin — qu'on me passe ce terme familier — ' Œ d'épater » l'Européen par la bonne éducation. Un jour, pendant son voyage aux Etats-Unis, le frère de l'Empereur d'Allemagne fut l'objet d'une

démonstration populaire des plus grandioses. La foule avertie avait envahi la voie et se pressait autour du train. Le prince, en tenue d'amiral allemand, debout sur la plateforme de son wagon, saluait militairement en portant l'extrémité des doigts à son bicorne. Tout à coup un assistant qui se piquait probablement d'être initié aux belles manières l'interpella ainsi : H allô, Henry, take your hat off before the ladies! « Allons, Henri, enlevez votre chapeau devant les dames! » Ce a Hallo » sert de début à toutes les rencontres en Amérique, au moins pour les gens ordinaires. C'est lui qui est devenu chez nous la base du langage téléphonique pour attaquer l'interlocuteur.

Le monde gouvernemental tend d'ailleurs à s'éloigner de plus en plus de la bonhomie primitive. Les prodigieux succès de l'Amérique ont mis les Américains en contact fréquent avec les vieilles nations et les vieilles nations commencent à déteindre sur l'Amérique. Elles ne lui ont pas donné encore leur esprit routinier, étroit et prudent, mais elles lui ont transmis ce qui peut en paraître le symbole aux esprits chagrins : le protocole, le goût de l'uniforme. L'uniforme est devenu de rigueur à certaines réceptions solennelles. A la Maison- Blanche, et dans la plupart des cérémonies publiques, le groupe des diplomates étrangers, avec ses chamarrures, est devenu pour l'Américain un sujet de curiosité, d'attraction et d'orgueil. On dirait que les rudes fils des Pilgrims de jadis se complaisent dans la naïveté de cette réflexion : c'est pourtant

pour nous que tous ces gens-là s'habillent aussi bien! A la Maison-Blanche le corps diplomatique déûle dans ses plus beaux atours. On se presse, on se bouscule, on s'écrase pour voir ce groupe doré. Et toujours derrière le président et les membres du cabinet il y a un essaim de jeunes et jolies femmes qui ont obtenu, à force d'intrigue et de sollicitations, une place pour contempler l'auguste défilé, comme chez nous on se procure une f enêùre sur les boulevards pour voir passer les masques du Mardi Gras.

La Maison-Blanche a d'ailleurs coimu des présidents dont les femmes ont su en faire un centre social et mondain des plus exquis. On a gardé le souvenir de l'amabilité de Mrs Cleveland, et depuis que Roosevelt est au pouvoir, Mrs Roosevelt et sa charmante fille, que les Parisiens connaissent par les beaux portrait* de Chartran, ont eu à cœur de reprendre les traditions d'hospitalité et d'élégance, un instant négligées à la Maison-Blanche, Tout ce que peuvent faire ces femmes remarquables c'est de dormer à la Maison-Blanche une allure de cour d'Europe, mais ce qu'elles n'ont ni l'intention ni le pouvoir de lui enlever, c'est le caractère profondément démocratique et américain qu'elle revêt au moins une fois l'an, à la réception populaire, traditionnelle, qui se tient ordinairement dans la deuxième quinzaine de février. Le jour de cette réception, les portes du palais sont ouvertes à neuf heures et, jusqu'à minuit, tous ceux qui veulent aller saluer le chef de l'Etaf,

hommes, femmes, enfants, sont admis sans restriction. Le déâlé dure trois ou quatre heures. Les uns viennent en habit noir, d'autres en redingote, d'autres en veston, mais tous parfaitement propres et convenables, passent et serrent la main du président. Jamais le moindre scandale, jamais la moindre note discordante. La foule fait le tour des salons, s'arrête devant quelques tableaux et sort, comme elle est entrée, respectueusement et sans bruit. Cest un bel exemple de discipline spontanée et républicaine donné par une démocratie. Dans les capitales d'Europe on n'aurait pas de peine à organiser des défilés de diplomates. Oserait-on de même faire passer tout un peuple à travers les palais des rois?

La Maison-Blanche a le monopole des fêtes officielles. Les membres du gouvernement et les hauts dignitaires ne donnent jamais de fêtes, la plupart d'entre eux, très modestement rétribués, sont petitement logés et croient avoir suffisamment sacrifié aux devoirs de la représentation lorsqu'ils ont offert quelques dîners. En outre les membres du Sénat et de la Chambre ont leur installation dans les capitales des Etats qu'ils représentent et se dispensent d'une installation coûteuse à Washington. Quelques-uns seulement ont des salons et peuvent recevoir. Puisqu'il n'y a pas de fêtes officielles, puisque le Président de la République ne se rend jamais dans ciucune ambassade, les chefs de Mission ne se croient pas tenus à représenter avec

faste. Leurs invitations n'en sont d'ailleurs que plus précieuses et plus recherchées.

Cependant il se forme, peu à peu, une société brillante à Washington. Ville neuve, sans traditions, sans passé, Washington était désignée pour servir de rendez- vous aux parvenus de la fortune que la fière aristocratie de New-York affectait de dédaigner. La capitale a donc vu depuis dix ans arriver dans ses murs des familles extrêmement riches. Un cercle des Quatre-Cents n'était pas encore constitué comme à New-York. Quiconque apportait de l'argent et une réputation passable était reçu à bras ouverts. Il pouvait compter même sur l'assiduité des diplomates qui sont moins exigeants en Amérique qu'en Europe pour les généalogies, qui vont volontiers là oîj on les amuse et qui, au besoin, établissent eux-mêmes la situation sociale des arrivants. Ceux-ci prodiguèrent l'argent, firent bâtir des demeures somptueuses, achetèrent des équipages de haut style et donnèrent des fêtes étonnantes. Je sais telle dame qui, pour un bal, avait consacré quinze mille dollars à mettre des fleurs dans ses salons. Ces débauches de fleurs sont d'ailleurs habituelles. Quand une jeune fille doit faire son entrée dans le monde, c'est-à-dire est une des débutantes de la saison, il est d'usage que sa famille offre un thé pour la présenter à la société, et généralement ce thé est encadré dans des amoncellements de fleurs qui représentent une petite fortune. Dans ces fêtes somptueuses on trouve facilement trace de la vanité, mais on ne rencontre jamais

le ridicule; cela tient surtout à ce que les femmes se chargent de tout préparer. Là oti préside l'Américaine le bon goût règne toujours.

Ainsi m'est apparue Washington avec sa population qui est presque un damier, puisque le tiers en est noir, avec son agglomération unique de politiciens, avec cette absence absolue de ce que l'on est justement habitué à rencontrer dans toutes les autres grandes villes, de grands commerçants, de grands industriels, de grands financiers. On n'y rencontre pas non plus de littérateurs ou d'artistes. Et si par une bizarrerie inexpliquée on n'affectait pas de n'y pas parler politique on pourrait se croire à Versailles, pendant les années qui suivirent la guerre.

Quand on séjourne à Washington on comprend tout de suite pourquoi la politique y est une industrie spéciale, et par conséquent pourquoi les hommes remarquables des Etats-Unis affectent de ne pas s'en occuper, et considèrent presque comme une injure le titre de politicien. C'est là d'ailleurs un phénomène qui commence à se manifester parmi nous en France, oii la politique avec ses radotages, ses grossièretés, avec cette obligation où elle vous met de fréquenter des gens qu'on méprise, tend à éloigner de la vie publique les âmes fières et délicates.

Quant au mécanisme que les politiciens mettent en mouvement, il n'en est pas ici-bas de plus ingénieux ni de plus parfait. L'homme, perpétuellement ballotté entre l'anarchie et la tyrannie se trouve presque partout obligé de sacrifier, soit sor. besoin

d'ordre à son besoin de liberté, et alors c'est la République, soit son besoin de liberté à son besoin d'ordre, et alors c'est la Monarchie. Les Américains ont su trouver et savent conserver un gouvernement qui assure la liberté aussi bien que la République la plus démocratique, et qui garantit l'ordre aussi bien que la monarchie la plus absolue. Il n'y a pas de citoyen qui soit plus libre que l'Américain ; il n'y a pas de monarque qui soit plus absolu que le Président de la République des Etats-Unis.

Les Américains, dans l'organisation de leur gouvernement, n'ont reculé devant aucune difficulté. Dans le Vieux Monde, le terrain de transaction entre les idées libérales et les idées autoritaires, entre la République et la Monarchie, est l'irresponsabilité du souverain. Le roi règne et ne gouverne pas. C'est le parlement qui gouverne par ses délégués qui sont les ministres. L'Amérique ne connaît pas ces hypocrisies. Son président gouverne et il est responsable.

On sait que le gouvernement américain est composé de deux systèmes étroitement liés : le gouvernement des états et le gouvernement fédéral. Ces deux gouvernements sont superposés et enchevêtrés, chacun ayant sa vie propre et son autorité directe sur chaque citoyen, d'oii une complexité politique extrême, compromis admirable entre la centralisation monarchique vers laquelle tendent les grands Etats, et le respect de la liberté provinciale et individuelle, qui est le caractère essentiel de la République.

En face de ce Président de la République dont

les pouvoirs réels sont assurément égaux à ceux de l'empereur d'Allemagne, le pouvoir législatif est représenté par un congrès composé d'un Sénat et d'une Chambre. Comme chez nous, les deux Chambres ont une égalité absolue, mais comme chez nous aussi, le Sénat voit peu à peu augmenter son prestige au détriment de celui de la Chambre, et pour des raisons encore plus impérieuses. Le Sénat représente les états. Il y a deux sénateurs pour chaque état, quelle que soit sa dimension, qu'il ait 170,000 habitants comme le Delaware ou six millions comme l'état de New- York. Ils sont élus pour six ans et le Sénat est renouvelable par tiers tous les deux ans. Les fonctions du Sénat sont de la plus haute importance; il a des fonctions législatives puisqu'il fait la loi d'accord avec la Chambre; il a des fonctions executives puisqu'il doit approuver les nominations de fonctionnaires et d'ambassadeurs faites par le Président et les traités passés par lui; il a des fonctions judiciaires puisqu'il juge comme Haute-Cour, les accusés que lui défère la Chambre.

La Chambre, elle, représente non plus les états, mais la population. Le nombre des représentants croît donc avec celui des habitants. Dans le premier congrès, celui de 1789, la Chambre des députés comptait 65 membres, soit un député par 30,000 habitants. Aujourd'hui la proportion est changée. Il y a un député par 174,000 habitants et la Chambre compte 5 56 membres. Certains états comme le Delaware n'ont qu'un député, mais l'état de New-York

en a 34. Ils sont élus pour deux ans. Les députés sont pour la plupart des avocats; les industriels et les financiers ne pouvant ni ne voulant abandonner leurs affaires pour aller résider à Washington. Bien que les sénateurs et les députés soient payés un prix qui nous semblerait excessif, puisqu'ils touchent chacun 2^jOOO francs par an, ils ne jouissent que d'une influence sociale très limitée et le congrès lui-même n'a aucun caractère auguste pour les Américains. J'étais à Washington quand la question du Panama a été discutée par le congrès qui rejeta le projet du canal dans l'isthme. Autour de moi les gens disaient : a Ce n'est rien, c'est le congrès », et ils ne traitèrent la chose sérieusement que lorsque le projet arriva devant le Sénat. Ce petit fait montre quelle supériorité possède le Sénat dans l'opinion et dans les conflits qui sont fréquents entre les deux Chambres, mais insignifiants au fond, car ce sont pour la plupart des conflits d'amour-propre dont personne ne s'occupe en dehors de Washington.

Y a-t-il des partis politiques en Amérique ? Forcément, car tout gouvernement représentatif reposant sur une majorité suppose une minorité. Les représentants sont donc rangés en deux fractions principales; les républicains et les démocrates, seulement ces partis ne ressemblent pas à ceux de France; ils n'ont ni traditions opposées ni principes contraires. Ils ne proposent même pas des solutions difi^érentes pour les problèmes politiques ou les questions sociales. La seule différence qu'on puisse relever entre eux, c'est que les démocrates sont

moins centralistes que les républicains. Si par hypothèse un conflit éclatait entre les états et le gouvernement central, les démocrates défendraient les droits des états et les républicains ceux du pouvoir central. Sur les petites questions ellesmêmes, les enchevêtrements électoraux et la diversité des intérêts obligent les partis à une prudence qui confine à l'abstention. S'agit-il par exemple de l'alcool ? Les démocrates obligés de ménager leurs électeurs irlandais et les républicains retenus par leurs électeurs allemands et nègres sont réduits à l'expectative. S'agit-il du libre-échange? Les démocrates qui devraient être libre-échangistes, comme les républicains sont plutôt protectionnistes, se tiennent tranquilles pour ne pas mécontenter la Pensylvanie et la Louisiane, protectionnistes, la première à cause de son acier, la seconde à cause de son sucre. Bref, des considérations électorales lient bras et jambes aux partis. Comme chez nous, les députés regardent à leurs intérêts personnels et, suivant un mot devenu célèbre, songent à leurs circonscriptions. Cela est d'aufant plus frappant en Amérique que la politique est un métier dédaigné des hommes considérables, qui ne donne ni influence, ni renommée, ni gloire et qui force ceux qui l'exercent à travailler comme des forçats entre les périodes électorales qui se multiplient et les séances législatives. Le politicien n'a donc, comme compensation que l'argent qu'il gagne, soit directement, soit par les services occultes rendus aux gens qui ont besoin rîe l'Etat

LA POUTIQUE 365

Nous avons vu que le rôle joué ces derniers temps par les Américains vis-à-vis de l'Europe était en train de modifier leurs mœurs politiques. Il serait intéressant de rechercher quelle est l'opinion des Américains sur les principales nations européennes, quelles sont leurs dispositions, leurs sympathies ou leurs antipathies, car dans ce pays d'opinion l'attitude officielle du gouvernement dépendra forcément des impressions plus ou moins profondes de la masse. Et d'abord, quand on parle de l'Amérique, il ne faut pas tenir compte des différences que pourrait créer une immigration incessante. L'Amérique a une telle puissance d'absorption; c'est un creuset tellement puissant que l'Européen, à quelque nationalité qu'il appartienne, s'il y entre avec ses préjugés nationaux, en sort avec une âme américaine identique à l'âme de ses nouveaux concitoyens.

Les hautes classes américaines, en dépit de leur goût pour les flatteries, qui n'est qu'une face de leur sociabilité et la preuve de leur envie de plaire, sont en somme plus modestes, comme dit Mr Bryce, que TAllemand dédaigneux, le Français plein de prétention et l'Anglais pharisaïquement suffisant. Quant au peuple, il est profondément imbu des idées de liberté et d'égalité sociales; il regarde les Européens comme des serfs, il est fier de la pureté de sa vie domestique et persuadé que l'Amérique est la seule nation qui possède la liberté politique, plus complète qu'en Angleterre et plus ordonnée qu'en France. Les penseurs se croient les égaux des nôtres et, s'ils utilisent nos travaux au lieu de se donner la

peine d'en accomplir eux-mêmes, c'est, disent-ils, parce qu'ils ont des devoirs plus immédiats à remplir; ils ont leur continent à conquérir, leurs immigrés à assimiler et leurs institutions à perfectionner. Ils font d'ailleurs preuve d'une certaine candeur qui se traduit par une facilité extrême à gonfler les petites gloires locales jusqu'aux dimensions des renommées universelles.

Les Américains n'ont plus pour l'Angleterre la haine que releva M. de Tocqueville en 1833 et qui succédait à une influence illimitée exercée sur eux par leur mère patrie jusqu'en 1776. Leur gratitude très sincère et très forte envers la France, au moment de la guerre de l'Indépendance, s'est traduite par une imitation fidèle de nos coutumes, de nos idées, de notre littérature pendant la plus grande partie du XIX' siècle. Aujourd'hui la France n'est plus qu'un facteur insignifiant pour l'Amérique. Notre influence subsiste cependant pour tout ce qui touche à l'art, et l'Allemagne qui nous a remplacés, sur tant de points n'a pu nous détrôner là, parce que, si ses émigrants sont nombreux, ils sont en général d'une mentalité inférieure. L'Américain parle anglais, écrit en anglais, pense en anglais; il est donc anglais, mais les questions politiques, sociales, économiques ne se posent pas en Amérique, comme en Angleterre et, au fond, ces deux Anglais, non seulement sont éloignés l'un de l'autre, mais encore séparés par des défiances incurables, la mère patrie n'ayant peut-être pas renoncé assez vite à des allures protectrices que ses colonies émancipées ne peuvent plus supporter.

C'est à Boston que doit se faire conduire l'observateur, s'il veut étudier l'Amérique dans son aristocratie intellectuelle, à New- York s'il veut connaîtîie l'Amérique dans son aristocratie financière et mondaine, à Washington si l'étude de la politique américaine le tente, et c'est Chicago qu'il lui faudra visiter pour comprendre, dans leur grandeur complexe, les a^ffaires américaines. Dans les autres capitales l'Européen trouve des spectacles avec lesquels il est familier; il peut se livrer à des comparaisons qui ne seront pas toutes douloureuses pour son orgueil. Chez lui aussi il y a des aristocraties intellectuelles, il y a des sommités mondaines, il y a des gouvernements, une politique, des arts, une littérature et, en plus d'un cas, il peut constater que la jeune Amérique n'a pas encore remporté dans toutes ces spécialités une victoire complète sur la vieille Europe, ce qui serait d'ailleurs le triomphe de l'homme sur le temps. Mais en arrivant à Chicago l'Européen doit renoncer à tout pa,rallèle comniâ;^i£2^^

;/liMU

tout orgueil et ne peut que s'incliner devant la supériorité écrasante des Américains.

Avant de quitter la France, j'étais allé prendre congé du général Horace Porter, cLmbassadeur des Etats-Unis à Paris, et le général avait bien voulu me munir d'un grand nombre de lettres d'introduction auprès des principaux citoyens de sa patrie. Pour Chicago j'étais adressé à M. Robert Lincoln, fils de l'ancien Président de la République qui contrôle, c'est-à-dire qui préside aux destinées des fameux wagons Pullman dont les usines sont une des merveilles de l'Amérique. Nous nous rendîmes donc chez lui en arrivant à Chicago, accompagnés du lieutenant de vaisseau vicomte de Faramond, attaché naval à l'ambassade de France, qui avait été chargé de me seconder dans ma mission, et qui devint tout de suite pour moi un ami en même temps qu'un guide. Comme l'heure était matinale, j'avais l'intention de déposer simplement ma carte à la a Pullman Car Cy », quitte à y retourner plus tard. Mais M. Lincoln, étant chez lui, je fus introduit immédiatement et reçu avec une cordialité exquise, a Qui voulez-vous voir à Chicago? » me dit-il. J'énumérais une quinzaine de personnages choisis parmi les grands industriels et les grands commerçants de la région. Je désirais faire connaissance avec eux et j'avais réservé pour cela plusieurs jours. « Il est midi, me dit M. Lincoln, venez à une heure et demie déjeuner avec moi au Club, vous y trouverez tous ces messieurs. » A l'heure dite, dans jJUiR des salles à manger du Chicago-Club, en face

d'une table somptueusement dressée, au milieu des verdures exotiques et sous de véritables tonnelles d'orchidées et de roses, les principaux citoyens de Chicago se trouvaient réunis. C'est ainsi qu'en quelques heures j'ai pu me mettre en relation et causer avec toutes les personnes que je désirais voir. Parmi elles, il s'en trouvait deux qui n'appartenaient ni au commerce ni à l'industrie et qui pourtant n'étaient pas dépaysés; c'était le D"" Harper, président de l'Université de Chicago et Mgr Ireland, archevêque de Saint-Paul. C'est en causant avec les convives, c'est en les écoutant, que l'idée me vint de donner au compte rendu de mon étude le titre qui est en tête de cet ouvrage. Là j'ai vu, sous un autre aspect, l'hospitalité américaine et j'ai été à la fois émerveillé et touché de la façon dont ces grands chefs accueillaient l'étranger, de la confiance qu'on témoigne là-bas à celui qui vient étudier de bonne foi, car je n'ai pas besoin d'ajouter que ce déjeuner élégant ne fut que le prologue de mes visites dans les cités du travail, dont les états-majors se mirent à ma disposition avec la plus courtoise obligeance. La concision dans les paroles, la sobriété dans les écrits, la précision dans les idées, la vision per- I pétuelle et claire du but à atteindre, telles sont les qualités principales de l'homme d'affaires américain, tel est le secret qui lui permet de remplir sa tâche quotidienne. Il se dépense peu en paroles et en gestes inutiles, car ce grand actif n'est pas un agité, et les écrivains qui ont parlé de sa nervosité le connaissaient bien mal. Il reste au contraire tou-

jours maître de sa volonté et n'impose à ses nerfs d'acier que les vibrations indispensables. D'ailleurs ce n'est pas à ses impressions, c'est à son idée qu'il obéit. Jamais il ne procède par tâtonnements, car il voit grand et il sait toujours exactement oti il va et pourquoi il y va. Avant d'entreprendre une affaire il en pèse les chances et une fois sa décision prise, il se met à l'œuvre de tout son cœur, d'un cœur qui ignore à la fois les retards et les retours en arrière. Jamais il ne récrimine, jamais il n'accuse la fatalité; il a trop de confiance en lui-même pour admettre des puissances supérieures et fatales. Son instinct le guide vers les solutions claires et les moyens rapides, et c'est ce qui le conduit à entreprendre de si grandes choses. Pour les mener à bien il a sa puissance de travail sans limites et son activité Seins lassitude. Il a le fanatisme du travail et le mépris du repos. Il s'absorbe tout entier dans le souci des affaires et aime par-dessus tout l'industrie ou le commerce auxquels il s'est consacré. C'est dans cet ensemble de qualités, chez ses enfants, encore plus que dans ses ressources naturelles, qu'il faut chercher le secret et la force de la prospérité de l'Amérique. Ce sol privilégié ne produit pas seulement des richesses sans limites; il produit aussi des hommes capables de les exploiter.

Ce qui m'avait frappé jusqu'alors dans les villes américaines, ainsi que tous les étrangers du reste, c'était la pompe et la magnificence des monuments publics. Ce qui me frappa dans l'empire du travail dont Chicago est le centre, ce fut la simplicité de

l'architecture industrielle. Les usines ont beau représenter des capitaux considérables, elles sont toujours nues et sobres et plus souvent elles ne sont que des halls en bois couvert de tôles striées. Les usines Carnegie, par exemple, qui sont les plus importantes du monde et dont les machines réalisent au^ fur et à mesure les derniers progrès de la perfection technique n'ont pas le plus petit ornement extérieur. Toute la beauté de ces usines réside dans la proportion et la puissance de leur outillage. Elles donnent une impression saisissante, effrayante presque, de force, mais cette force n'a rien de brutal et se plie harmonieusement aux infinis besoins des industries les plus diverses. Les constructeurs américains ont créé des machines qui, par la précision de leur travail et l'ingéniosité de leurs dispositions, sont de véritables œuvres d'art. Les trams formations multiples et rapides que la matière première subit dans le mystère de leurs organes compliqués, donnent au spectateur l'impression qu'il a affaire à un être intelligent, dont le travail est à la fois puissant et délicat, souple et minutieux. Et devant de pareilles machines, dans le clavier des sensations humaines, vibrent les mêmes touches que dans un musée, devant un des triomphes de la beauté plastique.

Citerai-je des exemples? En voici un qui met en lumière l'ingéniosité des mécanismes. C'est la machine de la Niagara Falls Cy. Elle prend le blé, le choisit, le moud, le blute, pétrit la farine, exécute toutes les opérations de la boulangerie et livre un excellent pain cuit à point. Là c'est l'électricité qui

travaille et l'homme se contente de surveiller. A côté de ce serviteur qui sait tout faire, en voilà un autre qui a pour lui sa rapidité. C'est une machine dans une brasserie de Milwaukee, la Pabst Brewery Cy, qui lave et nettoie neuf mille bouteilles à l'heure. Quant à la puissance de ces esclaves d'acier, c'est un établissement métallurgique de San Francisco, le Union Iron Works qui m'en fournira l'exemple. Là une presse hydraulique réservée à la construction des tourelles blindées, courbe et modèle, à froid, des plaques d'acier de huit mètres de long. Et puisque je parle de leurs qualités, je dois aussi dire un mot de la puissance de production de ces outillages. La Burnham Williams Baldwim Locomotive Works Cy est un très ancien établissement de constructions mécaniques dont le fondateur construisit sa première locomotive en 1832. En février 1902 les chfefs actuels célébrèrent par un jubilé solennel le 70* anniversaire de leur établissement, et en même temps la sortie de sa vingt millième locomotive. Cette maison occupe douze mille ouvriers. En 1901 elle construisit 1,360 locomotives. En 1902 elle a dû atteindre le chiffre de 1,500, soit une moyenne de quatre machines par jour. Cet établissement est en train de révolutionner l'industrie des chemins de fer par la transformation rapide des locomotives à charbon en locomotives à pétrole. Cette transformation ne coûte que quelques centaines de francs et la substitution du pétrole brut au charbon permet de réaliser des économies considérables, sans compter qu'elle achemine doucement

l'humanité entière vers la solution d'un problème social devenu inquiétant, celui des mines de houille et celui des mineurs. C'est là un phénomène que je tiens à signaler ici car, dans ma conviction, il est le point de départ d'un régime nouveau dont les conséquences peuvent être incalculables et se faire sentir aussi bien dans le domaine social que dans le domaine financier.

Comment ne pas mentionner encore la Lakavanna Steel O de Buffalo outillée pour produire chaque année 1,300,000 tonnes de rails, de plaques et de tôles d'acier, soit à elle seule le dixième de la production des Etats-Unis? La Lakavanna Steel C"" est montée pour engager la lutte avec la United Steel Corporation, c'est-à-dire avec le trust de l'acier, et nous pouvons nous attendre a voir avant peu ti^smbler la terre entière sous l'étreinte de ces deux léviathans. Mais qu'ils se dévorent ou qu'ils fusionnent, que deviendra notre pauvre métallurgie européenne sous la pluie de leurs écailles? Faut-il s'étonner dans ces conditions, de trouver les chantiers de construction en pleine activité? Quand j'ai passé à Philadelphie, la William Cramp and Sons avait à la fois en construction douze navires, dont deux de 17,000 tonnes. Quant à la Union h on Works elle avait sur le chantier onze navires de guerre et une véritable flotte de commerce.

Les industries alimentaires le disputent aux autres dans cette course effrénée. Ainsi il y a à Saint-Louis une brasserie qui s'appelle la Anhauser Bush (7°; elle produit annuellement 1,200,000 barils

de bière; la Tabst Brewery C° de Milwaukee ne produit qu'un million de barils. Le baril américain équivaut à ii8 litres. Je ferai remarquer que je ne m'occupe ici que de l'industrie, c'est-à-dire des produits du travail humain. Quant aux matières premières sur lesquelles s'exerce ce travail j'en parlerai plus loin et on se doute déjà, aux aspects colossaux de l'industrie, de l'inépuisable quantité de ces matières premières.

Pendant des siècles, alors que l'industrie américaine faisait ses premiers pas, l'Amérique vendait à l'Europe la matière première dont elle regorge et la lui rachetait ensuite sous forme de produits fabriqués. L'Europe encaissait la différence des deux prix, c'est-à-dire le produit de son travail. L'ambition des Américains est de faire cesser cet état de choses; ils veulent d'abord s'affranchir de l'étranger pour satisfaire leurs propres besoins, et ensuite, envahir ses marchés. C'est pourquoi ils ont commencé à frapper les produits extérieurs de droits énormes qui ont eu pour effet de fermer l'Amérique à l'industrie européenne et de stimuler chez eux l'industrie nationale. Sur les graphiques qui représentent d'une façon saisissante pour les yeux les mouve-ments commerciaux, la courbe consacrée à l'impor-' tation étrangère s'est mise à baisser, tandis que la courbe de l'exportation se relevait régulièrement. Des crises peuvent survenir qui introduiront ce que les économistes appellent des hachures dans ces courbes, relèveront celles qui baissent et abaisseront celles qui se lèvent, mais l'orientation semble défi-

nitîve. D'année en année on voit diminuer l'arrivage d'articles européens qui trouvaient jadis en Amérique de larges débouchés. Autrefois les soieries et les rubans venaient exclusivement d'Europe. Les Etats-Unis en produisent aujourd'hui pour près de 500 millions de francs par an. L'importation du velours, celle de la passementerie, de la ganterie, de la vannerie, de la verrerie baisse perpétuellement et déjà débouchent en Europe les soies et cristaux fabriqués en Amérique. Les fabricants s'essaient dans toutes nos spécialités, y compris le jouet et l'article de Paris. On confectionne aux Etats-Unis des quantités considérables de jouets et c'est tout juste si on n'y parle pas encore du trust des poupées.

Les besoins de l'Américain sont, comme son activité, impérieux, immédiats, presque insatiables. C'est pourquoi cette énorme production de toute espèce de choses s'écoule avec facilité dans le pays lui-même. Si l'Amérique produit beaucoup, elle consomme en proportion ; de même que si l'Amérique gagne énormément elle dépense énormément aussi; nous avons donc quelques années de répit devant nous, car l'Amérique n'exporte que son excédent, mais cet excédent suffit déjà à doubler son exportation par rapport à son importation, et quand les grands travaux seront terminés, quand l'Amérique n'aura plus besoin de tant de fer ni de tant d'acier, les industries d'Europe connaîtront des jours pénibles. Les commandes considérables du pays américain les retardent encore. Les chemins de fer ont leur réseau à com-

pléter, leurs lignes anciennes à trainsformer et peuvent pendant quelque temps encore occuper tous les établissements métallurgiques du pays. Leurs recettes totales en 1901 ont été de 7 milliards de francs, en augmentation de 680 millions de francs sur l'année précédente. Nous ne pouvons pas nous faire une idée de la quantité de métal dont l'Amérique a besoin chaque année. Les statisticiens qui emploient leurs loisirs à des calculs ingénieux et à l'établissement de moyennes saisissantes ont cherché quelle était la consommation de l'acier par tête d'habitant. Ils ont découvert que de 1866 à 1870 chaque habitant du globe n'avait guère usé que 8 kilos par an. En 1901, l'habitant de notre planète devenu plus exigeant, en a consommé 27 kilos, mais l'Américain forcené n'a été satisfait dans cette même année, que lorsqu'il en a usé 220 kilos par tête.

Il me semble que ces chiffres ont leur poésie et leur beauté, leur éloquence aussi et leur charme que ne saurait atteindre la rhétorique, réduite à de pauvres petites épithètes telles que formidables ou grandioses, alors que le sujet comporte les dimensions sans limites des mathématiques. Dans ma famille il y a un grand-père doublé d'un grand savant, qui adore ses petits enfants. Chaque année, il les adosse l'un après l'autre, à la porte de son cabinet et marque d'un trait de crayon l'empreinte de leur taille grandissante. Il n'y a sur cette porte que des traits et des chiffres, et pourtant quand on regarde la porte on y voit, non seulement l'histoire des enfants, avec ses périodes de crise et de poussée, mais

on y découvre en quelque sorte les annales joyeuses ou tristes de la famille. La porte avec ses chiffres évoque et fait vivre la figure même des enfants qui y ont passé et qui sont là vivants et remuants sous Tœil attendri du grand-père. C'est ainsi que les chiffres arides que je donne ici sont peut-être la meilleure manière de montrer l'Amérique avec ses ressources, avec son génie, avec ses grandes idées.

Les Etats-Unis, en tenant compte de leurs récentes acquisitions, renferment 88 millions d'habitants, c'est-à-dire à peu près 5 0/0 de la population totale du globe. Autrement dit, la population américaine représente la vingtième partie de la race humaine. Si tous les hommes se ressemblaient, l'Amérique devrait cultiver la vingtième partie des terres et fournir la vingtième partie de la subsistance. Or sur 640 millions d'hectares défrichés sur la surface du globe, les Américains en cultivent à eux seuls 160 millions, soit le quart, et ils fournissent actuellement, au monde entier, à peu près le tiers des produits nécessaires à la vie. Si on voulait continuer à jongler avec les chiffres, on en pourrait tirer cette conclusion rigoureuse, qu'un seul Américain comme agriculteur, vaut cinq hommes ordinaires et, comme producteur, sept hommes ordinaires. Sans doute ce merveilleux résultat est dû, pour le moins, autant à la fécondité du sol qu'à l'activité de l'homme, car si l'homme est infatigable le sol est neuf et n'a pas encore été surmené. Mais il est à peu près certain qu'au premier symptôme

d'épuisement les Américains donneront aux vieilles races une nouvelle leçon, en découvrant le moyen de rendre à la terre sa vigueur première et de maintenir leur suprématie agricole.

Pour le maïs, de 1895 à 1900, la terre a produit 6 milliards 4CX) millions d'hectolitres sur lesquels les Etats-Unis ont donné 4 millicirds 960 millions d'hectolitres, soit 75 0/0 de la production totale. Pour le blé, les Etats-Unis sont moins féconds, mais ils contribuent encore pour plus de 20 0/0 à la production totale du monde. L'Amérique ne produit encore que fort peu de riz, mais elle s'outille pour en cultiver et son premier essai a consisté à aménager pour cette culture 250,00x3 acres de terrain, avec des puits artésiens et des systèmes d'irrigation perfectionnés. De ces chiffres il n'est peut-être pas inutile de rapprocher ceux que donna la statistique en 1870. En 1870 la production du blé ne dépassait pas aux Etats-Unis 94 millions d'hectolitres. En 1901 elle atteint 297 millions avec une augmentation de 217 0/0. Pour le maïs, l'augmentation a été de 92 0/0. Nous retrouvons les mêmes proportions en examinant tous les autres grands produits agricoles. De 1895 à 19Ô0, les Etats-Unis ont fourni 84,5 0/0 du coton produit par le monde entier, alors que la part de l'Egypte n'a pas dépassé 13 0/0 tandis que celle des Indes Orientales et de la Chine est tombée à 5 0/0. Le coton américain est représenté par 585 millions de balles. L'Américain fournit la dixième partie de la production totale de la laine. Il arrive en troisième rang pour la production du

lin et au quatrième pour la production du chanvre. Si là encore nous regardons à quelques années en arrière, nous trouvons que la production du coton a augmenté en trente ans de 226 0/0. Mais cette augmentation est bien plus saisissante, si on considère le coton, non plus comme matière première, mais comme produit fabriqué. En 1870 les filatures américaines n'absorbèrent que 857,000 balles de coton. En 1901 il leur en a fallu 3,547,000 balles. Donc pendant que l'agriculture augmentait de 236 0/0 en trente ans, l'industrie cotonière, dans la même période, augmentait de 506 0/0.

Maintenant que nous avons exploré le sol, descendons dans le sous-sol. Ce que nous allons y trouver est encore plus surprenant. En 1870 les mines de cuivre américaines donnaient 12,000 tonnes. Dix ans après elles en donnaient 27,000 tonnes, tandis que le monde entier en produisait 152,000 tonnes. De 1880 à 1890 la production quintuple avec 116,315 tonnes sur les 269,455 tonnes que fournit le monde. En 1900 l'Amérique extrait 370,000 tonnes, c'est-à-dire plus que la production du monde entier dix ans auparavant, et dix fois ce qu'elle produisait elle-même en 1880.

L'Amérique tire également de ses riches gisements de fer plus du tiers du minerai consommé dans le monde, 42 0/0 en chiffres exacts. L'Espagne a été pendant fort longtemps la reine du plomb; elle a été détrônée par les Etats-Unis qui prenaient le premier rang dès 1895. En 1902 la production américaine atteint 29,6 0/0 de la production globale

et l'Espagne recule à 18,7 0/0. Pour le mercure c'est la même chose. En 1901 la production de l'Espagne a été réduite à 28 0/0 de la production globale, tandis que celle des Etats-Unis s'élevait à 33 0/0.

Mais si l'on veut trouver au milieu de tous ces pourcentages un véritable chapitre de roman, c'est à l'histoire de la production de l'or américain qu'il faut le demander. Ce roman est de nos jours; il a commencé en 1889. A cette époque les premiers chercheurs d'or arrivèrent au Colorado et se fixèrent dans le district de Cripple Creek où jusqu'alors une population misérable et clairsemée vivait de l'élevage. La vie fut dure pour eux, au début, et la conquête de l'or commença par la misère, mais bientôt le bruit s'étant répandu qu'ils avaient trouvé des filons d'une richesse fabuleuse, la fièvre gagna les habitants et des foules exaltées et ardentes envahirent les montagnes pour leur arracher par des moyens primitifs les précieuses pyrites.

En 1891 la production de l'or aux Etats-Unis était d'un million de francs. L'année suivante elle passa à 3 millions, atteignit 36 millions en 1895, 60 millions en 1898 pour dépasser 125 millions en 1901. Donc en dix ans la production de l'or a centuplé malgré les difficultés d'exploitation des gisements qu'il faut aller chercher dans des montagnes inaccessibles.

Tous ces chiffres ont été vérifiés par moi sur place et recueillis d'ans des circonstances que je me reprocherais de ne pas raconter. J'ai rencontré aux

LES AFFAIRES ^Sï

Etats-Unis un Allemand des plus remarquables, le conseiller Max Goldberger, qui menait pour le compte de son gouvernement une enquête parallèle et semblable à la mienne. Il me parut piquant que l'Allemagne fût amenée à la même heure que la France à étudier aux Etats-Unis les mêmes problèmes économiques. Et la parité de nos missions, la simultanéité de certaines réceptions dont nous fûmes l'objet, créa entre nous des relations courtoises qui ont abouti à l'échange de quelques-unes de nos vues et de plusieurs de nos observations. Le conseiller Goldberger a consigné avant moi dans une des grandes Revues de son pays, Die Woche, des résultats de sa mission et je dois lui témoigner ma reconnaissance d'avoir bien voulu m'autoriser à me servir de la plupart des chiffres statistiques qui fi^i^rent dans ce chapitre.

En 1870 les Etats-Unis produisirent 32 millions de tonnes de charbon, à peu près ce que produit actuellement la France. Trente ans plus tard, en 1901, ils ont extrait de leur sous-sol 290 millions de tonnes. L'Europe, en réunissant toutes ses houillères, peut exploiter 28,488 kilomètres carrés de terrain; les Etats-Unis à eux seuls en possèdent 30,cx)0 kilomètres carrés. C'est un Français, le père Hennepin qui, en 1679, signala le premier la présence d'une mine de charbon en Amérique sur les bords de l'Illinois. La mise en valeur a été lente, mais les Américains, appliquant à l'extraction de la houille les idées larges et neuves qu'ils appliquent aux autres industries, ont rapidement rattrapé le temps perdu.

Ils ont voulu produire vite et beaucoup, et ils sont arrivés par surcroît à produire à bon marché, tout en organisant à grands frais le travail souterrain. En Europe le travail à la main est resté la règle; en Amérique il devient l'exception. Là le mineur est remplacé par l'électricité et l'air comprimé dans la partie la plus rude et la plus dangereuse de son travail. C'est avec des machines qu'on exécute automatiquement l'opération dangereuse qu'on nomme le havage et qui consiste à provoquer l'éboulement du bloc de houille. Ce sont des locomotives électriques qui effectuent le roulage si lent et si pénible dans les mines d'Europe, et la machine, en se substituant au mineur devant le danger et devant l'effort, n'a pas été pour lui un rival ; elle est restée un serviteur avantageux; elle ne l'a atteint ni dans ses salaires ni dans son recrutement, tout en diminuant les frais de l'extraction.

Non seulement les ouvriers sont aussi bien payés qu'ils l'étaient avant l'introduction des machines dans la mine, mais la machine fournit du travail à un plus grand nombre d'hommes. J'ai pu vérifier par moi-même un fait très curieux rapporté par M. Lozé dans VEconomiste Français et qui juge sans appel la question du machinisme. Dans un chantier de 10 mètres de long, 6 hommes exploitaient une couche de charbon de 2 mètres d'épaisseur; ils tiraient et transportaient la houille en avançant d'un mètre environ par journée de huit heures. On installa une machine, une des 4,000 baveuses mécaniques qui sont en service dans les mines

américaines, alors qu'il n'en existe pas chez nous; cette machine conduite par un mécanicien et un chauffeur commença à miner et elle minait si rapidement qu'il fallait la faire suivre sans interruption par un piqueur et six chargeurs; par conséquent le personnel du chantier, en y comprenant le mécanicien et le chauffeur fut porté de 6 à 9 hommes. Ce n'était plus un mètre par journée de huit heures qu'on gagnait sur la veine, ce fut 2°',50; la machine économisait donc du travail et en même temps elle en procurait. Que devient le sophisme cher à certaines écoles socialistes d'Europe qui représentent la machine comme l'ennemi de l'ouvrier et le travail mécanique comme le bourreau du travail humain? Enfin le travail mécanique dans les mines est plus profitable parce qu'il fournit du gros charbon en plus grande quantité.

Leurs procédés d'exploitation procurent aux Américains le charbon à meilleur marché que partout ailleurs et, remarque curieuse, le prix moyen du charbon qui, en France et en Angleterre, va toujours en augmentant, va toujours en décroissant aux Etats-Unis. Il y a là une comparaison presque effrayante pour qui connaît l'importance de la houille dans la vie de l'humanité. En l'année 1900 ia tonne de charbon a pu être livrée sur le carreau de la mine : dans le Nord et le Pas-de-Calais à 14. fr 60; dans la Loire à 18 fr. 02, dans le Tarn et l'Aveyron à 13 fr. 52. Cette même année la tonne métrique en Angleterre atteignait le prix de 13 fr. 19, inférieure de i fr. 76 à la moyenne

française, mais aux Etats-Unis, dans la même année, la tonne de charbon ne se vendait que 5 fr.84. Il convient de faire ressortir que c'est en Amérique que la main-d'œuvre pèse le plus lourdement sur les prix du charbon, puisque les salaires du mineur y sont plus élevés que partout ailleurs, mais il est juste aussi de faire remarquer que le mineur américain produit plus que tous les autres mineurs du monde, grâce à la qualité de ses mines, grâce à ses machines et grâce aussi à son habileté professionnelle. Un mineur anglais extrait 300 tonnes par an, un mineur français 200 et un mineur américain 450 tonnes.

Pour comprendre l'importance de ces considérations il faut se souvenir que le prix de la houille pour être envisagé comme le régulateur du prix de tous les objets fabriqués, et aussi comme le régulateur du prix de tous les objets transportés. Le jour où chez nous la houille européenne sera aux prises avec la houille américaine cette rivalité pourra produire une profonde révolution économique. Verronsnous cette rivalité? Assisterons-nous à cette transformation? Déjà les charbons américains ont débouché en Europe, trop timidement il est vrai pour qu'on puisse trouver une indication dans ces essais restreints, mais si l'on tient compte de la qualité supérieure du charbon américain, de son prix de revient à la mine, on arrive à conclure rapidement que la question de l'arrivée de la houille américaine tient tout entière dans la question du transport et ce problème du transport a lui-même deux faces, une

face terrestre et une face maritime. Les Etats-Unis n'ont pas encore des chemins de fer à la hauteur de leur production qui a débordé ses entreprises de roulage; le prix de transport est moins élevé qu'en Angleterre, mais les voies sont encore insuffisantes comme d'ailleurs aussi le matériel roulant. Seulement on travaille ferme pour arriver à la hauteur des besoins. D'abord le wagon de bois de lo tonnes a été abandonné au profit du wagon en tôle d'acier dont la capacité va jusqu'à 50 tonnes. On a perfectionné aussi les appareils de chargement et de déchargement. A l'origine, les charbons européens avaient meilleur aspect que les charbons américains, et les Anglais surtout critiquaient à leur arrivée dans les ports d'Europe ces charbons mal triés, mal lavés et brisés. Les Américains ont fait leur profit de ces critiques et leur charbon nous arrive aujourd'hui en parfait état.

Ma conviction est que d'ici peu, grâce à des initiatives intelligentes, grâce peut-être au fameux trust appelé en France le trust de l'Océan, le charbon américain pénétrera dans nos ports et ce sera là un événement économique d'une importance considérable. Cet événement sera favorable à la France. Jusqu'à ce jour elle a été tributaire de l'Angleterre pour près du tiers de sa consommation. Je suis de ceux qui pensent qu'une lutte entre les deux nations qui ont donné la liberté au genre humain serait pour lui un tiéau, mais si ce malheur arrivait, la dépendance de la France vis-à-vis de l'Angleterre pourrait être pour nous une source de graves em-

3^6 LES GRANDES IDÉES d'uN GRAND PEUPIJi:

barras. Ce serait donc un bien à la fois politique et commercial que de voir l'Amérique houillère devenir un des fournisseurs habituels de notre industrie. Les deux peuples s'aiment déjà, ils sont placés trop loin l'un de l'autre pour pouvoir se nuire; ils ont, comme il y a deux siècles, les mêmes aspirations et les mêmes rivalités, seulement, ces aspirations et ces rivalités sont sorties du domaine militaire pour entrer dans le domaine commercial. Que les hommes d'affaires des deux pays se chargent donc de continuer la chaîne dont les premiers anneaux furent forgés, dans le feu des batailles, par les soldats de Lafayette et de Rochambeau, unis aux volontaires de Washington.

Deux pays surtout fournissent le monde de pétrole, la Russie et les Etats-Unis. En 1900 l'humanité a brûlé 151 millions de barils de pétrole; la Russie en avait fourni un peu plus de ']'j et les Etats-Unis un peu plus de 63. L'année suivante la Russie fléchissait avec 71 millions, et les Etats-Unis se rapprochaient d'elle avec 69 millions de barils. Depuis le commencement de l'année 1901 une nouvelle nappe d'huile minérale a été découverte au Texas qui. a fourni en un an 14 millions de barils, pendant que la Californie qui produisait 175,000 barils en 1876, en donnait 9 millions en 1901 et 1 1 millions en 1902. L'Amérique, dans l'industrie du pétrole, arrive donc au premier rang comme dans la plupart des autres industries.

A propos de la houille j'ai signalé tout à Theure

les progrès que le développement de sa production a imposés aux Compagnies de chemins de fer et j'ai noté l'apparition des grands wagons charbonniers €n tôle de 50 tonnes. Les répercussions de l'industrie et des productions naturelles sur les chemins de fer peuvent être généralisées pour toute l'Amérique et, dans la construction et l'exploitation des chemins de fer, nous allons trouver encore une fois cet esprit pratique dont les manifestations éclatent à chaque page de cette étude. Il est puéril de dire que si on a construit des chemins de fer, c'est pour se procurer les moyens de transporter les hommes et les choses le plus rapidement possible d'un endroit à un autre. C'est là la philosophie même du chemin de fer; ce fut là le programme américain. Chez nous les compagnies de chemins de fer sont un peu comme Louis XIV, qui tenait avant tout à éblouir la postérité, quitte à faire attendre un peu les contemporains. Elles veulent établir du premier coup leurs lignes d'une façon grandiose et définitive, sans se préoccuper ni de l'argent ni du temps. Nos travau'X d'art semblent construits pour l'éternité et nos principales gares rivalisent de majesté avec les cathédrales. L'Américain s'est occupé d'assurer, avant tout, le transport des marchandises en se disant qu'on perfectionnerait à loisir le matériel et les voies; ses lignes ne supportent pas la comparaison avec les nôtres, ses travaux d'art sont sommaires, ses gares, rudimentaires, seulement en quelques années il a pu construire 310,000 kilomètres de réseau, sans compter 96,000 kilomètres de voie secondaires, alors que

l'Europe tout entière ne compte que 276,000 kilomètres de chemins de fer.

Avec son système économique et pratique il a pu faire face à tous les besoins de son industrie et desservir ses innombrables usines dont le capital, évalué en 1870 à 2 milliards 113 millions de dollars, dépassait en 1900 9 milliards 874 millions de dollars, c'est-à-dire 50 milliards de francs, avec une augmentation de 366 0/0 en trente ans. Ce capital des usines répondait â une fabrication évaluée en 1870 à 4 milliards 23 millions de dollars, en 1900 à 13 milliards 40 millions de dollars, soit plus de ÇiJ milliards de francs avec une augmentation de 208 0/0.

La faveur dont jouissaient ces produits dans le monde entier était facile à établir; elle résulte des chiffres représentant la valeur des exportations au commencement et à la fin d'une période de vingt années. Il y a vingt ans les fabriques américaines vendaient à l'étranger pour 63 millions de dollars. En 1901 elles encaissaient 412 millions de dollars pour leurs ventes à l'extérieur, avec une progression de 506 0/0. Enfin deux chiffres globaux vont nous dire le résidu final de tous ces mouvements de valeur qui peuvent fatiguer l'imagination. Pour un rentier, ce résidu s'appelle son épargne annuelle; il est représenté par la différence qui existe entre ses dépenses et ses revenus. Pour un commerçant, ce résidu s'appelle son gain; il est représenté par la différence entre la valeur de ce qu'il a acheté et celle de ce qu'il a vendu; enfin pour un pays, ce résidu s'établit en évaluant la différence qui existe entre ses importa-

tions et ses exportations. Il est bien évident que si un pays est obligé d'acheter plus qu'il ne peut vendre, le résultat final est la sortie d'une somme de richesse qui n'a pas été compensée, c'est-à-dire l'appauvrissement du pays. Si au contraire un pays vend plus qu'il n'achète, c'est-à-dire exporte plus qu'il n'importe le résultat final se traduit par une somme de richesse qu'il acquiert et qu'il consolide.

Une nation qui n'importerait rien et qui n'exporterait rien vivrait sur son sol en dehors du mouvement commercial de l'humanité et ressemblerait à un paysan qui ne mangerait que les produits de sa terre, se vêtirait avec eux et n'aurait jamais rien à porter au marché. Ce serait Robinson Crusoë. Mais une nation qui exporterait tout et qui n'importerait rien, deviendrait une nation de mercenaires comme la Suisse ancienne, qui vendait jusqu'aux bras de ses soldats, ou une nation de domestiques qui ne vendent rien et reçoivent tout, ou une nation de marins comme les Hollandais que les autres nourrissaient et qui n'avaient à leur vendre que l'effort de ses voiles gonflées sous le vent et ses parterres de tulipes.

La richesse parmi les hommes, s'établissant par le travail et par l'échange, on peut soutenir que l'avenir de l'humanité est au pays le plus actif et à celui qui parviendra à établir l'écart le plus grand entre ce qu'il donne et ce qu'il reçoit. La valeur des importations représente sinon une richesse, au moins un symptôme de richesse, puisqu'elle indique des besoins qui croissent avec les richesses; et la valeur des exportations indique les richesses réa-

lisées et raccroissement des ressources correspon* dant à l'accroissement des besoins. Il faut donc, pour qu'une nation apparaisse comme bien portante et prospère, que ses importations augmentent, mais surtout que ses exportations augmentent, et que l'écart s'élargisse chaque année entre les importations et les exportations, au profit de ces dernières. C'est là le phénomène économique que nous constatons aux Etats-Unis.

En 1870, les importations s'élevaient à 332 millions de dollars, en 1901, elles montaient à 880 millions avec une augmentation de 165 0/0. Mais pendant la même période les exportations augmentaient de 485 0/0, puisqu'elles passaient de 254 millions de dollars en 1870, à i milliard 487 millions en 1901. Ainsi en 1870 l'Amérique achetait à l'Europe des marchandises représentées par le chiffre de 332 millions de dollars et n'en vendait que pour 254 millions. Et vingt ans plus tard, ce qu'elle achète à l'Europe, est représenté par 880 millions de la même monnaie, mais ce qu'elle lui vend est représenté par I milliard 487 millions de dollars.

Ces chiffres sont la gloire des Etats-Unis et les Américains en sont aussi fiers que les nations européennes peuvent l'être des pages de leur histoire. Cette fierté n'est d'ailleurs pas l'apanage exclusif du citoyen riche et lettré qui sait les établir et les interpréter. Le plus humble ouvrier de ces usines gigantesques, dont ces chiffres colossaux représentent la vie et le travail, les connaît et en éprouve ion orgueil immense. Ils ont tous raison d'être fiers.

aussi bien le banquier dans son comptoir que le f orgeifon dans sa forge, car pour eux ces chiffres représentent exactement la même chose que les noms des victoires remportées, des villes conquises et immortalisées par les traités ou violées et otivertes sous ie sabot des chevaux, les roues des canons et les plumd;s des guerriers. Ils représentent l'effort humain et un effort sans précédent dans l'histoire des hommes. Cette histoire fut tissée longtemps en riionneur des conquérants qui, eux aussi, suscitaient l'effort, mais conduisaient les hommes aveuglés dans des endroits où ils donnaient et recevaient ia mort, où ils détruisaient la richesse et les résultats du labeur humain. Enffn d'autres chefs sont venus qui demandèrent la gloire, non plus aux massacres et à l'incendie, mais à la solidarité et à l'activité, non plus à la mort mais à la vie.

N'ont-ils pas le droit d'être fiers et orgueilleux de ce qu'ils ont fait et, lorsque l'étranger vient s'édifier à leur exemple et s'améliorer à leur contact, ne sont-ils pas dans leur rôle en lui ouvrant leurs usines, leurs ateliers, leurs exploitations, en le guidant avec bonne grâce vers ce qui pourrait le frapper et l'intéresser et en jouissant de ses admirations et de ses surprises ?

. L'Américain pense que son pays est le premier pays du monde et son patriotisme exige que l'étranger partage son enthousiasme. Cet enthousiasme, il est légitime et il est naturel, car la prospérité que les Etats-Unis d'Amérique ont acquise en moins de vingt ans est l'œuvre de quelques grands hommes

d'affaires, de quelques rois du mouvement industriel qui peuvent encore la. contempler. Ils ont vu grandir leur pays, ils ont été les artisans de cette œuvre et ils sont persuadés avec raison que l'avenir lui appartient. Voici du reste, qu'eux-mêmes, après avoir accompli le travail, ils en dégagent la philosophie et en formulent les préceptes. Un de ces Américains qui ont tout créé dans leur pays, chemins de fer, commerce, industrie et dont le nom reste dans la mémoire des siens comme restent dans la notre les noms des grands ministres ou des grands conquérants, M. Andrew Carnegie vient d'écrire un livre intitulé Empire of Business, l'Empire des Affaires. Ce livre est rempli de remarques ingénieuses ou profondes, de recettes trouvées et expérimentées par un spécialiste. C'est ainsi, qu'on me pardonne cette comparaison ambitieuse, que César jadis expliquait dans ses commentaires comment il avait remporté ses victoires ou que Napoléon dictait à Saint-Hélène les procédés découverts par son merveilleux génie d'organisateur. Je voudrais offrir au lecteur européen la fleur de cette philosophie pratique.

a Quiconque reçoit un salaire fixe n'est pas un homme d'affaires. Un homme d'affaires doit posséder une partie de l'entreprise qu'il dirige. Il faut que chacune de ses déterminations soit prise à ses risques et périls.

« Mettez tous vos œufs dans le même panier, mais surveillez le panier. Telle doit être la devise de l'homme éclairé qui se fait ainsi une spécialité; or se faire une spécialité est de toute importance.

« Oh se plaint des difficultés des débuts; il est vrai que pour commencer on est l'esclave du salaire, mais pour avoir des débuts faciles il s'agit seulement d'être doué sinon d'une intelligence supérieure du moins d'un zèle infatigable.

a Les hommes d'affaires sont toujours à l'affût, guettant les jeunes gens qui promettent et n'en découvrent jamais assez. Les médiocres peuvent du reste suppléer à leur manque de facultés intellectuelles par leur assiduité et leur bonne volonté; ils attirent ainsi l'attention de leurs patrons. En Amérique dès que pour une raison quelconque ils se sont distingués parmi leurs compagnons de travail, ils peuvent considérer leur fortune comme faite.

Andrew Carnegie pense encore que l'instruction donne du prestige et que l'homme d'affaires instruit est supérieur à l'homme d'affaires ignorant. « C'est pourquoi, dit-il, on n'entre jamais trop tôt dans la carrière, et en général il vaut mieux quitter le collège de bonne heure que d'y rester jusqu'à l'époque des examens, car dans les affaires l'éducation pratique est supérieure à l'éducation théorique.

a Un jeune homme qui reste au collège jusqu'à vingt ans n'est plus assez souple; il manque de discipline, de concentration et surtout de cette ambition qui est indispensable au succès. L'homme d'affaires est nécessaire à la communauté. Son travail développe les ressources de son pays; il contribue donc à l'avancement de la race.

a Le spéculateur est un parasite. Quand il réussit il commet un vol, puisqu'il reçoit son argent sans

avoir rendu aucun service en échange. Quand il perd, il est volé à son tour. Un spéculateur ne peut jamais faire un honnête homme d'affaires.

« Les statistiques américaines démontrent que 95 o/o des jeunes gens qui s'établissent à leur compte pour débuter font faillite. Il faut donc aller apprendre les affaires chez les autres.

« Les affaires constituent la plus vertueuse et la plus morale des professions humaines. Les artistes sont vaniteux, jaloux et étroits. L'homme d'affaires est universel; il doit avoir un jugement sain sur toutes choses. Cependant la carrière des affaires offre un danger; elle peut devenir sordide. Le gain doit être le but du commencement de la carrière; quand elle finit, le gain n'est plus son but. Le véritable homme d'affaires, lorsqu'il est en possession du succès ne songe qu'à se rendre utile à ses semblables; il dote son pays de collèges et de bibliothèques, si bien qu'en parlant de lui on peut encore dire ce que Cromwell disait des hommes d'affaires de son temps : « S'ils prennent en gloutons, ils donnent en princes. »

K Le vieux préjugé qui existait contre le commerce a disparu. Le commerce gou\nerne le monde. »

M. Carnegie n'a pas que des idées sur la prédominance des affaires; il a aussi des théories sociales dont il formule ainsi la principale :

a La répartition des bénéfices est la loi de l'avenir. Autrefois l'ouvrier devait obéissance à son patron; aujourd'hui le patron obéit à l'ouvrier quand l'ouvrier lui prête ses économies. »

Les. millionnaires américains, s'ils suivent les préceptes de M. Carnegie et s'ils affectent un certain mépris pour les études poussées trop loin, accordent généralement à ces études, vers la fin de leur carrière, des compensations magnifiques, car ils se croient obligés de fonder des collèges, des académies, des établissements d'instruction publique. Alors comment peuvent-ils combiner le dédain qu'ils affectent an début pour l'instruction avec le respect un peu fétichiste qu'ils lui témoignent vers la fin de leur vie? Qui viendrait habiter ces somptueux établissements, si tout le monde était docile aux enseignements de leurs fondateurs, proclamant leur inutilité et la supériorité de l'instruction pratique qui s'acquiert dans les usines, sur l'instruction théorique qu'on distribue dans les xiniversités ? Je suis le premier à confesser que rien n'est absurde comme notre système qui consiste à maintenir des jeunes gens dans les écoles superposées d'où ils sortent à 26 ans, usés déjà par le travail cérébral. Mais de là à leur imposer la construction d'un pont ou l'exploitation d'une mine sans leur avoir donné le temps d^ apprendre l'algèbre, il y a un pas immense que certains Américains ont peut-être tort de vouloir franchir, même en préceptes. Avouons que nous avons exagéré les bienfaits de l'instruction théorique, au détriment de l'instruction pratique. Reconnaissons qu'ils sont en train de faire exactement le contraire, et espérons qu'en unissant nos deux exagérations nous les corrigerons l'une par l'autre, pour

arriver à ce point médiane où, d'après le proverbe, se tient la vérité.

En attendant ces jours bénis et encore lointains, 011 l'humanité saura reconnaître et modifier ses exagérations, il est intéressant de voir la grande société américaine traverser sous nos yeux les phases qu'ont parcourues nos civilisations vieillies et se coordonner d'après les lois de l'évolution dégagées par des sociologues comme Herbert Spencer ou d'illustres savants comme Darwin. Les dernières découvertes permettent d'affirmer que la race humaine est aussi peu maîtresse de son développement et qu'elle est soumise à des lois aussi fatales que les races animales. On a étudié et fixé depuis fort longtemps les lois qui président à la société des abeilles, à celle des fourmis, à celle de ces chiens de prairie qui furent les premiers habitants du Nouveau-Monde et dont les croisements nous ont donné nos espèces canines. Et aujourd'hui on pourrait presque définir, avec une certitude mathématique, comment vivrait, s'organiserait et se comporterait un essaim d'abeilles transporté par un coup de vent dans une île où jamais ne volèrent les abeilles, ou bien une compagnie de fourmis, transportée dans une motte de terre, sous des cieux que ne contempla jamais l'œil à facettes des fourmis.-

Pour les races humaines on a aussi trouvé des lois qui président à leur formation et auxquelles elles obéissent, sans le vouloir, comme aux lois de la pesanteur et de l'électricité, parce qu'elles correspondent à des besoins physiologiques et presque

à la formation de leurs cellules élémentaires. Parmi ces lois, il en est une qui proscrit ce que nous entendons par l'égalité absolue. L'égalité absolue n'existe dans aucun groupe d'êtres vivants, puisque le groupe lui-même est fondé sur la différenciation des fonctions, qui amène la différenciation des individus. Or, de même qu'à la naissance des sociétés animales nous les voyons enfanter une sorte d'aristocratie, qui a pour cause l'aptitude plus ou moins grande des individus à rendre des services sociaux, de même dans les troupeaux humains, nous voyons toujours des bêtes de tête sortir de la masse pour la diriger. Et là aussi ces aristocraties sont choisies parmi les individus dont les aptitudes répondent le mieux aux besoins de l'époque. L'homme ici-bas a commencé sans doute par être un animal de proie. Il s'est uni à ses semblables les plus pro-ches pour faire la guerre à ses semblables plus éloignés, et leur ravir des biens qui n'étaient pas assez abondants et que tous ne savaient pas encore produire. C'est pourquoi la première période des sociétés humaines a été forcément une période militaire. De cette période est sortie une aristocratie militaire, et l'histoire confirme ces premières données de la science, puisque les titres des dignités abolies qui subsistent encore parmi nous, rappellent tous des services militaires antérieurs et des supériorités militaires. Princes, ducs, comtes, marquis, barons sont des vestiges du passé, équivalents exacts à ceux plus modernes de maréchaux, généraux, capitaines ou lieutenants. Le moyen âge, à côté de ces sociétés

militaires, vit surgir quelques rares exemples de sociétés industrielles comme les Vénitiens ou comm« la ligue hanséatique, et aussitôt la lutte s'établit entre ces sociétés du nouveau type et celles de l'ancien, qui presque partout furent victorieuses, le soldat ayant fini par soumettre le marchand. Puis à la fin du XVI® siècle se produisit le plus grand événement de la planète après le déluge. On découvrit l'Amérique, et une société humaine formée des débris, des scories des vieilles sociétés européennes» vint s'installer dans ces contrées vierges où elle joua pour le reste du monde le rôle que les savants imposent dans leurs laboratoires à des représentants choisis dans les espèces qu'ils veulent étudier.

Ce fut une émouvante dt tragique expérience, que cette formation d'une société nouvelle qui, grâce aux essais des devanciers, à la science acquise des aïeux et aux facilités d'un milieu nouveau, traversa rapidement la phase militaire dans laquelle nos sociétés s'attardent encore et déboucha victorieusement dans la phase industrielle, où ses aînés n'arriveront que derrière elle. Mais la race humaine dans cette phase nouvelle et dans ce milieu nouveau, obéissant à des traditions inconscientes se mit bientôt à enfanter une aristocratie, c'est-à-dire des guides, des bêtes de tête nécessaires au troupeau, et la reine nécessaire à la ruche. Cette aristocratie devait répondre, par ses aptitudes, aux besoins du moment. Or, dans le moment, le groupe humain d'où elle sortait n'avait pas besoin de soldats; il n'avait pas besoin de prêtres; son aristocratie ne

fût donc ni militaire ni religieuse. Le groupe humain avait un continent à organiser, des richesses incalculables à diriger, à extraire et à administrer, le groupe humain avait besoin d'organisateurs et d'administrateurs. Ses ducs, ses comtes et ses marquis s'appellent Roosevelt, Morgan, Rockefeller, Vanderbilt, Hyde, Stielman, Cassatt, Schiff, Berwind, tous ces grands contrôleurs de trusts dont les noms sonnent aussi haut de l'autre côté de l'océan que chez nous ceux des Richelieu, des Montmorency, des La Rochefoucauld, des Talleyrand, des Masséna, des Bismarck et des Andrassi, et leur influence, née de la force des choses actuelles persistera tant que les choses actuelles auront de la force, tant que la société américaine restera dans sa phase industrielle.

Si, égarée par l'orgueil, elle ne se contentait pas de battre les nations d'Europe sur son terrain à elle, et voulait les battre sur leur terrain propre, alors, on peut prédire, sans risque de se tromper, qu'elle changerait d'aristocratie en changeant de destinée. Et sur ses sommets, elle ferait apparaître, à la place de l'organisateur qui produit, le soldat qui détruit. Alors disparaîtraient comme une fantasmagorie ces chiffres de leur industrie et de leur commerce qui viennent de passer sous nos yeux, y laissant des éblouissements.

Alors le philosophe et l'homme d'Etat européens qui se demandent si le Vieux Monde ne va pas être forcé de suivre l'exemple du Nouveau Monde, pour n'être pas absorbé par lui, et qui prononcent au seuil du XX® siècle ces mots qui seront peut-être

le titre de la plus belle conquête de ce siècle finissant : les Etats-Unis d'Europe, ceux-là pourront se rassurer. Les Etats-Unis d'Amérique seront descendus au niveau des Etats désunis d'Europe. Mais l'humanité aura manqué les destinées que rêvaient pour elle ce philosophe et cet homme d'Etat. C'est pourquoi nous devons souhaiter que les Etats-Unis d'Amérique continuent à nous offrir un modèle, quand même ils deviendraient pour nous un danger. Car enfin, songe-t-on à ce qui se passera si la progression des chiffres représentant leurs produits et leurs richesses continue encore son ascension pendant vingt années nouvelles ? Alors, en face d'une Amérique débordante de force et de santé nous aurons une Europe anémiée par l'effort de ses armements, ataxique et appauvrie. Il faut avoir le courage de regarder cet avenir, par conséquent il faut se résoudre aux sacrifices qu'il exige. Et ce serait pour l'auteur de cet ouvrage un grand bonheur de penser qu'en décrivant à ses frères d'Europe les grandeurs de leurs frères d'Amérique, il a contribué à créer de ce côté-ci de l'Atlantique un courant d'enthousiasme et par conséquent d'imitation.

Puisse ce courant donner enfin au Vieux Monde un peu de l'esprit pratique du Nouveau, et faire disparaître ce préjugé mortel auquel obéissent les peuples de l'Europe obstinée qui, sous le prétexte de conserver leur vie, détruisent chez eux les sources de la vie elle-même.

Page 1