L'ÉDUCATION - LA VIE UNIVERSITAIRE
Tous les petits Français passent par l'école. Elle est devenue obligatoire chez nous après avoir été proclamée obligatoire chez la plupart des peuples civilisés, et ce retard dans la proclamation de l'obligation scolaire n'a pas empêché le Français routinier de cribler de ses quolibets les lois scolaires, et de ses calomnies l'homme d'Etat qui les fit voter. D'ailleurs cette étude universelle nous laisse à tous un souvenir d'amertume et comme un arrière-goût de supplice. On a dit, lorsque l'obligation du service militaire fut proclamée à son tour dans notre pays, que la caserne serait une prolongation de l'école. On pouvait dire déjà que l'école était une anticipation de la caserne. A la caserne et à l'école en effet domine le même système. Il consiste à sacrifier l'individu à l'ensemble et à supprimer la personnalité humaine pour obtenir des êtres de raison qui forment un régiment ou une classe, une régularité et une uniformité qui
charment notre œil et satisfont notre esprit, encore imbu des préjugés de l'esclavage.
Il est un fait que chacun de nous peut vérifier sur soi-même et autour de soi, c'est que l'école laisse dans l'âme de l'Européen des souvenirs d'amertume et de rancune. Lorsque plus tard le bourgeois en proclame la nécessité, comme il confesse le bien que lui a fait la caserne, cela ne prouve pas qu'il en ait gardé un bon souvenir, cela prouve simplement qu'il a gardé une reconnaissance rétrospective au traitement dont se sont bien trouvés son esprit et ses muscles. Mais après une maladie aussi, on avoue généralement l'utilité des remèdes sans contester leur saveur déplorable. Si l'Américain conservait de son passage à l'école des souvenirs aussi pénibles que ceux de l'Européen il ferait preuve d'injustice et de mauvais goût, car tout a été organisé là-bas pour concilier le bonheur actuel avec le bonheur futur de l'enfant par son développement normal, comme tout semble avoir été organisé et prévu chez nous pour broyer d'avance l'homme dans l'enfant et pour former ces légions de fonctionnaires qui sortent de la multitude des petits esclaves.
J'ai indiqué qu'en naissant le bébé américain était déjà quelqu'un. A mesure qu'il grandit, sa personnalité s'affirme et s'impose davantage ; il ne trouve autour de lui que des gens habitués à la respecter, de sorte qu'à six ans, il entre à la « grammar school », l'école primaire, avec l'assurance d'un clubman qui pénètre dans son cercle. Il y trouve
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le reflet de sa propre famille. Généralement le professeur est une femme; une femme qui se met en toilette pour le recevoir comme il a vu sa propre mère s'habiller pour accueillir les amis de la maison. Et pour que l'illusion soit plus complète il trouve jusqu'à ses sœurs et leurs amies à l'école, car là-bas les sexes ne sont pas plus séparés à l'école que dans la famille, et de l'avis de tous ceux qui s'occupent de pédagogie ce mélange des sexes qui continue jusque dans les cours supérieurs, et jusqu'aux universités, a une importance considérable pour l'éducation.
Tout dans l'école est conditionné pour la satisfaction de la petite personne humaine qui vient y faire ses débuts. L'air, la lumière, le soleil y pénètrent largement et y sont distribués avec profusion. L'enfant y a son petit mobilier personnel, isolé : un pupitre, un siège qui se hausseront à mesure qu'il grandira et qu'il apprendra à adapter luimême à ses propres dimensions modifiées par la croissance. Leur ingénieux mécanisme l'initiera aux premières merveilles de l'industrie.
Une fois qu^il a bien installé son corps, il va ouvrir son esprit à un système d'instruction uniquement orienté dans le sens du réel. Au lieu de surmener sa mémoire, en la forçant à retenir des leçons dont il ne comprend pas même le texte, on va l'amener à se rendre compte de ce qu'il a vu et à prendre connaissance de ses impressions, ce qui est le but primitif et final de toute espèce d'éducation. Le maître prononcera devant lui une phrase qui est
déjà une petite histoire, comme en aiment les enfants, et puis pour s'assurer qu'il l'a comprise il la fera répéter à l'enfant, la lui fera analyser, retourner, reconstituer sous un nouvel aspect, de façon à ce que l'enfant emmagasine et possède les idées dont elle était l'impression.
Je ne crois pas pouvoir mieux faire que d'emprunter ici quelques exemples de la méthode américaine à un des voyageurs français qui m'ont précédé aux Etats-Unis et dont la compétence en matière d'instruction assure à ses observations une autorité indiscutable, tandis que sa perspicacité et son esprit leur donnent un charme tout particulier. Je veux parler de M"® M. Dugard, dont le livre, a la Société Américaine », a été remarqué des deux côtés de l'Océan. « Entrez dans la classe pendant la récitation de grammaire ; vous entendrez en chaque partie du discours des subdivisions minutieuses avec ordres et sous-ordres, vous verrez faire d'innombrables exercices de spelling, des dictées d'une liste de quarante, cinquante, soixante mots difficiles, de parsing et de diagraming, analyses régulièrement disposées entre des lignes horizontales et perpendiculaires, véritables constructions géométriques. Assistez aux leçons de lecture : vous entendrez le même paragraphe, le même mot répété dix, quinze fois, jusqu'à ce que la prononciation ou l'intonation soient correctes, et des que.stions toutes précises, a Deux hommes voyageaient par la grand'route, lit l'élève, lorsque l'un d'eux aperçut tout à coup un sac d'argent dans l'herbe,
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sur le bord du chemin. » — « Combien y avait-il d'hommes ? » demande la maîtresse. « Que faisaientils ? Où voyageaient-ils ? Oij était le sac d'argent ? etc. » ( I )
Cet amour du concret et de l'utile, cette idée bien simple que tout ce qu'on apprend doit vous servir, accueille pour ainsi dire l'enfant au sortir du berceau et l'accompagne jusqu'au sortir de l'Université. A l'école maternelle où les enfants entrent lorsqu'ils savent à peine marcher on leur donne toutes sortes d'objets et on les habitue déjà à distinguer les couleurs, les grandeurs, les dimensions. Quelle est la couleur de cette boule? Quelle est la longueur de ce ruban? — Un peu plus tard on leur apprend l'hygiène et on commence l'étude de l'hygiène en les habituant à connaître leur taille, leur poids, a Chaque élève devra connaître la hauteur de sa taille, dit la circulaire du bureau d'éducation du Massachussets. Mesurez-la sur un tableau noir ou sur une porte ; inscrivez la date et le poids en regard. Reprenez les mesures à des intervalles réguliers ; engagez les élèves à comparer entre eux les progrès de leur croissance ; faites de même en ce qui concerne le poids. » — S'agit-il de donner des leçons de dessin à l'enfant ? On commence par lui faire reproduire un croquis de ce qu'il a sous les yeux, une chose courante, une plante, une feuille, un fruit. Enfin on dessine pour l'enfant tous les
(i) M. Dugard, La Société Américaine. Paris, Hachette, £896, p. 235.
objets dont on lui parle ou dont on lui apprend la figuration, de façon que toutes les baies de son cerveau, l'oreille, l'œil, s'ouvrent à la vérité comme les fenêtres de son école s'ouvrent au soleil. L'enfant commence-t-il à écrire ? Au lieu de lui faire reproduire des centaines de fois un lambeau de phrase qui n'a aucun sens, on lui fera rédiger et écrire quelqu'une de ces formules de politesse, de bienséance, ou d'affaires qui encombrent la vie : un reçu, un billet à ordre, une lettre de recommandation, une invitation à dîner, une offre de service, une réponse à une annonce de journal, la description d'une pompe, d'une montre, le récit d'un voyage en tramway. C'est aussi facile à perpétrer que l'histoire de la mort de Socrate et cela sert beaucoup plus souvent.
Pour le calcul c'est la même chose. On habitue l'enfant à multiplier très vite de mémoire, à appliquer les règles de l'arithmétique aux choses de la vie usuelle, aux calculs de bourse, à la capitulation des valeurs. On lui apprend à soigner sa copie, ses lettres. Le rapport annuel de Kansas City pour 1 893 dit ceci : « L'élève doit être si bien instruit de tous les détails de la composition matérielle que l'imprimeur et le correcteur n'aient qu'à reproduire son manuscrit, sans avoir à corriger les majuscules, la ponctuation, l'orthographe, la construction des phrases ou la disposition des paragraphes. » Bref, il faut qu'au sortir de l'école primaire, c'est-à-dire vers 13 ou 14 ans, l'enfant puisse entrer dans la vie pratique, dans les affaires, et n'ait pas d'ap-
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prentissage à faire pour devenir copiste, comptable ou caissier. Chez nous, au contraire, malgré les sérieux progrès qui ont été accomplis, aussi bien dans les classes primaires que dans les classes secondaires, tout semble orienté vers l'inutile, depuis le modèle d'écriture qu'on donne aux enfants, jusqu'aux dissertations qu'on impose aux adultes.
Je me souviens très bien que, quand j'étais enfant, celui d'entre nous qui voulait se rendre compte de quelque chose de concret ne le faisait qu'à ses risques et périls, et le sens du réel ne se manifestait que par l'élevage des vers à soie dans les pupitres ou le démontage de nos montres d'argent. Le souvenir de cet exercice est inséparable de celui de mes meilleures heures d'étude, encore qu'il m'ait procuré une humiliation cuisante, car après avoir réussi à démonter ma montre, je ne pus parvenir à la reconstituer, et je fus obligé de la ramener en vrac chez moi. Cette première excursion dans la mécanique ne m'a jamais rapporté qu'une punition. J'aurais probablement eu un bon point si j'avais été élevé en Amérique.
Les Etats-Unis connaissent, comme nous, l'espèce de surenchère qui s'est établie autour de l'enfant devenu une proie convoitée par les différentes confessions religieuses, et le citoyen américain peut lire comme le citoyen français des tirades sur l'école sans Dieu. La Constitution américaine stipulait que l'école s'abstiendrait de prendre part aux luttes des sectes, qu'elle serait a unsectarian » ce que nous
traduisons en France par le mot neutre. Seulement la situation actuelle ne ressemble plus à celle des jours où naquit la Constitution; alors, sur le nouveau continent la lutte était uniquement établie entre les différentes sectes protestantes et le législateur. Dans une pensée d'apaisement, on ne voulait pas que l'Etat intervînt en faveur d'une de ces sectes avec tout le poids d'un service public : celui de l'école. Depuis, avec d'autres émigrants, d'autres religions ont débarqué sur le sol américain qui ont la prétention de mettre d'accord les sectes primitives en les repoussant toutes. Les catholiques notamment sont arrivés et alors il s'est établi une curieuse coalition entre eux et les athées, unis momentanément pour réclamer l'école sans Dieu. L'usage, en effet, était séculaire de commencer les cours quotidiens par la lecture d'une page de l'Evangile comme aussi d'orner les murs des classes enfantines par des inscriptions et des sentences tirées de l'Ecriture Sainte. Les catholiques firent remarquer, avec raison, que c'étaient là des coutumes empruntées au rituel protestant, et que, puisqu'ils payaient comme les autres la taxe scolaire, c'était bien le moins qu'on n'imposât pas à leurs enfants la pratique extérieure du culte protestant. Comme, d'autre part, ils n'avaient pas l'espoir de faire adopter leurs prières particulières ils déclarèrent, comme ceux qu'on appelle en France des Jacobins, que la famille et le clergé suffisaient pour apprendre la religion à l'enfant et qu'on devait supprimer de l'école toute prière et toute cérémonie religieuse. Et pour réaliser
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cette réforme qui consistait à chasser Dieu de l'école, les catholiques américains eurent recours à un procédé bien simple, tellement simple qu'il n'a jamais pu entrer encore dans nos cervelles compliquées.
Sous toutes les latitudes, quand un citoyen, un parti réclament une réforme, quel est l'unique argument qu'ils apportent? C'est un argument de droit. Ils disent : ce que je demande est juste. Or, toutes les nations civilisées ont installé au milieu d'elles un organisme chargé d'examiner les questions de droit et de prononcer sur celle de savoir si le citoyen qui se prétend lésé a tort ou raison. Il semblerait bien, par conséquent, qu'un citoyen devrait en toutes circonstances, pouvoir déférer aux tribunaux celui ou ceux de ses semblables dont il prétend avoir à se plaindre, et qu'ainsi la justice dont le nom est toujours invoqué dans les plaintes humaines serait appelée à prononcer elle-même sur l'utilité ou la nécessité de réformes réclamées en son nom. C'est d'ailleurs ainsi que se passent les choses en Amérique. Ce n'est pas ainsi qu'elles se passent chez nous. Chez nous on est encore embarrassé dans les langes de la monarchie absolue; on est prosterné devant le vieil adage qui assimile la volonté royale à la loi elle-même, a Cy veut le roi, cy veut la loi », et tout citoyen investi d'une parcelle, même infime, de l'autorité publique, se considère comme soustrait et comme supérieur aux tribunaux. Il ne relève que de la justice administrative, c'est-à-dire de lui-même.
En Amérique il n'y a pas de justice administrative, il n'y a qu'une justice, la même pour tous, et c'est toujours à elle qu'on s'adresse. C'est à elle que s'adressèrent les catholiques pour obtenir ce qu'ils appellent en France l'expulsion de Dieu de l'école. A Edgerton deux instituteurs furent cités par des parents catholiques devant les juges comme ayant violé la Constitution en lisant au commencement de la classe quelques versets de la Bible. Les magistrats d'Edgerton ainsi mis en demeure d'interpréter la Constitution furent très embarrassés. Or, quand les magistrats sont embarrassés, aussi bien dans un hémisphère que dans l'autre, ils se tirent d'embarras, en se partageant en deux groupes dont l'un dit oui et l'autre dit non. Le plaignant ne peut pas choisir, mais l'opinion publique a la liberté du choix entre les deux opinions. C'est ce que firent les magistrats d'Edgerton. Les uns condamnèrent, les autres acquittèrent les instituteurs. En fait le but poursuivi fut à peu près atteint et dans la plupart des classes les prières sont supprimées.
Il n'en reste pas moins une atmosphère de christianisme qui baigne l'école, comme elle baigne l'Amérique tout entière. Et là encore l'école, où l'enfant retrouve les mêmes idées que dans sa famille, enseignées par une femme qui pourrait être sa mère, partagées avec des petites filles qui pourraient être ses sœurs, réalise le programme national qui consiste à préparer l'enfant à la vie adulte, en l'armant non seulement de connaissances spéciales.
mais d'une volonté plus forte et d'une moralité plus haute.
En France, l'école primaire conduit l'enfant jusqu'au lycée où se distribue l'instruction secondaire, et le lycée, qui reçoit l'enfant entre 9 et 12 ans, le mène directement jusqu'à l'enseignement supérieur où il arrive entre 16 et 19 ans. Les trois ordres d'enseignement correspondent entre eux et sont aménagés pour être traversés successivement par le même être humain qui acquiert des forces intellectuelles en les parcourant.
En Amérique nous ne trouvons pas cette ordonnance et cette méthode. Les Américains ne pouvaient pas obtenir immédiatement, dans des générations neuves, ces institutions et ces progrès qui se forment lentement par l'effort successif des générations, comme les bancs de pierres s'agglomèrent dans les profondeurs des Océans, par l'entassement des squelettes de milliards d'animaux morts que dépose chaque marée. L'œuvre de l'éducation humaine, dans la portion qui touche l'enfant, a cependant pu être organisée de toutes pièces et d'une façon magistrale et supérieure parce qu'elle correspond à des besoins immédiats et parce qu'elle a emprunté et perfectionné des procédés connus et actuels. Mais dès qu'on touche à l'éducation classique et à l'enseignement supérieur, on aborde un patrimoine laissé par des générations disparues et qui ne sont représentées en Amérique par rien du tout. De là un peu de désordre, un peu d'incohérence, quelque chose de semblable à ce qui se passait sur les navires d'autrefois
quand on y installait une mâture de fortune après une tempête. L'Américain, passé maître en fait de pédagogie enfantine, est encore un apprenti en fait de culture classique et d'enseignement supérieur, malgré les grands progrès réalisés dans ces dernières années.
D'abord l'enseignement secondaire et l'enseignement supérieur sont jusqu'à un certain point confondus. Au sortir de la classe de grammaire qui représente notre enseignement primaire, l'enfant américain se bourre de grec et de latin, dans des collèges qui sont les vestibules des universités et qui leur servent d'annexés. Nous n'avons pas en Europe l'équivalent d'une université américaine, sinon comme enseignement, du moins comme terme général.
Chçiz nous le mot d'université est appliqué à plusieurs institutions différentes. Dans son sens le plus général il désigne l'ensemble des institutions pédagogiques nationales. L'Université de France, c'est l'armée des professeurs français dont le ministre de l'Instruction publique est le grand maître, armée qui comprend de simples soldats comme les instituteurs primaires, des officiers comme les professeurs de lycée et jusqu'à des généraux et des maréchaux comme les professeurs au Collège de France ou à la Sorbonne.
Le mot générique d'université est encore employé pour désigner les principales divisions de ce grand corps. Ainsi la France est divisée en un certain
nombre d'universités à la tête desquelles il y a des recteurs ou des vices-recteurs nommés par l'Etat, Ce sont des circonscriptions universitaires comparables aux commandements de corps d'armée. Je demande pardon de ces comparaisons militaires, mais elles sont dans nos mœurs nationales. On a raconté, à satiété, l'anecdote de ce ministre de l'Instruction publique du second Empire qui, pour donner à un visiteur une haute idée de ses fonctions et de l'ordre qui régnait dans l'Université lui disait : « En ce moment-ci de Toulon jusqu'à Lille et de Brest jusqu'à Strasbourg tous les enfants de France font un thème latin. » Le visiteur se retire bouleversé d'admiration. Le collègue de ce ministre de l'Instruction publique, le général chargé du ministère de la Guerre, aurait pu dire, lui aussi : a II est neuf heures et demie, en ce moment-ci, tous les soldats qui composent l'armée française sont en train d'astiquer tel morceau de cuir, » et son visiteur, s'il en avait eu un, serait sorti en exprimant la même admiration, parce que les Français croient avoir correspondu au plan du Créateur lorsqu'ils font tous le même geste à la même minute. C'est peut-être pour cela que Napoléon I^ est devenu notre grand homme national, lui qui apprit le maniement d'armes à la nation tout entière.
Enfin le mot d'université signifie encore l'ensemble des Facultés de sciences, de lettres, de médecine et de droit qui constituent ce qu'on appelle chez nous l'enseignement supérieur et dont les professeurs sont investis du privilège de délivrer les
diplômes exigibles pour Texercice de certaines carrières.
En Amérique on appelle université un groupement d'institutions assez disparates comprenant des écoles d'enseignement secondaire telles que nos collèges, et des établissements d'enseignement supérieur tels que nos Facultés, réunis sous une même administration et qui, eux aussi, délivrent des diplômes. Il faut se hâter d'ajouter que rien ne ressemble moins à une université de France qu'une université d'Amérique. D'abord parce que l'Université de France est toujours une institution d'Etat qui relève du ministre, tandis qu'une université américaine est toujours un établissement autonome qui ne relève que de lui-même, et cela quand même il a été fondé et doté par un état américain. Il me semblerait puéril de rappeler que les universités américaines ne peuvent prétendre au passé glorieux des grandes institutions semblables qui ont été fondées par les rois ou les papes en Europe, et dont les plus anciennes et les plus célèbres sont les uni~ versités de Paris, d'Oxford et de Bologne.
La première université américaine date pourtant du dix-septième siècle. C'est l'université d'Harvard fondée par un ministre puritain, nommé John Harvard, de l'université de Cambridge, qui mourut dix-huit ans après le débarquement des premiers colons, c'est-à-dire en 1638, et qui donna la moitié de sa propriété pour la création d'un collège dans là nouvelle ville de Cambridge, à cinq kilomètres de Boston. Cette première fondation consacre un type
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d'université dû à l'initiative privée, et qui ira en se multipliant. La fondation de la seconde université américaine consacre un second type d'université fondée par les deniers publics. C'est l'université de Virginie. En 16 19 la Société anglaise de Virginia avait décidé d'affecter 10,000 acres de terrains qu'elle possédait dans la colonie à l'établissement d'un séminaire d'éducation. Le terrain fut même réservé dans une île de la Susquehanna. Ce fut en 1693 seulement qu'un nouveau don du gouvernement obtenu par les Virginiens leur permit de fonder un collège qui reçut le nom de Guillaume et Marie « William and Mary ». Il est à remarquer qu'au début aucun de ces établissements ne porta le titre d'université; ils se contentaient de celui de collège.
En somme, la plus grande diversité a présidé à la fondation et au développement de tous ces instituts qui se sont transformés à leur gré et qui, aujourd'hui, pour l'ensemble des Etats-Unis, s'élèvent au nombre de 415, comprenant environ 8,000 professeurs et plus de 120,000 étudiants. Parmi les professeurs, un huitième environ est composé de femmes, et parmi les étudiants plus d'un quart est composé de jeunes filles. Ces divisions et ces chiffres sont un peu arbitraires, d'abord parce que dans un grand nombre d'universités américaines en dehors des facultés des sciences, des lettres, de théologie, de droit et de médecine, dont l'ensemble répond à notre conception de l'université délivrant des grades, il y a des écoles spéciales affectées à des
branches particulières du savoir humain, telles que les Beaux-Arts, l'Agriculture, etc., qui confèrent des diplômes dont la valeur dépend un peu de la confiance qu'inspire l'établissement dont il porte l'estampille, et ensuite, parce que l'augmentation constante, régulière du nombre des étudiants et étudiantes qui fréquentent les universités bouleversent les statistiques annuelles et en changent les proportions.
La plupart de ces universités donnent à celui qui les visite une impression dont l'Européen pourra trouver le pendant en montant sur un des paquebots du Rhin et en descendant le cours du fleuve devant la ville de Bonn. Ces universités ressemblent à de véritables villes, neuves, élégantes, construites sans plan d'ensemble bien défini et auxquelles la fantaisie des particuliers aurait assuré un aspect pittoresque. Les salles de cours, les bâtiments d'administration, les laboratoires, les bibliothèques, les pensions d'étudiants sont venus se grouper les uns à côté des autres, au fur et à mesure des besoins, sans plan d'ensemble préconçu, mais pourtant avec un souci constant de la part des architectes d'ajouter, non seulement au confort des intérieurs, mais à l'apparence esthétique. Joignez à cela l'émulation des architectes, leur érudition grandissante, leur goût pour les reconstitutions des monuments anciens dans la pureté de leur style, et vous obtenez un ensemble harmonieux et pittoresque de façades, de pignons, de toits pointus, de coupoles, de clochetons, quelque chose de comparable
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à ces rares accumulations de villas somptueuses qui se groupent dans certains sites célèbres fréquentés par l'opulence et l'oisiveté, et devant lesquels le badaud qui passe s'arrête malgré lui et jugeant de l'intérieur par l'extérieur s'écrie avec conviction : comme il doit faire bon là-dedans!
Le badaud transplanté en Amérique ne se tromperait pas devant les universités. Il y fait bon vivre, parce que là tout un peuple a accumulé les ressources de sa puissance, de son intelligence et de son cœur pour préparer à ses fils le nid des années décisives, la retraite studieuse d'où ils doivent s'élancer pour conquérir le monde extérieur, munis de toutes les armes offensives et défensives qu'auront forgées pour eux l'expérience des générations disparues et la tendresse des générations actuelles. Oui, il fait bon vivre dans les universités américaines, parce que tout y a été aménagé pour la célébration, dans les allégresses du printemps, de l'union féconde des deux grandes forces de l'humanité : la jeunesse et le travail; parce que l'étudiant au sein d'une indépendance qui n'est bornée que par sa propre volonté, sollicite en quelque sorte luimême les conseils d'une autorité vraiment paternelle qui sait être modérée pour être stable.
Les universités sont de grandes familles qui s'administrent elles-mêmes et qui doivent leur bonheur à l'union de leurs membres et aussi à un facteur de la félicité humaine qu'il serait stupide de mépriser et qui s'appelle la richesse. Les universités sont riches. Elles trouvent toutes des dots dans
leur berceau, soit qu'elles aient pour parrain des collectivités sociales, comme les Etats, soit qu'elles aient pour marraines les initiatives privées dont quelques-unes se manifestent sous des formes vraiment attendrissantes; voyez par exemple ce couple d'Américains, Mr. et Mrs. Stanford Junior qui perdent un fils arrivé à l'âge d'étudiant. Le père et la mère, en souvenir de l'enfant mort, consacrent des millions à la fondation d'une université qui est une des merveilles de l'Amérique.
Quand les nobles sentiments ne suffisent pas, il reste encore à exploiter la vanité humaine que de pareilles fondations excusent et légitiment presque. Il reste surtout à tirer bénéfice de ce sens admirable de la solidarité qui semble naître avec l'opulence dans le cœur des millionnaires américains, car il ne faut pas nous y tromper, toutes ces générosités invraisemblables, toutes ces fondations gigantesques qui absorbent des fortunes représentent, à notre époque, l'équivalent de ce que l'histoire nous raconte des épisodes qui ont présidé à la naissance des aristocraties anciennes. L'Amérique traverse la période des ancêtres, car ce sont bien des ancêtres, que ces hommes à volonté superbe et à vie intense que nous voyons évoluer sous nos yeux de l'autre côté de l'Atlantique, dans leur rôle de fondateurs, d'arbitres, et avec leurs figures, qui semblent déjà historiques, de géants de volonté et d'intelligence.
Aussi les universités ne sont-elles jamais à court de ressources. Lorsqu'elles ont besoin d'un labora-
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toire, d'une salle de cours, d'une chapelle, elles envoient une circulaire qui contient des formules de donations, ou même de testament, et les gens d'accourir avec leur obole; quelques-uns poussent même la bonne volonté jusqu'à mourir à temps, afin de ne pas trop faire attendre les étudiants.
C'est ainsi, pour ne citer qu'un exemple, que l'Université d'Harvard a pu établir ses budgets sur cinq millions de francs de recettes et quatre millions cinq cent mille francs de dépenses, soit un excédent de recettes de cinq cent mille francs. Dans ses dépenses figure une somme de cinq cent mille francs pour bourses aux étudiants, subventions charitables et prix à décerner aux meilleurs travaux.
En Europe la vie universitaire est relativement chère; ce n'est pas que les frais d'inscription soient considérables ni les frais d'examens, mais il faut pourvoir à l'entretien de l'étudiant et les universités sont généralement établies dans des villes peuplées, oîi le prix de la pension, celui du logis et les faux frais dépassent les ressources des familles modestes.
En Amérique, tout est organisé pour rendre les hautes études accessibles à tous. L'étudiant a, comme chez nous, la ressource de se loger dans les familles ou dans les pensions établies auprès de l'université, mais ce qu'il ne trouverait pas chez nous et oe qu'il trouve en Amérique, c'est un ensemble d'institutions de mutualité, où il peut vivre pour presque rien et dans lesquelles il peut faire l'apprentissage de la vie du citoyen car il les administre lui-même, en règle les dépenses et les recettes.
en assure la régularité et le bon ordre. Ce sont des espèces de cercles, où il trouve tout à des prix invraisemblables de bon marché, grâce au mécanisme de la vie en commun, grâce aussi souvent à de généreux donateurs. Là il loge, là il prend ses repas, là il passe ses soirées au milieu des études; les bibliothèques ne manquent pas, au sein des distractions, car les salles de concert, de musique, les cours d'agrément foisonnent. On peut en dire autant de tous les systèmes destinés à entretenir la vigueur physique : gymnases, manèges, salles d'escrime, larges piscines.
L'école américaine ne pousse pas beaucoup l'enfant vers la gymnastique. Dans les classes primaires c'est tout au plus si on fait exécuter aux élèves des mouvements d'ensemble qu'on qualifie de callisthénie. En revanche l'université fournit à l'étudiant, non seulement tout ce qui peut faire de lui un être intelligent, supérieur, mais aussi tout ce qu'il lui faut pour devenir, suivant l'expression célèbre, un bon animal, de telle sorte que la vie universitaire est un complément quasi obligatoire de toute éducation et une préface à peu près nécessaire à la vie d'un citoyen qui vient chercher dans ces admirables institutions, avec le couronnement de ses études, l'achèvement de sa personnalité physique et intellectuelle.
Les universités, faut-il le dire, s'appartiennent à elles-mêmes. Elles sont gouvernées et administrées par leur corps professionnel qui assure son propre recrutement, ou encore par des tnistees qui représentent à peu près ce que chez nous on appellerait
des âdéi-commissaires, c'est-à-dire des gens qui sont, sous la sauvegarde de leur bonne foi, dépositaires de la propriété matérielle de l'Université, héritiers et exécuteurs de la volonté des fondateurs, et intermédiaires bénévoles entre l'Etat et le public. C'est une institution très américaine qui n'a jamais fleuri parmi nous et que développera peut-être, par un contre-coup inattendu, la loi Waldeck-Rousseau qui vient de régler le droit d'association et de soumettre les congrégations religieuses à la nécessité de l'autorisation. Il n'est pas interdit de prévoir que, lorsque les fumées de la bataille actuelle seront dissipées, on s'apercevra qu'il y a à tirer de cette loi, quelque opinion qu'on puisse avoir sur son interprétation, autre chose que des cris de persécution et de protestation. Alors, peut-être, se f ormera-t-il, en dépit d'une législation hostile, de véritables trusees français, des groupes de pères de familles, possesseurs réels des établissements pédagogiques où seront élevés leurs enfants et qui en transmettront la propriété représentée par des actions à d'autres pères de famille, dans des conditions prévues par les statuts. Si les catholiques français possédaient le sens pratique de leurs coreligionnaires américains ils auraient déjà dirigé de ce côté-là leurs efforts et les ressources dont ils disposent.
Dans les universités, comme dans toutes les institutions humaines, il faut une discipline, une force chargée de maintenir l'ordre et au besoin de le rétablir. Chez nous, telle est la mission de nombreux conseils pédagogiques superposés qui constituent
une juridiction complète avec plusieurs instances. En Amérique les étudiants sont leurs propres juges et leurs propres gendarmes. Enfin les cours universitaires aboutissent à des examens et à des diplômes qui empruntent leur valeur fiduciaire à la réputation dont jouit l'université elle-même. Ces diplômes ne sont pas délivrés comme chez nous après des épreuves uniques et des examens où la chance peut jouer un rôle égal à celui de la science; toute la vie de l'étudiant, avec son assiduité et ses succès partiels est représentée dans ses diplômes, et il en est tenu compte dans les épreuves qui couronnent sa carrière universitaire. Ainsi rien n'est abandonné au hasard, et par conséquent à l'injustice.
Dans ces universités ultra modernes vivent encore quelques-unes des pittoresques coutumes que des romans célèbres nous ont contées, et qui fleurirent, soit au Moyen Age, soit à la Renaissance. Le pauvre bachelier de Salamanque se rencontre en Amérique, demandant à son travail de quoi suivre les cours de l'Université et se faisant ouvrier, domestique même, pour devenir docteur.
Il est une question, controversée violemment en Amérique, et qui, chez nous, fournit encore quelquefois des idées aux écrivains qui en manquent : c'est celle de la coéducation, c'est-à-dire de la présence simultanée à l'école primaire, à l'école secondaire et à l'université des filles et des garçons. Cette présence simultanée choque nos préjugés. Elle est pourtant à peu près générale aux Etats-Unis oii l'éducation des jeunes filles est la même que celle
des garçons. Je voudrais ici emprunter au livre de |^"9 Dugard, la Société Américaine, un passage sur les universités de jeunes filles, qui a toute la valeur d'un témoignage de premier ordre, car M"® Dugard a en matière d'éducation une compétence indiscutable, attestée par ses fonctions de professeur dans l'Université de France, et son récit, qui fourmille de détails pittoresques et charmants, me paraît illustrer la discussion de cette question brûlante de la coéducation des sexes.
« C'est surtout à Wellesley que le contraste m'a paru frappant. Lorsque, après une longue traversée de campagnes, parmi les cottages et les verdures, j'arrivai au Collège Hall, sorte de château du XVlir siècle, entouré de pelouses, c'était jour de congé. Dans le hall de marbre, fleuri de palmiers et de chrysanthèmes, les étudiantes, plusieurs vêtues de mousseline blanche, erraient librement, tandis que quelques-unes, dans le salon de réception aux sièges profonds et aux tapis épais, assises avec des jeunes hommes, causaient à l'écart, souriantes et dignes; dans une galerie supérieure, d'autres prenaient le thé avec des gentlemen, et d'en bas on voyait circuler les nègres avec des plateaux lourds de fruits et l'on entendait, mêlé à des rires discrets, un murmure confus de voix masculines. Au dîner, dans le large réfectoire aux tables étincelantes où elles prennent leur repas avec les professeurs, toutes descendirent en toilettes légères, de crêpe rose ou bleu pâle, quelques-unes décolletées, avec, au corsage et dans les cheveux, des guirlandes de feuilles cueil-
lies dans le parc, ces feuilles de l'automne américain, rouges et semées d'or, pareilles à des fleurs. En ces robes de soirée, elles-mêmes servirent le repas très simple — des viandes et des légumes bouillis, des pâtes sèches, des fruits, de l'eau — mais animé de causeries; au dessert, une d'entre elles, enfant de dix-sept ans qui avait voulu ménager une a surprise » arriva de l'office déguisée en négresse, la tête coiffée d'un madras jaune, aux oreilles de larges anneaux d'or, les dents blanches brillant dans sa figure noircie; ce fut une gaîté, et le repas finit en de frais éclats de rire... Ensuite nous montâmes à la chapelle, où il y avait concert; sur l'estrade, qui, dans la plupart des églises américaines, remplace l'autel et le chœur, étaient déjà groupés des musiciens venus de Boston, et dans l'hémicycle nombre de gentlemen invités par les étudiantes; les artistes exécutèrent des marches, des airs d'opéra; jeunes hommes et jeunes filles ne se séparèrent que vers onze heures, non sans s'être attardés dans le hall ou sur le perron à échanger des adieux dans la nuit et des poignées de mains.
a Le lendemain on travaillait. Dès sept heures et demie, les étudiantes circulaient dans le collège : les unes, simplement vêtues d'une jupe de lainage foncé et d'un corsage de toile serré d'une ceinture de cuir, transportaient des seaux, époussetaient, balayaient les galeries, droites, avec des allures de reines; les autres en toge noire et bonnet carré, costume dont leur grâce atténue le pédantisme, la toge se drapant en plis souples et le bonnet mêlant sur leur front
son gland de soie légère aux boucles de cheveux, traversaient le hall, tout affairées, ne s'arrêtant que quelques secondes pour lire les nouvelles d'Amérique et d'Europe que l'administration du collège fait chaque jour inscrire sur un tableau à l'entrée des galeries afin que celles-là mêmes qui n'ont pas le loisir de lire les journaux ne restent pas fermées à la vie du dehors, ou pour choisir, dans les corbeilles de fleurs des marchands ambulants groupés sous les palmiers, des touffes de violettes, d'anémones et de roses. A huit heures, réunion à la chapelle; silencieusement au chant des orgues les sept cents étudiantes défilent et prennent place dans les stalles; sur la plate-forme couverte d'un tapis rouge, la Lady^ Principaly debout au milieu des professeurs, devant la Bible ouverte, lit un psaume de David et les prières; les élèves à genoux les redisent à voix basse, et la lumière du matin, la jeune lumière d'Amérique, fait rayonner les versets gravés sur les murs en caractères du moyen âge « Le Seigneur dit encore : Qui enverrai- je et qui voudra marcher pour nous? » « Et je répondis : Me voici. Seigneur, envoie-moi », et tombant dorée d'un vitrail où se détache la figure du Christ, éclaire étrangement tous ces fronts penchés de jeunes filles inclinées, recueillies sous leur toge de docteur. Le service religieux terminé, je les suis aux cours. Je les vois au laboratoire disséquer des lapins qu'elles ont empoisonnés la veille pour une expérience; j'assiste à une dissertation sur Shakespeare et le drame au xvr siècle; une conférence sur les phénomènes inconscients dans l'état
normal et hypnotique, avec discussion des psychologues français, Janet, Binet, Ribot; une leçon sur la théorie de la connaissance d'après Platon, accompagnée d'un commentaire du Protagoras, dans le texte. LeS' cours unis, pendant qu'au Horsford Parlor, salon avec tables chargées de brochures, rockingchairs, colonnades, statues, pièce d'un goût disparate, à la fois musée et salle de travail, un professeur me dit la vie des étudiantes, leur forte culture biblique, leurs sociétés de philanthropie, le bien qu'elles font au sortir du collège, et que j'essaie d'ordonner ces images confuses de jeunes hlles faisant le ménage et expliquant du grec, priant à la chapelle et offrant des tête-à-tête aux jeunes hommes, portant la robe de bal et la toge du docteur, par la baie du parloir ouverte sur le lac Waban j'aperçois, comme pour accentuer plus fortement ces contrastes, un groupe d'étudiantes descendre par un taillis jusqu'au bord de l'eau bleue, détacher les barques amarrées à la rive et, en quelques coups d'aviron adroits et fermes, disparaître rapides vers les lointains du lac.
« Inutile d'ajouter qu'à Wellesley et dans tous les collèges les jeunes filles ont des associations philosophiques et littéraires, des clubs athlétiques où elles se font photographier en costume de canotier ou de gymnaste, la rame ou l'épée à la main, en des poses masculines; qu'elles publient des journaux et des revues, qu'elles discutent dans leurs Debating Societies des questions politiques et sociales, que leurs examens d'admission sont au^si difficiles que ceux
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des jeunes hommes, et parfois davantage — à Bryn- Mawr, on exige d'elles la triogonométrie plane et quatre langues, latin, grec, français, allemand, — et que dans leurs classes de freshman, sophomor, junior et senior, elles font les mêmes études...
« Hébreu, sanscrit, chimie, mécanique, calcul intégral et différentiel, sciences politiques, astronomie, embryologie, il n'est pas une partie des travaux masculins que les jeunes filles ne puissent aborder. A la fin de leurs études, beaucoup soutiennent des thèses. A Wellesley, l'an dernier, une d'elles a traité De Vinfiuence de la Commune sur la Révolution française; une autre» Des révolutions politiques de VEspagne au XIX® siècle; une autre encore. Du principe fondamental de l'Esthétique. A la suite de ces soutenances les Facultés peuvent leur conférer les grades de bachelier, maître es arts ou docteur.
(( Pensant que les femmes ont les mêmes droits intellectuels que les hommes, on a voulu que le coK lège fît pour elles, selon le vœu de Mathew Wassar, a tout ce qu'il fait pour eux ». L'égalité est même si entière que dans plusieurs Universités de l'Ouest, sous prétexte que la meilleure gardienne de l'innocence, c'est la science et que pour remplir entière, ment son rôle, lutter contre le mal et tout ce qui con> tribue à la dégradation de son sexe, la femme ne doit rien ignorer de ce que pourront savoir son mari et ses fi.ls, on n'hésite pas à faire de certains sujets de mœurs et de biologie que chez nous on oserait à peine traiter devant des jeunes hommes, l'objet
d'un enseignement régulier aux jeunes filles, et qu'à Vassar même, en cette contrée de l'Est où l'émancipation féminine a fait moins de progrès, les étudiantes doivent compléter leurs travaux d'économie sociale par la visite des maisons de correction. — Pour elles, comme pour l'homme, l'éducation est réellement une préparation à la vie pratique. »
La charmante narration qu'on vient de lire soulève le problème si grave de l'éducation de la femme, qui lui-même peut se diviser en deux questions. Convient-il de pousser si loin l'éducation des jeunes filles? Dans le cas de l'affirmative, convientil, tant au point de vue pédagogique qu'au point de vue moral, de leur distribuer l'enseignement conjointement aux garçons ?
Sur la première question, celle de savoir si l'instruction de la jeune fille doit être poussée aussi loin que possible, on peut s'attendre à voir nombre de gens réclamer le rôle de flatteur du passé. Il est facile, il est rémunérateur. Il est facile parce qu'il correspond au goût de l'homme pour la tradition, et à son horreur de la nouveauté qui n'est probablement qu'une des formes de sa paresse. Il est rémunérateur parce qu'il rapporte à celui qui le joue l'adhésion et l'enthousiasme des majorités qu'il flatte dans leurs penchants. C'est pourquoi l'homme de lettres qui ne dédaigne pas les succès faciles, tient-il toujours en réserve pour les périodes de pénurie cérébrale, des alinéas destinés à développer cette pensée, que la société d'autrefois n'était certes pas inférieure à la société d'à présent, que
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le progrès est un mot dont se leurre notre vanité. C'est pourquoi au théâtre, l'acteur se croit-il favorisé par la chance à qui l'auteur distribue le rôle traditionnel du personnage à cheveux gris qui doit en des tirades souriantes ou indignées détailler les avantages du passé et les comparer aux misères du présent. C'est pourquoi, enfin, dans les dîners, vous êtes toujours exposé à l'obligation d'applaudir des hommes profonds qui développent la supériorité des commissionnaires sur celle du téléphone et qui, à chaque mets, ne manquent pas de vous révéler que de leur temps, le pain était mieux cuit, la viande plus savoureuse, et le vin plus naturel. Il est vrai qu'ils peuvent trouver des philosophes de l'école d'Herbert Spencer pour leur répondre qu'ils ne sont pas assez objectifs et qu'ils font tout simplement l'éloge de la jeunesse de leurs organes dont les fonctions étaient meilleures autrefois que maintenant.
Cette manie, en matière d'éducation féminine, se transforme en un grand enthousiasme pour la femme d'autrefois, avec des formules et des arguments d'une irrésistible improbité. Est-ce que la femme d'autrefois, dit-on, avait besoin, pour remplir son rôle ici-bas, d'apprendre la trigonométrie et de connaître l'état d'âme de Platon, de Cicéron ou de Descartes? Elle se contentait d'être belle, quand elle pouvait, fidèle et dévouée toujours, et les choses n'en allaient pas plus mal. C'est vrai, mais ce que nous appelons, nous autres, la femme d'autrefois, appartenait tout de même à une huma-
nité supérieure, si a l'aide du souvenir et de l'histoire on la compare à ses grand'mères. Et ces grand'mères elles-mêmes avaient vu se réaliser dans leur éducation des progrès considérables depuis le temps où leurs ancêtres suivaient dociles, dans les forêts vierges, leurs mâles aux dents pointues et aux ongles épais, qui disputaient à Tours gris le souper de la mère et des enfants portés dans des gaines d'écorce.
Sans remonter aussi haut, ce n'est pas faire un grand effort de mémoire, ni un plongeon bien périlleux dans le passé, que de rappeler l'époque où les femmes tricotaient elles-mêmes des bas et des gilets pour toute la famille, où elles pétrissaient ellesmêmes chaque matin le pain de la journée ou chaque samedi le pain de la semaine. Depuis on a inventé la flanelle, on a inventé des machines dont les doigts d'acier représentent le salaire de plusieurs milliers de femmes, on a inventé des ^boulangeries qui envoient chaque matin dans les familles le pain du jour et le petit croissant tout chaud pour le café. Personne ne demande qu'on revienne aux anciennes aiguilles à tricoter ni aux anciens pétrins. Et pourtant les industriels de Manchester et les boulangers, ces obscurs mitrons, se sont heurtés à leur premier jour aux critiques et aux amertumes qui accueillent aujourd'hui les professeurs^ des universités et des collèges de jeunes filles, comme elles ont accueilli tout progrès, le suif succédant à la branche de pin enflammé, la stéarine détrônant le suif, le gaz faisant oublier la stéarine et
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la lumière électrique obscurcissant le gaz. C'est ainsi que l'homme s'enfonce, avec une plainte éternelle, dans une vie de jour en jour plus compliquée dont il commence toujours par maudire les complications, quitte à ne plus pouvoir s'en passer lorsqu'il les a goûtées.
En ce qui concerne le problème féminin, je concède que la situation de mari d'une gradée de l'Université est plus difficile et exige plus d'effort intellectuel que celle de mari d'une fermière, mais il y a des compensations et il est logique que l'homme, dans son ascension perpétuelle vers la science et vers la vérité, tende la main à sa compagne pour l'attirer au même niveau que lui. Le mariage n'est pas seulement l'union des corps; il exige aussi cdle des esprits. Or pour s'unir, les esprits doivent se ressembler, et dans le mariage aussi bien que dans l'atmosphère, les orages ont pour cause des différences trop grandes de densité et de température. Qu'une certaine période d'adaptation soit nécessaire, je ne le nie pas, mais ce qui semble difficile à admettre c'est que le bonheur dans le mariage soit interdit aux hommes et aux femmes qui sont parvenus à imposer à leurs semblables le sentiment de leur supériorité, car alors ce ne serait pas faire le procès des intellectuels, ce serait faire le procès du mariage luimême.
Je suppose donc que le lecteur pensera avec moi que la question : Convient-il de pousser si loin l'instruction des jeunes filles? doit être résolue dans le sens de l'affirmative. Nous aborderons par consé-
quent la seconde question : Convient-il, tant au point de vue pédagogique qu'au point de vue moral, de leur distribuer l'enseignement conjointement avec !es garçons? Je dis : tant au point de vue pédagogique qu'au point de vue moral, parce que les premières objections contre la coéducation des sexes ont été précisément pédagogiques et elles avaient même une allure scientifique assez imposante. On a dit r l'esprit féminin est (l'expérience nous l'apprend) plus vif que profond et plus rapide que solide; par conséquent au début de leurs études les filles comprendront plus vite que les garçons qui pourront être découragés par leur propre lenteur intellectuelle. Puis, à mesure que les garçons pénétreront davantage dans le sujet de leurs études ils reprendront une supériorité par suite de la solidité de leur outil intellectuel. Alors les filles se trouveront distancées et découragées peut-être, tandis que les garçons auront le droit de se plaindre d'avoir été retardés. Heureux s'ils ne se dégoûtent pas du travail.
Ces objections me paraissent plutôt spécieuses; d'abord on pourrait les opposer à toute constitution de groupes d'élèves, car dans toutes les classes il y a des esprits qui comprennent vite, d'autres qui comprennent lentement. Ce n'est pas une raison pour que les premiers se découragent. Ensuite l'effort scolaire est avant tout individuel ; il n'est pas nécessaire que les jeunes gens arrivent ensemble au même point, et par conséquent que ceux qui sont en avance s'arrêtent pour attendre les autres. Chacun pour soi. Nous ferons donc bon marché de l'objection pédagogique.
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Serons nous aussi coulants sur l'objection morale? Elle est excessivement sérieuse et destinée à soulever d'interminables controverses; elle se réduit en somme à prétendre que le voisinage des jeunes gens et des jeunes filles est de nature à créer entre eux ce qu'on appelle des liaisons dangereuses, au grand détriment de la morale et de la santé.
Me permettra-t-on de faire appel aux souvenirs d'enfance de chacun de nous? Est-ce que sous le régime de la séparation des sexes qui prédomine dans notre éducation, la crainte des liaisons dangereuse disparaît de l'esprit des éducateurs? Alors qu'est-ce que ces recommandations si sévères et si universelles dans toutes les maisons d'éducation contre ce qu'en langage congréganiste aussi bien qu'en langage laïque on nomme des amitiés particulières ? Au collège, au séminaire, au couvent, l'amitié particulière est pourchassée et proscrite avec un louable acharnement, et il faut n'avoir jamais traversé une maison d'éducation entre la dixième et la quinzième année, pour n'avoir pas fait connaissance avec une formule d'une familiarité expressive qui résume toute la législation enfantine contre l'amitié particulière : rarement un, jamais deux, toujours trois. Or l'amitié particulière est-elle autre chose qu'une sorte d'insurrection de l'instinct obscur du sexe qui éveille la jeunesse à l'amour? D'autre part, quand on interroge chez nous un jeune homme ou une jeune fille sur un penchant naissant qu'on leur suppose, la première défense qu'ils invoquent contre tout soupçon est presque toujours le souvenir de l'éducation
commune. Le jeune homme vous dit : a Comment voulez-vous que je songe à cette jeune fille? j'ai été élevé avec elle. » Et la jeune fille, de son côté, répond : « Un tel? Quelle folie! je l'ai toujours connu; je le regarde comme mon frère. » Donc, insuffisance du système de la séparation des sexes contre les inconvénients qu'on reproche à leur promiscuité pédagogique et reconnaissance presque automatique des avantages de cette promiscuité par ceux qui en ont été privés.
Je ferai en outre remarquer que dans toutes ces questions-là, le principal défaut des commentateurs consiste à négliger une distinction fondamentale : celle des races, et à vouloir juger ce qui se passe d'un côté de l'Océan avec les idées et les préjugés qui fleurissent de l'autre côté. Nous autres Latins, nous sommes les esclaves d'une complexion personnelle qui nous porte à attacher une importance véritablement disproportionnée à la conquête immédiate de toute femme avec laquelle les hasards de la vie nous mettent en rapport. Il resterait même à démontrer que ce défaut est uniquement dû à notre race et que précisément le système d'éducation auquel nous sommes soumis n'y est pour rien. Le fait indéniable, c'est que chez les Latins, les vapeurs de la passion obscurcissent la sérénité de la pensée et vont souvent jusqu'à amoindrir, sinon à anéantir complètement toute délicatesse et toute idée de devoir. Voilà un jeune homme et voilà tme jeune fille. Il connaît mieux qu'elle les rigueurs de la vie et ses fatalitésL Il sait qu'un instant d'égarement mutuel peut avoir
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pour résultat le malheur de toute son existence à elle, et ce garçon dont l'âme est délicate, qui ne pourrait pas vivre avec l'idée qu'un de ses semblables a été dépouillé par lui, oublie tout, marche sur tout, au risque de condamner la malheureuse qu'il croit aimer, à une honte et à une misère qui dureront autant qu'elle-même. Ce jeune homme est tiré à un très grand nombre d'exemplaires chez les Latins, tandis que l'Anglo-Saxon a une perception plus nette des devoirs de la vie.
Enfin, on peut discuter indéfiniment sur des hypothèses et sur des prévisions, mais il est une méthode qui force à conclure; c'est la méthode qui consiste à reconnaître des faits et à aligner des chiffres. Il est oiseux d'affirmer les avantages ou les inconvénients de la coéducation alors que ces avantages ou ces inconvénients s'inscrivent d'eux-mêmes sous nos yeux sur les différents registres de notre vie publique. Ce qui sera péremptoire, définitif et irréfutable, c'est de rechercher les répercussions de la coéducation ou de l'éducation séparée sur la moralité publique et de savoir lequel des deux systèmes verse dans les sociétés humaines le moins de délinquants et le moins de criminels. Or le système de la coéducation est appliqué en Europe en Suisse, et en Amérique dans tous les Etats- Unis, et les statistiques établissent que les contrées où il domine sont précisément celles oii les crimes passionnels sont les moins nombreux, tandis que les mêmes crimes passionnels sévissent dans des conditions de fréquence particulière sur les peuples où
les enfants des deux sexes, soigneusement séparés les uns des autres pendant toute leur éducation, ne retrouvent pas dans l'école l'image et les traditions de la famille et ne sont soumis ni à la surveillance réciproque que les sexes exercent les uns sur les autres, ni à leur propre contrôle, comme disent les Américains.
Si j'étais appelé à me prononcer législativement entre les deux méthodes, je voterais pour la coéducation, après en avoir constaté les avantages en Amérique. Peut-être avant d'aller là-bas, imbu des préjugés européens, aurais-je voté contre. Ce qui prouve bien qu'avant de se décider il faut y aller voir, comme disent les gens du peuple.