‹ Les grandes idées d'un grand peupleChapitre 4 sur 17 · LA CITÉ DE NEW-YORK J. PIERPONT MORGAN · texte numérisé non relu

LA CITÉ DE NEW-YORK J. PIERPONT MORGAN

La Cité de New-York est un des endroits qui ont été le plus souvent reproduits par l'image, la gravure, la photographie. Pour s'y rendre mieux et plus vite qu'avec les plus rapides équipages on prend un de ces élevât ed ou tramways aériens circulant, à raison d'un train tous les cent mètres, sur des portiques de colonnes formant des ponts sans fin qui suivent le cours des avenues et des rues au lieu de le traverser.

Etant très familiarisé avec la Cité de Londres, je m'attendais à trouver ici un mouvement analogue, fébrile, agité, bruyant, mais c'est bien autre chose. Les hommes, les animaux, les véhicules, voitures à bras, commissionnaires et porteurs sont entassés, s'emmêlent et se démêlent, au milieu d'un affolement générai- et dans une bousculade sans fin. Ce qui frappe d'abord c'est le nombre d'enseigne? allemandes qui sillonnent la devanture des hautes maisons. On sent le rôle prépondérant que jouent

nos voisins d'outre-Rhin dans la vie commerciale de l'Amérique. Tous les éléments de nos foules se trouvent confondus dans la grande Cité, même les éléments les plus inattendus, les camelots par exemple. New- York, comme Paris, a ses camelots, vifs, spirituels, impertinents, gouailleurs, inquiets du policeman, et autour d'eux, comme à Paris, des badauds un peu moins patients i>eut-être, mais tout aussi disposés à s'amuser et à s'étonner. Cependant en dépit de son htimour, de ses jokes^ le camelot américain est concis. Il comprend qu'on ne l'écoutera pas longtemps et qu'il doit placer beaucoup d'idées en très peu de mots.

Cette foule bruyante a son flux et son reflux, au milieu de ces bâtisses énormes, si souvent reproduites par les journaux illustrés, et qui ont jusqu'à vingt, trente et même trente-quatre étages. Le rocher sur lequel est bâti New- York est d'une étendue restreinte. Il est donc nécessaire d'économiser le terrain et de faire tenir dans la même surface six ou sept fois plus de gens et de meubles que chez nous. Je coimais peu de choses aussi franchement laides que ces maisons monstres qui ressemblent tantôt à des tours carrées disproportionnées et tantôt à des quadrilatères lourds et informes, rappelant ces hauts blocs de savon massif que Marseille fournit à nos ménagères et qui font la gloire des devantures d'épiceries. Leur disproportion ajoute encore à leur laideur.

La nature nous offre des exemples d'animaux gigantesques auxquels notre œil s'habitue pourtant.

Il les trouve énormes ; il ne les trouve pas ridicules parce qu'ils restent dans la ligne. Elle ne nous présente pas d'exemples de bêtes disproportionnées, si Ton excepte peut-être la girafe, née d'un moment de distraction du Créateur. Certaines maisons de la Cité sont aux autres maisons de la Cité ce que les girafes sont aux autres quadrupèdes. On les trouve disgracieuses parce qu'elles ne correspondent pas aux rapports que notre esprit et nos yeux sont habitués à établir entre les dimensions de l'homme et celles de sa demeure. Elles ne sont d'ailleurs pas seulement laides; elles sont aussi dangereuses à habiter, car on n'a pas encore réussi, en cas d'incendie, à établir des méthodes de sauvetage rationnel. Aussi la préoccupation des habitants des étages supérieurs est-elle toujours très grande, car il est souvent impossible d'atteindre ces hauteurs avec l'eau des pompes, ou avec les échelles de sauvetage.

Abstraction faite de leur aspect extérieur, ces maisons, surtout les plus récentes et par conséquent les plus hautes, paraissent avoir atteint l'apogée du luxe et du confort. Les différents étages sont, pour la plupart, occupés par les bureaux des commerçants, industriels et hommes d'affaires, et leur aménagement est partout à peu près semblable. Les meubles confectionnés avec le chêne américain, débité en plein bois, ont, avec leurs panneaux luisants et leurs arêtes arrondies, des physionomies particulièrement élégantes et gracieuses. Des sièges de bureau où les formes du corps

sont indiquées mollement dans l'ébénisterie massive, et ces grands fauteuils capitonnés recouverts de cuir, profonds comme des lits de repos, qui ressemblent à des matelas étendus sur des brancards, composent avec des casiers, des coffres- forts et d'immenses cartes géographiques automatiquement distribuées dans des panneaux de chêne, le mobilier des grands bureaux américains.

Ah ! ces cartes que la pression d'un bouton fait mouvoir sous l'élégant appareil qui les renferme, que de mystères ne contiennent-elles pas dans le tracé gigantesque des lignes ferrées et des mers vers lesquelles vont aboutir les richesses américaines ! Dans les bureaux des monarques de l'acier, du cuivre, du pétrole, du charbon, je n'ai pu m'empêchei- de méditer longuement devant ces taches multicolores où s'agrandit petit à petit le champ d'action de ces géants de l'industrie.

Les employés et les patrons sont réunis en de très vastes salles et ne sont séparés les uns des autres que par des barrières à hauteur d'appui qui seules les protègent contre les incursions du public. On entre, et du premier coup d'œil on embrasse tout le personnel de la maison où voisinent, dans une promiscuité parfaite, les millionnaires qui la dirigent, les chefs de bureau, commis et comptables qui l'administrent et les expéditionnaires qui la mettent en contact avec la clientèle.

Rien n'égale, du reste, la simplicité des manières et l'absence d'apprêt et de cérémonie qu'on peut

constater chez tous ces grands Américains dont les noms nous parviennent, accompagnés de titres qui semblent empruntés à un protocole fabuleux : roi des trustSi roi de la viande, roi du cuir, roi de la finance. On me permettra de présenter un de ces rois, puisqu'il fut de ceux que je connus tout d'abord et qu'il occupe encore aujourd'hui la première place dans l'attention européenne. Il s'appelle J. Pierpont Morgan.

J. Pierpont Morgan nous donne tout de suite l'impression d'un homme plus grand que les autres, avec sa poitrine large, sa grande tête, posée sur des épaules fortes, ses traits accentués, son nez de dimensions peu communes, son front haut et dominateur, son menton carré et volontaire et ses yeux gris, étranges, profonds, pénétrants, enfoncés sous d'épais sourcils, tantôt perçants comme des flammes, tantôt doux et charmeurs quand ils sourient.

Il a les cheveux gris de fer et assez rares, la moustache courte à peine argentée. Il paraît d'une activité extraordinaire et ses mouvements semblent fébriles. C'est un silencieux. Ses paroles sont rares, parfois brèves et assez souvent caustiques. Jamais il ne parle le premier à un interlocuteur. Il attend qu'on lui parle. Mais ses décisions sont d'une rapidité presque foudroyante. On raconte volontiers autour de lui l'histoire d'un jeune courtier qui vint le trouver, il y a quelque temps, de la part d'un client, pour emprunter une grosse somme. Lorsque l'intermédiaire eut énuméré les garanties offertes, Pierpont Morgan lui jeta un coup d'œil et dit :

a J'accepte. » La transaction, qui portait sur une somme supérieure au total annuel de la plupart des banques, n'avait pas duré une minute et demie.

M. Pierpont Morgan est persuadé qu'il doit faire lui-même, sans perdre le moindre temps, le plus de travail possible, mais qu'il ne doit pas accomplir un acte dont un de ses subordonnés peut le décharger. Ainsi il prend la peine de recevoir tous ceux qui désirent lui parler, grands ou petits, riches ou pauvres, mais il se donne rarement celle de signer lui-même un chèque. C'est exactement le contrepied de ce que font chez nous les hommes d'affaires. Ils ne délèguent pas leur signature, mais ils n'aiment pas recevoir les clients, parce que le client disent-ils, leur fait perdre du temps.

Dès le moment où il arrive à son office — il y est presque toujours à temps pour entendre le oc stockticker », signal d'ouverture des bureaux — jusqu'à quatre heures de l'après-midi, M. Pierpont Morgan paraît l'homme le moins occupé de son entourage. Il se promène à travers les pupitres des employés, examinant de loin en loin la rédaction d'un secrétaire, effleurant les pages des rapports, des prospectus, des brouillons, des consultations d'avocat. Dans les bureaux de Morgan il n'y a pas d'antichambre. D'un rez-de-chaussée légèrement surélevé on pénètre tout droit dans une pièce d'où les yeux ont accès sur toutes les autres. D'un côté, les grands chefs, de l'autre les employés. Au fond où Morgan se tient rarement est une pièce immense, isolée, grave, avec quelques tableaux accrochés au mur et de grands

bureaux vides. C'est là qu'on s'enferme quand on veut causer à l'abri des employés et des autres visiteurs.

Le spectacle de la vie de sa maison et la preuve de son activité lui donnent des joies d'enfant. Ne vous fiez pas pourtant à ces façons de paraître négliger la surveillance. Cela fait partie d'un système. Il connaît chacun des livres à dos vert qui s'alignent dans les casiers aussi bien que ceux qui les ont écrits ; il trouve instantanément la mention de n'importe quelle affaire dans laquelle sa maison a figuré. Un beau jour, après quelques semaines de flânerie, au milieu de ses bureaux, il réunira ses associés pour leur apprendre qu'il a acheté une ligne de chemin de fer, et qu'il l'a revendue, avec un profit qui, pour n'importe quelle maison de a Wall Street > paraîtrait une rémunération suffisante pour une année de travail. Jusqu'à ce moment-là, aucun de ses collaborateurs n'avait la moindre idée de la transaction gigantesque, et peut-être chacun d'eux y avait-il travaillé sans le savoir. En se livrant à une opération préparatoire, l'un d'eux avait peutêtre fait des achats, un autre avait dirigé une opération à la Bourse; un troisième avait préparé un rapport sur un point de la jurisprudence des chemins de fer; tous étaient convaincus qu'ils prenaient part au train habituel des affaires de la maison. C'est le rôle de Morgan de diriger toutes ces opérations isolées vers un but unique, résolu dans sa pensée.

Pour un homme qui sait ce qu'il faut faire et

comment il doit le faire, rien n'est plus rassurant que de savoir que ses ordres sont exécutés au» pied de la lettre. La responsabilité des subordonnés est limitée à la partie de la tâche qui leur est confiée; elle ne doit pas être troublée par des craintes ou des espérances concernant le but final. L'homme qui dirige n'admet pas de conseils ni de critiques, et ses subordonnés ne doivent discuter ni ses plans ni la tâche qu'il leur confie.

Pour les grands hommes d'affaires, on peut, comme pour les conquérants, envisager deux catégories : celle des constructeurs, et celle des destructeurs. Il y a des conquérants qui édifient comme Alexandre ou Frédéric IL II y en a que la fatalité entraîne, malgré leur grandeur, vers la destruction comme Attila ou Napoléon. De même pour les grands hommes d'affaires, tandis que les uns vivifient tout ce qu'ils touchent, la tâche des seconds est parfois marquée par la ruine, à moins qu'ils ne parviennent à réparer leur insuccès passager dans la résurrection du triomphe final.

M. Pierpont Morgan a toujours été parmi les premiers. Jamais encore il n'a été un destructeur. Quand il a mis la main sur une ligne de chemin de fer ou sur toute autre œuvre industrielle, les dépenses inutiles ont disparu, les services de transport et de voyageurs ont été améliorés, les chances d'accident ont été diminuées, la concurrence ralentie. Ce sera un succès, comme ils disent.

Plus d'une fois, en matière de fonds publics, il a eu la gloire d'éviter des catastrophes, et souvent

il a déclaré qu'on trouverait chez lui à un taux normal tout l'argent comptant qu'on voudrait, lorsque la situation monétaire était faussée par des circonstances artificielles. Sa connaissance de l'Europe et l'influence financière, qu'il a héritée de son père et qu'il a agrandie par sa probité et son habileté, lui ont permis plusieurs fois de trouver à l'étranger les sommes nécessaires au crédit de son pays, à ce point que des capitalistes européens, dans leurs engagements avec l'Amérique, en sont arrivés à s'assurer contre la mort de M. Morgan, ce qui est un hommage indirect rendu à sa personnalité, et la preuve de l'influence qu'il exerce sur les finances du monde entier. D'ailleurs, son œuvre féconde a toujours résisté aux critiques. Par trois fois, il put venir financièrement au secours du gouvernement de son pays. Une de ses interv^entions est restée célèbre. Il s'était formé un groupe qui avait pour but d'accaparer l'or aux Etats-Unis. Morgan aida le gouvernement dans la lutte contre ce projet d'affaiblissement national. Au lieu de reconnaître ce service on profita de ce que cette intervention lui avait été fructueuse pour lui demander des explications. Une commission nommée par le Sénat fut chargée d'examiner sa conduite, mais lorsqu'elle lui demanda de déclarer quel profit sa maison de banque avait tiré de cette opération, il refusa nettement de répondre

flc Ceci, dit-il, messieurs, est une affaire qui ne regarde que ma maison, et qui n'a absolument rien à faire avec la Trésorerie des Etats-Unis ni

avec personne. » Il fit preuve d'une indépendance semblable dans toutes ses réponses aux demandes qui touchaient à son droit d'employer comme il veut les richesses qu'il a acquises.

Lorsque à quatre heures de l'après-midi, M. Pierpont Morgan quitte son travail, il laisse derrière lui toutes ses préoccupations en même temps que les murs de sa banque, et il reçoit aussi mal les gens qui viennent lui parler d'affaires hors de ses bureaux que ceux qui viennent lui parler d'autres choses que d'affaires dans ses bureaux. Il est à la fois brutal, violent, impulsif, généreux et délicat. Je n'ai jamais rencontré de caractère plus excessif, et plus contradictoire. Mais toujours la bonté domine.

Il hérita de son père une fortune considérable, mais de très bonne heure il montra cette puissance d'organisation qui lui a sans doute permis de la décupler. Il ne faut pas s'étonner d'ailleurs de trouver dans le caractère personnel d'un tel homme le reflet de son existence. Chez J. P. Morgan l'individu est aussi intéressant que les actes, et sa force, son habitude de primer se manifestent aussi bien dans ses procédés envers ses familiers et ses partisans que dans ses relations avec ses amis, et dans ses passe-temps, ses distractions et même sa philanthropie.

Sa main gauche ignore-t-elle ce qu'a donné sa main droite? Il est assez difficile de le constater, mais ce qui est certain c'est qu'il n'aime pas que le

public sache ce qu'a donné aucune de ses deux mains. Pendant ces dernières années il a distribué à différentes œuvres au moins vingt-cinq millions de francs, et cependant il n'y a pas un seul des édifices fondés par lui qui porte son nom. Son nom n'est accouplé à aucune de ses œuvres. Cela fait partie de son système.

Sa constitution physique répond d'ailleurs à cette mentalité; il était en effet physiologiquement nécessaire qu'un mécanisme humain spécial correspondît aux facultés de cet être exceptionnel. Il a rassemblé autour de lui des hommes habitués à exécuter sa volonté, à ne jamais discuter les ordres qu'ils reçoivent, et même à ne lui adresser aucune question, comme dans la vie monastique où la foi en abolissant la volonté laisse les religieux dans une quiétude absolue. Mais cette sérénité que Morgan inspire, il la partage, et il faut qu'il en soit ainsi car autrement ses nerfs succomberaient vite à la tâche. Il a déjà usé le mécanisme cérébral de nombreux agents, mais le sien a résisté, jusqu'à présent du moins.

On a raconté de lui une histoire qui montre par quels procédés il obtient cette parfaite et nécessaire sérénité. Il y a quelques années, à un dîner, M. J. P. Morgan se trouvait assis à côté du colonel Auchmaley. La conversation tomba sur l'éducation industrielle. Le colonel parla d'un projet qu'il avait imaginé pour l'érection d'une école oii les jeunes gens pourraient apprendre des métiers, ce qui ne leur était pas possible avec les différents systèmes d'ap^

prentissage en vigueur. Au fumoir, M. Morgan dit brusquement au colonel : « Tout ce que vous m'avez raconté à table est très intéressant, j'y ai réfléchi. a Go ahead ». iVllez-y. Mais dressez vos plans, procurez-vous vos terrains et ne m'ennuyez plus jusqu'à ce que l'affaire soit prête à marcher. »

Le colonel dresse ses plans, se procure ses terrains, prend à sa charge les frais préliminaires, et au bout de trois ans il se rend au coin de Wall Street dans les bureaux de Pierpont Morgan, fait passer sa carte, est introduit et commence ainsi :

— A propos du projet d'école d'Arts et Métiers dont nous avons parlé...

— Ah! oui, répondit M. Morgan, nous allons voir tout de suite où nous en sommes. Il sonne et il dit au secrétaire qui survient : Apportez le dossier du colonel Auchmaley pour l'école des Arts professionnels. On apporte le dossier et le colonel stupéfait reçoit immédiatement le montant entier des devis avec intérêt à 6 % calculé à partir du jour oii M. Morgan lui avait promis son concours.

M. Morgan ne reçoit pas ses amis que dans ses bureaux. Les plus favorisés peuvent le rencontrer dans sa maison de Madison Avenue et pénétrer ainsi dans sa vie intérieure. La maison est simple, garnie de lierre, comme les vieux collèges d'Oxford, et le principal ornement de la façade qui donne sur l'Avenue est un immense a bow-window » agrémenté d'un balcon en pierre qui précède de larges baies vitrages sont encadrés de bois brut. f^.

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L'entrée, qui n'est ni spacieuse ni solennelle, est cependant impressionnante parce qu'en face du visiteur se dresse un marbre de Houdon qui ferait la gloire d'un musée d'Europe. A gauche, en entrant dans le vestibule rempli de bibelots et de tableaux excellents de l'Ecole française, un portrait de Mrs Morgan par Benjamin Constant, dont personne dans la famille ne se déclare satisfait, mais que je considère pour ma part comme une des plus belles œuvres de ce maître. Tout dans cette maison est simple et ravissant hormis les salons où des choses anciennes admirables coudoient des meubles modernes de mauvais goût. Par contre, la pièce où M. Morgan passe sa vie et qui est à la fois un fumoir et un cabinet de travail a un gtand caractère de simplicité distinguée et somptueuse, avec sa belle cheminée anglaise où de très menus carreaux de lapis se substituent aux traditionnels carreaux de faïence d'Angleterre,

C'est entre cette maison et ses bureaux que se partage la vie de cet homme vraiment unique dans son propre pays. On iie le voit que très rarement dans les réunions mondaines et jamais à l'Opéra où sa loge est toujours occupée par sa famille ou ses amis. Il semble que ses uniques distractions soient son travail et ses voyages en Europe. C'est là qu'il apporte cette parfaite sérénité et cette imperturbable assurance qui lui font peindre ses sentiments au sortir d'une entrevue avec l'Empereur d'Allemagne trois mots : a II me plaît. »

lissant Empereur fut beaucoup plus prolixe

lorsqu'il parla de son interlocuteur américain. La scène assez curieuse a été racontée par M. de Ségur dans la Revue de Paris. Cet écrivain visitait avec quelques compagnons un fjord norvégien dans lequel était amarré le yacht impérial le Hohenzollern. Selon sa coutume Guillaume II invita les étrangers à son bord oii, rangés comme les officiers à la parade, ils eurent avec lui une conversation animée qui porta principalement sur les Etats-Unis en général et sur Morgan en particulier, a Supposez, dit l'Empereur en substance, que Morgan réussisse à grouper autour de son drapeau plusieurs des lignes de l'Océan; il n'occupe auame position officielle dans son pays en dehors de sa fortune ; il serait par conséquent impossible de traiter avec lui s'il arrivait qu'il y eût un incident international ou qu'une puissance étrangère fût entraînée dans son entreprise. Il serait également impossible de recourir contre l'Etat qui, n'ayant aucun bénéfice dans l'entreprise, déclinerait toute responsabilité. Alors contre qui faudrait-il se tourner ? » Rapprochez cette prolixité des trois mots du grand Américain : « Il me plaît », et l'on sera forcé de conclure qu'en cette circonstance Vlmperatoria brevitas ne fut pas du côté de l'Empereur qui, pour la plus grande gloire de son Empire, peut-être, discuta comme un marchand, tandis que le marchand parlait comme un souverain.

C'est ainsi que se présente à nous le type achevé des grands Américains actuels dont les entreprises colossales semblent parfois défier les forces du cer-

veau humain et sa faculté d'attention, comme les grandes conceptions de Napoléon, qui finirent par avoir raison de sa matière cérébrale surmenée et le jetèrent à peu près inerte et à bout de phosphore à Waterloo et à Saint-Hélène.

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