PHYSIONOMIE DES CLUBS ET DES AFFAIRES DE LA CITÉ
Il y a à New York les clubs de la Cité et ceux de la ville. Les clubs de la ville sont ceux où Ton va lire, flâner, dîner et passer la soirée. Au point de vue du luxe et du confortable ils n'ont guère d'équivalent qu'à Londres, et dépassent tout ce que l'imagination de nos clubmen français peut concevoir. Les clubs de la Cité ne sont fréquentés que par des gens d'affaires, et pendant qu'on fait des affaires, c'est-àdire le matin. On y déjeune, et comme on sait où trouver ceux avec qui on a besoin de s'entretenir, les transactions deviennent par le fait des clubs plus faciles et plus rapides.
Le plus récemment fondé est le a City Midday Club » le Club de Midi. Il occupe en face du a Stock Exchange » le vingtième étage d'un de ces monstres de marbre qui entourent le palais de la Bourse. Il étale ses galeries au-dessus des dixneuf autres étages de la maison où se trouvent les bureaux les plus somptueux de la Cité. On se rend
à ce Club au moyen des ascenseurs express qui vous font faire un bond de près de cent mètres en moins d'une minute.
Un autre club dont l'utilité pratique n'a pas besoin d'être démontrée, est celui des lawyers ou des hommes de loi. On est toujours sûr d'y trouver, aux heures des repas, tout ce qu'il faut pour perdre un procès et même le gagner. Les lawyers sont des gens qui remplissent et centralisent des fonctions réparties chez nous entre plusieurs professions. Ils sont avocats, avoués, notaires. Ils grossoient, ils plaident, ils rédigent des actes constitutifs de sociétés et des statuts. Ils sont par conséquent les chevilles ouvrières de toutes les opérations gigantesques qui s'accomplissent chaque jour dans la vie américaine. Le club des lawyers occupe un étage du célèbre bâtiment de a l'Equitable » qui fit l'admiration de M. Paul Bourget, et dont les dimensions ont été bien dépassées depuis, encore que « FEquitable » ait conservé et même considérablement augmenté son importance.
Tout le monde sait ce que c'est que VEquitable. C'est le type de la société d'assurances américaine, qui est elle-même la forme la plus moderne et la plus perfectionnée sous laquelle apparaît aux Européens le génie commercial des Américains. C'est aussi l'aboutissement presque fatal de l'idée collectiviste qui jusqu'à présent chez nous — à de très rares et d'ailleurs très remarquables exceptions près — n'a encore enfanté que des criminels ou des déséquilibrés, et grâce à eux des ruines. Les Américains, qui
sont plus près que nous de la formule collectiviste, l'exploitent sans qu'il y paraisse.
Quelle notion philosophique se dégage du colléetivisme et comment pourrait-on, en langage abstrait, indiquer son but? Cette notion philosophique est évidemment la substitution de l'irrésistible effort collectif à l'impuissant effort individuel. Et ce but c'est aussi la réalisation par tous, au bénéfice de chacun, d'une somme de bien-être et de sécurité que chacun est incapable de recueillir pour soi-même. Or cette notion s'applique exactement à la définition même d'une société d'assurances, et ce but est précisément celui que préconisent, en termes plus concrets, les prospectus de ces sociétés.
Il semble que, de même que les Américains, bâtissant sur un sol vierge, ont pu du premier coup dépasser en perfection et en audace les institutions politiques de la vieille Europe, ils ont pu aussi, à l'aide d'éléments entièrement neufs, réaliser les rêves confus de philanthropie et de socialisme qui s'agitent dans nos cerveaux latins surmenés par l'âge et la production.
Qu'il s'agisse de se garantir contre le principal fléau produit par l'entassement, c'est-à-dire contre l'incendie, ou contre les maladies qui ravagent l'humanité agglomérée, ou contre la mort qui détruit les familles en les décapitant, ou contre la vieillesse qui fait la vie précaire en rendant le travail impossible, les Américains ont trouvé des formules plus ingénieuses et aussi plus simples que les nôtres, et ils en usent abondamment.
Les sociétés d'assurances ont réussi chez eux beaucoup plus vite que chez nous. Si l'on cherchait les raisons de ce succès rapide de l'autre côté de l'Océan et de ses progrès si lents de ce côté-ci, peut-être les trouverait-on dans un double fait. Les Européens, constitués depuis longtemps en nations, sont enclins à ne pas chercher de protection en dehors de leurs mécanismes nationaux et sociaux. Les Américains, au contraire, mis subitement en face de l'impitoyable nature, ont été obligés d'improviser des formes nationales qui ressemblent pour ainsi dire à celles de l'assurance. Il en est résulté que le succès de ces grandes entreprises de mutualité a accumulé entre les mains des hommes qui les dirigeaient, des capitaux gigantesques dont l'emploi a exigé d'eux un effort cérébral encore plus grand que celui qu'ils avaient dû faire pour les recueillir. Chez nous une compagnie d'assurances croit avoir rempli consciencieusement et intelligemment son mandat lorsqu'elle a placé les fonds qui lui sont confiés en valeurs de tout repos. Ces placements lui sont d'ailleurs imposés par la loi elle-même. Il en résulte que les opérations de ces compagnies sont très solides, sans doute, mais fatalement un peu étriquées. Elles opèrent avec des bas de laine plus grands que ceux de la petite épargne, mais avec des bas de laine tout de même.
L'Américain ne s'en accommode pas. Chez lui la société d'assurances est un capitaliste hardi comme les autres, entre les mains de qui les valeurs doivent se multiplier et pulluler suivant un mode plus
rapide que chez nous. C'est pourquoi à la tête de toutes les grandes et fructueuses entreprises américaines vous trouvez les hommes qui administrent les sociétés d'assurances. Et ces hommes ne représentent pas seulement leurs ressources et leurs qualités administratives personnelles, mais ils représentent aussi leurs compagnies, tant pour leurs capitaux que pour leurs programmes. C'est une des choses qui m'ont le plus frappé dans la conception des organisations financières américaines. Elle explique l'influence considérable des compagnies d'assurances là-bas, et aussi leur succès puisque pour ainsi dire chaque affaire leur apporte sa quote-part de bénéfice.
Il est bien certain du reste que si cette audace n'avait pas pour contre-partie un esprit d'examen rigoureux et une prudence absolue, l'échafaudage de cette puissance se serait déjà effondré vingt fois. Cette prudence, les Américains la possèdent au plus haut degré et la perfection même de leurs instruments la leur impose. •
il en est un peu de ces opérations financières rapides et à grande envergure comme de nos moyens modernes de locomotion. Autrefois, quand les gens cheminaient sur des chars à bœufs, les conducteurs pouvaient, sans grand inconvénient, flâner en route; ils étaient sûrs de rattraper l'attelage paisible. Lorsque, du bœuf tranquille, on a passé au cheval, il a fallu se procurer des cochers plus prudents que les bouviers. Et maintenant que nous faisons du 90 à l'heure avec les automobiles,
il faut que le chauffeur conserve l'œil tendu en face de lui et la main crispée sur son guidon, sous peine d'envoyer dans le fossé ou contre les arbres qui bordent la route, la cargaison de sa voiture. Cette cargaison n'a pourtant pas sensiblement changé depuis le jour ou un char à bœufs lui suffisait L'homme, c'est-à-dire la cargaison, est resté le même, mais les procédés ont changé et leur perfection exige le perfectionnement de ceux qui les emploient.
Je ne sais pas pourquoi, à propos de la question des assurances, je me laisse aller à une comparaison avec l'automobile, car précisément un des chefs suprêmes de a l'Equitable », Mr. James H. Hyde, a l'horreur de cet instrument de transport. Il est, par contre, un des hommes les plus passionnés pour le a mail coach » qu'il conduit avec autant de dextérité que les grosses entreprises financières auxquelles il est mêlé. Mr. Hyde est aussi connu à Paris qu'à New York, et l'on peut se demander s'il n'est pas aussi Français qu'Américain. Il occupe dans les deux pays une situation vraiment exceptionnelle. A Paris il ressemble à un ambassadeur des Etats-Unis, et aux Etats-Unis il ressemble à un ambassadeur de France.
Un jour, pour me faire goûter un peu de repos nécessaire à un Européen lancé depuis des mois dans le tourbillon d'Amérique, il m'a entraîné dans son admirable propriété de Bay-Shore, au bord de la mer. Nous sortîmes dans un de ses nombreux mail-coaches, et nous trouvâmes sur la route une
automobile en panne. C'était celle d'un des Vanderbilt : Hyde poussa une véritable clameur de joie et il cria à son ami désemparé : « Vivent les vrais chevaux! à bas les automobiles. » Et là-dessus, il rassembla les quatre rênes de son équipage et poussa un éclat de rire de vrai gamin de Paris perdu dans les grands chemins de New-York.
Il est difficile, en parlant de James H. Hyde, de ne pas évoquer le souvenir qui lui est le plus cher, celui de son père. Henry Baldwin Hyde fut un de ces grands organisateurs d'Amérique, dépassant en intelligence et en audace toutes les conceptions européennes. C'est lui qui fonda la compagnie d'assurance «. l'Equitable ». Sa statue de bronze érigée dans le hall, grand comme une place publique, semble encore surveiller cette grosse entreprise comme il l'a surveillée lui-même au temps où il lui donna cette impulsion irrésistible et durable qui a entraîné toute l'industrie de l'assurance et en a fait ce qu'elle est aujourd'hui. Le principe de travail qui a plané sur sa vie semble devoir dominer aussi celle de son fils. En Amérique, d'ailleurs, la fortune acquise par le père ne constitue jamais pour le fils un droit à l'inactivité. Cette fortune, le père en dispose à son gré et cette situation, qu'on peut critiquer ou approuver, oblige en tous cas les enfants à se créer par eux-mêmes une position sous peine de se voir priver de tout à la mort du père.
Il en est tout autrement en France où beaucoup de nos fils de famille s'entraînent, dès leur jeunesse, à profiter d'un héritage qui, à leurs yeux, semble
devoir les dispenser de tout travail personnel. Et c'est ainsi que notre génération voit circuler de par le monde des jeunes hommes qui auraient peut-être pu faire quelque chose d'utile, aussi bien que d'autres, si la fortune que leur ont laissée leurs parents ne les avait pas réduits par avance au rôle de jouisseurs inutiles et parfois dangereux.
Mais revenons aux clubs. Puisque j'ai parlé de celui des LawyerSy je ne puis manquer d'en nommer un autre qui offre lui aussi un intérêt particulier. C'est celui qui domine l'immeuble de la Commercial Cable Company.
J'ai raconté ailleurs (i) le rôle considérable que la télégraphie sous-marine a joué dans les transactions économiques et politiques du monde, et j'ai démontré la puissance que le peuple anglais a su tirer du système de câbles qu'il a immergé comme un filet immense dans les profondeurs de la mer. Les Américains ont compris à leur tour que le développement des communications rapides deviendrait pour leur pays une source de grande richesse. Ils n'ont pas encore d'usines à câbles sous-marins, ni par conséquent de bateaux pour poser les câbles, mais ils tiennent déjà entre leurs mains un système d'exploitation qui constitue pour leur fortune publique un auxiliaire précieux.
Parmi les enseignes gigantesques qui ornent les hautes maisons de la Cité, celles des différentes
(i) Revue des Deux-Mondes^ 15 Juillet 1898. — La suppression des distances.
compagnies télégraphiques sont les plus fréquentes; les transmissions télégraphiques ne constituant pas comme en France un monopole, il naît entre ces compagnies une concurrence de chaque jour qui stimule leur zèle et exalte leur activité. Nous sommes loin de l'époque où le négociant américain était obligé d'attendre six mois la réponse à une communication qu'il avait faite à Calcutta. Trente mille bureaux alimentent les différentes compagnies télégraphiques des Etats-Unis. On se souvient du fameux match d'échecs organisé entre la a House of Commerce » de Londres et r a United States of Représentatives » de New- York. L'annonce des coups et le retour parcouraient en treize secondes et quart une distance de plus de quatorze mille kilomètres!
L'Allemagne, de son côté, vient de poser un nouveau câble la reliant directement à l'Amérique, avec laquelle elle a conclu une entente pour développer son influence en Chine, grâce au nouveau câble du Pacifique que l'on finit d'immerger au moment où je termine cet ouvrage. Enfin les Anglais étendent leur réseau sur la Perse et les Indes, jusqu'au Cap et à la Nouvelle-Zélande. Et les Pays-Bas euxmêmes viennent de conclure un traité reliant par câbles leurs colonies des Indes néerlandaises avec les colonies allemandes.
Dans tous les pays, les gouvernements suivent avec sollicitude et protègent de leur mieux les instigateurs de ces entreprises. La France, par sa situation géographique, était en état de disputer à tous
ses rivaux la suprématie des transactions télégraphiques sous-marines. Elle a laissé passer des occasions qu'elle ne retrouvera plus. Elle s'est heureusement reprise. Notre Parlement s'est enfin préoccupé de la question et paraît devoir persévérer activement dans cette voie. Déjà deux câbles unissent Brest à New- York, et notre réseau des Antilles formera avec ces lignes et celles qui sont en projet un circuit reliant à la France l'Amérique du Nord, l'Amérique du Sud, et nos colonies d'Afrique.
Les lecteurs qui sont au courant de la part que j'ai prise aux questions de télégraphie sous-marine, ne seront point surpris d'apprendre que dans cette branche j'ai trouvé aux Etats-Unis un accueil de confraternité non moins empressé que dans les autres. En outre, mon compagnon et ami, M. de Lagotellerie, étant lui-même un des administrateurs les plus vigilants de la Compagnie française des câbles télégraphiques, il était naturel que nous fussions reçus un peu comme chez nous à la Commercial Cable C° de New- York.
Cette compagnie a été fondée par Messrs. John William Mackay et Gordon Bennett. Mr. Gordon Bennett est habitué à ce que chaque auteur d'un livre sur l'Amérique lui rende un hommage mérité. Je tiens, moi aussi, à me conformer à ce rite, car, avant mon départ de Paris et pendant mon séjour àUx Etats-Unis, il n'a rien négligé pour me guider dans l'oeuvre que j'abordais.
Quant à Mr. Clarence Mackay, le fils et mainte-
nant le successeur du célèbre fondateur des câbles américains, il a transformé le club qui domine ses bureaux en une sorte de cité hospitalière, où sont reçus avec un faste royal, à l'heure du déjeuner, ceux qui ont la bonne fortune d'être de ses amis. Ces privilégiés peuvent se retrouver aussi à son hôtel de Madison Avenue où se rencontrent tout ce que New- York renferme d'hommes intéressants et de femmes remarquables. Mais par-dessus toutes les autres plane la maîtresse de maison ellemême. Peu de femmes du monde en France possèdent autant d'érudition que Mrs. Clarence Mackay, et j'avoue avec humilité qu'elle m'a démontré plus d'une fois l'insuffisance de mes relations personnelles avec Pascal et Montaigne.
Les Clubs ne constituent d'ailleurs pas, on le pense, le principal intérêt de la Cité de New- York. Ils n'en sont pour ainsi dire qu'un des accessoires, et le moteur central de la grande machine, c'est le Stock Exchange, Wall Street, la Bourse.
LE t STOCK EXCHANGE » (WALL STREET)
La Bourse est un terme qui n'a pas besoin d'être expliqué à des lecteurs français, a Stock Exchange » en est la traduction anglaise. Quant à Wall Street qui est le vocable sous lequel on désigne le plus fréquemment la Bourse new-yorkaise, c'est simplement le nom de la rue qui y mène. On dit Wall Street comme on dirait à Paris place Vivienne.
Beaucoup de gens sont convaincus que la Bourse n'est pas autre chose qu'une maison de jeu où les agents de change jouent le rôle de croupiers, et où les cartes sont remplacées par de grandes feuilles de papier luxueusement imprimées, qu'on appelle tantôt des actions, tantôt des obligations Ce préjugé est corroboré un peu partout par la pauvreté des formules littéraires, qui emploient les mêmes mots pour exprimer des choses aussi différentes que la chance au baccara et l'intelligence des événements qui pèsent sur les destinées d'une valeur. Ou encore une série de coups malheureux à l'écarté et l'entêtement à ne pas voir la répercus-
sion possible des événements politiques, sociaux ou économiques sur les cours du marché.
On dit d'un homme : il a perdu sa fortune iau jeu ou à la Bourse — de telle sorte que l'assimilation entre la Bourse et le tripot naît d'elle-même sous l'influence des mots. Chez nous, en France, les passions politiques et la basse envie d'une classe nouvellement créée se sont faites les complices de la littérature. Un certain nombre d'écrivains, qui ne passent pourtant pas pour mépriser l'argent, ont essayé d'en gagner en calomniant tous ceux qui en possèdent. Ils ont fait subir au langage une déformation telle que, pour beaucoup d'âmes naïves et malveillantes, le mot financier et le mot malfaiteur sont devenus synonymes.
On peut penser que cet accès de folie ne durera pas et que sa disparition restituera aux mots leur sens normal. En attendant, c'est un devoir pour tous les gens raisonnables de combattre ce préjugé stupide et de rappeler aux égarés, volontaires ou non, que non seulement la Bourse n'est pas une maison de jeu, mais qu'elle est le moteur central et l'âme même de toutes les transactions humaines, le régulateur naturel de tous les rapports économiques des hommes entre eux.
A New-York, la Bourse ne se présente pas avec un grand apparat extérieur. La rue est petite, la place restreinte et le bâtiment lui-même, encore inachevé, sera superbe, mais de dimensions moyennes. Il se dresse en face de la maison de
J. Pierpont Morgan, dont il semble être l'annexe, et bien des fois pendant mon séjour à New- York j'ai contemplé, par les froides matinées d'hiver, ces grands murs de marbre, blancs comme la neige qui tapissait les rues et j'ai suivi, de la fenêtre de mon bureau, les pâles rayons du soleil d'hiver accrochés à toutes ces blancheurs.
Le palais de la Bourse de New-York ne recouvre que 1,700 mètres carrés, mais il les recouvre neuf fois, car il a neuf étages qui sont reliés ensemble au moyen de ces combinaisons ingénieuses et pratiques que les Américains savent si bien adapter à leurs besoins. On trouvera peut-être quelque intérêt à être initié au mécanisme des échanges qui se pratiquent là et aux mœurs du boursier américain.
A la Bourse de Paris, les opérations officielles sont entre les mains des agents de change qui représentent une corporation formée de soixante-dix membres jouissant d'un véritable monopole reconnu par l'article 76 du Code de commerce. Les agents de change français se réunissent à la Bourse de midi à trois heures, et s'occupent en personne des opérations sans pouvoir se faire remplacer en cas d'absence par des commis ni même des fondés de pouvoirs. Le capital de chacune de leurs charges varie entre 2 millions et 2 millions et demi. Mais, en France, toutes les valeurs ne sont pas inscrites à la cote officielle et à côté des agents de change pour les négociations qu'ils dédaignent, il y a a la coulisse ». La coulisse comprend environ
350 maisons représentant un capital évalué à 100 millions; elle est divisée elle-même en trois compartiments : i° la coulisse des rentes françaises; 2° la coulisse des valeurs; 3° la coulisse du comptant. Toute maison de coulisse peut être inscrite dans les trois compartiments. Tandis que les agents de change suivent les règles établies par leur chambre syndicale, les coulissiers sont eux aussi, en grande partie, syndiqués et obéissent aux règlements qui ont été rédigés par leurs comités syndicaux.
On appelle coulissiers « inscrits à la feuille » les coulissiers syndiqués, et coulissiers « hors feuilles » les coulissiers non syndiqués. Comme bien d'autres institutions, la coulisse a dû son existence officielle aux nécessités budgétaires de l'Etat, porté à reconnaître tout ce qui lui rapporte de l'argent Qucind il s'est agi d'établir un impôt sur les opérations de bourse, la loi a dû se préoccuper de l'existence de ceux qui les pratiquaient. Et c'est ainsi que la loi du 28 avril 1893 a reconnu aux coulisses le droit de traiter les valeurs non inscrites à la cote officielle. Les chefs des maisons de coulisse ne donnent pas de leur personne comme les agents de change; leurs opérations sont traitées par des « teneurs de carnets » qui se groupent auprès de la corbeille des agents de change pour ies opérations sur la rente française, et sous le péristyle pour les opérations sur les autres valeurs. Naturellement, les agents de change se sont réservé les plus importantes valeurs, presque tous les fonds d'Etat et
presque toutes les actions susceptibles d'être inscrites à la cote officielle.
La coulisse a de nombreuses petites valeurs au comptant; mais à terme, elle est réduite actuellement aux mines d'or sud-africaines, à quelques valeurs de cuivre, aux lots turcs et à un ou deux fonds d'Etat non admis au Parquet.
Les agents de change, officiers ministériels, liés par de nombreuses dispositions des lois et décrets qui ont établi leur monopole, astreints à suivre les règlements de leur chambre syndicale composée d'un syndic et de ses adjoints élus chaque année, solidaires les uns des autres, sauf le cas de force majeure, offrent au public des garanties de premier ordre. Mais on peut reprocher aux lois et règlements qu'ils observent d'avoir été votés et édictés avant que la Bourse ait pris le développement et l'essor dont nous sommes aujourd'hui les témoins. Ces lois et^ règlements, par leur vétusté et leur étroitesse, ont réduit l'agent de change au rôle de simple officier ministériel. En outre, la corporation est trop restreinte pour les nécessités du marché et comme elle ^t liée par la solidarité financière, elle constitue une caste dont tous les membres sont orientés dans le même sens, de telle sorte que les intérêts du public peuvent se trouver sacrifiés, non aux intérêts personnels des agents de change, mais à ceux de la corporation, tandis que l'habitude de porter toujours du mcir.j coté l'effort des soixantedix charges provoque des mouvements très brusques et amène des crises purement boursières, mais pé-
riodiques et néfastes aux intérêts du petit capitaliste.
Le recrutement des agents de change ne corrige pas ces défauts. Les textes veulent bien que le titulaire nouveau ait été employé quatre ans dans une charge, mais il est convenu entre agents que le démissionnaire désigne toujours son successeur. Ce mode de recrutement amène parmi les agents de change beaucoup d'hommes incompétents au point de vue des affaires, ce qui pourrait, à un moment donné, constituer un véritable danger public, car la camaraderie ne saurait, sans inconvénients, se substituer à l'intelligence. Tous ces défauts ne sont guère dans la corporation des agents de change que la reproduction de vices analogues qu'il serait facile de relever dans presque toutes les branches de notre activité nationale, et qui ne sont eux-mêmes que les résultats forcés du monopole, de la protection, du privilège, et de toutes ces bandelettes qui compriment et atrophient les nations vieillies.
Quant au coulissier, comme il faut qu'il se nourrisse des miettes du parquet, il est nécessaire qu'il s'agite, se démène et fasse preuve d'intelligence pour vivre. L'inertie le condamnerait à une mort fatale et rapide. Lorsqu'un agent de change est insuffisant, il a 69 camarades qui dissimulent son insuffisance et l'aident à surnager, tandis que si un coulissier est insuffisant, il a 349 rivaux qui exploitent cette insuffisance et se hâtent de l'envoyer au fond de l'eau. Donc, dans la première corporation, tout semble organisé pour une sélec-
tion à rebours qui aurait pour but la survivance des moins aptes, tandis que, dans la seconde corporation, tout est organisé d'après les règles de la sélection naturelle qui a pour effet la survivance des êtres supérieurs.
Cependant les coulissiers ne sont pas à l'abri des défauts de leurs propres qualités et on peut leur reprocher de ne pas assez se contrôler les uns les autres. En outre, dans la coulisse, on peut déplorer que certaines maisons prépondérantes abusent de leur situation pour tyranniser les maisons de second ordre et même pour les exploiter dans les moments difficiles.
En somme, la corporation des agents de change français est organisée de façon à inspirer au public une confiance illimitée à cause des garanties qu'elle lui offre au point de vue matériel. Elle est organisée aussi de façon à ne pas mériter la confiance qu'elle inspire à cause du peu de garantie qu'elle offre au point de vue intellectuel. Pour la coulisse, c'est tout le contraire. Elle n'inspire confiance que dans la mesure d'une garantie matérielle très limitée, et elle la mérite par les qualités d'activité et d'intelligence qui résultent de sa propre constitution.
Les règlements trop étroits ont des répercussions désastreuses non seulement sur les hommes, mais encore sur les affaires. En entravant l'esprit d'initiative, ils laissent le champ libre aux personnages peu scrupuleux qui commencent dans des bureaux
admirables pour finir dans des maisons centrales. Voilà pour les hommes.
Pour les valeurs, c'est la même chose. Leur réglementation excessive, les exigences du fisc éloignent de notre marché les valeurs étrangères, sérieuses et rémunératrices qui ne veulent pas se plier à la tyrannie officielle, et laissent passer les valeurs douteuses ou illusoires dont les émetteurs sont d'avance résolus à payer toutes les taxes qu'on voudra, puisque leur papier ne représente généralement pas grand' chose, mais leur rapporte de l'argent.
Un exemple caractéristique de ce que peut la réglementation à outrance est l'invention du fameux Répertom. Le Répertoire est un registre qui a été constitué au moment où la loi française sur les opérations de bourse a été votée. Ce registre est destiné à contenir les noms de tous les clients des agenta de change et l'énoncé des opérations qu'ils font à la Bourse, afin que le fisc puisse s'assurer de visu qu'il n'est lésé en rien dans la perception de ses taxes. Qu'est-il résulté de ce système? Une chose bien simple. Les principaux financiers de France se sont refusé à voir leur situation quotidienne en quelque sorte contrôlée par les agents du fisc, et ils ont renoncé à acheter et à vendre des valeurs sur le marché de Paris. Ils font la plus grosse partie de leurs affaires à Londres ou à Francfort.
Traversons maintenant l'Océan et nous allons découvrir un nouveau monde des affaires financières, basé sur ces principes rationnels et méthodiques que nous retrouverons plus tard indifférem-
ment dans le monde des sports, dans le monde du théâtre, même dans le monde de la religion.
Pour acheter et pour vendre des valeurs à la Bourse de Wall Street, il faut être membre du Stock Exchange. Les membres du Stock Exchange sont au nombre de iioo. Ce nombre est fixe. Chacune de ces 1 100 charges représente, à l'heure actuelle, 80,000 dollars, soit 400,000 francs, c'est-àdire 440 millions pour la totalité des iioo charges. Il n'y a pas là un monopole de droit car aucune loi ne confère de privilège aux membres du Stock Exchange, mais une sorte de monopole de fait exercé par une corporation, dont les membres préviennent toute concurrence, puisqu'ils ne négocient qu'entre eux.
Le nombre des agents et leur indépendance réelle suppriment, on le conçoit» la plupart des inconvénients et des abus auxquels est vouée la Bourse de Paris. Pour devenir membre du Stock Exchange, il faut attendre qu'une des onze cents charges devienne vacante. Ceux qui les possèdent sont à la fois des agents de change, des coulissiers et des banquiers. Ils s'intitulent a bankers and brokers », banquiers et agents.
La phalange des onze cents membres du Stock Exchange peut paraître considérable, auprès de notre petit bataillon d'agents de change et de coulissiers. Mais on s'expliquera facilement ce développement du nombre des intermédiaires américains, si l'on compare les mœurs financières de l'Europe avec celles de l'Amérique.
a, En France », dit Tocqueville (i), « nous sommes habitués à regarder comme un grand danger social l'inquiétude des esprits, le désir immodéré des richesses, l'amour extrême de l'indépendance. Ce sont précisément toutes choses qui garantissent aux républiques américaines un long et paisible avenir. Sans ces passions inquiètes, la population se concentrerait autour de certains lieux et éprouverait aussitôt, comme parmi nous, des besoins difficiles à satisfaire. Heureux pays que le Nouveau- Monde, oii les vices de l'homme sont presque aussi utiles à la société que ses vertus ! »
Si l'on transporte ce principe dans le monde des affaires on ne s'étonnera plus qu'en Amérique la spéculation ait atteint un développement dont ce qui se passe sous nos yeux en Europe ne peut donner aucune idée.
Chez nous les opérations de Bourse n'affectent pas la masse, et il faut des circonstances peu communes pour que le grand public s'intéresse aux destinées d'une valeur. Les seules grandes affaires qui aient pénétré récemment dans les couches profondes de notre société sont « l'Union Générale » et le a Panama ». Mais pour « l'Union Générale » il y avait derrière un titre financier une somme énorme d'efforts politiques et religieux ; derrière les obligations et les actions de Panama, il y avait le nom magique d'un grand conducteur de foules, le souvenir d'une entreprise similaire gigan-
(i) Alexis de Tocqueville, La Démocratie en Amérique.
5 s LES GRANDES IDÉES d'uN GRAND PEUPLE
tesque effectuée à Suez et en pleine prospérité. Et néanmoins, pour pénétrer jusque dans les réduits où se cache la petite épargne, il a presque fallu couper le bas de laine et fracturer les tiroirs des commodes par l'appât du bon marché et l'attrait de la loterie. Le succès même de ces deux opérations est la preuve de la défiance invétérée du grand public français pour les opérations de bourse.
En dépit des bulletins financiers trop souvent abaissés au rang de prospectus, lorsque chez nous les particuliers ont des économies à placer, ils vont demander des conseils à quelqu'une de ces grandes banques qui sont, pour le commerce de l'argent, ce que les grands magasins sont pour le commerce de la nouveauté, et presque toujours ils suivent, les yeux fermés, les avis qu'on leur donne. Quelquesuns se laissent prendre aux promesses des prospectus distribués. Les valeurs et les remèdes se trouvent également bien de la littérature fallacieuse des réclames, car tel d'entre nous qui se montre méfiant pour un achat sans importance, croit tout ce que lui débitent les charlatans acharnés après sa santé ou son épargne.
Dans son « Paris en Amérique » Edouard Laboulaye esquisse à ce sujet quelques lignes qui méritent d'être citées :
« A Paris, centre de l'intelligence, capitale de l'esprit, tout le monde sait que les affaires qui font courir le public sont toujours celles oii il ne comprend rien. Qu'est-ce que peut donner une
affaire connue? Cinq, six pour cent tout au plus, tandis que l'inconnu promet quinze ou vingt pour cent. C'est là qu'est le secret du banquier. Ici on troque valeurs contre valeurs : c'est un misérable commerce. A Paris, on achète l'espérance. C'est la poésie du jeu, c'est le charme de la loterie. Perdre son argent, qu'importe à un Français? C'est de la prose. Dévorer en pensée la richesse, satisfaire en rêve passion, caprice, ambition, voilà l'idéal. On paie, il est vrai; mais peut-on payer trop cher l'illusion? »
Aux Etats-Unis, la plus grande partie de la population est initiée aux affaires de bourse, le public et les commerçants aussi bien que les professionnels. Il y a des moments où tout le monde paraît saisi de la fièvre des affaires, citadins, fermiers, domestiques, tout le monde s'intéresse aux spéculations, tout le monde guette les fluctuations des cours des compagnies de chemins de fer, des compagnies télégraphiques et autres entreprises. Tout le monde discute les probabilités de hausse ou de baisse, commente l'attitude des grands spéculateurs. Tout le monde vend ou achète des actions, et pas toujours avec prudence. Beaucoup de petites gens se ruinent. C'est à ce point que certains Etats ont essayé de supprimer le jeu par une sanction pénale. Cette maladie envahit jusqu'aux plus petites villes de province. Elle ravage surtout les quatre ou cinq premières villes de l'Est. Là, c'est sur les chemins de fer qu'on spécule. Dans le Far- West, c'est sur les mines. A San Francisco, les
bonnes d'enfants et les Chinois eux-mêmes jouent sur les valeurs minières. Les avis indiquant les variations des cours sont placardés aux portes des journaux et sur des poteaux dans les rues. On les change d'heure en heure. De même dans les districts argentifères et aurifères du Colorado et du New Mexico.
Bryce (i) raconte que dans urie ville du Colorado oii il passa uiie nuit, la propriétaire de son hôtel lui proposa de former à Londres une compagnie, pour exploiter une mine qu'elle avait achetée et lui offrit ce qu'on appelle une « option. » Il demanda combien il faudrait d'argent pour commencer l'exploitation et extraire le minerai. Moins de cent cinquante mille francs, répondit-elle. Dans le Colorado, les phosphates sont à la surface du sol.
— Et quel sera le capital de votre compagnie? demanda le voyageur.
— Cinq millions de dollars, répondit Faubergiste.
Naturellement, dans des endroits pareils, la fièvre est des plus intenses, mais vous pouvez aller aux Etats-Unis, partout vous sentez des actions et des obligations dans l'air autour de vous. Les gens commencent à parler de spéculation en ouvrant les yeux, et en étendant la main vers le journal qui les attend déjà. Et c'est encore la spéculation qui fait le fond de la causerie nocturne, compagne du dernier cigare.
(i) American Commonwealth.
Or, toutes ces causeries, toutes ces pensées, tous ces rêves convergent de tous les coins de l'Amérique vers Wall Street, qui est le centre de New- York comme New-York est le centre des Etats- Unis. Wall Street qui contient la sous-trésorerie des Etats-Unis, le Stock Exchange, les bureaux des grands chemins de fer, ceux des financiers et des agents de change, représente une agglomération de capitaux et d'intelligence pour le moires comparable à celle de Londres.
Il y a longtemps qu'on a dit que le marché des valeurs de New- York était la chose la plus curieuse à voir après le Niagara et les Geysers. Wall Street ressemble aux Geysers, par la violence de ses explosions et par la rapide ascension et le non moins rapide affaissement de son activité. De même que la colonne étincelante des Geysers est cachée par des nuages de vapeurs, de même la hausse et la baisse des valeurs y sont accompagnées de rumeurs artificielles ou spontanées, écloses dans l'atmosphère d'excitation, de curiosité, de crédulité et de méfiance qui plane sur Wall Street. L'opinion y change d'un moment à l'autre, car l'espoir et la peur sont également irrationnelles, au milieu de ces hommes, perpétuellement balancés entre la superstition et le scepticisme, et que le calcul des probabilités porte à croire à leurs propres chimères et aux histoires qu'ils arrangent eux-mêmes.
Cette ardeur et cette passion de New- York laissent bien en arrière les marchés européens. L'effer-
vescence qui, à Paris et à Londres, se manifeste à de rares moments, dure des semaines à Wall Street, et même des mois avec quelques intermittences. Par suite, les opérations de Wall Street sont plus vastes, plus étudiées et mieux exécutées que celles des spéculateurs européens. On n'y guette pas seulement la répercussion des événements nationaux, des phénomènes économiques ou naturels sur la prospérité des chemins de fer et des autres grandes entreprises représentées par des actions, on y commente aussi les actes, les attitudes et jusqu'au caractère des grands spéculateurs. Et les incidents qui marquent la vie des financiers y sont suivis comme en Europe on suivait la fortune du prince de Battenberg, ou celle du général Boulanger. Wall Street n'est, d'ailleurs, que le reflet du développement des Etats-Unis. Pendant la guerre civile, la création d'un papier monnaie de circulation, bien vite déprécié, produisit une grande spéculation sur l'or, et pendant plusieurs années les fluctuations de Wall Street furent suivies avec intérêt. Ces fluctuations, en indiquant la valeur des billets de banque faisaient connaître à tous le crédit de la nation et l'opinion du comité financier sur l'issue de la guerre. Le rétablissement de la paix amena une grande activité industrielle, la construction de nouveaux chemins de fer et l'ouverture générale de l'Ouest. Il en résulta que les yeux habitués à regarder du côté de Wall Street ne s'en détournèrent pas, car ces grandes entreprises accaparèrent de grandes fortunes, centralisèrent
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d'immenses quantités de petits capitaux, et furent réellement très profitables au pays, surtout la construction du chemin de fer transcontinental.
Sans doute, un peu après, la construction des chemins de fer s'est ralentie, comme elle l'avait fait en Angleterre pendant la génération précédente, mais de temps en temps il s'est encore construit des lignes rivales, et les valeurs minières sont moins suivies depuis la grande baisse de l'argent. Néanmoins les cours des « United States Banks » sont moins stables que ceux de la rente française. Et les époques de dépression commerciale ont beau être tranquilles, la raréfaction des transactions ne diminue pas l'intérêt que prend le public aux valeurs. Celles qui représentent le commerce et l'industrie couvrent tout l'horizon des Etats-Unis. Elles forment la préoccupation principale du pays. On peut même y joindre l'agriculture qui elle aussi a été commercialisée. Comme en France, il y a des usines en actions. Il y a des magasins en actions. Il y a aussi des domaines en actions. Et plus le capital susceptible de circuler au Stock-Exchange est grand, plus il est facile aux petits capitalistes de prendre part aux spéculations de toutes sortes, plus générale est la diffusion des informations, trop souvent inexactes, relatives à la situation de toutes ces entreprises et à leur avenir. Plus fréquents et plus séduisants sont les exemples de grandes fortunes produites par une opération intelligente ou au moins heureuse ; plus impressionnables deviennent les imaginations; plus l'attention se porte sur
les opérations de bourse, dont l'intérêt tend à gagner toutes les classes de la société.
Or, en admettant même que les circonstances qui ont donné à Wall Street son importance ne se reproduisent pas, qu'il n'y ait plus jamais une stimulation semblable à celle qui fut amenée par la guerre de Sécession, qu'on ne voit plus les grands mouvements financiers de la période qui suivit la guerre, il est certain que l'activité de Wall Street survivra aux causes qui l'ont enfantée. On a observé bien souvent que les habitudes créées par des besoins transitoires ne disparaissent pas toujours avec ces besoins, mais peuvent devenir un élément permanent et héréditaire dans la vie d'un peuple.
Il y a lieu de se demander si ce mouvement gigantesque de Wall Street est utile ou nuisible. Au point de vue politique, les Américains ne pensent pas qu'il soit nuisible. Il ne se fait aux Etats- Unis pour ainsi dire aucune spéculation sur les valeurs étrangères, et l'on ne saurait faire assez ressortir le caractère nettement national de leurs marchés. Les occasions que trouve l'argent de s'employer aux Etats-Unis sont tellement fréquentes que les Américains ne sont pas tentés par les placements à l'extérieur. Je ne parle pas seulement de leurs mines, de leurs métaux, de leur charbon, de leurs pétroles, qui donnent lieu par des entreprises connues à des opérations considérables. Mais ce qu'on peut appeler leur industrie de transformation, leurs sociétés électriques, leurs travaux, leur système de captation et de distribution
de force motrice, leurs machines, leurs produits fabriqués, soieries, chausssures tout cela leur permet de drainer l'argent dans le reste du monde, et d'en exporter rarement eux-mêmes sur le marché des valeurs.
Les Etats-Unis sont si peu engagés dans les complications continentales que leurs capitalistes sont presque complètement soustraits à l'action politique d'un pouvoir européen quelconque. Et jamais on ne verra chez eux les porteurs de valeurs étrangères influer sur la politique étrangère. La bourse et la politique habitent chacune un compartiment absolument étanche, tandis que chez nous elles ont des infiltrations réciproques qui leur nuisent à toutes deux. En ce qui concerne la politique intérieure, la discussion des pouvoirs entre le congrès et la législature d'Etat est toute à l'avantage de l'indépendance des entreprises industrielles. Il n'y a guère que les valeurs des chemins de fer concessionnaires de terrains qui pourraient être impressionnées par la perspective de l'intervention législative. C'est le seul point de contact entre les spéculateurs et les politiciens.
Ce n'est pas à dire cependant que dans ces dernières années la bourse de New-York n'ait jamais causé d'orages financiers sur les marchés petits et grands. Et comment pourrait-il en être autrement, lorsqu'un peuple tout entier semble avoir la spéculation dans le sang, et lorsque des générations trouvent dans leur berceau cette habitude de
courir des risques que leurs devanciers y ont déposée et qui est devenue une seconde nature ?
En Amérique, on spécule sur des objets qui, dans le Vieux l^.Ionde, sont rarement matière à transactions de bourse. On spécule sur les élections. On spécule sur des produits qui n'existent pas encore, sur le coton, le froment, le maïs, le lard, sur des denrées à naître et à livrer à terme. Chaque année, sur le marché du coton, on vend au moins cinq fois fa valeur du coton à récolter dans l'année, et l'on a constaté qu'en 1887 les gens qui spéculaient sur le pétrole ont vendu cinquante fois la valeur de la production de l'année.
Dans l'Est, où la valeur de la terre peut être considérée comme stable, on spécule encore sur les maisons et sur les terres ; on vend et on achète sans avoir la moindre intention de livrer ou de prendre possession. Au bout de quelques heures ou de quelques jours, les haussiers et les baissiers se paient réciproquement d'après la valeur conventionnelle acquise ou perdue par les objets de leur trafic, et ils recommencent.
On peut s'en fier, d'ailleurs, à l'ingéniosité des agents pour flatter ce goût national et inventer des combinaisons qui permettent au plus petit capitaliste de le satisfaire. La plupart de ces combinaisons existent déjà dans notre Vieux Monde ; mais encore peu d'hommes, dans ce Vieux Monde, ont appris la manière de s'en servir. L'Américain, d'une adaptation beaucoup plus rapide, les a tout de suite comprises et pratiquées. Elles cadrent avec
cette haute tension nerveuse dont il est fier et dont il tire, d'ailleurs, un si merveilleux parti.
Si tout le monde spécule, tout le monde est exposé aux inconvénients de la spéculation, et Wall Street donne parfois naissance à de vrais cyclones qui ravagent les marchés financiers de l'Amérique, petits ou grands, et créent parfois aussi de violentes perturbations jusqu'en Europe. Ces cyclones naissent dans des circonstances très diverses. La plus fréquente est ce qu'on appelle un corner.
Je suppose que vous ayez cent moutons. Vous les vendez, et quand le moment de les livrer est arrivé, vous les conduisez dans l'étable de l'acheteur. Tout cela est très régulier. Mais si n'ayant que cent moutons vous en avez vendu cent cinquante, quand le moment de la livraison arrive, il faut bien que vous achetiez vous-même les cinquante qui vous manquent, et si vous ne les trouvez pas autour de vous, il faut bien que vous vous arrangiez avec votre acheteur qui devient maître de la spéculation, et peut vous forcer à les lui racheter, à lui-même, au prix fixé par sa seule fantaisie et sa seule cupidité. Il résulte de cette opération un véritable étranglement. Cela s'appelle un a corner ». Remplacez maintenant les moutons, dont le marché est à peu près illimité, par des titres d'une entreprise quelconque, dont le nombre est fixé d'avance, et vous comprendrez tout de suite combien il est facile de faire un cormier, c'est-à-dire d'étrangler les gens qui ont vendu plus de titres qu'ils n'en possédaient, et qui, pour effecluer la livraison de ces titres, sont
obligés d'aller les demander à ceux-là mêmes à qui ils les ont vendus.
En dehors de ces étranglements qui désorganisent toute une cité, et sans aller jusqu'au krach, il y a des entreprises de bourse, d'ailleurs parfaitement légales, qui rappellent de fort près des actes de piraterie et d'envahissement ; celle, par exemple, qui consiste à faire main basse, à prix d'argent, sur la majorité des actions d'une société et à profiter d'une assemblée générale pour en changer la direction et en modifier à la fois le personnel et le caractère. Avec de pareilles mœurs, la société financière n'offre plus aucune espèce de stabilité. Et ceux qui dirigent une compagnie par actions doivent toujours s'attendre à trouver, assis dans leur fauteuil, à leur bureau, des inconnus représentant une coalition fortuite et passagère, soit d'actionnaires mécontents, soit de spéculateurs audacieux.
L'histoire financière de ces dernières années nous a offert de nombreux exemples de ces accidents aux Etats-Unis. De semblables bouleversements ont rendu les fortunes précaires, les hommes d'affaires craintifs, les banquiers nerveux et l'Europe capitaliste défiante. Les remèdes ne sont pas faciles à trouver, car la Bourse sera toujours un lieu d'élection pour les joueurs adroits. Mais, néanmoins, un courant assez intense s'est créé à Wall Street parmi les financiers sérieux, afin d'assurer une certaine sécurité, non pas aux joueurs, mais aux petits financiers. Personne n'est en état de garantir le public contre des événements imprévus tels que les guerres ou les révolu-
tions, ou même contre les infortunes d'une entreprise industrielle; mais il est possible de protéger le capitaliste contre le vol organisé, contre les entreprises déloyales, contre le mensonge. La déloyauté et le mensonge sont les facteurs habituels des paniques artificielles qui amènent tant de ruines. En Amérique pas plus qu'en Europe on n'est en état de prévenir ce qu'on appelle la distribution de dividendes fictifs. L'an dernier, au mois de mai, les actions de a l'International Power Company » montèrent jusqu'à 995 dollars. Soudain, les cours s'effondrèrent et, en une bourse, la valeur perdit près de deux mille francs. Le président de la Compagnie affirma que les actions étaient bonnes, et annonça qu'il en avait acheté lui-même pour 75 millions de francs à quatre mille francs l'une. Une enquête fut ordonnée, elle démontra que a l'International Power Company » n'était en état de donner qu'un dividende annuel de 3,73 %, et que sa direction en avait annoncé un de 10 % (i). Trois maisons du Stock Exchange furent ruinées. Une banque de New-York, et d'autres banques dans le Connecticut, subirent des pertes considérables.
L'affaire de la 'Northern Pacific C, que tous ceux qui s'occupent de questions financières ont encore présente à la mémoire, amena une intervention inattendue de la justice. Les personnes qui s'étaient engagées à vendre des actions de la a Northern Pacific », mais qui ne pouvaient pas les livrer parce que
(i) The World's Work.
le corner avait fait le vide devant elles, assignèrent celles qui s'étaient engagées à l'achat de ces actions. Cette assignation reposait sur le raisonnement suivant : a Vous avez acheté les titres parce que vous saviez que le vendeur ne pouvait pas les livrer. La loi n'autorise pas un homme à passer un contrat lorsqu'il sait que l'autre contractant ne peut pas tenir l'engagement qu'entraîne ce contrat. Vous ne pouvez donc pas exiger la livraison des actions que vous avez achetées à quelqu'un que vous saviez ne pas pouvoir vous les livrer. » Cette assignation suffit pour rétablir l'équilibre, et le lendemain les actions étaient ramenées à leur prix normal. Mais l'orage avait causé des ruines, et l'on a évalué les pertes à plus de 300 millions de francs.
Cette affaire de la « Northern Pacific » permit à M. Pierpont Morgan de se révéler une fois de plus. Il fonda une société appelée la « Northern Securities Company », au capital de 400 millions de dollars, soit 2 milliards de francs. II a, lui-même, dans une déposition, expliqué le mobile de son acte, en disant : <r Je voulais savoir, une fois pour toutes, si lorsque je quitte mon bureau de New-York, je ne suis pas exposé, en revenant le lendemain ou huit jours plus tard, à trouver une autre personne ou une autre société propriétaire d'une affaire où je suis intéressé. Voilà pourquoi j'ai fondé la « Northern Securities Company ». J'ai pensé que, si nous placions nos actions entre les mains d'une compagnie, assise sur un capital de deux milliards de francs, personne ne pourrait acheter la direction
de cette entreprise et que nos actions seraient solides autant qu'il peut exister quelque chose de solide ici-bas. »
Un autre orage célèbre de ces dernières années est celui qui fondit sur les Compagnies de Louisville et de Nashville. Dans ce mouvement figura un des personnages les plus marquants de Wall Street^ un des financiers américains les plus remarquables et les plus audacieux, M. John W. Gates. Dans cette affaire, les directeurs du Stock Exchange intervinrent et dirent à M. Gates, qui avait d'ailleurs agi très légalement, que s'il accaparait ces valeurs, ils prendraient une mesure arbitraire, et autoriseraient l'émission d'un gros chiffre d'actions nouvelles. Les lois de finances ne permettent pas d'émettre des actions à volonté. Elles ont été construites pour protéger le public contre une spéculation effrénée. Supposons, en effet, qu'une société dont les actions sont en hausse, puisse en doubler ou en tripler le nombre. Le plus novice en matière de finances comprendra que cette société se trouverait exactement dans la situation d'un particulier qui aurait le droit de fabriquer des billets de banque. Or, voilà que pour protéger le public contre la spéculation, il se trouve que le meilleur moyen est précisément d'abroger ou de méconnaître ces lois protectrices! Il est bien évident, en effet, que si la spéculation achète tous es titres d'une société, elle peut tordre le cou à cette société et que cette société n'a pas d'autre moyen de se défendre que d'émettre des titres nouveaux au fur et à mesure
qu'on veut la tuer. Mais ce moyen constitue une opération des plus graves; à première vue il paraît même inconcevable qu'on ait dû l'envisager. Saluons donc au passage une des innombrables preuves de l'infirmité humaine et de la relativité des choses !
Nous avons vu tout à l'heure les vendeurs invoquer contre les acheteurs un principe de droit tellement vieux qu'il semble dépaysé en face des maux modernes. Nous voyons maintenant un règlement, édicté contre la spéculation, détruit par les excès de cette spéculation elle-même. Cela nous prouve que les lois ne sont pas tout, mais que les mœurs sont aussi quelque chose. Or, les mœurs se traduisent quelquefois par des exemples, et ces exemples sont donnés par des hommes. C'est pourquoi peu à peu la bourse de New-York, comme le pays tout entier, éprouve le besoin de se laisser envahir et guider par quelque grande personnalité, ayant le droit de dire aux hommes ordinaires : il faut faire ceci, il ne faut pas faire cela, et puisant ce droit nécessaire dans la rencontre, très rare en un seul homme, de beaucoup de volonté, de beaucoup de fortune et de beaucoup d'honnêteté. C'est cette triple alliance d'un nouveau genre qui a mis en relief Pierpont Morgan et qui l'a forcé, plus d'une fois, à jouer à Wall Street un rôle d'arbitre public et de redresseur de torts.
J'ai parlé tout à l'heure d'un des financiers les plus audacieux et les plus marquants des bourses américaines, John W. Gates. Je l'avais connu dans
une autre fonction; il fut même le premier Américain que j'eus l'occasion de rencontrer avant mon voyage. Il était alors président du premier trust qui s'était formé sur les affaires d'acier, et il vint en Europe avec l'intention de faire entrer dans son trust toutes les aciéries de la terre. De cette façon eût été réalisé, bien avant que l'idée même en ait été indiquée, ce qu'on appelle aujourd'hui un trust mondial. John W. Gates vint donc à Londres où il convoqua les principaux métallurgistes européens, et ce fut dans ces circonstances que j'entrai en rapport avec lui. C'était un colosse au physique comme au moral. Sur ses lèvres les affaires les plus compliquées devenaient claires comme de l'eau de source et, dans ses doigts, les a Magnums » de Champagne prenaient des dimensions de dés à coudre, se succédant dans son vaste estomac sans apporter le moindre trouble à ses facultés. Et quelle verve intarissable! Au dessert du premier repas que nous fîmes ensemble à l'Hôtel Cecil de Londres, il nous raconta l'histoire de son trust. Le Sénat américain s'était ému de cet essai primitif d'institution qui devait, par la suite, acquérir de si colossales dimensions. Il avait nommé une commission pour examiner le trust de Gates. Dans les usines du trust cette commission avait vu fonctionner un laminoir qui débitait à lui seul des centaines de mille kilos de fils d'acier par jour, et le président de la commission, interrogeant Gates sur cet outil merveilleux lui dit : « Vous devez avoir un contremaître bien remarquable pour
diriger une pareille machine. — Très remarquable, répondit Gates, aussi je le paie vingt-quatre mille dollars par an. — Mais c'est plus que ne gagne le président de la Cour suprême! reprit le sénateur un peu scandalisé. — Parfaitement, répondit Gates, mais si je perdais mon contremaître, je ne trouverais personne pour le remplacer, tandis que vous avez en ce moment plus de trente candidats qui, depuis la mort récente du président de la Cour suprême, briguent ses fonctions et les méritent presque tous ! »
Pour en finir avec Wall Street, il faut faire remarquer que, de plus en plus, les directeurs du Stock Exchange y conquièrent une autorité qui leur pern}et de dire à un de leurs onze cents collègues : « Il faut faire ceci ou quitter Wall Street. » Et peu à peu s'établissent, dans ce tumultueux cœur financier de l'Amérique, des habitudes de calme et de devoir suffisantes pour que le public ait conscience que toutes les garanties lui sont offertes, et que s'il y perd de l'argent, il ne devra accuser que sa légèreté ou l'insuffisance de ses renseignements.
Maintenant, il nous reste à étudier une des formes les plus modernes, les plus savantes et les plus grandioses sous lesquelles se manifeste l'esprit d'initiative de l'Amérique : le trust, — le trust qui se relie étroitement à Wall Street par des liens que je n'ai pas besoin d'expliquer.