‹ Les grandes légendes de FranceChapitre 20 sur 25 · TRIOMPHE DU CHRISTIANISME · texte numérisé non relu

TRIOMPHE DU CHRISTIANISME

Huit siècles s'étaient écoulés depuis la conquête de la Gaule par César. Les légions romaines avaient éclairci à coups de hache les ombres des forêts druidiques où le soleil ne pénétrait jamais. Les derniers représentants de Tin dépendance gauloise, Sacroviret Civilis, étaient morts écrasés. Les druides échappés au massacre s'étaient enfuis au delà de la mer, en Bretagne, et les dieux de Rome avaient remplacé les divinités celtiques. Mais un seul Dieu visible et tout-puissant régna sous lés Romains. Il se nommait César Auguste, empereur et pontife suprême. Sa statue triomphale, au masque dur couronné de lauriers, une tête de Méduse sur la poitrine, dominait toutes les autres, dans les temples, les thermes, les amphithéâtres et les cités de pierre, que voyaient pousser avec effarement les bois chevelus de la Gaule. Ce Dieu s'appelait tour à tour Tibère, Néron, Caligula; mais il signifiait toujours la même chose : anarchie couronnée, déification du pouvoir politique absolu. Comme une autre tête de

Méduse, ce spectre sinistre tuait la vie sociale, la liberté de l'individu, toutes les nobles espérances autour de lui. Puis, les Huns, les Germains étaient venus. Saxons, Burgondes, Hérules, Ostrogoths avaient paru presque des libérateurs après l'étouffante tyrannie du fisc et de la légion romaine. A Toulouse, à Bordeaux, on avait vu des rois goths singer la majesté impériale, et les patriciens, les évoques de la Gaule, les ambassadeurs de Constantinople faire antichambre à leur porte. Enfin, les derniers venus des barbares, les Franks, avaient arrêté le flot des invasions en se fixant dans la Gaule septentrionale. Une nation nouvelle, composée des éléments les plus divers, se cherchait dans le chaos sanglant de la royauté mérovingienne.

Pendant ces huit siècles, le christianisme avait pris possession de la Gaule par des voies opposées à celles du pouvoir absolu. Il changea la face du monde en renouvelant les âmes. Les vrais vainqueurs de Rome ne furent pas ces barbares qui se disputaient les lambeaux de la pourpre impériale, mais ces martyrs chrétiens qui renversaient les statues des dieux et rayonnaient d extase, au milieu des supplices, en bravant César tout-puissant. Devant ces vierges pâles et sublimes, sa statue d'airain tomba en poussière. Le Christ triompha également desbarbares en leur imposant pacifiquement sa loi par la bouche des saints, des moines, des évêques, devant lesquels reculaient Clovis et Frédégonde.

C'est à la sombre et rude époque mérovingienne que remonte la fondation du Mont-Saint-Michel, qui devait prendre une place si haute dans les fastes de la France*

La légende de saint Aubert qui s'y rapporte contient évidemment un fond de vérité. Essayons de dégager le remarquable fait psychique qui lui sert de base des superstitions populaires et des embellissements de la radition cléricale.

Saint Aubert naquit en 660, aux environs d'Avranches, dans la seigneurie des Genêts, non loin du Mons Tumba, d'une des plus illustres familles de la contrée *. Il grandit sous le règne de l'ambitieux Ebroin, maire de Neustrie, le grand niveleur de l'époque mérovingienne. « Homme de naissance infime, disent les chroniques, qui n'aspirait qu'à tuer, à chasser ou à dépouiller de leurs honneurs tous les Franks de haute race, pour leur substituer des gens de basse origine. » Plus d'une fois le jeune Aubert avait accompagné son père à l'un de cas mais ou assemblées en plein air, qui étaient les grandes assises politiques du temps, où les seigneurs franks, en armes, décidaient de la guerre et de la paix, faisaient et défaisaient les rois. Car les Mérovingiens n'étaient plus, à cetteépoque, que des fantômes de rois, des mannequins entre les mains des maires du palais. Mais le respect superstitieux pour cette famille, épuisée par ses débauches et ses crimes, subsistait dans le peuple. La Neustrie et TAustrasie se disputaient avec acharnement ces simulacres de royauté. Le maire usurpateur les faisait élever sur le bouclier aux acclamations des Franks, puis les enfermait dans une ville et régnait à leur place. Presque tous finissaient ou assassinés, ou honteusement

1. Annales du Mont-Saint-Michel, publiées par les Révérends Pères, 1876.

tonsurés, au fond d'un couvent. Ces temps, où l'on n'entendait parler que de guet-apens, de carnages et de supplices, furent aussi ceux des grandes vocations monastiques et religieuses. Dans ce déchaînement de passions furieuses naissent des âmes humbles, uniquement faites de douceur et de pitié. SaintMartin, âgé de quinze ans et soldat en Pannonie, vit passer un pauvre presque nu, auquel personne n'avait fait l'aumône. Alors, partageant son manteau en deux avec son épée, il en donna la moitié au pauvre. La nuit, il vit en rêve Jésus revêtu de cette moitié de manteau, disant aux anges qui l'entouraient : « Martin, qui est encore catéchumène, m'a donné ce manteau. » Cette profonde et intelligente charité pour les humbles fut aussi le sentiment qui domina la vie de saint Aubert. Il distribua une partie de ses biens aux églises pauvres, et, après avoir renoncé au monde, s'engagea dans l'état ecclésiastique. Il fut élu évêque d'Avranches, en 704, par le peuple et le clergé. Par nature, il était disposé à la solitude et à la contemplation.

A cette époque, la forêt de Scissy s'étendait encore, comme aux temps celtiques, jusqu'au Mons Tumba. L'évêque aimait à s'y rendre seul ou suivi de quelques diacres, pour y lire en paix les Pères de l'Eglise ou l'Evangile. Sous les hautes chênaies entremêlées de hêtres, où Ton n'entendait d'habitude que le mugissement des aurochs et le cri de chasse ou de guerre des seigneurs franks, on voyait passer l'évêque d'Avranches dans sa longue dalmatique blanche brodée d'or, le front incliné, sa houlette pastorale sur l'épaule. Quelques clercs le

suivaient en chantant des litanies ; mais, perdu dans ses pensées, il ne les entendait pas. Il traversait la mystérieuse forôt de bouleaux, où les druidesses suspendaient jadis les petites rotes gauloises, en guise de harpes éoliennes, dont le murmure les plongeait dans le sommeil magnétique. Le peuple, fidèle aux anciennes traditions, continuait à vénérer ces arbres sous le nom d'arbres des fées et y suspendait des guirlandes. Puis Aubert gagnait le Mons Tumba, où des disciples de Colomban avaient élevé des chapelles à saint Etienne et à saint Symphorien. Il renvoyait ensuite les diacres qui l'avaient accompagné et demeurait plusieurs jours dans la grotte de l'Aquilon, passant son temps en lectures et prières. L'évoque entremêlait ses exercices religieux de longues méditations sur l'état déplorable des peuples de la Gaule, dont les luttes sanguinaires affligeaient son cœur. Il voyait les débuts effrayants de cette race maudite des Mérovingiens qui s'était jetée avec la soif barbare dans la débauche romaine. Temps lugubres ! La prédiction qu'un moine prêtait à la reine Basine, mère de Glovis, une sage païenne, s'était réalisée. Au règne des lions, des léopards et des licornes avait succédé celui des ours et des loups qui s'entre-déchiraient. Maintenant était venu celui des chiens, des rongeurs et des bêtes glapissantes. D'où viendraient l'intelligence, la force, l'unité, le salut du royaume ? Pendant une série de nuits, il fit le même rêve avec de sinistres variantes. Il voyait une barque tendue de noir, comme un grand cercueil, descendre l'un des fleuves de France. Sur cette barque se trouvait un des rois mérovingiens. Tantôt c'é-

tait un vieillard émacié de débauches, chargé de chaînes et entouré de spectres horribles qui le maltraitaient. Le malheureux poussait des cris en invoquant saint Denis et saint Martin, mais en vain. Quand la barque atteignait l'océan, une tempête effroyable la balayait, ou bien un volcan sortait de la mer pour la dévorer comme une bouche de feu. Tantôt c'était un jeune homme vigoureux, les mains liées sur le dos, que des mercenaires conduisaient au fond d'un cloître pour le tonsurer. Tantôt il voyait couché dans la barque un bel adolescent mort assassiné, enveloppé de sa longue chevelure blonde et royale, sa pâle tête ceinte d'un pâle cercle d'or. Des pêcheurs allaient l'enterrer pieusement sous un tertre. Et chacun de ces rêves signifiait un règne.

Un soir d'automne, saint Aubert avait été plus triste que de coutume. Le ciel était d'un noir d'encre ; l'horizon s'était hérissé d'écume. La houle qui grondait au loin répondait au gémissement de la forêt. Puis une éclaircie s'était faite. Il s'endormit paisiblement. Alors il fit un rêve splendide qui ne ressemblait pas à ses rêves précédents. Il vit un ange, vêtu comme un guerrier brillant et armé d'un casque d'or, descendre sur le rocher. L'ange toucha de son épée le sommet du vieux roc païen, qui s'écroula avec fracas dans la mer. A sa place poussa une haute église pleine de guerriers vêtus de fer, au-dessus desquels un choeur d'anges en prière chantait une céleste et merveilleuse mélodie. Quand l'évêque s'éveilla, il se demanda ce que voulait dire cette vision sans pouvoir la comprendre. Il s'imposa trois jours de jeûne, après lesquels l'archange-guemer lui apparut jlej nou-

veau en rêve. Cette fois-ci, son armure resplendissait de lumière. Sa face luisait comme un soleil et son glaive ressemblait à un éclair fixé dans son poing*. II regardait l'évêque d'une manière significative. — Qui es-tu ? demanda l'évêque. — L'apparition tourna vers lui son épée et Aubert eut peur. Il pencha la tête vers les saintes écritures ouvertes sur ses genoux. Aussitôt un ouragan passa sur le livre et en froissa toutes les feuilles. Il resta ouvert au xn e chapitre de l'Apocalypse. La pointe de 1

l'épée s'arrêta sur un passage, et Aubert lut à la lumière de l'ange : « Alors il y eut un combat dans le ciel, Michel et ses anges combattaient contre le dragon et le dragon combattait contre eux avec ses anges... Alors j'entendis dans le ciel une grande voix qui disait : C'est maintenant qu'est venu le salut et la force, et le règne de notre Dieu et la puissance de son Christ. » — « Je suis Michel, dit l'archange, et je protège ceux qui combattent pour le Christ. Tu m'élèveras un temple ici, pour que les enfants de ce pays m'invoquent et que je vienne à leur aide. » Et il disparut. i

Aubert, timide par nature, n'osa obéir à cette injonction. Pourquoi lui demandait-on cela ? Quel but avait 1 ce temple ? Qu'était-ce après tout que ce Michel ? Peutêtre une tentation du diable, sur ce lieu voué à ses œuvres par d'anciens maléfices. Il se souvenait aussi d'un passage de l'apôtre Jean qui conseille d'éprouver les esprits. Aubert s'enveloppa précipitamment de sa dalmatique et quitta le rocher païen avec l'intention de n'y plus revenir. Il redoubla de jeûnes et d'aumônes. Mais \ une alti&ction plus forte qre toutes ses terreurs le ramena Ft

vers le Mous Tumba. Lorsqu'il revint y dormir, l'archange loi apparut pour la troisième fois. Son visage était sévère. tPourquoi, lui dit-il, confonds-tu les signes du ciel avec ceux de l'enfer, et pourquoi ne m 'obéis-tu pas ? Faut-il que je te laisse un signe de moi ? » Ce disant, l'ange lui enfonça son index dans le front. Aubert sentit une douleur aiguë dans le cerveau et s'éveilla sous une vive commotion en tremblant de tous ses membres. Il s'écria avec une ferme résolution : « Je ferai ce que tu dis. » Aussitôt il sentit un grand calmç, comme si une étoile était entrée dans son âme et répandait une douce splendeur en elle.

C'est à la suite de cette vision, amplifiée et matérialisée par l'histoire ecclésiastique *, que le Mons Tumba fut consacré à jraint Michel (709) et devint le célèbre sanctuaire chrétien. Aubert envoya des chanoines en Italie, au mont Gargano, le seul endroit où saint Michel eût déjà un culte. Lorsque les pèlerins revinrent, au bout d'un an, avec une pierre de l'autel de Gargano, disent les annales du Mont, le sol de la forêt de Scissy, depuis longtemps miné par l'océan, s'était effondré sous une haute marée. Le bois s'était englouti, et le Mons Tumba était devenu une île en grève. Quelques cellules, construites à son sommet, formaient le noyau de la nouvelle cité.

1 . L'histoire du trou que le doigt de saint Michel aurait fait dans le crâne de saint Aubert ; celle du rocher précipité par le pied d'un enfant, ainsi que celle du taureau, empruntée à la légende du Monb- Gargan, sont évidemment des superfétations postérieures. Mais il n'y a pas de raison de douter qu'une vision ait provoqué la fondation du Mont-Saint-Michel, tant d'autres sanctuaires ayant dû leur origine à des phénomènes psychiques du même ordre.

Telle est l'origine du Mont-Saint-Michel. Peu de sanctuaires ont été fondés dans des conditions plus singulières. Saint Michel était destiné à devenir l'ange protecteur, le génie symbolique de la France royale et chevaleresque. Mais au moment où le pacifique évêque d'Avranches dédiait la roche druidique à l'archange belliqueux, la France n'existait pas encore. Il n'y avait qu'une Gaule latine en lutte avec une Gaule germanique. Voyons donc ce que signifie, dans l'histoire religieuse en général, et en particulier dans le symbolisme judéochrétien, cette imposante figure qui se dressa devant l'âme pieuse, mais nullement guerrière, du bon évêque Aubert, au commencement du vn e siècle.

Dans la doctrine des mages persans, qui exerça une si grande influence sur les prophètes d'Israël et dont les traits essentiels se retrouvent dans la Kabbale juive i, il y avait neuf catégories d'archanges ou d'Elohim, représentant les forces hiérarchisées de l'Être éternel dans l'univers. Les Ischim ou âmes glorifiées en formaient la catégorie inférieure. Le voyant de Pathmos, l'auteur de YApccalijpse, où toutaun sens symbolique transcendant, personnifia cette catégorie d'esprits dans Mikaël, chef des armées célestes, qui précipite en enfer et lie le dragon, symbole de la matière inférieure et du mal. Mikaël délivre la Femme, revêtue du soleil, poursuivie par le

i. Dans son beau livre sur la Kabbale (2 e édition, 1889), M. Adolphe Frank affirme et démontre l'existence, chez les juifs, d'une doctrine secrète et d'une tradition orale indépendante de leur tradition écrite, qui s'est conservée jusqu'au moyen âge et fut rédigée alors dans le livre du Zohar et du Sèpher Jetsirah. M. Franck trouve l'origine de cette doctrine dans celle des mages persans.

dragon. Celle-ci, après sa délivrance, se sent pousser des ailes d'aigle et gagne les hauteurs de l'empyrée, image de l'Ame humaine, dont les forces sont centuplées par l'Intuition reconquise i .

Il est intéressant de constater que la figure de l'archange vengeur, qui symbolisait déjà la justice divine, pour les mages de la Perse et de la Chaldée comme pour les prophètes d'Israël, reparaît périodiquement dans le rêve d'obscurs voyants, aux époques qui précèdent de très grandes luttes religieuses. La science contemporaine voit dans de tels faits de simples hallucinations provenant des idées régnantes d'une époque. Les philosophes de l'école d'Alexandrie disaient que les inspirations qui viennent à l'homme du monde spirituel lui arrivent quelquefois sous forma de visions et revêtent ordinairement la figure la plus familière à l'imagination d'une époque. Ainsi, un Grec verra l'Apollon delphien, et un chrétien, dans des circonstances et un état psychique analogues, verra l'archange Michel. Ces inspirations seraient donc de véritables suggestions prophétiques.

Quand le visionnaire de Pathmos vit se dresser devant son esprit lafigure de Mikael, c'était peu avant la grande lutte du christianisme avec Rome. Au iv e siècle, l'évoque de Siponte vit en songe saint Michel, qui lui ordonna de lui construire un sanctuaire au mont Gargano ; c'était peu avant les grandes invasions des barbares, qui devaient à leur tour être vaincus et conquis par le christianisme. Au commencement du vm e siècle, l'évêque

i. Apocalypse, ch. xn.

d'Avranches est troublé par la même apparition, qui lui commande d'élever un sanctuaire au Mons Tumba, ce que le pieux, évoque fait presque malgré lui. Le fait prend sa vraie signification, si Ton considère qu'il eut lieu vingt ans après la bataille de Testri (687), qui marque la défaite de la dynastie mérovingienne et vingt-cinq ans avant la bataille de Poitiers (732), où Karl Martel défit les Sarrasins, bataille qui marque le commencement de la dynastie carolingienne et l'aurore de la France. Plus tard seulement, le sens de la vision et du symbole apparaîtra au grand jour. Le Mont-Saint-Michel deviendra le phare de l'idéal chrétien et chevaleresque. Il luira comme l'étoile mystique de l'âme française, sa lumière éclairera les héros et les destinées supérieures de la nation. Charlemagne et saint Louis lui rendront hommage. Son rayon guidera les croisés jusqu'au Saint- Sépulcre/DanslaguerredeCent ans, le Mont-Saint-Michel sera le boulevard de la France envahie contre l'Angleterre. Du Guesclin y cherchera un appui et un refuge. Enfin, dans les forêts delà Lorraine, à l'ombre du hêtre des fées, l'image de l'archange resplendissant apparue à une bergère voyante réveillera la patrie française par le cœur de Jeanne d'Arc.

Le vieux sanctuaire celtique, le rocher de Bel-Héol, consacré au génie de la France chevaleresque trois cents ans avant que la France ne soit née, n'est-ce pas un phénomène frappant ? Il y a ainsi, dans l'histoire, des anticipations prophétiques qui ressemblent à des manifestations du génie latent des peuples futurs, à des jalons mystérieux de la Providence.

La dernière invasion, celle des Normands, ne fut pas la moins terrible. Charlemagne s'était déjà inquiété de ces rois de mer, « qui ne dormaient jamais sous les poutres enfumées d'un toit et ne vidaient jamais la corne de bière auprès d'un foyer habité ». Il était devenu pensif à la vue de ces pirates du Nord, qui, sur de longs vaisseaux appelés serpents de mer, rasaient les côtes et rôdaient aux embouchures des fleuves. Avec leurs proues élancées, sculptées et peintes en têtes de dragon, avec leurs voiles rouges rayées de noir, ces navires ressemblaient à des bêtes fantastiques, à des monstres terriblement vivants. Admirablement construits, munis de rameurs excellents, « ces chevaux de mer, » — c'est ainsi que les Norvégiens eux-mêmes les nommaient, — montaient légèrement sur les plus grosses vagues et semblaient hennir de joie au fort de la tempête. Vers le milieu du ix c siècle, ces incursions partielles, qui duraient depuis longtemps, prirent le caractère d'une véritable invasion. Un grand nombre de Vikings, ne voulant pas se soumettre à la domination du roi Harald Harfagar, fuyaient la Norvège et cherchaient une patrie nouvelle. Ils s'établissaient aux estuaires des fleuves, dans des camps palissades, et, pénétrant dans l'intérieur des terres sur leurs navires, dévastaient le pays en tous sens. On les voyait venir dans un flamboiement d'épées, chassant devant eux les populations en fuite ; puis ils repartaient avec leur butin, laissant derrière eux la fumée de l'incendie et des spirales de corbeaux tournoyant dans le ciel gris comme des feuilles mortes. Ces hommes du Nord apparaissent comme les derniers représentants de la religion

odinique,qui fut celle dô tous les Germiins et qui devait donner, en Naustrie, son dernier assaut au christianisme et à la France naissante.

La religion d'Odin semble avoir été créée par un Scandinave, qui aurait été initié à la religion de Zoroastre et qui l'aurait appliquée aux mœurs et aux passions d'un peuple barbare, en haine de l'empire romain, et pour préparer ce peuple à une immense invasion. JTous ces Vikings prétendaient descendre du fameux Odin Frighe qui était sorti à une date inconnue, — probablement après la mort de Mithridate, — de la ville d'Asgard située sur le bas Volga, avec le peuple des Ases. Ce roi avait conquis les pays limitrophes de la Baltique, fondé Odensee en Fionie et Siegtuna, la ville de la victoire, en Suède. Cet Odin Frighe, plus tard divinisé par les Scaldes et identifié avec le Dieu suprême, Wôdan, fut évidemment l'organisateur primitif de la religion Scandinave etgermanique. Religion de pirates héroïques, de guerre et de conquête, mettant la divinité de l'homme dans ses instincts les plus farouches, courage sans peur, désir sans limite, liberté sans frein. Religion d'hommes fiers et orgueilleux qui ne voulaient se plier devant rien. Odin ne reçoit dans le Walhall que les guerriers morts sur le champ de bataille. Quand on lui demande pourquoi il attend Erik avec plus d'impatience que les autres guerriers, il répond : « Parce que dans les contrées diverses il a rougi son glaive et brandi son épée sanglante. » Le scalde Œvind fait parler ainsi le Dieu. Le souffle d'audace, l'indépendance fougueuse qui animent cette mythologie lui prêtent une grandeur sauvage. Mais

il lui manque l'élévation morale et tout principe d'universalité. Une telle religion ne peut enfanter que la guerre de tous contre tous. Le roi guerrier et pontife qui l'inventa était un homme de génie. Car il avait compris l'esprit et la destinée de sa race . Mais il semble aussi avoir compris l'insuffisance de son principe par l'idée qu'il se fait de la fin du monde. Dans lareligion deZoroastre, qui servit de modèle à la religion odinique, le bien finit par triompher du mal. Dans celle d'Odin, c'est! e mal qui finit par avoir raison du bien, et l'univers s'effondre dans un effroyable cataclysme, où les dieux même sont engloutis. Sombre prédiction de la Saga qui domine les cris de joie des Vikings, triste lendemain de toutes leurs victoires. En l'an 84i, les bénédictins du Mont-Saint-Michel virent arriver une flottille de Normands. Les pirates abordèrent pour voir si ce rocher pourrait leur servir de retraite. Ils entrèrent en conversation avec les religieux, au moyen d'un interprète saxon qu'ils traînaient avec eux et qui savait à peu près toutes les langues du continent. — Pourquoi habitez-vous ici ? demandèrent les Normands au prieur, il n'y a ici ni troupeaux ni champs à labourer. — Nous servons Notre-Seigneur. — Où est-il ? —

Le prieur leur montra l'image du Christ crucifié, peinte sur une tablette de bois blanc et pendue à leur poitrine par une chaîne d'argent. Les barbares se regardèrent entre eux avec étcmnement. — Mais qui vous protège contre les ennemis ? — Le guerrier invisible auquel ce sanctuaire a été dédié, un ange du très puissant roi du ciel, dirent les religieux. — De tous les hommes que nous avons vus, reprit le chef normand, vous êtes les

plus pauvres et les plus misérables, mais votre dieu est encore plus misérable que vous. Sachez que nous autres nous n'obéissons qu'à nous-mêmes ! Nous allons dévaster ce pays jusqu'à la source des fleuves et tout ce que nous allons conquérir nous appartiendra sans réserve. — Eh bien t dit le prieur, bientôt vous viendrez rendre hommage à ce Dieu et à son ange. — Les pirates se mirent à rire et s'en allèrent en chantant : « Nous avons frappé de répéel Le souffle de la tempête aide nos rameurs; le mugissement du ciel, les coups de la foudre ne nous nuisent pas, l'ouragan est à notre service et nous jette ou nous voulons aller. Nous frapperons de l'épée \ » Et leur chant se perdit dans une clameur tronquée.

Pendant cent ans, les Normands ravagèrent la France. Ils pillèrent bien des abbayes et brûlèrent bien des villes. Repoussés enfin par les Français qui commençaient à se sentir une nation, ils se cantonnèrent en Normandie. Alors, les Normands adoptèrent la langue des vaincus et devinrent les seigneurs du pays. Quand Charles le Simple offrit au duc Rollon sa fille en mariage et la cession du duché de Normandie à condition de rendre hommage au roi de France et de se convertir au christianisme., le Normand n'hésita pas et se fit baptiser en grande pompe à Rouen : ses compagnons l'imitèrent. La plupart d'entre eux étaient restés païens au fond du cœur. Mais, en gens avisés, ils avaient compris qu'ils avaient besoin des hommes d'église pour gouverner le peuple. Dès lors, les Normands épousèrent les femmes du pays, et c'est ce qui acheva leur conversion. Une légende normande représente curieusement ce fait. Des

moines avaient apporté à Gournay le chef de saint Hildevert dans une châsse. Lorsqu'on voulut enlever la châsse de terre, personne ne put la soulever ; elle était devenue lourde comme du plomb. Le peuple s'ameuta. Alors le chef norvégien du lieu, Hauk, fils de Ragnwald, irrité de ce miracle, ordonna qu'on fît avec la tête du saint l'épreuve du feu, selon la mode barbare. Il fit faire un grand feu devant la pierre de justice et s'assit devant avec sa femme et ses guerriers, puis il ordonna à ses hommes de jeter la tête du saint dans le brasier, ce qu'ils firent immédiatement. Mais le chef de saint Hildevert, au lieu de se consumer, s'éleva lentement au-dessus des flammes et alla se poser sur les genoux de la femme du chef norvégien. Celle-ci le prit pieusement entre ses mains et le rendit aux moines, ce que voyant, Hauk se convertit. — Cette légende symbolise, sous une forme naïve, une vérité historique et morale, à savoir que les femmes servirent d'intermédiaire entre la nouvelle religion et les barbares. Le christianisme trouva un écho dans la mansuétude de leur cœur, s'insinua par elles dans ces âmes farouches.

Cent ans avaient donc suffi pour réaliser la prédiction du prieur de Saint-Michel. Le descendant des Vikings, le pirate Roi Ion, fut un de ceux qui aidèrent à élever la basilique du Mont par ses riches dotations, et la grosse cloche de l'abbaye, celle qu'on sonnait en cas d'alarme, prit le nom de cloche Rollon.

ÉPOQUE CHEVALERESQUE, LA LUTTE AVEC L 'ANGLETERRE. DU GUESCLIN — LE CHEVALIER DE LA FRANCE

Valmiki, Homère, Virgile, le Tasse, tous les grands poètes épiques, nous représentent les dieux invisibles combattant au-dessus de leur héros. A cette conception répond, dans la tragédie d'Eschyle et de Sophocle, le chœur qui ressemble souvent à la voix du destin ou à l'œil des dieux fixé sur le drame humain. Dans la pensée de ces grands poètes, qui furent de grands intuitifs et de grands initiés, cette conception est plus qu'un jeu de l'imagination, c'est la représentation poétique d'une vérité spirituelle, qui, pour être occulte et insaisissable, n'en est que plus profonde et plus active. Au-dessus et au fond de toutes les batailles humaines, il y a des idées éternelles, concepts vivant d'une vie propre, véritables puissances morales en lutte. Du triomphe des unes ou des autres dépendent souvent les destinées de l'humanité. Quand l'épée de Saint Michel eut dispersé les corbeaux d'Odin et repoussé le croissant de Mahomet, un nouveau type de l'homme émergea lentement du sombre et sinistre

chaos féodal. Il apparut brillant dans son armure claire, sur son coursier blasonné et fleurdelisé, le pennon droit dans sa main, si haut et si pur qu'il en était presque inaccessible. Ce nouvel idéal était le chevalier.

Le héros antique mourait pour sa cité, le barbare pour son indépendance. Produit des races du Nord fécondées par le christianisme, le chevalier combat pour sa foi, c'est-à-dire pour un idéal humain et universel, pour un but qui dépasse sa vie terrestre et nationale. Qu'il porte les couleurs de sa dame, la devise de son roi ou le signe du Christ sur sa poitrine, toujours il se bat pour des cho ses que la réalité ne représente qu'imparfaitement, lorsqu'elle ne leur donne pas de cruels démentis, Il tombe facilement du sublime dans le ridicule. On peut le trouver chimérique, car il est l'idéaliste en action. Malgré toutes les défaillances, ce type laissera dans la conscience humaine un sillon de lumière.

Si l'idéal chevaleresque et la conscience de la chrétienté sont sortis des croisades, la patrie française est sortie de la g-uerre de Cent ans. Cette conscience avait déjà tressailli dans la chanson de Roland, où le nom de « douce France » vibre avec une émotion particulière quand les preux, revenant d'Espagne, aperçoivent du haut des Pyrénées les rives de l'Adour. M. Gaston Paris a dit justement, à propos de ce poème : « Au-dessus des constructions toutes mécaniques de notre centralisation, l'unité française a une raison d'être durable qui se manifeste avec énergie dans notre poésie héroïque, et qui est fondée sur ce qu'il y a dans l'humanité de plus profond et de plus noble, l'amour, l'honneur et le dévoue-

ment *. » Mais ce fut dans la longue et terrible lutte avec l'Angleterre, que les provinces diverses dont se composait la France se ramassèrent sous les coups de l'étranger. Les peuples ont une âme dont l'instinct de conservation agit comme celui de tous les êtres vivants. Quand la fleur de la chevalerie française fut tombée à Crécy sous les archers anglais, quand le roi Jean, fait prisonnier à Poitiers, fut emmené à Londres, quand l'Angleterre tint Calais et Bordeaux, la Bretagne, la Guyenne, presque toutes les côtes, la France comprit qu'il fallait périr ou extirper le polype qui s'enfonçait dans ses chairs. La résistance commença dans cette Bretagne celtique qui ne voulait pas être française, mais qui voulait encore moins devenir anglaise. Les landes du Maine et de l'Anjou, les forêts de Tllle-et-Vilaine, ces paysages abrupts de Bretagne, semés parmi les rocs de tristes fleurs, virent les premiers partisans qui jurèrent de chasser l'Anglais de France.

Le Mont-Saint-Michel joua un grand rôle dans cette lutte. Devenu forteresse au xni e siècle par la construction de la Merveille il fut, pendant cette guerre interminable, le boulevard de la Normandie. Le roi de France, ayant compris l'importance de ce point stratégique et le prestige qui s'attachait à sa possession, fit du Mont une capitainerie, il devint place de guerre sans cesser d'être couvent, et les vassaux de treize fiefs vinrent le défendre. Les Anglais assiégèrent trois fois le Mont-Saint-Michel et ne purent jamais le prendre. Le dernier de ces sièges,

x. Gaston Paris, la Poésie du moyen âge, 1885.

où Louis d'Estouteville repoussa un formidable assaut des Anglais avec cent dix-neuf chevaliers, est resté célèbre *. Mais plus attirante que tous ces épisodes est la figure de Bertrand Du Guesclin, qui fut capitaine de Pontorson et du Mont-Saint-Michel à la fin du xiv e siècle. Ce personnage n'occupe peut-être pas, dans nos histoires de France, la grande place qui lui revient dans la formation de l'âme et de la patrie françaises. Cette place, il la mérite d'abord parce qu'il offre un des plus beaux types du chevalier, et ensuite parce qu'il fut undes premiers en qui et par qui la France se reconnut et se constitua. Arrêtons-nous donc un instant devant ce fier Breton, qui se dresse au-dessus de ses contemporains comme un menhir au-dessus de petites rocailles.

Il naquit en i320, près de Rennes, au château de Mothe-Broon, l'aîné de quatre fils et de six filles 2 . Sa laideur le fit détester de son père et de sa mère, « de telle façon que souvent en leur cœur ils souhaitaient le voir mort ou noyé ». La privation de caresses produisit chez l'enfant l'obstination, la désobéissance, la révolte. Les valets le traitaient avec mépris et ils avaient pour ses frères et ses sœurs de mortifiantes préférences. Cette injustice flagrante souleva les passions violentes de sa forte nature, car le petit Bertrand avait une âme fière et indomptable. A six ans, mis à l'écart sur une chaise basse, sa mère et ses frères assis autour de la table, il prit un bâton, sauta sur la table et s'écria: « Vous mangez les

i. Dom Hugues, Histoire générale de l'Abbaye, t. II, p. u5. 2. On connaît la vie de Du Guesclin, par Froissart, par la chronique de Cuvelier et par la chronique anonyme.

premiers, je suis obligé d'attendre comme un vilain. Je yeux être à table avec vous; si vous dites un mot, je renverse tout. » Et comme sa mère le menaçait du fouet, il brisa tous les plats. A partir de ce moment, il fut considéré comme un vrai démon dans sa famille. Il ne Tétait pas cependant ; un vrai fond de bonté se cachait sous cette rude écorce. A quelque temps de là, une religieuse vint en visite au château. C'était une juive convertie, très considérée pour son habileté en médecine et en chiromancie. Voyant Bertrand relégué dans un coin, traité de pâtre et de charretier par ses parents, elle lui dit : f Mon enfant, que celui qui a souffert la passion vous bénisse! » Bertrand, croyant qu'elle voulait se moquer delui comme les autres, la menaça de la frapper. Mais la religieuse lui prit la main d'un air compatissant, et, après avoir longuement étudié les lignes de la paume, lui prédit qu'il serait sage et heureux et que personne, dans le royaume de France, ne serait plus considéré. Vaincu par cette sympathie inaccoutumée, l'enfant changea subitement d'attitude. Un domestique passait, tenant un paon rôti sur un plat. Bertrand le prit, le plaça devant la religieuse et, s'excusant d'avoir si mal accueilli ses gentillesses, lui versa du vin clair et se mit à la servir comme un page soumis et gracieux. Attendrie par cette métamorphose, sa mère le traita mieux à partir de ce jour, mais son père continua à le considérer comme un rustre et un porte-malheur.

A dix-sept ans, Du Guesclin était homme fait, musculeux et solidement bâti. Taille moyenne, peau brune, nez camard, yeux gris clair, larges épaules, bras longs

et mains petites. Quand éclata la guerre pour la succession du duché de Bretagne, Du Guesclin prit parti pour Charles de Blois,qui rendait hommage au roi de France, contre Simon deMontfort, qui reconnaissait le roi d'Angleterre. A partir de ce moment, sa vie fut une série ininterrompue d'aventures: sièges de châteaux et de villes, assauts, embuscades, batailles rangées, attaques nocturnes. Il se fît une petite année, et bientôt le cri de : « Guesclin î » fut redouté dans toute la Bretagne .

Cependant le dauphin de France et les états généraux avaient refusé de ratifier le traité désastreux par lequel le roi Jean, prisonnier à Londres, cédait aux Anglais les deux tiers de la France. Là-dessus Edouard III envoya le duc deLancastre envahir de nouveau la Bretagne. Du - Guesclin fut chargé de la défense de Dinan. Un épisode de ce siège peint au vif les mœurs d'alors et le caractère de Du Guesclin. Pendant une suspension d'armes, Olivier, frère cadet de Bertrand, alla prendre le frais hors la ville. Un chevalier anglais de beaucoup de morgue, Thomas Cantorbéry, se jeta sur lui avec quatre écuyers et le fit prisonnier malgré la trêve des deux armées. Aussitôt Du Guesclin monte à cheval et court au camp anglais. Il trouve le duc de Lancastre jouant aux échecs avec le célèbre Jean Chandos, en présence du comte de Montfort, de Robert Knolles, fameux chef des grandes compagnies, et d'autres seigneurs anglais. Le chevalier breton met respectueusement un genou en terre. Le duc le relève et lui offre du vin. Mais Bertrand demande justice. On appelle Thomas, qui froidement jette son gant devant Du Guesclin. Celui-ci le ramasse et dit : « Faux chevalier!

Traître î je vous ferai avouer devant tous les seigneurs ou à honte mourrai.» Le duel eut lieu dans Dinan même sur la place du marché, en présence du duc de Lançastre venu avec escorte et reçu en hôte dans la ville qu'il assiégeait. Penhoet, gouverneur de Dinan, fut le gardien du champ. Du Guesclin parut à cheval, bardé, ganté de fer, bassinet en tête, lance au poing. Sir Robert Knolles, prévoyant que le combat serait terrible, voulut proposer un accommodement pour son ami. Mais Bertrand répondit avec indignation: « J'ai Dieu et la Vierge Marie à témoin que le faux chevalier ne m'échappera, que je ne lui ai montré ma force et maistrie. Ou je le détruirai ou j'y laisserai ma vie, si devant la compagnie ne me veut rendre son épée par la pointe aiguë, en disant : Je me rends à votre commandement. — Il ne le fera mie, répondit vivement sir Robert Knolles. — Certes, dit Bertrand, ce serait grand'folie, car on doit plus redouter vilenie que mort. — Par saint Michel et saint Denis ! à la rescousse f clament les hérauts français. — À la rescousse ! par saint Georges et Lancastreî répondent les Anglais. Les fanfares stridentes éclatent, les deux champions piquent de l'éperon et se rencontrent au milieu de la place. « Par-dessus les écus, les lances sont froissées et le feu est sailli; mais ni l'un ni Fautre ne clina. » Ils se passent dans la course et, revenant sur eux, ils tirent leurs épées. Las de frapper sur Pécu et la chemise de fer, les voilà qui se prennent corps à corps et ne se lâchent plus. Sous eux les chevaux écumants hennissent et se cabrent, sans pouvoir les séparer ni lancer hors de leurs arçons. Les chevaliers-centaures vont s'étouffer.

Enfin, l'Anglais laisse choir son épée. Aussitôt Du Guesclin saute à bas du cheval et jette l'arme de l'adversaire hors du champ. Ce que voyant, l'Anglais s'élance ventre à terre sur le piéton pour le renverser. Bertrand esquive la charge, pique le cheval qui se cabre; le cavalier trébuche et roule par terre. Alors Bertrand fond sur lui « comme lion crête » et l'aveugle de coups. Knolles s'interpose: «Vous en avez fait assez pour l'honneur. Je vous requiers que vous vouliez bailler votre champion au duc. Bon gré vous en aura. — Je l'octroie, dit Bertrand, tout à votre désir. » Et s 'agenouillant devant le duc de Lancastre: « Noble duc, ne me veuillez haïr ni blâmer ; ne fut pour votre amour, il eût été occis. — Il ne mérite guère mieux, reprit le duc, et de tant qu'en avez fait on vous doit bien priser. Votre frère Olivier aurez hors de prison. » Ce combat acharné et chevaleresque de Du Guesclin pour son frère est l'image de sa destinée. C'est ainsi qu'il lutta toute sa vie pour arracher la France à l'étreinte de l'Angleterre.

Tiphaine Raveneljeune fille noble, âgée de vingt-quatre ans, et qu'on appelait ce la belle de Dinan », prédit cette victoire à Du Guesclin. « Elle avait, dit le chroniqueur, du sens d'astronomie et de philosophie, était bien écolée, et c'était la plus sage et la mieux doctrinée du pays. » Du Guesclin/ qui n'était ni sentimental ni superstitieux, se moqua de la prédiction. « Va, fol, dit-il à son écuyer, qui en femme se fie n'est mie sage. » Cependant plus tard, entre deux guerres, il se souvint de Tiphaine et l'épousa. Elle vint habiter avec lui la capitainerie de Pontorson. Pour la mettre à l'abri des coups de main,

Du Guesclin lui fit construire une maison de retraite sur le Mont-Saint-Michel. C'est là que la tradition a conservé sa pensive et chaste figure. Elle l'imagine dans une de ces robes blanches à traîne qui dessinent le corps svelte, coiffée du long hennin breton. Elle la voit sur la terrasse de sa demeure, en face de la baie silencieuse, étudiant les astres, sous la splendeur tranquille des longues nuits étoilées dont le calme n'était rompu que par le cri des sentinelles ou par la psalmodie des bénédictins. Elle la voit encore dans sa tourelle ronde, entourée de cartes célestes, traçant de grands cercles sur des feuilles de vélin et y disposant les signes du zodiaque avec les planètes pour trouver l'horoscope de son mari, pendant qu'il guerroyait en Espagne ou en Navarre. Peut-être la méditative figure de l'épouse fidèle,seul point fixe dans la tourmente "' de sa vie batailleuse, lui apparaissait-elle quelquefois dans ses rêves de la tente, sous l'apparence d'une vierge sage, une lampe d'argent en forme de colombe à la main. Son regard clair et doux sondait le lointain, et de la lampe partait un mince rayon qui allait illuminer, à une distance incommensurable, le grand portail d'une cathédrale, sur laquelle le guerrier dijà grisonnant et couvert de blessures lisait avec un frisson de triomphe le mot de : France ! Peut-être aussi Tiphaine cultiva-t-elle en son mari ce sentiment de protection vis-à-vis des faibles qui lui était inné malgré larudesse de son naturel belliqueux. Ce sentiment s'affirma dans une circonstance mémorable. Le roi de France, Charles V, confia à Du Guesclin une difficile besogne, celle de débarrasser la France des grandes compagnies da soldats mercenaires qui suçaient

le pays jusqu'à la moelle et que commandait le terrible condottiere anglais Hugh Caverley. Du Guesclin mène l'entreprise en habile diplomate, en chef expérimenté. Il va trouver le grand condottiere entouré de ses acolytes, et les allume si bien à ses discours qu'il les entraîne, sous son commandement, en Espagne, contre Pierre le Cruel et les Anglais.

Cependant le pape Urbain V, qui résidait à Avignon, ayant appris l'approche des grandes compagnies, eut peur et leur envoya un de ses cardinaux. « Le cardinal, qui mieux eût aimé aller chanter sa messe, dit à son chapelain : Dolent suis qu'on m'ait mis en cette besogne, car on m'envoie vers une gent enragée, qui conscience n'ont. Plût à Dieu que le pape y fût en sa jolie chape î » Les soudards s'inclinèrent bénignement devant le cardinal, « encore, dit le chroniqueur, qu'il y en eût assez qui voulussent plutôt rober son vêtement ». Bertrand réclama pour les grandes compagnies, dont il avait pris le commandement, l'absolution et 200.000 besans d'or, « Nous les faisons honnêtes malgré eux. Dites au pape ce fait, car nous ne les pourrions emmener autrement. » Pour lever la grosse somme, un des cardinaux proposa d'y faire contribuer tous les habitants d'Avignon, chacun selon ses moyens, « par quoi le trésor de Dieu ne fut point amoindri ». La proposition fut immédiatement adoptée par le conclave. Quand Du Guesclin apprit cela, il se fâcha grandement et se mit à discourir du clergé en termes peu révérencieux, disant qu'il voyait des chrétiens pleins de convoitise et de mauvaise foi ; que la vanité, l'avarice, l'orgueil et la cruauté étaient dans

l'Église ; que ceux qui devraient donner leur bien pour la cause de Dieu étaient ceux qui prennent partout, tenant leurs coffres le mieux fermés et ne donnant jamais rien du leur. « Par la foi que je dois en la Sainte-Trinité, dit-il, je ne prendrai un denier de ce que pauvre gent a payé. » Quand le prévôt apporta la somme, le Breton la renvoya, ordonnant qu'elle fût rendue au peuple. Il exigea qu'elle sortît du trésor du pape. « Et dites-lui encore qu'il ne soit reculé; car si le savais et que je fusse outremer, je retournerais et le pape n'en serait mie content î » w Gràce à cette ferme attitude, Du Guesclin obtint ce qu'il voulait. On voit par là à quel point il prit au sérieux son rôle de chevalier. La chanson populaire de Bretagne l'appelle «Je droit seigneur » et lui fait dire cette belleparole : « Celui que Dieu protège doit protéger les autres. » Lui-même, dans ses grandes indignations, ne cessait d'appeler Dieu « le droiturier ». Droiturier et justicier, il le fut dans la force du terme. En ce triste xiv e siècle, en ce temps de désolation et d'exactions qui justifia les jaqueries, au milieu des horreurs de la guerre de Gent ans et du découragement universel, Du Guesclin ressemble au chevalier d'Albert Durer. Il s'avance au pas, sur un destrier aussi pensif et aussi intrépide que son maître. Sur son chemin, entre les racines convulsées d'une forêt morte, surgissent deux figures macabres : un squelette et un être bestial à tête de bouc. C'est la mort et le diable qui le guettent au passage. Mais il ne les voit pas. Serré dans sa carapace de fer, la lance haute, les rênes en main, la tête légèrement inclinée,impassible, il poursuit son but lointain.

Charles le Sage le fit connétable de France. Du Guesclin n'accepta qu'à contre-cœur la lourde charge dont il sentait tout le poids. Avant de mourir, Du Guesclin devait connaître l'épreuve suprême d'être méconnu par celui pour lequel il combattait, et celle, plus amère encore, de douter de son œuvre. Lentement, infatigablement, suivant et harcelant l'armée anglaise avec une persévérance de Fabius Gunctator, il avait reconquis la Saintonge, le Rouergue, le Périgord, le Limousin. Mais, pour achever sa victoire, Charles le Sage voulut joindre à sa couronne le riche fleuron de la Bretagne. Celle-ci, toujours indépendante, aussi rebelle au joug des Valois qu'à celui des Plantagenets, sentit bondir en elle tout son vieux sang celtique et se leva comme un seul homme contre le roi de France. Du Guesclin, envoyé pour soumettre son propre pays avec une petite armée, fut renié, abandonné par tous les siens. Pour la première fois, il hésita et fut envahi par une crainte superstitieuse. Pouvait-il, avec une faible troupe, briser la volonté d'une héroïque province, braver sa terre natale ? Le dur Breton s'arrêta devant le granit de la vieille Bretagne et fit demander des secours au roi. Aussitôt ses ennemis le calomnièrent, l'accusèrent de trahison, et Charles le Sage eut la faiblesse de prêter l'oreille à ces insinuations. En l'apprenant, Du Guesclin sentit toute l'amertume de cette injustice; il en éprouva la plus grande douleur de sa vie. Immédiatement, il renvoya au roi son épée de connétable. Charles le Sage, comprenant son erreur, la lui fit rapporter par Charles de Blois. Mais le vieux guerrier n'en était pas moins blessé au cœur, dans son sentiment le plus pro-

fond, celui de féal chevalier, dans la foi même de sa vie, sa foi au roi de France. Tristement il s'en alla guerroyer dans la Lozère. Au siège de Châteauneuf, il fut pris d'une fièvre mortelle qui devait remporter.

La dernière scène de cette vie est empreinte d'une grandeur austère et significative. Se sentant près de la mort, le connétable se fit revêtir de son armure et se coucha sur son lit de camp. Par la fente de la tente entrouverte, on apercevait des soldats inquiets, la tête nue, — puis des catapultes, des tours en bois, des machines de siège, au loin les murs de Châteauneuf. La garnison avait offert de capituler si, à un jour donné, elle n'était secourue par le roi d'Angleterre. On était à la veille de ce jour, et le grand connétable expirait, son œil mourant et toujours redoutable fixé sur la citadelle ennemie. Il remit son épée au maréchal de Sancerre, en le priant de la rendre au roi, « qu'il n'avait jamais trahi ». Puis il embrassa ses compagnons d'armes en les priant de toujours respecter « les femmes, les enfants et le pauvre peuple ». Il mourut peu après. Le gouverneur de la ville avait juré de ne se rendre qu'à Du Guesclin ; mais tel était le prestige du connétable, qu'en apprenant sa mort, le gouverneur vint déposer les clés de la ville devant celui qui avait été le premier et le plus loyal chevalier de la France, devant celui qui, prisonnier du prince de Galles, avait pu dire : « Si le roi Charles ne peut m'aider, j'ose me vanter qu'il n'est fileuse en France qui ne veuille gagner ma rançon en filant. »

Mais qui dira les dernières images, les suprêmes pensées qui passèrent devant l'esprit du guerrier blessé

dans son honneur? Gomme un paladin de Charlemagne, il s'était battu toute sa vie pour « douce France » et pour le roi en qui elle s'incarnait. Or ce roi avait douté de lui, et cette France ressemblait toujours à une veuve assise au milieu des ruines fumantes de son sol déchiqueté et des cadavres amoncelés de ses enfants. Qu'allait-elle devenir et à quoi bon tant de sang* versé ? Ah ! si son regard avait pu percer l'avenir ; si, dans une de ces visions par lesquelles les mourants pénètrent quelquefois le mystère des destinées, il avait pu déchirer les sombres voiles qui l'enveloppaient, — une apparition étrange, lumineuse, signe des temps nouveaux, l'eût consolé. Il aurait vu une simple bergère, conduite par les voix qu'elle entendait dans la forêt, sortir de ses bois; il aurait vu la douce fille, dont la belle âme rayonnait sur son franc visage, se pencher sur lui, et saisir dans ses mains de vierge cette épée de connétable qu'il ne quittait qu'à regTet. Il eût pleuré de joie et d'admiration en voyant l'humble paysanne presser longuement cette épée sur son cœur, comme pour y faire passer son âme, et puis la brandir avec une telle force et une telle foi que de son éclair naquit la France, la vraie France, celle qui commençait à palpiter mystérieusement dans les cœurs attentifs et généreux î

Oui, Du Guesclin fut le précurseur de Jeanne d'Arc. L'âme française, encore liée à la féodalité, mais déjà puissante et hardie, s'ébauche dans « le droit chevalier ». Elle jaillit libre, spontanée, impétueuse dans la bonne Jeanne, qui, par la pureté de son cœur, fut la grande voyante de la patrie et qui nous apparaît, par son beau courage, l'ange armé de la France.

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