LE GÉNIE DE LA FRANCE ET SON SYMBOLE
Je viens de donner un aperçu du rôle du Mont-Saint- Michel dans l'histoire de France, du vin* au xv e siècle, époque qui est pour l'âme française la période de formation héroïque et créatrice. Son rôle actif finit avec l'affranchissement de la France par Jeanne d'Arc. La royauté bourgeoise, politique et prosaïque, tracassière et financière, de Louis XI met fin à l'époque chevaleresque. Les temps modernes commencent. Du même coup, le vieux sanctuaire normand cesse d'être un centre inspirateur. Gomme si son idéale mission était terminée, la figure de l'archange ne passe plus dans les songes des moines et des guerriers, des voyantes et des bergères. Le roi peureux, hypocrite et vindicatif, va bien faire des pèlerinages à l'abbaye et fonder l'ordre des chevaliers de Saint-Michel, il ne peut que lui jeter un mauvais sort. L'ordre sera stérile, le sanctuaire ira dépérissant, profané par d'indignes destinations. Louis XIV, le grand roi, s'en désintéressera au point d'en faire une prison. Il y fera enfermer le gazetier Dubourg, qui l'avait insulté, et le malheureux y mourra de froid et de
faim, rongé parles rats. L'exemple était donné. La Convention fit du Mont-Saint-Michel une prison d'Etat. Napoléon la transforma en maison de correction, la Restauration en prison centrale. Parmi les illustres prisonniers politiques qui ont traîné là leurs amertumes, leurs rébellions et leurs rêves de rénovation ou de bouleversement, il faut citer Barbes et Blanqui ; Barbes, cœur héroïque faussé par un esprit étroit, qui mit une âme chevaleresque au service de l'émeute et fut le Dom Quichotte de la démocratie ; Blanqui, esprit remarquable, perverti par une âme mauvaise, qui médita sans y réussir d'être le Robespierre d'un socialisme darwiniste, Blanqui l'anarchiste enragé, dont la philosophie sociale se fondait sur cette maxime : a Homo homini lupus, la seule fraternité est d'empêcher de tuer son frère. » De 1793 a i863, plus de quatorze mille détenus passèrent par les prisons du Mont-Saint-Michel. Quoi d'étonnant si l'abbaye morose, si la basilique déserte, si la morne salle des chevaliers ont gardé de tant de tristesses une atmosphère oppressante, comme la marque d'une déchéance et d'une malédiction î Le Mont-Saint-Michel n'est plus aujourd'hui qu'un monument historique dont la grandeur et l'incomparable originalité évoquent puissamment les anciennes gloires nationales, et où le génie muet de la France chevaleresque a l'air de pleurer un passé à jamais enseveli.
Est-il vraiment enseveli, ce passé ? Est-il mort, ce génie ? Ou dort-il seulement dans l'âme française comme ces souvenirs effacés que certaines secousses ravivent dans nos mémoires? — Le tempérament particulier
des Gaulois, qui revit dans les Français, est de rompre quelquefois avec leur passé, pour s'élancer à de nouvelles conquêtes. Si Ton embrasse d'un seul coup d'oeil l'histoire de France depuis ses origines gauloises jusqu'à nos jours, on sera frappé de ce fait. Des nations voisines, comme l'Italie, l'Allemagne et l'Angleterre, ont eu un développement plus lent, mais plus égal et plus continu. Chez elles, chaque siècle a pu léguer au suivant sa tradition presque intacte. Chez nous, tout marche par soubresauts. Quatre fois le passé a été submerg'é, la tradition interrompue. La conquête romaine a d'abord déraciné, jeté au vent nos vieilles traditions celtiques. L'invasion germanique a ensuite recouvert la Gaule latine. Avec la renaissance du xvi e siècle, cette Gaule latine et grecque ressuscite. Alors les hommes d'élite ont une première, une éblouissante vision de l'art et de la beauté antiques, ainsi que de la science intégrale, destinée à élargir jusqu'à l'infini la conception de l'univers. Le moyen âge est oublié comme un mauvais rêve. Avec la révolution, c'est le vieux génie de la race celtique qui se réveille en un formidable branle-bas. Elle éclate comme un cyclone de l'Atlantique, balayant sur son chemin le vieux passé monarchique et féodal. Cette tempête terrible a détruit bien des choses ; mais que d'injustices réparées, que de rayons fulgurants, que de voies sacrées hardiment ouvertes à l'esprit humain !
Emportée par sa propre audace autant que par le mouvement universel, la France du xixe siècle a suivi tous les courants nouveaux. Le symbole qui la représente n'est plus la bannière blanche à fleurs de lis d'or, mais le
navire qui sert d'emblème à sa capitale, ce vaisseau lancé à pleines voiles sur une mer agitée, avec la devise: Fluctuât nec mergitur. Gomme le vaisseau des Argonautes, celui de Lutèce, armé des sciences et des arts , en qui la France se contemple elle-même, a oublié son point de départ dans l'aventureuse recherche de la terre inconnue, dont il attend la révélation des secrets magiques et divins. Qu'il n'oublie pas cepandant son origine, ni les mers traversées. Selon la profonde parole druidique , toute âme a son génie primitif qu'elle doit retrouver dans le labeur des vies. Il en est demômede l'âme des nations. Chacune d elles a sa mission spéciale et ne peut l'accomplir qu'en restant fidèle à son génie propre. Le moment est venu pour la France, initiée à sa propre histoire et à celle des autres peuples, de se ressaisir elle-même dans son passé le plus vivant, j'entends dans toutes les manifestations primordiales et originales des races et des époques créatrices qui composent son unité. En faisant cette synthèse, elle constituera la plénitude de son idial et de sa mission.
« L'Angleterre, a dit Michelet, est un empire, l'Allemagne une race, la France est une personne. » Fi ère et noble parole ! Si chaque peuple a une âme et une mission, celle de la France, en effet, est plus hardiment accentuée, plus clairement définie. La sympathie celtique, jointe à la clarté latine et à la liberté franque, est devenue, par la conscience française, le sentiment humain dans toute sa largeur et le besoin de l'universalité intellectuelle. D'autres peuples ont été plus conséquents, plus habiles et plus égoïstes. Dans ses plus irrésistibles élans,
croisades, guerre d'Amérique, états généraux de 89, la France a eu le beau don de s'oublier en pensant au monde entier. Elle n'est vraiment elle-même que lorsqu'elle combat pour les autres. Voilà pourquoi elle ne saurait oublier l'archange saint Michel qui se dresse à son berceau, tenant d'une main l'épée flamboyante, de l'autre la balance de justice. Car ce génie ne cesse de lui conseiller d'être l'ami du faible, le champion de l'opprimé, le chevalier de l'humanité.
ET LE GÉNIE CELTIQUE
Trois choses sont primitivement contemporaines : l'Homme, la Liberté et la Lumière.
(Triade Bardique.)
Trois choses insaisissables : le Livre, la Harpe et l'Épée.
(Code d'Hoel, roi de la Bretagne française.)
ET LE GÉNIE CELTIQUE
La Bretagne est de toutes nos provinces celle qui offre encore de nos jours la race la plus pure, les plus vieilles traditions, la physionomie la plus originale. Si la Provence est le pôle latin de la France, la Bretagne en est le pôle celtique. L'une lui a transmis le courant classique de la Grèce et de Rome ; l'autre lui a renvoyé le courant mystérieux, mais non moins puissant, qui jaillit de sa source primitive avec le reflux des races sœurs du nord-ouest de l'Europe. La Provence se souvient d'avoir été le royaume d'Arles, le pays de la langue d'oc et des troubadours contre les barbares du Nord. La Bretagne oublie moins encore qu'elle aétél'Armorique, le royaume de Breiz-Izel contre ces mêmes Franks, et qu'un de ses rois, Noménoé, poursuivit un empereur carolingien jusque sous les murs de Paris. Celtes, Latins et Franks, trois races, trois génies, trois mondes, si opposés qu'ils paraissent irréconciliables. Et pourtant le génie français n'est-il pas justement le résultat de leur harmonie ou de leur équilibre instable ? A toutes les époques de notre histoire, on les voit se battre, se mêler et s'unir sans
jamais se confondre totalement. S'il me fallait caractériser d'un aperçu sommaire latrinité v ivante qui constitue cet être moral qu'on appelle la nation française ,je dirais que le génie frank, par la monarchie et la féodalité, en constitua l'ossature et le corps solide; le génie latin , qui nous a si fortement imprimé son sceau et sa forme par la conquête romaine, par l'Église et par l'Université, y joue le rôle de/ 'intellect. Quant au génie celtique, c'est à la fois le sang qui coule dans ses veines, l'âme profonde qui agite son corps et sa conscience seconde, secrète inspiratrice de son intellect. C'est du tempérament et de l'âme celtiques de la France que viennent ses mouvements incalculables, ses soubresauts les plus terribles comme ses plus sublimes inspirations. Mais, de même que la race celtique primitive eut deux branches essentielles dont les rejetons se retrouvent çà et là, les Gaëls et les Kymris, de même le génie celtique se montre à nous sous deux faces. L'une joviale et railleuse, celle qu'a vue César et qu'il définit par ces mots: « Les Gaulois sont changeants et amants des choses nouvelles. » C'est l'esprit gaulois proprement dit, léger, pénétrant et vif comme l'air, un peu grivois et moqueur, facilement superficiel. L'autre face est le génie kymrique, grave jusqu'à la lourdeur, sérieux jusqu'à la tristesse, tenace jusqu'à l'obstination, mais profond et passionné, gardant au fond de son cœur des trésors de fidélité et d'enthousiasme, souvent excessif et violent, mais doué de hautes facultés poétiques, d'un véritable don d'intuition etde prophétie. C'est ce côté de la nature celtique qui prédomine en Irlande, dans le pays de Galles
et dans notre Armorique. On dirait que l'élite de la race s'est réfugiée dans ces pays sauvages, pour s'y défendre derrière ses forêts, ses montagnes et ses récifs et y veiller sur l'arche sainte des souvenirs contre des conquérants destructeurs. L'Angleterre saxonne et normande n'a pu s'assimiler l'Irlande celtique. La France gauloise etlatine a fini par s'attacher la Bretagne et même par l'aimer. L'importance de cette province est donc capitale dans notre histoire. Elle représente pour nous le réservoir du génie celtique. Génie de résistance indomptable, d'exploration hardie. Noménoé, Du Guesclin, Duguay-Trouin, Lanoue, La Tour d'Auvergne, Moreau l'incarnent. C'est de Bretagne aussi que la France a reçu plus d'une fois les mots d'ordre de son orientation philosophique, religieuse ou poétique. Abailard, Descartes, Chateaubriand, Lamennais furent des Bretons. Mais ce n'est que dans notre siècle qu'on a compris le rôle le plus intime de la Bretagne dans notre histoire. En assistant à la résurrection de la poésie celtique, la France a en quelque sorte reconnu son âme ancienne, qui remontait pleine de rêve et d'infini d'un passé perdu. Elle s'est étonnée d'abord devant cette apparition étrange, aux yeux d'outremer, à la voix tour à tour rude et tendre, enflée de grandes colères ou frémissante de mélancolie suave, comme la harpe d'Ossian, comme le vieil Atlantique d'où elle venait. « Qui es-tu ? — Jadis j'étais en toi, j'étais la meilleure partie de toi-même, mais tu m'as chassée, répond la pâle prophétesse. — En vérité? je ne m'en souviens plus, dit l'autre, mais tu remues dans mon cœur des fibres inconnues et tu me fais revoir un monde
oublié. Allons, parle, chante encore ! Peut-être m'apprendras-tu quelque secret de ma propre destinée... » Ainsi la France, se souvenant qu'elle fut la Gaule, s'est habituée à écouter la voix delà Bretagne et celle du vieux monde celtique.
Il y a une trentaine d'années, M. Ernest Renan résumait les belles publications de M. de la Villemarqué et de lady Charlotte Guest. Dans cet article, resté célèbre, sur la poésie des races celtiques, il définissait de sa plume d'or le génie de sa race 4 . Négligeant peutêtre un peu trop son côté mâle et ne s'attachantqu'à son côté féminin, il en distillait la fleur pour l'enfermer dans un flacon ciselé. Ce beau travail, qui fut pour nombre de personnes une révélation, n'est pas à refaire. Le but que je me propose est différent. Un voyage rapide à travers la Ba^se-Bretagne a évoqué devant moi quelques-unes des grandes légendes où le génie celtique a trouvé sa plus forte expression. Plusieurs sont demeurées à l'état fruste dans la tradition populaire ; d'autres ont été détournées de leur sens primitif par les trouvères normands ou français et par les gens d'église. Beaucoup de grands personnages communs à la tradition galloise, cambrienne et bretonne , comme par exemple Merlin l'Enchanteur, ont eu dans la poésie du moyen âge le même sort que cet illustre magicien. La fée Viviane, voulant le garder pour elle, l'entoura neuf fois d'une guirlande de fleurs en prononçant une formule magique qu'elle lui avait dérobée. Il s'endormit
i . Cet article, publié dans la Revue des Deux-Mondes, fait partie des Essais de morale et de critique.
d'un profond sommeil et ne se réveilla plus. Mais lorsqu'on touche le sol breton, les âges lointains et leurs créations revivent d'une singulière intensité, avec leur couleur sauvage ou mystique, et parfois leur sens profond, éternel, legs prophétique qu'ils ont fait aux âges futurs. Ajoutons que la poésie populaire, encore vivante en Basse-Bretagne, a été recueillie avec une scrupuleuse et pieuse exactitude par M. Luzel dans ses Gwerziou et ses Soniou. Ce sont comme les derniers soupirs de l'âme celtique qui se raconte elle-même dans son rêve *.
Dans cette courte promenade à travers la Bretagne d'aujourd'hui, j'essaierai donc d'esquisser une histoire du génie celtique en ses périodes vitales, et de pénétrer dans son arcane à travers ses grandes légendes.
i. Soniou Breiz-Izel, chansons populaires de la Basse- Bretagne recueillies et traduites par M. Luzel. — Ce beau recueil est précédé d'une introduction de M. Le Braz, qui, poète lui-même et grand folkloriste, a su donner un tableau vivant et complet de la poésie populaire dans la Bretagne celtique d'aujourd'hui.
LE MORBIHAN. LES CELTES D'AVANT l'hISTOIRE.