LA TOUTE-PUISSANCE DE DIEU
La volonté de Dieu est-elle toujours obéie? Nous avons besoin de le savoir aussi, pour bien juger de la providence. Mais comment en douter, si Dieu est l'Etre premier, et par là, au titre de volonté, la suprême loi des choses? On ne pourrait échapper à la volonté de Dieu qu'en échappant à l'être, dont il est cause universelle. La première volonté, d'où procèdent toutes les séries causales, ne peut être contrariée par aucune, et l’on sait bien que si rien ne l'entrave, une cause atteint toujours son effet. Pour Dieu, les empêchements autant que les concours font partie d'un même ordre, et de cet ordre c'est Lui qui est le chef.
Il suit de là que Dieu est tout-puissant, et cette conclusion dépasse même de beaucoup, en ampleur, la précédente; car l'obéissance de toutes choses à Dieu se mesure à l'être de ces choses, et la toute-puissance s'étend à tout l'être, réel où possible. Dieu peut rigoureusement tout, si le tout dont on parle est réellement quelque chose, s'il n'est pas étranger à l'être. Et c'est-à-dire que Dieu peut tout ce qui n'implique pas contradiction,
Quelques penseurs ont voulu pousser au delà, et prêter à Dieu le pouvoir de l'impossible, comme si c'était être puissant que de pouvoir ce qui n’est point. Dans son opuscule sur l'Eternité du Monde, saint Thomas parle avec ménage. ment de cette opinion, où il voit une piété, sans doute à cause d'autorités respectables: mais il l’écarte résolument, comme une sorte de non-sens, et il conclut avec son maître Albert
le Grand que « quiconque parle de réaliser le contradictoire n'invoque pas la puissance, mais l’imfuissance». C'est que si la puissance de l'Etre premier est égale à l'être, si elle est adéquate à la Pensée de la Pensée qui ne se définit point, elle ne peut toutefois échapper à l'être, ce qui serait s'échapper à elle-même; elle ne peut sortir des limites de la pensée, qui suppose conciliation de ses éléments et idéale synthèse. C'est pour cela qu'elle a pour borne la contradiction: mais à la vérité cela n'est pas une borne, parce que cela est hors du champ où la borne prétendue devrait se poser, et qu'il n’en est point d'autre.
Quel caractère attribuer à cette puissance de Dieu? Seraitelle arbitraire? Est-elle fidèle et juste? En un sens rigoureux,
l'idée de justice implique l’idée d'une dette, et Dieu ne doit.
rien à rien ni à personne, puisqu'il donne tout, et que le droit est évidemment fondé sur l'être. Mais précisément parce qu'il y a un droit des choses, Dieu,en posant les choses, pose aussi leur droit; le posant, il y obéit comme à un ordre qui ne lui est pas imposé du dehors, mais qui est un caractère de son œuvre. Ainsi il paie la dette universelle, donnant à chaque créature ce qui convient à ce qu'elle est, à ce qu'elle fait, à son caractère propre et à sa valeur.
En outre, la toute-puissante volonte de Dieu est aimante et muséricordieuse ; aimante selon qu elle communique des biens; miséricordieuse parce qu’elle écarte des maux, dans les bornes de sa justice.