CHAPITRE Ii
À. L'objet de la connaissance humaine. — La réflexion sur la connaissance même peut éclairer la question de l'être et de ses causes. — B. Nature de la connaissance. — Conséquences. — Idéalisme tempéré de la doctrine
thomiste, s’opposant à l'idéalisme pur et au matérialisme, — C. Conclusions particulières donnant le plan du thomisme entier.
À. L'objet de la connaissance humaine.
chaos. Les choses sont un chaos pour nous, bien qu’un
ordre admirable y règne en surface et y semble régner encore plus dans les profondeurs. L'ordre ainsi constaté ou supposé nous échappe en trop de points pour satisfaire à l'intelligence; 1l nous échappe en ce qu'il a d'intime plus encore qu'en ses grands aspects, et à mesure que nous observons, nous nous enfonçons davantage dans le mystère. Pourtant, l'appétit de savoir subsiste; en dépit de certaines apparences tenant à notre constitution première, qui est un nous avant nous, cet instinct est de tous le plus insatiable. Nous voudrions savoir jusqu’à épuisement. Notre idéal, comme celui de Mallarmé, serait de faire du « Livre », expression de notre science, «l'hymne des relations entre tout ». Nous envions lt esprit sphérique » d’Amiel, qui voit tout et sait tout, parce qu'il enveloppe tout. Notre effort, plus modeste apparemment, en réalité identique, et pour cette raison
I A philosophie en face du réel est une pensée en face d'un
toujours partiellement déçu, est de ramener le monde à son unité parfaite, de le saisir pourtant en toutes ses valeurs et en toutes ses nuances de beauté, et de le relier à son Dieu.
Tel est l’objet de la science,
Cet objet ira se précisant et se subdivisant à mesure que s’épanouit l'être même; 1] prendra bien des formes : en dépit de ces métamorphoses, les inquiétudes de l'esprit se ramèneront toujours aux questions suivantes :
De quelle étoffe toutes choses sont-elles faites? Cette étoffe est-elle la même partout, ou le réel est-il composé de pièces disparates? À quels principes d'organisation obéit la nature?
Quelles idées et quelle idée foncière s’y font jour? D'où vient l’action qui se dépense là et quelles en sont les formes? Une machinerie merveilleuse n’explique-t-elle pas ce décor? Et pour finir, dans quel dessein tout cela fonctionne-t-il, et quel travail peut bien se faire dans chaque cas et dans leur ensemble?
Ces diverses interrogations posent le problème des causes, et elles le posent sous ses quatre aspects possibles, comme si l’on demandait d'une statue : de quoi est-elle faite, que représente-t-elle, qui l'a taillée, et quelle en est la destination? Le secret du monde est dans la réponse. Etudier la substance, analyser la trame, se rendre compte des procédés de fabrication et du fabricateur, et en savoir la fin, n'est-ce pas tout?
Il y a pourtant autre chose encore, et répondre à une nouvelle question serait peut-être tout éclaircir. Comment se fait-1l que nous interrogions, si ce n’est parce que déjà nous avons pris une certaine connaissance des choses? Or n’y aurait-1l pas une corrélation entre la nature même des choses et la connaissance que nous en avons? On soupçonne que le moyen de la découverte coïncide ici avec la découverte ellemême, et on le soupçonne, parce que la connaissance est un cas d’appropriation, d'adaptation, et que toute adaptation est réciproque.
Nous regardons le monde; mais qu'est-ce que regarder? Nous le pensons : qu'est-ce que penser ? Et puis, qu'est-ce
que nous? Quelle est cette réalité qui voit et qui pense, précisément en tant qu’elle voit, en tant qu’elle pense? Quel rapport y a-t-il entre le connaissant et le connu dans l'acte même de connaitre et, auparavant, dans Ja capacité de connaître et d'être connu?
Voilà un vieux problème. Ce fut le point de départ de Platon. Aristote s’y reprit âprement et, tout en critiquant son maître, 1l réédita, au fond, le platonisme. Saint Thomas reçut le travail, le compléta, le redressa. Depuis lors, on n'a rien dit de mieux que ces génies associés, et l'effort doit se borner, si l'on ne veut pas sortir du vrai, à préciser des détails qui, à un te] niveau, peuvent avoir une importance immense, mais surtout à recreuser pour son compte ce qui se peut toujours approfondir, et, si on le peut, à enrichir la thèse,
B. Nature de la connaissance.
Voici un fait. Je suis moi et ne suis pas un autre; j'ai conscience de mon identité, de mon unité, c’est-à-dire de ma distinction d'avec tout, de mon opposition à tout. Pourtant, quand j'ouvre les yeux, quand je regarde, écoute, palpe, odore, goûte ou pense, ne suis-je pas en relation intime et unifiante avec autre chose que moi? J'ai le sentiment immédiat de cet autre envahissant. Quelque chose d'extérieur à moi devient mor, puisque je l'éprouve, je le vis, comme une douleur ou une joie secrètes.
Bien mieux, je ne sais que j'existe que par cette invasion qui, en me provoquant à vivre- de la vie qu'on m'apporte, m'éveille à moi. Saurais-je que je Suis, si Je ne pensais et sentais? Et sentirais-Je ou penserais- je, si je ne pensais ou sentais ceci ou cela? Le ceci.ou cela détermine l’acte, et l’acte me révèle le sujet. Je jouis de la transparence des choses et je jouis de mon propre regard dans un seul et même fait. L'objet, en me déterminant, me rend visible à moi-même; sa lumière m'éclaire et, en me le révélant, lui qui me visite, me révèle
mon propre esprit. C'est ainsi qu'une apparition devient une auto-apparition, une contre-apparition subjective. Une communication provoque un éveil. Hors de là, nous ne serions que nuit.
Et c’est pourquoi l'attitude du sceptique ou du subjectiviste, qui prétend ne rien connaître ou ne connaître que soi ou des modifications de soi, est hostile à la vie en tout l'ensemble de ses démarches, aussi bien qu'à la science dans sa racine même. Je ne saurais rien de moi, je ne saurais pas que je connais et je ne saurais pas que j'existe, si l'évidence d’un dehors ne m’éveillait à la conscience de moi et de mes actes. Je ne suis pour moi qu'après avoir été par autrui. Ma pensée ne se retourne sur elle-même que par le détour de l'univers. Ma conscience de moi-même est le fait d’une excitation, donc d'une disparité. Je ne me sens moi que du fait de devenir autre, Je deviens moi en devenant tout. Le sommeil, qui me coupe partiellement de communication avec le monde, me coupe proportionnellement de communication avec moi, ct il m'en couperait tout à fait, n’était la part que, dans le sommeil, j'ai emporté du monde. Le lien renoué avec ce qui est, je me reprends à me sentir celui qui est.
Qui n’admettra, à y réfléchir vraiment, en vrai vivant, non ‘en sophiste et en jongleur de l’abstrait, cette évidence première? Un poète même s’en dit aveuglé. « La vue, écrit Shakespeare, ne se connaît pas elle-même avant d’avoir voyagé et rencontré un miroir où elle peut se connaître » !, Ce miroir, c'est l’objet qu'on regarde. On a défini le savoir «le retour raisonné de l'intelligence sur les données de l'intuition » : or, qu'est-ce qui est donné à l'intuition? est-ce nous d’abord? N'est-ce pas le réel extérieur, comme cela éclate chez l'enfant, comme cela se retrouve chez l'homme? C’est le non-moi, comme jargonnent les philosophes, qui apparaît immédiatement à la conscience; ce ne sont pas les conditions internes de sa représentation. Le connu, c’est l'objet, ce n’est pas l’image