‹ Les grandes thèses de la philosophie thomisteChapitre 39 sur 97 · LA GÉNÉRATION SPONTANÉE · texte numérisé non relu

LA GÉNÉRATION SPONTANÉE

On peut dès lors se demander si les activités générales, qui conditionnent ainsi les activités spécifiques, sont également conditionnées par elles: en d’autres termes, si le « soleil », ou ce qu'on mettrait aujourd'hui à la place de ce mot synthétique, ne pourrait pas, sans l’homme, engendrer l’homme. C'est la question de ce qu’on a appelé plus tard, bien impro- . prement, la génération spontanée. Il n'y a, pour personne, de génération spontanée en ce sens qu'un être pourrait surgir d'un milieu sans des préparations adéquates. Mais par ce mot spontané, on entend exclure des ascendants directs, et ne requérir que l’action des causes générales du monde, Saint Thomas moins qu'aucun autre pouvait croire à une éclosion sans cause propre, générale ou particulière, puisqu'il affirmait à bon droit la primauté de l'acte sur la puissance, c'est-à-dire la nécessité d'un être en acte pour l'éclosion de ce qui n'était jusque-là qu'en puissance, et, ce qui revient proportionnellement au même, la nécessité du parfait à la source de l'imparfait. Mais c'était une autre question de savoir si des êtres, même vivants, ne pourraient pas naître de la matière sous l'influence des seules activités générales, sans qu'un semen représentât dans leur éclosion la vertu ou l'élan vital de l'espèce. À cela, saint Thomas ne voyait pas de difficulté doctrinale, et d'autant moins que tout en doutant des cieux animés d'Aristote, il

croyait à des influences spirituelles s'exerçant entre le premier Moteur et le monde physique. En conséquence, ce principe que tout vivant vient d'un vivant n'était pas ici entièrement méconnu. Du reste, l'expérience semblait parler; on croyait constater que des animaux (imparfaits », c'est-à-dire dont l’organisation n’est pas très complexe, éclosent,dans une matière dûment disposée, par la seule vertu des influences astrales, dont la chaleur de fermentation était le signe. La variété des espèces ainsi engendrées tenait à la diversité des conditions matérielles.

Pouvait-on aller plus loin et étendre le bénéfice de la théorie aux animaux € parfaits », à tout ce qui vit sur terre? Des philosophes arabes l'avaient cru. Avicenne disait : tout ce qui est engendré par semence peut l'être sans semence, par simple mixtion, sous l'influence des causes supérieures. Que répond saint Thomas? « Les animaux parfaits, dit-il, ne semblent pas pouvoir être engendrés autrement que par semence; car, la nature ayant des moyens déterminés pour toutes ses œuvres, ce qu’on ne la voit point faire, c'est sas doute qu'elle ne peut le faire. Or nous ne voyons pas que des animaux très différenciés s'engendrent sans semence. Cette façon de devenir est le fait des espèces inférieures, peu différentes des plantes. » (Q. XVI de Malo, art. 9). é

Une telle façon de parler n’est pas d’un adversaire rigoureux. Dans la pensée de saint Thomas, il ne s’agit évidemment pas de doctrine, mais d'expérience. Au point de vue doctrine, et si le champ des expériences s’étendait; si la biologie générale et là paléontologie apportaient des témoignages favorables à l'hypothèse transformiste, à l’évolution des formes naturelles du non-vivant au vivant, du vivant de telle espèce au vivant de telle autre, on ne voit pas ce que l’Aquinate pourrait être disposé à objecter. Pour lui, les minéraux, les animaux et les plantes, les animaux supérieurs et inférieurs ne diffèrent que par l’organisation, dont la forme ou l'âme vivante est l’acte. Apprenant par nos sciences que les divers degrés d'organisation s’échelonnent non pas seulement en ordre de

LA NATURE ET LA VIE lél

valeur, mais dans le temps, rien ne l’empêcherait d'élargir cette formule : « Ce qu’on ne voit point faire à la nature, c'est sans doute qu'elle ne le peut », et il ne répugnerait point à penser que d'un degré à l’autre un passage naturel soit possible. L'unité de la matière et la permanence des agents supérieurs y prêteraient toujours. Comme cas extrême, on pourrait dire : Dieu, immanent au monde, bien qu'il soit en lui-même transcendant, fournit, partout où il est nécessaire, l'appoint d'acte approprié aux créations naturelles. Nous le ferons intervenir tout à l'heure dans les générations humaines, qui cependant sont naturelles aussi : pourquoi refuser un plus large commentaire du mot évangélique: le Père agit jusque maintenant? Du reste, dans les activités générales du monde, bien interprétées, on pourrait trouver un succédané ou un instrument de cette opération divine; c'est affaire de cosmologie générale, et nous n'aurions qu'à reviser à cet égard nos systèmes anciens ou modernes, si l'expérience nous y invitait. On sait que jusqu'à présent cette invitation est loin d'être acquise. Le transformisme, considéré comme procédé général de la nature pour l’éclosion et la distribution de la viesur laterre,est encore à prouver. Les intermédiaires cherchés entre des formes de vie vraiment caractérisées et fécondes n'ont pas été découverts. et là seulement, on le conçoit, serait la preuve. Mais le dernier mot de la science n'est pas dit. À supposer que le transformisme eût un jour gain de cause, le philosophe thomiste n’aurait nullement à s'en émouvoir; sa doctrine est tout ouverte à une hypothèse si séduisante, parce qu'elle est si compréhensive. Ne doit-elle pas dès maintenant s'adapter aux faits chimiques, si différents de ce que formulaient jadis ces axiomes : le feu engendre le feu et l’air engendre l'air? Ilyaun transformisme chimique: le savant provoque sous nos yeux l'éclosion de nouvelles espèces. Que cela soit impossible et ait toujours été impossible en matière de vie, qui le dira? En vérité, la philosophie thomiste est beaucoup plus large que certains ne croient, et si l’on souhaite sa diffusion, il ne serait pas heureux de lui poser des œillères.

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