LES AMES SUCCESSIVES
Il faut donc dire que la vertu formative incluse dans le semen, dans l'œuf, dans l'embryon initial est une vertu d'âme humaine, en ce sens qu'elle est l'effet et l'instrument de géné-
rateurs humains opérant selon la loi de leur espèce, que détermine leur âme: elle est vertu d'âme humaine en cet autre sens qu'elle tend naturellement à une éclosion d'âme, bien qu'elle ne puisse d'elle-même et à elle seule la procurer; mais objectivement, actuellement, il n’y a là aucune âme humaine. On y arrive par étapes, de telle sorte que dans l’évolution embryonnaire, tous les règnes et comme tout le plan de la nature se retrouvent. L'embryon est d’abord un végétant, il mène la vie de la plante, se nourrissant et s’accroissant comme elle : en cela saint Thomas adopte une vue d'Aristote !; mais évidemment la plante dont il parle, il la conçoit comme une plante humaine; c’est une végétation orientée vers la vie complète de l’homme, et qui se trouve caractérisée en conséquence, comme l'exigent avec évidence les faits d’hérédité. Puis, sa différenciation accrue, l'embryon s'éveille à la sensation, qui devra frayer la voie à l'intellection, quand le principe propre de celle-ci sera intervenu, trouvant une matière apte, un support proportionné à ses pouvoirs. Mais ces fonctions diverses, les premières aussi bien que la dernière, étant toutes immanentes, chacune d'elles veut un principe fonctionnel et par conséquent un principe ontologique approprié. Il faut donc dire que dans la nature où travaille la vertu génératrice, il éclôt d'abord une âme végétative, puis, plus tard, une âme supérieure, à la fois végétative et sensitive, et enfin, le développement achevé quant à l'essentiel, une âme à la fois végétative, sensitive et rationnelle. Telle est la conclusion de saint Thomas, conforme à sa philosophie générale.
Il faut ajouter toutefois que cette conclusion pourrait se modifier, au cas où l’on adopterait, sous la pression de faits plus certains que ceux qu'on nous propose, l'hypothèse transformiste. Nous avons dit que la philosophie de saint Thomas ne s’y oppose point. Or, admettre le transformisme, surtout réahisé par des modifications lentes, qui altéreraient peu à peu le type spécifique jusqu'à faire apparaître un être nou-
Î. Aristote, De la Génération des animaux, M, II.
veau, c'est effacer, dans l'analyse du devenir, la distinction des formes accidentelles dispositives, qui évoluent sans cesse, et de la forme substantielle, qui leur succède. Il y aurait donc ici, au lieu d’une succession d’âmes provisoires, préparées chacune par une évolution antérieure et écloses en un instant, il y aurait, dis-je, une évolution continue, un continuel changement de forme, provoquant, pendant une période, des faits de végétation, puis des faits de sensation, préparant à leur tour — mais préparant seulement — des faits d'intellection. Comme si je disais que pour passer de 1 à 3, on traverse une double gamme de fractions, et que 2 est sur la route.
Cela se peut fort bien. Ainsi que l'explique saint Thomas, «Jes formes sont dites invariables parce qu'elles ne peuvent pas être, elles, un sujet de variation; mais elles sont soumises à variation en ce sens que le sujet varie quant à elles (secundum eas). Il est par là évident que les formes changent ainsi quant à la réalité de leur être (secundum quod sunt): car elles ne sont pas étres au titre de sujets existants, mais parce que selon elles, par elles, quelque chose est !.» Ainsi, le sujet, qui est ici l'embryon humain, s'il évolue incessamment, incessamment on peut le dire sous nne forme nouvelle, doué d'une âme nouvelle, qui, étant provisoire, n’est pas l’idée directrice de l’homme, mais en participe, comme d'une pensée poursuivie dans le travail d'invention participent ses anticipations successives.
En tout cas, l'âme dernière, l’âme définitive, qui est l'âme rationnelle, n'étant pas uniquement animanie, n'étant pas uniquement l'acte du corps, la forme du corps, ainsi que ses fonctions transcendantes le prouvent, nous ne pouvons la faire venir de plano au bout d’un travail d'organisation matérielle. Il faut ici un apport extérieur, une action en participation empruntée au monde intelligible, une descente d'idéal, puisqu'une montée de matière ne pourrait s'élever jusque-là.
Rien d'ailleurs ne se présente ici comme miraculeux. La