L’AME ET L'HYPOTHÈSE ÉVOLUTIONNISTE
On peut remarquer utilement que si, au point de vue de la science expérimentale, l'hypothèse évolutionniste était vérifiée, et si, au point de vue expérimental toujours, cette hypothèse entendait s'appliquer même à la venue de l'homme sur la terre au cours des temps géologiques, saint Thomas n’aurait, comme philosophe, aucune peine à s'y adapter. Partant de cette donnée fort douteuse en fait, mais séduisante, et qui peut se soutenir, que les phases embryogéniques sont la réplique en petit des phases de la vie universelle, saint Thomas appliquerait à la formation de l'humanité en son premier couple ce que nous venons de dire d'un humain et de son âme. L'organisme adamique serait, en l'hypothèse, l’œuvre séculaire de la vie lentement élaborée sur la terre. L'âme rationnelle y serait éclose à son heure, sans coup de théâtre, sans nulle intervention observable, naturellement, mais en appelant ici nature cette nature naturante intégrale qui implique Dieu, et c'est à Dieu tout seul que devrait être attribuée l'âme. Ce ne serait pas non plus un miracle; ce serait pourtant une création, et, sauf l'enveloppe imaginative, les leçons de la Bible garderaient, philosophiquement aussi bien que religieusement, toute leur valeur !.
1. Voir, pour cette question, notre ouvrage : Les Sources de la Croyance en Dieu, ch. IV. Dieu et les Origines de la vie humaine. On remarquera que nous ne traitons pas ici de la question exégétique, où des exigences nouvelles pourraient intervenir,
D. — La survie de l’âme.
Reste le problème de la survie de l'âme, qui ne laisse pas de se poser dans des termes un peu délicats, une fois admise avec saint Thomas et contre toutes les formes de platonisme, la doctrine du composé humain.
Nous ne pouvons pas périr tout entiers; les idées, captives divines, sont en nous comme des otages contre la brutalité de la mort. Immatérielle, l'âme ne saurait être, ainsi que le corps, divisée contre elle-même, dissociée dans ses éléments, détruite. Comment périr, avec de l’immortalité en nous?
Oui; mais précisément, cette formule fait se lever un doute. S'il y a de l'immortalité en nous, celà prouve que tout en nous ne périt point; mais non pas que nous, nous-mêmes, nous ne périssions point. L'homme est un composé de corps et d'âme : donc, le corps détruit, l’homme n'est plus; son nom même ne lui convient plus, ainsi que saint Thomas en fait l'étrange remarque. Affirmer que l’homme survit, ce serait revenir à Platon et dire que l'homme, c’est l’âme intellectuelle seule, au lieu de concevoir celle-ci comme une émergence, dans un être partiellement livré au flux de la matière.
À cette difficulté, la foi répond par la doctrine de la résurrection de la chair, et cette doctrine est toute naturelle, étant donné qu'être dans la chair est l’état naturel de l'âme; mais la philosophie n’a pas cette ressource: elle constate que l'homme meurt; elle ne peut dire qu'il revivra; elle doit se contenter d'affirmer que tout, en lui, ne meurt pas, en ajoutant que l'âme étant en nous le principal, et le principal ayant coutume d'être totalisé par le langage, on peut dire de ce chef et par à peu près : nous sommes immortels. Ce ne sera pas revenir à Platon, qui parlait en rigueur, et ne concevait l'union d'un esprit à une matière que sous une forme accidentelle.
Mais une difficulté plus grave est celle-ci. Que l’âme garde son être après sa mort, à quoi cela pourra-t-il servir, si elle
perd ses fonctions? Or nulle fonction ne paraît possible hors du corps, ou pour mieux dire hors d'un état excellent du corps. La maladie atteint l'intelligence, et peut aller jusqu'à en suspendre entièrement l'exercice, en écartant les conditions organiques dont dépendent les sens, l'imagination, la mémoire, support de l'intelligence.
La réponse est un peu embarrassée; elle doit l'être, et les adversaires médiévaux de saint Thomas avaient ici beau jeu à lui reprocher son aristotélisme. Si l'individu pensant n'est pensant en acte que sous la condition des images intérieures; si les images supposent l'organisme et l'organisme le milieu cosmique, comment, l'organisme dissous et l'âme ne communiquant plus avec le milieu par cet intermédiaire, y aura-t-1l possibilité pour l'âme d'opérer, fût-ce pour prendre conscience d'elle-même? « Exister, c'est sentir son corps », écrit Maine de Biran. Si l'âme ne sent plus son corps, elle ne saura plus qu'elle existe. Le sommeil sans rêves, sera-ce donc la réalité de la mort? Mais alors, sans parler de ce qu'il y a d'affreux dans une telle supposition,comment imaginer; dans le plan de la nature, cette survie inconsciente et inerte? N'être ni pour soi ni pour autrui, est-ce bien être encore?
De là à supposer que même en cette vie, l'intellect séparé de la matière n’est pas entièrement personnel; que c’est une influence commune: que cette lumière, provisoire pour chacun de nous, éclaire un temps, puis abandonne ét laisse choir dans la nuit ces miettes d'humanité, ces éphémères que nous sommes, il n'y avait qu'un pas. Averroès le franchit, prétendant s'appuyer d’Aristote. Qui sait? Pourtant, les commentaires de saint Thomas sur le Traité de l’ Ame subsistent,ainsi que l'admirable étude de l'Unité de l'intellect; contre les Averroistes. On n'en comprend pas moins la difficulté, au point de vue positif, d'affirmer une survie qui se trouve être totalement indescriptible, à partir des données de la psychologie terrestre.
Toutefois, le cas n’est pas si désespéré. Nous trouvons du secours dans cette constatation que le rôle actuel de l'intellect
passif, à savoir sa réceptivité idéale sous l'invasion du monde sensible porteur d'idéal, n’épuise pas sa puissance. Il est un réceptacle d'idées; peu importe à sa nature que ces idées lui viennent du sensible. C'est là sa condition actuelle; ce n'est pas sa condition nécessaire. Sa nature séparée, c'est-à-dire indépendante de la matière, le rendant inaccessible à la mort, et sa nature réceptive, sans limitation modale, rendant possible son information ou détermination cognitive sous d’autres conditions, l'immortalité consciente et active à ses bases.
De plus, l’âme, idée réelle, ainsi que nous le savons, est elle-même un intelligible. Si elle n'a point en cette vie l'intuition d'elle-même, c'est sans doute que son union au corps l'oriente vers les objets du corps, la limite aux moyens du corps. Séparée, replacée au pur contact d'elle-même, pourquoi ne jouerait-elle pas son rôle d'intelligible intelligent, et par là, se connaissant, soi, n'étendrait-elle pas sa connaissance à tout ce que sa nature implique, touchant l'être et les causes de l'être? Cela peut aller loin, sans aucun apport extérieur. Mais du reste, universellement réce; tive, elle peut recevoir d'en haut ce qu'elle ne reçoit plus d'en bas;de l'esprit, ce qu'elle ne reçoit plus de la matière. Psychologiquement, elle le peut; si moralement elle le doit, tout est bien: l'homme avec ses aspirations, le moraliste préoccupé de ses postulats, le chrétien attaché à sa foi peuvent se satisfaire.
La réponse de saint Thomas est donc celle-ci. Les fonctions qui dépendent du corps périssent : tels les sens, l'imegination, l'expérience sensible, la mémoire proprement dite, les passions; mais les fonctions rationnelles ne périssent point. Seulement, elles retournent leurs axes. « On opère selon ce qu’on est. Actuellement, l'âme, bien que transcendante au corps et indépendante de lui dans son être, a son être lié au corps comme à son support et au sujet qui la reçoit. En conséquence, sa propre opération, qui est l'opération intellectuelle, bien qu'elle ne dépende pas du corps en ce sens qu'elle s’exercerait par un organe corporel, n'en trouve pas moins dans le corps son objet, qui est l'image mentale (phantasma), de
telle sorte que, tant qu'elle est dans le corps, l'âme ne peut pas penser sans image, et elle ne peut se souvenir que par un rappel d'image ,au moyen de la cogitative et de la mémoire sensible. I] s'ensuit que, par rapport à ce mode de fonctionnement, le pouvoir de penser et de se souvenir ne peut survivreà la destruction du corps. Mais l'être de l'âme séparée lui appartient à elle seule, sans corps; par conséquent, si l’on opère tel qu'on est, l'opération propre à l'âme, à savoir la pensée, ne s'exercera point à l'égard d'objets ayant leur existence dans des organes corporels, comme les images mentales; mais l'âme pensera par elle-même, comme le font les substances totalement séparées, dés corps, et de ces substances supérieures elle pourra recevoir plus que maintenant l'influence, afin de penser plus parfaitement !, »
On le constate, dans ces textes, saint Thomas s'en réfère, pour interpréter la survie, à une faculté d'intuition que l'âme possède dès maintenant, mais qui se trouve liée par une sorte de fascination corporelle, d'obsession de la matière conjointe. Cette faculté est en nous, dira Lachelier, « comme le pouvoir respiratoire pendant la vie intra-utérine. » Vienne la naissance immortelle, ce pouvoir se manifestera, comme l'enfant nouveau-né respire dans un cri.
Il y a bien à cela une difficulté. Si l'âme peut ainsi fonctionner d'elle-même et en dehors du corps, on peut se demander pourquoi elle a été unie à un corps, et si c'est réellement « pour son bien », ainsi que le déclare sans cesse saint Thomas, à l'opposé des Origénistes et des Manichéens, qui voyaient là une déchéance et une peine. Saint Thomas répondrait : l’âme peut fonctionner sans le corps; mais le corps ne lui est pas pour cela inutile. Située au plus bas degré des intelligences, elle ne pourrait, réduite à elle-même, participer que bien peu à la vérité. Le corps lui est une source d'information, grâce aux fenêtres des sens, ouvertes sur le monde. Le corps dissous, elle revient à soi, et à ce titre seul elle acquiert peu: