L’AUTONOMIE
On voit ainsi qu’à l'égard de l'obligation, la morale de saint Thomas n’est pas un légalisme, à la façon de Kant et de plus d'un philosophe catholique, Pour Kant, le bien est obligatoire parce que nous le concevons ainsi et nous l'imposons
ainsi, d'une volonté autonome, c’est-à-dire sans attaches au: dessus d'elle ni davantage au-dessous, sans justification naturelle ou transcendante. Pour certains docteurs, tel Duns Scot,
le bien est obligatoire parce que Dieu l'a ainsi voulu. Pour
saint Thomas, le bien est obligatoire, parce que la raison y
voit le moyen pour l’homme d'être vraiment homme, d'arri-
ver à sa fin, et que Ja fin librement recherchée ne s'impose pas moins à l'être doué de raison que la fatalité à d’autres. Dans cette doctrine, la volonté de Dieu n’a pas pour rôle,
comme chez Scot, de faire que ce qui serait indifférent sans |
Dieu devienne obligatoire, mais de faire qu'il y ait des choses obligatoires en elles-mêmes, par nature, en le comprenant de leur nature et de la nôtre, de leur fin et de notre fin. De sorte
qu'on pourrait dire : Dieu n'est pas ici proprement législa- :
‘teur, mais créateur. Ou si l’on veut, :l est le Législateur premier parce qu'il est le Créateur, en tant qu'il est le Créateur, vu qu'’imposer la loi n'est ici autre chose qu'imposer l'idéal, ou la fin, et qu'imposer l'idéal, la fin, n’est autre chose qu'imposer la nature, et c'est-à-dire créer.
L'autonomie de notre raison est ainsi intacte; car, en créant, Dieu donne les êtres à eux-mêmes et ne les absorbe point. Tout reste suspendu à Jui, la loi comme l'être, mais la loi pas plus que l'être, et uniquement sous les auspices de l'être. Si donc on doit maintenir que ce qui vient de Dieu ne saurait se retourner contre Dieu ni se dire indépendant de Dieu, en raison de quoi la loi morale dépend de la loi éternelle : toutefois, ayant reconnu d’abord les rapports vrais de la raison humaine et de la raison divine,on peut inclure dans la première tous les droits de la seconde. On le peut d'autant mieux que de l’une à l’autre, il y a transcendance, par conséquent hétérogénéité infinie, ce qui s'oppose à ce que l’une mesure l'autre ou soit mesurée par l’autre au sens que prennent ces mots dans le monde du relatif. À ce plan du relatif, on peut donc très correctement, en philosophie, parler de l’autonomie de la raison et du vouloir à l'égard de la loi morale. On peut parler, en ce sens, d'une morale sans obligation, c'est-à-
dwe sans obligation extrinsèque et comme dictatoriale. La … morale n’est pas un ordre venu du dehors, même du ciel : c’est la voix de la raison reconnue comme une voix divine. Aussi saint Thomas, parlant de la loi naturelle, qui est la loi morale en ses toutes premières déterminations, envisage-t-1l cette loi non comme une régulation extrinsèque, comme le commandement d’un chef, mais comme une participation en nous de la loi éternelle, comme une loi immanente par conséquent, ce qui est bien investir la raison d’un pouvoir régulateur autonome !. Ce pouvoir a une source; mais une source n’est pas une chaîne, et moins qu'une autre la Source divine peut donner lieu à une hétéronomie, parce qu'elle est transcendante, c’est-à-dire hors cadre, donc hors de question dans le rangement mutuel des notions relatives. Ce que nous avons dit de la providence et du libre arbitre fait ici retour. De même que l’homme est libre, sous la Toute-Action divine, comme si Dieu n’était pas : ainsi 1l est autonome, en matière de régulation morale, comme si la loi éternelle n'était pas. Cette loi, 1l la porte en soi-même, en participation authentique : il peut donc désormais rester à soi-même. On peut sans dommage demeurer seul, ayant reconnu dâns la solitude une présence de
Dieu.