NATURE DE LA LOI MORALE
Pour bien comprendre l’idée de loi, telle que l’envisage saint Thomas, il faut remonter de l’ordre moral, régi par la raison, à l’ordre naturel,qui est raison aussi, mais raison 1mmanente, en se souvenant que toutes deux, la raison de l’homme et la raison des choses, relèvent de la Raison première, rectrice universelle parce qu'elle est universelle création.
D'une façon générale, qui dit loi dit « règle ou mesure de l'action selon quoi l'agent procède à l'acte ou s’en retire »!, Suivant le caractère des agents et des actions, les lois seront d'ordre différent, mais répondront toujours à la définition commune; toujours les lois seront comme des cadres dans lesquels sont invitées à se ranger les actions, les actions naturelles naturellement et les actions humaines librement. C'est en ce sens qu'il faut entendre la définition thomiste. Un autre sens, tout moderne, d’après lequel la loi ne serait qu’une expression systématique des faits, un schéma établi après coup, sans rien de normatif, est opposé à ce qui caractérise la philosophie de notre auteur : le finalisme morphologique.
Puisqu'une finalité intelligente mène le monde; puisqu'une idéalité immanente le pénètre, communiquant, même à ce qu'on dit inanimé, une sorte d'âme : la forme, expression plus ou moins élevée de l'idéalité créatrice, il devient nécessaire de dire, : le fonctionnement universel est une pensée intimée; une règle immanente le dirige; il a une loi, ou pour mieux dire
des lois, issues de la Loi première.
1, Ja Ilae, Qu. 90, art. |.
Le cas le plus manifeste de cette finalité universelle est le cas du vivant. Il y a un plan organique : nul ne le conteste sérieusement, à moins qu'on ne songe aux conséquences et qu'on n'ait résolu de fuir ces conséquences au prix même d'une sotte négation.
Or, un plan organique a le caractère d’une loi, d’une «idée préconçue et active », ainsi que s'exprime Claude Bernard, d’une volonté de nature, d’une intimation impérative adressée aux faits. [l y a là un droit initial, dont le droit proprement dit ne sera qu'une application nouvelle, exigée par de nouvelles conditions.
Si: en effet, de la nature en général et du vivant en particulier nous passons à l’homme, nous voyons qu'à certains égards l’homme est dans le même cas que le vivant inférieur, dans le même cas que tous les êtres de la nature. Les formes de son activité sont aussi le résultat de l’idéalité immanente en lui. Mais dans la généralité de cette formule s’introduit une particularité capitale, c’est que la forme d’être ou finalité immanente qui détermine en chaque cas notre activité ne nous est pas donnée tout entière; pour une part nous la constituons; nous réagissons sur la nature, en nous, pour l'enrichir d'un apport idéal qui s'appelle le jugement pratique, jugement qui ne nous entraîne qu'au nom de notre propre initiative et qui consiste proprement à arbitrer notre cas, ainsi que l’indique ce mot : le libre arbitre.
Là est le passage entre la loi au sens physique ou métaphysique et Ja loi au sens moral, de même que nous y avons vu le passage entre le bien au sens ontologique et le bien au sens moral. Le bien ontologique est ce que tout être désire; c’est la réalisation ou le moyen de réalisation de chaque être. Le bien moral, c'est ce même bien librement embrassé, sous le contrôle de la raison directrice de nos actes. De même, la loi au sens physique ou ontologique exprime ce que tout être tend à faire en raison de sa nature et des circonstances: la loi morale dit ce que l'être rationnel, se traitant librement comme tel, tend à accomplir ou accomplit selon sa nature et les circons-
tances. La différence gît en ceci qu'une loi physique, s’adressant à un être mû, s'impose, et que la loi morale, s'adressant à un être automoteur, se propose. Quelque chose de la liberté divine, créatrice d'idéalité immanente et par là motrice uni- verselle, se retrouve en nous, qui créons aussi de l’idée-force, ou plus exactement, ainsi que nous l’expliquions, de l’idée directrice de forces.
Mais ce pouvoir serait-il un pouvoir sans règle? Evidemment non. Rien n'est sans règle, dans un système de faits où la finalité est souveraine. Comme les lois de la nature et, par elles, Dieu lient l'être naturel : ainsi les lois morales et, par elles, Dieu lient l’être rationnel, bien que ce ne soit pas de la même manière. La raison n’enchaîne pas moins que la nature: elle - enchaîne autrement et mieux, participant de Dieu, lien universel, d’une façon plus parfaite. Le pouvoir que j'ai d'échapper me crée une responsabilité, mais non une excuse. Si j'échappe en effet, je sors de l’ordre éternel et je subis le sort des perturbateurs; je suis mauvais, m'évadant de ma nature divine; dévoyé, sortant de mes chemins normaux; méprisable, puisque J'agis ainsi de moi-même, non comme fatale victime ; je suis enfin passible d’un retour offensif de l’ordre, sans le nom de châtiment.
L'obligation morale, propriété immédiate de la loi, prend ainsi sa signification philosophique, j'allais dire scientifique : ce dernier mot n’est pas de trop, puisque le raisonnement est parti de la loi de développement, objet des constatations de la science, et qu’en l’adaptant au cas de l’homme, on a seulement tenu compte des exigences du sujet automoteur.