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Les Grandes voyageuses

« L'univers est un livre dont on n'a lu que la première page quand on n'a vu que son pays », a dit Vauvenargues. Il n'est guère d'imaginations un peu ouvertes aux séductions de l'inconnu qui ne désirent tourner cette page et lire le plus grand nombre possible des suivantes. Les femmes, en leur qualité de « curieuses », doivent naturellement subir la tentation; aussi, depuis que la vapeur et l'électricité ont allumé dans l'organisme humain la fièvre de la locomotion, les voit-on se précipiter en foule sur toutes les routes de terre et de mer qui les mènent vers des aspects nouveaux de la nature et de l'humanité. Toutes néanmoins n'ont pas attendu, pour se procurer ces jouissances, que les progrès du bien-être, Yenrégimentement de la curiosité publique, la banalité du chemin tracé, eussent enlevé en grande partie au voyage le charme de l'imprévu, l'individualité de l'impression, la poésie du silence et de l'isolement. Bien avant cela, celles que leur situation et les circonstances mettaient en mesure de satisfaire leurs goûts d'investigations et de découvertes, ont profité de leurs avantages pour parcourir le monde à des époques où les longs voyages exigeaient, outre des ressources considérables, beaucoup de force morale et de courage. La plupart ont fixé leurs souvenirs et leurs observations dans des livres qui permettent d'apprécier le contingent apporté par elles à la somme de renseignements inédits sur des pays et des sociétés inconnus ou mal connus. Il est incontestable qu'elles ont contribué à porter on peu partout la vieille civilisation européenne et en même temps à éclairer L'Eu-

2 Lta GRA >L)ES VOYAGEUSES.

rope sur les contrées, les races, les sociétés embryonnaires ou développées qui existaient au loin. A mesure que le rôle de la femme s'étendait, que l'opinion lui accordait plus de liberté, d'estime, d'importance el de respect, elle était associée, dans une mesure de plus en plus large, aux entreprises

de II une et à l'œuvre 'civilisatrice, (l'e-t pourquoi elle a pu parcourir le

monde, soit seule, soit avec père, frère ou mari, affirmer sou action sous toutes les latitudes et se faire écouter des anciennes sociétés renouvelées qui avaient appris à compter avec elle, à lui accorder des yeux pour voir, des oreilles pour entendre et une intelligence pour juger.

Son œuvre a été secondaire d'abord, puis paiallèle; il ne pouvait en être autrement : elle ne pouvait ni conquérir, ni garder les conquêtes par la force, mais elle a puissamment, héroïquement aidé à les coloniser, partageant avec courage et constance les dures épreuves de l'émigranl pauvre, aussi bien que les travaux ardus, les dangers volontairement affrontés par le pionnier d'un rang plus élevé, de celui que le manque de fortune, le goût des aventures, le besoin d'action sur un va-le théâtre, L'enthousiasme d'une grande idée, ou simplement le service de son pays, exilaient au loin, sous tous les cieux.

Combien a-t-on vu de femmes (surtout en Angleterre), élevées parmi los douceurs de la civilisation la plus raffinée, quitter tout pour seconder un père ou un mari dans sa tâche, accepter la rude existence du colon défricheur de terres, éleveur de troupeaux à la manière des patriarches ; parlager les périls de l'explorateur, sous des cieux meurtrier-, au milieu de populations barbares; encourager, par leur présence, les entreprises da génie politique ou commercial, le dévouement à la patrie du soldat el de l'administrateur, sacrifiant jusqu'à la joie d'élever leur jeune famille auprès d'elles !

Puis, avec la finesse de perception, la vivacité d'impression, la faculté d'assimilation qu'elle- possèdent, elles ont vu, observé, jugé, «reçu la vie nouvelle qui les enveloppait et t i x . ■ leurs souvenirs, leurs expériences dans des récits qui, après avoir eu le charme de la nouveauté, auront un jour l'intérêt précieux des choses disparues, car le monde marche -i vite, que l'histoire se l'ait ancienne sous nos propres yeux.

On apprend beaucoup en suivant ces aimables guides. Leur sexe renie, s'il est parfois un obstacle, les aide souvent à pénétrer dans les lieux fermés à l'homme. C'est dans leurs livres qu'il faut étudier la vie de leurs sœurs de tous pays : d'après leurs observations el leur- récits, oa peut la reconstituer à peu près complètement et, par conséquent, connaître la rie familiale, l'éducation première de l'enfant, sonder l'obscurité mystérieuse des harems, des zénanas, des andéroums, des tentes et des - - soulever les voiles qui cachent les visages et les âmes de tant de millions d'êtrea

humains, auxquels nous n'avons encore apporté que de faibles rayons de lumière.

Il y a, pour ceux qui aiment à se familiariser avec les littératures étrangères et qui, sans vouloir aborder les lectures trop graves, se lassent de l'éternel roman, une mine précieuse à exploiter dans la bibliothèque des voyages que les femmes ont grandement enrichie. Presque toutes celles qui ont erré de par le monde ont écrit, et notre but est surtout d'indiquer la valeur et l'intérêt de leurs œuvres, bien que quelques-unes méritent d'être signalées à l'admiration pour l'héroïsme modeste qu'elles ont montré auprès d'un être aimé dont elles ont voulu, par leur seule présence, encourager les efforts et faciliter la gloire.

Mme Livingstone et lady Baker, par exemple, n'ont pas fait de livres ; néanmoins leur souvenir vivra aussi longtemps que celui des deux héros de la civilisation qui sont allés, l'un au nom du Dieu chrétien, l'autre au nom de la science et de l'humanité, répandre et en même temps chercher la lumière dans les régions les plus barbares du globe.

Toutes deux, pendant de longues années, s'exposèrent volontairement aux périls, aux souffrances, aux privations, à la mort sous mille formes affreuses, répondant à tout par les paroles de Ruth : « En quelque lieu que vous alliez, j'irai avec vous... La terre où vous mourrez me verra mourir et je serai ensevelie où vous le serez. » Ce vœu suprême fut exaucé en la personne de Mme Livingstone, victime de la fièvre, tombée, en 1862, sur la scène de son sacrifice. Elle repose à Shoupanga, sur les bords du Zambèze, non loin de la côte de Mozambique, à l'ombre d'un gigantesque baobab; quelques pierres et une simple croix marquent la sépulture de l'héroïque compagne du missionnaire.

Tous ceux qui ont lu le récit des expéditions de sir Samuel W. Baker à la découverte des sources du Nil, puis contre les marchands d'esclaves, se rappellent l'hommage ému rendu par lui à sa charmante femme, « si jeune, lors du premier départ, que l'âge mûr ne lui apparaissait encore que dans un lointain avenir ». Plus d'une fois la fine intuition de cette intelligence féminine fut un secours précieux pour le chef : « Lady Baker a sauvé l'expédition, » s'écriait sir Samuel, après une négociation difficile dont elle avait été l'inspiratrice. Il n'était pas jusqu'à sa longue chevelure blonde qui n'excitât chez les noirs sauvages une admiration superstitieuse, et par cela même utile!

Elle aussi faillit dormir son dernier sommeil au cœur de l'Afrique barban' ; frappée d'insolation, immobile et comme morte pendant trois jours, en proie au délire de la fièvre, cérébrale pendant sept, n'ayant d'autre remède que de l'eau, portée en litière à travers forêts et marécages, car il fallait marcher sous peine de mourir de faim, elle fut sauvée par la volonté divine,

juste à temps pour assister, « pâle, «puisée comme une naufragée », mais radieuse malgré tout, à la découverte du lac Albert, au glorieux triomphe tle son mari! Au besoin, cette frêle créature faisait le coup de feu et le coup de sabre pour défendre sa vie et celle de sir Samuel. Aussi ne lui marchandait-il pas les témoignages de gratitude et d'affection. De retour à Alexandrie après quatre années de luttes à travers le continent noir, séparé tle ses compagnons et rentré dans la vie civilisée, il se demandait s'il n'avait pas fait un long rêve. «Mais non, dit-il, ce n'était pas un songe ; j'avais sous les yeux un témoin de mon voyage, un jeune visage bron/é, comme celui d'un Arabe, par les effluves du soleil brûlant, abattu, amaigri par les fatigues, la maladie et les soucis ; c'était la compagne dévouée de mon pèlerinage, celle à qui je devais mon succès et ma vie. » Comment la remercier? Il en trouva et saisit l'occasion, lorsque en 1867 M. de Chasseloup- Laubat lui remit une médaille d'or au nom de la France; cédant à un mouvement spontané, il offrit la médaille à sa jeune compagne, au milieu d'applaudissements unanimes.

Combien ont pu dire comme lui, arrivés au terme de leurs épreuves : « Dans les moments de doute et d'anxiété, elle s'est montrée aussi sage que prudente; pendant les heures de souffrance et de privations, ses douces attentions et ses soins ne cessèrent de raffermir les courages; je lui dois, en grande partie, la réussite de mes entreprises. »

On le voit, et on le verra mieux encore si l'on veut bien nous suivre, les pérégrinations des femmes et les relations qu'elles en ont faites, ont eu et conserveront leur importance, leur signification, un intérêt durable, une utililé pratique.

Il fut un temps où l'on pouvait, en suivant les voyageurs pur la peu se plaindre des lenteurs de la civilisation, s'étonner qu'après tunl de siècles d'efforts elle eût laissé en dehors de son action une si grande partie de notre globe. Plaintes aveugles! Elonnement disparu! Aujourd'hui on reste confondu devant les changements survenus en cinquante ou soixante ans, et l'on se prend à regretter cette pauvre barbarie, qui nous offrait du moins le plaisir de l'originalité, de la diversité. Le symbole de notre siècle, c'est le niveau; c'est sans doute pour cela que notre siècle s'ennuie, veut du nouveau et cherche autre chose, fût-ce à ramener un peu de barbarie chez nous. Les relations de voyages ne dépassant pas ISoOont déjà un aspect préhistorique qui fait leur principal charme. Elles perpétuent un mond. i peu près disparu, et celles où l'on voit le plus distinctement le passé qui s'en va, ont le plus de chances de vivre. Nous ne reviendrons donc pas en détail, ;i pari quelques exceptions intéressantes, sur de- œui res déjà passées à l'étal de chroniques, et nous nous occuperons de préférence des contemporaines, qui nous montrent notre terre telle qu'elle esl aujourd'hui.

Il faut reconnaître que, dans la conquête pacifique du monde inconnu, les femmes de race latine restent au second plan, et que les Anglo-Saxonnes défient toute concurrence.

Quant aux Françaises, si elles ont moins exploré le globe que leurs voisines d'Angleterre, c'est que les circonstances en ont appelé moins despotiquement à leur courage et à leur activité. Lorsque le devoir et la nécessité ont parlé, elles ont prouvé que leur dévouement était à la hauteur de toutes les situations.

Plus on descend vers le midi de l'Europe, et moins on rencontre, parmi les femmes, d'esprits aventureux, avides de mouvement et poussés par la curiosité à feuilleter le grand livre de la nature. L'Espagne cependant rappelle, avec un juste orgueil, l'héroïque dévouement de deux ou trois femmes d'explorateurs qui voulurent suivre leurs maris, comme cette dona Isabelle Barretas de Mendana, dont l'époux découvrit, au xvr3 siècle, les îles Marquises, ainsi nommées en son honneur. Se sentant mourir, le célèbre navigateur témoigna sa confiance en l'intelligence, le savoir et la fermeté de sa compagne, en lui laissant la direction de la flotte. Elle quitta Santa Cruz avec trois navires, après avoir arboré son pavillon sur le plus vieux et le moins rassurant. Découragé par les tempêtes et les longues épreuves, l'équipage se lamentait, le capitaine de la galiote Sainl- P/dlippe, le meilleur marcheur de la petite escadre, conseillait d'abandonner les autres bâtiments; dona Isabelle lui signifia qu'elle le ferait pendre. Il trouva moyen de s'esquiver la nuit. Le courage de la marquiseamirale releva celui de son entourage et elle aborda enfin à Manille, où elle fut accueillie avec des honneurs extraordinaires.

Nous venons de franchir les Pyrénées; passons maintenant les Alpes et réveillons le souvenir d'une Italienne qui tint, pendant un certain temps, une place exceptionnelle dans la société française, la princesse Trivulce de Belgioioso. Voyageuse, elle le fut assurément, mais surtout parce que les événements l'y forcèrent. Passionnée pour l'indépendance de l'Italie, elle fut avant tout une personnalité politique et se jeta dans la lutte contre l'Autriche avec l'ardeur d'un cœur et d'une, imagination enthousiastes. Venue à Paris, où elle se lia aussitôt avec les hommes du parti libéral et bientôt dépassa les plus modérés comme Mignet et Augustin Thierry, elle courut à Milan en 1848, leva un bataillon de volontaires à -es fiais, \it ses biens séquestrés, n'en dirigea pas moins les ambulances à Rome en lsiît, et se rendit ensuite à Constantin ople, où elle tenta diverses entreprises, entre autres une ferme modèle à Sinope.

Revenue à Paris, elle publia le récit de son voyage en Asie Mineure, de ses impressions en Terre Sainte ; elle donna, sur la vie intime ei la vie nomade en Orient, des détails observés avec la finesse d'une vive intelli-

gence et l'acuité de sensations d'une nature artiste, vibrante, nerveuse et délicate, s'exaltant sincèrement devant ce qui est beau et généreux, repoussée avec horreur par tout ce qui est laid, bas, fourbe, despotique ou servile. Vue de près, la vie intérieure de ces populations, chez lesquelles tout a été fait pour abaisser la femme et anuhiler la famille, perdit son taux vernis de poésie et lui parut livrée au désordre, à la confusion, à la malpropreté matérielle et morale. « Les harems démoralisent lespetits musulmans », disait-elle.

Sévère pour les classes supérieures, elle garda toute son indulgence pour le peuple, qu'elle para de vertus peut-être légèrement imaginaires.

Tant de relations de voyages dans les régions qu'explora la princesse Belgiojoso, ont paru depuis son époque, que les siennes ont forcément perdu un peu de leur intérêt; mais elle eut le mérite de venir parmi les premières, à un moment favorable, et la diversité des points de vue et des impressions est précisément ce qui éclaire ou intéresse le plus quiconque veut prendre la peine (ou le plaisir) de comparer.

Il est une femme de qui l'on serait tenté de faire honneur à l'Italie, non seulement parce qu'elle en emprunta la langue pour écrire une partie de ses ouvrages, mais parce que son cœur fut aussi ardemment italien que celui de sa contemporaine, la princesse Belgiojoso: c'est M'n" Dora d'Istria; on se heurterait assurément, en ce cas, aux réclamations delà Roumanie, qui ne permettrait pas qu'où lui enlevât une de ses gloires nationales.

Née à Bucharest, le 22 janvier 1828, la princesse Hélène Kolzov Ma— salsky appartenait à la famille Ghika, qui a donné 'le- hospodars à la Valachie. 'tenant par divers liens aux Principautés Danubiennes, à la Pologne, à la Grèce, toutes nationalités opprimées, comment son ftmc généreuse n'aurait-elle pas sympathisé avec l'Italie, courbée sous le dur joug de l'Autriche, aujourd'hui sa très chère amie »?

Supérieurement douée, dirigée dans ses éludes par un Grec très distingué, la jeune fille acquit une érudition étendue et profonde qui ne détruisit pas son originalité, et, tout en donnant plus d'élévation à sa pen-ée, de largeur à ses jugements, lui laissa la grâce attrayante que les cours allemandes admirèrent les premières. Kilo parlait ««//langues et elle a prouvé qu'elle écrivait admirablement bien en grec, en italien, en fiançai-, en allemand et en russe. Humboldt affirmait qu'elle le surpassait comme helléniste et insista an jour, à Sans-Souci, pour qu'elle expliquât au roi de Prusse l'inscription d'un bas-relief grec récemment découvert

Mariée en 1849, à Saint-Pétersbourg, où elle eut de grands -ueçè-, celle que nous continuerons de désigner par son pseudonyme littéraire di t'"ra d'Isliia. parcourut toute la Russie, et, là comme partout, se préoccupa

questions sociales. Sa santé s'altéra, en même temps que son cœur, avide de liberté, souffrait de l'atmosphère despotique du pays des tsars. Elle partit pour cette Suisse « qui, disait-elle, faisait aimer la liberté comme l'Italie faisait aimer l'art, et l'Angleterre l'industrie ». Son ouvrage sur la Suisse allemande est écrit à un point de vue surtout philosophique, mais elle n'en sentit pas moins profondément les beautés sublimes qu'elle voulut voir de près, vêtue en homme pour surmonter plus facilement les difficultés des ascensions alpestres, s'exposant, sans compter avec sa santé, comme elle le fit plus tard dans les provinces grecques, à des fatigues excessives.

C'était, au reste, une nature courageuse et virile, aimant les armes, tirant admirablement le pistolet, trouvant des charmes au danger. Descendue en Italie, elle y resta longtemps, devint l'amie de Garibaldi et écrivit en italien un livre sur les rapports de la Roumanie avec la Papauté. Ses excursions dans les îles Ioniennes, la Morée, la Grèce, les Principautés Danubiennes, ses sentiments pour les populations de ces divers pays lui inspirèrent des ouvrages dont un seul, affirmait M. Deschanel, influencé peut-être par des sympathies politiques, suffirait à la réputation d'un homme.

En admettant même qu'il y eût quelque exagération dans la louange, il est incontestable que les études de Mme Dora d'Istria sur l'histoire et la ji. M-sïe grecques des îles Ioniennes, sur la nationalité hellénique d'après les chants populaires de la Grèce, sur le même sujet en Roumanie, en Albanie, en Bulgarie, en Serbie, sur les populations russes et mongoles, sur les femmes d'Orient et d'Occident, sur la vie monastique de l'Église d'Orient la mettent hors de pair comme voyageuse observatrice et comme écrivain penseur.

Il nous a paru juste de donner un souvenir aux quelques voyageuses dont les noms précèdent, car, si, pour les raisons données plus haut, elles ne rentraient pas dans notre cadre, elles méritaient, par leur exemple et leurs écrits, d'être considérées comme les plus remarquables devancières, à quelques exceptions près, appartenant à un passé plus Lointain, de presque toutes celles que nous allons maintenant suivre dans toutes h pallies du monde.

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