‹ Les Grandes voyageusesChapitre 2 sur 52 · MADAME GODIN DES ODONAIS · texte numérisé non relu

MADAME GODIN DES ODONAIS

Pas plus en France qu'ailleurs, il ne convient de compter, parmi les illustres Globe-trotters du sexe féminin, celles dont les exploits contraints et forcés sont demeurés stériles. Il est puéril, par exemple, de donner pour ancêtre à nos grandes voyageuses cette pauvre Paquette, qui, enlevée à Metz en l'an 1224 par des Bohémiens hongrois, alla s'échouer, d'étape en étape, dans la capitale mongole et, à l'âge de vingt-six ans, vers 1250, servit d'interprète à deux missionnaires envoyés par saint Louis pour évangéliser les peuples de Gengis-Khan.

Nous ne nous occuperons pas davantage de Mme Lacouture, dont les épouvantables souffrances à la suite d'un naufrage sur la côte de Floride en 1765, ne rentrent pas dans notre sujet, si intéressantes qu'elles soient du reste.

Le premier nom qui nous paraît devoir fixer l'attention est celui de Mme Godin des Odonais, bien qu'elle soit plus encore une héroïne qu'une voyageuse proprement dite.

En 1741, l'Académie des sciences résolut d'envoyer des savants vers les pôles et vers l'équateur, pour mesurer les degrés terrestres. (Jodin des Odonais, astronome renommé, fut désigné pour accompagner La Condamine. Sa femme, jeune, belle et brillante, refusa de se séparer de lui, et décida son père et ses frères à la suivre au Pérou. Là on trouva une vie de luxe et de pompe qui répondait bien à la renommée de richesse du pays et ne faisait guère présager les épreuves à venir. Cependant les douleurs ne furent pas épargnées à la jeune femme : elle devint mère de plusieurs enfants et les perdit successivement. Un jour, après avoir terminé ses travaux sur les Cordillères, Godin des Odonais annonça qu'il allait se diriger

il) LES GRAMiES VOYAGEUSES.

vers les rives de l'autre Océan et mettre 1800 lieues de terres inhabitées entre lui et sa famille. Il devait rester dix-neuf am Bans la revoir.

Parti de Quito en 1749, il apprit à Mayenne *jin- la guerre .-tait déclarée contre la France. En vain il demanda un passeport pour aller rejoindi femme et retourner en Europe. Ses lettres furent interceptées ou perdues. En 1705, il allait remonter le fleuve des Amazones, lorsqu'une maladie l'arrêta. A ce moment, sa fille aînée mourait à l'âge de dix-huit an-, -anqu'il l'eût connue. Mme des Odonais pritune résolution désespérée. Un bruit vague lui apprit que le roi de Portugal avait permis d'armer une embarcation pour lui faire descendre le fleuve aux rives désertes, avec un certain Tristan d'Oreasaval, dont on se croyait sûr.

Les stations échelonnées à de grandes distances, le long du fleuve et de ses affluents, offraient seules quelques ressources; la criminelle insouciance du messager, les lenteurs inexplicables des missionnaires amenèrent la catastrophe. Les mois devenaient des années. Enfin. Mme des Odonais acquit la certitude qu'un armement du roi de Portugal l'attendait dans les hautes missions. La courageuse femme n'hésita pas; elle avait une idée fixe : retrouver son mari; elle pria son père, M. de Grandmaison, de prendre les devants et partit à son tour de Rio-Bamba. où elle se trouvait. Les premiers temps du voyage furent heureux, puis la petite' vérole se déclara et décima les missions et les Indiens qui servaient de guides. Bientôt il n'en resta que deux. Ils disparurent. Comment trouver Ba mute dans ce dédale de rivières et de forêts? Le canot, allant à la dérive, B'emplit d'eau; il fallut débarquer. Un médecin français que Mme de- o,|"iiai> avait recueilli malade et abandonné, s'offrit pour aller chercher du secours à la mission la plus proche, avec un serviteur nègre, et ne revint pas. In mois s'écoula dans des angoisses affreuses, sous le seul abri qu'on p sédàt : une hutte de branchages. Enfin, désespérant d'être secouru, on résolut de se remettre en route à la grâce de Dieu et du hasard. On construisit un radeau. Il chavira; deux fois Mme des Odonais fut sauvée des eaux par ses frères. Réduits à quelques fruits et à quelques gouttes d'eau recueillies dans les feuilles de la forêt, les malheureux voyageurs succombèrent tour à tour. Un jour enfin, Mme des Odonais se trouva ?eule auprès de huit cadavres, à cent lieues de toute habitation, à mille de la mer, sans aucune ressource, les vêtements en lambeaux, les pieds déchirés. Avec les semelles des morts, elle se fit des sandale- et se mil à errer dans les bois, sans direction, sans but, épouvantée par les miaulements du jaguar, le hurlement des loups, les mille bruits sinistres de la forêt, et plus encore peut-être par les fantômes de son cerveau en délire, lacérée par les tus et les plantes épineuses, mordue par des insecte- sans nombre, rivant on ne sait de quoi.

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