‹ Les Grandes voyageusesChapitre 51 sur 52 · Cet usage existe à la Cour d'Angleterre · texte numérisé non relu

Cet usage existe à la Cour d'Angleterre

sur son trône d'argent aux lions d'or, posé sur un tapis tout brodé d'or; des hommes en costumes chamarrés l'entourent, portant, les uns des touffes de plumes de paon sur montures d'or; les autres des masses d'or (impossible d'éviter la répétition de ce mot, c'est le refrain obligé) ; un autre enfin est armé d'une queue de yak, prêt à chasser les mouches qui se permettraient d'importuner Son Excellence !

Puis les rajahs arrivent avec leurs suites, et c'est un étincellement do soieries, de broderies, des pierreries, robes de brocart brodées de perles et de pierres précieuses, aigrettes éblouissantes, habits de moire rose, larges pantalons pompadour, gilets de satin blanc, colliers de Golconde, tout ce que l'imagination d'un Oriental peut inventer pour étonner les hommes (et les femmes) d'Occident!

Mais si l'on veut S3 former une idée à peu près exacte de cette existence fabuleuse, il faut suivre les augustes personnages aux grands durbars des camps, pour la réception des princes indigènes et de l'émir d'Afghanistan. Ce sont de vrais contes de fées en action, où chaque personnage donne libre essor à sa fantaisie et s'efforce de surpasser son voisin. Il est nécessaire que la mise en scène soit digne de tels acteurs, et ces camps avec leurs tentes immenses ornées des plus riches étoffes, de cachemires incomparables, d'armes étincelantes, où l'on arrive dans des voitures d'or et d'argent, entre deux rangées d'éléphants caparaçonnés de pourpre et d'or et portant des dowdahs (sièges avec dais) en argent, où l'on trouve un vice-roi sur son trône (d'or cette fois), un état-major resplendissant et une foule bigarrée éblouissante de couleurs, de tiares, de colliers, de joyaux inestimables, tout cela ressemble plus à des scènes de rêve qu'à des réalités.

Et partout, dans ce pays extraordinaire, se rencontrent ces folies de richesse et de splendeur, à côté de la plus abjecte misère et des ruines amoncelées. Voici dans Amritsar, la ville sacrée des Sikhs, le peuple qui, entre tous, aime la pompe, le faste, les ornements; voici le temple d'or, la merveille des merveilles, s'écrie lady Dufferin; « il est là dans sa robe d'or, au centre d'une vaste nappe d'eau, rattaché seulement à la terre ferme par une passerelle en marbre blanc. C'est un tableau féerique, reflété dans l'eau comme dans un miroir. On dirait une apparition enchantée. Faut-il s'étonner qu'on oblige les simples mortels à retirer leurs grossières chaussures pour mettre des pantoufles brodées? Un escalier de marbre descend jusqu'au bord de l'eau... Une grille d'or donne accès au passage de marbre qui conduit au temple. Les prêtres passent leur journée à chanter îles prières et à lire le Gianth (leur Bible). Le livre est recouvert de drap brodé d'or et posé sous une arche d'or incrustée de diamants, d'émeraudes, de rubis et enguirlandée de rangs de perles qui s'enchevêtrent, s'entre-croisent, rosées, irisées, laiteuses, admirables ! Puis ce sont encore des coupoles

et des plafonds d'or, des portes en or massif, d'autres en argent, et quand je vous aurai dit tout cela, vous n'aurez encore qu'une bien faible idée di que j'ai bien raison d'appeler la merveille des merveilles

A Lahore, lady Dufferin est f/riiée d'admiration; de Dellii elle écrit : « La pensée seule d'avoir à vous parler de Delhi m'épouvante! Impossibl • de vous donner la plus faible idée de ce que nous avons vu ! »

Puis c'est Agra et l'idéal Taj, et, comme toutes les autres voyageusi lady Dufferin s'écrie : « Pour le moment, il m'est impossible de penser à autre chose qu'au Taj ! Une seule idée se détache bien nette : j'ai vu le Taj ! » Mieux peut-êjxe qu'aucune de ses émules, elle a défini le charme irrésistible de ce poème en marbre que, sur la terre de la polygamie, la tendresse unique et pure a dédiée à une mémoire chère. « On sait que ce tombeau adorable fut construit par l'empereur Shah Jehan pour sa femme Mahal « (l'ornement du palais) » et que tous deux y dorment leur dernier sommeil. Le Taj est en marbre blanc incrusté d'agates, de jaspe et autres pierres précieuses. 11 est bâti sur une grande terrasse, aux quatre coins de laquelle se dresse un minaret, ce qui lui donne l'aspect d'une mosquée. Je n'essayerai pas de le décrire; on dirait que ses murs renferment une âme, qu'il a été créé et non pas construit, tant est mystérieuse la fascination qu'il exerce. On ne peut imaginer un temps où il ne fut pas, ni un temps où des ouvriers bruyants et grossiers furent employés à élever cette merveille; la pensée seule qu'un marteau ou un outil quelconque pourrait en approcher est odieuse; c'est seulement comme à un rêve, à quelque chose d'irréel, de presque sacré, qu'on y peut songer. Et rien nulle part ne vient troubler cet effet.... Le Taj exerce un charme indéfinissable; après l'avoir vu dans le jour, on y retourne au clair de lune, on souhaite le voir au lever du soleil; on sent que, si l'on vivait à Agra, toutes les fois qu'on aurait besoin de paix et de repos, toutes les fois qu'on se sentirait triste ou malheureux, on viendrait là, méditer ou pleurer. Voilà pourquoi je dis que celte merveille a une àme; elle produit une impression que la blancheur idéale de son marbre, découpé comme une dentelle, que ses proportions exquises ne suffisent pas à expliquer. »

Cette note de rêve se détache avec une douceur charmante au milieu de cet ensemble assez tapageur de la splendeur orientale, de ce déploiement de richesses inouïes, des troupes d'éléphant s. de chameaux, de bœufs blancs tout harnachés et caparaçonnés de pourpre, d'or et d'argent, des foules qui à elles seules sont un régal somptueux pour le regard, des guerriers couverts d'armures de toute sorte, des palais et des temples féeriques. Si l'on passe en Birmanie, après la guerre heureuse que lord Dufferin avait été contraint de déclarer, on retombe dans l'or partout : pagodes, maisons colonnes, murs, portes, balustrades, bouddahs en or. De l'or jusque sur le

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mur a enceinte de la ville, jusque dans les hôpitaux ! Et partout aussi du Lois sculpté avec une finesse de bijou et, mêlées à l'or, des pierres précieuses, les unes vraies, les autres imitées.

Le palais du roi dépossédé est rempli de piliers d'or qui soutiennent des plafonds élevés comme des voûtes de cathédrale. C'est à dégoûter du précieux métal!

Nous nous arrêtons ; nous en avons dit assez pour faire comprendre ce que fut, pendant quatre ans, la vie de lady Dufferin, quel peut être l'intérêt de son récit. Ce ne fut pas sans tristesse, l'aimable chroniqueur l'avoue franchement, qu'elle et lord Dufferin déposèrent leur sceptre temporaire ; à cette tristesse, causée surtout par des séparations pénibles, les regrets des administrés répondaient éloquemment. Le couple vice-royal avait eu la science, ou plutôt le don de se faire aimer, et, tout en admettant la lourdeur du fardeau, lady Dufferin « n'essayait pas, en partant, d'analyser les sentiments très complexes qu'éveillait en elle le coup d'œil rétrospectif jeté sur tous les soucis, les plaisirs, les intérêts et les amitiés qu'elle laissait derrière elle ».

C'est le tableau au jour le jour de cette vie si remplie, si exceptionnelle, fantastique et chatoyante, mais en même temps si écrasante dans la pratique, qui donne à ces pages leur caractère attrayant et original. Une fois de plus on reste stupéfait de la force résistante des faibles femmes !

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