PRINCIPAUX ÉCRITS DE PHILIPPE PINEL
Dans le Journal gratuit de sauté :
Réflexions médicales sur l'état monastique, 1790, p. 81.
Dans les Actes de la Société d'histoire naturelle :
Mémoire sur une nouvelle méthode de classification des quadrupèdes, fondée sur les rapports de structure mécanique que présente l'articulation de la mâchoire inférieure, 1791, t. I, p. 359.
Dans la Gazette de santé :
Les accès de mélancolie ne sont-ils pas toujours plus fréquents et plus à craindre
durant les premiers mois de l'hiver? 1787. Observations sur le régime moral qui est le plus propre à rétablir dans certains cas
la raison égarée des maniaques, 1789.
Observations sur un vice de conformation des organes de la génération et des voies
urinaires, avec des remarques sur l'espèce d'impuissance qui en était la suite,
Dans les Mémoires de l'Institut :
Résultats d'observations et construction de tables pour servir à déterminer le degré de probabilité de la guérison des aliénés, 1807, p. 169.
Dans les Mémoires de la Société médicale d'émulation de Paris:
Mémoire sur la manie périodique ou intermittente. 1'''= édition, 1798, t. I, p. 94;
2'= édition 1802, t. I, p. 28.
Recherches et observations sur le traitement moral des aliénés. An VII (1798),
t. II, p. 21.5.
Nouvelles observations sur la conformation des os de la tête de l'éléphant. An VIII
(1799), t. III, p. 2:)3.
Observations sur les aliénés et leur division en espèces distinctes. An VIII (1799),
t. III, p. 1.
Observations sur les vices originaires de conformation des parties génitales de l'homme et sur le caractère apparent ou réel des hermaphrodites. An IX (1801), t. IV, p. 324.
Résultats d'observations pour servir de base aux rapports indiqués dans les cas d'aliénation mentale, 1817, t. VIII, p. 675.
Dans V Abrégé des transactions pliilosophiques de la Société royale de Londres, dirigé par Gibelin; Pinel a traduit de l'anglais de cette collection :
Cinquième partie, consacrée à la chimie ; Sixième partie, anatomie et physiologie ;
Septième partie : matière médicale et pharmacie (Pinel et Bosquillon).
Ph. Pinel a été rédacteur de la Gazette de santé, où il a publié de nombreux
articles sur l'hygiène et la .folie. Il a collaboré à V Encyclopédie méthodique
(médecine) et au Dictionnaire des sciences médicales.
Tannée suivante, un poste d'administrateur du district de cette ville ; il fut plus tard arrêté comme ci-devant et resta en prison jusqu'à la chute de Robespierre. Trop heureux d'y avoir été oublié !
Le temps s'écoulait doucement pour Esquirol, partagé entre l'étude et la vie de famille. Mais le moment de la séparation approchait. Les revenus de ses parents diminuant de jour en jour, il fallait songer à quitter les lieux de son enfance, et voler de ses propres ailes. Il fut envoyé à Narbonne, comme officier de santé à l'hospice Lepelletier, et il y passa deux ans. Là, il rencontra le célèbre Barthez, ancien médecin du roi, que la Révolution avait contraint de quitter Paris. Barthez vit Esquirol, devina son mérite et voulut se l'attacher comme secrétaire. Mais il avait un caractère despotique et violent, et Esquirol, malgré sa douceur, ne pouvait se plier à ses exigences ; aussi dut-il décliner des offres si honorables.
On se trouvait alors en pleine tourmente. « La société entière, écrivait Esquirol, semblait frappée de vertige. » Le tribunal révolutionnaire fonctionnait à Narbonne comme dans tant d'autres cités, naguère florissantes, en ce moment pleines de ruines et en proie à la terreur. Les défenseurs osaient à peine parler en faveur des victimes. A Narbonne, un seul avocat plaidait et il plaidait en vers. Espérait-il ainsi détourner de lui l'orage et ne pas s'aliéner les juges ? Croyait-il, par ses poétiques accents, les attendrir en faveur de ses clients? En tous cas, ceux-ci n'en recueillaient aucun bénéfice, et la guillotine les attendait au sortir de l'audience. .
Un jour, Esquirol, attii^é par la curiosité, pénétra dans la redoutable enceinte. Un prévenu se tenait devant le tribunal, certain de son sort et résigné. Sa femme, dissimulée dans l'auditoire, écoutait en frissonnant la plaidoirie de l'avocat, qui, suivant son habitude, s'exprimait dans la langue desMuses. Esquirol, ne pouvant contenir son indignation, s'écria : « Je saurais mieux défendre l'innocence ! « généreuse parole qui pouvait lui coûter
VIE DE .lEAN-ÉTlENNE-DOMINIQUE ESQUIliOL
la vie, car en ces temps troublés, il était périlleux d'élever la voix en faveur de la justice et de l'humanité. Tous les yeux se fixèrent sur le jeune imprudent, et la femme de l'accusé le supplia, en pleurant, d'avoir pitié d'elle et de sauver son mari. Il se présenta donc à la barre, pâle, ému, mais intrépide et conscient de son devoir. S'animant peu à peu et s'adressant au cœur des juges, il parvint à en faire jaillir quelque étincelle de cette pitié, qui semblait éteinte à jamais. Le prévenu fut rendu à la liberté. Esquirol refusa toute récompense, et quitta la salle d'audience couvert de bénédictions. Les acquittements étaient rares aux jours de la Révolution.
Libéré du service militaire et désireux de parfaire ses études, il se rendit à Montpellier, centre intellectuel vers lequel rayonnait la jeunesse du Midi. Il remporta deux seconds prix d'histoire naturelle, le 10 germinal an V, et le 10 fructidor an YI. Montpellier possédait alors un célèbre professeur de botanique, Antoine Gouan, l'ami de Jean-Jacques Rousseau ; il avait compté Pinel au nombre de ses élèves.
C'est une observation digne de remarque que, dans toute leur carrière, Pinel et Esquirol ont chacun parcouru une voie parallèle. Fils de la même région, ils furent d'abord destinés au sacerdoce ; ils étudièrent la médecine à Toulouse, où Pinel soutenait sa thèse le 22 septembre 1773. Esquirol y venait de naitre le 3 février de l'année précédente. Ainsi aux temps antiques, tandis qu'Eschyle luttait centre les hordes médiques, Euripide voyait le jour à Salamine.
Pinel et Esquirol ont fréquenté l'école de Montpellier, et tous deux se sont livrés, avec une égale passion, à l'étude des sciences naturelles, Pinel avait obtenu, en 1777, les suffrages de la Société royale de cette ville, Esquirol remporta deux prix.
Enfin, pour compléter la ressemblance, tous deux vinrent à Paris, pleins d'espérance et de courage, mais c'était leur seule fortune. Attirés par l'étude des maladies mentales, ils se prirent d'une affection sincère pour les malheureux privés de la raison.
« Grâce à Pinel et Esquirol, disait Morel, le retour aux saines doctrines de l'antiquité a de nouveau replacé l'étude de l'aliénation mentale sur sa véritable base scientifique, et introduit, dans notre jurisprudence, des dispositions pleines de sagesse, qui ont restitué aux aliénés leurs droits d'hommes et de citoyens. » Les noms du maître et du disciple restent unis par un lien indissoluble.
Les temps étaient durs alors, et l'existence difficile; la famille d'Esquirol se trouvait loin de l'aisance, et ses revenus diminuaient encore. Il dut songer sérieusement à gagner sa vie, et partit pour Paris, où il arriva en l'an VII de la République. Le voilà donc dans la grande ville. Quefaire? A qui s'adresser ? Un événement, qui aurait pu avoir les plus funestes conséquences, le servit au contraire. Sa mère avait caché, dans les replis d'un vieux manteau, une petite somme d'argent qu'il gardait précieusement en réserve, pour les heures critiques. Ce vêtement devenu hors d'usage, il le jeta par la fenêtre sans plus songer à son contenu. Quand la mémoire lui revint, le manteau avait disparu. Il aimait, dans sa vieillesse, à raconter cette anecdote, et ajoutait ce sage conseil pour les jeunes gens qui l'écoutaient : « Surtout, ne cachez jamais, comme moi, votre argent dans vos défroques. » Pour le moment, c'était la misère noire. Une lettre à ses parents, expliquant sa situation désespérée, et implorant quelque subside nouveau, ne lui attira qu'un refus ; croyant à une fable, ils lui répondirent de se contenter de ce qu'on lui avait donné ; ils ne pouvaient faire davantage. Dans sa détresse, il se souvint d'un ancien ami de séminaire, M. de Puisieulx, précepteur de M. Molé, qui devint plus tard ministre de Louis-Philippe. Le jeune Molé demeurait à Vaugirard avec sa mère; celle-ci, à qui M. de Puisieulx présenta Esquirol, l'accueillit avec bonté. Ayant appris son aventure, elle le consola de son mieux, lui donna une chambre dans la maison, et lui offrit de prendre ses repas chez elle. Esquirol accepta avec reconnaissance. Libre de tout souci, il pouvait se consacrer à l'étude ; l'avenir était à lai. Il fréquenta tour à tour le Jardin des plantes.
VIE DE JEAN-ÉTIENNE-ÛOMINIQUE ESQUIliOL
les hôpitaux, l'École de médecine. Il alla à la Charité entendre Corvisart, à la Salpétrière étudier les maladies mentales. C'est là qu'il vit Pinel pour la première fois, et ce jour décida de son existence.
Ces deux natures d'élite se sentirent de suite attirées l'une vers l'autre. Esquirol devint l'élève chéri de Pinel. Chaque jour, il se rendait à la Salpétrière, suivait la visite du maître, l'assistait dans ses travaux. C'est lui qui rédigea le Traité de médecine clinique ^àoni la première édition parut en 1802,1a dernière en 1815. Cependant, il préparait sa thèse inaugurale qu'il soutint en 1805 ; elle portait comme titre : « Les passions considérées comme causes, symptômes, et moyens curatifs de l'aliénation mentale ». Il avait alors 33 ans. Mais son nom était déjà connu et sa parole faisait autorité. Nous en donnerons un exemple. Vers 1804, M. Dubois, préfet de police, prenait un arrêté qui exigeait que tout aliéné fût interdit, avant d'être admis dans un hospice ou dans une maison de santé. Esquirol, signalant, dans un mémoire adressé à ce magistrat, les inconvénients d'une telle mesure, invoquait les motifs suivants :
« 1° Il n'est pas toujours facile de prononcer, au début de la folie, si le délire est fébrile ou chronique ; on s'expose, par une interdiction précipitée, à faire déclarer aliéné un individu qui n'a eu qu'un délire fébrile.
« 2" L'isolement des aliénés est souvent d'une nécessité prompte et absolue, aussitôt que la fureur éclate, soit pour la conservation du malade, soit pour la sûreté de la famille et la tranquillité publique, et cette nécessité est plus urgente encore pour les individus qui appartiennent aux classes de la société peu fortunées ou pauvres.
« 3" Des faits nombreux démontrent que l'isolement seul a guéri les aliénés. Ces malades guérissent quelquefois dès qu'ils sont isolés. Les privera-t-on de ce moyen de guérison qui est d'autant plus utile qu'il est employé plus promptement. Perdrat-on un temps précieux, pour remplir les formalités lentes de
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l'interdiction, qui entraîne toujours des longueurs inévitables?
« 4" Dans les folies intermittentes, l'interdiction sera-t-elle prononcée pour chaque accès, et l'interdit sera-t-il obligé, chaque fois, de venir devant les tribunaux pour déclarer qu'il a recouvré la raison et pour redemander sa liberté ?
« 5° Obligera-t-on une mère, un père, un mari, à faire interdire leur fille, leur femme, tandis qu'il est de leur intérêt de cacher l'existence de la maladie dont elles sont atteintes. Un mariage, une association, une entreprise commerciale, sont suspendus par un accès de délire passager ; ils seraient rompus par l'interdiction. Un lypémaniaque est incapable de troubler l'ordre public, mais son état est affreux, sa présence dans sa famille peut nuire à ses enfants ou à d'autres parents. Ne pourrait-on l'isoler sans l'interdire ? Les provocateurs de l'interdiction n'ont-ils pas à craindre le ressentiment des aliénés contre lesquels cette mesure est réclamée ?
« 6° Il est des aliénés tellement raisonnables qu'il faut vivre avec eux, et les suivre dans tous les instants de leur vie, pour prononcer qu'ils sont atteints de folie. Quelques-uns d'entre eux savent si bien dissimuler leur état, si bien justifier leurs actions, qu'il devient extrêmement difficile aux juges de constater si ces malades sont ou ne sont pas aliénés. L'interdiction peut être remise à une époque indéfinie, l'administration des moyens cjiratifs est ajournée. La maladie s'aggrave et le malade se livre aux actions les plus fâcheuses et les plus dangereuses pour lui et pour les autres.
« 7" Les discussions du Conseil d'Etat sur le Code civil démontrent que le législateur a voulu que le secret des familles fût respecté, qu'il a craint d'ajouter au chagrin causé par la plus affreuse des maladies, la douleur de la rendre publique en l'exposant aux formes solennelles de l'interdiction. Aux termes des articles 489 et 490 du Code, l'interdiction est la première mesure à prendre pour les individus atteints d'imbécillité, de fureur, ou de démence, avant même qu'il soit permis de prendre
légalement des mesures pour l'administration des soins réclamés par la maladie ; et cependant, les articles 490 et 491 ne donnent droit de provoquer l'interdiction qu'aux parents de l'aliéné et au ministère public, à défaut d'époux ou de parents connus ; ainsi jusqu'à l'interdiction nul n'a le droit de séquestrer l'aliéné. Mais parce qu'un fils recule devant la pensée d'interdire son père, parce qu'une femme craint de provoquer l'interdiction de son mari, seront-ils empêchés l'un et l'autre de faire isoler, pour le traiter, un malade qui leur est cher ?
« 8" Les parents ont une excessive répugnance pour l'interdiction ; si cette formalité est indispensable, il est à craindre que les familles n'écartent, ou tout au moins n'ajournent le traitement des malades, si l'on ne peut l'obtenir qu'à ce prix. Qui n'a été le témoin des inquiétudes d'une famille, des précautions minutieuses qu'elle prend pour cacher la folie d'un de ses membres, le mystère avec lequel le médecin, sous un nom supposé, est introduit dans la maison et auprès d'un client ? »
On voit qu'Esquirol avait profité de ses études à la Salpêtrière et des leçons de Pinel ; ses avis furent écoutés, et l'on n'exécuta pas les mesures décidées.
En 1811, il fut nommé médecin surveillant à la division des folles de la Salpêtrière, et l'année suivante, médecin ordinaire de cet hospice. « Si Pinel dans son immortel ouvrage, nous dit J.-P. Falret, a le premier révélé les traitements barbares que subissaient les aliénés dans les hospices de la capitale, s'il a brisé les fers qui torturaient leurs membres, Esquirol a la gloire d'avoir fécondé l'œuvre du génie et de la bienfaisance. Appelé par le vœu de Pinel et par le choix d'une administration éclairée, à partager ses travaux à l'hospice de la Salpêtrière, Esquirol consacra dès lors sa vie à l'étude des affections mentales, et aux infortunés qui en sont atteints.
« Développer l'heureux mouvementimprimé par Pinel, répandre, perfectionner la doctrine de ce médecin philosophe, fut l'unique but de ses constants efforts et de son ambition. Ardeur inépui-
sable de l'âme, sagacité vive, finesse pratique de l'esprit, voilà les forces qu'Esquirol a mises pendant quarante années au service d'une si noble cause. » Tel est le jugement porté sur lui par un de ses plus brillants élèves.
Cependant aux victoires succédaient les jours de désastre, la campagne de France rehaussait en vain la gloire du grand capitaine, l'astre impérial avait pâli. Les alliés marchaient sur Paris ; on était en 1814. Paris se trouvait encombré de militaires malades, en proie aux fièvres, brisés d'une double fatigue, physique et morale. Une partie de l'hospice fut transformée en ambulance. Esquirol, chargé du service médical, s'acquitta de cette nouvelle tâche avec son dévouement accoutumé, et, pour prix de son zèle et de sa belle conduite, reçut la décoration de la Légion d'honneur. La faveur à cette époque n'avait pas encore prodigué les croix, et, lorsqu'on voyait le ruban rouge orner une boutonnière, on pouvait s'incliner avec respect.
Pinel causait peu pendant les visites. Esquirol s'adressait plus volontiers aux étudiants, leur décrivant les signes de la folie, faisant passer sous leurs yeux les types les plus variés. En 1817, il ouvrait le premier cours clinique de maladies mentales qui eût encore existé. Il réussit au delà de toute espérance. Des diverses parties de la France, de l'étranger même, on accourait à ces leçons où le maître charmait son auditoire par sa parole brillante et facile, par ses vues pleines de profondeur et ses sages conseils. C'était bien là le vir bonus, dicendi peritus.
Mais les maladies mentales ne se présentent pas absolument avec les mêmes formes dans toutes les classes delà société. Les symptômes diffèrent suivant les milieux. Esquirol avait fondé, 23, rue de Buffon,un établissement destiné à recevoir des malades payants. Cette maison, entre cour et jardin, existe encore aujourd'hui, et est occupée par un fabricant de poteries. Les maisons de santé étaient peu nombreuses au commencement du siècle ; on ne citait guèreque l'établissement fondé, 163, rue deCharonne, par le D'' Belhomme, et où Pinel avait étudié les maladies mentales.
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C'est le plus micieii des asiles privés encore existants à Paris. Belhomme fils, Archambault, le D'" Mesuet l'ont dirigé tour à tour ; il a maintenant à sa tête le savant D'' ^lotet.
Esquirol ne prit au début que cinq ou six pensionnaires, vint habiter avec eux et vécut de la même existence. « La résidence des médecins, disait-il, offre des avantages infinis pour les malheureux confiés à leurs soins, à leurs lumières, à leur expérience. C'est à ce prix que le médecin apprend à connaître les maladies mentales et à les traiter. »
Voici la description que nous a laissée Pinel de la maison de la rue de Buffon :
« Dans l'établissement particulier, si connu et si digne de l'être, du D'' Esquirol, chaque aliéné a un domestique exclusivement attaché à son service, qui couche toujours à côté de lui, et même dans sa chambre, lorsqu'on le juge nécessaire. Tous ces domestiques sont prêts à se réunir pour intimider un aliéné par un appareil de terreur, s'il vient à éprouver quelque excitation momentanée qui le porte à la violence. Les aliénés ne restent jamais dans leur chambre; ils se promènent dans un jardin spacieux et ombragé, ou se reposent dans ce qu'on appelle un salon de compagnie ; les furieux ont la liberté de se promener en camisole dans la cour, qui est en partie ombragée par un bosquet agréable. Plusieurs convalescents vont se promener hors de la maison, chacun accompagné de son domestique affidô.
« La nourriture est en général abondante, propre à fortifier, et prise des aliments les plus sains, apprêtés d'ailleurs sansépices. Le déjeuner est distribué à 9 heures, et varie suivant l'état et les dispositions de l'aliéné. On a besoin quelquefois de faire servir un second déjeuner à plusieurs d'entre eux. On dîne à 4 heures; les convalescents, les aliénés tranquilles ou ceux qui ne sont agités que par intervalle, sont admis à la table de M. Esquirol ; les autres, à moins qu'ils ne soient dangereux, dînent dans une salle commune, chacun à une table particulière et servi par son domestique ; les autres, en petit nombre, mangent dans s. - 9
LES GRANDS ALlÉNISïES FRANÇAIS
leur chambre. Tout ce qui leur est servi sort de la table commune, où les portions sont faites en indiquant leur destination. Chaque malade boit de l'eau rougie à discrétion. Le souper se compose de légumes et de fruits.
ce Cet établissement est situé entre les boulevards et le Jardin des plantes; il contient dans son enceinte une sorte de verger rempli d'arbrisseaux ou d'arbres, ce quile fait participer, soit par ses dépendances, soit par son voisinage, aux bienfaits d'une immense végétation. Il est heureusement distribué pour séparer les aliénés les uns des autres, pour isoler les personnes du sexe et les convalescents de ceux qui sont en traitement. Toutes les formes extérieures propres à attrister en sont proscrites, comme barres de fer aux croisées, gros verrous aux portes, cordes pour garrotter les malades. Les croisées sont garanties par des persiennes qui s'ouvrent facilement, lorsqu'on ne craint aucune tentative dangereuse de l'aliéné pour se précipiter. Les furieux sont logés au rez-de-chaussée, et leurs chambres sont en planches ; les portes sont en face des croisées, les persiennes s'ouvrent et se ferment en dehors ; les lames sont mobiles, de sorte qu'en les inclinant, elles forment une sorte de volet. C'est ainsi que tout concourt au môme but, et est heureusement disposé pour le traitement d'une raison égarée.
« C'est durant les heures familières ou la promenade, que le D"" Esquirol applique avec habileté le traitement moral au déclin de la manie et durant la convalescence. Il console l'un, encourage l'autre, s'entretient avec un mélancolique, et cherche à dissiper ses illusions chimériques ; il étudie la suite de leurs idées, il cherche à démêler les affections involontaires qui entretiennent l'égarement de la raison ; tantôt il combat leurs fausses préventions, tantôt il semble se rapprocher de leurs opinions exagérées, ou même se prêter à leurs frivoles caprices pour obtenir leur bienveillance, et préparer ainsi l'heureux effet des avis les plus salutaires. Aussitôt que l'aliéné donne des signes non équivoques de convalescence, il est admis à la table commune
avec le médecin, et après quelques jours de cette épreuve, il passe dans la partie de l'établissement destinée aux convalescents, où il séjourne plus ou moins de temps pour confirmer son entière guérison. Là, les logements réunissent, sans aucun objet de luxe, une grande propreté et tout ce qui peut être agréable aux malades, avec la facilité des promenades dans un jardin adjacent. La liberté est alors entière, l'influence des domestiques cesse, et le médecin vit familièrement avec ses convalescents ; on se réunit pour déjeuner, pour jouer au billard, pour se livrer à certains jeux ; une partie de la soirée se passe dans un vaste salon, pour jouir de la musique, et lorsqu'on ne prévoit point d'inconvénient, on donne la liberté d'aller se promener, avec un domestique, au Jardin des plantes, ou bien en voiture à la campagne.»
Ce récit d'un témoin véridique nous montre quel soin Esquirol prenait de ses malades, quelle affection il éprouvait pour eux, quelle importance il attachait aux moindres détails. Les lois de l'hygiène étaient le principal objet de sa sollicitude. « L'hygiène, disait-il, étant la partie de la médecine qui présente le plus de ressources dans le traitement des maladies mentales, doit être pour tous les médecins un objet de méditation. »
Sa réputation s'accroissait de jour en jour ; on venait de loin le consulter, et les praticiens l'appelaient fréquemment auprès de leurs clients, pour s'éclairer de ses lumières. Mais cet homme à qui tout réussissait éprouvait un secret chagrin. Ceux à qui il avait prodigué ses soins, ou dont il avait traité les parents, l'évitaient en public. Connaître un médecin aliéniste, lui parler, semble pour bien des personnes l'aveu d'un recours à son ministère. Le cœur sensible et tendre d'Esquirol en souffrait. « Fatale profession, s'écriait-il, on s'honore de ne pas me connaître; ceuxlà surtout dont j'ai les secrets me traitent en paria, et ont besoin des ténèbres ou du huis-clos pour me serrer la main. » Il se consolait en prodiguant le bien autour de lui. Désirant stimuler l'émulation de ses élèves, il fonda un prix en 1818. Une médaille
132 LES ghands ALn•;^'ISTES français
de 200 francs et un exemplaire du Traité de la manie de Pinel devaient récompenser le vainqueur. Une commission de cinq membres, pris parmi les auditeurs du cours, remplissait les fonctions de juges. Georget fut le premier lauréat, avec son mémoire sur les «Ouvertures du corps des aliénés». Puis vinrent Pinel- G randchamp ,,Falret , Foville , Voisin , Bouchet et Cazauvielh . Quand Esquirol quitta la Salpêtrière pour Charenton, il dut interrompre ses cours, et le prix ne fut plus décerné. Mais Mitivié le rétablit plus tard, sous le nom de prix Esquirol, pour récompenser les observations cliniques prises parles élèves des asiles. Il consista dès lors en une somme de 200 francs et les ouvrages d'Esquirol. A la mort de Mitivié, son fils, M. le D'' Albert Mitivié, continua l'œuvre de son grand-oncle et de son père, et le prix est aujourd'hui décerné chaque année lors de la séance solennelle de la Société médico-psychologique.
En septembre 1818, Esquirol présentait au ministre de l'Intérieur un mémoire sur les établissements consacrés aux aliénés et les moyens de les améliorer. « J'ai pénétré dans l'asile du malheur où gémit souvent la vertu. J'ai parcouru toutes les villes de France pour visiter les établissements où sont renfermés les aliénés.
« Chacun peut s'assurer qu'il n'attirera pas sur lui la vindicte des lois ; quel est celui qui peut se promettre qu'il ne sera point frappé d'une maladie qui marque ses victimes dans tous les âges de la vie, dans tous les rangs, dans toutes les conditions ?
« Ceux pour lesquels je réclame sont les membres les plus intéressants de la société presque toujours victimes des préjugés, de l'injustice et de l'ingratitude de leurs semblables...
« Ces infortunés, qui éprouvent la plus redoutable des
misères humaines, sont plus maltraités que des criminels et réduits à une condition pire que celle des animaux.
« Je les ai vus, couverts de haillons, n'ayant que la paille pour se garantir de la froide humidité du pavé sur lequel ils sont étendus. Je les ai vus grossièrement nourris, privés d'air pour
VIE DE .lEAN-ÉTlENNE-DOMINIQUE ESQUIROL
respirer, d'eau pour étancher leur soif et des choses les plus nécessaires à la vie. Je les ai vus livrés à de véritables geôliers, abandonnés à leur brutale surveillance. Je les ai vus dans des réduits étroits, sales, infects, sans air, sans lumière, enchaînés dans des antres où l'on craindrait d'enchaîner les bêtes féroces que le luxe des gouvernements entretient à grands frais dans les capitales. Voilà ce que j'ai vu presque partout en France, voilà comme sont traités les aliénés presque partout en Europe. »
En lisant ce récit, on ne povirrait croire que près de vingt-cinq années se fussent écoulées depuis le jour où Pinel avait enlevé les chaînes des aliénés à Bicôtre. La réforme s'était bornée aux hospices de Paris où le grand philanthrope exerçait sans conteste sa bienfaisante autorité. ^lais en province, les errements d'un autre âge ne pouvaient disparaître aisément. Que d'efforts ne faut-il pas pour vaincre une routine, pour mettre un terme à des habitudes invétérées ! Cette tâche, Esquirol s'y dévoua. Il parcourut les diverses parties de la France, « maison par maison, hospice par hospice, prison par prison ». Ceux qui ignoraient le sort des aliénés tressaillirent d'indignation, ceux qui ne voulaient pas voir durent ouvrir les yeux.
« Dans tous les hospices ou hôpitaux, on abandonne aux aliénés des bâtiments vieux, délabrés, humides, mal distribués et nullement construits pour leur destination, excepté quelques loges, quelques cachots bâtis exprès ; les furieux habitent ces quartiers séparés ; les aliénés tranquilles, les imbéciles dits incurables, sont confondus avec les indigents. Dans un petit nombre d'hospices, où l'on renferme des prisonniers dans le quartier appelé quartier de force, ces infortunés habitent avec les prisonniers et sont soumis au même régime.
« Les aliénés sont admis dons les hospices dits hôpitaux généraux dans lesquels on reçoit les vieillards, les infirmes, les gâteux, les vénériens, les enfants et même les femmes de mauvaise vie et les criminels, dans les trente-trois villes suivantes :
LES CnANDS ALIÉNISTES FRANÇAIS
Aix.
Limoges.
Poitiers.
Alby.
Lyon.
Reims.
Angers.
Mâcon.
Rouen.
Arles.
Martigues.
Saintes.
Blois.
Montpellier.
Saumur.
Cambrai.
Moulins.
Sedan.
Clermont.
Nantes.
Strasbourg.
Dijon.
Nîmes.
Saint-Servan.
Le Havre.
Orléans.
St-Nicolas,près Nancy
Le Mans.
Paris.
Toulouse.
Lille.
Pau.
Tours.
« A la Salpètrière et Bicêtre, le quartier des aliénés est en quelque sorte indépendant du reste de la maison. Les aliénés y ont un régime particulier avec des serviteurs et un médecin spécial. Ce sont des hôpitaux dans des hospices.
« Dans les villes où l'on avait établi des dépôts de mendicité, on se proposait de bâtir, et l'on a même bâti un quartier pour les aliénés dans l'intérieur de ces dépôts ; ces quartiers ne devaient recevoir que des aliénés furieux ; et ils avaient déjà pris dans quelques dépôts le nom de quartiers de force.
« Les aliénés sont dans les dépôts de mendicité dans les villes de :
Auxerre. Chàlons. Mousson.
Alençon. Charité-sur-Loire. Dôle.
Amiens Laon. Troyes.
Besançon. Montpellier. Tournus.
« Enfin , on n'a pas rougi de mettre des aliénés dans les prisons :
Au fort du Ha, à Bordeaux ;
A la maison de force à Rennes ;
Au quartier de force à l'hôpital général de Toulouse ;
Au Bicêtre de Poitiers, de Gaen, d'Amiens, etc. ;
A la maison d'arrêt pour la garde nationale ;
Au château, à Angers.
« A Saint-Venant, les aliénés sont dans des bâtiments qui servent de prison et d'hôpital militaire. Au reste, il n'est pas de prisons, dans lesquelles on ne rencontre des aliénés furieux; ces
VIIÎ DE JEAN'-liTIENNE-DOMINIQUE ESQUIROL
infortunt's sont enchainés dans les cachots à côté des criminels. Quelle monstrueuse association ! Les aliénés tranquilles sont plus maltraités que des malfaiteurs ; ceux-ci peuvent travailler, et du produit de leur travail, ils améliorent la nourriture que leur accorde l'État. Les aliénés sont privés de cette ressource. A combien d'injures, de mauvais traitements, de privations ne sont point exposés ces aliénés de la part des malfaiteurs qui se font un jeu de leur état! Quelle humiliation pour l'homme malade, s'il a quelques instants lucides, de se voir confondu avec des criminels ! Et s'il était possible qu'un aliéné pùt guérir malgré tant d'abandon, tant de privations, tant d'injurieux traitements, quel sentiment affreux n'éprouverait-il point au réveil de sa raison, et dans ce sentiment quel obstacle invincible à une guérison durable ! »
Après avoir signalé les abus et indiqué le remède, il s'écriait, saisi d'un doute cruel : « Peut-être n'aurai-je écrit que pour moi. Si je ne puis être utile en espérant l'être, si je n'ai fait qu'un beau rêve, ce rêve, du moins, m'a laissé l'espérance. »
Ce mémoire eut un immense retentissement. De toutes parts, des voix g-énéreuses s'élevèrent en faveur des aliénés et le 2'ouvernement dut se décider à intervenir. Si les aliénés sont aujourd'hui l'objet de soins éclairés, ils le doivent à Pinel et à Esquirol. « C'est à Pinel, dit Grisolle, qu'appartient l'honneur d'avoir imprimé à la science la plus heureuse direction. Non seulement il donna de la folie une description à peu près complète, mais c'est lui qui eut la gloire de réformer entièrement le régime barbare adopté dans les hospices, où les aliénés étaient plutôt traités comme des malfaiteurs que comme des êtres souffrants.
Le A^énérable Esquirol est, après Pinel, celui dont les travaux, poursuivis sans relâche pendant quarante ans, ont le plus contribué à éclairer l'histoire de la folie ; c'est à l'école de ce maître illustre, de cet homme de bien, que se sont formés la plupart de ceux qui, dans ces derniers temps, ont publié sur l'aliénation mentale les recherches les plus utiles. »
Pour les changements à opérer dans les hospices, pour la construction de nouveaux établissements, on prenait toujours Favis d'Esquirol ; aussi lorsqu'on 1821 une commission fut chargée d'organiser l'abbaye St-Yon en asile pour les aliénés, il en fit partie, et ses sages conseils reçurent l'approbation de chacun. C'est également sur les directions qu'il avait données que s'élevèrent les asiles du Mans, de Montpellier, de Marseille.
En 1820, l'Académie royale de médecine l'appelait dans son sein. Pinel, Cuvier, Desgenettes, Laënnec, Corvisart, Marc, Portai, Vauquelin, Bertholet, Alibert, faisaient partie delà docte société. Esquiroly rencontrait encore son ami Pariset, médecin de Bicêtre, qui devait plus tard prononcer son éloge funèbre, et Larrey, son ancien camarade du collège de l'Esquille. Assidu aux séances, malgré de nombreuses occupations, il prit une part active à tous les travaux. Le 23 juillet 1824, il lisait un mémoire sur la question suivante :
« Existe-t-il de nos jours un plus grand nombre de fous qu'il n'en existait il y a quarante ans? » Voici les causes qu'il attribuait à cette augmentation plutôt apparente que réelle: « Depuis que les aliénés sont soustraits aux influences extérieures qui abrégaient leur existence, depuis qu'ils sont soumis à un régime et entourés de soins conservateurs, la durée moyenne de la vie a dû augmenter ; et un plus grand nombre d'aliénés a parcouru une plus longue carrière
« En 1818, le ministre de l'intérieur donna une attention particulière à cet objet. Une commission fut créée pour améliorer l'existence des aliénés, des instructions furent envoyées dans les départements, des ordres furent donnés pour retirer ces infortunés des prisons dans lesquelles ils étaient confondus avec les malfaiteurs, quelquefois même avec les criminels, et toujours dans un état plus déplorable que celui des ennemis de la société. L'administration des hôpitaux et des hospices renvoya dans leurs départements les aliénés qui n'étaient pas domiciliés à Paris, et qui contribuaient à l'encombrement des hospices delà capitale.
VIE DE JEAN-ÉTIENNE-DOMINIQTJE ESQUIIîOL
« Les administrations départementales, ne sachant où loger ces malades, faute d'habitations pour eux, ou parce que celles qui existaient étaient insuffisantes pour rafïluence des aliénés qui se présentaient, réclamèrent des moyens pour s'agrandir ; dans presque tous les départements, on fit des dépenses plus ou moins considérables, plus ou moins bien entendues ; dans plusieurs, on fit des constructions nouvelles et même des établissements spéciaux. Partout les aliénés furent mis au régime des pauvres ou malades valides ; les médecins furent chargés de les visiter ; enfin les soins qu'on prit de ces infortunés, abandonnés jusqu'alors, l'intérêt etles soins qu'onleur prodigua, réveillèrent les espérances des familles, excitèrent fortement l'intérêt public en faveur des fous, et les fît entrer en grand nombre dans les hospices. Dès lors, on crut que le nombre des aliénés augmentait réellement, mais on ne réfléchit point, que ne redoutant plus pour eux le séjour des hôpitaux, leurs parents agirent en province comme l'on avait fait à Paris. Ils confîèrent leurs malades à la charité publique avec la certitude d'un bon traitement, et P espérance d'un meilleur avenir Autrefois, I on n'enfermait que les
aliénés furieux ou perturbateurs de l'ordre public. On ne voyait point jadis, dans les hospices d'aliénés, ce grand nombre de monomaniaques paisibles, de vieillards et de paralytiques, qui forment aujourd'hui la masse de la population de ces hospices. Dès qu'un vieillard, homme ou femme, manifeste quelque aberration de l'entendement, dès qu'il tombe en enfance, comme dit le
vulgaire, il est transféré dans les hospices d'aliénés H y ^
cinquante ans, le cœur se serait révolté contre une pareille résolution ; l'opinion publique eût poursuivi le fils comme coupable d'abandonner l'auteur de ses jours. Aujourd'hui, cette résolution ne coûte plus, tant les préventions contre les hospices ont cessé. »
Dans ce mémoire, où il vante les progrès accomplis depuis quelques années, Esquirol évite avec soin toute allusion au rôle important qu'il a joué dans ces événements. Si l'attention du
ministre de l'intérieur a été appelée sur la situation des aliénés, si une commission a reçu mandat de chercher le meilleur remède à un tel état de choses, ce n'est que sur les représentations d'Esquirol ; c'est dans son mémoire que l'on a puisé les indications nécessaires pour remédier aux abus existants. Mais le grand philanthrope, à la bonté et à la science, unissait la modestie.
En 1823, Esquirol avait été nommé inspecteur général des Facultés de médecine. Ces nouvelles fonctions lui fournirent encore l'occasion de faire le bien, et il y montra une rare indépendance. Lui, royaliste, il demanda et obtint la réintégration dans sa chaire, du professeur Lallemand, de Montpellier, accusé d'inspirer aux élèves des principes révolutionnaires. Broca, dans son éloge de Lallemand, attribue aux démarches de l'évéque de Montpellier auprès de M. Frayssinous, la réintégration du professeur dans ses fonctions de chirurgien de l'hôpital St-Eloi. INIais, les affirmations de Pariset, de J.-P. Falret,de Casimir Pinel, qui tous trois ont vécu dans l'intimité d'Esquirol, ne sauraient laisser aucun doute à cet égard. « Esquirol, je le tiens de lui, dit Casimir Pinel, prit chaudement à cœur la cause de Lallemand, et la plaida avec d'autant plus de ferveur qu'il avait des opinions politiques tout à fait difl'érentes des siennes. Esquirol était royaliste, mais il était, avant tout, un homme juste, loyal, et honnête, incapable de rester indifférent devant la mesure prise contre un professeur dont il estimait le caractère et appréciait le savoir, à plus forte raison d'en devenir le complice. Il demanda à être chargé d'instruire cette affaire, qui se termina, selon ses désirs, dans l'intérêt de la justice et de la science. »
Esquirol empêcha également la suppression du collège de Sorèze, entaché de libéralisme. Les causes justes étaient sacrées pour lui. Tout pour les autres, rien pour lui-même, fut l'unique devise de sa vie.
Le 27 novembre 1825, mourait Royer Collard, médecin en chef de Charenton. Esquirol, nommé à sa place, quitta, non sans regrets, l'hospice de la Salpêtrière, témoin de ses espérances, de
ses luttes et de sa gloire. Sa consolation fut d'avoir son ami Pariset comme successeur, et de voir Ferrus mis à la tête du service de Bicêtre. Du reste, il s'attacha vite à ce bel établissement de Charenton dont il a laissé l'histoire et la description. Abandonnant la rue de Buffon, il acheta, à Ivry-sur-Seine, un vaste terrain. En dehors de la maison principale, encore en service aujourd'hui, il fît bâtir les « Galeries » pour les malades agités, construction nouvelle alors, qui depuis a été tant imitée. Il dirigeait cet établissement avec le D'' Mitivié, son neveu et plus tard son successeur. En 1843, la maison fut achetée par Baillarger et Moreau de Tours ; ils s'adjoignirent ensuite Marcé, enlevé trop jeune à la science, puis le D"" Luys qui est encore aujourd'hui à la tête de l'établissement.
L'année 1826 réservait à Esquirol une douloureuse épreuve. Le 26 octobre, son maître vénéré, celui qu'il avait coutume d'appeler le grand Pinel, s'éteignit à la Salpêtrière, le vieil hospice qu'il aimait tant. Les obsèques furent célébrées au milieu d'une immense alïluence de population, et Esquirol, les larmes aux yeux, suivit le convoi jusqu'au cimetière du Père La Chaise. On peut encore voir aujourd'hui, dans la vaste nécropole, la tombe de Pinel, simple comme sa vie; de pieuses mains viennent parfois y déposer des fleurs et des couronnes ; à ses côtés repose son fils Scipion.
Le travail soulage les peines ; aussi Esquirol s'y livra-t-il avec ardeur. La journée était consacrée aux malades, aux consultations ; le soir, il rédigeait ses notes et préparait ces nombreux ouvrages qui l'ont fait immortel. Les articles sur la monomanie provoquèrent, à leur apparition, de violentes clameurs dans ce public spécial, })lus bruyant que nombreux, qui s'élève à toute occasion propice contre les médecins aliénistes. « On veut, s'écriait Dupin l'aîné, substituer Charenton à la Bastille. » Parole étrange et trop souvent répétée. Non certes, nos asiles n'ont pas été et ne seront jamais transformés en succursales de la Bastille ; on pourrait plutôt dire que souvent les geôles ont indûment rem-
placé l'asile. Qu'on aille dans les prisons, qu'on examine avec soin ceux qui y sont renfermés ; si l'on recherche scrupuleusement tous leurs antécédents de famille, et, par antécédents, je n'entends pas remonter simplement aux parents, aux frères et aux oncles, mais aussi loin qu'il est possible d'atteindre ; si Ton scrute tous les actes de leur existence, on verra que plus d'un, parmi eux, a sa place marquée dans une maison de fous. Le gouvernement belge l'a bien compris, et il a dernièrement désigné deux spécialistes distingués, MM. Jules Morel et Sémal, pour rechercher les troubles mentaux chez les détenus. Pinel et Esquirol ont fait retirer des quartiers d'hospice les criminels qui se trouvaient mélangés aux aliénés ; il serait temps de séparer les aliénés d'avec les prisonniers.
On a accusé les aliénistes de voir des fous partout et de sauver la vie à des coupables. Esquirol répond à ce reproche dans une note sur la monomanie homicide : « A Dieu ne plaise que fauteur du matérialisme et du fatalisme, nous voulions créer ou défendre des théories subversives de la morale, de la société ou de la religion. Nous ne prétendons pas nous constituer les défenseurs du crime et transformer les grands attentats en accès de folie ; mais nous ne croyons pas que la doctrine de la monomanie ne soit autre chose que le crime excusé par le crime même. Ce mot monomanie, nous l'avons déjà dit, n'est ni un système, ni une théorie, c'est l'expression d'un fait observé par les médecins de tous les temps.
« Nous n'avons eu dans cette longue note d'autre vue que de présenter quelques observations, quelques réflexions, sur un état peu connu, non seulement des personnes étrangères à la médecine, mais encore des médecins ; afin d'appeler l'attention des juges et du législateur sur l'appréciation de quelques actes qui seraient des crimes horribles, s'ils n'étaient accomplis par des malheureux privés d'une partie de leur raison, par conséquent de leur libre arbitre.
« Ces conséquences peuvent paraître étranges aujourd'hui;
un jour, nous l'espérons, elles deviendront des vérités vulgaires. Quel est le juge, aujourd'hui, qui condamnerait au bûcher un insensé ou un fripon conduit devant un tribunal pour cause de magie ou de sorcellerie ? Il y a longtemps que les magistrats font conduire dans les maisons de fous les sorciers, lorsqu'ils ne les font pas punir comme escrocs.
« Au reste, ce n'est pas la première fois que les médecins, plus exercés que les autres hommes à observer les infirmités humaines, ont éclairé la justice sur les altérations de l'esprit et du cœur de prétendus coupables. A la fin du XV siècle, Marescot, Riolan et Duret, chargés d'examiner Marthe Brossier, accusée de sorcellerie, terminèrent leur rapport par ces mots mémorables :« Niliil a clemone, multa ficta^ ainorbo pauca. » Cette décision servit depuis de règle aux juges qui eurent à se prononcer sur le sort des sorciers et des magiciens. Nous, nous dirons, en caractérisant le meurtre des monomaniaques homicides : NiJiil a crimiiie, nulla ficta^ a morbo tota. »
Esquirol, avec sa douce nature, son cœur sensible et bon, incapable de tout acte contraire à la droiture et à la vérité, éprouvait une véritable souffrance lorsqu'il se voyait eu butte aux propos médisants. Philosophe, il n'appartenait certes pas à la secte des stoïciens (à co point de vue du moins). Pourquoi s'émouvoir sans juste raison ?Geux qui attaquent les spécialistes sont parfois d'une rare inconséquence. Un personnage quelconque se trouve-t-il interné dans une maison de santé, on crie à l'arbitraire. Un accusé est-il reconnu atteint de folie ; les experts, déclare-t on aussitôt, ne servent qu'à faire acquitter les criminels. Ainsi la passion (et souvent aussi un intérêt que l'on trouverait en cherchant bien) guide ces vaines déclamations. Mais les injonctions d'une foule ignorante ne sauraient influencer le médecin vraiment digne de ce titre ; il n'a qu'à suivre le droit chemin et n'écouter que sa conscience.
Esquirol avait présenté à l'Académie des sciences, en 1817, un mémoire ayant pour titre : « Des hallucinalioiis che\ les alié-
nés », sur lequel Pinel lut un rapport élogieux. Le 1" octobre 1832, il entretenait l'Institut des illusions, qu'il différenciait nettement des hallucinations. Ce sujet était encore mal connu, bien que déjà indiqué par Asclépiade : « Les malades voient souvent les choses autrement qu'elles ne sont ; les objets extérieurs existent, mais les perceptions qui en résultent sont fausses et donnent lieu à des erreurs maladives. C'est ainsi qu'Hercule, dans son trouble, prenait sa femme et ses enfants pour des ennemis, et qu'Oreste épouvanté voyait une furie dans la personne de sa sœur. » Mais nul n'avait encore posé la distinction : « Ce n'est pas une des moindres gloires d'Esquirol, remarque Morel, d'avoir le premier introduit la lumière dans un sujet si difficile. »
Esquirol avait été, en 1829, l'un des fondateurs des Annales cVhygiène publique et de médecine légale. Il y inséra divers mémoires parmi lesquels je citerai : « Vhistoire et la statistique de la maison de Charenton », et le travail intitulé : « Remarques sur la statistique des aliénés et sur le rapport du nombre des aliénés à la population. Analyse de la statistique des aliénés de la Norvège. » Lisant beaucoup, voyageant toutes les fois qu'il s'agissait d'apprendre une chose nouvelle, il se tenait au courant de ce qui se passait à l'extérieur, et en faisait, s'il le jugeait utile, profiter ses concitoyens.
Je rappelerai sa visite au village de Gheel, en 1821, en compagnie de Félix Voisin. « Il existe de temps immémorial, au centre de la Belgique, dans la commune de Gheel, une colonie d'aliénés qui n'avait point encore été visitée par les médecins, et sur laquelle il n'a été publié jusqu'ici que des notions très imparfaites. » Gheel était peu connu à l'étranger, si l'on en croit le D'' Andrée, qui écrivait les lignes suivantes en 1808 : « Auprès d'Anvers, il y a, dit-on, un village qui s'appelle Gheel, fameux parce que la folie y est, pour ainsi dire, endémique, ce qui a fait donner à ce village le nom de village de fous. Le temps était trop mauvais lorsque je suis passé dans ce pays, ce qui m'em-
pécha d'approfondir le fondement de ce bruit populaire. S'il en est comme on le raconte, ce phénomène serait très remarquable sous le rapport physiologique, et mériterait d'être examiné avec attention par les médecins du pays. » Esquirol resta quarantehuit heures à Gheel, parcourut le village, visita plusieurs maisons, interrogea les habitants, les aliénés, et ne négligea rien pour bien connaître l'établissement. Il vit la vieille église collégiale où l'on conserve, dans une châsse d'argent, les ossements de sainte Nymphna, qui jadis guérissait les possédés du démon. On venait l'invoquer de la Flandre, du Brabant et de toutes les provinces environnantes ; c'est là l'origine de la colonisation des aliénés à Gheel. « 11 est arrivé ici, remarque Esquirol, ce qui a eu lieu dans d'autres pays, et dans des circonstances différentes, que des pratiques établies sur la croyance des peuples ont été l'origine d'institutions souvent très utiles. » Il nous a laissé la description des cérémonies pratiquées pour obtenir l'assistance de sainte Nymphna : « Les parents de l'aliéné font faire une neuvaine dans l'église de Saint-Amans. Pendant les neuf jours, le malade est placé dans une maison adossée à l'église ; on l'enferme seul, ou avec d'autres compagnons d'infortune, dans une chambre, sous la surveillance de deux vieilles femmes. Un prêtre vient tous les jours dire la messe et lire des prières. Les fous tranquilles, assistés de quelques enfants du pays et de quelques dévotes, font pendant les neuf jours, trois fois en dehors, et trois fois en dedans le tour de l'église. Lorsque les malades sont derrière le chevet de l'église où repose le cercueil de la sainte, ils s'agenouillent et se traînent sous cette caisse trois fois, c'està-dire à chaque tour qu'ils font dans l'intérieur. Si l'aliéné est furieux, on paye une personne du pays et des enfants qui font les processions pour lui.
« Pendant que l'aliéné fait les trois processions, ses parents sont dans l'intérieur et prient la Sainte afin d'obtenir la délivrance du malade. Le neuvième jour, on dit la messe, on exorcise l'aliéné, quelquefois même on recommence une seconde neuvaine. Autre-
144 LES GRANDS ALlÉNISTES FRANÇAIS
fois, il n'y avait pas d'aliéné pour lequel à son arrivée à Gheel on ne fit faire la neuvaine. Aujourd'hui il n'y en a qu'un petit nombre pour lesquels on y ait recours.
a Quoique tous les jours s'affaiblisse l'influence miraculeuse de la Sainte, quoique le nombre des guérisons soit peu considérable, cependant les maisons qui avoisinent l'église de St-Amans sont encore extrêmement recherchées pour loger les aliénés qui sont conduits à Gheel. »
A cette époque le traitement par la douceur était peu connu dans ces parages: « Les malades cherchent-ils à s'évader, on leur met des fers. Sont-ils furieux, on les enchaîne des pieds et des mains; alors, ils ne sortent point, à moins qu'ils ne logent dans une ferme très isolée ; dans ce dernier cas, ils sortent toujours. En mettant les pieds sur le territoire de Gheel, nous vîmes avec douleur un maniaque, qui s'agitait sur la route auprès d'une ferme, dont les entraves de fer avaient déchiré la peau au bas des jambes. Dans toutes les maisons, on voit contre la cheminée et souvent contre le lit, un anneau auquel on fixe la chaîne qui doit contenir ces infortunés. »
« Nul doute qu'il ne fût facile, ajoutait Esquirol, de donner à ce singulier établissement un plus haut degré d'utilité. J'eus l'honneur de proposer au ministre de l'Intérieur de Hollande, auquel je rendais compte de ce que j'avais observé, de faire construire un asile où seraient reçus les aliénés qui, parleur agitation, leur violence, leur saleté, sont plus exposés aux mauvais traitements de leurs hôtes, tandis qu'on laisserait chez les particuliers les aliénés paisibles et propres. En même temps, le directeur, le médecin et les employés supérieurs de cet asile, seraient chargés d'exercer une surveillance active et continuelle sur tous les aliénés isolés et répandus dans la commune, et de diriger l'administration des soins qui leur sont dus par les personnes chez lesquelles ils sont logés. »
Ces lignes ne tracent-elles pas nettement le sentier qu'il faut suivre, aujourd'hui qu'on se décide à essayer le système prati-
qué chez nos voisins d'outre-mer sous le nom de boarding ont : les aliénés agités ou dangereux dans les asiles, les tranquilles dans leur famille ou chez des particuliers (quand toutefois ils n'ont pas à retirer bénéfice d'une séquestration prolongée). Mais, ainsi placés, ils ne sauraient être soustraits àla surveillence médicale, s'exerçant fréquemment et à l'improviste. Ils recevront tous les soins nécessaires, et leurs gardiens éviteront de les maltraiter ou de manquer aux clauses du contrat, dans la crainte de perdre, avec leur pensionnaire, un bénéfice certain. Comme son maître Pinel, Esquirol était un précurseur.
En janvier 1830, désigné comme membre du Conseil d'hygiène publique et de salubrité du département de la Seine, il y retrouvait des collègues tels que Dupuytren, Larrey, Parent-Duchâtelet, Pariset. 11 s'acquitta de ces délicates fonctions avec son dévouement et son désintéressement habituels. Lorsqu'éclata la terrible épidémie cholérique de 1832, on le vit se multiplier, prendre part à toutes les discussions, préconiser les mesures urgentes; là, où il jugeait sa présence nécessaire, on était sur de le trouver. Homme du devoir avant tout, il ne ménageait ni ses forces ni ses peines.
Mais tant de travaux l'épuisaient ; sa santé devenant chancelante, il partit pour l'Italie. Mettant à profit ses pérégrinations, il ne négligea aucune source d'instruction, visita les asiles, suivit les cours des professeurs connus. Un jour, entrant dans une salle de conférences, sans dire son nom, car il n'aimait ni le bruit, ni la réclame, il vint s'asseoir parmi les élèves, en simple étudiant. Mais l'un des assistants dévoila sa présence, son nom vola de bouche en bouche, et le professeur descendit de sa chaire pour saluer le maître. Il fut contraint de subir la renommée. A Rome, il rencontra Dupuytren qui venait demander la santé à un ciel plus clément. Le grand chirurgien paraissait soucieux et manifestait son impatience de rentrer à Paris. « Qui vous presse? » lui demanda Esquirol. — « Je songe à l'Hôtel-Dieu. » — «Vous l'avez laissé dans d'habiles mains. )> — « Oui, mais mon devoir. » Pour S. 10
146 LUS GliANDS ALIIOXISTF.S lliANÇAIS
ces hommes d'un autre âge, si fortement trempés, ce mot personnifiait la vie entière. Les jours de Dupuytren étaient comptés ; il mourut le 7 février 1835, à l'âge de cinquante-sept ans.
C'est pendant son séjour à Rome cpi'Esquirol apprit sa nomination en qualité de membre correspondant de l'Académie royale des Sciences morales et politiques.
En revenant en France, il s'arrêta à Turin, où le roi l'invita à visiter avec lui un bel établissement, nouvellement élevé pour servir de manicome. Les observations d'Esquirol ayant convaincu le souverain des défauts de cet édifice, il en fit une caserne, et ordonna la construction d'un manicome d'après les plans de l'aliéniste français.
De retour à Paris, Esquirol reprit sa vie active et laborieuse. Il participa aux travaux préparatoires de la loi du 30 juin 1838. « C'est, écrivait-il, une loi d'humanité vivement réclamée par les gens de bien ; elle met un terme aux mesures discrétionnaires auxquelles les aliénés sont soumis, elle défend que ces malades soient enfermés dans les prisons, elle pourvoit à ce que tous soient secourus dans les établissements spéciaux, elle repousse toute mesure préventive qui pouri ait retarder l'admission dans ces établissements, satisfaisant ainsi aux exigences de la science, au respect dû à la douleur, au secret et même aux préjugés des familles ; pour la première fois la loi traite les aliénés comme sont traités les autres malades. »
Chef incontesté d'une brillante école, il avait vu ses élèves devenir des maîtres à leur tour ; Georget avait succombé, à peine âgé de trente-trois ans et déjà célèbre; mais Falret, Voisin, Leuret, Foville, Calmeil, Moreau de Tours, Baillarger, formaient une vaillante phalange qui allait semant la bonne parole. Calmeil, entré comme interne à Charenton, ne quitta cet établissement qu'au jour de la retraite, et en qualité de médecin en chef. C'est là que, le 22 novembre 1862, il prononçait des paroles émues, lors de l'inauguration de la statue de son maître. Calmeil fut le héros d'une assez piquante anecdote rapportée par Trousseau.
VIE 1)K .TEAN-ÉTIENM'.-DOMINIQUK KSQUIIÎOL 147
« L'attaque vraie d'épilepsie se reconnaît à certains phénomènes qui n'échappent pas à l'observation attentive des cliniciens, et que pourraient simuler ceux-là seuls qui les connaîtraient parfaitement. Esquirol croyait même que ceux-là encore n'y parviendraient pas complètement. Il y fut cependant trompé, et voici en quelle circonstance. Un jour, après sa visite à la maison de Charenton, nous nous entretenions de ce sujet avec M. Calmeil et lui. Tout à coup M. Calmeil tombe sur le tapis dans de violentes convulsions. Esquirol, après un instant d'examen, se tourne de mon côté, et me dit : « Le pauvre garçon, il est épileptique. » A peine avait-il achevé sa phrase que M. Calmeil était debout, lui demandant : « s'il croyait encore qu'il fût impossible de simuler l'épilepsie. » Et Trousseau ajoutait : « Bien qu'Esquirol s'y fût mépris dans ce cas, je maintiens sa proposition, et je répète que même un médecin parfaitement au courant de ce qui se passe dans une attaque ne pourra la feindre qu'imparfaitement, car il est des phénomènes qu'on ne saurait produire à volonté. » Le célèbre professeur de l'Hôtel-Dieu fut un familier d'Esquirol, qui l'avait encouragé au début de la carrière, lui prédisant ses succès futurs. Le dimanche matin, le maître recevait ses élèves à sa table, et devisait amicalement avec eux. Je crois entendre mon vénéré maître Moreau de Tours, dont j'ai été le dernier interne à la Salpêtrière (il avait alors quatre-vingts ans) me raconter avec émotion ces réunions intimes de sa jeunesse. « On déjeunait fort bien chez M. Esquirol », ajoutait-il.
La bonté d'Esquirol s'étendait non seulement sur ses élèves directs, mais sur tous ceux qui l'approchaient. Sa bonhomie et sa bienveillance étaient extrêmes. J'en donnerai comme exemple le fait suivant, que je tiens de M. le D'' Parant, directeur de la maison de santé de Toulouse, fondée par le D"" Délaye. Un des élèves d'Esquirol, qui se voua lui aussi à la spécialité, avait un frère étudiant en médecine. Il apprend qu'Esquirol cherchait un interne pour Charenton. Il part aussitôt pour Paris afin d'aller proposer son frère. Esquirol avait-il des raisons paiHiculières de
ne pas vouloir accepter celui-ci ? Toujours est-il qu'il déclara qu'il n'en voulait pas. On insiste près de lui, il refuse toujours; en fin de compte, ne sachant comment se tirer d'affaire, il envient à dire à son interlocuteur : « 11 me faut un interne qui sache l'allemand ; je reçois chaque jour des travaux dans cette langue que je ne connais pas, et j'ai besoin d'avoir près de moi quelqu'un qui me tienne au courant des plus importants de ces travaux ; votre frère sait-il l'allemand ? » Sans se déconcerter l'autre répond oui. Et Esquirol : « Eh bien, allez le chercher. Ou plutôt dites-lui de me traduire ces deux pages et je verrai ensuite. » Le solliciteur remercie et réclame un court délai avant de rapporter la traduction demandée. L'ayant obtenu, il fait connaître à son frère la condition imposée. Celui-ci se met vite à apprendre quelques éléments d'allemand, assez pour pouvoir non le comprendre, mais le lire, fait faire la traduction par son propre professeur et se présente à Charenton. Esquirol lit les deux pages en français, les trouve à. son gré, ne pousse pas plus loin son enquête et accepte le candidat. Eut-il par la suite à lui demander des preuves de son savoir ? Nous l'ignorons. Mais sans doute il ne s'était fait aucune illusion sur la réalité. 11 savait que le jeune homme proposé était dans une situation difficile ; il crut devoir passer par-dessus les raisons qu'il avait de ne pas le prendre pour interne, et finalement il l'accepta, certainement pour lui rendre service.
Il caressait le projet de fonder à Charenton une bibliothèque médicale et philosophique, où les élèves trouveraient une abondante source d'instruction. Le temps lui manqua pour mener à bien cette entreprise ; mais il institua par testament un legs de dix mille francs, spécialement destiné à cet usage.
Lorsqu'on tend trop la corde d'un arc, elle finit par céder. Esquirol se prodiguait, ses forces l'abandonnèrent. Vaillant athlète il résistait quand même. Nommé président du Conseil d'hygiène publique et de salubrité, il crut de son devoir de diriger toutes les délibérations, et il n'y faillit point. Le 4 dé-
cembre, bien que malade, il se rendit à la séance ; au retour, la fièvre le prit, et il s'alita pour ne plus se relever. Leuret, Calmeil, Moreau de Tours, Baillarger, tinrent à assister sa femme et son neveu Mitivié à ce moment suprême. Esquirol s'éteignit doucement le 12 décembre 1840, en adressant aux siens, d'une voix calme, ses dernières recommandations.
Ainsi Unit le grand philanthrope, le lutteur acharné, dont l'existence a été si utile à la cause de l'humanité. A ce chrétien fervent, qui s'endormit plein de confiance, son labeur terminé, on peut appliquer les paroles de Lamennais : « Alors descendit l'Ange qui délivre, et se penchant sur son chevet : Tu as, dit-il, accompli ta rude tâche en ce monde ; maintenant passe à une meilleure vie. » .
Œuvre de Jean-Étienne-Dominique Esquirol.
L'œuvre d'Esquirol doit être étudiée à un double point de vue. Il fut un grand réformateur et un clinicien émérite.
Esquirol réformateur.
La réforme poursuivie par Esquirol est la continuation de la tâche philanthropique de son maître Pinel. Elle vise la disparition des abus encore existants, l'amélioration du sort et du bien-être des aliénés. Prenant le bâton du pèlerin et semant la bonne parole, il parcourut la France « maison par maison, hospice par hospice, prison par prison m. Le mémoire, fruit de ses patientes investigations, provoqua une profonde stupéfaction, une indignation généreuse. L'autorité dut intervenir. La cause des aliénés était gagnée.
Les criminels et les vagabonds furent peu à peu retirés des hospices et relégués dans les prisons. Les vieilles et sombres bâtisses firent place à des constructions nouvelles appropriées aux besoins des malades. Les chaînes disparurent pour toujours ,
« Une maison d'aliénés, disait Esquirol, est un instrument de guérison; entre les mains d'un médecin habile, c'est l'agent thérapeutique le plus puissant contre les maladies mentales. » Sur ce principe fondamental, il basait le traitement de la folie ; aussi ne négligeait-il aucun détail de distribution et d'installation des asiles. Voici le plan auquel il s'était arrêté après de mûres réflexions.
ŒUVIÎE DE JEAN-ÉTIENNE-DOMINIQUE ESQUIHOL
Plan cVun asile destiné aux aliénés.
« Les asiles doivent être placés hors des villes. On fera choix d'un grand terrain, exposéau levant, un peu élevé, dont le sol soit à l'abri de l'humidité et néanmoins pourvu d'eau vive et abondante.
« Les constructions présenteront un bâtiment central pour les services généraux, pour le logement des officiers ; ce bâtiment aura un premier étage.
« Sur les deux côtés de ce bâtiment central et perpendiculairement à ses lignes, seront construites des masses isolées pour les aliénés, les femmes à droite, les hommes à gauche; ces masses isolées seront assez nombreuses pour classer tous les malades d'après le caractère et la période de leur maladie ; ces masses seront quadrilatères, ayant intérieurement une cour entourée d'une galerie vers laquelle s'ouvriront les portes et les croisées des chambres. Les chambres requerront deux côtés parallèles du carré; le troisième sera disposé pour des salles de réunion, pour un réfectoire; le quatrième sera fermé par une grille qui permettra la vue sur de grands jardins ou sur la campagne ; la cour sera plantée, avec une fontaine aumilieu. Dans nos climats tempérés, la galerie sur laquelle s'ouvriront les portes sera à jour, et liera toutes ces petites masses entre elles et avec le bâtiment central ; la galerie régnera derrière les cellules, sera fermée, et à une des extrémités on ménagera une petite pièce pour un poêle, lequel, à l'aide de tuyaux de chaleur, échauffera la galerie et les cellules. A la cheminée du poêle on adossera la cheminée des lieux d'aisances qui, par ce moyen, seront délivrés de toute mauvaise odeur. Au centre de tous ces bâtiments, disposés parallèlement entre eux, s'élèveront des bâtiments isolés aussi ; ces derniers serviront d'ateliers, de salles de bains, d'appareils de vapeur, d'infirmerie, etc.
« L'ensemble de ces bâtiments doit présenter des logements séparés pour les aliénés furieux, pour les maniaques qui ne sont
point méchants, pour les mélancoliques tranquilles, pour les monomaniaques qui sont ordinairement bruyants, pour les aliénés en clémence, pour ceux qui sont ordinairement sales, pour les fous épileptiques, pour ceux qui ont des maladies incidentes, enfin pour les convalescents ; l'habitation de ces derniers devra être disposée de manière qu'ils ne puissent ni voir ni entendre les autres malades, tandis qu'eux-mêmes seront à portée du bâtiment central.
« Les habitations particulières ne devront pas être faites toutes de la même manière
« Les habitations destinées aux furieux doivent être plus solidement construites et offrir des moyens de sûreté inutiles et même nuisibles dans le reste de l'établissement. Il est des aliénés qui salissent ; le sol des cellules qu'ils doivent habiter sera dallé en pierre et incliné vers la porte. Cette disposition est superflue dans tous les autres logements, qui doivent être planchéiés. Le quartier des convalescents ne doit différer en rien d'une maison ordinaire.
(( Les constructions destinées aux aliénés seront toutes au rezde-chaussée. »
Esquirol attachait une extrême importance à cette dernière prescription ; en voici la raison : les malades habitant le rez-dechaussée, il n'est pas nécessaire de griller les fenêtres et les escaliers; les agités peuvent sortir librement de leurs cellules, et se livrer, au grand air, à leur excitation, qui atteindrait au contraire son paroxysme si on les tenait renfermés ; la surveillance et le service sont rendus plus faciles; enfin : « Les asiles bâtis au rez-de-chaussée, composés de plusieurs bâtiments isolés, distribués sur une plus grande superficie, ressemblent à un village dont les rues, les places, les promenades offrent aux aliénés des espaces plus variés, plus étendus pour se livrer à l'exercice si nécessaire à leur état. »
ŒUVRE DE JEAX-ÉTIENNE-DOMINIQUE ESQIÎIROL
Chauffage.
Comme mode de chauffage, Esquirol donne la préférence à des tuyaux de chaleur, qui maintiennent à une douce température les galeries, les corridors sur lesquels s'ouvrent les cellules.
« Mais il faut, ajoute-t-il, surveiller le degré de température, car les serviteurs, par insouciance, consomment en tout temps la même quantité de combustible ; alors il fera trop chaud ou trop froid. Un thermomètre suffira pour prévenir toute négligence. » Esquirol taxe d'insouciance cette disposition des employés à brûler toujours la même quantité de combustible ; ne s'agirait-il pas plutôt d'un autre sentiment que j'ai toujours rencontré chez les gens de cette classe ? H y aura souvent trop de chaleur, mais du froid bien rarement. Suivant eux, le combustible est fait pour être brûlé, comme la nourriture pour être mangée, et ils sont portés à bourrer de la même façon les calorifères dont ils ont l'entretien et les malades confiés à leurs soins.
Organisation des asiles.
Esquirol n'était pas partisan de la multiplicité des asiles ; un dans chaque ville où siège une Cour lui paraissait suffisant. Conseil d'administration formé des préfets des départements qui auraient concouru à l'érection de l'établissement, des souscripteurs, du procureur général, des plus notables. Médecin et directeur nommés par le ministre sur la présentation du conseil. Comité central placé auprès du ministre et chargé de correspondre avec les directeurs et les médecins. Telles étaient ses vues principales. Restaient à régler les conditions de l'internement.
« Une loi sur l'isolement, écrivait-il en 1832, doit avoir pour but la santé et la liberté des malades, puisque déjà il existe des lois protectrices de leur fortune, et préventives contre le désordre public qu'ils peuvent commettre. Cette loi, pour ne pas nuire à la
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guérison des aliénés, devrait laisser aux familles la plus grande indépendance, dans la crainte de blesser le secret domestique, d'alarmer la tendresse des parents et même leurs préjugés. Elle aurait à consacrer et à généraliser pour tout le royaume les mesures d'isolement les plus simples et déjà en usage dans plusieurs départements. Ainsi nul individu affecté de maladie mentale ne pourrait être isolé, renfermé, que sur un certificat signé de deux médecins qui constateraient la nécessité de l'isolement. Dans chaque département, les membres du conseil de salubrité visiteraient de temps en temps les aliénés pendant la durée de leur séquestration, jusqu'à ce que l'interdiction jugée indispensable fût prononcée. Les médecins visiteurs feraient un rapport de leur visite au président du tribunal de première instance. »
Esquirol indique ces magistrats de préférence, pour plusieurs raisons :
i° Parce qu'il existe des tribunaux de première instance dans chaque département ;
2° Parce que les présidents de ces tribunaux sont des magistrats inamovibles et par conséquent plus indépendants ;
3" Parce que déjà les lois ont confié à ces magistrats tout ce qui est relatif à la correction paternelle, fonction qui ne laisse pas d'avoir quelque analogie avec celle qui les rendrait surveillants légaux de l'exécution de la loi.
Loi du 30 Juin 1838.
Depuis longtemps les médecins réclamaient une loi d'une exécution simple et facile commune à tous les départements. Les règlements différaient selon les établissements. A Bicêtre et à la Salpêtrière, on n'admettait que les malades munisM'un bulletin du bureau central des hospices ; en cas d'urgence, on les recevait pi'ovisoirement. A Gharenton, on exigeait la réquisition du maire du domicile du malade. Mêmes anomalies en province. Ainsi à
Bordeaux les parents s'adressaient d'abord au maire du domicile de l'aliéné ; après enquête sur l'état mental, les pièces étaient envoyées au préfet, qui ordonnait l'admission, mais elle ne devenait définitive qu'après le vu des memljres de la commission chargée du couvent de la Force. Au Mans, l'admission des indigents relevait du préfet ; les pensionnaires devaient être pourvus d'un certificat médical visé par le maire de leur domicile. A Marseille, admission prononcée par le maire, le préfet ou le procureur du roi, mais le séjour n'était que provisoire jusqu'à l'interdiction. Un règlement uniforme s'imposait ; on eut recours aux lumières d'Esquirol, et il collabora aux travaux préparatoires de la loi du 30 juin 1838. Il ne put néanmoins y faire prévaloir toutes ses opinions. Voici le jugement qu'il émet à ce sujet : « Si j'avais à exprimer ma pensée je dirais : tout ce qui est relatif à l'ordre public, à l'intérêt matériel des aliénés est prévu dans le projet de loi; mais on n'a pas tenu compte des droits de la famille, dont on ne ménage pas la susceptibilité, en multipliant les moyens de divulgation d'une maladie que chacun veut tenir cachée pour les siens. Si c'est un préjugé il mériterait plus déménagements, dans l'intérêt des malades eux-mêmes. Les lois se brisent parfois contre les préjugés. »
Dès qu'un aliéné commet une action criminelle, le public indigné s'étonne qu'on l'ait laissé en liberté. Mais si l'on avait interné ce malade soi-disant inoffensif, les mêmes personnes auraient accusé de séquestration illégale le signataire du certificat et le médecin traitant. « On laisse en liberté, disait Esquirol, les monomaniaques etles lypémaniaques, parce qu'ils sont paisibles ; mais bientôt, entraînés par les idées qui les dominent, ces malheureux se tuent, tuent les personnes qui les entourent, n'épargnant pas les objets de leurs plus chères affections. Nul doute que beaucoup d'homicides et surtout de suicides eussent été prévenus, si les aliénés qui les ont commis avaient été isolés à temps. »
Esquirol, tout en admettant la surveillance du gouvernement sur les établissements publics consacrés aux aliénés, lui en refu-
sait dans certains cas la direction. « Un établissement créé par une commune, par un département, est une propriété collective, qui doit être gouvernée parles créateurs, de même qu'un établissement privé est dirigé par son propriétaire. »
A tous les visiteurs désignés par la nouvelle loi, il préférait les membres des conseils des hospices ou des commissions de surveillance des établissements d'aliénés. « Ces visites, faites par des administrateurs bénévoles, ne blesseront pas la susceptibilité des malades, n'irriteront pas leurs inquiétudes, n'inspireront aucune crainte ; elles seront toutes paternelles, toutes bienveillantes pour les malades, et offriront de suffisantes garanties à la société en les combinant avec le contrôle de l'autorité judiciaire... Cette disposition ferait rentrer les aliénés dans tous les droits des autres malades, et détruirait bien des préjugés funestes à ces malheureux. »
La loi de 1838 porte que les établissements privés consacrés au traitement d'autres malades ne pourront recevoir les personnes atteintes d'aliénation mentale, à moins qu'elles ne soient placées dans un local entièrement séparé.
Esquirol regrettait le premier projet de la commission de la Chambre des députés, qui interdisait à ces établissements de prendre des aliénés. « Chacun, remarquait-il, applaudissait à cette sage disposition, qui avait été longuement discutée au sein de la commission... Un établissement d'aliénés qui fait partie d'un autre établissement, est une combinaison mauvaise et dangereuse. Il y a bien des années que les graves inconvénients qui en résultent ont été signalés. Ce qu'on pourrait permettre aux hospices et à un petit nombre de grands établissements, ne peut être accordé aux maisons de santé ordinaires, même en prescrivant des bâtiments séparés pour les isoler ; nos hospices ont de vastes locaux qui permettent de séparer les habitations des aliénés, de les distribuer pour leur usage et de les pourvoir de tous les moyens de traitement... Un établissement élevé par des particuliers, et destiné à recevoir des malades
ŒUVIÎlî 1)IÎ JKAN-KTIUNN'U-DOMINIQUIÎ ESQUIUOL
de toutes sortes, des femmes en couches, des enfants, comme cela a lieu dans les maisons de santé oi^dinaires, offrira une réunion scandaleuse et funeste, si elle admet des aliénés, même en plaçant ceux-ci dans un local séparé ; un particulier pourrat-il réunir dans ce local les conditions pour conserver et surtout pour traiter ces malades ? Il ne faut pas perdre de vue qu'aujourd'hui les aliénés ne peuvent être ni logés, ni soignés, ni traités comme il y a cinquante ans. Il faut bien savoir que la distribution d'une maison destinée au traitement de la folie est l'agent de guérison le plus énergique et le plus eflicace ; qu'il faut de grands espaces et des bâtiments séparés les uns des autres. On espère que les familles pourront mieux conserver le secret de leurs malheurs ; l'on se trompe étrangement. Les aliénés admis dans un même établissement qu'habitent des gens sains d'esprit, sont pour ceux-ci des points de mire, des sujets de conversation dont on ne craint pas de parler à tout venant, parce qu'on n'a point un intérêt commun à se taire sur cet état. »
Esquirol ne comprenait pas davantage la défense faite au médecin attaché à l'établissement de signer le certificat. « Cette restriction, observait-il, peut être justifiable pour les établissements privés, mais rien ne la motive pour les établissements publics... On conduit à Saint- Venant, à Armentières, un aliéné pour consulter les médecins de ces établissements. Ces médecins jugent qu'il y a urgence de faire entrer les malades dans les maisons confiées à leurs soins. Le malade ne pourra être admis; mais il n'y a pas d'autres médecins dans le pays ; que fera sa famille ? » Il estimait également superflue l'interdiction faite aux parents ou alliés au second degré des chefs ou propriétaires des établissements, de signer le certificat. « Le chef d'un établissement, malhonnête homme, aurait le soin de faire faire le certificat par tout autre que par un parent. »
La production d'un certificat ne lui paraissait pas nécessaire dans tous les cas sans exception, et il en eût volontiers dispensé une certaine catégorie de malades. « Si une personne qui a déjà
été aliénée, ou qui a une folie intermittente, ressent les préludes d'un nouvel accès, ne pourra-t-elle se présenter spontanément dans une maison privée et y être admise, sans être obligée de révéler à un tiers le nouveau malheur qui la menace ; peut-être il lui suffira de peu de jours passés dans le calme et le repos, assistée de bons conseils, pour conjurer l'accès; j'ai vu tel malade qui n'avait que le temps d'arriver dans une maison d'où il était déjà sorti plusieurs fois; et l'accès eût éclaté, si les démarches obligatoires eussent retardé son admission. »
Depuis longtemps, en Angleterre, les malades peuvent solliciter eux-mêmes leur internement. Le nouveau projet de loi sur les aliénés propose d'autoriser en France ce mode de placement. Il suffirait d'une demande signée par le malade, avec production d'une pièce pi^opre à constater son identité. Le vœu d'Esquirol n'aura été que bien tardivement exaucé.
Il tenait la dernière partie de l'article 9 pour une injure gratuite aux médecins. « Si le placement, porte cet article, est fait dans un établissement privé, le préfet, dans les trois jours qui, suivent la réception du bulletin, chargera un ou plusieurs hommes de l'art de visiter la personne désignée dans ce bulletin, à l'effet de constater son état actuel et d'en faire rapport sur le champ. Il pourra leur adjoindre telle autre personne qu'il désignera ». « Si les hommes de l'art, remarquait Esquirol, n'ont pas la confiance du préfet, pourquoi les choisir? s'ils ont sa confiance, pourquoi une adjonction superflue et blessante ? »
Le préfet, d'après la loi, peut toujours ordonner la sortie immédiate des personnes placées volontairement dans les établissements d'aliénés; Esquirol estimait que de ce droit résulteraient parfois de déplorables inconvénients. « Je pourrais rapporter des faits constatant des meurtres et des homicides chez des aliénés tranquilles en apparence, dont l'administration avait
ordonné la sortie Les sorties ordonnées par le préfet devraient
être toujours précédées de l'avis motivé du médecin, sauf au préfet, sous sa responsabilité, de passer outre; l'expérience des
malheurs arrivés après des sorties prématurées ou ordonnées par l'autorité mal informée, devrait laisser au médecin et au directeur de rétablissement un temps moral pour éclairer le préfet sur le véritable état du malade, sur l'opportunité, ou les dangers de sa sortie. Les médecins sont instruits d'une multitude de particularités, et souvent de beaucoup de secrets, qui devraient influer toujours sur les déterminations de l'autorité relatives à la mise en liberté de ces malades. »
Droits et devoirs des médecins d'asile.
Voyons maintenant comment Esquirol envisageait l'organisa^ tion du personnel des maisons d'aliénés : Il réservait au médecin la direction suprême de tout ce qui intéresse les malades et le service médical. « Il doit être, en quelque sorte, le principe de vie d'un hôpital d'aliénés. C'est par lui que tout doit être mis en mouvement. Il dirige toutes les actions, appelé qu'il est à être le régulateur de toutes les pensées. C'est à lui, comme au centre d'action, que doit se rendre tout ce qui intéresse les habitants de l'établissement, non seulement ce qui a trait aux médicaments, mais encore tout ce qui est relatif à l'hygiène. L'action de l'administration qui gouverne le matériel de l'établissement, la surveillance que doit exercer cette même administration sur tous les employés, doivent être cachées; jamais le directeur n'en appellera d'une décision portée par le médecin, jamais il ne s'interposera entre lui et les aliénés ou les serviteurs. Le médecin doit être investi d'une autorité à laquelle personne ne puisse se soustraire. »
Il exige des médecins un compte annuel et détaillé de leur service. « Il est des médecins de bonne foi qui n'aiment pas la statistique.
« Ont-ils bien réfléchi que les sciences d'observation ne peuvent se perfectionner que par la statistique ? Qu'est-ce que l'expérience, si ce n'est l'observation des faits, répétés souvent et
LES OliANDS ALIKNISÏIÎS FItANÇAIS
confiés à la mémoire ? Mais la mémoire est quelquefois infidèle ; la statistique enregistre et n'oublie pas. Avant qu'un médecin porte un pronostic, il a fait mentalement un calcul de probabilité, et résolu un problème de statistique, savoir qu'il a observé les mêmes symptômes, dix, trente, cent fois dans les mêmes circonstances, d'où il conclut. Toute autre combinaison de l'esprit ment au praticien ; si la médecine n'avait pas négligé cet instrument de progrès, elle posséderait un plus grand nombre de vérités positives, on l'accuserait moins d'être une science sans principes fixes, une science vague et conjecturale. »
Mais la statistique demande à être véridique, et l'on ne saurait se fier à un autre que soi. « Recueillir des tableaux statistiques d'après des faits que l'on n'a point observés soi-même, c'est courir à l'erreur. Une statistique médicale, par exemple, faite par des employés, est nécessairement inexacte. Quel est le médecin qui oserait rédiger la constitution médicale de son hôpital d'après les registres des bureaux aux entrées et aux sorties. Nous ne parlerons point des individus qui dissimulent ou dénaturent la vérité des chiffres ; il est évident que leur statistique ne peut servir les sciences, mais l'abus d'une chose doit-il la faire proscrire?... J'aime la statistique en médecine, parce que je
crois à son utilité C'est le meilleur instrument pour mesurer
l'influence des localités, des régions et des méthodes de traitement. ))
Esquirol n'émettait jamais une maxime sans la mettre en pratique. Tous les ans, il lisait à la commission de surveillance de la maison de Charenton un compte rendu sur les aliénés admis pendant l'exercice précédent. Ce compte rendu était ensuite envoyé au ministère de l'intérieur.
Pinel professait à cet égard les mômes idées que son disciple. « Ccgrandmaître,remarquaitEsquirol, a faitdela statistique dans la seconde édition de son immortel Traité de V aliénation mentale.M.. Pinel enseignait que la médecine puise ses inspirations thérapeutiques dans l'étude des commémoratifs des affections