‹ Les grands aliénistes françaisChapitre 5 sur 5 · ESQUIROL · texte numérisé non relu

ESQUIROL

cérébrales, et dans la connaissance de tout ce qui a précédé l'explosion du délire. »

Infirmiers.

La question du choix des gardiens, d'une importance extrême, ne pouvait laisser indifférent un homme tel qu'Esquirol. « Les serviteurs, disait-il, ne sei'ont point pris dans la dernière classe. Ils doivent avoir un extérieur bienveillant, un ton affectueux, et être proprement et décemment vêtus... On se trouvera généralement bien de choisir parmi les convalescents ou les aliénés guéris ceux qui peuvent remplir cet emploi. Ces serviteurs sont plus dociles, plus bienveillants. Ils ont appris à compatir aux maux qu'ils ont connus, ils secondent mieux les efforts du médecin, leur exemple ranime la confiance des malades. »

Pinel conseillait aussi de prendre des gardiens parmi les convalescents et les malades guéris.

Bien peu de médecins professent la même théorie. Quelles sont les raisons données par Esf[uirol ? Les serviteurs seront plus bienveillants, parce qu'ils ont souffert des maux semblables. Il jugeait le cœur des autres d'après le sien; ainsi faisait Pinel. Mais les plus durs envers les ouvriers ne sont-ils pas les patrons qui ont mené autrefois la plus pénible existence ? N'en sera-t-il pas souvent de même pour ceux qui ont été aliénés ? Est-il bon, du reste, de laisser à demeure, au contact de personnes atteintes de folie, des convalescents ou des malades guéris? Aux hommes d'une longue expérience à résoudre le problème.

Le nombre des gardiens usité jusqu'alors paraissait absolument insuffisant à Esquirol. « Peut-on attendre des soins de propreté d'un infirmier qui est chargé de vingt, de trente, de cinquante aliénés, plus ou moins sales, plus ou moins portés au désordre. Peut-on vouloir qu'il s'assure que chaque malade a satisfait à sa soif, à son appétit ? Plus les serviteurs seront nombreux, plus il leur sera facile de se réunir pour présenter un grand appareil de force, moins il faudra en faire usage. Un aliéné

LES GRANDS ALlÉNISTES l'RANÇAlS

se bat contre un gardien, contre deux, mais si plusieurs s'offrent à sa fureur, la crainte le fait rentrer en lui-même, il se calme ; si son délire est tellement aveugle que la fureur ne cède pas, plusieurs individus se rendent maitres de lui sans être obligés de lutter au risque de le blesser. . .

« Les gages, particulièrement de ceux qui desservent les quartiers des aliénés furieux, sont généralement trop faibles, ce qui empêche les bons sujets de se présenter et décourage même ceux qui déjà sont employés dans la maison. En augmentant les gages, on pourrait obliger les infirmiers à déposer tous les mois une petite somme fixe entre les mains de l'économe; on créerait une caisse d'épargne pour ceux qui, après un long service, auraient besoin de repos ou deviendraient infirmes ; ce serait un puissant moyen pour encourager les serviteurs dans leur service et pour les fixer dans la maison. »

Les temps ont changé, les hommes aussi ; la situation des infirmiers ne s'est guère améliorée. Ils sont plus nombreux, rétribués davantage, mais encore insuffisamment pour les attacher à leur service d'une manière véritable. Leur salaire est bien trop minime pour une retenue efficace. Qu'y a-t-il du reste de plus contraire au vrai libéralisme que ces retenues forcées, pourtant si pratiquées ? Le meilleur remède serait peut-être de fonder plus de sociétés de secours mutuels, bien préférables à tous ces syndicats, qui ne sont la plupart du temps que des associations d'obstruction et de révolte, et font revivre les jurandes et maîtrises abolies par la Révolution. Nos pères ont lutté pour détruire les abus, nous les rétablissons aujourd'hui au nom de la liberté, ce symbole disparu dont chacun parle et que personne ne connaît.

Surveillants.

Pour diriger et surveiller les infirmiers, Esquirol recommandait de choisir des hommes d'une moralité éprouvée. « Ces surveillants exerceront une grande autorité sur les serviteurs

(ÉUVRE DE JEAN-ÉtIENNE-DOMINIQUE ÈSQUIROL

C'est à eux qu'il appartient de faire exécuter les règlements et les prescriptions médicales. Les surveillants doivent tout voir, rendre compte aux médecins et au directeur. Je veux qu'ils soient instruits, parce que, vivant avec les aliénés à toute heure du jour, ils doivent les entretenir, écouter leurs plaintes, les consoler, les encourager. » Ce type idéal, le rencontre-t-on souvent ?

Résumé de V œuvre réformatrice cCEsquirol.

Pour résumer en quelques mots l'œuvre de réforme d'Esquirol, il fît disparaître les derniers abus dont étaient victimes les malheureux atteints d'aliénation mentale ; il relégua les prisonniers dans les prisons, laissant les aliénés dans les asiles. Pour la construction de ces établissements, il indiqua des plans basés sur les lois de l'hygiène, fruits de sa longue expérience. Il exigea le traitement des aliénés au nom de la science et de l'humanité, leur prompt internement au nom de la sécurité publique. 11 enseigna les droits et les devoirs du médecin, et, partisan des humbles, il ne craignit point d'élever la voix en faveur des infirmiers, souvent si dévoués, et pourtant si négligés.

Esquirol clinicien.

Esquirol classait les maladies mentales en cinq groupes : lypémanie, manie, monomanie, démence, idiotie.

Lypémanie.

Il la définit : « Une maladie cérébrale caractérisée par le délire partiel chronique, sans fièvre, entretenue par une passion triste, débilitante ou oppressive. »

Voici la description du lypémaniaque en général : « Le lypémaniaque a le corps maigre et grêle, les cheveux noirs, le teint pâle, jaunâtre, les pommettes parfois colorées, la peau brune,

noirâtre, aride et écailleuse, tandis que le nez est d'un rouge foncé. La physionomie est fixe, immobile, mais les muscles de la face sont dans un état de tension convulsive, et expriment la tristesse, la crainte ou la terreur ; les yeux sont fixes, baissés vers la terre ou tendus au loin, le regard est oblique, inquiet et soupçonneux. Si les mains ne sont pas desséchées, brunes, terreuses, elles sont gonflées, violacées

« L'unité d'affection et de pensée rend les actions du mélancolique uniformes et lentes ; il se refuse à tout mouvement, passe ses jours dans la solitude et l'oisiveté ; il est habituellement assis, les mains croisées, ou bien debout, inactif, les bras pendants le long du corps ; s'il marche, c'est avec lenteur et appréhension, comme s'il avait quelque danger à éviter, ou bien, il marche avec précipitation et toujours dans la même direction comme si l'esprit était profondément occupé. Il en est qui déchirent leurs mains, l'extrémité des doigts et détruisent leurs ongles. Tourmenté par le chagrin ou la crainte, l'œil et l'oreille successivement au guet, pour le lypémaniaqu.e le jour est sans repos, la nuit sans sommeil.

« Les sécrétions ne se font plus.

« Quelques mélancoliques repoussent opiniâtrément toute nourriture ; on en voit qui passent plusieurs jours sans manger, quoique ayant faim, mais retenus par des hallucinations, par des illusions qui enfantent des craintes chimériques.

« Le pouls est ordinairement lent, faible, concentré, quelquefois il est très dur, et l'on sent sous les doigts une sorte de frémissement de l'artère. La peau est aride, d'une chaleur sèche et quelquefois brûlante, la transpiration est nulle, tandis que les extrémités sont froides et baignées de sueur.

« Les lypémaniaques dorment peu ; l'inquiétude, la crainte, la terreur, la jalousie, les hallucinations les tiennent éveillés ; s'ils s'assoupissent, dès que leurs yeux se ferment, ils voient mille fantômes qui les terrifient ; s'ils dorment, leur sommeil est interrompu, agité par des rêves plus ou moins sinistres ; sou-

vent ils sont éveillés en sursaut par le cauchemar, par les rêves qui leur représentent les objets qui ont causé ou qui entretiennent leur délire.

« Tantôt les lypémaniaques sont d'une susceptibilité très irritable et d'une mobilité extrême. Tout fait sur eux une impression très vive ; la plus légère cause produit les plus douloureux eiïets ; les événements les plus simples, les plus ordinaires, leur paraissent des phénomènes nouveaux et singuliers

préparés exprès pour les tourmenter et pour leur nuire Tout

est forcé, tout est exagéré dans leur manière de sentir, de penser et d'agir. Cette excessive sensibilité leur fait rencontrer sans cesse dans les objets extérieurs de nouvelles causes de douleurs ; aussi, le jour et la nuit, ont-ils l'oreille aux écoutes et l'œil au guet, ils sont toujours en mouvement à la recherche de leurs ennemis et des causes de leur souffrance, ils racontent sans cesse, et à tout venant, leurs maux, leurs craintes, leurs désespoirs. Tantôt la sensibilité, concentrée sur un seul objet, semble avoir abandonné tous les organes, le corps est impassible à toute impression, tandis que l'esprit ne s'exerce plus que sur un sujet unique qui absorbe toute l'attention et suspend l'exercice de toutes les fonctions intellectuelles. L'immobilité du corps, l'inflexibilité des traits de la face, le silence obstiné, trahissent la contention douloureuse de l'intelligence et des affections. Ce n'est plus une douleur qui s'agite, qui se plaint, qui crie, qui pleure, c'est une douleur qui se tait, qui n'a pas de larmes, qui est impassible.

« Quelques lypémaniaques ont le sentiment de leur état, ils ont la conscience de la fausseté, de l'absurdité des craintes dont ils sont toui-mentés, ils s'aperçoivent bien qu'ils déraisonnent, ils en conviennent souvent avec chagrin et même avec désespoir ; ils sont sans cesse ramenés par la passion qui les domine aux mômes idées, aux mêmes craintes, aux mêmes inquiétudes, au même délire ; il leur est impossible de penser, de vouloir, d'agir autrement. N'est-ce pas là la lypémanie raisonnante ?

« Les lypémaniaques ne sont jamais déraisonnables même dans la sphère des idées qui caractérisent leur délire. Ils partent d'une idée fausse, de principes faux, mais tous leurs raisonnements, toutes leurs déductions sont conformes à la plus sévère logique. Pour ce qui est étranger à leur délire, ils sont comme tout le monde, appréciant très bien les choses, jugeant très bien des personnes et des faits, raisonnant tout aussi juste qu'avant d'être malades, mais le caractère, les affections, les habitudes, la manière de vivre du mélancolique ont changé comme il arrive toujours dans le délire, parce que le délire altère les rapports naturels entre le moi et le monde extérieur. »

Certaines formes de lypémanie, décrites par Esquirol, rentrent dari^ le cadre des délires de persécution ; ainsi le malade qui « se croit soumis à l'influence funeste de l'électricité ou du magnétisme ; il se persuade qu'avec des agents chimiques on peut l'empoisonner, ou qu'avec quelques instruments occultes, la physique lui prépare mille maux, entend tout ce qu'il dit, quoique à de très grandes distances, ou même devine toute sa pensée ».

Je crois intéressant de rapporter ici l'observation de Théroigne de Méiicourt, si tristement fameuse dans les annales de la Révolution, et qui. devenue lypémaniaque, fut confiée aux soins d'Esquirol.

« Théroenne, ou Théroigne de Méricourt était une célèbre courtisane, née dans le pays de Luxembourg. Elle était d'une taille moyenne, elle avait les cheveux châtains, les yeux grands et bleus, la physionomie mobile, la démarche vive, dégagée et même élégante.

« Cette fille, née selon les uns d'une famille honorable, selon d'autres sortie du rang des courtisanes, joua un rôle bien déplorable pendant les premières années de la Révolution. Elle avait alors de 28 à 30 ans.

« Elle se livra aux divers chefs du parti populaire, qu'elle servit utilement dans la plupart des émeutes, et contribua sur-

tout, les 5 et G octobre 1789, à corrompre le régiment de Flandre en conduisant dans les rangs des fdles de mauvaise vie et en distribuant de l'argent aux soldats.

« En 1790, elle fut envoyée dans le pays de Liège pour soulever le peuple. Elle y avait un grade militaire. Elle se fît remarquer parmi cette populace effrénée qui fut envoyée à V ersailles les 5 et 6 octobre 1790. Les Autrichiens l'arrêtèrent au mois de janvier 1791. Elle fut conduite à Vienne, renfermée dans une forteresse ; l'empereur Léopold désira la voir, s'entretint avec elle, la fit mettre en liberté en décembre de la même année ; elle revint à Paris, se montra de nouveau sur la scène révolutionnaire. Elle se fit remarquer alors sur les terrasses des Tuileries, dans les tribunes, haranguant le peuple avec audace pour le ramener au modérantisme et à la constitution. Ce rôle ne put lui convenir longtemps. Bientôt les Jacobins s'emparèrent de Théroigne, bientôt on la vit paraître, un bonnet rouge sur la tête, un sabre au côté, une pique à la main, commandant une armée de femmes. Elle eut une bonne part aux événements de septembre 1792. Quoiqu'il ne soit pas prouvé qu'elle ait participé aux massacres, néannroins on raconte qu'elle se rendit dans la cour de FAbbaye et qu'elle trancha la tête avec son sabre à un malheureux que l'on conduisait au tribunal de cette prison. On assure que c'était un de ses anciens amants.

« Lorsque le Directoire fut établi, les sociétés populaires furent fermées, Théroigne perdit la raison. Elle fut conduite dans une maison du faubourg Saint-Marceau. On trouva dans les papiers de Saint-Just une lettre d'elle sous la date du 26 juillet 1794, dans laquelle se montrent déjà les signes d'une tête égarée.

« En novembre 1800, elle fut envoyée à la Salpêtrière; le mois suivant, on la transféra aux Petites-Maisons où elle est restée pendant sept ans. Lorsque l'administration des hospices fit évacuer les aliénés des Petites-Maisons, Théroigne retourna à la Salpêtrière, le 7 septembre 1807. Elle avait environ 47 ans. A son arrivée, elle était très agitée, menaçant tout le monde, ne

parlant que de liberté, de comité de salut public, révolutionnaire, etc., accusant tous ceux qui l'approchaient d'être des modérés, des royalistes, etc.

■ « En 1808, un grand personnage, qui avait figuré comme chef de parti, vint à la Salpêtrièrc; Théroigne le reconnut, se souleva de dessus la paille de son lit, sur lequel elle restait couchée^ et accabla d'injures le visiteur, l'accusant d'avoir abandonné le parti populaire, d'être un modéré, dont un arrêté du comité de salut public devait faire bientôt justice.

« En 1810, elle devint plus calme et tomba dans un état de démence, qui laissait voir les traces de ses premières idées dominantes.

« Théroigne ne veut supporter aucun vêtement, pas même de chemise. Tous les jours, matin et soir, et plusieurs fois le jour, elle inonde son lit ou mieux la paille de son lit avec plusieurs seaux d'eau, se couche et se recouvre de son drap en été, de son drap et de sa couverture en hiver. Elle se plait à se promener nu-pieds dans sa cellule dallée de pierre et inondée d'eau.

« Le froid rigoureux ne change rien à ce régime. Jamais on n'a pu la faire coucher avec une chemise, ni prendre une seconde couverture. Dans les trois dernières années de sa vie, on lui donna une très grande robe de chambre dont elle ne se servait presque jamais. Lorsqu'il gèle et qu'elle ne peut avoir de l'eau en abondance, elle brise la glace et prend l'eau qui est au-dessous, pour se mouiller le corps et particulièrement les pieds.

« Quoique dons une cellule petite, sombre, très humide et sans meubles, elle se trouve très bien ; elle prétend être occupée de choses très importantes ; elle sourit aux personnes qui l'abordent; quelquefois elle répond brusquement : Je ne vous connais pas, ets'enveloppe sous sa couverture. 11 est rare qu'elle réponde juste. Elle dit souvent : «Je ne sais pas. J'ai oublié. «Si on insiste, elle s'impatiente; elle parle seule, à voix basse; elle articule des phrases entrecoupées des mots fortune, liberté, comité, révolution, coquins, décrets, arrêtés, etc. Elle en veut beaucoup aux modérés.

« Elle se fâche, s'emporte lorsqu'on la contrarie, surtout lorsqu'on veut l'empêcher de prendre de l'eau. Une fois elle a mordu une de ses compagnes avec tant de fureur, qu'elle lui a emporté un lambbau de chair ; le caractère de cette femme avait donc survécu à son intelligence.

« Elle ne sort presque point de sa cellule et y reste ordinairement couchée. Si elle en sort, elle est nue ou couverte de sa chemise; elle ne fait que quelques pas, plus souvent elle marche à quatre pattes, s'allonge par terre, et l'œil fixe elle ramasse toutes les bribes qu'elle rencontre sur le pavé et les mange. Je l'ai vue prendre et dévorer de la paille, de la plume, des feuilles desséchées, des morceaux de viandes traînés dans la boue, etc. Elle boit l'eau des ruisseaux pendant qu'on nettoie les cours, quoique cette eau soit salie et chargée d'ordures, préférant cette boisson à toute autre.

« J'ai voulu la faire écrire, elle a tracé quelques mots; jamais elle n'a pu former de phrases. Elle n'a jamais donné aucun signe d'hystérie. Tout sentiment de pudeur semble éteint en elle, et elle est habituellement nue sans rougir à la vue des hommes.

« L'ayant fait dessiner en 1816, elle s'est prêtée à cette opération ; elle n'a paru attacher aucune importance à ce que faisait le dessinateur.

« Malgré ce régime que Théroigne a continué pendant dix ans, elle était bien et régulièrement menstruée, elle mangeait beaucoup, elle n'était point malade et n'avait contracté aucune infirmité.

« Quelques jours avant d'entrer à l'infirmerie, il s'est fait une éruption sur tout son corps. Théroigne s'est lavée à son ordinaire avec l'eau froide et s'est couchée sur son lit inondé ; les boutons ont disparu ; dès lors elle est restée dans son lit, ne mangeant point et buvant de l'eau.

« Le i"'' mai 1817, Théroigne entre à l'infirmerie dans un état de faiblesse très grande, refusant toute nourriture,, restant

couchée, buvant de l'eau, parlant souvent seule mais à voix très basse. Maigreur, pâleur extrême de la face, yeux ternes, fixes, quelques mouvements convulsifs de la face, pouls très faible, légère enflure des mains, œdème des pieds ; enfin le 9 juin elle s'est éteinte à l'âge de 57 ans, sans qu'elle ait paru avoir un seul instant recouvré sa raison. »

Telle est l'histoire clinique de la fameuse révolutionnaire. Cette grande détraquée, que quelques-uns ont voulu élever sur un pavois, ne fut jamais qu'une aliénée. Elle n'en exerça pas moins une réelle et sinistre influence ; c'était bien l'idole rêvée par un peuple en délire, la femme aux durs appâts dont parle le poète,

Qui ne prend ses amours que dans la populace,

Qui ne prête son large flanc Qu'à des gens forts comme elle, et qui veut qu'on l'embrasse

Avec des bras rouges de sang.

11 est triste de songer qu'il suffit d'une Théroigne pour soulever une foule et l'entraîner aux pires excès.

Monomaaie.

Dans la monomanie, le délire est borné à un seul objet ou à un petit nombre d'objets. « Les malades partent d'un principe faux dont ils suivent sans dévier les raisonnements logiques, et dont ils tirent des conséquences légitimes, qui modifient leurs affections et les actes de leur volonté ; hors de ce délire partiel, ils sentent , raisonnent, agissent comme tout le monde ; des illusions , des hallucinations, des associations vicieuses d'idées, des convictions fausses, erronées, bizarres, sont la base de ce délire que je voudrais appeler monomanie intellectuelle. » Dans d'autres cas « les monomaniaques ne déraisonnent pas, mais leurs affections, leur caractère, sont pervertis ; par des motifs plausibles, par des explications très bien raisonnées, ils justifient l'état actuel de leurs sentiments, et excusent la bizarrerie, l'inconvenance de

leur conduite ; c'est ce que les auteurs ont appelé manie raisonnante, mais que je voudrais appeler monomanie aiîective ». Dans une troisième forme « la volonté est lésée ; le malade, hors des voies oi'dinaires, est entraîné à des actes que la raison ou le sentiment ne déterminent pas, que la conscience réprouve, que la volonté n'a plus la force de réprimer ; les actions sont involontaires, instinctives, irrésistibles; c'est la monomanie sans délire ou la monomanie instinctive ».

Esquirol divise la monomanie en érotique, raisonnante, incendiaire, homicide, suicide, monomanie d'ivresse.

Érotomanie.

if. L'érotomanie, dit-il, est une affection cérébrale, chronique, caractérisée par un amour excessif tantôt pour un objet connu, tantôt pour un objet imaginaire ; dans cette maladie, l'imagination seule est lésée, il y a erreur de l'entendement. C'est une affection mentale dans laquelle les idées amoureuses sont fixes et dominantes, comme les idées religieuses sont fixes et dominantes dans la théomanie ou dans les lypémanies religieuses. Il ne faut pas confondre l'érotomanie avec la nymphomanie et le satyriasis, dans lesquels le mal nait des organes reproducteurs dont l'irritation réagit sur le cerveau ; dans l'érotomanie, l'amour est dans la tête, le nymphomane et le satyrisiaque sont victimes d'un désordre physique, l'érotomaniaque estlejouetde son imagination.

« L'érotomanie est à la nymphomanie et au satyriasis ce que les affections vives du cœur, mais chastes et honnêtes, sont au libertinage effréné ; tandis que les propos les plus sales, les actions les plus honteuses, les plus humiliantes, décèlent la nymphomanie et le satyriasis, l'érotomaniaque ne songe pas même aux faveurs qu'il pourrait prétendre de l'objet de sa folle tendresse; quelquefois môme, son amour a pour objet des êtres inanimés. »

Dans l'érotomanie «les yeux sont vifs, animés, le regard passionné, les propos tendres, les actions expansives, mais les

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érotomanes ne sortent jamais des bornes de la décence. Ils s'oublient en quelque sorte eux-mêmes, ils vouent à l'objet de leur amour un culte pur, souvent secret, se rendent ses esclaves, exécutent ses ordres avec une fidélité souvent puérile, obéissent aux caprices qu'ils lui prêtent; ils sont en extase, en contemplation devant ses perfections souvent imaginaires ; désespérés par l'absence, le regard de ces malades est abattu, leur teint devient pâle, leurs traits s'altèrent, le sommeil et l'appétit se perdent; ces malheureux sont inquiets, rêveurs, désespérés, agités, irritables, colères. Le retour de l'objet aimé les rend ivres de joie ; le bonheur dont ils jouissent éclate dans toute leur personne, et se répand sur tout ce qui les entoure : leur activité musculaire augmentée a quelque chose de convulsif. Ces malades sont ordinairement d'une loquacité intarissable, parlant toujours de leur amour ; pendant le sommeil, ils ont des rêves qui ont enfanté les incubes et les succubes.

« Gomme tous les monomaniaques, les érotomanes sont nuit et jour poursuivis par les mêmes idées, par les mêmes affections qui sont d'autant plus désordonnées qu'elles sont concentrées ou exaspérées; la contrariété, la crainte, l'espoir, la jalousie, la joie, la fureur semblent concourir pour rendre tout à la fois ou tour à tour plus cruel le tourment de ces infortunés ; ils négligent, ils abandonnent, puis ils fuient leurs parents, leurs amis, ils dédaignent la fortune, méprisent les convenances sociales; ils sont capables des actions les plus extraordinaires, les plus difficiles, les plus pénibles, les plus bizarres. »

Mo/iomanie raisonna/île.

Il est des malades qui ne déraisonnent point, dont les idées conservent leurs liaisons naturelles, dont les discours sont suivis; cette forme, décrite sous le nom de manie raisonnante par Pinel, de folie morale par Prichard, a reçu d'Esquirol celui de monomanie raisonnante. « Les actions de ces malades sont

contraires à leurs affections, à leurs intérêts et aux usages sociaux; elles sont déraisonnables en ce sens qu'elles sont en opposition avec leurs habitudes et celles des personnes avec lesquelles ils vivent. Quelque déraisonnées que soient leurs actions, ces monomaniaques ont toujours des motifs plus ou moins plausibles de se justifier ; en sorte que l'on peut dire d'eux que ce sont des fous raisonnables.

« Dans la monomanie raisonnante, les malades sont actifs, sans cesse en mouvement, parlant beaucoup et avec vivacité. Us étaient bons, francs, généreux, ils sont devenus acariâtres, dissimulés, méchants. Ils étaient affectueux et tendres pour leurs parents, ils sont mécontents, disent du mal de ceux qu'ils aimaient et les fuient ; ils étaient économes, ils sont prodigues; leurs actions étaient régulières, elles sont inconsidérées, aventureuses et même répréhensibles; leur conduite était coordonnée à leur état et à leur situation sociale, elle est irrégulière et en désaccord avec leur position et leur fortune ; toujours des motifs les déterminent. Par leur maintien, par leurs discours, ces malades en imposent aux personnes qui ne les connaissaient point avant leur maladie, ou qui ne les voient que momentanément, tant ils savent se contenir et dissimuler. »

Esquirol reconnaît à cette forme trois périodes : dans la première, le caractère et les habitudes sont changés; dans la deuxième, les affections sont perverties ; dans la troisième, l'exaltation maniaque se manifeste, ou bien la dégradation des facultés intellectuelles conduit le malade à la démence. « La monomanie raisonnante doit être étudiée avec d'autant plus de soin que les malades qu'elle affecte savent tromper même les médecins les plus habiles, parce qu'ils dissimulent leur état à ceux qui les observent et à l'autorité qui doit prononcer sur leur isolement, parce qu'ils en imposent aux magistrats juges de leur capacité légale pour administrer leur personne ou leur fortune ; enfin parce qu'ils sont fréquemment le sujet de questions médicolégales très difficiles à résoudre. »

Monomanie d'ivresse.

« La funeste disposition à l'ivresse est quelquefois héréditaire... L'ivrognerie, en altérant le cerveau, dégrade peu à peu l'intelligence, affaiblit les organes du mouvement, conduit à la folie, au delirium tremens, à la paralysie qui tue un si grand nombre d'aliénés. Elle conduit aussi au suicide. »

Mais il existe quelquefois un entraînement maladif qui porte certains individus à abuser des boissons fermentées ; Esquirol, sans prononcer le mot de dipsomanie, en décrit nettement les caractères. « Il est des cas dans lesquels l'ivresse est l'effet du trouble accidentel de la sensibilité physique et morale qui ne laisse plus à l'homme sa liberté d'action. Les malades ainsi affectés avaient antérieurement des mœurs douces, des habitudes de sobriété ; ils ont changé tout à coup ; quelques causes physiques ou morales ont provoqué ce changement, quelques signes précurseurs l'ont annoncé. L'accès fini, les malades rentrent dans leurs habitudes de tempérance. Les récidives sont fréquentes, elles sont provoquées par les mêmes phénomènes ; quelquefois elles ont lieu à des temps fixes.

« Toutes les fois que le délire ou la folie sont précédés d'abus de boissons fermentées et surtout d'ivresse, on est disposé à accuser cet abus d'être la cause primitive des désordres cérébraux, et cependant dans quelques cas cet abus n'est que le premier symptôme caractéristique de monomanie commençante... Le besoin de boire est instinctif, impérieux, irrésistible, le malade se précipite sur toutes sortes de boissons fortes, il s'irrite et devient dangereux s'il ne peut se contenter.

« Ce besoin de boissons alcooliques persiste pendant toute la durée du paroxysme, après lequel le convalescent redevient sobre et reprend toutes les habitudes d'une vie tempérante. »

ŒUVRE DE JEAN-ÉTIENNE-DOMINIQUE ESQUIltOL

Monomanie homicide.

Esquirol dé finit la monomanie homicide « un délire partiel caractérisé par une impulsion plus ou moins violente au meurtre ». Lorsqu'il rédigeait, en 1818, l'arliclo Manie du Dictionnaire des sciences médicales ^ il n'admettait point l'existence d'une « manie dans laquelle les malades qui en sont atteints conservent l'intégrité de leur raison, tandis qu'ils s'abandonnent aux actions les plus condamnables ». 11 vit plus tai'd qu'il s'était trompé, et avec sa nature droite et loyale, il n'hésita pas à reconnaître publiquement son erreur. « J'ai dû me soumettre à l'autorité des

faits Si les aliénés en proie à la monomanie raisonnante,

tuent après avoir prémédité et raisonné l'homicide qu'ils vont commettre, il est d'autres monomaniaques qui tuent par une impulsion instinctive. Ces derniers agissent sans conscience, sans passions, sans délire, sans motifs; ils tuent par un entraînement aveugle, instantané, indépendant de leur volonté ; ils sont dans un accès de monomanie sans délire

« L'observation démontre que les aliénés atteints de monomanie homicide, tantôt étaient d'un caractère sombre, mélancolique, capricieux, emporté , tantôt ces malades s'étaient fait remarquer par la douceur et la bonté de leurs mœurs et de leurs habitudes

« Quelquefois les monomaniaques homicides sont agités par une lutte intérieure entre l'impulsion au meurtre et les sentiments et les motifs qui les en éloignent ; la violence de cette lutte est composée en raison de la force de l'impulsion et du degré d'intelligence et de sensibilité conservées... Souvent les aliénés, quel que soit le caractère du délire, ont des velléités pour le meurtre ; ces velléités sont sans entraînement ; chez d'autres, le désir de tuer est grand, se renouvelle souvent et est combattu par le malade; chez quelques-uns, l'impulsion est plus énergique, il s'établit une lutte intérieure qui trouble, agite le malade et le

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jette dans des angoisses affreuses ; enfin, chez un petit nombre, l'impulsion est si violente et si instantanée, qu'il n'y a point de

lutte et que l'action suit immédiatement

« La monomanie homicide n'épargne aucun âge... Elle est ordinairement péinodique ; le paroxysme ou accès est précédé de symptômes qui indiquent une excitation générale. Les malades ressentent des coliques, des ardeurs d'entrailles, des chaleurs de poitrine, de la céphalalgie ; ils ont de l'insomnie, la face devient rouge ou très pâle, la peau est brunâtre, le pouls' est dur et plein, le corps est dans un état de trémulation convulsive. Ordinairement, le malade frappe sans qu'aucun acte extérieur puisse faire pressentir l'excès auquel il va se livrer. L'acte accompli, il semble que l'accès soit fini ; quelques monomaniaques homicides paraissent débarrassés d'un état d'agitation et d'angoisse qui leur était très pénible. Ils sont calmes, sans regret, sans remords et sans crainte. Ils contemplent leur victime avec sang-froid; quelques-uns éprouvent et manifestent une sorte de contentement ; la plupart, loin de fuir, restent auprès du cadavre, ou vont se déclarer aux magistrats, en dénonçant l'action qu'ils viennent de commettre. Un petit nombre cependant s'éloignent, cachent l'instrument et dérobent les traces du meurtre. Mais bientôt après, ils se trahissent eux-mêmes, ou, s'ils sont pris par les agents de l'autorité, ils se hâtent de révéler leur action, d'en faire connaître les plus petits détails, ainsi que les motifs de leur faute. »

Esquirol admet trois degrés de monomanie homicide.

Dans la première série, « les individus qui ont le désir de tuer sont mus par des motifs plus ou moins chimériques, plus ou moins contraires à la raison; ils sont reconnus fous par tout le monde ».

Dans la deuxième, « les aliénés homicides n'ont point de motifs connus ; on ne peut leur en supposer ni d'imaginaires ni de réels, et les malheureux sont entraînés par une impulsion aveugle à laquelle ils résistent ».

ŒUVRE DE JEAN-ÉTIENNE-DOMINIQUE ESQUinOL 177

Dans la troisième série, « l'impulsion est subite, instantanée, irréfléchie, plus forte que la volonté; le meurtre est commis sans intérêt, sans motif, le plus souvent sur des personnes chéries ».

11 est d'une grande importance, au point de vue médico-légal, d'établir la distinction entre ces malades et des criminels, car « l'homicide qu'ils ont commis n'est pas un crime, l'acte seul de tuer ne constitue pas une action criminelle Chez ces individus, l'idée de tuer est une idée exclusive, tantôt fixe, tantôt intermittente, dont ils ne peuvent pas plus se débarrasser que les aliénés ne peuvent se défaire des idées qui les dominent ».

Voici les principales différences qui séparent les criminels des aliénés homicides : « Les monomaniaques homicides sont isolés, sans complices qui puissent les exciter par leurs conseils ou leurs exemples. Les criminels ont des camarades d'immoralité, de débauche, et ont ordinairement des complices.

« Le criminel a toujours un motif. Le meurtre n'est pour lui qu'un moyen pour satisfaire une passion plus ou moins criminelle. Presque toujours l'homicide du criminel est compliqué d'un autre acte coupable ; le contraire a lieu dans la monomanie homicide.

« Le criminel choisit ses victimes parmi les personnes c|ui peuvent faire obstacle à ses desseins, ou qui pourraient déposer contre lui. Le monomaniaque immole des êtres qui lui sont indifférents, ou qui ont le malheur de se rencontrer sous ses pas au moment où il est saisi par l'idée du meurtre ; mais plus souvent il choisit ses victimes parmi les objets qui lui sont les plus chers.

« A-t-il consommé le crime, le criminel se cache ; est-il pris, il nie, il a recours à toutes les ruses possibles pour en imposer ; s'il avoue son crime, c'est lorsqu'il est accablé sous le poids de la conviction ; encore son aveu est-il accompagné de réticences ; le plus souvent il nie jusqu'à l'instant de subir sa peine, espérant jusque-là échapper au glaive de la loi. Lorsque le monomaniaque a accompli son désir, il n'a plus rien dans la pensée ; il a

tué, tout est fini pour lui, le but est atteint. Après le meurtre, il est calme, il ne cherche pas ordinairement à se cacher. Quelquefois satisfait, il proclame ce qu'il vient de faire, et se rend chez le magistrat. Quelquefois, après la consommation du meurtre, il recouvre la raison, ses affections se réveillent, il se désespère, invoque la mort, il veut se la donner. S'il s'est livré à la justice, ses souvenirs le rendent morose, sombre ; il n'use ni de dissimulation, ni d'artifice, il révèle aussitôt avec calme et candeur les détails les plus secrets du meurtre. »

Manie.

Esquirol définit la manie « une affection cérébrale chronique, ordinairement sans fièvre, caractérisée par la perturbation et l'exaltation de la sensibilité, de l'intelligence ou de la volonté ».

Voici le tableau qu'il trace des principaux phénomènes de cet état mental : « La face des maniaques est colorée, vultueuse ou pâle ; elle est crispée, les cheveux sont hérissés, les yeux sont injectés, brillants et hagards, ces malades fuient la lumière, ils ont des bourdonnements et des tintements d'oreilles ; les oreilles

sont quelquefois très rouges, le plus léger bruit les excite

Consumés par une chaleur interne ils sont tourmentés par une soif ardente pour les boissons froides ; ils ont des ardeurs d'entrailles, de la constipation, de l'insomnie ; s'ils dorment, des rêves effrayants troublent leur sommeil ou ils sont réveillés en sursaut.

« Les maniaques sont remarquables par les fausses sensations, par les illusions et les hallucinations, par la vicieuse association de leurs idées se reproduisant sans liaisons entre elles, avec une rapidité extrême ; ils sont remarquables par les erreurs de leur jugement, par la perturbation de leurs affections, et enfin par l'emportement de leur volonté. Ces malades ont une très grande excitation nerveuse, leur délire est général, toutes les facultés de l'entendement sont exaltées et bouleversées, tout ce qui fait sur

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eux impression au physique comme au moral, même les vains produits de leur imagination, les excite et devient le sujet du délire. »

La manie débute rarement d'une façon brusque et subite ; l'invasion est généralement progressive et graduelle. « On n'observe d'abord que des irrégularités passagères dans les affections, dans la conduite de celui que les premiers symptômes de cette maladie fatiguent. Le maniaque est d'abord triste ou gai, actif ou paresseux, indifférent ou empressé, il devient impatient ou irritable, colère, bientôt il néglige sa famille, délaisse ses affaires, son ménage, déserte sa maison, et se livre à des actions d'autant plus aflligeantes qu'elles contrastent daA^antage avec sa manière de vivre ordinaire. A des alternatives de délire et de raison, de calme et d'agitation, succèdent des actes plus irréguliers, plus extravagants, plus contraires au bien-être, aux intérêts du malade.

« Quelques heures, quelques jours, quelques mois avant l'explosion de la manie, il est des individus qui sont hypochondriaques, profondément mélancoliques, tandis qu'il en est d'autres qui tombent dans une stupeur profonde, paraissant privés de tout sentiment, de toute idée. Ils sont sans mouvement, ils restent où on les pose, il faut les habiller, porter les aliments à leur bouche ; les traits de la face sont crispés, les yeux rouges et brillants. Tout à coup la manie éclate avec tout son délire, toute son agitation.

« Plusieurs individus, sujets à des indispositions habituelles, qui ont disparu subitement, éprouvent un bien-être parfait, se croient arrivés au complément de la santé ; ils ont le sentiment d'une force et d'un bonheur inexprimables, toute la natùre s'est embellie à leurs yeux; tout leur paraît facile et aisé ; ils ne connaissent plus d'obstacles à leurs désirs ; le contentement, la joie sont empreints sur leur physionomie ; l'insomnie, la constipation, l'agitation augmentent progressivement, et le malade entre gaiement dans la plus affreuse des maladies.

180 LES GRANDS ALlÉNlSTES FRANÇAIS

« Le plus ordinairement la manie éclate sans aucun signe fébrile, mais quelquefois son invasion est marquée parles symptômes les plus alarmants. Tantôt c'est une congestion cérébrale avec des convulsions épileptiformes, tantôt une fièvre gastrique ou une fièvre typhoïde, tantôt une phlegmasie. Un grand nombre de maniaques, immédiatement avantFaccès, éprouvent une chaleur d'entrailles qui se propage de l'abdomen à l'épigastre et à la tète ; quelques-uns ont une céphalalgie très douloureuse, et m'ont avoué qu'ils n'avaient cherché à se frapper la tète que dans l'espérance de se délivrer d'un mal insupportable. Enfin j'ai vu la manie débuter par des convulsions. »

Une description complète de la manie est impossible. « Quel est celui qui pourrait se flatter d'avoir observé et de pouvoir décrire tous les symptômes de la manie, même dans im seul individu? Le maniaque est un Protée qui, prenant toutes les formes, se soustrait à l'observation de l'œil le plus exercé et le plus attentif. »

Ce qu'il y a de plus saillant dans le délire des maniaques, c'est le défaut d'harmonie. « L'attention est principalement lésée et les malades ont perdu le pouvoir de la diriger et de la fixer. En effet, qu'un homme agisse puissamment sur l'esprit d'un maniaque, qu'un événement imprévu arrête son attention, le voilà tout à coup raisonnable, et la raison se soutient aussi longtemps que l'impression actuelle conserve assez de puissance pour soutenir son attention. L'attention n'étant pas en rapport avec les autres facultés est en quelque sorte maîtrisée par elles, au lieu de les diriger et de prêter sa force <à leur action

« Le maniaque, distrait sans cesse, et par les objets extérieurs et par sa propre imagination, entraîné hors de lui, méconnaissant tout ce qui l'entoure, s'ignorant lui-même, semble privé de conscience. Néanmoins, il n'y a point cessation absolue de la perception des objets extérieurs, le sentiment du moi n'est pas éteint, la perception se fait encore, car le maniaque se rappelle après la guérison les objets dont il ne paraissait nullement s'apercevoir pendant le délire.

OîUVIîE DE JEAN-ÉTIENNE-DOMINIQUE ESQUIROL 181

« Devenu calme et raisonnable, il rend compte de ce qu'il a vu, de ce qu'il a entendu, de ce qu'il a senti, des motifs de ses déterminations; ses souvenirs ordinairement ne se retracent à sa mémoire que quelque temps, quelques mois après sa guérison, et après qu'il a acquis le complément de la santé. »

Esquirol s'élève contre cette opinion, encore répandue de nos jours, que les maniaques peuvent braver sans danger aucun une température glaciale.

« Sans doute il se développe dans un grand nombre d'accès de manie une chaleur interne très grande, les malades éprouvent une chaleur brûlante tantôt à la tète, tantôt à l'abdomen, tantôt à la peau qui est sèche et aride ; il en est qui disent sentir comme un fluide enflammé circulant dans leurs veines ; aussi plusieurs considèrent comme un supplice d'être renfermés dans un appartement étroit et chauffé, d'être retenus dans un lit, enveloppés de couvertures. On en voit qui, tourmentés d'une chaleur dévorante, ne peuvent supporter le plus léger vêtement, qui, nus, recherchent encore le froid; on en voit prendre la neigea poignées et la faire fondre avec délices sur leur corps, rompre la glace d'un marais, d'une rivière, pour s'y plonger. 11 n'est pas rare dans les hospices devoir des hommes, et même des femmes, se mettre nus dans l'eau froide, exposer leur corps et surtout la tête à l'eau qui s'échappe des fontaines ; quelques-uns demandent qu'on leur donne la douche d'eau froide sur la tête. Un maniaque devient furieux pendant la nuit et pousse des hurlements affreux ; à deux heures du matin je lui fais donner une douche, et pendant que l'eau froide tombe sur la tête, il paraît se complaire et se délecter ; il remercie du bien qu'on lui fait, se calme et dort à merveille le reste de la nuit. Néanmoins, il faut bien se garder de conclure que tous les maniaques sont insensibles au froid. A la vérité, ils supportent une température froide plus facilement que les autres hommes parce qu'ils font plus de mouvements, parce qu'il se dégage chez eux plus de calorique, mais il est certain qu'un froid très rigoureux les agite; que pendant l'hiver, surtout

à la fin des accès, les malheureux souffrent et meurent, si on n'a pas le soin de les garantir des rigueurs de la saison. » La manie reconnaît trois périodes.

« Dans la première, les malades se plaignent de malaise général, indéfinissable, de céphalalgie, de chaleur dans le crâne, d'ardeurs dans les entrailles, de douleurs à l'épigastre, de dégoût pour les aliments, de soif et de constipation; ils ont des agitations internes, des inquiétudes vagues, des insomnies, des rêves, des pressentiments, des alternatives de gaieté et de tristesse et quelquefois un délire fugace ; mais ils conservent encore de l'affection pour leurs parents et leurs amis. Les symptômes augmentent, le délire devient général et permanent, les affections morales se pervertissent ; le passage à cette seconde période est signalé par quelques actes de violence ou de fureur spontanée ou provoquée ; après un temps, le plus souvent très long, le maniaque devient plus calme, moins turbulent, moins disposé à la fureur, il est plus attentif aux impressions étrangères, plus docile aux conseils qu'on lui donne. Enfin les affections morales se réveillent, les traits de la face sont moins convulsifs, la maigreur diminue, le sommeil est plus prolongé, le malade juge de son état.

« Ordinairement, à mesure que les fonctions de la vie de nutrition et celles de la vie de relation commencent à se rétablir, il se fait une crise plus ou moins complète ; mais si les fonctions de la vie de nutrition se rétablissent sans que le délire diminue dans la même proportion, alors on doit craindre que la manie ne passe à l'état chronique et ne dégénère en démence. »

Démence.

Sous l'étiquette d'idiotisme, Pinel avait classé les idiots, les déments, et les stupides. Esquirol sépare l'idiotie de la démence ; q;iiant à la stupeur, il en fait une vainété de cette dernière forme, sous le nom de démence aiguë.

« La démence, dit-il, est une affection cérébrale, ordinairement

sans lièvre et chronique, caractérisée par l'afTaiblissoment de la sensibilité, de l'intelligence et de la volonté; l'incohérence des idées, le défaut de spontanéité intellectuelle et morale sont les signes de cette affection. L'homme qui est dans la démence a perdu la faculté de percevoir convenablement les objets, d'en saisir les rapports, de les comparer, d'en conserver le souvenir complet; d'où résulte l'impossibilité de raisonner juste. »

En une de ces pensées claires et précises qui lui sont familières, Esquirol établit nettement la distinction entre la démence et l'idiotie : « L'homme en démence est privé des biens dont il jouissait autrefois; c'est un riche devenu pauvre; l'idiot a toujours été dans l'infortune et la misère. »

Voici les principaux traits qui caractérisent cet état pathologique : « Plusieurs de ceux qui sont en démence ont perdu la mémoire, même pour les choses qui touchent de plus près à leur existence. jNIais c'est surtout la faculté de rappeler les impressions récemment reçues qui est essentiellement altérée ; ces malades n'ont que la mémoire des vieillards; ils oublient dans l'instant ce qu'ils viennent de voir, d'entendre, de dire, de faire; c'est la mémoire des choses présentes qui leur manque, ou plutôt la mémoire ne les trahit-elle pas, parce que les sensations étant très faibles, les perceptions l'étant aussi, ne laissent point ou presque point de traces après elles. Aussi plusieurs ne déraisonnent que parce que les idées intermédiaires ne lient pas entre elles les idées qui précèdent et celles qui suivent ; on voit évidemment les lacunes qu'ils auraient à remplir pour donner à leurs discours l'ordre, la fdiation, la perfection d'un raisonnement suivi et complet.

« L'énergie de la sensibilité et des facultés intellectuelles, qui est toujours en rapport avec l'activité des passions, étant presque éteinte, les passions sont nulles ou presque nulles dans la démence. Les aliénés en démence n'ont ni désirs, ni aversions, ni haines, ni tendresse ; ils sont dans la plus grande indifférence pour les objets qui leur étaient le plus chers ; ils voient leurs parents et

leurs amis sans plaisir, et s'en séparent sans regret ; ils ne s'inquiètent pas des privations qu'on leur impose ; ce qui se passe autour d'eux ne les alTocte point ; les événements de la vie ne sont presque rien pour eux, parce qu'ils ne peuvent les rattacher à aucun souvenir ni à aucune espérance ; indifférents à tout, rien ne les touche ; ils rient et jouent alors que les autres hommes s'afïligent, ils répandent des larmes et se plaignent alors que tout le monde est satisfait et qu'ils devraient l'être eux-mêmes ; si leur position les mécontente, ils ne font rien pour la changer.

« Le cerveau, dans l'atonie, ne fournissant plus de sensation pour la production des idées au raisonnement, ni des signes au jugement, les déterminations sont vagues, incertaines, variables, sans but et sans passion. Ceux qui sont en démence sont sans spontanéité, ils ne se déterminent pas, ils s'abandonnent, se laissent conduire; leur obéissance est passive, ils n'ont pas assez d'énergie pour être indociles ; aussi sont-ils souvent le jouet de ceux qui veulent abuser de leur fâcheux état. Cependant, ils sont irascibles comme tous les êtres débiles, et dont les facultés intellectuelles sont faibles ou bornées, mais leur colère n'a que la durée du moment, elle n'a point de ténacité, comme celle des maniaques et surtout des lypémaniaques ; ces malades sont trop faibles pour que leurs fureurs soient de longue durée ; ils ne sauraient soutenir longtemps tant d'efforts. »

Esquirol reconnaît trois variétés à la démence ; elle peut être aiguë, chronique ou sénile.

« La démence aiguë vient à la suite d'écarts passagers de régime, d'une fièvre, d'une hémorrhagie, d'une métastase, de la suppression d'une évacuation habituelle, du traitement débilitant de la manie. Son invasion est plus brusque, elle est exempte de lésion du mouvement, guérit facilement à l'aide du régime, des

toniques Quelquefois elle se termine heureusement par une

.explosion de manie aiguë qui est alors critique. » Comme type de la démence aiguë, Esquirol cite une observation qui n'est autre qu'un cas de stupeur. Le sujet était entré à la Salpêtrière

en proie à un accès de manie ; au bout de deux mois « elle tomba dans un état de démence complète ; elle paraissait insensible à tout ce qui se passait autour d'elle, ne bougeait point de place, ne parlait point, ne répondait pas même aux questions qui lui étaient adressées. Cet état persista jusqu'au mois de décembre (trois mois). J'appliquai le cautère actuel à la nuque. Cette application provoqua une agitation générale et un délire maniaque qui persistèrent pendant plusieurs jours. Au mois de janvier, les menstrues se rétablirent. La malade entra en convalescence, et progressivement ses goûts, ses idées habituelles, sa manière d'être redevinrent ce qu'ils étaient avant sa maladie. Pinel cite, dans son Traité de la manie^ la guérison spontanée d'une démence par une explosion du délire maniaque. Ce que la nature avait fait pour le malade dont parle ce célèbre maître, l'art l'a-t-il produit dans l'observation que je viens de rapporter? »

La démence chronique guérit très rarement. Elle reconnaît pour cause l'onanisme, les écarts de régime, l'ivrognerie, l'abus des plaisirs, les excès d'étude; elle peut succéder à l'hypocondrie, la manie, la lypémanie, l'épilepsie, l'apoplexie.

« La démence qui est produite par l'ivresse a un caractère tout particulier, savoir : le tremblement des membres, ce qui lui a fait donner le nom de delirium tremens;sa durée est courte, car, après quelques jours, elle guérit spontanément.»

La démence sénile résulte des progrès de l'âge. L'homme, insensiblement poussé vers la vieillesse, perd sa sensibilité avec le libre exercice des facultés de l'entendement, avant d'arriver au dernier degré de la décrépitude. La démence sénile s'établit lentement.

La démence peut coexister avec la lypémanie, la manie, l'épilepsie, les convulsions, le scorbut, et surtout la paralysie. La démence compliquée est incurable.

Démence compliquée de paralysie.

Pinel n'avait fait qu'entrevoir la paralysie générale. Esquirol la décrivit en la considérant, non comme une affection distincte, mais une complication de la folie. « Le premier, en 1805, j'ai attiré l'attention sur ce phénomène, et j'ai constaté l'incurabilité de la folie compliquée de paralysie. Cette paralysie est souvent le signe d'une inflammation chronique des méninges, et ne doit pas être confondue avec la paralysie consécutive aux hémorrhagies cérébrales, aux cancers, aux tubercules, aux ramollissements du cerveau. Elle éclate tantôt avec les premiers symptômes du dé^ lire, pendant la période d'acuité si remarquable au début de presque toutes les folies, tantôt elle précède le délire, tantôt elle vient en quelque sorte se joindre à lui. Quelle que soit au reste l'époque à laquelle se montre la paralysie, son invasion a quelquefois lieu sans phénomène grave ; quelquefois elle est la suite de congestions, de fièvres cérébrales, de convulsions épileptiformes, etc. Elle est d'abord partielle, puis elle envahit un plus grand nombre de muscles et devient générale Elle aune marche incessante, elle va toujours en augmentant, tandis que l'intelligence s'affaiblit. Quel que soit le caractère du délire, elle indique le passage prompt de la folie à la démence chronique ; il est rare que les aliénés paralytiques vivent au delà d'un à trois ans, et parmi eux les plus forts, les plus robustes, succombent plus rapidement. Presque toujours les derniers instants de la vie de ces malades sont marqués par des convulsions, par des congestions cérébrales, par des phlegmasies viscérales, par la gangrène qui s'empare de toutes les régions sur lesquelles repose le corps privé de mouvement.

« Les aliénés paralytiques mangent avec gloutonnerie, ils amassent les aliments dans l'arrière-bouche et quelquefois ne peuvent les avaler. Cet accident arrive encore lorsque la paralysie ayant gagné les muscles de la déglutition, cette dernière fonction devient presque impossible; les aliments solides, ne pou-

vaut plus être poussés dans restoniac, s'arrêtent dans l'œsophage et compriment le larynx. Dans ces divers cas, l'asphyxie est imminente, et tel aliéné paralytique qui était agonisant est rendu à la vie dès qu'on a débarrassé l'arrière-bouche et l'œsophage des substances qui n'étaient pas ingérées.

« La constipation est encore un symptôme fréquent chez les aliénés paralytiques. Le rectum étant paralysé, la défécation est presque impossible. Les matières séjournent pendant plus ou moins longtemps, quelquefois pendant vingt ou trente jours sans que les malades se plaignent. S'ils sont mal surveillés par les personnes chargées de les servir, si l'on ne fait cesser cette constipation, les intestins s'enflamment, se gangrènent.

« La rétention d'uinne réclame aussi une attention particulière. Elle oblige à recourir quelquefois au cathétérisme, mais plus ordinairement les aliénés paralytiques sont sujets à l'incontinence d'urine, ou bien l'urine coule par regorgement ; pendant le jour, ces malades salissent leurs récipients ; pendant la nuit, ils inondent leur lit; si, à cause de leur faiblesse, on les laisse couchés, l'urine ne tarde pas à provoquer la formation d'escarres qui détruisent les téguments jusqu'aux os. On doit coucher ces malades sur une literie toute particulière, les changer fréquemment de linge, et les laver avec une infusion fortement aromatique ou même avec de l'alcool étendu d'eau.

« Les aliénés paralytiques sont aussi exposés, à cause de leur extrême faiblesse, à un accident grave qui compromet leur existence. Si des précautions ne sont prises, assis devant un foyer, ces malades se laissent brûler sans se plaindre et assez gravement pour compromettre leur vie; lorsqu'ils sont couchés, s'ils essaient de changer leur position, n'ayant plus assez de force pour maîtriser l'impulsion qu'ils ont imprimée au corps, ou bien n'ayant pas assez d'intelligence pour mesurer l'espace, ils se laissent tomber, ordinairement sur la tête; ils succombent peu de jours après.

« La paralysie est plus fréquente chez les hommes aliénés que chez les femmes. »

Esquirol avait suivi avec intérêt les travaux de ses élèves sur la paralysie générale, travaux dont les matériaux furent en grande partie recueillis à Charenton. Loin de s'opposer à la publication d'idées contraires aux siennes, il ouvrait aux jeunes auteurs son service et sa bibliothèque. « Bayle, dit-il, a voulu prouver que la paralysie et la monomanie des grandeurs et des richesses sont les signes de la méningite chronique et que cette inflammation offre trois périodes bien distinctes : 1" la période de monomanie ambitieuse avec quelques traces de paralysie incomplète ; 2" la période de manie ; 3° la période de démence avec paralysie générale.

« Quelque considérable que soit le nombre des fous que j'ai observés, la monomanie des grandeurs ne s'est pas présentée à moi avec une marche aussi régulière ; je l'ai vue précédée par des accès de manie, par la monomanie et la lypémanie. La paralysie complique toutes les folies, quelle que soit la forme du délire; elle complique la manie, la lypémanie, ainsi que la monomanie ambitieuse, mais plus souvent cette dernière; elle complique presque toujours la démence. Si, en observant la manie à son début, on démêle des symptômes de paralysie, quelque légers que soient ces symptômes, on peut hardiment pronostiquer que la démence succédera à la manie ; il en sera de même de la monomanie, quel que soit le caractère du délire, et l'on peut ajouter que la mort ne tardera pas à mettre fin à la maladie. Les maniaques et les monomaniaques n'ont, dans ce cas, ni la même énergie d'attention, ni la même force d'association des idées, ni la même puissance de volonté, ni la même ténacité de résolution, ni la même opiniâtreté de résistance ; ces malades s'agitent, s'emportent, mais ils obéissent et cèdent, mais ils font des actes qui décèlent déjà l'affaiblissement des fonctions du cerveau. Il m'est arrivé d'assurer qu'un maniaque très furieux était déjà paralytique et ne pouvait guérir, malgré l'opinion de plusieurs

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médecins clignes de toute estime, et qui. ayant moins Fliabitude des aliénés, avaient méconnu les symptômes de la paralysie, à la vérité très peu prononcée. Appelé à donner des soins à un officier qui avait une monomanie d'ambition avec fureur, quoique le malade fût d'ailleurs fort et robuste, je déclarai qu'il ne guérirait point, et que bientôt on ne pourrait pas méconnaître l'existence de la paralysie. Mon pronostic était fondé sur les deux phénomènes suivants : 1" au milieu d'une phrase, le malade articulait avec plus de lenteur certains mots ; 2'' il suffisait de lui faire une promesse pour le calmer et pour le faire renoncer aux projets auxquels il paraissait fortement tenir. Vn léger strabisme m'a suffi pour former un jugement semblable sur un monomaniaque qui remplissait encore les fonctions de capitaine dans un régiment. »

Nous voyons que si Esquirol se refusait à faire de la paralysie générale une entité morbide, et persistait à la considérer comme une complication de la folie, il n'en connaissait pas moins les symptômes, qu'il fut le premier à décrire. Ici encore on doit le considérer comme un précurseur.

Idiotie.

« L'idiotie n'est pas une maladie ; c'est un état dans lequel les facultés intellectuelles ne se sont jamais manifestées, ou n'ont pu se développer assez pour que l'idiot ait pu acquérir les connaissances relatives à l'éducation que reçoivent les individus de son âge, et placés dans les mêmes conditions que lui. L'idiotie commence avec la vie ou dans cet âge qui précède l'entier développement des facultés intellectuelles et affectives ; Icsidiots sont ce qu'ils doivent être pendant tout le cours de leur vie, tout décèle en eux une organisation imparfaite ou arrêtée dans sou développement. »

Esquirol classe les idiots eu deux séries ; dans la première, les imbéciles, dans la seconde, les idiots proprement dits.

Les imbéciles sont généralement bien conformés, et leur organisation diffère peu de l'organisation normale ; ils jouissent des facultés intellectuelles et affectives, mais à un degré plus faible que l'homme parfait, et ces facultés ne peuvent se développer que jusqu'à un certain point. Quelque éducation qu'ils reçoivent, les imbéciles ne s'élèvent jamais jusqu'à la hauteur de la raison, à l'étendue, à la solidité des connaissances auxquelles leur âge, leur éducation, leurs rapports sociaux, doivent leur permettre d'atteindre. Placés dans les mêmes circonstances que les autres hommes, ils ne font pas le même usage de îeur intelligence.

Quant aux idiots proprement dits, « ils sont rachitiques, scrofuleux, épileptiques ou paralysés. Leur tête, trop grosse ou trop petite, est mal conformée, l'occipital aplati est petit relativement à la face. Les traits de la face sont iri'éguliers, le front est court, étroit, presque pointu, très fuyant en arrière, plus saillant à droite qu'à gauche, les yeux sont convulsifs, louches, d'inégale grandeur, les lèvres sont épaisses. La bouche largement fendue, entr'ouverte, laisse couler la salive, les gencives sont fongueuses, les dents cariées. Le défaut de conformation ou de symétrie des organes des sensations indique assez que l'action des sens est imparfaite. Les idiots sont sourds, demi-sourds ou entendant mal ; ils sont muets ou ils articulent avec difficulté quelques

monosyllabes Le goût, l'odorat ne s'exercent pas mieux,

car ces malheureux ne distinguent point les qualités des corps

sapides ou odorants Le toucher n'est pas sùr. Les idiots ont

les bras d'inégale longueur, contractés, atrophiés, les mains sont * déformées, tordues même; les doigts sont effilés, crochus, estropiés ou privés de mouvement; la peau est épaisse, rugueuse et insensible.

« Ainsi les sens des idiots étant à peine ébauchés, les sensations imparfaitement perçues, leur intelligence ne peut se produire en dehors puisque ses instruments sont défectueux. Les sens, étrangers au monde extérieur, ne peuvent se rectifier les uns par les autres ; l'éducation ne saurait suppléer à tant de

désavantages, bien dilférents des aveugles, des sourds-muets chez lesquels les sens qui restent suppléent jusqu'à un certain

point à ceux dont ils sont privés Incapables d'attention, les

idiots ne peuvent diriger leurs sens ; ils entendent, mais n'écoutent pas, ils voient, mais ne regardent pas ; n'ayant pas d'idées, ne pensant point, ils n'ont rien à désirer, ils n'ont pas besoin des signes, ils ne parlent point. La parole est inutile à celui qui ne pense pas, qui ne désire pas, aussi peut-on juger du degré de l'intelligence des idiots par l'étendue de leur vocabulaire. Ils poussent quelques sons mal articulés, des cris ou des mugissements prolongés qu'ils interrompent pour écarter les lèvres comme s'ils voulaient rire. Ils articulent quelques mots, ils y attachent à peine un sens. Quelques-uns n'ont qu'un cri pour la douleur et le plaisir. Cependant il en est qui, à la manière des enfants, se font, par imitation et même par habitude, un langage d'action et même articulé, qui est compris seulement de ceux qui vivent avec eux ; ce langage n'exprime que les premiers besoins de la vie, et les appétits instinctifs auxquels les idiots ne peuvent satisfaire par eux-mêmes.

« Quelques idiots ont des tics très singuliers, ils semblent être des machines montées pour produire toujours les mêmes mouvements; pour eux, l'habitude tient lieu d'intelligence.

« L'idiotie offre d'innombrables variétés relativement à la sensibilité et la capacité intellectuelle et morale. Quelques idiots ont des aptitudes, des penchants ; presque tous, même ceux qui sont privés de la parole, chantent et retiennent des airs. »

Esquirol reconnaît trois degrés à l'idiotie : dans le premier degré, l'idiot n'a à son usage que des mots, des phrases courtes; dans le second, des monosyllabes et quelques cris; dans le troisième il n'y a ni phrases, ni mots, ni monosyllabes.

Il considère le crétinisme comme une variété de l'idiotie : a On donne le nom de crétins à des idiots et à des imbéciles qui habitent ordinairement les gorges des montagnes. » Ils peuvent comme les idiots être distribués en trois degrés. Dans le premier

« les crétins portent bien leur tête, ont le regard animé, la démarche aisée, les idées sont peu nombreuses et incomplètes, mais ils distinguent les choses les plus usuelles de la vie, le bien du mal, ils peuvent suivre un raisonnement, ils questionnent peu, répondent juste, mais leur parole est gi'imacée et convulsive ; ces crétins sont les plus nombreux.

« Les crétins du second degré ont la peau livide, les traits difformes, le cou allongé, les chairs molles et flasques, ils sont goitreux, leur tête est mal conformée, leurs membres sont épais et lourds, ils ne s'expriment que par des gestes ou par des cris convulsifs, ils ont peu de sensibilité, éprouvent des besoins physiques, les expriment; leur intelligence ne va pas au delà d'un instinct grossier, ils ne s'attachent à personne.

« Dans le troisième degré, les crétins sont muets, sourds ou aveugles, le regard indique qu'ils voient mal, ils n'ont pas de goût, mangent tout ce que l'on introduit dans leur bouche; ils sont insensibles aux bons comme aux mauvais traitements ; il faut les porter, ils sont plongés dans l'engourdissement et la stupeur la plus profonde. »

Hallucinations et illusions.

Esquirol, le premier, établit nettement les différences qui séparent les illusions des hallucinations : « Un homme qui a la conviction intime d'une sensation actuellement perçue, alors que nul objet extérieur propre à exciter cette sensation n'est à portée de ses sens, est dans un état d'hallucination... Tout se passe dans le cerveau; les visionnaires, les extatiques sont des hallucinés, ce sont des rêveurs tout éveillés. L'activité du cerveau est si énergique, que le visionnaire ou l'halluciné donne un corps et de l'actualité aux images, aux idées, que la mémoire

reproduit sans l'intervention des sens Dans les illusions, au

contraire, la sensibilité des extrémités nerveuses est altérée, elle est excitée, affaiblie ou pervertie, les sens sont actifs, les impres-

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sions actuelles sollicitent la réaction du cerveau. Les effets de cette réaction étant soumis à l'influence des idées et des passions qui dominent la raison des aliénés, ces malades se trompent sur la nature et sur la cause de leurs sensations actuelles. »

Comment se produisent leurs illusions ? « Trois conditions sont nécessaires pour la perception d'une sensation : l'intégrité de l'organe qui reçoit l'impression, l'intégrité du nerf qui transmet l'impression, et l'intégrité de l'instrument qui réagit sur cette même impression. Les illusions des sens reconnaissent aussi trois causes : l'altération des sens, la lésion des nerfs de transmission, ou l'état anormal du cerveau. Si la sensibilité et l'activité des sens sont troublées, il est évident que l'impression faite sur les sens par les objets extérieurs est modifiée ; si les nerfs de transmission sont lésés, et si en même temps le cerveau est dans un état pathologique, celui-ci ne peut rectifier l'erreur des sens ; de là les illusions. Si l'attention trop fugitive, trop mobile des maniaques, ne peut permettre aux sens de s'arrêter assez longtemps sur les objets extérieurs, la perception est incomplète et les maniaques perçoivent mal les qualités et les rapports des objets qui les impressionnent. Dans la monomanie, au contraire, l'attention étant trop concentrée, ne peut se porter successivement sur les objets extérieurs et étrangers aux préoccupations intellectuelles ou affectives qui dominent le malade ; de là des illusions que la raison ne détruit pas.

« Les passions, source de tant d'illusions chez l'homme sain d'esprit, modifiant aussi les impressions des aliénés, donnant une direction vicieuse à la réaction de leur cerveau, les passions sont la cause de mille illusions chez les aliénés.

« L'intelligence et les passions concourent donc avec les sens aux illusions des aliénés, et les extrémités sentantes sont les véritables points de départ des illusions. Il y a toujours impression actuelle des objets extérieurs, impression des sens. »

Les hallucinations, au contraire, ne sont ni de fausses sensas. 13

tions, ni des illusions des sens, ni des perceptions erronées, ni des erreurs de la sensibilité organique.

« Le siège de l'hallucination n'étant pas dans les extrémités des organes sensitifs, il doit être dans le centre de la sensibilité ; en elfet, on ne peut concevoir l'existence de ce symptôme, qu'en supposant le cerveau mis en action par une cause quelconque. Le cerveau peut être mis en action par une commotion subite et violente, par une forte contention d'esprit, par une véhémente passion ; le cerveau est mis en action sympathiquement par l'état particulier de certains organes plus ou moins éloignés, comme il arrive dans les folies sympathiques, dans les fièvres, les phlegmasies, ou par l'ingestion de certains poisons dans l'estomac. »

De V aliénation mentale des nouvelles accouchées et des nourrices.

Les aliénations mentales qui éclatent après l'accouchement, signalées par un assez grand nombre d'auteurs, n'avaient pas encore fait l'objet d'une description attentive, sauf peut-être une thèse soutenue par le D'' Berger sous le titre « De puerperarum maniâ et melancoliày) et imprimée à Gottingue en 1745. Esquirol établit : 1° que les aliénations sont plus fréquentes chez les accouchées que chez les nourrices ; 2" que le danger de perdre laraison diminue à mesure que les femmes s'éloignent de l'époque de l'accouchement ; 3° que les nourrices, et surtout les nourrices pauvres, sont beaucoup plus disposées à devenir aliénées après le sevrage que pendant l'allaitement. « Les aliénations mentales, à la suite de couches, sont quelquefois annoncées par des^^pressentiments sinistres, même pendant la grossesse ; la tristesse, des inquiétudes exagérées ou mal fondées, préludent aussi à l'explosion du délire ; quelquefois la folie éclate tout à coup ; au début, ces aliénées paraissent être dans un état fébrile ; la peau est chaude, souple, humide ; le teint pâle, la langue blanche ; les mamelles sont flétries ; l'abdomen n'est ni tendu, ni douloureux ;

quelquefois, il y a une douleur très vive à la tète, à l'utérus, le pouls est petit, faible, concentré ; en même temps, il y a délire exclusif ou monomanie, rarement démence. Quelquefois aussi, la stupeur la plus profonde présage la frénésie, avec laquelle il est facile de confondre la manie ; mais la céphalalgie, la rougeur des yeux, l'aridité de la peau, le tintement des oreilles, l'anomalie du pouls, les soubresauts des tendons, l'ataxie des symptômes, leur prompt accroissement, font distinguer cette dernière maladie. La frénésie est mortelle du troisième au quatrième jour, rarement passe-t-elle le septième, tandis que la durée de la manie, à la suite de la couche, se prolonge et persiste pendant plusieurs semaines, plusieurs mois et au delà.

« Les aliénations mentales qui se manifestent pendant et après l'allaitement offrent peu de différences, quant <à leur caractère et à leur marche, avec les aliénations qui éclatent en toute autre circonstance ; cependant le faciès a quelque chose de particulier qui les fait reconnaître quand on a l'habitude de soigner les aliénés. »

Causes de V aliénation mentale.

Esquirol distingue les causes de l'aliénation mentale en générales et en particulières, physiques ou morales, primitives ou secondaires, prédisposantes ou excitantes.

Les climats les plus favorables à l'éclosion de la folie seraient les climats tempérés, sujets à de grandes variations atmosphériques, et surtout ceux qui sont d'une température alternativement froide et humide, humide et chaude ; mais on a trop exagéré cette influence sur la production de la maladie. Quant à la température, la chaleur, comme le froid, agite les aliénés, avec cette différence que la continuité de la chaleur augmente l'exaltation, tandis que le froid prolongé la réprime.

L'enfant est à l'abri de la folie, à moins qu'en naissant, il n'apporte quelque vice de conformation, ou que des convulsions ne le jettent dans l'imbécillité ou l'idiotie. Ce n'est que vers la puberté

19G LES GRANDS ALlÉNISTES FRANÇAIS

que l'on commence à observer quelques aliénés. « Après la puberté, on voit beaucoup de folies érotiques, hystériques et religieuses. Dans la jeunesse, la manie et la monomanie éclatent avec toutes leurs variétés et leurs nuances. La lypémanie est plutôt le partage de l'âge consistant, la démence attaque l'âge avancé et la Adeillesse. Dans la jeunesse, la folie a une marche plus aiguë, elle se juge par des crises plus apparentes ; dans l'âge adulte, elle est plus chronique, elle se complique avec les affections abdominales, les hémorrhagies cérébrales, avec la paralysie ; elle se termine plus lentement et se juge par les hémorrhoïdes, les déjections ahdnes; sa guérison est plus incertaine. »

Les femmes sont-elles moins sujettes à la folie que les hommes, comme l'avançait Caelius Aurclianus? Esquirol en arrive à conclure que, sur un nombre très considérable d'aliénés pris en divers pays et en diverses conditions, la différence des hommes aux femmes est bien peu considérable, et que d'ailleurs cette différence ne se trouve point la môme dans tous les pays.

Les personnes qui fatiguent leur intelligence présentent une condition favorable au développement de l'aliénation mentale, mais peut-on affirmer, avec Dryden, que les hommes de génie et les fous se tiennent de très près ? « Si l'on a voulu dire par là que les hommes qui ont l'imagination très active et très désordonnée, qui ont une grande exaltation et une grande mobilité dans les idées, offrent de grandes analogies avec les fous, on a eu raison ; mais si l'on a voulu dire qu'une grande capacité d'intelligence est une prédisposition à la folie, on s'est trompé. Les plus vastes génies dans les sciences et dans les arts, les plus grands poètes, les plus habiles peintres ont conservé la raison jusqu'à leur extrême vieillesse. Si l'on a vu des peintres, des poètes, des musiciens, des artistes devenir aliénés, c'est qu'à une imagination très active, ces individus associaient de grands écarts de régime, auxquels leur organisation les exposait plus que les autres hommes. Ce n'est point parce qu'ils exercent leur intelligence qu'ils perdent la raison ; ce n'est point

ŒUVRE DE ,1EAN-ÉTIENNE-D0M1NIQUE ESQUinOL 197

la culture des lettres, des sciences et des arts qu'il faut accuser ; les hommes qui sont doués d'une grande puissance de pensée et d'imagination, ont un grand besoin de sensations; aussi la plupart des peintres, des poètes, des musiciens, poussés par le besoin de sentir, s'abandonnent-ils à de nombreux écarts de régime, et ce sont ces écarts plus encore que les excès d'étude qui sont chez eux la cause delà folie. »

Esquirol signale la puissante influence des idées dominantes de chaque siècle sur la fréquence et le caractère du délire; de même qu'il n'y a point de découvertes, il n'y a point d'institution nouvelle qui n'ait été couse de quelque folie.

L'abus du vin, des liqueurs, des opiacés, la débauche, la masturbation, provoquent l'aliénation mentale. La dépravation des esprits et des mœurs exerce son influence sur toutes les classes delà société. « Comment se fait-il qu'on n'ait cessé de déclamer contre la classe élevée et d'exalter les vertus du peuple ? Ces philosophes déclamateurs vivaient avec les grands qu'ils calomniaient, et ne connaissaient pas le peuple. S'ils eussent étudié les mœurs de leurs pays, ils se seraient convaincus que la corruption est plus générale, plus grande, plus hideuse, dans la classe la plus inférieure, qu'elle enfante presque tous les maux de la société, qu'elle donne naissance à beaucoup de folies, en même temps qu'elle produit beaucoup plus de crimes que dans les classes supérieures. Les vices de l'éducation des classes élevées, le défaut d'éducation des classes inférieures, expliquent ces différences ; l'éducation supplée aux mœurs chez les premières ; aucun motif ne suspend le bras du bas peuple ».

Ces lignes pourraient être méditées avec fruit par ces assoiffés d'une popularité de mauvais aloi, qui flattent les passions de la plèbe et la poussent aux pires excès. Qu'est-ce que l'instruction pour le peuple, quand elle ne vient pas se greffer sur une saine éducation ?

« Les commotions politiques, remorque Esquirol, en imprimant plus d'activité à toutes les facultés intellectuelles, en

exaltant les passions tristes et haineuses, en fomentant l'ambition, les vengeances, en bouleversant la fortune publique et celle des particuliers, en déplaçant toutes les fortunes, enfantent un grand nombre de folies. »

Suivant les doctrines de son maître Pinel, il considère les passions comme les causes les plus actives, les symptômes les plus essentiels, les agents les plus puissants au point de vue thérapeutique de l'aliénation mentale. « Les premiers besoins de l'homme, se bornant à ceux de sa conservation et de sa reproduction, provoquent les déterminations de l'instinct; une impulsion interne nous porte à les satisfaire ; les besoins secondaires se rattachent aux premiers et les désirs qu'ils excitent acquièrent d'autant plus d'énergie que nous avons plus de moyens pour les satisfaire; ils produisent les passions primitives. Enfin, il est des besoins qui n'ont nul rapport avec notre conservation ; ils sentie fruit de notre intelligence développée et de la civilisation; ils engendrent les passions factices ; ce sont ces passions qui font le plus de mal à l'homme, surtout dans la classe élevée de la société. L'enfance, exempte des passions, est presque étrangère à la folie; mais, à l'époque de la puberté, des sentiments inconnus jusque-là font naître des besoins nouveaux ; la folie vient troubler les premiers moments de l'influence morale de l'homme. Dans l'âge viril, les rapports s'étendant, les besoins sociaux se multipliant, les passions prennent un caractère nouveau; à mesure que les passions amoureuses s'affaiblissent, les passions factices se fortifient; l'intérêt personnel, l'ambition, l'amour des distinctions, l'avarice, remplacent les charmes de l'amour et les délices de la paternité ; aussi, à cette période de la vie, toutes les aliénations se déchaînent, la folie est plus opiniâtre, plus concentrée; elle passe plus facilement à l'état chronique ; elle est plus dépendante des lésions abdominales ; le sentiment de son impuissance rend le vieillard plus calme ; méditant sur les écarts auxquels entraînent les passions, il s'isole, devient égoïste. La folie pour cause morale est rare chez lui, et quand il perd la raison, c'est

que ses organes sont fatigués, épuisés ; alors ce n'est ni la manie, ni la nionomanie qui se développe, mais la démence sénile. »

Parmi les causes morales qui produisent la folie, Esquirol cite la crainte, la frayeur, l'ambition, les revers de fortune, les chagrins domestiques ; enfin la lutte qui souvent s'élève entre les principes de religion, de morale, d'éducation, et les passions. Il signale l'épidémicité : « De même qu'il existe certaines conditions atmosphériques qui rendent les maladies épidémiques ou contagieuses plus ou moins fréquentes, de même, il existe dans les esprits certaines dispositions générales qui font que l'aliénation mentale s'étend, se propage, se communique, sur un grand nombre d'individus, par une sorte de contagion morale. C'est ce que l'on a observé dans tous les temps ; l'exemple des filles de Prœtus fut contagieux; les femmes de Lyon tombaient dans la lypémanie suicide, à l'exemple les unes des autres ; les diverses possessions du démon qui ont affligé diverses contrées de l'Europe,jusques au commencement du dernier siècle, prouvent suffisamment cette influence qui, au reste, se lie à tous les phénomènes de la sensibilité. »

Avec Pinel, Esquirol considère l'hérédité comme la cause prédisposante la plus ordinaire de la folie. « Les enfants qui naissent avant que leurs parents aient été fous, sont moins sujets à l'aliénation mentale que ceux qui sont nés après. Il en est de même de ceux qui naissent de parents qui ne sont aliénés que du côté du père ou de la mère, comparativement à ceux qui naissent de père et de mère aliénés, ou ayant des parents des deux lignes dans le même état.

« Cette funeste transmission se peint sur la physionomie, sur les formes extérieures, dans les idées, les passions, les habitudes, les penchants des personnes qui doivent en être les victimes ; averti par quelques-uns de ces signes, il m'est quelquefois arrivé d'annoncer un accès de folie quelques années aA^^nt qu'il n'éclatât. La manie héréditaire se manifeste chez les pères

et les enfants souvent aux mêmes époques de la vie ; elle aiïecte les mêmes caractères.

« Cette prédisposition qui se manifeste par des traits

extérieurs, par le caractère moral et intellectuel des individus, n'est pas plus surprenante relativement à la folie que relativement à la goutte, à la phtisie pulmonaire, etc. Elle se fait remarquer même dans l'enfance ; elle peut expliquer une multitude de ■bizarreries, d'irrégularités, d'anomalies qui, de très bonne heure, auraient dù mettre en garde les parents. Elle peut être un avertissement utile à ceux qui président à l'éducation des enfants nés de parents aliénés. Il convient de donner à ces enfants une éducation particulière, de les exercer beaucoup à la gymnastique, de les endurcir contre les impressions extérieures ; enfin, de les placer dans des conditions différentes de celles où étaient les auteurs de leurs jours ; car c'est ici le cas de mettre en pratique le précepte d'Hippocrate, qui veut qu'on change la constitution des individus pour prévenir les maladies dont ils sont héréditairement menacés. »

On voit que non seulement Esquirol accordait à l'hérédité la large place qu'elle mérite, mais encore, qu'il n'ignorait pas les stigmates de la dégénérescence.

Les unions consanguines favorisent ces funestes prédispositions héréditaires. « Quelle leçon pour les pères qui, dans le mariage de leurs enfants, consultent plutôt leur ambition que la santé de leurs descendants ! »

La menstruation peut ne pas être étrangère à la production de l'aliénation mentale. « Les efforts de la première menstruation

déterminent la folie Les désordres des menstrues provoqués

par des accidents physiques, ou marasme, ou par les progrès de l'âge, multiplient les conditions favorables à l'aliénation mentale. Tantôt les menstrues se suppriment, cessent tout à coup, et la ■folie éclate aussitôt. Tantôt elles offrent de grandes anomalies, soit pour l'époque de leur retour, soit pour la quantité et la qualité de l'écoulement, avant que la folie ne se déclare. Quelque-

fois, les menstrues sont très abondantes, elles coulent à des époques très rapprochées, peu de temps avant l'invasion de la folie. Enfin, il est des cas où la folie se manifeste sans le moindre désordre menstruel. L'époque des retours menstruels est toujours un temps orageux pour les femmes aliénées, même pour celles dont les menstrues ne sont point dérangées. »

Enfin, Esquirol signale l'hystérie et Thypochondrie qui souvent dégénèrent et passent à la folie, et l'épilepsie qui y conduit tôt ou tard, soit dans l'enfance, soit dans un âge plus avancé. « La fureur des épileptiques a un caractère de férocité que rien ne dompte, et c'est ce qui la rend si redoutable dans tous les hospices d'aliénés. »

Pronostic de la folie.

Esquirol établit sur les bases suivantes le pronostic de la folie :

« L'imbécillité, l'idiotisme ne guérissent jamais.

« La monomanie et la lypémanie guérissent lorsqu'elles sont récentes, accidentelles, et qu'elles ne dépendent pas d'une lésion organique.

« La manie guérit plus souvent que la monomanie et la lypémanie.

« La démence aiguë guérit quelquefois, la démence chronique très rarement, la démence simple jamais.

« La folie héréditaire guérit, mais les rechutes sont plus à craindre que pour la folie accidentelle.

« La folie chronique guérit difficilement, surtout après la deuxième année ; elle guérit avec d'autant plus de difficultés que les causes prédisposantes ont agi longtemps avant l'explosion du délire.

« Quelque ancienne que soit l'aliénation mentale, on peut en espérer la guérison tant qu'il existe des dérangements notables dans les troubles de la nutrition.

« Les causes morales qui agissent promptement sont une

202 LES GlîANDS ALIÉNISTES FRANÇAIS

circonstance favorable de guérison, mais si leur action a été lente, on guérit difficilement.

« Les excès d'étude qui jettent dans la folie doivent faire craindre qu'on ne guérisse pas, surtout lorsque, avec ces excès, il y a eu des écarts de régime.

« Les folies causées ou entretenues par des idées religieuses, par l'orgueil, guérissent rarement.

« Les folies entretenues par les hallucinations sont très difficiles à guérir.

« Les folies dans lesquelles les malades jugent très bien leur état, offrent beaucoup de difficultés si elles ne guérissent promptement.

« Lorsque les aliénés ont recouvré l'intégrité des fonctions assimilatrices, l'appéjit, le sommeil, l'embonpoint, etc., sans diminution du délire, on doit peu compter sur la guérison.

« Lorsque la sensibilité des aliénés est tellement affaiblie qu'ils peuvent fixer le soleil, qu'ils ont perdu le goût et l'odorat, et qu'ils restent impassibles à toutes les intempéries, ils ne guérissent pas.

« La folie est incurable lorsqu'elle est la suite du scorbut, de l'épilepsie ; la complication avec ces maladies et avec la paralysie conduit inévitablement à la mort. »

Traitement de La folie.

Tout aliéné doit être enlevé à son milieu habitiiel et placé dans un établissement spécialement destiné au traitement des maladies mentales. « Dans une maison consacrée au traitement des aliénés, les locaux sont plus convenablement disposés que dans une maison particulière, avec moins de gène, le malade est mieux surveillé. Que fera-t-on d'un furieux dans un appartement, . dans une maison, quelque vaste qu'elle soit? Les soins de sa conservation obligeront à le lier, <à le garrotter dans son lit, état de gêne qui augmente le délire et la fureur, tandis que, dans une

maison convenable, Faliénc pourra se livrer à ses divagations avec moins de dangers pour lui et pour ses serviteurs. Dans une pareille maison, les soins sont mieux entendus, les domestiques mieux exercés ; la distribution des bâtiments permet de placer et de déplacer le malade d'une habitation à une autre, relativement à son état, aux efforts qu'il fait sur lui-même, et à ses progrès vers la raison. Ces vérités, utiles pour les aliénés riches, sont d'une rigoureuse application au traitement des pauvres. » Il faut isoler les aliénés :

« 1" Pour leur sûreté, pour celle de leurs familles et pour l'ordre public ;

« 2" Pour soustraire ces malades à l'action des causes extérieures qui ont produit le délire et qui peuvent l'entretenir ;

« 3° Pour vaincre leur résistance contre les moyens curatifs ;

« 4" Pour les soumettre à un régime approprié à leur état ;

« 5° Pour leur faire reprendre leurs habitudes intellectuelles et normales. »

Les malades une fois isolés, le traitement peut s'opérer avec fruit. Esquirol le distingue en moral et physique.

Pour le traitement moral, il suit les principes de son maître: « Pinel donne des observations bien remarquables sur l'art de diriger Tintelligence et les passions des aliénés; j'en ai rapporté plusieurs dans ma dissertation sur les passions, et j'ai prouvé par des faits combien le traitement moral est précieux, soit qu'on veuille prévenir l'explosion d'un accès de folie, soit qu'on ait à traiter la maladie, soit qu'on se propose de confirmer la convalescence. »

Dans le traitement moral, on agit sur l'attention des malades « tantôt en leur présentant des objets nouveaux, tantôt en faisant naître autour d'eux des phénomènes qui les étonnent, tantôt en les mettant en contradiction avec eux-mêmes ; quelquefois on doit abonder dans leurs idées, les caresser et les flatter. En se prêtant à leurs désirs, on entre dans leur confiance, ce qui est le gage assuré d'une guérison prochaine ; il faut subjuguer le

caractère entier de quelques malades; vaincre leurs prétentions, dompter leurs emportements, briser leur orgueil, tandis qu'il faut exciter et encourager les autres. On réprime l'élan fougueux du maniaque, et on soutient l'esprit abattu du lypémaniaque ; on oppose les passions les unes aux autres, et de cette lutte la raison sort quelquefois victorieuse.

« La crainte est une passion débilitante qui exerce une telle influence sur l'économie, qu'elle peut suspendre l'action de la vie et même l'éteindre. Qu'espérer pour la guérison, si l'on ne rassure les aliénés que la frayeur poursuit et dévore? Plusieurs d'entre eux ne dorment point, éveillés par des terreurs paniques; rassurez-les en faisant coucher quelqu'un dans leur chambre, en leur laissant de la lumière pendant la nuit. Il importe surtout de substituer à une passion imaginaire une passion réelle. Le monomaniaque s'ennuie quoiqu'il use de tout avec profusion, séparez-le de ses habitudes, imposez-lui des privations réelles, alors l'ennui raisonnablement motivé sera un moyen puissant de guérison. Un lypémaniaque croit qu'il est abandonné de ses amis ; privez-le des témoignages d'affection qu'il méconnaît, alors il les regrette, les désire, et cette inquiétude fondée, ces désirs raisonnables sont un acheminement à la raison. Pour combattre l'amour-propre, la vanité de quelques aliénés, quelques avertissements sur la supériorité des autres, sur les embarras de leur propre position, quelques déplaisirs suscités à propos, ont été utiles ; mais il faut une grande habitude pour manier ces passions. Les passions excitantes, l'amovir, l'ambition ont été appelées au secours des aliénés. »

Ce traitement, ajoute Esquirol, n'est pas exclusif aux maladies mentales, « il s'applique à toutes les autres. Il ne suffit pas de dire aux malades : Courage, cela ira mieux ; l'accent du cœur doit animer ces paroles consolantes pour qu'elles arrivent jusqu'à l'âme et au cœur de celui qiu souffre ».

Quant au traitement physique, il se divise en hygiénique et pharmaceutique. Les malades seront placés dans des logements

salubras, bien aérés. Vêtements chauds, alimentation saine, variant suivant la nature et la période do la maladie. Exercices de corps différents selon le sexe et la classe de la société à laquelle appartient le malade. Pour les uns, la paume, l'escrime, la gymnastique ; pour les autres, les travaux des champs. Les femmes ont la couture, le tricot, les soins du ménage.

Si l'on voulait établir une thérapeutique sûre dans le traitement de l'aliénation mentale, « il faudrait connaître toutes les causes générales et individuelles de cette maladie, distinguer, par des signes certains, le foyer d'où partent tous les désordres; déterminer si c'est le physique qui réagit sur le moral, ou le moral sur le physique; fixer les espèces qui guérissent spontanément, celles qui réclament les secours moraux, celles qui exigent des médicaments, enfin celles qui ne cèdent qu'à un traitement mixte. Que d'accidents, que d'obstacles ont dû rencontrer les praticiens qui n'ont voulu voir qu'une môme maladie, danstoutes les folies qu'ils ont eues à traiter ! Ils n'ignoraient point que le délire étant symptomatique de presque toutes les maladies à l'approche de leurs terminaisons fatales, la folie aussi pouvait bien être symptomatique; ils n'ignoraient pas qu'il y a des folies évidemment sympathiques, ils savaient que mille causes prédis posantes et excitantes conduisent à la folie ; mais n'ayant égard qu'aux symptômes les plus apparents, ils se sont laissé imposer par l'impétuosité, la violence, la mobilité des symptômes, ils ont négligé l'élude des causes de la folie et celle des rapports de ces causes avec leS symptômes.

(f Entraînés par des théories, les uns n'ont vu que l'infiamma tion, ont accusé le sang et ont abusé de la saignée ; les autres ont cru que la bile irritait, comprimait les organes, et nuisait à leurs fonctions; ils ont prodigué les vomitifs et les drastiques ; quelques-uns n'ont tenu compte que de l'influence nerveuse, ils ont donné avec excès des antispasmodiques; les uns et les autres ont oublié que, si le praticien doit avoir toujours présentes à l'esprit les grandes vues générales, les notions systématiques

206 LES GRANDS ALlÉNISTES FRANÇAIS

qui prédominent, qui constituent la science médicale, l'art doit surtout s'attacher à bien connaître les circonstances et les symptômes qui peuvent faire connaître les causes, le siège, en un mot la nature de la maladie qu'il doit combattre. »

Quelle sera la conduite du médecin appelé auprès d'un aliéné ? Après avoir acquis la connaissance des commémoratifs, des prédispositions, des causes excitantes, on doit examiner s'il n'y a pas d'indications urgentes à remplir. C'est principalement la cause de la maladie qui mettra sur la voie du meilleur mode de traitement. Rappeler les menstrues quand elles sont supprimées, rétablir des ulcères anciens, provoquer des maladies cutanées, placer des exutoires si le malade en avait auparavant.

« S'il y a excitation vive et pléthore, il faudra combattre ces symptômes par des évacuations sanguines, des bains tièdes émollients, longtemps prolongés, des boissons rafraîchissantes, des laxatifs ; quelquefois, il faudra appliquer sur la peau des dérivatifs rubéfiants, en même temps le malade sera mis à la diète ou à une alimentation très légère. Ainsi traitée comme une maladie aiguë, presque toujours au bout de huit, quinze, vingt et un ou trente jours, il y a une rémission et quelquefois une intermission très marquée. Alors tout en faisant concourir les moyens moraux appropriés au caractère du délire, il faut s'exercer à combattre les causes matérielles, hygiéniques, ou pathologiques, qui ont précédé, préparé la maladie; il faut suivre les indications individuelles. Qu'il me suffise d'examiner quelquesunes de ces indications : un homme devient aliéné ; il était sujet à des hémorrhagies qui n'ont plus coulé ; le médecin s'efforce de rétablir cette évacuation. Des dartres disparaissent, un ulcère se dessèche, la manie ou la monomanie éclate ; en rappelant les dartres à la jieau, en rouvrant l'ulcère, il est presque certain que la folie cessera.

« Lorsqu'on aura coml^attu et surmonté les dispositions générales, les funestes effets des causes particulières, si la folie ne guérit point, alors on pourra avoir recours à un traitement

empirique. Jusque-là, variez et variez sans cesse les moyens consacrés par l'expérience. »

Ces sages conseils émanent d'un observateur sagace et profond, d'un clinicien savant et habile. Esquirol examinait ses malades avec un soin minutieux et ne livrait jamais rien au hasard.

La convalescence survenue, on ne saurait abandonner les malades à eux-mêmes ; le traitement n'est point terminé. « La plupart des convalescents ont besoin de consolations, d'encouragements, de conversations agréables, de sensations douces, de promenades et d'exercices variés. Avant de les rendre à leurs habitudes et à leurs parents, il faut un temps d'épreuves plus ou moins long, pendant lequel le convalescent ne peut rester dans la même habitation, où il voit des objets pénibles, et où luimême s'est livré à tous ses emportements

« Je conseille les voyages, le séjour à la campagne, aux convalescents, avant de permettre leur rentrée dans leur famille, avant qu'ils ne se retrouvent dans les circonstances au milieu desquelles ils vivaient, ou en présence des individus qui ont été les témoins de l'invasion de leur maladie. »

Anatomie pathologique.

L'anatomie pathologique de l'aliénation mentale, d'après Esquirol, n'olfrirait rien de positif. Les conclusions tirées par lui des recherches nécroscopiques sont les suivantes :

<f 1° Les vices de conformation du crâne ne se rencontrent que chez les imbéciles, les idiots, les crétins.

« 2° Les lésions organiques de l'encéphale et de ses enveloppes n'ont été observées que sur des aliénés dont la folie était compliquée de paralysie, de convulsions, d'épilepsie, ou bien ces lésions appartenaient à la maladie à laquelle ces aliénés ont succombé.

« 3° Les épanchements sanguins ou séreux, les injections ou les infiltrations qu'on rencontre dans la cavité crânienne, l'épais-

sissement des méninges, leur adhérence entre elles, avec le crâne, avec la substance grise, le ramollissement partiel ou général du cei^veau, la densité de cet organe, les tumeurs fibreuses, cancéreuses, etc., observées dans le crâne, toutes ces altérations indiquent les causes ou les effets de la folie, ou mieux les effets d'une complication delà maladie à laquelle succombent les aliénés.

« 4" Les altérations du thorax, de l'abdomen, de la cavité pelvienne, sont évidemment indépendantes de la folie. Ces altérations peuvent néanmoins quelquefois indiquer le premier point de départ de l'aliénation mentale, en montrant l'organe primitivement malade qui a réagi sur le cerveau.

« 5° Toutes les lésions organiques observées chez les aliénés se retrouvent dans les cadavres d'individus qui n'ont jamais eu de délire chronique.

« 6" Beaucoup d'ouvertures de corps d'aliénés n'ont présenté aucune altération, quoique la folie eût persisté pendant un grand nombre d'années.

« 7" L'anatomie pathologique nous montre chaque partie de l'organe encéphalique altérée, suppurée, détruite, sans lésion chronique de l'entendement.

« 8" De toutes ces données, on peut conclure qu'il est des folies dont la cause immédiate échappe à nos moyens d'investigation, que la folie dépend d'une modification inconnue du cerveau, qu'elle n'a pas toujours son point de départ dans le cerveau, mais bien dans les foyers de sensibilité placés dans les diverses régions du corps, de même que les désordres de la circulation ne dépendent pas toujours des lésions du cœur, mais de celles de toute autre partie des vaisseaux sanguins. »

Bayle, Galmeil, Foville avaient pratiqué leurs recherches à Charenton, sous l'œil bienveillant du maître, mais sans parvenir à ébranler son scepticisme. « Quelques lumières, disait-il, que les travaux de ces auteurs aient répandues sur les maladies du cerveau et des méninges, le mystère de la pensée, les conditions de sa manifestation sont restées impénétrables, et la physiologie et la

ŒUVRE DE ,IEA.N-ÉTIEXNE-DOMINIQl)E ESQUIROL

métaphysique n'ont pas été plus heureuses que i'anatomic pathologique. » Et il ajoutait, craignant de paralyser leur ardeur : « Faut-il se décourager? Non sans doute; les maladies que je voudrais appeler maladies organiques de l'encéphale, sont mieux connues; leur diagnostic est plus certain. De nouveaux efforts dévoileront peut-être les lésions cérébrales qui produisent la folie. »

Telle est, en ses grandes lignes, l'œuvre d'Esquirol, qui serait sans conteste le plus illustre aliéniste de France, si Pinel n'avait vécu. Je ne saurais mieux terminer qu'en rappelant cette belle maxime qui incarne sa vie entière : « Il faut aimer les aliénés pour être digne et capable de les servir. »

Index des principaux écrits publiés par Esquirol.

Les passions considérées cumme causes, sy nqjtômrs et moyens curatifs de l'aliénation

mentale. Thèse de Paris, 1805.

Des hallucinations cUez les aliénés. Mémoire lu à l'Académie des sciences en 1817. Des étahlissements consacrés aux aliénés en France, et des moyens de les améliorer.

Mémoire présenté au ministre de l'Intérieur, en septembre 1818. Résultat des observations faites à la Salpêtrière pendant les années 1811, 1812, 1813

et 1814. Recueil périodique de la Société de médecine, 3" cahier, 1818. Sur le déplacement du côlon transverse chez les aliénés. Journal yénéral de

médecine, 1818.

Observations d'hallucinations. Eecueil périodique de la Société de médecine, mars 1819.

Mémoire sin- la folie à la suite des couches. Annuaire médico-chirvrg ical des hôpitaux, 1819.

Introduction à l'étude des aliénations mentales. Revue médicale, 1822, t. VIII, p. 31. De l'influence de l'épilepsie sur les fonctions du cerveau, et par conséquent sur

l'intelligence. Mémoire lu à l'Académie de médecine, et publié dans la Revue

■médicale, 1822, t. IX, p. .5.

Notice sur le village de Gheel. Lue à l'Académie de médecine, le 22 janvier 1822,

publiée dans la Revue médicale, 1822, t. VII, p. 137. Sur les signes donnés par les auteurs comme propres à faire connaître si le corps

d'une personne, trouvé pendu, l'a été après la mort, ou pendant qu'elle vivait

encore. Archives générales de -médecine, n" de janvier 1823. Observation sur une tumeur considérable développée entre le cerveau et les parois

du crâne. Lue à l'Académie de médecine, en novembre 1823. A^ote sur V institution des aliénés au grand hôpital d' Ahuchov, à Saint-Pétershourg .

Lue à l'Académie de médecine, le 27 janvier 1824. Mémoire sur cette question : Uxiste-t-il de nos jours un plus grand nombre de fous

qu'il n'e7i existait il y a quarante ans'l Lu dans la séance publique de l'Académie

de médecine, le 28 juillet 1821.

Présentation d'un cas remarquable d'étranglement interne de l'intestin grcle. Académie de médecine, 21 février 1825.

Rapport sur les mémoires traitant la question suivante : Maladies de l'encéphale et

de ses dépendances . Séance publique de l'Académie de médecine, 1825. Rapport médico-légal sur un cas de folie intermittente (avec Ferrus et Marc).

13 mars 1826. — ■ De la folie, par Marc, t. I, p. 52. Note sur les alié/iations comparées dans le royaume de Naples et les hôpitaux de

Paris. Académie de médecine, 5 septembre 1826. Communication sur un homme mordu par un chien qu'on ne soupçonnait pas atteint

do la rage. Mort d'hydrophobie. Académie de médecine, 12 septembre 1826.

PIUNCIPAUX KCHITS DE JEAN-ÉTI EXNE-DOMIXIQU E ESQUinOL 211

Kute médico-légale sur la monomanic homicide. Paris, 1827, in-S". Co7isultation sur un cas de panophohie, 6 mai 1827. — De In folie, Marc, t. II, p. 684.

Consultation sur la validité du testament d'un homme atteint d'hémiplégie, -avec affaiblissement de l'intelligence, 1'''' juillet 1829. Aii/uiles d.'hijgiène publique et de médecine légale, t. VIII, p. 203.

Remarques siu- la statistique des aliénés, et sur le rapport du nombre des aliénés à la population. Analyse de la statistique des aliénés de la Norvège. Annales d'hygiène puhli que et de médecine légale, 1830, t. IV, p. 332.

Des illusions chez les aliénés. Mémoire lu à l'Institut le P'' octobre 1832.

Question médico-légale sur V isolemeut des aliénés. Mémoire présenté à l'Institut le l"!'' octobre 1832.

Mémoire historique et statistique sur la maison royale de Charenton. Annales d'hg-

giène ptMique et de médecine légale, janvier 1835, t. XIII. Consultation sur un cas de monomanie liomicide (avec Orfila, Marc, Mitivié et

Leuret), 25 décembre 1835. — De la folie, Marc, t. II, jj. 151. Examen du projet de loi sur les aliénés. Paris, 1838.

Des maladies mentales considérées sous les rapports médical, hygiénique et médicolégal. Paris, 1838, 2 forts volumes in-8°, accompagnés d'un atlas de 27 planches gravées.

Dans le Dictionnaire en 60 volumes, les articles : Délire. Démence. Démonomanie.

Erotomanie. Folie. Fureur. Idiotisme. Hallucinations. Lypémanie. Manie. Maisons

d'aliénés. Monomauie. Suicide.

Esquirol a collaboré : au Journal de médecine, à la Revue médicale française et

étrangère, aux Archives gé/iérales de médecine, et a fondé les Annales d'hygiène

piubli/jue et de médecine légale.

Il a annoté la traduction française de la Médecine légale relative aux aliénés, de

Hoffbauer, et du Tra'ité de V Aliénation mentale, de W. C. Ellis.

Titres d'Esquirol (1).

Lauréat de la Faculté de Montpsllier (10 germinal an V et 10 fructidor an VI), Docteur en médecine de la Faculté de Paris (1805). Médecin surveillant à la division des folles de la Salpétrière (1811). Médecin ordinaire de la Salpétrière (1812). Chevalier de la Légion d'iionneiu' (1814). Membre associé à l'Athénée de médecine de Paris (1814). Membre résidant à la Société de médecine de Paris (1814). Médecin du bureau de charité du XIP arrondissement (1817). Membre de la Société d'émulation de Liège (1818). Membre correspondant de la Société d'émulation de Cambrai (1818). Membre de la commission pour améliorer le sort des aliénés (1819). Membre de l'Académie de médecine (1820). Membre de la commission chargée d'organiser l'abbaye Saint- Yon en asile pour le

aliénés (1821).

Membre de la Société de médecine du Rhin inférieur (1821). Inspecteur général des Facultés de médecine (1823). Jlembre associé de la Société de médecine pratique de Montpellier (1824). Membre correspondant de la Société académique de la Loire-Inférieure (1825). Médecin en chef de la Maison royale de Charentou (1825). Membre de la Société médico-chirurgicale d'Edimbourg (1828). Membre de la Société impériale de médecine de Vilna (1828). Membre correspondant de la Société de médecine de Bruxelles (1829).

Membre du Conseil de salubrité (ISliO).

Membre correspondant de la Société de médecine de Berlin (1832). Membre correspondant de l'Académie royale des sciences morales et politiques d

France (1834).

Membre de l'Académie des sciences de Stockholm (1834). Membre honoraire de la Société médico-légale du Grand-Duché de Bade (183G). Membre de la Société de médecine d'Heidelberg (1837). Membre honoraire de l'Académie royale métropolitaine de Russie (1838).

Vice-président du Conseil de salubrité (1839). Membre honoraire de la Société médico-chirurgicale de Bruges (1839). Président du Conseil de salubrité (1840).

(1) Je (lois ces renscignoments ii l'oWigeancc de M. le D'' A. Mitivié, peLit-iieveu il'Esqiiirol .

Guillaume-Marie-André FERRUS

(IT'S-i-lSOl)

Xu l'ifii ailinettre stiiis examen, smis iirciivcî, sar.s de prudentes investigations, est une obligation impérieuse pour tout oljservateur vraiment sérieux ; ne rien re'pudier de ce que l'expe'rience peut rendre manifeste est également im devoir pour tout liomnie ami de la science.

Vie de Guillaume-Marie -André Ferrus.

Guillaume-Marie-André Ferrus naquit le 2 septembre 1784, à Chàteau-Queyras en Dauphiné. Sa famille, d'origine piémoutaise, et depuis longtemps fixée à Briançon, avait donné plusieurs consuls à cette cité. Son père, qui possédait de grandes propriétés et les faisait valoir lui-même, vivait dans l'aisance avec sa femme et ses trois enfants ; rien ne semblait devoir troubler leur félicité. Mais la llévolution survint. Tous saluèrent d'abord avec joie les idées nouvelles, et M. Ferrus, dont les idées libérales étaient bien connues, fut appelé au commandement de la garde nationale chargée de protéger les frontières des Alpes.

En 1701, les électeurs des Basses-Alpes l'envoyaient siéger à l'Assemblée législative. Leur ancien représentant était Barnave, enfant de Grenoble et aA'ocat au Parlement de cette ville ; mais la Constituante avait décidé qu'aucun de ses mcndu'es ne serait éligible à la future assemblée, vertueuse aljnégation que beaucoup admirent, mais que nul n'a imitée. Barnave, las de la politique, se retira à Grenoble ; il s'y maria, mais ne jouit pas longtemps de son bonheur. Le 29 octobre 1793, sa tète tombait

214 LES GRANDS ALIÉNISTES FnAîVÇAlS

sur la place de la Révolution. On Advait vite en ces temps troublés, et les femmes devenaient bientôt veuves ; la guillotine, amante jalouse, leur disputait leurs maris. Heureuses encore, si elles n'étaient pas frappées à leur tour, pour le grand crime d'avoir aimé.

M. Ferrus, la Convention nommée, revint en Dauphiné, décidé à se consacrer désormais à sa femme et à ses enfants. La guerre éclata, les jeunes gens partirent pour les frontières ; il y eut moins de bras pour l'agriculture, et les grandes exploitations se virent menacées. M. Ferrus, espérant maintenir ses affaires, tout en étant utile à son pays, fît, en 1793 et 1794, des fournitures aux armées. On le paya en assignats, et une ruine presque complète succéda à la prospérité. Il fallut se séparer. Tandis que son frère ainé suivait la carrière des armes, le jeune Guillaume fut recueilli par un oncle maternel, André P'antin, médecin de l'hôpital de Briançon. Cet oncle n'avait pas d'enfant; il se prit pour son neveu d'une vive affection, et résolut de lui faire suivre la carrière à laquelle il avait consacré sa vie. Ferrus commença la médecine à un âge où l'on est généralement sur les bancs du collège ; il n'avait que 14 ans. Aussi dut-il s'aguerrir de bonne heure aux douleurs humaines." Un soir, son oncle lui dit d'aller chercher sa trousse, oubliée à l'amphithéâtre ; une bataille sanglante venait d'avoir lieu au Mont-Genèvre, et les cadavres emplissaient la pièce. « J'entrais dans cette salle, racontait plus tard Ferrus, je tenais à la main une chandelle, dont la lumière vacillante donnait aux objets de terribles et fantastiques aspects. Je me tenais immobile près de la porte que j'avais laissée entr'ouverte. Un courant d'air froid, tout chargé de vapeurs humides, d'odeur de sang, me fouettait le visage ; je fis un effort suprême, j'avançai, rasant les tables, quand, tout à coup, la porte, poussée par le vent, se ferme aA'^ec fracas, le bras d'un cadavre se déplace par l'ébranlement produit sous les voûtes sombres, il s'abat sur ma main. Saisi d'horreur, je pousse un cri et je laisse tomber ma chandelle. Je reste seul dans l'obscuiùté,

VIE DE GUILLAUME-MARIE-ANDRÉ FERRUS

pris d'une telle frayeur qu'il m'était impossible de faire un mouvement. Je ne sais combien de temps je restai là ; quand on vint me chercher, j'étais plus mort que vif. Le lendemain, je n'avais plus aucun goût pour l'anatomie. Mais l'oncle André ne l'entendait pas ainsi, et, plus de force que de bon gré, il me fallut continuer mes études, »

Celui dont l'âme est suffisamment trempée pour surmonter de telles épreuves, et subir avec succès cette éducation digne do Lacédémone, peut entrer sans crainte dans la vie et en afi'ronter les orages. Encore enfant, Ferrus était déjà un homme. L'oncle André cachait un cœur excellent sous une rude écorce ; il adorait son neveu, et celui-ci lui garda une profonde reconnaissance. Sa tante, âme douce et tendre, le soutenait et l'encourageait; de plus il sentait le besoin du travail. En 1799, on l'envoya à Paris, qui offrait un champ d'instruction autrement vaste que la petite ville de Briançon ; il avait alors 15 ans. Non content de poursuivre ses études médicales, il fréquenta les cours de littérature et de sciences, que jusqu'alors il avait dû forcément négliger. Présenté à Boyer, le célèbre chirurgien, celui-ci l'accueillit avec bonté, s'intéressa à lui et en fit son prosecteur. Il fut également remarqué par Récamier qui, reçu docteur en 1799, était devenu médecin adjoint du grand Hospice d'Humanité. Les médecins emmenaient souvent un élève avec eux, pour les assister auprès des malades ; ils les initiaient ainsi de bonne heure aux pratiques de la clientèle. Ferrus suivait Récamier. A cette époque déjà lointaine, Paris n'avait pas d'égouts, et au milieu de la chaussée coulait un ruisseau plus ou moins propre ; les jours de pluie, le ruisseau devenait torrent. Récamier, d'une haute stature, enjambait aisément l'obstacle, mais Ferrus, beaucoup plus court, s'exposait à un bain de pieds ; aussi son maître avait-il coutume de l'enlever et de le déposer sur l'autre bord.

Les exigences de la vie ne permettaient pas à Ferrus de s'attarder longtemps sur les bancs de l'école ; il ne voulait point rester à charge aux siens. Son père avait obtenu une place dans

les douanes du Piémont, et pouvait suffire à Féducation de son dernier fds. Le frère aîné, commandant du génie, était mort au siège de Saint-Jean-d'Acrc, à 34 ans. Le jeune Guillaume soutint sa thèse, le 11 pluviôse an XII (31 janvier 1804); elle portait comme titre : « Emploi de la suture ». Mais la possession d'un diplôme ne donne pas la fortune; il fallait vivre. La médecine militaire offrait alors, à la sortie de l'Ecole, un vaste débouché aux docteurs à bourse légère, amoureux d'aventures et de gloire. Ce n'était du reste pas une sinécure. Recommandé par le baron d'Hauterive au maréchal Bessières, celui-ci lui proposa un poste de chirurgien de troisième classe au régiment de chasseurs à cheval de la Garde, en formation à Versailles. Ferrus accepta avec joie, et le jeune régiment compta un médecin de 20 ans.

Le jour même de son arrivée, il eut une affaire d'honneur. La plupart des officiers, vétérans des guerres de la République, dédaignaient les nouveaux venus. Le blanc bec cju'on leur envoyait comme médecin excita leur verve moqueuse, et l'un d'eux poussa trop loin la plaisanterie. Toute discussion se terminait par un coup de rapière; on alla sur le pré. Ferrus sortit vainqueur de la rencontre; les railleries cessèrent. Il avait d'abord inspiré le respect, il se lit bien vite aimer.

Le régiment partit pour l'Allemagne; les guerres de la République étaient terminées, l'épopée impériale commençait. Ferrus allait, pendant dix ans, assister à ces luttes gigantesques c[ui ensanglantèrent l'Europe. La première bataille à laquelle il prit part, fut Austerlitz. 11 ne ressentit pas la violente émotion qu'éprouvent tant d'autres au début de la carrière des armes ; car il avait été élevé à une dure école, et la vue d'un champ de bataille ne présentait rien de nouveau pour lui. Sans se troubler, il accomplit son devoir avec simplicité.

A Eylau, son régiment chargeait un carré sans parvenir à l'entamer. Le général Dahlman, blessé et désarçonné, restait étendu sous les baïonnettes ennemies. Ferrus, insoucieux du

VIE DE GUILLAUME-MARIE-ANDIiÉ FEltliUS

péril, s'élança, en agitant son mouchoir blanc, vers les lignes russes qu'il eut le bonheur d'atteindre sain et sauf. On le laissa relcA'er et emporter le blessé; il le conduisit à l'ambulance, le soigna et réussit à le sauver. Le général lui conserva-t-il une vive gratitude ? Nous ne savons. A cette époque héroïque, les actions d'éclat étaient chose si commune quel'on n'y prêtait guère attention. Celui que l'on arrachait à la mort pensait : J'en eusse fait autant à sa place; et tout était dit.

Le 5 janvier 1809, Ferrus reçut la croix des mains de l'empereur, en récompense de sa belle conduite à Wagram; déjà proposé plusieurs fois pour cette distinction, d'autres l'avaient emporté ; il fallait payer, mais aA^ec du sang.

La Hollande fut }>our lui une contrée inhospitalière. Son régiment séjourna quelque temps dans une région marécageuse, sans que personne contractât la fièvre intermittente. Il changea de résidence; à peine eut-il quitté ces quartiers, que les hommes furent pris de fièvre, les uns après les autres, et à des distances plus ou moins éloignées. La maladie n'épargna point Ferrus. Il en résulta une hépatite qui le fit, dans la suite, fréquemment souffrir, et dont il ne guérit jamais.

La campagne de Russie fut également une dure épreuve ; il s'en tira avec quelques orteils gelés, heureux d'être quitte à si bon compte ; tant de ses camarades, ense velis sous la neige, n'ont jamais revu leur patrie !

Les médecins militaires eurent une rude tâche pendant cette terrible retraite, mais ils étaient électrisés par l'exemple de leur chef Larrey, un véritable héros. Napoléon qui, depuis la campagne d'Egypte jusqu'à Waterloo, vit à l'œuvre le grand chirurgien, ne l'oublia pas au jour de la mort, et lui laissa un souvenir avec cette dédicace : « A l'homme le plus vertueux que j'aie jamais rencontré. » Toujours le premier sur la brèche, Larrey se prodigua en ces heures de désastre, et put constater avec orgueil que pas un de ses subordonnés ne faillit à son devoir.

Rentré en France, Ferrus dut prendre un repos nécessaire ; il se trouvait hors d'état de supporter de nouvelles fatigues.

Les jours néfastes survinrent ; les alliés marchèrent sur Paris ; Napoléon abdiqua à P'ontainebleau. Ferrus quitta l'armée, ne voulant point servir un prince imposé par l'étranger. Mais lorsqu'éclata la nouvelle du débarquement au golfe de Jouan, un souffle ardent passa sur le pays, les aigles remplacèrent les fleurs de lys, et le drapeau tricolore flotta de nouveau à la tête des régiments. Ferrus n'hésita pas à reprendre du service ; sur la demande de Gorvisart, il obtint les fonctions de médecin par quartiers de l'empereur.

La campagne fut courte, et se termina à Waterloo. Attaché à l'état-major, Ferrus assista, plein de rage et d'impuissance, au désastre de nos armes. La garde elle-même, ce corps d'élite dans lequel il avait fait toutes ses campagnes, et qu'il considérait comme invincible, resta sur le champ de bataille. Il racontait plus tard avoir vu l'empereur s'élancer au milieu des rangs éclaircis et appeler en vain une balle libératrice. « Son dévouement, ajoutait-il, était noble et réfléchi, car il pensait terminer par sa mort une lutte qui achevait la ruine de la France. » Mais la mort ne voulait pas encore de lui.

Larrey, comme un simple cavalier, avait chargé dans la mêlée. Atteint d'un coup de feu, il était resté prisonnier.

L'Empire tombé, Ferrus quitta définitivement l'armée. Il se mit résolument à l'œuvre, n'épargna pas sa peine, et le succès couronna ses efforts. Dès qu'il eut assuré les premiers besoins de l'existence, il songea à rendre aux siens ce qu'il en avait reçu, et appela auprès de lui sa grand'mèrc, son jeune frère et sa tante, la veuve du médecin de Briançon.

Les liens d'une étroite amitié l'unissaient à Rostan, qui avait passé, en 1812, une thèse, peu connue aujourd'hui, sur le charlatanisme, et réunissait à la Salpétrière les matériaux de ses travaux futurs. Rostan présenta Ferrus à Pinel. Celui-ci l'accueillit avec bienveillance, devina son mérite et se le fit adjoindre en 1818.

VIE DE GUILLAUME-MARIE-ANDIÎÉ FEKliUS 219

Vers 1820, Pinel eut une légère attaque d'apoplexie ; c'était un avertissement ; à dater de ce moment, il parut moins fréquemment à son service, et les deux dernières années de sa vie, il ne quitta guère sa propriété de Torfou. Là se réunissaient ses élèves, qui professaient pour leur maître une vive affection et une vénération profonde. Bien qu'ayant perdu en partie son énergie première, Pinel avait conservé la finesse de l'esprit et l'intégrité des facultés. Il restait d'ordinaire silencieux et comme absorbé par ses pensées ; néanmoins il n'ignorait rien de ce qui se passait autour de lui. Un exemple entre mille. Un jour, on amène une petite fille qui venait de tomber, et qui se plaignait d'une douleur vive à la partie inférieure de l'avant-bras. Scipion Pinel, Rostan, Ferrus, examinent la blessée, et ne constatent aucune lésion. Pinel semblait indifférent ; tout à coup, il s'approche et dit: « L'enfant est bien jeune; examinez la partie inférieure du radius ; il y a probablement décollement de l'épiphyse. » Le diagnostic était exact.

Quand Esquirol quitta la Salpètrière pour Gharenton, à la fin de 1825, Pariset le remplaça, et Ferrus fut nommé médecin en chef de Bicêtre dans les premiers jours de 1826. Proposé déjà trois fois pour ce poste, il n'avait pu l'obtenir; on craignait en haut lieu les opinions libérales de l'ancien chirurgien de la Grande- Armée; de plus, il était lié avec Manuel, un des chefs de l'opposition, qui serait sans doute oublié aujourd'hui sans la séance mémorable de son expulsion. Le fameux mot de Foucault : a Empoignez-moi cet homme-là » souleva d'ardentes polémiques, et excita la verve mordante de Paul-Louis Gourier. Nous avons fait du chemin depuis lors, et il nous paraîtrait bien parlementaire et bien vieux jeu.

Avant d'entrer en fonctions, Ferrus résolut de visiter les hôpitaux et asiles de France et d'Angleterre, et consigna ses observations dans vui travail qui parut quelques années plus tard. A peine eut-il pris possession de son service, qu'il éprouva un profond chagrin. Pinel, qui avait quitté Torfou en bonne

220 LES GliANDS ALlÉMSTKS FliANÇAIS

santé, le 15 octobre, pour rentrer à Paris, fut saisi, dans la nuit du 21, d'un frisson violent ; une pneumonie se déclarait, et quelques jours plus tard, le grand aliéniste avait vécu. Ferrus trouva bientôt un adoucissement à ses regrets; il épousait, au mois de décembre, Berthe-Juliette Dubois, une des filles d'Antoine Dubois, la sœur de Paul Dubois ; elle était veuve du professeur Béclard, qui lui avait laissé trois enfants, dont l'un mourut, il y a quelques années, doyen de la Faculté de médecine. On voit que cette année 1826 compta dans la vie de Fqrrus; il eût pu en marquer tour à tour les journées de cailloux noirs et blancs.

En 1832, éclatait l'épidémie de choléra qui causa tant de ravages. La maladie avait presque entièrement cessé à Paris lorsqu'elle apparut à Bicêtre, que l'on croyait désormais à l'abri de ses atteintes. « Elle attaqua, raconte Ferrus, quatre-vingt-six personnes, tant parmi les vieillards que parmi les aliénés ; et, chose remarquable, les aliénés les plus maltraités occupaient les loges les mieux aérées et les mieux exposées ; il est vrai que ce singulier fléau se joue de toutes les règles. Au contraire, dans un bâtiment plus encombré, il n'y eut qu'un très petit nombre de malades ; et dans la prison, située au milieu de l'établissement, il n'y en eut que deux. Pour expliquer cette espèce de partialité, on a dit que les prisonniers n'avaient aucvme espèce de communication avec le dehors ; mais les aliénés n'en avaient pas davantage. » Lui et les siens furent épargnés par le fléau.

Cette même année, il reçut le titre de médecin consultant du roi. En 1833, il devenait membre du Conseil supérieur de santé. Le 3 juin 1834, l'Académie de médecine, dont il faisait pai^tie depuis 1823, en qualité de membre associé résidant, l'admettait comme membre titulaire. C'est également en 1834 qu'il publiait son livre intitulé : Des aliénés. Il y étudiait : 1" l'état des maisons qui leur sont destinées, tant en France qu'en Angleterre, la nécessité d'en créer de nouvelles, et le mode de construction à préférer ; 2" le régime hygiénique et moral auquel ces malades

VIE DR GUILLAUME- MARIE-AXDUÉ FElîItUS 221

doivent être soumis ; 3° certaines questions de médecine légale ou de législation relatives à leur état civil. La première page portait en note : « Se vend au profit des pauvres. » Voici l'opinion de l'auteur sur les asiles d'Angleterre : « S'il est vrai, comme je suis disposé à le croire, que l'on puisse juger de la civilisation et de la prospérité d'un pays par le nombre et la perfection de ses établissements de bienfaisance, l'Angleterre doit être l'une des contrées du monde les plus prospères et les plus civilisées. Partout, en ce pays, la charité s'exerce avec ordre, avec largesse, et peut-être même avec munificence. Toutes les classes de la société sont liées par un sentiment commun, celui de soustraire l'homme au malheur, de l'empêcher de compromettre sa dignité par une mendicité honteuse. Chaque classe en particulier, agissant pour son compte, comme la société commune, donne un même Init à son amour-propre et à ses sentiments généreux, et montre, dans les secours qu'elle porte à ses semblables, autant de sollicitude que de fierté En Angleterre,

l'orgueil national et la fierté individuelle, quoique exagérés à

l'abus même pour la bienfaisance, enfantent des miracles

L'esprit d'association qui, bien compris et dirigé vers des objets utiles, devient la source de tous les genres de prospérité, s'est porté vers les maisons d'aliénés. Dans presque toutes les villes un peu inqoortantes, des souscriptions ont procuré à ces infortunés des asiles où ils reçoivent le traitement et les soins que leur état réclame. 11 est probable que, sous peu de temps, tous les comtés seront en jouissance de l'établissement qui leur a été promis. »

Mais, après la louange, vient la critique : « Plusieurs causes néanm. iiiis s'opposent encore et s'opposeront longtemps, en Angleterre, au perfectionnement des asiles destinés aux aliénés. La première, et la plus importante peut-être, c'est qu'une seule idée parait avoir présidé à leur construction ; il semble qu'on ait été uniquement préoccupé du sentiment d'effroi qu'inspirent ces infortunés. Aussi les retraites qui leur sont destinées semblent-

elles indiquer, par leur aspect, moins le but de guérir la folie que celui de cacher les fous à tous les yeux, et de garantir la société et les malades eux-mêmes des écarts de leur délire. De là vient qu'un grand nombre des établissements de ce genre, même parmi les plus récemments créés, ont eu des prisons pour modèles. »

Quant au traitement, la douceur n'était pas encore à l'ordre du jour : « Dans le plus grand nombre des maisons que nous avons visitées, les anneaux et les chaînes figuraient encore parmi les moyens de répression. Il est vrai que les chaînes sont disposées de manière à ne pas offusquer les regards, et qu'elles sont ingénieusement cachées sous une apparence de recherche et même de luxe. Je me contenterai de citer des menottes de fer que l'on ne soupçonne pas sous le manchon de velours qui les recouvre. »

La propreté laissait à cette époque également à désirer : « Pour un genre de maladie qui exige surtout le régime des bains, à peine trouve-t-on dans ces établissements quelques baignoires, et nulle part l'organisation de ce service n'a reçu le développement qui pourrait satisfaire à tous les besoins. » Que de changements constaterait aujourd'hui Ferrus, s'il parcourait les asiles anglais, si bien disposés au point de vue de l'hygiène et du confortable !

Dans la description des divers établissements dout il a étudié . l'organisation, il ne ménage, à l'occasion, ni l'éloge ni le blâme ; je me bornerai à citer l'impression faite sur lui par la Retraite d'York : « Tuke était ce que sont tous les quakers, et surtout les quakers schismatiques, un homme pour lequel la religion et la morale étaient des vertus pratiques, et aux yeux duquel la richesse ou la pauvreté, l'imbécillité ou le génie ne devaient modifier en rien les liens communs et sacrés de tous les hommes entre eux. Il pensait avec raison que la justice et la force doivent se manifester, non par des cris et des menaces, mais par la douceur du caractère et le calme de l'esprit, en sorte que l'influence

VIE DE GUILLAUME-MAniE-ANDRÉ FEU RUS 223

de ces dispositions puisse se faire sentir à tous les hommes, même quand ils sont agités par la colère, l'ivresse ou la folie. Les traditions de cet ami de l'iiumanité se sont conservées dans la maison qui porte son nom. Tout, jusqu'aux malades, est silencieux et paisible dans cet asile, où sont généralement admis quelques individus ne faisant pas partie de la société des quakers. Les pensionnaires, quelles que soient leur religion ou leur position sociale, quelles que soient même leurs habitudes, influencés par la tranquillité du lieu et par Texemple, trouvent du repos dans cette maison qui resemble bien plus à un couvent de trappistes qu'à un asile d'aliénés, et si l'âme s'attriste à l'aspect de cette terrible maladie, qui semble faite pour humilier la raison humaine, on éprouve ensuite de douces émotions en considérant tout ce qu'une bienveillance ingénieuse a su inventer pour la guérir ou la soulager. ))

En 1833, Ferrus, reprenant la tradition d'Esquirol, fondait un enseignement à Bicétre ; il eut la satisfaction de voir le succès couronner ses efforts. « La nouveauté du sujet sans doute, faisant oublier la distance qui sépare cet hospice de Paris, attire à mes visites, je dois le dire, un assez grand concours d'auditeurs, et nul inconvénient n'en est résulté ; chacun des assistants a su apprécier la dilTiculté de notre position, aucun d'eux n'a adressé de questions aux malades ; ceux-ci, de leur côté, pris avec adresse et douceur, trouvent pour la plupart des charmes à nos conversations ; quelquefois môme ils vont au-devant de mes interrogations et de notre examen, tant ils sont empressés de se justifier devant des étrangers de leur présence dans la maison, et d'expliquer les motifs de leurs actions. Ils donnent ainsi, par leurs discours, des descriptions bien plus vraies, bien plus animées que je ne saurais le faire, des diverses espèces de

délire Dans tous les cas, les élèves étrangers à la maison

doivent rigoureusement se borner à prendre des notes sur les malades que l'on interroge devant eux, et qui ont été signalés d'avance à leur attention. 11 importe également que toute disser-

tation clinique soit remise au moment où, la visite étant terminée, Ton récapitule et l'on analyse les observations des élèves et ses propres souvenirs. »

On reconnaît le clinicien désireux d'offrir un champ inexploré à l'instruction des élèves, et en même temps respectueux de la situation des malades. Ferrus n'ouvrait son service qu'aux étudiants, et n'admettait point ces affamés de curiosités malsaines qui envahiraient si volontiers les cliniques spéciales. Par sa parole facile, par sa bienveillance, il charmait ses auditeurs et s'en faisait aimer. Comme son maître Pinel, comme son collègue Esquirol, au vrai savoir il unissait la modestie ; il exprimait ses idées simplement, sans jamais dénigrer personne. Ne parlant de lui-même que lorsqu'il y était contraint, il n'émettait point la prétention, ainsi que certains aliénistes, d'avoir créé la science mentale.

Persuadé C|ue le travail corporel constitue souvent un des meilleurs adjuvants du traitement, FeiTus avait, à force d'instances et après de longues luttes contre la routine et l'inertie administratives, obtenu la création d'une ferme destinée à recevoir les convalescents et un certain nombre de malades. 11 ne faisait qu'appliquer le principe posé par Pinel : « Dans tous les asiles publics, comme dans les prisons et les hospices, disait le grand aliéniste, le plus sûr, et peut-être l'unique garant du maintien de la santé, des bonnes mœurs et de l'ordre, est la loi d'un

travail mécanique rigoureusement exécuté Très peu d'aliénés,

même dans leur état de fureur, doivent être éloignés de toute occupation active. » Les bâtiments s'élevèrent sur les terrains occupés aujourd'hui par l'asile Sainte-Anne; ils comprenaient une vacherie, une porcherie, des moulins à foulon, des ateliers. L'activité régna bientôt en ces parages éloignés ; suivant leurs aptitudes, les lualades s'adonnèrent à l'agriculture, au blanchiment des toiles, au nettoyage des vêtements de laiae. Ferrus était fier de son œuvre, mais, lorsqu'il eut quitté Bicêtre, elle périclita. Les ateliers se vidèrent peu à peu, les travaux de cul-

VIE Dlî GUILLAUMIÎ-MAniE-ANDRÉ FERliUS

tiire demeurèrent en suspens. Le petit dépôt de médicaments, obtenu avec tant de peine, cessa d'exister, et l'on dut aller quérir les remèdes à Bicêtre. Il n'y avait pas d'interne résidant; les malades étaient privés de soins. L'entreprise fut enfin abandonnée.

La situation pénible des épileptiques et des idiots avait attiré l'attention de Ferrus, et il leur consacra des soins assidus. Dès 1828, il créa une école pour les idiots et les imbéciles. « Chez les idiots, disait-il, l'àme ne dort pas, c'est un principe immatériel qui ne dort ni ne veille ; c'est le corps, ce sont les organes qui dorment, qui veillent et troublent ou altèrent les manifestations de l'intelligence. »

Un accident, fatal à quelques malades de son service, lui causa un vif chagrin, bien qu'il n'en fût pas personnellement responsable. Il voulait tenter le traitement de l'épilepsie par l'acide cyanhydrique, mais au lieu du sirop de Magendie alors en usage, le pharmacien donna le sirop cyanhydrique préparé suivant la méthode de Scheelc, c'est-à-dire ne contenant pas. sept parties d'eau ; six épileptiques moururent. Ferrus sollicita lui-môme une enquête qui le justifia pleinement.

Nommé, en 1835, inspecteur général des asiles d'aliénés, il parcourut les divers établissements consacrés au traitement de la folie, notant les lacunes, les défectuosités, et envoyant aux Chambres des rapports nourris, où il indiquait les réformes nécessaires.

Il fut l'âme des travaux préparatoires de la loi du 30 juin 1838, « législation protectrice, devenue pour les autres Etats un modèle, et qui constitue une des plus belles conquêtes modernes de la raison et de la charité ».

Promu, en 1840, officier de la Légion d'honneur, il devenait, en 1842, inspecteur du service médical des maisons centrales. 11 s'acquitta de ses nouvelles fonctions avec son zèle accoutumé, visita les condamnés, se rendit compte de leur mode d'existence, de leur installation, de leurs besoins ; il étudia en détail les diffé- S. 15

rentes geôles, et consigna le résultat de ses observations dans un livre paru en 1850, et ayant pour titre : « Des prisonniers, de l'emprisonnement et des prisons. » Dans cet ouvrage, l'auteur se proposait d'examiner :

i" Si les expérimentations faites jusqu'à ce jour, tant à l'étranger qu'en France, à l'égard des différents systèmes, avaient été pleinement concluantes;

2" Si la méthode dite d'Auburn que l'on semblait décidé à repousser, avait été véritablement expérimentée chez nous comme elle aurait dû l'être, pour qu'on pût arriver, en connaissance de cause, à bien apprécier ses effets; si la règle du silence n'avait point été rendue impraticable par les conditions mêmes de son application, et si la séparation de nuit, qui forme avec elle la base fondamentale de ce régime, n'avait pas été complètement négligée ;

3° Si l'emprisonnement cellulaire continu, nécessaire à quelques détenus, serait profitable à la plus grande partie d'entre eux, et s'il ne serait pas nuisible au contraii^e à un certain nombre, sous le triple rapport de la santé, de l'état mental, et del'instruction tant morale que professionnelle ;

4° Jusqu'à quel point il serait possible de mettre simultanément en pratique les divers systèmes, et de laisser dès lors à la disposition des hommes commis à la garde, à la discipline et à la moralisation des détenus, la facilité de modifier les applications de la captivité suivant la diversité des aptitudes, les grandes dissemblances offertes par les individus auxquels ces conditions diverses devaient être appliquées, et les effets qu'elles auraient pu produire ;

5° Enfin l'auteur envisageait, tant pour le régime collectif que pour le régime cellulaire, les grands principes moraux et sanitaires qui doivent y être observés.

Nombre de philosophes et de médecins considèrent le suicide comme un acte de folie. Ferrus n'accepte pas cette opinion. « Le suicide, remarquait-il, suivant les circonstances particulières où

VIE Di; GUILLAUME-MARIE-ANDRK FEIÎliUS

il s'accomplit, peut être un acte de lâcheté ou d'énergie, de piété ou d'athéisme, de faiblesse ou d'héroïque dévouement. » Et à l'appui de son dire, il citait un grand exemple contemporain, celui de Napoléon. « Sa mère et ses deux sœurs, contraintes de fuir les montagnes de la Corse, s'étaient réfugiées à Marseille, privées absolument de tout moyen d'existence. Napoléon se trouvait alors à Paris dans l'impossibilité de les secourir, n'ayant pour ressource unique qu'un assignat de cent sous, et ne voyant devant lui que le vague d'une existence incertaine et pauvre. L'instinct du suicide s'éveilla alors spontanément. Il longeait les quais, obsédé par cette impulsion, comprenant sa faiblesse sans en pouvoir triompher, et s'avançait vers un parapet, pour se précipiter, lorsque, sous la blouse d'un maçon, il reconnut vin ancien camarade d'artillerie, Demasis, qui, après avoir émigré, était rentré en France au moyen de ce déguisement, et qui, frappé de l'air sinistre de Napoléon, l'interrogea avidement, apprit sa résolution, ses malheurs, sa pauvreté, et lui remit en or une somme importante qu'il retira d'une ceinture cachée sous sa veste. Napoléon se saisit de cet or avec un geste convulsif et s'enfuit sans remercier même l'homme dont la libéralité, en l'arrachant au désespoir, devait être la cause première et providentielle de son élévation, de sa gloire et de tous les miracles de sa vie.

« Il est inutile, du reste, d'ajouter qu'on ne saurait voir un acte de folie dans cet exemple de suicide aigu où l'acte allait suivre une résolution toute spontanée, nécessairement fugitive, et basée d'ailleurs sur des chagrins trop réels; car il existait une trop profonde opposition entre la supériorité dont Napoléon portait en lui le sentiment, et l'humiliante détresse qu'il subissait, pour ne pas révolter son âme

« Dans les luttes gigantesques qu'il eut depuis à soutenir, et tant que ses immenses facultés purent être éminemment utiles, trouver, s'il est permis de s'exprimer ainsi, un vaste débouché, ces tristes pensées ne germèrent point dans son esprit. Bien au

228 LKS GliANDS ALIÉNISTJÎS FRANÇAIS

contraire, il condamna énerg-iquement le suicide dans l'ordre du jour aux soldats de sa garde, où il déclarait : qu'il existe autant de vrai courage à souffrir avec constance les peines de l'âme qu'à rester fixé sous la mitraille d'une batterie ; que s'abandonner au chagrin sans résister, se tuer pour s'y soustraire, c'est abandonner le champ de bataille avant d'avoir vaincu.

« Mais quand, plus tard, Napoléon se vit condamné à vivre comme un homme ordinaire, et à laisser s'éteindre dans l'inaction ses admirables facultés, lorsqu'il eut à faire un retour complet sur le passé et sur lui-même, des idées de suicide durent de nouveau le dominer. Les considérations les plus honorables sans doute, mais aussi les plus spécieuses, vinrent, à défaut de motifs sufTisamment légitimes, en aide aux sombres dispositions de son esprit, aux anxieuses tendances auxquelles le hasard l'avait soustrait, et il s'abandonna avec orgueil pour ainsi dire à un acte qu'il avait flétri. »

Rappelant la tentative de suicide de Fontainebleau, Ferrus ajoutait : « Si, à la l'igueur, la tentative en elle-même n'est point justifiée, elle est du moins motivée suffisamment dans le récit qu'en a tracé Napoléon. Les motifs en étaient élevés, généreux; aucun indice ne trahit même passagèrement, chez cet homme prodigieux, le plus léger trouble d'esprit. Le poison était préparé longtemps à l'avance ; c'est froidement, de sens rassis, qu'il a été employé... Cette tentative avortée. Napoléon, à l'Ile d'Elbe, supporta l'infortune d'un esprit calme et égal. Il sut retrouver dans son génie assez de ressources et d'audace pour reconquérir peu de temps après la France, et rendre à notre patriotisme humilié toute son énergie et toute son ardeur. Condamné enfin à un mortel exil, il subit, sans que sa mâle intelligence s'obscurcît un instant, les douleurs d'une affreuse maladie, avec toute la fermeté d'un héros et la constance d'un stoïcien. »

On reconnaît, en l'auteur de ces lignes, l'ancien officier de la garde impériale. 11 conservait le souvenir des marches triomphales à travers l'Europe et ne manqua point, comme tant

VIE DE GUILLAUME-MAUIE-ANDliÉ FERRUS

d'autres, à la foi jurée. C'est un rare exemple, digne d'admiration, que la fidélité à un régime déchu, et l'on ne saurait trop mépriser ces hommes qui, suivant les besoins de l'heure présente, brûlent ce qu'ils ont encensé.

Nommé, pour l'année 1844, président de l'Académie de médecine, Ferrus, montant au fauteuil, remerciait ses collègues en ces termes : « Messieurs, en m'appelant par vos suffrages aux honneurs de la présidence, vous n'avez pas cherché, je ne puis me le dissimuler, à accroître l'illustration de l'Académie. Vous avez voulu simplement récompenser le zèle de l'un de ses membres les plus assidus, de l'un de ceux qui ont pris part avec le plus d'empressement à ses travaux, qui s'intéressent le plus sincèrement à la prospérité et à la considération d'une compagnie dont la science et le corps médical tout entier ont reçu et attendent d'éminents services.

« Sous ces divers rapports. Messieurs, permettez-moi d'espérer que je ne resterai pas trop au-dessous de votre attente. Veuillez aussi recevoir la vive expression de la reconnaissance dont votre choix m'a pénétré.

« La bienveillance avec laquelle vous accueillerez mes efforts, me prouvera si j'ai compris les motifs et la portée de l'honorable mission que vous avez daigné me confier. Je ne puis prétendre à en surmonter les difficultés qu'en osant compter sur votre généreuse assistance. »

La question des épidémies préoccupait alors vivement le monde savant. L'Académie désigna, dans sa séance du 27 août 1844, une commission chargée d'élucider les questions de la peste et des quarantaines. En firent partie : MM. Adelon, Dubois d'Amiens, Bc'gin, Dupuy, Ferrus, Londe, Mélicr, Pariset, Poiseuille, Prus, Pioyer-CoUard. Le rapport, lu en avril 1846, souleva une vive discussion au sein de l'Académie. Dubois d'Amiens l'attaqua au nom de la minorité de la commission ; Ferrus prit la parole et maintint énergiquement les opinions do la majorité. Après avoir successivement étudié le point de départ

230 LES GRANDS ALlÉNISTES FRANÇAIS

de la peste, l'épidémicité, la contagion et l'infection, il concluait en ces termes : « La commission, Messieurs, ne vous a rien proposé sans les plus mûres réflexions, sans appuyer ses avis sur des documents dignes de toute confiance et sur des témoignages irrécusables ; elle propose une diminution des quarantaines, mais elle demande en même temps des précautions plus efficaces que celles qui ont été prises jusqu'à présent au départ, pendant le voyage des bâtiments et à leur arrivée en France. Nous demandons qu'il soit attaché à tous les consulats du Levant des médecins nommés par le gouvernement, hommes instruits et indépendants, bien plus capables de donner des instructions précises sur l'état de la santé publique, que les coureurs envoyés dans les villes et villages pour y recueillir les bruits relatifs à la peste. »

La question des médecins sanitaires était posée. En toute occasion, Ferrus combattit le système des quarantaines. N'était-il pas un précurseur ?

Le médecin, dans les épidémies, ne saurait se borner à secourir les malades ; c'est là en tout temps sa tâche quotidienne. Il a, aux heures de péril, un rôle plus élevé : veiller à la santé publique, éloigner les craintes vaines, ranimer la confiance ébranlée, conseiller les mesures les plus propres à limiter le fléau. « L'état moral du peuple dans une épidémie, nous dit Ferrus, est un sujet de la plus haute importance. La médecine enorgueillie peut montrer ici jusqu'où s'étend son empire; il faut que ses ministres, au milieu de la douleur et de l'accablement général, sachent se montrer dignes de l'estime que leur ont déjà conquise leurs honorables fonctions. Leur courage et leurs succès relèvent l'espérance du peuple, qui, dans ces tristes jours, tend les mains vers eux seuls. » Mais un rôle si beau ne va pas sans difficultés parfois insurmontables. « Dans les épidémies contagieuses, ils doivent signaler le danger et constamment la terreur l'augmente. Ils doivent braver à chaque instant la mort et pourtant leur perte aggrave la calamité générale. Trop souvent encore, on est sourd à leur voix ; le danger

VIE DE GUILLAUME-MARIE-ANDRÉ FERRUS

est méconnvi; les moyens qu'ils proposent sont repousses ou manquent leur but par la lenteur qu'on apporte souvent à les mettre en usage. En général tlans ces cas, l'autorité manque de lumière et les médecins d'autorité ; pour que ceux-ci rendissent dans une épidémie les services qu'on attend de leur art, il faudrait qu'ils fussent investis autant de la force du gouvernement que de la confiance des citoyens ; qu'ils pussent agir dans tout le peuple comme ils feraient dans une seule famille. A quoi servirait le secours des médicaments les plus précieux? A quoi serviraient même les cures individuelles, s'il ne nous est pas permis de diriger nos efforts contre la cause générale du mal, ou d'appliquer une barrière conservatrice entre les hommes encore sains et ceux qui vont succomber ? »

Les médecins ont parfois plus à craindre de la bêtise humaine que de la malignité du fléau. Il y a quelques années, dans la province de Naples, ils ont dû fuir la vengeance de la foule, qui les accusait de propager, par amour du lucre, l'épidémie cholérique. Tout récemment, la population d'Astrakan, en une heure de délire, n'a-t-elle pas jeté dans les flammes et les agonisants et ceux qui les soignaient ? Nous sommes pourtant censés vivre en un siècle de progrès.

Ferrus avait, comme la plupart des aliénistes, suivi les divers courants qui se succédèrent en médecine mentale. Convaincu enfin que la philosophie et la psychologie seules ne suflisent pas à expliquer les phénomènes de la folie, il en arriva à se baser surtout sur l'observation clinique, sans négliger toutefois l'anatomie pathologique. Ces doctrines, que l'expérience lui avait enseignées, il les soutenait en toute occasion. Aussi s'éleva-t-il avec énergie contre les théories développées à l'Académie de médecine en mars et avril 1845. Jolly, présentant un mémoire sur un travail de Belhomme intitulé « Nouvelles recherches pathologiques sur le cerveau des aliénés affectés de paralysie », soutenait que la folie n'offre ni la marche ni les effets de l'inflammation cérébrale, et qu'il n'existe jamais de lésions anatomiques capables

d'établir la causalité de la folie. Ferrus répondit qu'on rencontre souvent d'autres lésions organiques que l'inflammation ; d'ailleurs les caractères anatomiques de celles-ci ne sont pas tellement précis qu'on puisse toujours les reconnaître. Pour lui, rien ne prouverait mieux l'existence des conditions matérielles de la folie que la transmission héréditaire qui porte évidemment sur l'état physique de l'organisme. Et Gerdy lui objectant la rapidité des impressions, l'instantanéité des modifications dans la tête de l'homme qui pense avec activité, par exemple dans l'encéphal^ de l'orateur. « Chez l'orateur qui s'anime en discourant, ripostait-il, ne se fait-il donc point de modifications organiques ? Qu'est-ce que cette activité subite de la circulation, cet état général d'excitation qui l'accompagne ? Ne sont-cc pas là des modifications organiques, et si cet état se continuait après la discussion et qu'au lieu d'être temporaire, il eût une longue durée, peut-on croire qu'il ne fût pas suivi à la longue de modifications organiques profondes ? Pense-t-on que l'état des organes sera le même chez cet orateur alors qu'il était dans la plénitude de son talent, et maintenant qu'il déraisonne, qu'il a perdu le sommeil et que toutes les fonctions de l'économie sont incessamment modifiées ? A l'appui de son opinion sur l'immatérialité de la folie, M. Gcrdy rappelle que certains individus ont perdu la raison tout à coup en apprenant une mauvaise nouvelle, et il demande quelles altérations pathologiques sont survenues dans ce cas. Je réponds qu'il est alors im})ossible de constater des altérations telles qu'il vient de les décrire, puisque les malades ne succombent point aux suites immédiates de la folie, mais qu'il survient des modifications très manifestes dans l'état du cerveau et dans presque toutes les fonctions de l'économie, et notamment dans la circulation, qui est troublée ayant même que les phénomènes de l'entendement soient pervertis.

« J'ajouterai à cela qu'une altération ou du moins une modification organique puissante, peut seule expliquer la persévérance et la longue durée de la maladie, En outre, il faut admettre en

VIE DE c;UlLLAUME-MAliIE-ANDHÉ FERIiUS

même temps une prédisposition individuelle, car tous les hommes sont soumis, dans le cours de la vie, à des impressions morales vives et subites, et ce n'est que sur un très petit nombre d'entre eux, heureusement, qu'elles produisent la folie. »

Et il émettait cette opinion : « J'ai dit qu'il fallait éviter d'entrer dans le domaine de la philosophie, et je le maintiens. Lessj^stèmes philosophiques peuvent induire en erreur ; l'histoire des maladies mentales en fournit de noml)reux exemples. Les systèmes peuvent conduire aux données les plus erronées sur la nature de ces maladies, ainsi que l'ont fait longtemps les croyances religieuses. La philosophie spiritualiste a fait croire que les aliénés n'avaient mal qu'à l'esprit, et les a privés, pendant plusieurs siècles, des seuls traitements qui dussent leur être appliqués. Les croyances religieuses les ont fait considérer comme des possédés, des sorciers, et les ont conduits au bûcher, et cela par l'abus et par l'entraînement si dangereux du sentiment religieux, le plus élevé que possède l'homme, le seul peut-être qui lui appartienne en propre et dont, pour mon compte, je suis profondément pénétré. Ce n'est que depuis l'époque où nous jouissons en France de la liberté civile et religieuse, que l'on a pu étudier les maladies mentales d'une manière convenable, c'est-à-dire enconsidérant les aliénés comme des malades, en appliquant à leurs maux un traitement physique et moral, en cherchant à modiiîer l'organe alFecté par les ressources ordinaires de la thérapeutique ou bien par un habile emploi de son excitant, de son modificateur habituel, ce qui constitue le traitement moral.

« Je maintiens donc qu'on peut et qu'on doit séparer la médecine de la philosophie des écoles ; il ne faut pas aborder l'étude de la pathologie cérébrale avec des préventions, ou des préjugés, ou des hypothèses qui ont cours dans telles ou telles doctrines philosophiques ou religieuses. La médecine doit avoir sa philosophie propre, fondée sur la liberté d'examen ou de discussion. »

C'était la première fois que, devant un corps savant, une voix autorisée prononçait de telles paroles. Aussi l'émotion fut-elle

profonde. Depuis, l'idée a fait son chemin. Il ne saurait certes pas nuire à un médecin, instruit d'ailleurs en toute autre chose, d'être initié aux principes d'une saine philosophie et de les appliquer à l'étude de la folie ; mais il faut éviter l'abus. « Ne qiiid nimis », dit la sagesse des nations. Plus d'un philosophe croit, de par ses études de psychologie, posséder la science mentale ; certains mêmes visitent assidûment pendant quelques mois les services d'aliénés et abordent alors, remplis de bonne foi et d'illusions, les redoutables problèmes de causalité. On ne connaît les aliénés qu'après bien des années d'études et de vie constante au milieu d'eux; et encore, pour devenir un aliéniste vraiment digne de ce nom, est-il nécessaire d'avoir assidûment pratiqué les hôpitaux. Une spécialité quelconque ne peut être exercée avec fruit que par celui qui possède de bonnes et solides notions de pathologie générale. Si Pinel et Esquirol étaient des philosophes, ils furent aussi de grands cliniciens, et c'est par là surtout qu'ils vivront.

Ferrus, au cours de ses inspections, avait été frappé du grand nombre de crétins que renferment les montagnes du Valais, les Pyrénées et quelques autres parties de la France. Leur situation était partout misérable et souvent toute assistance leur faisait défaut. Le sujet, du reste, était assez mal étudié. Sauf Fodéré, dans son Traité sur le goitre et le crétinisme^ peu d'aliénistes avaient dirigé leurs recherches de ce côté. Pinel, dans son Traité de la manie^ se contente de signaler les principaux traits du caractère physique des crétins. Esquirol n'est guère plus explicite ; il considère le crétinisme comme une variété de l'idiotie. « Les crétins, dit-il, sont les idiots des montagnes. » Ferrus étudia avec soin la question et en fît le sujet d'un mémoire qu'il présenta, en 1850, à l'Académie de médecine.

Je reviendrai sur ce travail en parlant de l'œuvre de Ferrus, et je me contente d'en citer ici un passage, la visite à l'hôpital de Sion, en 1837. « Le spectacle qui s'offrit à mes yeux en pénétrant dans l'hôpital de Sion, ne sortira jamais de ma mémoire. Je trouvai réunis en ce lieu et dans une même cour, mais sous la

VIE DR GUILLAUME-MAIÎIE-ANDRÉ FERUUS

surveillance d'une sœur, des crétins et des crétines à tous les degrés. La plupart étaient rangés circulairement et assis auprès les uns dos autres sur les bancs adossés aux murs de cette cour. L'arrivée d'un étranger fut un véritable événement au milieu de cette réunion aussi affligeante que bizarre. Les plus obtus et les plus hideux des individus qui la composaient témoignèrent néanmoins leur surprise et leur joie par un rire qu'il faut avoir vu pour le comprendre. Les plus avisés se levèrent, vinrent à moi, et l'un d'eux, fidèle à d'anciennes habitudes, me tendit un affreux bonnet en m'engageant par des signes expressifs', et par des paroles à peine articulées, à y déposer quelques pièces de monnaie. J'obtempérai à sa requête, mais une crétine de bonne humeur fit sauter au loin le bonnet et l'argent qu'il contenait. Cette espièglerie, en provoquant une hilarité générale, me montra les plus grotesques et les plus incroyables figures.

« Tous ces malheureux semblaient connaître néanmoins le prix de l'argent et l'usage que l'on pouvait en faire. Chacun d'eux manifesta le désir de participer au bénéfice commun. La sœur réussit à concilier leurs prétentions en s'emparant de leur petit pécule et en leur promettant à tous une ration de fromage. »

Il terminait ainsi sa communication :

« Si, prenant en considération les faits développés dans ce mémoire, l'Académie croyait pouvoir, par un concours immédiat, en appuyer les conclusions près de notre gouvernement fortement enclin à seconder toutes les vues de bienfaisance et d'utilité publique; si, indépendamment de ce concours, elle nommait une commission spécialement chargée de recherches sur le goitre et le crétinisme ; si elle faisait enfin appel à ses membres correspondants, afin de s'éclairer tant sur le nombre réel des crétins, la gravité comme l'étendue du mal, que sur la nature des causes qui décident de sa production ou alimentent son développement, elle ne ferait que pousser la France dans une voie déjà parcourue par des Etats voisins, et tout en rendant à

LES GRANDS ALlÉNISTES FRANÇAIS

des populations sacrifiées un immense service, elle remplirait une tâche vraiment digne de sa haute initiative et de sa prévoyante humanité.

En 1855, Ferrus offrait à la Société médico-psychologique une somme de 500 francs à décerner au meilleur traité sur le crétinisme. Ce titre de traité, comprenait toute sorte de mémoire, de travail inédit, où la question serait envisagée dans ses divers éléments ; il devait être rédigé en français ou en latin et envoyé sous enveloppe cachetée, reproduisant à l'extérieur l'épigraphe placée en tête du manuscrit, et à l'intérieur le nom de l'auteur. Les membres titulaires de la Société et les membres correspondants ne pouvaient concourir. La commission désignée pour examiner les mémoires se composait de Ferrus, Cerise, Baillarger, Delasiauve, Archambault. Ferrus s'excusa d'abord, déclarant ne pouvoir faire partie d'une commission chargée de décerner un prix que lui-même avait institué ; il basait également son refus sur stis opinions bien arrêtées relativement au crétinisme, mais, devant l'insistance du président et de ses collègues, il finit par céder. Aucun mémoire n'ayant été jugé d'une valeur sullisante, on ne décerna pas le prix et le sujet fut remis au concours.

Ferrus avait été, en décembre 1847, un des fondateurs de la Société médico-psychologique. Grâce à leurs relations de famille, il obtint de Paul Dubois un local dans l'Ecole de médecine, et la Société y tint sa première séance le 26 avril 1852. Le bureau se trouvait ainsi constitué : Ferrus, président; Gerdy, vice-président; Dechambre, secrétaire général; Brierre de Boismont, secrétaire-trésorier ; Michéa, secrétaire-archiviste ; Bûchez, Baillarger, Cerise composaient le comité de rédaction.

Ferrus fut des plus assidus aux séances, et il ne manquait jamais d'apporter l'autorité de sa parole dans les discussions intéressantes. Lorsqu'on vint à traiter, en 1857, la question des névrosesextraordinaires, il monta à la tribune. « Le magnétisme, dit-il, tel que le présentent en général ses adeptes, paraît une chose folle et extravagante ; je l'ai repoussé vingt ans de ma vie ; toute-

VIE DE GUILLAUME-MAIUE-ANDRÉ FERItUS

fois, j'ai reconnu depuis qu'il y avait là des faits méritant les préoccupations de la science. » Jamais il n'hésitait à avouer une erreur. Mais tout en admettant le bien fondé de certains phénomènes, il ne demeurait pas moins ennemi des charlatans et de ceux qui font une exploitation de la science. « Le magnétisme a provoqué une foule de jongleries dont il serait important de faire scientifiquement justice. On a vu à une autre époque les convulsionnaires et les adeptes du ]\Iesmérisme ; nous avons vu surgir de nos jours les tables tournantes et les esprits familiers. Les plus hauts salons se sont ouverts à d'habiles magnétiseurs ; une dame enceinte présente à une de ces séances a été si vivement impressionnée qu'elle a fait bientôt une fausse couche. Il faut donc rendre manifestes les fantasmagories dont peuvent être dupes quelques personnes honorables et un grand nombre d'esprits faibles ou irréfléchis. D'ailleurs, dans ces pratiques mêmes, il y a, je crois, la part de la science, et, pour aborder la question à ce point de vue, il serait important de chercher à ces faits des analogies dans les anormalités de l'état pathologique; il n'y a peut-être, je le répète, au fond de ces phénomènes mystiques, rien de complètement mystérieux et qu'on ne puisse à la rigueur pénétrer. »

Ces paroles, prononcées en 1857, peuvent aussi bien s'appliquer à notre époque. « Et quel temps fut jamais plus fertile en miracles ? » L'hypnologie est florissante et a pris droit de cité dans la science, mais il y a toujours des charlatans qui s'efl"orcent de se mêler aux savants, des comédiens qui vivent du magnétisme.

Ferrus divisait le somnambulisme en spontané et provoqué : « A travers des nuances infinies qui repoussent toute délimitation exacte, le somnambulisme spontané accuse deux formes assez distinctes ; dans l'une, presque analogue ou du moins liée aux rêves, il parait un simple accident du sommeil ordinaire ; dans l'autre, il se rapproche, par les caractères qu'il affecte, de l'hystérie, et plus particulièrement de la catalepsie et de l'extase.

« Une sensible différence sépare encore les deux espèces de som-

nambulisme spontané. Dans la première, il est très difficile, sinon impossible, d'entrer en communication avec les individus qui en sont atteints, et il serait, de plus, dangereux de le tenter, lorsqu'ils sont placés dans quelque position périlleuse. Dans la seconde au contraire, où les accès surprennent le malade pendant la veille, ceux-ci établissent facilement des rapports avec leurs proches et même avec des personnes étrangères.

« A ces deux états, s'en rattache un troisième, le magnétisme dit artificiel, ou sommeil magnétique provoqué, à l'égard duquel ont surgi des débats longs, passionnés, obscurs, opiniâtres, et qui attendent encore une solution. »

Et il établissait ainsi les bases essentielles de l'observation scientifique : « Ne rien admettre sans examen, sans preuves, sans de prudentes investigations, est une obligation impérieuse pour tout observateur vraiment sérieux ; ne rien répudier de ce que l'expérience peut rendre manifeste est également un devoir pour tout homme ami de la science. On ne doit, en un mot, ni se hâter de reconnaître l'existence de faits extraordinaires, et d'en déduire des théories, ni rejeter irrévocablement des phénomènes parce qu'ils dépassent la portée habituelle de nos connaissances. Cet éclectisme nous semble surtout devoir diriger les recherches en ce qui touche le champ encore mystérieux des névroses, et les différents genres de somnambulisme. »

Plût à Dieu que ces sages conseils fussent suivis de nos jours; plus d'un publie hâtivement le résultat de ses recherches, et pose en dogme ce qu'il croit avoir observé. Le mystérieux attire, et grand est le nombre de ceux que nous voyons, sans études préalables, s'adonner aux sciences occultes et se poser en vulgarisateurs; le public, enclin à croire les ignorants et les charlatans, accepte comme vraies des théories erronées, et le monde savant est parfois trop indulgent. Tant que pulluleront les parasites, la lumière ne pourra se faire.

Mais écoutons les paroles du maître : « Les modifications du système nerveux sont fécondes en manifestations d'une anorma-

VIE DE GUILLAUME-MARIE-ANDPÉ FERRUS

lité remarquable. Les notions communes en paraissent, en plus d'un cas, troublées d'une manière profonde. Nous pourrions citer à l'appui de nombreux exemples, fruits pratiques de nos recherches. Une fin de non-recevoir absolue ne saurait être opposée dès lors à ces phénomènes, car s'ils n'appellent pas nécessairement l'esprit scientifique à un ordre de croyances nouvelles, ils paraissent tout au moins devoir contraindre les savants à porter une attention impartiale et, grâce à des expérimentations personnelles, un contrôle persévérant sur des faits qui, purgés même des exagérations dont la fraude ou un enthousiasme crédule les ont enveloppés, présentent encore à l'étude un carac tère spécial, des réalités étranges, et un intérêt considérable. »

Revenant encore sur le même sujet le 16 novembre, il se déclarait convaincu de l'importance de cette question du magnétisme, importance à laquelle ne faisaient qu'ajouter les incertitudes de l'opinion. « Les gens de science repoussent d'une manière alisolue ce qu'on en rapporte, de même que les gens du monde s'y prêtent avec une trop crédule complaisance. Comment séparer le vrai du faux, comment acquérir une conviction et la faire ensuite prévaloir, sinon en recherchant expérimentalement si l'on peut soi-même produire les effets donnés par les magnétiseurs comme obtenus. Hommes de science et passant notre vie à observer, cette constatation nous appartient, elle est un devoir et un droit pour nous. Il faut aborder le terrain des faits magnétiques avec un certain courage, afin de voir ce qu'ils sont en eux-mêmes, et comment ils se rattachent à l'organisme physiologique. »

<i Vérifier n'est pas conclure », ajoutait-il, et ce principe, si vrai et si simple, est malheureusement bien souvent négligé.

Ferrus, lorsqu'il était chef de service, avait toujours usé, à l'égard des malades confiés à ses soins, des procédés de douceur et d'humanité, et ces principes devinrent la base de son enseignement et de ses conseils ; mais il ne comptait point parmi les partisans du système du iio-restrainl. « J'ai vu chez M. GonoUy

lui-même, dans une cellule très bien matelassée, un épileptique furieux soumis au no-restraint ; quatre vigoureux gardiens tenaient chacun un membre du malheureux patient. » Il est en effet difficile d'admettre cette théorie qui consiste à traiter de barbarie l'apposition d'une camisole de force, et ne considère pas comme procédé de restraint le maintien, par des mains solides, des malades agités. Ce dernier mode est certes beaucoup plus barbare; le malade plus humilié, plus excité, se trouve davantage exposé aux fractures et aux lésions diverses. Lorsqu'un aliéné veut se laisser mourir de faim, faudra-t-il à chaque repas, engager une lutte avec lui pour introduire la sonde ? Et la vie des giu-diens, la compte-t-onpour si peu ? Le principe absolu du no-restraint a eu sa raison d'être à une époque où l'on recourait trop volontiers aux chaînes. Aujourd'hui cette raison n'existe plus. Pinel, Esquirol, et leurs élèves, ont fait école en France; de même Tuke, Charlesworth et ConoUy en Angleterre.

Ferrus était la franchise même, et rien ne lui eût fait émettre un avis contraire à sa conviction. Lorsqu'il visita Gheel, en 1849, les nombreuses défectuosités de la colonie le frappèrent, et il ne put s'empêcher de s'exprimer nettement à cet égard. En revenant, il s'arrêta à Bruxelles : « J'avais été reçu à la cour de Belgique, raconte-t-il, avec tous les égards imaginables; j'avais diné avec le roi des Belges, et la reine m'avait témoigné beaucoup d'intérêt, lorsqu'elle me dit que j'avais dû être bien émerveillé de la colonie de Gheel; ma réponse a fait tourner le dos à la reine, et la manière d'être de chacun se trouva tout à coup singulièrement changée à mon égard. »

Toute vérité n'est pas toujours bonne à dire, mais Ferrus ne savait pas dissimuler. Son opinion sur Gheel n'avait point varié, lorsqu'en 1860, il s'expi'imait ainsi à la Société médico-psychologique : « Je crois qu'il est impossible de faire quelque chose d'aussi détestable. Pour les aliénés, traitement et liberté ne peuvent aller ensemble. Aussi, voici ce que j'ai vu à Gheel. On place un malade dans une famille; il est confiné dans le fond

VIE DE GUILLAUME-MARIE-ANDRÉ FERRUS

d'une pièce avec un entourage de planches et un cadenas la nuit. On le fait lever et on lui dit : Vous pouvez aller vous promener. Il n'y a pas de visites régulières de médecin. Il est nourri grossièrement ; de sa liberté à travers la campagne résultent les actes les plus immoraux et la procréation de nombre d'enfants. A mon arrivée là-bas, le bourgmestre de Ghcel venait d'être tué par un aliéné. Le malade est, je le répète, mal nourri, mal logé, souvent il est battu; dans chaque maison se trouvent, en cas de besoin, des menottes et des fers. Les aliénés arrivent des localités voisines par l'intermédiaire d'un commissaire qui traite avec les familles, qui n'ont d'autre but que de tirer des malades le meilleur parti possible. A Gheel, le traitement est nul et il n'y a pour les aliénés qu'une liberté nuisible.

K Je me suis encore demandé si c'est une très bonne société pour les familles et les enfants que la compagnie des aliénés. L'aliéné se crée, d'ailleurs, dans la famille où il est placé, des passions analogues à celles qui surgissent pour lui dans la sienne propre. Je défie qu'on guérisse des aliénés dans ces conditions. J'ai demandé pour les prisonniers eux-mêmes la création de colonies, mais pour un certain nombre d'entre eux seulement. La restriction de la liberté est, à mes yeux, une condition de traitement de l'aliénation mentale. Il faut une règle aux aliénés au point de vue de leur traitement; en raison de leur irresponsabilité, il leur faut

une discipline et une surveillance Qu'on renvoie dans leurs

familles les aliénés tranquilles. »

Le D'' Bulkens, médecin inspecteur de Gheel, adressa à la Société médico-psychologique une lettre où il réfutait les dires de Ferrus; tel était bien l'état de Gheel en 1849, avouait-il, mais depuis la loi sur les aliénés en Belgique, promulguée le 18 juin 1850 , et le règlement spécial sur l'établissement , daté du i" mai 1851, nombre de réformes avaient eu lieu. 11 proposait à la Société d'envoyer quelques-uns de ses membres se rendre compte de la situation actuelle de la colonie. La commission déléguée se composait de MM. Michéa, Moreau de Tours, s. 16

LES GRANDS ALlÉNISTES FRANÇAIS

Mesnet, Jules Falret, et Ferrus. Celui-ci, avec sa nature franche et loyale, eût proclamé les améliorations accomplies, mais la mort ne lui en laissa pas le temps. Il ne put accompagner les commissaires.

Ses forces diminuaient; il dut quitter ses fonctions. Nommé inspecteur général honoraire des prisons, et commandeur de la Légion d'honneur, en 1859, il subit une première attaque qui, bien que légère, laissa néanmoins de la faiblesse dans une moitié du corps ; il ne cessa pourtant point de travailler et d'assister régulièrement aux séances de l'Académie de médecine et de la Société médico-psychologique. « Ne vous y trompez pas, disaitil avec son bon sourire, ce n'est pas mon intelligence qui est atteinte, c'est la mécanique de mon cerveau. i> Mais une nouvelle hémorrhagie cérébrale le terrassa, et, le 23 mars 1861, cet homme de bien avait vécu.

Ferrus était d'une taille au-dessous de la moyenne. Un visage soigneusement rasé, des yeux vifs, un aspect jovial, donnaient à sa physionomie quelque chose de rabelaisien. vSes hautes fonctions, sa réputation de clinicien consommé, avaient fait sortir son nom des limites du monde scientifique, et il était devenu un des consultants les plus recherchés. Une étroite amitié, qui remontait à leur jeunesse, l'unissait à Rostan, et on les voyait fréquemment ensemble. Ils formaient cependant un frappant contraste. Rostan était un praticien de la vieille roche, au port majestueux, et d'une rare distinction ; il marchait ordinairement la tête découverte et le chapeau à la main. Ferrus, au contraire, redoutait les névralgies et demandait souvent la permission de conserver sa coiffure. Rostan survécut peu à son ami, il mourut le 5 octobre 1866, la même année que Parchappe et Gonolly.

« Ferrus avait toujours, nous rapporte un de ses contemporains, le trait à la bouche et l'ironie dans le regard ; il était plein de présence d'esprit et constamment causeur agréable. Actif, laborieux, zélé, il dormait peu, il agissait beaucoup et causait en même temps. »

VIE DE GUILLAUME-MARIE-ANDRÉ FERRUS

L'anecdote suivante fera conuaitrele côté mordant de sa nature. Du temps des guerres de l'Empire, son colonel l'aperçut un jour occupé à opérer un blessé sur le champ de bataille. « Qu'est-ce que cela morbleu? s'écria-t-il. Pourquoi ne pas faire porter cet homme à l'ambulance ?» — « Mon colonel, c'est une innovation ; les blessés opérés sur le champ de bataille guérissent plus sûrement. » — « Je crains toutes les innovations. En fait d'inventions, les miennes sont les seules que je ne craigne pas. » — « Permettez, mon colonel, vous nous prouvez souvent que vous ne craignez pas la poudre dont vous vous servez si bien, mais vous ne l'avez pas inventée. » Le colonel ne comprit pas, il n'en devint pas moins général. En ces temps héroïques, l'audace et la bravoure pouvaient compenser l'absence des facultés intellectuelles.

Ferrus avait adopté de son maître Larrey cet usage de marcher aux premiers rangs et de secourir les blessés sous le feu de l'ennemi. Aussi un des généraux de la grande armée dit-il de lui : « Ce gaillard-là vous expose toujours à être tué lorsque vous n'êtes que blessé. »

On le recherchait dans le monde pour sa bonne humeur et son caractère enjoué. Lin soir, il se trouvait chez Alibert, l'ancien doctrinaire devenu médecin, l'auteur du Traité des affections de la peau et de la Physiologie des passions. La société était nombreuse et choisie. La conversation venant à tomber sur les divers métiers et sur les états exercés en France, Ferrus annonça que, de toutes les professions, la médecine avait le plus grand nombre d'adeptes, non seulement à Paris, mais dans tous les pays. L'assistance de se récrier : « Comment, s'exclama Alibert, il n'y a pas un millier de docteurs à Paris, et dans certains villages on n'en rencontre même pas ! » Ferrus, accablé en apparence par une si écrasante opposition, se contenta de répondre que bientôt la compagnie présente se rendrait compte du bien fondé de son dire. Au cours de la soirée, il se laissa tout à coup choir sur un fauteuil, et, cachant son visage dans son mouchoir, exhala des plaintes déchirantes. Il fut de suite entouré, et l'on

s'informa anxieusement du sujet de ses gémissements. « Un violent mai de dents », répondit-il. — Rentrez chez vous, lui dit l'un et rincez-vous la bouche avec du lait chaud. — Mettez dans votre oreille un morceau d'ouate imbibé de laudanum, conseillait un autre. Un troisième recommandait un cataplasme de figues; un quatrième, l'application sur la joue d'un bas rempli de sable chaud; un cinquième (c'était Humboldt) la répétition de certains charmants couplets que l'on venait d'entendre, et ainsi de suite jusqu'à ce que toutes les personnes présentes eussent donné quelque recette infaillible. Ferrus , retirant alors son mouchoir et cessant de geindre, éclata de rire. « N'avais-je pas raison? Vous êtes tous docteurs, et chacun m'a fait son ordonnance. En France, personne ne croit à la médecine, et cependant tout le monde l'exerce. Direz-vous encore que mon assertion manquait d'exactitude ? »

La perte de Ferrus fut vivement ressentie. « Ce n'était pas seulement, dit Dubois d'Amiens, un médecin distingué, un écrivain judicieux et élégant, et un praticien éclairé ; c'était un beau caractère, un esprit élevé et une âme loyale. »

Je ne puis mieux clore cette étude qu'en citant le jugement porté sur cet homme de bien, au lendemain de sa mort, par un autre grand aliéniste, le D'' Delasiauve : « Si considérable qu'il soit, le savoir peut se remplacer ; on en lègue les fruits à des héritiers qui les fécondent. Mais il est des qualités de caractère, des existences morales qui laissent en s'éteignant un vide irréparable. La place de Ferrus restera parmi nous inoccupée. Qui, notamment dans cette Société médico-psychologique dont il était un des orgueils, et où tant d'intelligences actives et jeunes sont emportées dans les conflits de la pensée, nous offrira, avec l'autorité souveraine de l'âge, ce haut sentiment de conciliation, cette science vive et pénétrante du cœur humain, ce trait incomparable, et cette parole pleine d'expérience et de courtoisie, qui, en restant ferme et loyale, ne blessait jamais? »

Œuvre de Guillaume-Marie- André Ferrus.

Bien que Ferrus ait été un clinicien des plus distingués, son œuvre fut surtout réformatrice. Il s'adonna assez tardivement à l'étude des maladies mentales, et lorsque la sollicitude éclairée de Pinel le fit attacher à l'hospice de la Salpêtrière, il avait 34 ans. Mais, si dans sa carrière mouvementée, il avait dù forcément négliger les théories des écoles , il était devenu un praticien émérite. Grâce à ce fonds clinique si indispensable, grâce aussi â ce bon sens qui reste la marque distinctive de sa nature, il s'assimila vite les notions nécessaires à l'étude de la folie, et l'élève passa bientôt au rang de maître. Médecin de Bicêtre, il ouvrit un cours où ailluèrent les auditeurs, et la Gazette des hôpilanx recueillit et publia ses leçons. Mais sa nomination au poste d'inspecteur général du service des aliénés imprima une autre direction à ses travaux. Les modifications â apporter aux anciens asiles, la construction de maisons nouvelles, les diverses questions relatives au bien-être des malades, absorbèrent son temps et ses pensées. Une législation uniforme s'imposait; il contribua puissamment à l'élaboration de la loi du 30 juin 1838.

Appelé â l'inspection générale du service sanitaire des prisons, il ne se borna point à visiter les établissements pénitentiaires, et à signaler les réformes que réclamaient l'hygiène et la santé des détenus; les maisons centrales fournirent à son activité un vaste champ d'études, et il devint un criminaliste éminent.

C'est à ces divers points de vue que son œuvre mérite d'être exposée.

Plan pour la construction d'une maison d'aliénés.

A son retour d'Angleterre, une société de capitalistes désireux de fonder une maison de santé destinée au traitement de la folie, eut recours à ses lumières et lui offrit la direction du service. Les plans élaborés par Ferrus furent dessinés par M. Pliilippon et reçurent l'approbation générale. Mais à la suite de revers de fortune, l'association dut se dissoudre, et le projet s'en alla à vau-l'eau. Voici le plan conçu par Ferrus :

« Autour d'un point central commun où seraient réunis tous les services généraux ainsi que tous les moyens de surveillance, je demande des corps de logis pour les aliénés agités, et des bâtiments d'un modèle différent pour les aliénés paisibles. Les corps de logis destinés aux malades agités seront composés de deux rangs de loges placées au rez-de-chaussée, et réunies par un corridor commun servant de promenoir couvert. Ces corps de logis aboutiront, par une de leurs extrémités, au bâtiment central où seraient placés les salles de bains, les infirmeries, les parloirs, la pharmacie, la lingerie, la cuisine, et des logements pour les principaux surveillants. Puis ils s'éloigneraient en rayonnant du bâtiment commun, et seraient séparés entre eux par des jardins. Ce genre de construction écarte du centre de l'établissement les malades les plus agités et les plus bruyants. Quelques aliénés tranquilles, et ceux atteints de maladies accidentelles, placés dans les étages supérieurs du bâtiment central, se trouveraient plus à portée des secours que leur état exige ; pendant le jour, on les laisserait dans des chauffoirs ou promenoirs situés aux dernières limites de l'établissement. Par ces dispositions, les gens de service commis à la garde des aliénés furieux ou agités, se trouvant plus rapprochés entre eux, peuvent se prêter main forte au besoin, et ont aussi moins d'espace à parcourir pour se rendre sur tous les points du service. La surveillance générale devient plus aisée, plus active, et aucune partie du service n'en est privée. A l'extrémité du

ŒUVRE DE GUILLAUME-MARIE-ANDRÉ FERRUS

rayon formé par les loges destinées aux aliénés agités, il serait construit d'autres bâtiments pour recevoir les malades paisibles. Ces bâtiments seraient également entourés de jardins et placés de manière à n'avoir pas de vue sur les loges.

(c Le choix du terrain est de la plus haute importance. Tous les autres avantages seront nuls si rétablissement ne jouit d'une vue agr(''al)le, qui écai'te, autant que possible, de l'esprit du malade l'idée d'une prison ; mais en même t(mips il faut que toutes les précautions soient prises pour lui (Mer jusqu'à l'idée d'une tentative de fuite. Parmi ces dispositions, une des plus importantes est celle qui concerne kîs murs de clôture; ils doivent être précédés de fossés en pente douce, et l'intérieur des promenoirs doit être surélevé de telle sorte que la vue ne soit point interceptée par le mur. Enfin, pour terminer cette énumération, je dirai que le précepte suaviter in modo, fortiter in /'e, indique toutes les dispositions à prendre, et doit servir de règle dans tous les instants.

« La quantité déloges doit être surtout calcuh'c sur la proportion des malades en traitement, et surtout des manies aiguës que la maison est destiné(^ à recevoir. Dans les éta])lissements qui n'admettent f[ue di's aliénés en traitement, il faut des loges pour un C[uart de la po])nhiti()u ; dans ceux qui sont (h^stinés en même tempsàdes aliénés en traitement et à des inciii'ahh's et des idiots, leslog'es doivent être préparées pour un dixième de la population, et pour un quatorzième seulement (ainsi que je suis à même d'en juger pour les besoins du service de Bicêtre) dans les maisons qui reçoivent en outre; des épileptiques. On voit que la pro})ortion du nombre des loges ne suit pas celle de la po])ulation, quand celle-ci se compose d'épileptiques et d'aliénés ; cette différence vient de ce (]ue les épileptiques peuvent rarement être mis en

loge, même quand ils sont aliénés On ne peut, sans s'exposer

à compromettre leur existence, les placer seuls dans des loges isolées, car si un accès d'épilepsie les saisit brusquement et qu'ils ne trouvent pas à l'instant même les secours que leur état exige.

ils peuvent, par le fait seul de leur chute, ou plus encore par la position qu'ils prennent en tombant, périr d'une congestion cérébrale ou d'une véritable asphyxie.

a Les imbéciles, les fous incurables qui ne sont pas trop agités, sont beaucoup mieux placés dans les dortoirs, où la surveillance est générale, et où ils doivent n'habiter que la nuit. Il serait dès lors superflu d'établir des loges pour eux. Les mélancoliques ne nous semblent pas non plus devoir être isolés, car ils ont besoin d'être stimulés par l'exemple d'autres malades moins absorbés qu'eux, et la réunion d'un certain nombre de fous, quand levir voisinage n'est manifestement dangereux ni pour les uns, ni pour les autres, pi^ésente souvent des avantages marqués. Parmi ces avantages, on peut compter le retour aux sentiments affectueux, car l'égoïsme et la vanité, quoique très exagérés chez les fous, ne les empêchent pas en général d'éprouver, et même très vivement, de la commisération pour les maux de leurs semblables, et de leur rendre des soins qui demandent souvent une grande liimiilité. Nous sommes même quelquefois dans le cas de nous opposer à ce que levu' obligeance peut avoir de mal entendu, mais nous préférons, dans ce cas, le zèle indiscret à l'insouciance apathique, car nous le répétons, la conservation ou le réveil des facultés affectives est ordinairement d'un fort bon augure pour le retour à la raison.

« Quant aux aliénés convalescents, il ne peut y avoir égalen^ent que de l'avantage à les mettre en dortoirs communs, ainsi que les individus qui, sans être hallucinés, sont accessibles à des craintes pusillanimes. Enfin, le même principe doit être appliqué à ceux qui, revenus à la raison et placés dans des conditions plus douces que celles qui les attendent chez eux, voudraient prolonger leur séjour dans l'hospice au delà du temps que la prudence prescrit de les y conserver. )>

Dans une maison destinée au traitement de la folie, il est d'une gi'ande importance de restreindre la population. « Il ne faut jamais que cette population soit tellement nombreuse qu'un

ŒUVRE DE GUILLAUME-MAUIE-ANDRÉ l'ERRUS

seul nK'deciu ne puisse en dirig-er le service médical, en surveillant jusfjii'aux moindres détails de ce service, et en ayant une connaissance parfaite de tous les malades incurables ou autres ({ui composent cette population. 11 importe donc beaucoup d'avoir (les ('tahlissements diflV'rents, d'abord pour les s(!xes et ensuite ])()iir les dift'érentes classes de la société; c'(^st oiivrii' une porte aux plus funestes abus que de réunir dans un même local ties luuumes et des femmes, car il est impossible d'empècber entièremeirt toute communication, ce qui est un inconvénient majeuipour les malades, ainsi que pour les personnes chargées de les surveiller et de les servir.

« Cette réunion, soit d'individus des deux sexes, soit d'individus dont la position réclame des soins différents, n'entraîne ])as seulement les inconvénients que je viens de signaler, elle eu offi'c vui bien plus grave encore. Quelc[ue favorable cpie soit, par sa position et son étendue, un terrain destiné à établir une maison d'aliénés, quelque bien conçu cjue puisse être le plan adopté pour la construction de cette maison, il sera de toute impossibilité d'y établir le nombre de sections que réclame un classement régulier et vérital)lement utili; des malades, si ceux-ci sont de sexes différents ou exigent des logements pai'ticuliers. «

Nombre maximum de malades pour une maison d'aliénés.

« Le nombre d'individus que doit reuFei-iner une maison d'aliénés est donc suboj'donné à l'état des malades qui y sont admis. Un asile uniqm'uient destiné au traitement des maladies mentales ne devrait pas contenir plus de cent cinquante ou deux cents abénés, s'ils sont du même sexe, et le double s'ils sont de sexes différents; dans ce dernier cas, le service doit être divisé entre deux médecins, dont les attributions soient aussi distinctes que toutes les autres parties du service.

« Quand la population est composée de malades du même sexe,

dont quelques-uns en traitement, d'autres idiots, incurables, etc., le nombre peut en être beaucoup augmenté sans que le service en souffre, pourrai qu'ils ne cessent pas d'être dirigés par un seul médecin convenablement secondé. L'expérience a démontré que, dans ce cas, le nombre d'aliénés dans un même établissement s'élevant jusqu'à six ou sept cents, chaque malade pourrait y être fréquemment visité, et que l'histoire médicale do

chacun d'evix pourrait y être tracée d'une manière régulière

Je pense néanmoins qu'en réunissant des individus d'un même sexe et dans une môme position de fortune, il n'est pas convenable d'en placer dans une même maison plus de quatre ou cin([ cents, tant aliénés incurables qu'en traitement. »

Chauffage.

La question du chauffage est étudiée avec soin. « Si quelques maniaques agités paraissent, dans le fort de leur délire, insensibles aux impressions extérieures (et il est certain que leur sensibilité de relation est alors fort diminuée), il arrive bien fréquemment que leurs membres sont atteints par la congélation, dans les établissements où la prétendue insensibilité des aliénés est devenue à leur égard une règle de conduite ; tous d'ailleurs sont loin de vouloir braver les intempéries des saisons, et les aliénés mélancoliques surtout sont extrêmement frileux. Il faut donc que les pièces communes dans lesquelles les malades se réunissent pendant le jour soient convenablement chauffées. Quant aux dortoirs, cette précaution m'a toujours paru inutile et même insalubre ; et pour les loges, je crois que, dans l'hiver, la seule précaution indispensable à prendre est de les clore avec soin du côté de l'air extéiieur, et surtout d'en couvrir le sol par une couche de paille quand il n'est pas parqueté. Dans tous les cas, on ne doit laisser à aucun aliéné la possibilité de se procurer du feu, même pour fumer.

<c Mais ce qui est le plus important c'est de préserver les fous de l'humidité. »

ŒUVRE DE GUILLAUME-MARIE-ANDRÉ FERRUS

Vêtements.

Le vêtement réclame aussi une attention particulière. « Presque tous les fous sont vains et orgueilleux ; pour le plus grand nombre, ils ont eu, avant rinvasion de leur maladie, une A'ie pleine (le vicissitudes ; souvent ils ont possc'dé quelque fortune que le désordre de leur esprit les a portés à dissiper. Les vétemenl s en mauvais état humilient exti'êmement leur amour propic, et quelquefois même augmenient leur délire ; ils préfèrent rester nus plutôt que de porter des haillons, et rien dans ce cas ne; peut vainci'e leur obstination. Des vêtements en étoffe grossière et solide, mais taillés sur un même modèle et entretenus avec propreté, ménageraient les vanités puériles de la folie. Ce soin aurait un outi'e l'avantage de tranqvulliseï" les familles sur le sort de ceux des leurs qu'elles viennent visiter, et de ne point les faire rougir de la nécessité où elles se sont trouvées de les placer dans un hospice. »

Régime alimentaire.

Quant au régime alimentaire, il « doit être abondant et sain dans les maisons d'aliénés ; car ces malades se livi'ant à lieaucoup d'agitation et d'exercice, ou bien encore étant pour la plupart épuisés de longue date par des ])i'ivations ou des excès de tout genre, une nouri-iture substantielle et variée leur est nécessaire ».

Moyens de répression, de distraction et d'encouragement.

Ferrus expose les moyens de répression, de distraction, et d'encouragement qui peuvent être mis en usage.

« Il est bien reconnu, remarque-t-il, c[ue le médecin doit a]>porter une grande douceur dans ses relations avec les aliénés, mais il est cependant nécessaire qu'il ait à sa libre disposition quelques moyens coercitifs qui permettent de réprimer toute infrac-

tion à la règle établie pour le bien-être général ou particulier des infortunés confiés à ses soins. »

Il repousse Femploi cle la machine rotatoire qui détermine souvent de graves congestions cérébrales. « J'ai sollicité, ajoute-t-il, la construction d'un fauteuil mécanique, mais il n'était ])()iiit destiné à devenir un moyen de répression, en imprimant aux malades un mouvement de rotation difficile k supporter. Son usage aurait été de procurer aux aliénés paralytiques ou atteints de scoi'but, un mouvement oscillatoire en plein air et pareil à celui (111110 A'oiture, et je ne doute nullement qu'on on eût obtenu des avantages marqués, indépendamment de l'utilité dont il aurait été pour occuper les bras de quelques alichiés qui l'auraient mis en mouvement; l'établissement de cette machine eût été coûteux, et cette raison a empêché d'en faire l'essai. ]M. Coriolis, ingénieur très habile, qui, d'après le but que je mo proposais, en avait exécuté le dessin, a décrit dans le Journalde physiologie de M. Magendie, lemécanisme de ce fauteuil, et a démontré, avec autant de méthode que de lucidité, quel effet cette machine devait avoir sur les (•oi'])s auxquels elle devait communit[uer le mouvement. » Ainsi jadis Asclépiade conseillait les lits suspendus, oû les malados, soumis à de douces oscillations, sentaient leurs doidours se calmer et obtenaient le sommeil.

Ferrus nous signale un singuliermoyen en usage à cette époque à l'asile de Florence, pour vaincre la résistance des malades qui refusent toute nourriture. Deux gardiens les saisissent « et les font valser, juscju'à ce que, étourdis par le mouvement de rotation, ils demandent grâce ». « Je n'ai pas cru, ajoute-t-il, devoir mettre en pratique cet usage, dans la crainte que les gens de service n'abusassent d'un moyen aussi divertissant de soumettre les malades indociles. D'ailleurs, mon impression personnelle est que les genres de répression doivent toujours être

choisis dans l'intérêt de la cure de ceux qui en sont l'objet

En général, et dans l'emploi des moyens de répression comme

ŒUVRE DE GUILLAUME-MAIilIÎ-ANDRÉ FEliRUS

dans le traitement inoi'al «les aliénés, il ne faut pas pertire de A ue que la plus grande partie d'entre ces malades, ne sont})as absolument privés de raison, c'est-à-dire qn'ils ne sont pas inaccessibles à la crainte, à l'espérance, et même aux sentimenis ailectueux. L'objet principal est de leur appliquer en quelque sorte un nouveau système d'(klucation, de romjjre leurs habitudes et de donner une jiouvelle direction à leurs idées ; il faut les subjnguer d'abord pour prendre sur eux un ascendant favorable, les encourager ensuite, exciter leur bienveillance parles mobiles les plus puissants, sans employer, s'il est possible, une rigueur non seulement inutile, mais qui, en stinndant chez eux les passions vindicatives, prolongerait la durée de leur maladie

Les moyens les plus efficaces pour soumettre les aliénés sont, dans la première période du traitement, l'ordre, la douceur mêlée de fermeté, les distractions, et plus tard le travail. »

Bibliothèque pour les aliénés.

« La lecture est un puissant adjuvant du traitement. J'ai déjà denuuulé qu'on mît à ma disposition une petite bibliothèque, composée de livres d'un bas prix, fussent-ils même dépareillés, et cette demande m'a été suggérée par l'intérêt avec lequel la plupart des aliénés de mon service écoutent la lecture des jourluuix. Elle a le piivilège de captiver leur attention et de les intéresser sans les fatiguer. Sous ce rapport, il serait inq)ortant de leur faii-e parvenir régulièrement quelc{ues feuilles publiques, dont la lecture aurait lieu dans toutes les sections, excepté toutefois (bins la salle d'admission et pour le petit nond)re de malades dont l'état exige une réclusion isob-e. Cette mesure ne nécessiterait qu'une bien faible dépense, car les journaux qui auraient quel([ues jours de date sei'aient encore une nouveauté pour les pauvres reclus. Il serait même désirable ([ue la bibliothèc[ue fût distribuée de telle sorte que les aliénés pvissent y lire et y écrire à volonté. Ce serait là un grand moyen d'émula-

tion, de récompense, et même de punition, car celui qui aurait commis qtiel(|ue infraction, en serait exclu pour un temps

déterminé d'après la gravité de la faute J'ai fait la demande

de papier, plumes, encre, etc., enfin de tout ce qui est nécessaii^e pour permettre à certains aliénés de correspondre avec leurs parents ou amis. Ce moyen, ainsi que la création du cabinet de lecture, sei-ait des plus favorables pour établir entre les aliénés une espèce de société et, sans exciter leurs passions, il contribuerait à réveiller les facidtés intellectuelles et affectives. »

Spectacles.

Ferrus n'est pas partisan des fêtes et des spectacles. « L'idée d'introduire un spectacle dans les maisons de ce genre et de laisser jouer la comédie aux individus qui les peuplent, est inexécutable, et aurait nécessairement pour résultat d'accroître leur délire, en leur présentant le tableau des passions humaines. )> Esquirol professe la même aversion contre ce système, et il nous peint le déplorable résultat des représentations théâtrales ([ui eurent lieu à Charenton au commencement du siècle. « On disposa au-dessus de l'ancienne salle de l'hôpital du canton, (leAcnue une salle pour les femmes aliénées, un théâtre, un orchestre, un parterre et, en face de la scène, une loge réservée ])()ur 1(^ directeur et ses amis. En face du théâtre et de chaque côté de cette loge qui faisait saillie sur le parterre, s'élevaient des gradins destinés pour recevoir, à droite, quinze ou vingt femmes et, à gauche, autant d'hommes privés de la raison, presque tous dans la démence et habituellement tranquilles. Le reste de la salle ou parterre était rempli d'étrangers et d'vm très petit nombre de convalescents. Le trop fameux de Sade était l'ordonnateur de ces fêtes, de ces représentations, de ces danses auxquelles on ne rougissait pas d'appeler des danseuses et des actrices des petits théâtres de Paris. On jouait une fois par mois des comédies, des opéras et des drames, ordinairement

ŒUVRE DE GUILLAUiME-MARIE-ANDUÉ FERRUS

deux pièces. Ou jovuiit quelquefois uu ballet. A la fête du directeur, ou chantait des couplets inspirés par la circonstance et Ton tii'ait lin l'eu d'artifice.

« Ce spectacle fut uu mensonge, les fous ne jouaient point la comédie, le directeur se jouait du public, tout le monde y fut pris ; savants et ignorants, grands et petits voulurent assister au spectacle donné par les fous de Ghareuton. Tout Paris y courut pendant plusieurs années. Les uns par curiosité, les autres pour juger des effets prodigieux de cet admirable moyen de guérir les aliénés ; la vérité est que ce moyen ne guérissait pas.

« Les aliénés qui assistaient à ces représentations étaient l'objet de l'attention, de la curiosité d'un public léger, inconséquent et quelquefois méchant. Les attitiules bizai-res de ces malheureux, leur maintien, provoquaient le rire moqueur, la pitié insultante des assistants; en fallait-il davantage pour blesser l'orgueil et la susceptibilité de ces malheui'eux, pour déconcerter l'espi'it et la raison de ceux qui, en petit nombre, conservaient la faculté d'être attentifs. La faveur désignant ceux qui devaient assister au sjx'ctacle, elle excitait les jalousies, les querelles et les rancunes, de là des explosions subites de délire, des retours de manie et de fureur

« Pour que les représentations théâtrales fussent utiles aux aliéni's, il faudrait uu théâtre, des pièces, une musique, des sjjectateurs faits exprès pour cliaque malade, car les applications de l'influeuce morale au traitement des aliénés doivent être aussi variées qu'il y a de modes différents de sentir. »

Avant la réforme immortelle de Pinel, la foule, aux jours de fête, envahissait la Salpètrière et Bicêtre, et des gardiens avides montraient les fous pour quelc[ue menue monnaie. Puis les aliénés furent cousidt'rés comme des malades et traités selon les lois de rhumanit('' ; nniis peu à peu les exhibitions se reproduisirent sous un aspect nouveau; les sjtectacles, les concerts, les bals devinrent à la mode. Certes, ces réjouissances ne sont point

publiques; néanmoins, on lance quelques invitations, et le lendemain, les journaux célèbrent le succès de la fête, et vantent la bonne tenue des fous. Escjuirol et Ferrus avaient bien raison de réprimer de tels abus. Si l'on juge utile de faire jouir d'une représentation quelconque certains aliénés, nul, en dehors des malades, des médecins et des gardiens, ne doit y assister. Les asiles n'ont pas été créés pour servir de réclame à quelques personnalités bruyantes.

Visites des parents.

Ferrus étudie soigneusement la question des visites et des rapports que les aliénés peuvent avoir avec leurs amis ou leur famille. L'application d'une semblable mesure doit être modifiée suivant les circonstances, car bien souvent ce sont les parents eux-mêmes qui ont déterminé la folie chez un des membres de leur famille. « Pour quelques aliénés, l'isolement complet serait nuisible cependant, et la permission de voir quelqu'un leur est d'une grande utilité parfois ; mais le moment opportun pour les communications de ce genre est difficile à saisii-. Il peut être apprécié seulement par le médecin, qui doit, dans ces cas, observer lui-même et sans être aperçu des malades, l'effet produit par une première entrevue. 11 est dès lors indispensable d'établir dans les maisons d'aliénés un parloir qui offre quelques dispositions particulières

« Au reste, les préceptes généraux donnés à l'égard de l'isolement des aliénés, me semblent trop exclusifs, car, s'il faut autant que possible éloigner d'eux tout ce qui est capable d'exalter leur sensibilité ou leur imagination comme des causes propres à entretenir ou à exalter leur délire, il n'est pas moins utile de les entourer de tous les objets capables de les distraire de leurs préoccupations habituelles. Il ne faut pas confondre l'isolement avec la solitude ; celle-ci est souvent profitable aux hommes d'un esprit sain et élevé, tandis qu'un isolement rigoureux peut devenir pour un esprit faible ou malade une cause d'iijcurabilité. »

ŒUVRE DE GUILLAUME-MARIE-ANDRÉ FERRUS

Droits et devoirs du médecin aliéniste.

Quels sont les droits et les devoirs du médecin cliarg-é de diriger un service d'aliénés ? Esquirol pi-oclamait que son autorité ne saurait être trop absolue. Ferrus admet Futilité de ce principe. « Mais, ajoute-t-il, je demande néanmoins que notre autorité soit limitée, qu'elle ne s'étende et ne devienne complète que dans le cas où le médecin aura prouvé qu'il n'al)usera pas d(> son pouvoir, et qu'il l'exercera avec autant de discrétion que de talent et de sagacité. Ce que je veux, c'est que, pour obtenir cette confiance illimitée, le médecin soit d'abord charltal)le et modeste, qu'il ne soit point aveuglé par le prestige de l'autorité qui lui est confiée, qu'il ne s'oppose point à l'intervention de rautorit(! administrative ou judiciaire, quand elle peut avoir lieu sans danger; qu'il ne 23renne point sur lui la responsabilité attachée à la solution de toutes les qi>estions difllciles dont l'état des aliénés peut devenir à chaque instant l'objet.

« Avec ces conditions, je ne balance pas à dire que l'autorité du médecin doit être sans limites sous le rappoi't du traitement

et de la direction intérieure des établissements d'aliénés Une

suffit pas qu'il possède les connaissances ordinaires de son art, il doit y joindre un caractère de justice et de fermeté que rien ne puisse ébranler. L'art de diriger une maison d'aliénés n'est point aussi dill'érent d(,' l'art de gouverner les hommes raisonnables qu'on pourrait le supposer, et il faut avoir longtemps vécu parmi ces malades pour savoir jusqu'à quel point ils sont capables d'a])précier la droiture et l'équité, et condjien le fanatisme de la justice est commun chez eux. Quant à moi, je suis tellement persuadé que les idées qui occupent un peuple exercent une grande influence morale même dans les maisons il'aliéiu'S, que je ne voudrais pour rien au monde être placé aujourd'hui à la tête d'un service de ce genre, si la séquestration des fous n'était entourée de formes administratives ou judiciaires cjui lui donnassent le caractère de la légalité, et si je ne pouvais démontrer

à chacun de nos malades que les lois ont été scrupuleusement observées à son égard. Je désire même qu'en entourant ces formalités de précautions convenables, les agents de l'autorité multiplient leurs visites et leur surveillance dans le service qui

m'est confié Si je sollicite ces mesures, c'est moins dans

l'intention de corriger des abus heureusement très rares, que dans le but de les rendre impossibles et de donner une position plus tranquillisante aux aliénés. »

Pour pouvoir suivre la marche de la maladie dans ses diverses périodes, le médecin ne doit jamais négliger la statistique. « Les cahiers d'observation, s'ils sont tenus avec le soin qu'ils réclament, seront de véritables archives, et deviendront pour la science des mines fécondes d'instruction. »

« La carrière que doit suivre un médecin d'aliénés, conclut Ferrus, est semée de tant de difficultés que, pour la parcourir, il faut y consacrer sa vie. .Chez lui, les qualités morales doivent être réunies à celles qui donnent au caractère la force, la douceur et la persévérance ; la finesse et la sagacité d'esprit ne sont nulle part plus nécessaires, nulle part non plus la considération qui s'attache à l'instruction et au véritable mérite n'est plus indispensable au succès ni plus difficile à conserver. Les fous ont généralement de la pénétration, de la finesse, ils causent ou plutôt discutent avec chaleur; il faut les écouter patiemment pour apprécier avec exactitude l'état de leur intelligence et de leurs facultés ; enfin il faut leur répondre pour obtenir sur eux un ascendant salutaire et, toujours et dans tous les cas, ce qui n'est pas facile, avoir raison avec eux. »

Personnel médical.

Ferrus réclame quelques faveurs spéciales pour le personnel médical des services d'aliénés.

« Un certain nombre d'élèves parmi ceux qui se destinent à la carrière de l'internat, devraient être spécialement dirigés vers

ŒUVRE DE GUILLAUME-MABIE-ANDRÉ FERRUS 259

ces services où ils passeraient au moins deux années ; quelques .avantages, tels que celui d'avoir, indépendamment de leurs appointements, une nourriture et un logement convenables, les dédommageraient des fatigues et du travail qu'exigent ces services spéciaux, quand on veut remplir tous les devoirs qu'ils comportent. »

Travail corporel.

Il préconise le travail corporel comme mode de traitement et affirme que les guérisons sont plus nombreuses dans les maisons où on y a recours. « Le travail, plus efficacement que tout autre moyen, peut calmer l'esprit agité des maniaques, rompre leurs préoccupations constantes, détruire de mauvaises habitudes, et procurer quelques heures de repos bienfaisant à des malheureux, qui généralement sont privés de l'influence salutaire du sommeil Ce ne sont point des discours, des sermons, des preuves

morales contre la réalité de leurs maux, de leurs tourments, de leurs craintes, de leurs superstitions, qu'il faut aux aliénés; tout cela pour l'ordinaire est inutile ou pernicieux. Physiquement il faut activer l'action des autres organes, en donnant du repos au cerveau. Moralement, ce sont, comme aux enfants, des distractions de tous genres qu'il faut aux insensés, et l'on ne doit pas oublier que Cicéron et Montaigne ont dit que la diversion était le plus puissant remède aux maladies de l'âme. »

La création de la ferme Sainte-Anne démontra la justesse des idées de Ferrus. Je rappellerai la description de cet établissement faite par ÎNL Lefebvre Duruflé au Conseil général de l'Eure, en 1839, au nom d'une commission chargée de visiter les principaux établissements d'aliénés. « La bienveillance avec laqvielle M. Ferrus avait accueilli nos premières observations nous encouragea à lui soumettre ces pensées qui nous agitaient, et nous les résumâmes en lui disant que nous rêvions un asile d'aliénés dont l'aspect serait celui d'une grande ferme, dont les travaux seraient ceux des champs, dont la vie serait celle d'un

paisible village. « Ce que vous n'osez reg-arder que comme un rêve, repartit notre docte cicérone, est le plan le plus utile, le plus rationnel et le plus sage que vous puissiez vous proposer de réaliser; nous avons nous-même commencé à l'exécuter dans une dépendance de cet hospice. L'essai a été tenté sur une petite échelle et à peu de frais, car on n'a mis cpie de bien faibles ressources à notre disposition, mais les résultats sont si heureux pour les malades, si fructueux pour l'administration, des efforts pareils ont été tentés avec un tel succès sur plusieurs points d'Angleterre et d'Ecosse, que je ne doute pas que bientôt on n'étende ce système à tous les établissements dans lesquels l'espace permettra de l'admettre. Personnellement je regarde que ce serait une faute grave que de créer un établissement nouveau sur d'autres plans, dans les départements surtout. Au reste, pour que vous puissiez juger des choses par vous-mêmes, dirigeons-nous sur la ferme Sainte- Anne. » A peine avait-il achevé ces mots, que déjcà nous étions en route vers la ferme.

« La ferme Sainte-Anne est une propriété appartenant à Bicêtre, dont elle est distante de 3 kilomètres environ. Cette ferme était louée à 1,800 francs, qui, nous a-t-on dit, n'étaient même pas toujours très exactement acquittés, car le sol en était ingrat et peu productif. Il y a quelques années, l'administration de Bicêtre conçut Theureuse idée de livrer la cultui-e de la ferme Sainte-Anne aux aliénés convalescents de cet hospice et, après les pi^emiers succès, de les y établir à demeure. Dans son état actuel, la ferme Sainte-Anne est une succursale du service des aliénés de Bicêtre, dans laquelle on envoie surtout les convalescents et quelques iucurables solides et valides. Quand nous l'avons visitée, il y avait soixante-dix aliénés, sous la direction de trois surveillants seulement. Notez bien qu'on regrette chaque jour que le sol soit si borné et que la ferme ne puisse pas contenir plus d'aliénés. Si la ferme était plus étendue, la plus grande partie de Bicêtre y passerait certainement.

ŒUVRE DE GUILLAUME-MARIE-ANDRÉ FERRUS

« Quoi qu'il en soit, il y a de grandes leçons à puiser à Sainte-7\nne. La ferme a été livrée aux aliénés'dans un état de délabrement complet ; les bâtiments menaçaient ruine ; de grands espaces de terrains, dans le voisinage même de Fhabitation, étaient l'n friche et pi'ésentaient tour à tour des cavités ou des monticules qui en rendaient la culture impossible. Tout a pris un nouvel aspect sous la main des aliénés ; les bâtiments delà ferme ont été réparés, de nouvelles distributions ont été faites, des dortoirs ont été créés, des réfectoires et des ateliers établis. On a trouvé dans cette colonie de malades, des maçons, des charpentiers, des couvreurs, des menuisiers, des serruriers, des peintres. Les terres, cultivées à la bêche, ont produit d'abondantes récoltes ; un vaste enclos, hérissé de monticules, a été nivelé et converti en pelouses sur lesquelles on étend les toiles blanchies dans rétablissement ; car bientôt le travail agricole n'a plus suffi à ces laborieux malades, et il a fallu y joindre une blanchisserie de toiles et encore dos ateliers pour nettoyer et réapprêter toutes les couvertures de laine des hospices de Paris.

« Le rapport de la Commission médicale de 1838 constate que le produit net des travaux industriels de la ferme Sainte- Aune, s'est élevé à plus de cinquante mille francs dans le cours de cette année...

« Nous avons observé, pendant plusieurs heures et avec le plus vif intérêt, les travaux des aliénés de la ferme Sainte-Anne; ils étaient occupés au blanchiment des toiles, et nous avons remarqué qu'à quelques mouvements nerveux près, qui se manifestent chez un petit nombre de sujets seulement, le travail était éxécuté avec le même soin et la même régularité, qu'il aurait ])u l'être par tout autre atelier d'ouvriers raisonnables. Nous avons eu l'occasion de remarquer l'exactitude d'une observation de Ferrus, c'est que lésions ne sont pas contagieux les uns aux autres ; loin delà, chacun de ces iufoi-tuués semble, tout en étant aveugle sur le travers particulier de son esprit, être plein de raison et de commis(''ration pour la folie de ses voisins, de

telle sorte qu'ils se servent les uns aux autres de gardiens et de tuteurs

« Après avoir visité Sainte-Anne, nous pensâmes, Messieurs, avoir atteint le but de notre mission. Ce que, jusque-là, nous aAdons appelé nos rêves, apparaissait devant nous sous toutes les formes de la réalité, avec la sanction de Texpérience et la certitude du succès. »

Arrestation et transport des aliénés.

Ferrus indique les mesures propres à adoucir les formes employées par la police dans Tarrestation et le transport des aliénés. Il demande l'apposition dans tous les postes de police d'une instruction aidant à reconnaître les individus aliénés ; ceux-ci, au lieu d'être placés avec les vagabonds et les ivrognes, seraient conduits de suite, soit chez un commissaire, soit à la préfecture. Même précaution de la part des agents lorsqu'ils sont chargés d'ari-êter, dans im hôtel meul)lé,des personnes atteintes de folie. Pour s'('n emparer, il suHit souvent de flatter leur délire ; les malades suivent sans difficulté celui (fui paraît accéder à leurs vœux. « Si de semblables mesures ne suffisent pas, plusieurs autres encore peuA^ent être mises en pratique. D'abord, il faut réunir auprès du malade un assez grand nombre do personnes pour lui faire senlir qvie toute résistance serait inutile, et alors, en lui parlant aA^ec douceur, il faut l'engager à se soumettre de bonne volonté ; s'il résiste, s'il se montre hostile, et surtout s'il est armé, il faut alors, tandis que son attention est fixée sur les objets qui l'entourent, que l'un des assistants, muni d'une servi-ette ou d'un talilier de forte toile, passe derrière lui, et, à l'improviste, lui couAa'e la tête avec le linge préparé, dont un des bords entoure le cou, et dont les bouts sont fixés derrière la nuque. Tout cela ne doit durer que quelques instants, et suffit pour désarmer le malade, dont on se rend ensuite maître au moyen du gilet de force. Il importe alors de le conduire, le plus promptement possible, dans une maison destinée au traitement de la folie. »

ŒUVRE DE GUILLAUME-MARIE-ANDRÉ FERRUS

Section cV épreuve.

Ferrus voudrait voir placei' dans une section spéciale, et pour le temps nécessaire, tous les malades agités par un délire intense ; pendant cette période d'épreuve, ils ne seraient point inscrits sur le registre des aliénés. Delà, remarquc-t-il, résulterait plus d'un avantage .

« i° L'individu fi-appé d'un délire passagei', après un excès de boissons alcooliques, par exemple, pourrait être rendu à la société sans conserver la réputation d'un maniaque, chose très importante à éviter, surtout jiour les ouvriers et les gens qui vivent en domesticité.

« 2° Un homme atteint d'une maladie aiguë de l'encéphale, confondue avec la folie, recevrait les soins que son état réclame, sans passer non plus par la suite pour aA'oir perdu la raison.

(( 3° Victime d'une méprise, ou des intrigues de quelques parents intéressés cà le faire passer pour incapable de contracter ou de gérer ses biens, aucun individu ne serait définitivement admis dans un asile d'aliénés qu'après un examen approfondi de son état moral.

« 4° Enfin un malfaiteur qui, pour se faire absoudre, simulerait la folie, serait facilement démasqué, dans un lieu où la surveillance des gardiens ne cesse pas un instant d'être foi-t active, et où l'observation du médecin et des élèves est rendue plus facile sans être moins attentive. »

Aliénés criminels.

Les aliénés criminels sont placés dans une section approprii'c. « Elle doit être distribuée de manière à ce que l'évasion des malades devienne impossible, et pourtant il faut c[ue le traitement moral et thérapeutique ne cesse pas d'être convenable à leur genre particulier de maladie. »

Cette question si complexe des aliénés criminels est toujours à

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l'ordre du jour. Quand sera-t-elle définitivement résolue, en sauvegardant, avec les intérêts des malades, les droits de défense imprescriptible de la société ?

Projet d'articles pour fixer l'état légal des aliénés.

Les dispositions du Gode relatives au sort des aliénés et à l'administration de leurs biens avaient été subordonnées à l'interdiction. Mais l'article 490 restreignait aux parents et au conjoint, et dans quelques cas aux membres du parquet, le droit de provoquer cette mesure, unique moyen de conserver aux malades leurs propriétés. L'interdiction exigeant une grande publicité, appelait l'attention sur des situations pénibles que les familles eussent préféré laisser ignorées. Aussi Ferrus, désireux de combler une pareille lacune, présentait, en 1834, en son nom et au nom de M. Breton, membre du Conseil général des Hospices, un projet de loi, composé de 22 articles, pour fixer l'état légal des aliénés et la procédure de l'interdiction.

Loi du 30 juin 1838.

Quelques années plus tard, il éprouva la satisfaction de voir couronnés ses longs efforts. La loi du 30 juin 1838, à laquelle il collabora si activement, régit encore aujourd'hui la médecine mentale. « Les Français, disait un jour devant moi le D'' Hack Tuke, ont une législation sur les aliénés si sage et si bien faite, qu'on n'a pu jusqu'ici parvenir à la remplacer. » Ces paroles de notre illustre confrère ne sont-elles pas le meilleur éloge île l'œuvre du grand aliéniste ?

Des prisonniers.

En 1850, parut un ouvrage intitulé : Des prisonniers, de r emprisonnement et des prisons, où Ferrus exposait le fruit de ses études et de son expérience.

OEUVRE DE GUILLAUME-MARIE-ANDRÉ FERRUS 265

Il divise les prisonniers eu trois g-raudes classes :

1° Condamnés pervers énergiques et intelligents, qui pèchent sciemment, soit par organisation, soit par système.

2" Condamnés vicieux, bornés, abrutis ou passifs, qui sont entraînés au mal non par absence complète de discernement, mais par indiiTérence pour la honte comme pour le bien, par lâcheté, par paresse, pour ainsi dire, et par défaut de résistance aux incitations mauvaises.

3" Condamnés ineptes ou incapables, à intelligence obtuse et dépourvue d'industrie, qui n'ont jamais parfaitement apprécié la portée de leurs actes, et qui ont subi, pour la plupart, différentes condamnations, non seulement sans les reilouter, mais presque sans les comprendre.

Ces trois catégories présentent quelques caractères communs : « une insouciance absolue des notions du juste et de Tinjuste, une complète inintelligence de la moralité des lois sociales, et surtout un désir constant de suihre sans peine, sans efforts et sans travail, à tous les besoins de la vie, une tendance irrésistible enfin à sacrifier les avantages à venir aux jouissances brutales du moment présent. »

Après avoir posé en principe que l'application d'un régime uniforme produirait des résultats opposés, Ferrus conseille, pour la première catégorie de eondamni'S, renccllulement continu. « ^lettre à part ces liommes qu'on ne saurait empêcher d'être dans la vie des exemples d'insubordination, d'exercer par leur supériorité intellectuelle une action dangereuse sur la masse des détenus, est une mesure indispensal)le. Les astreindre à un travail soutenu et à une solitude habituelle serait également juste ; puisqu'ils ne sont point incurables, ces moyens sont les seuls qui puissent les ramener au bien. En tout cas, si leur bonne conduite dans la cellule n'est pas le fruit d'un repentir sincère, elle naîtra de la sévérité du châtiment, de la puissance de la réflexion, du soin bien compris de hnir intérêt, ou tout au moins de la presque impossibilité où ils se trouveront de mal faire. >:

Pour les condamnés de la seconde catégorie, communauté de jour, avec surveillance active et encellulement de nuit. « L'existence commune sera d'autant moins redoutable pour cette classe de condamnés que les pervers intelligents s'en trouveront exclus. »

Quant aux détenus de la troisième catégorie, ils « ne retirent moralement aucun avantage de la peine qu'on leur inflige. La prison les livre à une sorte d'abrutissement, à une insouciance végétative. L'emprisonnement solitaire ne serait pas pour eux seulement inutile, mais il leur serait encore inévitablement fatal. Sans régénérer leur cœur, sans aviver leur intelligence obtuse, sans ouvrir accès à des réflexions salutaires, il provoquerait très vraisemblablement })our eux im découragement plus profond, une hébétude plus prononcée, une plus complète inaptitude physique et morale à prendre un jour une place quelconque un peu utile dans la société. Débiles d'esprit en entrant dans la cellule, ils en sortiraient, après une captivité pi'olongée, non améliorés, mais complètement idiots.

« Cette influence de l'isolement paraît àleur égard d'autantplus certaine que, dans nos asiles d'aliénés, bien loin de renfermer à part les imbéciles ou les semi-idiots, ou a soin, au contraire, et on le fait avec un succès inespéré, de les réunir, afin de les rappeler aux émotions humoines par les incitations de la vie commune, et de féconder ainsi d'une manière active les rudiments de leur intelligence. »

Quelle influence a le séjour dans les maisons pénitentiaires sur la production de la folie ? Ferrus est d'avis que l'emprisonnement cellulaire n'augmente pas les cas d'aliénation mentale dans une notable proportion. Il reconnaît que l'on rencontre fréquemment dans les prisons des individus « à conception obtuse, qui, sans présenter des caractères précis d'aliénation mentale, offrent des degTés incomplets de cette affection, et dont l'état est comparable à un semi-idiotisme ». Et il émet l'avis que les magistrats devraient prendre plus de soin « de s'entourer de tous

ŒUVRE DE GUILLAUME-MARIE-ANDRÉ FERRUS

les éléments et de toutes les garanties possibles avant de prononcer un jugement définitif à l'égard d'hommes qui, trop souvent, auraient droit au bénéfice de l'irresponsabilité, et qui, au point de vue de la justice et de l'iuimanité, seraient mieux dans un hospice que dans une prison ».

Il n'admet pas que les malfaiteurs soient plus prédisposés à la folie que les autres hommes, sans contester toutefois les nombreux points de contact entre certains condamnés et les idiots. « Chez les uns comme chez les autres, le jugement est peu (h'veloppé ou manque de rectitude; les facidtés sont circonscrites ou obtuses, et les instincts par conséquent aveugles. Toutefois, il y a, sous ce dernier rapport, dans l'assimilation, une différence l'ondamentale à faire ressortir. Chez les idiots véritables, la j)lupart des instincts demeurent oi'diiiairiiment sans une grande énergie, et ce numqnc d'activité est un nouvel obstacle à la manifestation des rudiments intellectuels qui peuvent exister en eux; ce qui fait de ces malheureux des êtres dégradés, mais en général inoffensifs ; tandis que chez les hommes au contraire qui s'attaquent à la société avec plus (h- bi'iitalité (pie de calcul et de prévoyance, les instincts personnels sont extrêmement puissants. L'activité ardente de ces instincts réveille et développe dès loi's, (\txns une certaine mesure, mais en les tenant sous la dépendance de leurs passions mauvaises, leurs facultés intellectuelles. «

La différence est encore plus prononcée entre les repris de justice et les aliénés. « Chez les premiers, les inclinations vicieuses, le penchant au mal, les instincts égoïstes et grossiers priment les penchants projjres à l'espèce humaine, tandis que chez les luus, chez les maiiia([ues, au contraire, il y a très fré([uemm('iit exaltation des impulsions généreuses. Dans la plupart des cas, le jugement est faussé, la raison obscurcie, les autres facultés de l'esprit troublées ou perverties, par des conceptions délirantes puisées à la source des idées ou des sentiments les plus élevés, inspirées par l'amour du prochain, et qui ont pour objet le bienêtre matériel ou la régénération morale de l'homme.

268 LES GRANDS ALlÉNISTBS FRANÇAIS

« Il exist e donc une distance énorme et presque un abîme entre les aliénés et les condamnés ordinaires. Cette distance a toute l'étendue des sentiments moraux. »

L'emprisonnement n'en exerce pas moins une influence très actiA^e comme cause déterminante. La grande masse des détenus est formée « d'hommes à intelligence incorrecte, d'individus enclins aux désordres d'esprit par la violence de leurs passions et la dépravation de leurs mœurs » .

« On conçoit d'ailleurs, fait remarquer Ferrus, que sans être antérieure à la captivité, l'aliénation puisse se manifester dans la prison, comme elle se manifeste dans la vie libre, par des causes qui tiennent surtout au développement incomplet des facultés mentales, aux diverses anomalies qu'elles peuvent présenter sans que la folie soit constante, à la dégradation morale et intellectuelle que produisent souvent une existence licencieuse et désordonnée, l'abus des plaisirs solitaires, une disposition marquée à la mélancolie et au découragement, disposition de caractère qu'aggravent nécessairement les sévérités du régime, les contraintes de l'emprisonnement, et qui peut finir par provoquer certaines fornies particulières d'aliénation. »

Les habitudes pénitentiaires sembleraient aA oir moins d'innocuité poiii' les femmes que pour les hommes. Ferrus, à l'appui de cette assertion, donne un relevé comparatif des aliénés des deux sexes dans la maison centrale de Fontevrault ; on y comptait, en 1847, vingt et une femmes sur trente-six aliénés, les femmes n'étant comprises que pour un tiei's dans la popidatiou générale de l'établissement. « On conçoit d'ailleurs que, pour ces caractères expansifs, dont l'ardentbesoin de sensibilité provient tant des habitudes ordinaires de la vie que de leur organisation même, la solitvule doive être bien dure et bien pénible ; que la vie commune dans ses conditions actuelles, avec la stricte observation du silence, ses irrésistibles tentations, ne peut manquer d'être également intolérable ; qu'enfin si le régime de la communauté n'est point dans ce cas une cause déterminante de

ŒUVRE DE GUILLAUME-MARIE-ANDRÉ FERRUS

la ft)li(', il devient du moins le principe de constantes et funestes excitations. » ^

La nostalgie est exceptionnelle chez les détenus. « La plupart, avant d'arriver à la prison, ayant .vécu dans un état de vagabondage plus ou moins prolongé, on conçoit aisément que la famille et le sol natal soient en général pour eux des souvenirs sans

puissance Les cas de nostalgie qui nous ont paru les mieux

caractérisés s'appliquaient à des détenus arabes ou corses conduits dans les prisons de France, et notamment dans la maison centrale de Nimes. Des particularités semblant ap[)art('iiir à la même affection, en tant qu'elles n'étaient pas accompagnées d'une aberration complète de l'intelligence, s'étaient, à une autre époque, produites dans le l'cgime de la vie commune, au moment où certains pi'isoniiiers s'étaient vus séparés de compagnons avec lesquels ils avaient eu des rapports antérieurs à l'emprisonnement, ou des liaisons immorales pendant la captivité. Il est à considérer qu'il se développait fréquemment chez ces derniers une sorte de mélancolie avec des accès d'emportement, ou plutôt encoi'e vnie fureur instinctive et bi'utale, qui n'était ni de l'aliénation mentale proprement dite, ni de la nostalgie, mais un emportement irrésistible qui les conduisait aux excès les plus désespérés, soit pour se rapprocher dans un cachot du compagnon aimé, soit pour se débarrasser d'une existence devenue insupportable, et dont ils n'avaient ni le courage ni même la pensée de se délivrer de leurs propres mains. »

Ferrus établit que le suicide est beaucoup moins rare dans la captivité que dans la vie libre ; les hommes y recourent plus fréquemment que les femmes. On le constate, soit chez les individus aliénés, soit chez les détenus politiques, soit enfin chez ceux qui ont été entraînés au crime dans un instant d'égarement ou de passion, et qui, « occupant d'ordinaire un certain rang dans la société, puisent dans le point d'honneur de l'éducation, dans le sentiment de la honte, dans la perspective infamante de

270 LES GRANDS ALlÉNISTES FRANÇAIS

Féchafaud, ce qu'il faut de résolution désespérée pour méditer la mort et se la donner à soiymême ».

Quant aux voleurs, aux assassins de profession, aux forçats, ils « demandent au suicide, plus rarement que ne le font les détenus d'une perversité moins profonde, les moyens de se soustraire à Fexpiation pénale ; ou, s'ils recherchent c[uelquofois la mort, l'énergie morale leur manque, du moins pour recourir au suicide direct. Ils commettent souvent alors un homicide volontaire, sachant qu'ils ne pourront échapper à la punition. Ce qu'ils trouvaient insupportable dans la prison, c'était une discipline régulière et sévère, les privations, les souffrances physiques ; ce n'était ni la honte, ni le mal moral. N'ayant jamais roulé dans leur esprit que des pensées criminelles et vindicatives, ils n'ont écouté d'autre inspiration que celle du meurtre pour arriver à Féchafaud ». Et Ferrus cite l'exemple suivant : « Un forçat de Toulon, condamné au bagne à perpétuité, avait assassiné un gardien pour se faire condamner à mort. Je le vis. Il était garrotté, fixé sur un lit dans un état d'excitation extrême, mais sans aucune aberration intellectuelle. Il se vantait de posséder im courage indomptable et de savoir mourir sans sovu-ciller. Son abattement fut grand, et son humiliation profonde, toutefois, quand, après l'avoir écouté attentivement et sans l'interrompre, je lui dis que le courage dont il se parait était factice, qu'il n'avait fait preuve à mes yeux que d'une lâcheté ignominieuse, puisque, voulant mourir, il avait redouté de se donner la mort de ses propres mains. »

Dans certains cas aussi, les condamnés simulent le suicide pour faire croire qu'ils sont aliénés.

Service médical des prisons.

Ferrus, au cours de ses inspections, avait constaté la mauvaise organisation du service médical des prisons. On méconnaissait les plus judicieux avis émis par les médecins ; on les consultait à

ŒUVRE DE GUILLAUME-MARIE-ANDRÉ FERRUS

peine sur les questions d'hygiène, jamais sur la préparation des aliments et leur mode de distribution. Ils ne pouvaient visiter les dortoirs, les ateliers, les réfectoires que sur une invitation du directeur. Enfin le traitement était dérisoire. « 11 leur est impossible, avec les émoluments restreints et précaires que l'Etat leur alloue, de satisfaire pleinement aux obligations multipliées de leur position. Pour que l'administration fut en droit d'en exiger d'eux le strict accomplissement, il faudx^ait qu'elle leur assurât une existence honorable, bien rétribuée, qui leur permît de donner leurs soins exclusifs au service de la prison, et les arrachât à la nécessité d'entretenir une clientèle extérieure. Pourquoi ne créerait-on pas, enfin, un corps de médecins des prisons, en donnant à la corporation nouvelle une étroite homogénéité, en la soumettant à des règles fixes, à une organisation stable, à des conditions d'avancement déterminé ?

« Le médecin doit donc être appelé, abstraction faite du mode pénitentiaire, à une initiative moins restreinte et à des fonctions plus actives. Son concours, utile avec toute les formes d'emprisonnement, sera surtout fécond dans l'application cellulaire, nul ne pouvant posséder plus intimement qu'un médecin la confiance des détenus, mieux connaître leur caractère, exercer une action pluseiïicace sur leurs sentiments, en soulageant leurs maux physiques et en profitant de ce moyen d'ascendant, pour leur faire entendre des paroles sévères ou d'utiles encouragements. »

Classification des maladies mentales.

Quelle est la classification adoptée par Ferrus? Il déclare qu'il serait désirable qu'on pût user d'un langage précis et rigoureux ; mais, ajoute-t-il, « avec les hommes étrangers à notre art, il faut éviter les définitions trop circonscrites et trop scientifiques. Rappelez-vous l'entrée de la monomanie devant les tribunaux et la manière dont les magistrats l'ont repoussée. Aussi ai-je toujours préféré me servir d'une dénomination qui

fût comprise de tout le monde, et c'est pour cette raison que, dans la loi de 1838, il n'est jamais parlé que des aliénés et de l'aliénation mentale. Le terme générique, voilà celui qui convient aux lois ; quand les magistrats demandent : « Pourquoi voulezvous faire enfermer cet homme ? » ce serait une faute de répondre : « Parce qu'il est atteint de monomanie homicide, de folie morale, etc. », tandis qu'ils ne seront pas surpris d'entendre dire : « C'est qu'il ne sait pas ce qu'il fait, c{u'il est privé de liberté morale ». Les médecins, sans doute, ne peuvent se tenir dans ces limites ; pour eux, le mot aliénation est trop vague ; il est nécessaire d'étudier les espèces ; mais avec elles, viendront les difficultés ».

Aussi Ferrus s'efforça-t-il de simplifier la classification des maladies mentales. Dans un premier groupe, il comprend tous les états provenant de la débilité des facultés intellectuelles ; dans un second, ceux résultant des perversions et aberrations des mêmes facultés. Le premier groupe se compose : 1° des débilités natives à divers degrés : imbécillité, idiotisme complet ou incomplet ; 2" des débilités acc[uises : démence d'emblée, ou suite de manie, compliquée ou non de paralysie ; 3" de la suppression accidentelle et ordinairement temporaire des facultés intellectuelles, morales et instinctiAres, ainsi cpie des mouvements. Cet état, signalé par Pinel, décrit sous le nom de démence aiguë par Esquirol, reçut de Georget le nom de stupidité ; Ferrus l'appelle stupidité ou mélancolie à forme dépressive. Il admet aussi une démence aiguë, mais ce terme n'est pas, pour lui, synonyme de stupidité, et indicjue simplement une invasion récente de la démence, quelle que soit l'intensité des symptômes. La paralysie générale serait le plus souvent une complication de la démence ; il signale pourtant l'existence d'une paralysie générale évoluant primitivement. L'idiotie est « un état dans lequel les facultés intellectuelles, nulles ou presque nulles au moment de la naissance, ou bien anéanties d'une manière plus ou moins complète avant leur entier développement, n'ont jamais pu s'élever, même

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avec l'aide de réducation, jusqu'au degré le plus oi-dinaîrc do l'intelligence ».

Le second groupe comprend toutes les perA'ersions et aberrations de l'intelligence, sans troubles très marqués dans les autres fonctions de l'économie. Le délire maniaque, exjn'ession que Ferrus emploie comme synonyme d'aliénation mentale, se divise en délire maniaque général correspondant à la manie proprement dite, et délire maniaque partiel qui remplace, comme désignation, la monomanie et la lypémanie.

Crétinisme.

Ferrus avait d'abord envisagé le crétinisme comme une variété de l'idiotie. Plus tard, ses idées se modifièrent, et il considéra cet état comme dépendant d'une liydrocéplialie difl'use ou d'un œdème cérébral. « Les goitreux, dans les localités endémiquement crétinisées, sont toujours disposés, pour ainsi dire, au crétinisme, comme les tempéraments sanguins le sont aux pblegmasies et les constitutions appauvries aux scrofules. »

Le crétinisme reconnaîtrait les causes suivantes :

1° Causes locales, permanentes, résultant de l'atmosphère, du sol et des eaux ;

2° Causes accidentelles, dérivant des mœurs, des habitudes privées, de la manière de vivre et de l'éducation ;

3° Causes individuelles, auxquelles on doit rapporter les particularités de conception et l'hérédité.

De l'ensemble de ces causes découle le traitement. Ferrus réclamait :

1" Comme mesures générales et locales : des travaux de ventilation, d'irrigation et d'assainissement, suivant les presci-iptions de l'hygiène publique ;

2° Comme mesures achninistratives et judiciaires : la séquestration des crétins à titre d'idiots aliénés, et la restriction de leurs droits civils (interdiction du mariage) ;

3° Gomme mesures intellectuelles et morales : la création d'écoles avec enseignement approprié.

Localisations cérébrales.

Ferrus était partisan des localisations cérébrales ; il considérait les lobes antérieurs du cerveau comme sièsre du lans-ao-e

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articulé, mais pensait qu'en cas de destruction de l'un de ces lobes, l'autre pouvait le suppléer. 11 admettait une mémoire propre pour chaque faculté spéciale, et, selon lui, l'amnésie portait sur les lieux, les personnes, les objets, les notions ou les mots. Il était profondément persuadé qu'il n'existe point de dérangement mental sans une altération cérébrale correspondante, et il émettait l'espoir qu'avec une attention soutenue et des moyens d invcîstigation plus parfaits, on parviendrait un jour à se rendre compte du mode et de la nature des transformations morbides. Dans la production des vésanies et surtout de la folie pai' cause morale, il attribuait un rôle des plus importants à la prédisposition héréditaire ou constitutionnelle.

Traitement.

Il attachait une extrême importance au traitement moral. « L'une des coutumes qui réussissait le mieux à l'habile aliéniste, nous rapporte Delasiauve, était d'attirer les malades sur le terrain de leur délires qu'il s'évertuait à rapporter à une lésion nei^veuse, de provoquer haïr jugement sur l'état des autres aliénés, et réciproquement celui de ces derniers sur le leur. C'était les solliciter à la réflexion et au doute, les éclairer sur les conditions libératrices. Ennemi par tempérament des artifices, il avait foi de préférence dans une conduite et des paroles sincères, s'attachant moins à renouer la chaîne des idées qu'à opérer de sérieuses diversions, ou à saisir l'imagination par de frappants contrastes, par d'heureux à-propos. Tout au plus semblait-il parfois acquiescer aux divagations des malades, afin d'apaiser leurs appi'éhensions, ou, maîtrisant leur A^olonté, de les

ŒUVRE DE GUILLAUME-MARIE-ANDRÉ FERRUS 275

engager à se promener, à manger, à se coucher, à prendre part aux travaux et aux exercices. »

Persuadé de Futilité du travail corporel, il fonda la ferme Sainte-Anne et y occupa un grand nombre de malades. « Le travail des champs est le meilleur calmant pour les aliénés. »

Le traitement physic{ue était également l'objet de sa constante sollicitude. Sans repousser les émissions sanguines lorsqu'il admettait leur utilité, il jugeait nécessaire de prémunir ses élèves contre tout excès. « Il nous est arrivé souvent, disait-il, et il nous arrive encore quelquefois d'observer, à leur entrée à Bicêtre, des maniaques couverts de morsures de sangsues, et dont les bras portent des marques nombreuses de saignées pratiquées récemment. Les médecins auxquels ces malheureux sont d'abord confiés, ne possédant pas de notions saines sur le traitement des maladies mentales, et placés en face d'un aliéné aux mouvements désordonnés, à la tête brûlante, à la face injectée, aux menaces, aux vociférations furibondes, à la circulation accélérée, se hâtaient de lui soustraire une abondante quantité de sang, dans l'espoir de diminuer ou de mettre fin à son délire ; trompés bientôt dans leur attente, ils attribuent leur peu de succès à l'insufiisance de la saignée, et se hâtent d'en pratiquer une seconde, une troisième, une quatrième, qui ne produisent aucune amélioration; alors ils appellent à leur aide les sangsues, les ventouses scarifiées et une diète sévère, et n'abandonnent leur malade que lorsque son agitation a fait place à l'accablement, et sa loquacité au plus profond silence. C'est alors qu'on les envoie dans un service spécial, à une époque et dans un état d'épuisement qui interdit toute espérance de guérison, alors qu'ils sont arrivés dans la période intermédiaire à la manie et à la démence... On ne saurait donc trop vous prémunir contre une médication aussi funeste, puisqu'elle tend à reléguer dans la masse des incurables une foule de malheureux, qu'un traitement plus rationnel en exclurait souvent pour toujours. »

En parlant ainsi, il ne faisait que suivre l'exemple de son maître Pinel. « C'est un événement très rare, disait le grand

aliéniste, et qui fait époque dans Thospice des aliénés, qu'une saignée, depuis que je dirige le traitement ; mais il faut éviter aussi toute exagération dans les idées. » Les exagérations, Ferrus les évitait avec soin, et il recourait, à l'occasion, aux sangsues et aux ventouses scarifiées. Il était partisan des évacuants, et employait de préférence, comme purgatifs, ceux qui agissent sur les gros intestins « moins sensibles que les intestins grêles, et plus propres à procurer une dérivation efficace ». Il prescrivait surtout Teau-de-vie allemande. Il avait assez souvent recours aux exutoires et particulièrement au séton, qu'il conseille en raison « de son siège dans le tissu cutané, système organique dont les sympathies sont à la fois si étendues, si faciles et si nombreuses ».

Fréquent usage des bains tièdes et prolongés dans la manie, avec affusions froides sur la tête, au-dessous de 30" C. dans les formes mélancoliques ou stupides, et alternant avec des douches froides sur le tronc, le rachis et les membres. Pour les constitutions débilitées, bains ferrugineux, alcalins, sulfureux. Pour les folies hystériques, bains froids, et, dans les derniers temps, hydrothérapie.

Enfin, il soumettait rigoureusement les malades aux principes d'une hygiène bien entendue.

Telle est, en ses grandes lignes, l'œuvre de Ferrus, ce savant doublé d'un homme de bien. Parchappe, qui lui succéda comme inspecteur des établissements d'aliénés, ne sut point, malgré son caractère droit et loyal, faire oublier son prédécesseur ; hautain et cassant, il blessait parfois ses subordonnés. Ferrus, au contraire, était doux et affable, et s'efforçait d'apaiser, à la satisfaction de tous, ces conflits d'autorité si fréquents entre administrateurs et médecins. Aussi fut-iluniversellement regretté. « M. Ferrus, disait Morel, ne fut pas seulement pour nous un inspecteur, mais, au milieu des épreuves administratives si pénibles, que la plupart d'entre nous ont eu à traverser, il se montra le conseiller, le défenseur de nos intérêts,- l'ami intime dont les sympathies ne nous ont jamais fait défaut. »

Index des principaux écrits publiés par Ferrus.

Emploi (le la mtiin', thèse de Paris, 11 pluviôse au XII (31 janvier 1801), n" 39!). Notice sur P.-J.-B. Esparron. Journal de niédeci/w, 1818, t. II, p. 6f. jVntiee historique sur J.iiV. Corvisart, Paris, 1821, in-8°.

Observati(jn de perforation de l'origine de l'aorte, avec épanchenient de sang dans

le péricarde. Lue à l'Académie de médecine en novembre 1823, publiée dans les

Archifcii générales de médecine, 1823, t. III, p. 568. Observation de caillots Jihrineu v suj)erposés dans l'un des ventricules du cœur et

analogues aux caillots qui reiiipHxscnt les sacs des ancrrgsmes artériels. Académie

de médecine, novembre 1823.

Observation sur vme asphyxie produite par le développement d'une tumeur dans le

larynx. Archives générales de médecine, 1824, t. V, p. 559. EstoiiKie t raversé d'une épingle. Présentation à l'Académie de médeciuele 14 juin 1825. Deu.r cas de ramollissement de l'e-^tomac. Présentation à l'Académie de médecine

le 14 juin 1825.

Déchirure du cœur. Présentation à l'Académie de médecine le 14 juin 1825. Rapjjort médico-légal (avec Esquirol et Marc) sur un cas de folie intermittente.

13 mars 1826. La folie, par Marc, t. I, p. 52. Blessure du cœur avec séjour du corps vulnérant dans cet organe. Observation lue

ù l'Académie de médecine en juin 1826, publiée dans le Répertoire général d'ana-

tomie et de physiologie, 1826, t, II, p, 4()2 ; extr. dans les Archives générales de

médecine, 1826, t. XI, p. 464.

Eapport au nom de la commission des eaux minérales. Lu à l'Académie dans sa

séance publiciue du 1"' mai 1829; extrait dans les Archires générales de médecine

l'-o série, t. XIV, p. 65, 1827.

Rapport (avec Esquirol) sur deux homicides commis par un homme atteint do

monomanie avec hallucinations Annales d'hygiène 2iul)H que et de médecine légale,

1829, t. II, p. 394.

Phlébite chez un aliéné. des jtrog rès des sciences médicales, 18W, 2" s,èv'ie.,i.l.

Rapport médico-légal sur quelques cas douteux de folie. Gazette médicale, 1831. Bes aliénés. Considérât 'ions : 1" sur l'état des maisons qui leur sont destinées, tant

en France qu'en Angleterre; 2" sur le régime hgg iénique et moral auquel ces

malades doivent être soumis; 3" sur quelques questions de médecine légale et de

légi.dation relatives à leur état civil. Paris, 1834, in-S". Rapport sur la police sanitaire des maisons centrales de force et de correction.

Archires générales de médecine, 1834, 2" série, t. V, p. 309. Sur la peste et les quarantaines. Discussion à l'Académie de médecine, le 9 juin 1846.

Bulletin de V Académie de médecine, t. XI, p. 1030. Histoire d'une épidémie de méningite cérébro-spinale (avec Lionet et Petit). Aca-

démie de médecine, 24 juillet 1849; extrait dans les Annales médieo-psycholugiqucs, 1850, 2= série^ t. II, p. 125. Bulletin deV Académie, t. XIV, p. 952.

Des prisonniers, de V empr isonnement et des p7'iso/is, Paris, 1850, in-S".

Mémoire sur le goitre et le crétinisme. Bulletin de l' Académie de médecim, 1851, t. XVI, p. 200.

Rapport sur un projet d'établissement d'une colonie d'enfants lymphatiques.

Bulletin de V Académie de médecine, 1851, t. XVI, p. 681. Be l'expatriation p)énite7itiaire pour faire suite à l'ouvrage Bes prisonniers , de

V emprisonnement et des prisons. Paris, 1853, in-8". Rapport sur le livre de Félix Voisin, intitulé : Analyse de l'entendement humain.

Académie de médecine, séance du 17 janvier 1860. Bans le Bictioanaire on '21 volumes, articles : Asthme^ Atrophie, Cancer, Choléra

morbus. Cyanose, Cystite, Endémique. Épidémie, Epidémique, Foie, Goitre, Gra-

velle. Hépatite, Ictère, Néphralgie, Néphrite, Nodus, Psoïtis, Rhumatisme.

CH. CACLET ÏÏC.

Jean-Pierre FALRET

Affermir la raison des convalescentes d'aliénation mentale, les prémunir contre la misère et toutes ses funestes conséquences, les moraliser, les protéger contre les préventions de leurs familles et de la société, les faire accepter pour ce qu'elles sont redevenues, des êtres raisonnables que le malheur a rendus sacrés pour tous, les suivre partout afln d'amortir les causes et de parer aux premiers signes de récidive, patronner les enfants comme les mères pour imprimer à leurs idées et à leurs sentiments la direction la plus convenable, telle est l'œuvre de science, d'humanité, de morale et de religion, que je me suis proposé de réaliser, et qui, j'espère, aura des imitateurs en France et à l'étranger.

Vie de Jean-Pierre Falret.

Jean-Pierre Falret naquit à Marcillac-du-Lot le 7 prairial an II (26 mai 1794). Ses humanités terminées au collège de Gahors, il se rendit à Montpellier, à l'âge de 16 ans, pour y commencer la médecine. La Adeille Faculté, dont le renom avait attiré Pinel et Esquirol, conservait son prestige passé, et ses cours étaient fréquentés par la jeunesse studieuse du Midi.

Parmi les futurs médecins, beaucoup, au début de la carrière, s'imaginent être atteints des diverses affections qu'ils se trouvent appelés à soigner. Falret n'échappa point à la sug'gestion. Il suivait les leçons de Baumes , l'auteur du Traité de la phtisie pulmonaire. La description de cette maladie l'impressionna si vivement qu'il s'en crut frappé, et cette crainte chimérique le poursuivit assez longtemps.

Son séjour à Montpellier fut de courte durée ; il quitta cette ville et arriva à Paris en 1811, année célèbre par la naissance

du roi de Rome, et que les vers de Victor Hugo ont immortalisée :

Mil huit cent onze, ô temps où des peuples sans nombre Attendaient, prosternés sous un nuage sombre,

Que le ciel eût dit oui, Sentaient trembler sous eux les États centenaires, Et regardaient le Louvre entouré de tonnerres

Comme un Mont Sinaï.

Ce fut aussi Tannée de la fameuse comète, et les crus de 1811 jouirent d'une longue réputation auprès des gourmets.

Les nouveaux venus dans les cités populeuses offrent une 2oroie facile à la fièvre typhoïde, et les élèves en médecine, grâce à leur genre de vie, y sont particulièrement exposés. Falret paya son tribut à la maladie. C'était en 1812, à Fépoque de la conspiration du général Malet ; au chevet de l'étudiant, on causait des événements du jour, du succès partiel et momentané des conjurés, de leur arrestation. Tous ces détails se confondaient dans son esprit, et il les invoquait en son délire. Sa ro])uste constitution triompha du mal ; il guérit. Se mettant résolument au travail, il entra, en qualité d'externe, à l'hôpital des Enfants-Malades. Un de ses compatriotes l'ayant prié de le remplacer provisoirement à la Salpêtrière, il suivait, chaque matin, les boulevards Montparnasse et Port-Royal, et charmait la longueur du trajet en récitant des vers de Racine. Les étudiants d'alors étaient de purs classiques ; le romantisme ne florissait pas encore.

Falret assista par hasard à quelques visites de Pinel, et sa vocation se déclara. Le grand aliéniste, en dehors de son immortelle réforme, a exercé une influence incontestable sur la direction des études médicales en France. C'est lui, en effet, qui décida de la caiTière d'Esquirol, de Ferrus, de Falret. Sans doute, des hommes de cette trempe eussent illustré une autre branche de la" science, mais s'ils se sont voués au soulagement de tant d'infortunes, n'oublions pas que nous le devons à Pinel.

VIE DE JEAN-PIERRE FALRET

Reçu interne en 1813, Falrct chnisit la Salpêtrière comme champ de ses études, et devint l'élève de Pinel et d'Esquirol. 11 conserva pour tous deux une vénération profonde. « Nous ne saurions, écrivait-il plus tard, rendre une trop grande justices aux efforts tentés par nos illustres maitres, Pinel et Esquirol, pour améliorer le sort des aliénés, et pour réaliser les progrès que nous constatons aujourd'hui, et qui ont été le fruit de leur puissante impulsion. » Et, l'épondant aux cuivieux qui relevaient quehpu'S lacunes dans les écrits d'Esquirol : « Nous reconnaissons qu'Esquirol, à l'exemple du vénérable Pinel, a dù songer, avant tout, au mal qu'il était urgent de réparer, et au bien que la Providence l'appelait à accomplir. 11 fallait tout d'abord élever les aliénés à l'égal des hommes, et surtout des hommes malheureux. Ils ne se sont pas trompés, ces bienfaiteurs de l'humanité, dans la direction qu'il convenait de suivre et d'imprimer à leurs successeurs, ils ont commencé par obvier au mal qui, par-dessus tous les autres maux, réclamait leur appui tutélaire ; ils ont vengé la dignité humaine outragée ; ils ont rendu hommage à notre» nature morale ; ils ont retrouvé et revendiqué nos droits méconnus ; ils ont entouré l'homme frappé d'aliénation mentale des égards dus à la souffrance et des conditions hygi(''ni<jiu'S jusqu'idors négligées ; et si, dans ce moment, il nous est permis d'éclairer quelques points des affections mentales, ne perdons pas de vue que nous leur devons d'avoir préparé la voie. » Lorsqu'il connut Pinel, le grand philanthrope était déjà vieux, et la période active de son existence touchait à son déclin. Esquirol, au contraire, était dans la force de l'âge, dans tout l'éclat de son talent ; il s'attacha au jeune Falret, et celui-ci ne manquait jamais de rendre un lilial hommage « au maître généreux qui m'a accueilli avec une rare Ijonté, et auc[uel j'ai voué vui attachement qui ne peut être comparé qu'à ma tendresse pour les auteursjde mes jours ».

En 1814, au moment de l'invasion, on établit, à la Salpêtrière, une ambulance d(3stinéeà recevoir une partie des soldats malades

dont Paris était encombré. Esquirol en eut la direction, etFalret s'y trouva attaché en qualité d'aide-major. Il vécut au milieu des typhiques avec Rostan et Félix Voisin. C'est là qu'il prit le goût de l'anatomie pathologique, se séparant en ce point- de ses maîtres, qui faisaient assez peu de cas de ce qu'on appelait alors les ouvertures des corps. Mais il ne négligea pas le point de vue clinique ; attaché par Esquirol à sa maison de la rue de Buffon, il y resta huit ans, et eut ainsi le loisir d'étudier les diverses formes de la folie dans toutes les classes de la société.

Le 31 décembre 1819, Falret soutenait, à la Faculté de médecine, sa thèse inaugurale ; elle portait comme titre : Observations et propositions médico-chirurgicales. Voici, sur ce travail, Tappréciation d'un contemporain : « Il aborde une question fort délicate, et dans laquelle il se trouve en opposition avec son maître, le respectable professeur Pinel. Il demande si la manie peut exister sans lésion de l'entendement, et il se prononce pour la négative. C'est de l'examen analyti(|ue des observations citées par M. Pinel, et de quelques autres qui lui sont personnelles, que l'auteur conclut, et selon nous avec raison, que les maniaques, dans les emportements auxquels ils se livrent, agissent en conséquence d'une fausse perception. Pour donner une idée de l'opinion de M. Falret, nous présentons le passage suivant : « Vous entrez dans un établissement consacré aux aliénés, et, sans « qu'il y ait aucune provocation de votre part, l'un d'eux prend la « fuite, un autre vous caresse et cherche à vous flatter; l'idée déter- « minante vous étant inconnue, vous croirez-A'Ous en droit d'en « nier l'existence ? Lorsque ces deux infortunés seront guéris, ils « vous apprendront, l'un qu'il a pris la fuite parce qu'il s'imagi- « nait que vous étiez son ennemi, l'autre qu'il vous a flatté parce « qu'il A'^ous croyait un homme puissant dont il espérait, par ce « moyen, gagner la faveur, » M. Falret termine sa dissertation par

un essai sur le suicide En général, le travail de M. Falret

se distingue par une instruction solide ; on peut aussi louer la manière dont il est présenté ; son style est celui qui convient

VIE DE JEAN-PIERRE FALRET

aux sciences iiatui'elles, et en particulier à la médecine. »

Eu 1820, Esquirol proposait à Fairet de conduire une aliénée au Sénégal, où habitait son mari. Le bâtiment affecté au transport était la Méduse. Ne voulant pas s'expatrier, Falret refusa, et échappa ainsi au naufrage. Il suffit de peu pour changer une destinée.

La même année, Esquii'ol lui offrit un autre voyage qu'il accepta. Il s'agissait d'accompagner un aliéné aidées de suicide, grave responsabilité que le maître ne pouvait imposer qu'à un élève sùr. On devait parcourir les montagnes de la Suisse, gagner le Havre, et y prendre un bateau se rendant à Cette. Un tel parcours ne semble pas spécialement indiqué pour un individu enclin au suicide. Aussi Falret dut-il exercer une incessante surveillance sur son compagnon, qui tenta d'abord de se laisser glisser dans les précipices, puis de sauter à la mer. Pendant la traversée survint une violente tempête, et le navir(^ désemparé, faisant eau de divers côtés, se trouva en péril. Le malade, oubliant ses idées de mort, travailla plus que tout autre aux manœuvres de sauvetage, et mania la pompe des heures entières avec acharnement.

En 1822, Falret se maria, et, quelques mois plus tard, il fondait, avec Félix Voisin, l'établissement de Vanves. C'était une propriété à peu près abandonnée, sans clôture aucune. Il fallut y exécuter des travaux importants, et supprimer une vaste pièce d'eau, de huit mètres de profondeur, dangereux embellissement pour une maison destinée aux aliénés.

En 1822 également, paraissait le livre intitulé : De l'hypochondrie et du suicide. Falret recherchait les moyens d'en arrêter les progrès et d'en prévenir le développement. A cette époque, il était entièrement dominé par les idées anatomiques; ce futla première phase de sa vie scientifique. « Les jeunes médecins qui étudiaient alors les maladies mentales dirigeaient de préférence leur attention sur les lésions trouvées à l'autopsie des aliénés, dans le cerveau et dans ses membranes. Contrairement

aux doctrines de nos maîtres, nous cédâmes, comme les autres, à cette direction anatomique de la science, que Ton considérait à cette époque comme la véritable base de la médecine. Nous fixâmes, il est vrai, notre observation sur certains sujets spéciaux, tels que le suicide, l'hypochondrie, la manie sans délire, mais, comme doctrine générale, nous arrivâmes bientôt à nous convaincre que l'anatomie pathologique seule pouvait donner la raison première des phénomènes observés chez les aliénés, et que, (hius son étude ])Oursuivie avec persévérance, devaient résider les progrès de la science. « Félix Voisin, Calmeil, Bayle suiA^aient la même voie. Le Traité de la folie et la Physiologie du système nerveux, de Georget, tout empreints des idées régnantes, avaient p;iru récemment, et Rostan venait de publier dans le Journal de médecine ses recherches sur le ramollissement du cerveau. « Cette manière d'envisager la folie, disait Falret, me conduit nécessairement à examiner avec une scrupuleuse attention l'état de l'encéphale, et à n'accorder qu'une importance médiocre aux troubles variés et secondaires qui se manifestent pendant le cours de cette affection. L'accueil favorable qu'a reçu l'ouvrage du docteur Georget, écrit dans ces principes, me fait penser c[ue cette opinion fait des prosélytes ; heureux si, ])ar les développements que je lui donne aujoui-d'liui et ceux que je lui donnerai plus tard, je continue à la propager parmi les médecins. J'ai l'intime conviction qu'elle doit exercer, sur le traitement des maladies mentales, la plus heureuse influence. » 11 s'efforçait de prouA^er que, dans rhyi)ochondrie et la mélancolie suicide, la lésion initiale se trouA^e dans le cerveau. C'est dans le même ordre d'idées qu'il conçut le travail intitulé : Inductions tirées de V ouverture du corps des aliénés^ pour servir au diagnostic, au pronostic et au traitement des maladies mentales, piiru d'ahcu'd dans le Journal complémentaire des sciences médicales, puis dans le Bulletin de la. Société d'émulation, ce Nous étions donc à cette époque à la fois anatomiste et cérébriste. Nous croyions fermement que,

VIE DE JEAN-PIERUE FALliET

dans tous les cas sans exception, on rencontrait dans le cerveau des aliénés, ou dans ses membranes, des lésions api)réciables, assez marquées et assez constantes pour rendre compte, (l'une manière satisfaisante, des troubles si variés des facultés intellectuelles et alFectives dans la folie. »

Eu 1828 et 1829, Falret obtenait une médaille dor à l'Académie des sciences, pour des recherches statistiques sur les aliénés, les morts subites et les suicides survenus dans le département de la Seine depuis 1794 jusqu'en 1827.

^Membre adjoint de l'Académie de médecine en 1829, il devint titulaire en 1830, à la suite de l'ordonnance du Gouvernement de Juillet qui titularisait tous les membres de cette société.

Nommé médecin de la section des idiots à la Salpètrière, en 1821, il y resta neuf ans, et put former une nomljreuse collection de moules et de plâtres.

C'est vers 1830 que commence la seconde ]iério(h' (h' sa vie scientifique. « Après avoir long-temps cherché dans les altérations du cerveau chez les aliénés le fondement de la pathologie mentale, nous arrivâmes peu à peu à comprendre que ces lésions, quelque importantes qu'elles fussent, ne pouvaient suffire pour expliquer scientifiquement la diversité si grande et les nuances si délicates des phénomènes psychiques chez les aliénés. Nous commençâmes, dès lors, à rechercher dans la psychologie les moyens de suppléer à l'insuffisance de l'anatomie pathologique. Nous étudiâmes avec persévérance les écrits si nond)reux des psychologues, surtout ceux de l'école écossaise. Nous cherchâmes à nous pén(''trer de leurs doctrines et nous rédigeâmes une psychologie à notre usage, destinée à éclairer la connaissance des lésions psychiques constatées dans les diverses formes de

l'aliénation mentale Nous ne reculâmes devant aucun effort

pour obtenir ce résultat, qui nous semblait si désirable, et nous poursuivîmes, chez les aliénés, à l'état pathologique, les recherches minutieuses des lésions de la mémoire, de l'association des idées, du jugement, et même de l'abstraction, en un

mot, de toutes les facultés reconnues par les psychologues à l'état normal, et dont nous devions retrouver les lésions isolées ou complexes à l'état maladif. »

En 1835, Falret visita les asiles d' Angleterre , d'Ecosse et d'Irlande. Ce voyage fut le point de départ de diverses améliorations qu'il appliqua à la maison de Vauves.

Une législation uniforme pour les aliénés s'imposait ; un projet de loi fut élaboré en 1837. La commission, dont faisaient partie Dufaure et Vivien, en appela aux lumières d'Esquirol, de Ferrus et de Falret. La coopération de Falret fut active, et il exposa ses idées dans un mémoire publié par la Gazette médicale. Plusieurs des dispositions qu'il réclamait reçurent l'approbation des législateurs ; c'est ainsi que l'on remplaça les mots imbécillité, démence et fureur, par aliénation mentale; de même, on sanctionna sa proposition d'assimiler les aliénés aux absents, quand il n'y aurait point lieu de prononcer l'interdiction, et que l'intérêt des malades n'exigerait pas la nomination d'un administrateur provisoire. Il demandait aussi un établissement spécial pour les ivrognes ; cette question, non encore résolue, a été dernièrement reprise par le D"" Magnan.

Voici le jugement porté par Falret, en 1864, sur la loi du 30 juin 1838 : « Cette loi, qui a été souvent attaquée, est, selon nous, excellente dans son ensemble et dans la plupart de ses dispositions. Elle a rendu depuis plus de vingt ans de véritables services à la cause des aliénés. Elle a fréquemment empêché les familles de recourir d'une manière abusive à la mesure si fâcheuse de l'interdiction. Elle a facilité les admissions des aliénés dans les asiles qui leur sont consacrés. Elle a obligé les départements, les communes et les familles, à s'occuper davantage de ces malheureux malades et à leur faire donner tous les soins que réclame leur état. Elle a ouvert une ère nouvelle pour la transformation des anciens asiles, qui ne répondaient nullement à leur destination, et pour la création de nouveaux établissements, plus nombreux et plus en rap[)ort avec les véritables

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besoins des aliénés et les nouvelles exigences de la science. En un mot, elle marque une date mémorable dans la réforme accomplie en France, depuis le commencement de ce siècle, pour les établissements d'aliénés. Cette loi a fait plus encore; son action ne s'est pas bornée à favoriser le développement progressif des soins donnés aux aliénés ; elle a offert des garanties sérieuses à la société contre les dangers que peuvent lui faire courir ces malheureux malades, aux familles contre la dilapidation possible de leur fortune, aux aliénés eux-mêmes contre l'intrigue et la cupidité, ainsi que contre l'incurie ou le mauvais vouloir de leurs familles et des diverses administrations, enfin aux citoyens sains d'esprit contre la possibilité des séquestrations illégales. On ne saurait donc rendre une trop grande justice à cette loi protectrice, c{ui a contribué puissamment à tous ces résultats favorables ; elle repose sur les principes les plus vrais et les plus pratiques, et elle paraît encore aujourd'hui la solution la meilleure pour les questions si diverses et si délicates qui concernent les rapports des aliénés avec leurs familles et avec la société. »

Ferrus avait organisé à Bicêtre, en 1828, une école où l'on conduisait les enfants et adolescents jugés capables de pouvoir en profiter à un degré quelconque. L'année même de sa nomination à la Salpêtrière, Falret créait une école où il réunissait quatre-vingts idiotes, imbéciles ou aliénées chroniques. Peu de temps après, son ami et collaborateur Félix Voisin fondait l'établissement orthophrénique destiné à l'éducation des idiots. Tels sont les débuts de l'œuvre philanthropique poursuivie par Séguin et Delasiauve, et que le D'' Bourneville a organisée sous un aspect nouveau.

Falret collabora à la rédaction du Dictionnaire des Etudes médicales pratiques.W y fit paraître l'article Aliénation mentale en 1838, l'article Délire en 1839; dans ce dernier il signalait un état morbide sur lequel les- navigateurs espagnols avaient les premiers attiré l'attention : « Il est une affection singulière accompagnée d'un grand désordre mental, dont la marche est

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rapide, et qui nous paraît devoir prendre place entre les espèces fébriles ou apyrétiques du délire aigu ; c'est une sorte de frénésie particulière aux navigateurs et dénommée calenture, calentura, qui signifie fièvre dans la langue castillane. »

A cette maladie étrange, on assigne pour symptôme dominant « un délire furieux, avec désir irrésistible de se précipiter à la mer. Toutefois cet entraînement impérieux ne doit pas être donné comme l'expression d'un penchant au suicide, mais comme le résultat des illusions et des hallucinations qu'éprouvent les malades. En effet, la mer leur apparaît comme une plaine semée de gazon et émaillée de fleurs, ils sont avides d'aller déployer leurs mouvements dans des campagnes fertiles, fraîches et arrosées, auxquelles leur imagination prête encore l'ombrage et les parfums des bosquets les plus délicieux. D'autres fois, c'est pour se soustraire à de pénibles conceptions ou à des apparitions fantastiques qu'ils veulent s'échapper du vaisseau ». Pour lui la calenture n'est autre chose que l'arachnitis ou l'encéphalite des navigateurs.

Le 14 décembre 1840, Falret suivait le convoi de son maître Esquirol, et prononçait sur sa tombe des paroles émues. « Pour nous, disait-il, ne l'oublions jamais ; si déjà depuis longtemps, une tendre sollicitude pour cette grande infortune qui fait presque disparaître le caractère de l'humanité, a remplacé une négligence coupable et incom})atible avec la dignité de l'homme, si les améliorations les plus précieuses, réalisées dans les établissements d'aliénés et dans la direction du traitement moral, ont pour résultat un nombre de guérisons incomparablement plus considérable ; si, parmi les médecins, une émulation louable pour l'étude des maladies mentales, a succédé à la plus froide indifférence ; si enfin la justice peut distinguer certains aliénés des criminels infracteurs de nos lois , et épargner ainsi à la société la honte et le malheur d'envoyer des malades à l'échafaud, tous ces bienfaits sont dus en grande partie à l'active philanthro^Die, à la sagacité pénétrante d'Esquirol. Quel homme

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possède de plvis justes titres à radmiration et à la reconnaissance publique ? Quel savant mérite mieux les regrets des amis de la science et de l'humanité ? Quel maître est plus digne des larmes de ses élèves ? »

En 1841, Falret quittait, à la Salpêtrière, le service des idiotes pour la section de Rambuteau, où il resta jusqu'en 1867. Désireux de distraire ses malades, il organisa deux fois par semaine des réunions musicales et littéraires ; il y conviait des artistes distingués. Ce fut la brillante époque de sa carrière ; ses visites étaient suivies par Lasègue, Claude Bernard, Morel, Billod. Tels élèA'es, tel maître. Un de ses principaux auxiliaires auprès des malades fut l'abbé Christophe, aumônier de l'hospice. « Le digne ecclésiastique qui, sous ma direction, a le premier donné à nos malades l'appui de son ministère, faisait tous les jours, comme moi, sa visite dans les salles, et jamais son costume ni sa personne n'ont été l'objet de la moindre dérision. Deux fois par semaine, il faisait des instructions religieuses à plus de quatre-vingts aliénées, et sa parole était toujours écoutée avec recueillement. En outre, il avait des entretiens particuliers avec les aliénées que je lui désignais, et ces entretiens ont eu souvent pour effet de les rassurer, de les calmer, de suspendre leur délire, et même de le faire cesser entièrement dans deux circonstances remarquables. Plusieurs fois, ce n'est qu'à la suite des entretiens de l'excellent abbé Christophe avec nos malades que je suis parvenu à connaître leurs sentiments les plus intimes. Son discernement, son zèle, sa prudence, les qualités bienveillantes de son âme, unis à une religion qui a des consolations pour toutes les douleurs, me rendait sa coopération tout à fait précieuse. »

C'était un type original que cet abbé Christophe, homme excellent, doul)lé d'un athlète. Un jour, se pi-(mienant aux environs de Rome, il rencontra une jeune fdle tout en larmes, que deux hommes entraînaient. S'approchant du groupe : « Est-ce de votre plein gré que vous suivez ces gens-là? » Et, sur la réponse S. 19

négative de la jeune fille : « Lâchez cette femme immédiatement. » Les autres de rire à cette injonction bizarre d'un ecclésiastique ; ils voulurent passer outre, mais l'abbé leur barra le chemin. « Je leur donnai une pile ! » aimait-il à raconter. C'est ainsi que dans la campagne romaine un prêtre français sauva l'honneur d'une jeune fille.

Falret avait une vive affection pour son aumônier. « L'al)bé n'a qu'un défaut, disait-il souvent; il veut être évêque. »— « Je suis du bois dont on les fait », répondait tranquillement l'abbé Christophe, et il le fut.

C'est avec l'aide de ce collaborateur dévoué que Falret fondait l'œuvre du patronage des aliénés indigents convalescents, aujourd'hui si prospère. M. Jules Falret, le digne fils du fondateur, nous en décrit ainsi les débuts difficiles : « Cette œuvre a eu des commencements bien modestes. Dès 1841, mon père, à la tête de son service de Rambuteau à la Salpêtrière depuis un an, s'informait avec intérêt de la situation sociale de chacune de ses malades ; il les interrogeait avec soin, ainsi que leurs parents, et, avant de se décider à signer leur certificat de sortie, il se rendait compte des conditions dans lesquelles elles se trouveraient placées après leur mise eu liberté, et il leur venait en aide personnellement, par des secours pécuniaires ou par des conseils médicaux et moraux, pour les protéger contre: tous les écueils auxquels elles allaient être exposées en rentrant; dans leur famille ou dans la société. La constatation de tous les obstacles qui s'accumulent sous les pas des aliénées remises en liberté entraîna chez mon père la pensée de fonder une société de patronage pour venir en aide à ces malheureuses au momen de leur sortie, dans la conviction profonde que les efforts individuels, absolument insuffisants, devaient être remplacés ])ar une action collective, qui seule pouvait être réellement efficace. De concert avec l'excellent abbé Christophe, il se mit alors en campagne et il entreprit la fondation de son œuvre, dont les débuts furent très difficiles. Il provoqua la charité d'un grand nombre

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de personnes placées tlans les situations les plus diverses, entraîna leur adhésion, se fît donner des sommes importantes, des dons généreux, et forma ainsi un noyau de personnes charitables qui constituèrent le fondement du Conseil général de l'œuvre. Il fit, avec l'abbé Christophe, des visites à tous les curés de Paris et aux sœurs de charité des vingt bureaux de bienfaisance; il s'assura de leur concours et vint enfin trouver l'archevêque de Paris, Mgr Affre, qui lui fit un accueil chaleureux et accepta le patronage et la présidence honoraire de cette œuvre, dont l'idée généreuse le séduisit.

« Appuyé sur ces concours variés, il commença à installer un asile temporaire pour les femmes, rue Plumet, n° 35, et il obtint également la coopération de M. le D"" Félix Voisin et du directeur de Bicêtre, pour compléter son œuvre, créée d'abord exclusivement pour les femmes, par l'annexion du patronage des aliénés hommes de Bicêtre et de la ferme Sainte-Anne.

« Dans ces conditions, l'œuvre des aliénés de Bicêtre et di! la Salpêtrière fut définitivement constituée, d'une façon sérieuse, de 1843 à 1845, et la première séance ofiicielle flu Conseil général de l'œuvre eut lieu le 25 mars 1845, à l'archevêché, sous la présidence de Mgr Affre, archevêque de Paris.

« Pendant ces deux années de fonctionnement régulier de l'œuvre fondée par mon père, une tentative analogue fut faite à la Salpêtrière, sous l'inspiration de M. Baillarger. Ayant réuni autour de lui des collègues, plusieurs membres du Conseil général des hospices, quelques administrateurs et diverses personnes déjà engagées dans d'autres œuvres de bienfaisance, comme M. le vic(mîte de Melun, le D'' Baillarger eut l'intcution de réaliser, de son côté, la même pensée que mon père, et publia dans les Archives médico- psychologiques, en 1844, un programme imprimé pour provoquer la charité en faveur du secours à domicile pour les aliénés guéris, mais sans y annexer un asile temporaire que mon père avait, au contraii-e, jugé indispensable pour les femmes, dans les cas d'extrême misère, et qui fonctionnait

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déjà, avec le concours des sœurs, rue Plumet, n° 35. Les tentatives généreuses, faites sous Timpulsion de M. Baillarger et de ses collaborateurs, furent continuées pendant deux ou trois ans ; mais, après quelques essais infructueux, elles avortèrent bientôt complètement, et cette seconde société finit par se fusionner avec celle fondée par mon père, qui continuait à fonctionner d'une façon régulière et efficace.

« Après cinquante années d'existence, elle dure encore aujourd'hui, prospère et vivace, appuyée fermement sur les mêmes principes qui ont présidé à sa fondation. »

Ce que M. Jules Falret ne dit pas, c'est que, si cette œuvre resta vivace et prospère après la disparition de son fondateur, c'est grâce à lui, à son dévoùment, à sa générosité. D'autres sociétés se sont formées pour secourir les aliénés convalescents ; elles n'ont qu'à prendre modèle sur l'asile Sainte -Marie de Grenelle.

En 1841, Falret commençait, à la vSalpêtrière, des leçons cliniques sur les maladies mentales ; il les continua pendant plus de quinze ans, et im cei'tain nombre furent publiées en 1854. Ces cours étaient fort suivis. « A l'époque déjà lointaine, raconte Laségue, où florissait l'école de la Salpêtrière, le D"" Falret, continuant la tradition inaugurée par Pinel, poursuivie par Esquirol, avait ouvert une clinique libre où se réunissaient un certain nombre de jeunes médecins dont plusieurs sont devenus des maîtres. L'enseignement était familier et conforme à la destination de toute clinique, dont le programme est d'être plutôt que de paraître.

« Les leçons ne tenaient qu'une place secondaire, mais à côté de l'auditoire de l'amphithéâtre, il existait le cercle plus étroit des élèves assidus. Le service était accessible à tous, sans formalités, sans doctrines imposées. Chacun étudiait selon la pente de ses aptitudes, et rapportait ses observations personnelles, débattues et discutées, controversées en commun avec l'indulgente participation du maître. On vivait ainsi dans une amicale activité d'esprit dont aucun de nous n'a perdu le souvenir.

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« C'était le temps où la médecine mentale jouissait de la faveur acquise à toutes les nouveautés en médecine. On l'étudiait peu, mais on ne la discutait pas, et les décisions reudues par les médecins aliénistes étaient accueillies avec la déférence qu'on accorde aux ailirmations scientifiques trop jeunes pour avoir subi l'épreuve de la contradiction. Esquirol avait introduit dans la pathologie une méthode à laquelle ses élèves restaient religieusement attachés.

« Tandis que la physiologie affirmait, avec Broussais, sa prépondérance en médecine, il était assez naturel que la psychologie, cette physiologie de l'intelligence, réclamât les mêmes droits. L'état normal des facultés de l'esprit venait d'être l'objet de recherches habiles, ardentes, presque passionnées. On se hâtait d'utiliser, au profit de la pathologie, des découvertes encore inexploitées.

(( Le D'' Falret avait une i'oi réfiéchie, convaincante et convaincue dans l'avenir de Ja médecine psychologique, et, comme ses contemporains, il se détachait, moitié à son issu, moitié sciemment, de ce que les Allemands ont appelé depuis la médecine somatic|ue.

« Ce fut là la dii-ection décevante de sa vie si bien remplie. Sans accepter sa doctrine que nous jugeons aujourd'liui par ses conséquences, on peut dire qu'il a rendu, d;ins la voie où il s'est engagé, les plus signalés services. 11 a su, qualité rare entre toutes, faire des élèves, instrnits à son école mais indépendants, et dont pas un n'a suivi servilement sa trace. C'est à ce signe, paradoxal en apparence, qu'on reconnaît le talent du professeur. Tout enseignant qui transmet son idée à des copistes, éteint l'activité de ses élèves, et la valeur souveraine du maitre n'est pas d'imposer un système, mais d'imprimer une impulsion dont il ne limite ni hi poi'tée ni l'avenir. »

La période la plus active de l'existence de Falret fut celle qu'il a nommée la troisième phase de sa vie scientifique, la phase clinique. Comprenant que la psychologie seule ne peut

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suffire à expliquer les phénomènes de la folie, il se tourna du côté de la clinique. « C'est, disait-il, dans la pathologie mentale ellemême, c'est-à-dire dans l'étude clinique et directe des aliénés, que le médecin aliéniste doit rechercher les fondements de sa science spéciale. Assurément, nous considérons toujours l'anatomie pathologique et la psychologie normale, comme pouvant fom^nir d'utiles auxiliaires à notre spécialité ; mais nous ne pensons plus, comme autrefois, qu'elles suffisent l'une ou l'autre à l'explication rationnelle des phénomène^ des maladies mentales. L'observation clinique seule peut nous procurer la connaissance exacte de ces affections, et nous donner les documents nécessaires pour leur étiologie, leur description, leur classement, leur pronostic et leur traitement. »

En 1843, Falret publiait un travail intitulé : Considérations générales sur les maladies mentales. Rappelant que de l'école des philosophes est née la Révolution française, qui se résume dans l'établissement des droits de l'homme, il glorifiait la mémoire de ses maîtres, Pinel et Esquirol. « Pinel, entraîné dans le mom^ement général de ces idées, les applique à la folie, et dès lors la dignité humaine est réliabilitée dans la personne des aliénés, le traitement moral remplace le régime de la force, de l'intimidation, de la violence et de l'injustice. Esquirol consacre sa vie à répandre et à féconder la doctrine bienfaisante de son illustre maître. Honneur donc à la mémoire de Pinel et d'Esquirol, qu'elle soit en vénération au milieu de nous, et bénissons en eux les infatigables ministres de la justice, de la philanthropie nationale à l'égard des aliénés. Que leurs nobles œuvres nous animent du même esprit, du même sentiment ; car, malgré tant de science, tant de zèle, mis au service d'une si sainte cause, il reste encore beaucoup à faire pour que la plus grande des infortunes, l'aliénation mentale, puisse être soignée à l'égal des autres souffrances. »

Convaincu de l'absolue nécessité de connaître ce qui se passe à l'étranger, Falret se tenait au courant du mouvement scien-

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tifîqiie chez nos voisins. Un nouvel asile ayant été ouvert à lUenau, près d'Ackern, dans le Grand-Duché de Bade, il le visita, s'enquit des moindres détails, et il rendit compte, dans la Gazette médicale, du résultat de son voyage. La situation de l'asile, le plan g-énéral, la distribution des bâtiments, le mode d'administration, les moyens de traitement étaient étudiés tour à tour et avec soin. Il estimait, avec raison, que l'on doit toujours faire profiter ses concitoyens des choses utiles que l'on a observées.

En 1854, paraissait le mémoires sur la Non-existence de la monoinaiiie^ où il combattait les idées de son maître Esquirol. « La question de l'existence ou de la non-existence de la monomanie, sous les apparences d'une simple dénomination, renferme t()ut(3 wnv, doctrine. Notre opinion sur ce sujet important et controversé est formelle, nous n'admettons pas l'unité du délire dans l'aliénation mentale. Cette conviction, fruit de nos pi-emières études, fortifiée par une observation réitérée dans les conditions les plus favorables et par l'adliésion de tous nos élèves, a été soutenue dans tout le coui-s de notre enseignement à l'hospice de la Salpôtrière. »

Dans ses leçons, Falret décrivait une forme particulière de maladie mentale à laipielle il avait donné le nom de folie circulaire « parce que l'existence de ce genre d'aliénés roule dans im même cercle d'états maladifs qui se reproduisent sans cesse, comme fatalement, et ne sont séparés que par un intervalle de raison d'une assez courte durée ». Le 31 janvier 1854, Baillarger faisait, à l'Académie de médecine, une lecture sur « un genre de folie, dont les accès sont caractérisés par deux périodes régulières, l'une de dépression, l'autre d'excitation » ; il le désignait sous le nom de folie à double forme. Pour revendiquer la priorité, Falret présentait, à la séance du 14 février, un mémoire sur la folie circulaire. Au fond, l'opinion des deux auteurs ne diffère guère que sur l'admission d'un intervalle lucide.

En 1860, Falret prenait part à la discussion soulevée par Trousseau sur la congestion cérébrale apoplectiforme. Tout en

accordant au professeur de rHôtel-Dieu que cet état est fréquemment une manifestation de l'épilepsie, il admettait qu'il peut apparaître comme symptôme d'autres affections cérébrales, et même comme maladie distincte.

Quoique parlant assez rarement à l'Académie de médecine, il assistait régulièrement aux séances, et suivait les discussions avec le plus vif intérêt. Il fit partie de diverses commissions, et présenta, (Ml 1844, le rapport sur les mémoires adressés par les candidats au prix Givrieux ; Baillarger fut lauréat, avec son travail sur les hallucinations. Désireux de stimuler le zèle des jeunes aliénistes, Falret institua un legs de 10,000 francs, pour fonder un pi'ix sur les maladies mentales et nerveuses ; le choix du sujet était laissé à la décision de l'Académie.

Le 22 novembre 1862, on inaugurait, dans la cour d'honneur de la maison de Charenton, la statue d'Esquirol; Falret assistait à la cérémonie. Un sentiment de regret se mêlait à la joie générale; Pinel attendait encore son monument. « Qu'il nous soit permis, écriA^ait Falret, pour compléter cet hommage rendu à la mémoire de nos maîtres, de profitei- de cette circonstance pour exprimer ici le vœu, déjà émis par plusieurs de nos confrères et en particulier par le D'' Delasiauve, de voir bientôt s'élever, en l'honneur de l'illustre Pinel, un monument analogue à celui que l'on vient d'inaugurer en faveur d'Esquirol, son élève le plus émineut. » 11 ne devait point voir la réalisation de son rêve. Le 13 juillet 1885, la statue du libérateur des aliénés fut inaugurée devant l'hospice de la Salpôtrièi'e, cet ancien asile de douleur dontil fit une maison de retraite et de paix. Combien peu, hormis Galmeil et Delasiauve, pouvaient se rappeler les traits du grand disparu?

En 1864, sur la présentation de l'Académie de médecine, Falret était nommé officier de la Légion d'honneur ; il était chevalier de l'ordre depuis 1837.

En 1864 également, paraissait le livre intitulé Des maladies mentales^ où se trouvaient réunis ses divers travaux. Dans une longue introduction, il résumait les idées principales émises au

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cours de sa longue carrière, cherchait à les condenser et à faire mi corps de doctrine, regrettant de n'avoir jamais eu le loisir de publier un traité complet des maladies mentales, comme il en avait nourri le désir pendant toute sa vie.

Durant cette période si active de son existence, il partageait son temps entre ses leçons cliniques à la Salpêtrière, sa clientèle privée de Paris et à la maison de Vanves, la direction de la Société de patronage, et sa propriété de Marcillac qu'il avait successivement agrandie et embellie, et à laquelle le rattachait de plus en plus cet ardent amour pour le pays natal qu'il a célébré dans des vers où domine ce sentiment passionné. Car ce laborieux, cet homme grave était un poète, et sa muse iuA'oquait toujours le village où il avait reçu le jour.

Échos lointains de la terre natale Qui soupiriez mes rêves de bonheur, Vous seuls charmez une absence fatale, Vous seuls parlez un langage à mon cœur. Autour de moi, comme un brillant mirage, Vous évoquez des souvenirs bénis, Oh ! bien souvent parlez-moi du village, Toute mon àme est encore au pays.

A mesure qu'il avançait en âge, cet amour du pays lui tenait davantage au cœur, et toutes les fois qu'il s'en éloignait, il craignait de mourir loin de ses riantes collines.

Heureux celui qui peut après l'orage, De son berceau retrouver les abris.

Peut-être encor verrai-je mon village, Ma dernière heure appartient au pays.

Son vœu fut exaucé. En 1867, après une carrière si honorablement remplie, il s'était enfin décidé k abandonner son service de la Salpêtrière et ses chères malades. Au début de la guerre, il partit, comme à l'ordinaire, pour passer ses vacances à Marcillac du Lot ; l'invasion allemande lui ferma le retour, et les malheurs de la patrie vinrent attrister ses derniers jours. Loin

de sa maison de Vanves, de son fils bien-aimé, il revoyait le temps lointain de sa jeunesse, Paris livré aux hordes alliées, et regrettait d'avoir assez vécu pour assister à cette nouvelle honte. Des lettres fort touchantes, adressées à son fils, témoignent de ses douleurs et de ses angoisses. Il succomba le 28 octobre, dans sa soixante-dix-septième année. Ces lettres, tracées d'une main mourante, n'arrivèrent à destination qu'après la capitulation de Paris ; la nouvelle de son décès venait de parvenir à Vanves.

Le D'' Jules Falret a su dignement porter le lourd héritage d'un tel nom ; ses travaux scientifiques, les bienfaits rendus aux aliénés à Bicêtre, à la Salpétrière et à la maison de Vanves, son dévouement à la Société de patronage, lui ont assuré la considération et l'estime universelle. S'il est une seconde vie d'où chacun contemple son œuvre, Jean-Pierre Falret peut être fier; il n'est pas mort tout entier.

Respectueux du désir si souvent exprimé par leur père, ses enfants lui élevèrent un tombeau dans sa propriété de Marcillac du Lot, et sur la pierre, ils firent graver ces vers du médecin-poète :

Combien de fois assis sur le roc qui surplombe Les rives du Célé, j'ai dit : voici ma tombe. Où l'on reçut le jour il est doux de mourir, Et près de son berceau l'on aime à s'endormir

Œuvre de Jean-Pierre Falret.

La vie scientifique de Falret se divise en trois périodes II commença, cédant à l'entraînement général, et contrairement aux préceptes de ses maîtres, par demander à l'anatomie pathologique la raison première des phénomènes de la folie ; mais les altérations du cerveau ne lui fovu'nirent pas la clef du mystère. Il s'adressa alors à la psychologie, et, disséquant les facultés, s'enquit des lésions de la mémoire, de la volonté, du jugement, de l'association des idées, de l'abstraction. Déçu encore dans son attente, il en vint à conclure que les fondements de la science mentale doivent être reclierchés dans l'étude clinique et directe des aliénés. « Assurément, nous considérons toujours l'anatomie pathologique et la psychologie normale comme pouvant fournir, d'utiles auxiliaires à notre spécialité ; mais nous ne pensons plus, comme autrefois, qu'elles sulFisent, l'une ou l'autre, à l'explication rationnelle des phénomènes des maladies mentales. L'observation clinique seule peut nous procurer la connaissance exacte de ces affections, et nous donner les documents nécessaires pour leur étiologie, leur description, leur classement, leur pronostic et leur traitement. »

Principes à suivre dans V observation des aliénés.

Falret ne manquait jamais d'indiquer à ses élèves les principes à suivre dans l'observation des aliénés. 11 y attachait une importance extrême et ne considérait les procédés généralement employés que comme propres à créer des types artificiels et provisoires. Il faut éviter, disait-il, de dépeindre les aliénés comme le font les romanciers, en se laissant uniquement guider

par leur côté étrange et extraordinaire ; on ne saurait ainsi que substituer « des idées préconçues à l'observation exacte de la nature, la fiction à la réalité ».

On ne doit pas davantage négliger les individualités pour n'étudier que les types, observer les caractères généraux au lieu de tel malade en particulier. Ce mode d'examen, supérieur au précédent, n'en est pas moins incomplet.

Les somatistes, important dans la médecine mentale les idées de la médecine ordinaire, en arrivent k ne voir dans la folie qu'un symptôme de maladies différentes et par leur nature et par leur siège. Mais, chez les aliénés, on ne saurait se borner à étudier « le phénomène délire comme symptôme d'une maladie ; il faut nécessairement, pour avoir une connaissance exacte de cette affection, étudier la production du délire par le délire, le mécanisme de l'action des facultés malades les unes sur les autres, en un mot le travail morbide de l'intelligence ».

Les psychologues envisagent la folie « comme l'effet d'une lésion ou d'un trouble dans les facultés admises à l'état normal ». Les uns ont chei'ché le point de départ dans les idées et les passions prédominantes, les autres dans la lésion, de telle ou telle faculté. Dans tous les cas, on est inévitablement conduit à ne constater que l'augmentation, la diminution ou la perturbation de la mémoire, de la volonté et de l'attention. « A quel résultat pratique peut-on arriver en scindant ainsi l'intelligence humaine d'après des divisions scolastiques, admises uniquement pour faciliter l'étude, et si l'on n'observe pas les facultés dans leur union, c'est-à-dire telles qu'elles existent en réalité. ->

Rejetant ces doctrines diverses, Falret établit en principe qu'il faut examiner le fond des choses, remonter des effets aux causes, des résultats aux mobiles. On ne doit pas se faire le secrétaire de ses jnalades, le sténographe de leurs paroles^ le narrateur de leurs actions. 11 importe de changer le rôle passif d'observateur en rôle actif, de chercher à provoquer des manifestations, d'étudier le caractère de V individualité maladive.

ŒUVRE DE JEAN-PIERRE FALRET

« Autant ce procédé est défectueux en lui-même lorsqu'une science est arrivée à un haut degré de perfectionnement, puisqu'il tend à fixer l'attention sur des différences individuelles, et à l'éloigner de la recherche des phénomènes communs, autant il est indispensable lorsqu'une science est encore à son début. C'est alors un moyen précieux pour se soustraire aux influences dangereuses de classifications arbitraires, et pour conduire à la découverte des caractères vraiment importants. » 11 faut aussi éviter de séparer un fait « de son entourage, du sol sur lequel il a germé et s'est développé, et de toutes les circonstances qui le précèdent, l'accompagnent ou le suivent ». Mais l'observation des faits positifs serait insuflisante, si l'on n'y joignait celle des faits négatifs, c'est-à-dire si l'on négligeait de constater l'absence « de certains faits dans des conditions où ils devraient nécessairement se produire chez une intelligence régulière ».

Enfin une étude ne peut être complète que si elle est continuée longtemps. « Ce qu'il faut surtout observer chez les aliénés, c'est la marche et l'évolution de la maladie. On les observe ordinairement une seule fois, et au moment d(! leur entrée dans les asiles, tandis qu'il faudi'ait les suivre pendant des années ! »

Statistique.

Pinel et Esquirol, partisans de la statistique, la recommandaient à leurs élèves. Falret suivit d'abord leurs conseils; il obtint même deux médailles d'or à l'Institut pour des recherches statistiques sur les aliénés, les morts subites et les suicides. Mais avec le temps il changea d'opinion, et en vint à formuler un avis contraii-e à celui de ses maîtres.

« Les statistiques, dit-il, fournisst'nt le moyen d'introduire dans la science, sous la forme trompeuse d'une vérité mathématique, des erreurs d'autant plus difficiles à déraciner qu'on ne sou])çonne pas en général la cause qui peut A^cier dans sa base le résultat qu'elles vous présentent. Cette opinion que nous

exprimons sur les statistiques en général, s'applique surtout à celles que l'on a voulu faire sur les causes de la folie. »

Classification.

Pour Falret,la manie, la monomanie, la mélancolie, la démence sont des formes' artificielles et provisoires, sans réalité aucune. « Ce qu'il faudrait surtoiit rechercher, ce serait la marche et les diverses périodes des espèces véritables de maladies mentales, encore inconnues jusqu'à ce jour, mais que l'étude attentive des phases successives de ces affections permettra de découvrir. » Une erreur fondamentale a été de considérer la folie comme une maladie unique. L'anatomiepathologique, la physiologie, l'étiologie ne peuvent servir de base àla classification des maladies mentales. « C'est donc sur l'étude clinique des symptômes physiques et moraux, et surtout sur la connaissance approfondie de la marche de la maladie, que l'on doit faire reposer un classement naturel des formes de la folie. » Mais, en l'absence d'une classification plus complète et plus régulière, Fàlret a dû, dans ses écrits et ses leçons, se servir de celle généralement adoptée.

Il décrit une aliénation générale avec excitation, ou manie, et une aliénation partielle, expansive ou dépressive. Ce sont les formes signalées sous le nom de monomanie et mélancolie. Mais Falret n'admet pas la doctrine de la monomanie. « Nous avons protesté, pendant toute notre vie, contre cette prétendue unité du délire, limité à une seule idée, ou à une seule série d'idées. Nous sommes toujours parvenu à découvrir un délire plus étendu et des symptômes psychiques multiples, dans tous les cas où l'on airirmait que la maladie consistait dans une seule idée délirante, implantée au milieu d'une intelligence d'ailleurs saine sous tous

les autres rapports Nous croyons à la solidarité de toutes les

facultés humaines, à l'état normal comme à l'étal, pathologique. »

Il repousse également la doctrine de la manie sans délire, émise par Pinel. « Ce malade qui découvre toujours quelque raison plausible pour justifier ses écarts, se trouve dans un

ŒUVRE DE JEAN-PIERRE FALRET

état d'erreur, de délire, qui a pour cause une lésion dans la faculté de sentir ou de juger. »

La démence ne représente qu'une période avancée de la manie et de la mélancolie.

Falret a, le premier, décrit une forme spéciale de maladie mentale, caractérisée « par l'évolution successive et i-égulière de l'état maniaque, de l'état mélancolique et d'un intervalle lucide plus ou moins prolongé ». Il lui a donné le nom de folie circulaire. C'est, plus que la manie et la mélancolie, une forme véritable et naturelle, car elle ne se base point sur le caractère du délire, mais « consiste dans un ensemble de symptômes physiques, intellectuels et moraux, toujours identiques à euxmêmes dans les diverses périodes et se succédant dans un ordre déterminé, de telle sorte qu'en constatant certains d'entre eux, on peut d'avance annoncer l'évolution ultérieure de la maladie ».

De même que la folie circulaire, la paralysie générale est, pour lui, une forme véritable et naturelle. Il reconnaît qu'elle peut avoir une longue durée, et présenter des rémissions prononcées, simulant parfois la guérison.

Causes de la folie.

Falret étudie les causes prédisposantes , occasionnelles et prochaines de l'aliénation mentale, mais il prend soin d'indiquer d'abord les difficultés du sujet. « Est-il un sujet d'observation plus obscur que celui des causes de la folie ? Gomment affirmer, dans un cas particulier, que la maladie a été produite par telle cause plutôt que par telle autre ? Comment attribuer l'influence prépondérante <à l'une d'elles, de préférence à l'autre, lorsqu'il y a eu concours de plusieurs causes, comme cela a lieu presque toujours ? Comment distinguer l'action des causes prédisposantes de celle des causes occasionnelles ? Comment faire la part véritable de l'hérédité qui existe si fréquemment à l'origine des diverses espèces de folie, et celle des causes occasionnelles ou déterminantes, dont Faction a été le plus souvent secondaire ?

Comment enfin rechercher l'influence des causes sur la folie en général, tandis qu'on ne devrait étudier leur action que relativement à chacune des espèces en particulier ? w

La cause organique ou prochaine de la folie a fait l'objet de nombi'euses, patientes et infructueuses investigations. « Il y a ici, comme pour toutes les maladies, une modification primitive entièrement inconnue, et qui, de sa nature, est probablement inaccessible à toutes sortes de recherches. »

L'aliénation mentale est plus souvent engendrée par les causes morales que par les causes physiques, mais Falret pense qu'on ne tient pas suffisamment compte des dispositions organiques préexistantes, sans lesquelles « tantôt la cause morale n'aurait pas eu d'accès, tantôt elle n'aurait pu acquérh^ d'intensité ». Il s'agit donc le plus souvent d'une question de terrain plus ou moins bien préparé à recevoir le germe maladif. L'hérédité doit être placée en première ligne parmi les causes prédisposantes de toutes les aliénations mentales. « Nous ne comprendrons jamais qu'une cause aussi générale et aussi fréquente que l'hérédité, qui imprime son cachet à la plupart des formes les plus différentes de la folie, puisse être mise en rapport avec une espèce particulière de maladie mentale ayant ses caractères distincts, à l'exclusion de toutes les autres espèces, qui lui doivent aussi très souvent leur origine, sans en porter cependant l'expression spéciale. »

Falret ne considère pas, ainsi que certains de ses contemporains, l'influence héréditaire comme un signe pronostique d'incurabililé. « Les folies intermittentes étant les plus héréditaires de toutes, la notion de l'hérédité acquise chez un aliéné nous porte à penser, au contraire, qu'il guérira de l'accès dont il est atteint. »

Chez certaines personnes, on peut constater des signes de la prédisposition aux maladies mentales. « Parmi ces signes, tout ce qui concerne le moral doit principalement attirer les regards scrutateurs du médecin. Il est, en effet, un grand nombre d'indi-

ŒUVnE DE JEAN-PIERRE FALliEÏ 305

qui, prédisposés à l'aliénation, manifestent de bonne lieiir(> de graves et fréquentes singularités morales ; si vous les examinez de près, vous leur trouverez des caractères qui offrent entre eux les plus grandes oppositions, mais toujours hors ligne, nullement en rapport avec leur âge et leur éducation. Les uns ont une sensibilité excessive, de vives impatiences pendant lesquelles ils sont hors d'eux-mêmes, les autres sont d'une froideur et' d'une apathie extrêmes. Ceux-ci, très gais, très excentriques, recherchent toutes les joies du monde ; ceux-là, réservés, sombres, mélancoliques, vivent à l'écart, versent des larmes involontaires, remplacées quelquefois par de brusques saillies de gaieté qu'ils déplorent bientôt amèrement.

« Chez d'autres, vous observez la vanité ou l'humilité portées au plus haut degré, l'irrésolution ou la témérité des déterminations, la timidité ou la Imrdiesse, la crainte ou la forfanterie du danger, le besoin d'ordre dans les plus petits détails ou un désordre contre lequel échouent tous les conseils, des scrupules plus ou moins nombreux ou de l'indifférence et même quelquefois un cynisme hideux, l'instabilité des sentiments, la facilité de caractère qui va jusqu'à l'abnégation de la personnalité, ou bien la fixité des sentiments, la fermeté de volonté qui tend à la domination.

« Enfin, les personnes chez lesquelles le sentiment n'est pas équilibré par la raison, qui joignent à une sensibilité Adve l'aptitude à s'arrêter longtemps aux mêmes impressions, à se laisser dominer, entraîner par elles ; celles ciiez lesquelles les affections, les désirs et les répugnances dégénèrent fréquemment en passions, qui montrent une ardeur et un zèle démesurés pour tout ce qu'elles affectionnent et pour tout ce qu'elles entreprennent, passent rapidement de l'enthousiasme au découragement, et du découragement à l'enthousiasme ; ces personnes, toutes de sentiment, sont les plus exposées aux maladies mentales.

« Viennent ensuite certaines manifestations de l'intelligence,

mais au second rang seulement ; car l'aliénation a bien plus souvent son origine dans les sentiments que dans les idées, dans la partie affective que dans la partie intellectuelle de notre nature. »

Dans quelques cas, les signes de la prédisposition peuvent figurer parmi les prodromes, puisqu'on ignore la durée de l'incubation, et qu'il est fort difficile de préciser la date de son début.

Incubation.

Les premiers phénomènes de l'incubation de la folie sont généralement mal appréciés par ceux qui entourent le malade, et il est rare qu'un médecin spécialiste soit consulté à cette époque. Le caractère change, la conduite abonde en contrastes, et souvent des souffrances physiques s'ajoutent aux troubles naissants du moral. Assez souvent le sujet a conscience du désordre mental qui l'envahit ; son esprit hésite, il lutte encore. L'observateur attentif voit « un homme en proie à une disposition imposée par la maladie, s' efforçant de temps en temps de s'y soustraire, mais retombant toujours sous son influence tyrannique, et contraint, par les lois mêmes de son esprit, de lui chercher une forme, de lui donner un corps et une existence déterminée. On le voit adoptant et repoussant successivement diverses idées qui se présentent à lui, et se livrant ainsi laborieusement à l'enfantement d'un délire qui soit l'expression, le relief exact d'un état intérieur dont il ne soupçonne même pas en lui l'existence. »

L'aliénation mentale n'est-elle, comme se l'imaginent les gens du monde, que l'exagération des dispositions affectives et intellectuelles préexistantes ? Falret ne le croit pas. « La folie présente, il est vrai, deux modes principaux de développement : tantôt elle se produit, comme toute autre affection, sous l'influence de causes qui lui sont propres, et n'a aucune relation avec les dispositions antérieures auxquelles les phénomènes morbides

ŒUVRE DE JEAN-PIEIIUE FALRET

viennent en quelque sorte se surajouter; tantôt aussi, il faut le reconnaître, on peut constater une véritable filiation entre le caractère normal de l'individu, la nature de la cause et les symptômes de la maladie, qui peuvent être regardés comme une simple exagération des dispositions natives. JNIais dans ces cas mêmes, d'ailleurs beaucoup moins fréquents qu'on ne le suppose à priori, la folie, loin de consister uniquement dans le degré extrême d'idées ou de sentiments antérieurs, se caractérise précisément par l'apparition de pbénomènes nouveaux, qui constituent le véritable fond de la maladie, tandis que l'idée ou la passion prédominantes n'en sont que le relief, lorsqu'elles persistent et souvent même disparaissent à l'invasion de la folie. »

L'apparition de ces symptômes multiples, insolites et récents, marquent l'invasion de la folie.

Invasion.

L'invasion date du moment où le délire apparaît. Le délire général est aisé à reconnaître, mais le délire partiel peut rester longtemps ignoré.

Période cVétat.

Les malades atteints d'aliénation générale, ou maniaques, constituent un groupe distinct. Leur délire est mobile, rapide, et violent. Avec leur activité exubérante et sans but, leur agitation stérile, Falret les compare à une machine qui dépenserait toute sa force à se faire mouvoir elle-même. La mémoire, l'association des idées, l'imagination sont surexcitées aux dépens du jugement et de la réflexion. Activité dévorante, mouvements continus, exagération des forces physiques.

Ne peut-on, chez les maniaques, établir des distinctions, des groupes naturels? Il ne faut pas se borner à noter les pensées, les sentiments, mais rechercher le mobile de ces manifestations. « Le médecin doit intervenir activement pour pénétrer les peu'

308 LES GltANDS ALIÉNISTKS FHANÇAIS

sées mères, et pour conserver à tous les faits leurs rapports de subordination naturels. Pour être l'historien exact de la maladie, le médecin ne doit pas se laisser aller au gré de ses impressions ; il doit les soumettre au contrôle de la réflexion, et alors, au lieu de tracer simplement le tableau de ce qu'il a vu et de ce qu'il a entendu, il peindra les circonstances qui ont déterminé, enfanté en quelque sorte, les phénomènes qu'il a constatés. Le mouvement des pensées et des sentiments se trouvera ainsi décrit d'après la nature, et non sous la dictée des malades ou de ceux qui les entourent. »

L'aliénation partielle présente dans ses manifestations de nombreuses différences. Mais on peut reconnaître deux espèces principales. « On les appelle généralement aujourd'hui monomanie et mélancolie. Nous })référons leur donner le nom d'aliénation partielle expansive et d'aliénation partielle dépressive. On décrit habituellement ces deux formes d'aliénation mentale comme si elles étaient uniquement constituées par une idée erronée ou un sentiment exclusif, au sein d'une nature intellectuelle et morale tout à fait saine. Sans doute, il existe chez ces prétendus monoraanes des prédominances marquées d'idées ou de sentiments ; mais combien est étendu le fond sur lequel elles reposent et dont l'observation est trop généralement négligée ! »

L'aliénation partielle dépressive est caractérisée par une anxiété générale avec afîaiblissement, lenteur et prostration de toutes les facultés. « Tout est vu par eux à travers le prisme de la peine et du désenchantement. » Parfois, à l'état d'affaissement et de tristesse, succède une prostration physique et morale, une suspension de la sensibilité et de l'intelligence ; Falret ne décrit pas la stupeur comme une forme spéciale, mais simplement comme un degré de la maladie.

« Parmi les mélancoliques les uns, éprouvant une anxiété générale, croient avoir fait une mauvaise action, avoir commis un crime, être réservés aux plus grands châtiments dans ce monde et dans l'autre, et, accablés de scrupules, incriminent les actions

ŒUVRE l)E .lEAN-PIlîRUlL FALHET

les plus innocentes de leur vie, ou bien s'imaginent être possédés par le diable, abandonnés de Dieu : les autres, par suite du sentiment de défiance qui les domine, s'imaginent être entourés d'espions ou d'ennemis in^dsibles, et, selon leurs idées antérieures, leur éducation, ou l'époque à laquelle ils vivent, se croient sous l'influence de la sorcellerie, de la magie, de la physique, des sciences occultes, du magnétisme, de la folie, etc. ; d'autres enfin, tout entiers à leur tristesse, se croient ruinés, eux et leur famille, déshonorés, ou bien trahis par leurs parents et leurs amis. » Falret comparait le mélancolique anxieux à une chue en peine du purgatoire.

Les rémissions et les paroxysmes sont surtout fréquents dans les premières périodes des maladies mentales. Les intervalles lucides se distinguent des intermittences par leur brièveté et leur absence de périodicité. Les intermittences, beaucoup moins rares, peuvent durer des mois et même des années ; c'est un symptôme grave par lui-même, car il implique la reproduction des accès, et souvent l'incurabilité.

La transformation d'une forme en une autre a attiré l'attention de Falret ; il insiste particidièrement sur la succession de la manie et de la mélancolie, état auquel il a donné le nom de folie circulaire. « Faisons remarquer toutefois, observe-t-il, (jue les deux états, dont la succession continuelle constitue la folie circulaire, ne sont, en général, ni la manie ni la mélancolie proprement dites, avec leurs caractères habituels; c'est, en quelque sorte, le fond de ces deux espèces de maladie mentale sans leur relief. D'une part, il n'y a pas incohérence d'idées, comme dans la manie, mais simi)le exaltation maniaque, c'est-à-dire activité extrême des facultés, avec besoin incessant de mouvement et désortlre très marc[ué dans les actes; d'autre part, il n'y a pas lésion restreinte de l'intelligence et prédominance de certains délires bien déterminés, mais dépression physique et morale, portée queh[uofois jusqu'à la suspension complète des facultés intellectuelles et affectives. »

LES GRANDS ALlÉNISTES FRANÇAIS

Certaines maladies nerveuses et cérébrales ont une étroite et fréquente connexion avec les aliénations mentales. Doit-on les considérer comme cause, effet ou simple complication ? « Nous pensons, ditFalret, qu'elles sont tantôt l'un et tantôt l'autre, et qu'on aurait tort d'envisager leurs rapports avec la folie à un point de vue exclusif. La chorée, l'hystérie, l'épilepsie peuvent être, en effet, tantôt cause, tantôt conséquence ou complication de la folie. Ilest évident, par exemple, que la chorée et l'hystérie s'accompagnent souvent d'un trouble mental particulier, qui n'est qu'une des manifestations de la maladie principale et qui ne doit pas en être séparé. D'un autre côté, il est des folies qui s'accompagnent de phénomènes choréiques ou hystériques, et qui peuvent ajuste titre porterlenom de folies choréiques ou de folies hystériques. Quant à l'épilepsie, la même conclusion est plus évidente encore. »

La paralysie générale n'est pas une complication, mais une forme spéciale.

La période d'état des maladies mentales peut se terminer de deux manières : par la guérison ou le passage àl'état chronique.

La cessation brusque des accidents est exceptionnelle. D'ordinaire, l'amélioration seproduit progressivement. Laconvalescence n'est confirmée que lorsque le délire a complètement disparu. « Cependant, au sortir de cette tempête qui avait englouti la raison, les facultés mentales ne recouvrent pas tout d'un coup la rectitude et l'étendue qui leur étaient habituelles ; pendant quelque temps encore, l'intelligence et les sentiments présentent une faiblesse relative, parfois même de légères altérations, qui vont diminuant de jour en jour. »

Les crises sont-elles, comme le pensait Esquirol, une condition nécessaire d'une guérison solide ? « Nous devons faire des réserves relativement à l'interprétation des mouvements critiques ; des faits qui coïncident n'ont pas une corrélation obligée, et lorsque le rapport existe, on peut se demander où est l'effet et où est la cause ? »

ŒUVRE DE JEAN-PIERRE FALRET

La folie qui ne guérit point passe à la chronicité. « On voit successivement disparaître, avec l'activité intellectuelle des périodes précédentes, le fond maladif de la sensibilité, sur lequel avaient g-ermé et s'étaient graduellement développées les idées délirantes. Au lieu de cette disposition générale de la sensibilité, de ce travail de systématisation de l'esprit, il ne reste plus qu'un délire stéréotypé^ présage certain d'une ruine plus ou moins prochaine de l'intelligence. »

Pronostic.

Le délire général est de meilleur augure pour la guérison que le délire partiel, le délire gai moins redoutable que le délire triste. La manie et la mélancolie qui, prises isolément, sont fréquemment curables, offrent une grande gravité lorsqu'elles se réunissent pour constituer la folie circulaire. Le pronostic do la démence est presque toujours fatal. L'idiotisme de naissance ne guérit point ; toutefois « s'il est incomplet, il peut être heureusement modifié par un ensemble de moyens appropriés à ses diverses causes, à ses différents degrés, i)armi lesquels une éducation bien dirigée occupe le premier l'ang ». Le pronostic des maladies mentales ne pourra acquérir une véritable certitude que lorsqu'on aura une connaissance complète des espèces et des variétés de la folie, « lorsqu'on aura découvert des formes réellement naturelles, ayant une marche déterminée ».

Traitement.

Le traitement des maladies mentales doit être et moral et physique. « Nous croyons que tout moyen dit moral agit en même temps sur le physique, et que tout moyen dit physique, agissant sur le système nerveux, réagit en même temps sur le moral, ou sur les facultés intellectuelles et affectives. » Pour que le traitement soit eflicace, il ne s'agit pas de lutter directement contre les idées ou les actes des malades, mais « de substituer à leurs tendances maladives, aux dispositions fonda-

LliS GRANDS ALIÉNISTES FRANÇAIS

mentales de leur esprit ou de leur cœur, des dispositions inverses, développées lentement et persévéramment par l'influence incessante du milieu dans lequel on les place, des choses et des personnes qui les entourent. Ces dispositions générales, en pénétrant incessamment dans leur for intérieur, y luttent continuellement contre les tendances maladives, y établissent un contrepoids permanent, et leur action continue peut seule combattre avec avantage la persistance et la ténacité également si grande des tendances maladives. »

Il faut d'abord entourer le malade d'objets nouveaux, et rompre tout rapport avec son existence antérieure. « Isoler les aliénés, ce n'est certainement pas les tenir renfermés, solitaires, privés de toute société, de toute communication et de tous les avantages que l'homme tend et doit tendre à se procurer ; mais, isoler les aliénés, c'estles éloigner des personnes, des lieux et des circonstances qui ont provoqué ou qui entretiennent le trouble des facultés afl'ectives et intellectuelles. C'est substituer à des localités ordinaires des établissements disposés d'une manière tout à fait spéciale, et ôter à l'esprit en désordre le point d'appui qu'il trouve dans une multitude d'impressions, d'associations d'idées, d'émotions et de souvenirs sans cesse renaissants ; c'est faire succéder une conduite à la fois ferme et douce à de molles condescendances qui tendent à perpétuer le délire, et les leçons de l'expérience à un aveugle empirisme. Plus les habitudes sont changées, plus l'isolement est complet, et plus sont siires les chances de succès. »

Le genre d'isolement préférable à tous est celui d'un établissement spécialement affecté aux aliénés. La situation et la construction de ces établissements ne doivent avoir qu'un but : favoriser le traitement. Les asiles seront placés de préférence dans le voisinage des villes, plutôt qu'à l'intérieur ; de la sorte, on évitera plus aisément les visites trop fréquentes ou prématurées, et, les employés ayant moins l'occasion et le désir de sortir, le service se trouvera mieux assuré.

ŒUVRE DE .IEAN-PIERHE ['ALUET 313

Au point de A'ue de la construction, deux principes dominent : « Faire le moins possible de bâtiments exceptionnels et les disposer en vue des babitudes sociales, de la vie en commun. »

Esquirol conseillait de loger les aliénés exclusivement au rez-de-chaussée; pour Falret, on pourrait les placer sans inconvénient aux étages supérieurs, au moins pendant la nuit, les salles de réunion se trouvant au rez-de-chaussée. « Toutes les difficultés s'aplanissent ainsi par l'introduction du principe de la sociabilité dans les maisons d'aliénés, principe dont l'application actuelle est déjà utile, sans doute, mais qui deviendra bien autrement fécond en résultats lorsqu'on ne se bornera pas à mettre les corps en contact, mais que, par une classification vraiment médicale et des soins spéciaux, on fera concourir plus généralement les aliénés à leur traitement mutuel. »

Les agités seront éloignés des malades tranquilles, et ])lacés dans des cours spacieuses où ils pourront errer en liberté, tout en restant l'objet d'une surveillance spéciale. Ils ne seront séquestrés en cellule qu'au cas de nécessité absolue. Comment les cellules seront-elles construites ? « D'abord, il faut à cette exception même appliquer le principe général qui doit diriger dans la construction des asiles d'aliénés, c'est-à-dire faire une habitation ordinaire, en se conformant aux prescriptions de l'hygiène, et ensuite songer à remplir les conditions de spécialité. Ces conditions dérivent de l'état môme des agités, qui, selon nous, ne réclame pas l'absence de toute impression, mais des sensations douces et monotones; aussi regardons-nous comme indispensable de pratiquer dans les cellules des croisées donnant sur un parterre, et dont l'horizon soit borné par une végétation abondante ; conclure de la grande activité cérébrale et de la sensibilité très avivée de ces malades à la nullité des impressions est un extrême qu'il convient d'éviter. Cependant, dans le triple but de la surveillance, delà ventilation, de l'émission de la voix, et aussi pour prémunir certains malades contre la frayeur résultant de l'obscurité lorsqu'ils y a nécessité de fermer hermétiquement

314 LES GRANDS ALlÉNISïES FRANÇAIS

la croisée, nous pensons que la cellule doit avoir en même temps dans le plafond une ouverture qui communique avec Tair extérieur. »

Convient-il de fonder des asiles distincts pour les incurables ? Falret est absolument opposé à cette spécialisation. Ce serait d'abord, dit-il, trancher la question de la non-curabilité, et la science ne permet pas d'être positif à cet égard. On s'expose de plus à cesser trop tôt les moyens de traitement. Les familles peuvent s'affecter de cette translation d'une maison dans une autre, de cette classification qui déclare leurs parents inguérissables. Enfin certains malades conservent assez de jugement pour s'aflliger d'une telle décision. Ces objections ont moins de poids lorsqu'il s'agit simplement de séparer dans le même asile les curables d'avec les incurables ; pourtant elles subsistent toujours. « Pour nous, nous sentons très bien qu'exceptionnellement, par suite de certaines dispositions administratives et d'une population considérable, comme à Paris, par exemple, cette séparation puisse être effectuée avec avantage; mais nous ne comprenons pas l'utilité d'en faire un })rincipe de construction des asiles d'aliénés. Nous croyons, au contraire, qu'en faisant reposer la classification des aliénés sur la considération de la forme de leur délire, sur le désordre de leurs penchants, etc., on obtiendra tous les bons résultats qu'on se promet de la séparation des curables et des incurables, sans en redouter les graves inconvénients. »

Tout, dans un établissement destiné au traitement de la folie, doit être soumis à l'autorité médicale. « Dans un asile d'aliénés, j'ai beau chercher les fonctions d'un directeur et celles d'un médecin, je ne trouve que celles d'un médecin. Tous les faits qui concernent les aliénés sont tellement liés qu'il est impossible d'en attribuer un certain ordre au médecin et un autre à un directeur. Placera-t-on en des mains différentes l'action sur les choses et l'action sur les personnes, la direction matérielle et la direction morale ? L'une et l'autre, selon nous, réclament l'unité de vues et conséquemment de pouvoir Je sais bien qu'il y a

ŒUVHE DE JEAN-PIERUE FALRET 315

tout un ordre de faits relatifs aux détails matériels de l'économie et de la comptabilité, qui sont étrangers à la médecine ; mais ces fonctions sont celles d'un économe et non celles d'un directeur. » Ce principe a une grande importance par rapport au personnel, qui ne peut relever que du médecin. « Lui seul doit les choisir, et il ne se laissera pas diriger, comme l'administration, par une étroite économie, car il connaît toute l'importance de ses auxiliaires de tout ordre. Une fois choisis, les serviteurs doivent agir conformément à ses indications et faire taire tous leurs sentiments particuliers pour n'écouter que la voix du médecin ; car lui seul connaît tout ce qui est relatif aux aliénés, et le mode de concours que chaque serviteur doit lui donner pour atteindre le but désiré. Dans cette direction imprimée aux divers employés d'un établissement, réside le moyen le plus général du traitement moral, celui qui agit avec d'autant plus d'efficacité qu'il s'exerce d'une manière plus constante et plus inaperçue. C'est un réseau humain dont le médecin entoure ses malades pour coordonner leurs mouvements, régler leurs pensées, modérer leurs sentiments et présider à toutes leurs actions. Il n'y a que le praticien éclairé qui puisse comprendre toute l'étendue des influences qu'ont sur l'esprit des malades, ces moyens d'actions calculés avec discernement et employés avec une constante uniformité.

« Mais, pour qu'il en soit ainsi, il est indispensable que tous les serviteurs soient bien convaincus de l'autorité suprême du médecin; s'ils n'ont pas cette conviction, et s'ils entrevoient un pouvoir rival et supérieur, il est évident que leur concours est faible et vacillant, que leur conduite est faussée à chaque instant, que l'ordre de l'établissement est sans cesse compromis, et qu'au milieu de cette division de pouvoirs, l'aliéné manque de l'appui qui lui est indispensable. »

L'isolement effectué, il importe de faire diversion au délire. On y arrivera en provoquant d'autres idées, d'autres sentiments, en calmant l'exubérante activité des facultés intellectuelles et morales.

316 LES GRANDS ALlÉNISTES FRANÇAIS

Le principe de la vie en commun exerce une influence salutaire sur les aliénés ; on rompt ainsi la chaîne de leurs préoccupations, on les incite ainsi à la réflexion, de plus « on détourne fréquemment leur attention de Tobjet de leur délire, par les faits variés qui se passent autour d'eux, par les paroles et les actes dont ils sont à chaque instant les témoins, enfin par les sentiments variés, de bienveillance ou autres, que font naître chez eux la conduite ou le langage des malades qui les environnent ». Les habitations isolées et les cellules ne seront réservées qu'à un petit nombre de malades qui y séjourneront temporairement. Dans quelques asiles, « par suite de l'exagération d'un principe juste, exagération que nous ne saurions approuver, on a poussé la réaction contre le système ancien jusqu'à la suppression absolue des cellules ».

Un autre principe essentiellement bienfaisant est celui de l'occupation, du travail sous toutes ses formes, manuel ou intellectuel. « L'occupation est-elle manuelle ? Elle a l'avantage de calmer l'activité exubérante, de déterminer une déperdition considérable de force nerveuse en excès par l'exercice musculaire, et de provoquer ainsi le repos et même le sommeil. Le travail est-il intellectuel ? Il produit une diversion puissante aux préoccupations maladiA^es, en occupant les forces intellectuelles et morales, et en les déviant de la direction morbide dans lac}uelle elles ont une tendance constante à s'employer. »

Les résultats seront encore plus favorables si l'on combine l'occupation et la vie en commun, par l'institution, dans les asiles, d'écoles et de réunions. « Les avantages de l'occupation se trouvent ainsi centuplés par l'influence de l'exemple, par le stimulant de l'amour-propre et par les mille mobiles d'action que l'homme puise dans les relations avec ses semblables. »

La période de convalescence mérite toute la solbcitude du médecin. « Que deviennent, en effet, ces convalescents à leur sortie des établissements qui leur sont consacrés, et quelles sont les dispositions de la société à leur égard ? Dans la généralité

ŒUVIlli Uli .IEAX-1'lKliliE FALliliT 317

(les cas, CCS infortunés, d'une raison encore vacillante, d'une sensibilité avivée ou affailjlie par la maladie^ passant, sans transition préparatoire, d'un état de dépendance à une lil)erté entière, se trouvent aux prises avec la misère et toutes les causes qui ont provoqué leur délire. Comment pourraient-ils résister au milieu d'une société qui ne croyant pas à la guérison de la folie, ou du moins la regardant comme incomplète et larechute comme imminente, redoute leur présence et leur refuse son appui ? Pour comble de malheur, dans les familles mêmes des convalescents, à toutes ces défiances, à loutes ces craintes, viennent s'ajouter des irritations et quelquefois des haines violentes, par suite des changements de caractère manifestés pendant les diverses périodes de leur maladie, comme si le délire des sentiments ne méritait pas l'indulgence de la famille, au lieu de provoquer sa répulsion, w

Les femmes sont placées dans des conditions encore plus défavora])les que les hommes. « Sans asile, sans ouvrage, sans soutien aucun, elles tombent dans l'immoralité ou dans le désespoir c[ui les entraîne au suicide, ou provoque une rechute. » Cette pénible situation, jusqu'alors sans issue, inspira à Falret l'idée de cette Œuvre du patronage des aliénées convalescentes, à laquelle il consacra sa vie et sa fortune. « Affermir la raison des convalescentes d'aliénation mentale, les pi^émunir contre la misère et toutes ses funestes conséquences, les moraliser, les protég'er contre les préventions de leui's familles et de la société, les faire accepter poiu^ ce qu'elles sont redevenues, des êtres raisonnables que le malheur a rendus sacrés pour tous, les suivre partout, afin d'amortir les causes et déparer aux premiers signes de récidive, j^atronner les enfants comme les mères, pour imprimer à leurs idées et à leurs sentiments la direction la plus convenable, telle est l'œuvre de science, d'humanité, de morale et de religion, que je me suis proposé de réaliser, et qui, j'esi)ère, aura des imitateurs en France et à l'étranger. »

Ces généreuses paroles ont enfin trouvé un écho; partout Ton s'intéresse au sort des aliénés convalescents privés de ressources et d'appui. La question est à Tordre du jour.

En résumé, l'œuvre de Falret présente un double aspect. Il fut un clinicien émérite et un grand philanthrope. Elève de Pinel et d'Esquirol, ses doctrines diffèrent des leurs sous plusieurs rapports importants. « Nous conservons toujours pour ces maîtres illustres, disait-il, toute la vénération qu'ils méritent. Nous rendons pleine justice aux progrès qu'ils ont réalisés dans la philanthropie et dans la science. Mais, sans renier les traditions du passé, nous avons des aspirations vers l'avenir. Nous pensons que la meilleure manière d'honorer leur mémoire est de discuter leurs doctrines et de profiter des résultats considérables qu'ils ont acquis à la science pour tâcher de la perfectionner. » Le disciple qui suit aveuglément les traditions d'un maître, qui regarde sans cesse en arrière et jamais en avant, ne saurait produire une œuvre vraiment utile. Les élèves de Pinel et d'Esquirol ont su comprendre cette vérité et l'enseigner à leurs successeurs. Plein de foi dans le futur, Falret, en publiant son traité des Maladies mentales^ s'adressait ainsi aux jeunes aliénistes : « Puissent les indications qui précèdent, et qui sont le résultat de toute une vie consacrée à l'étude des maladies mentales, être de quelque utilité pour les nombreux travailleurs qui, dans tous les pays, dirigent leurs efforts vers le perfectionnement de notre science spéciale ! Puissent les principes que nous avons posés leur servir de guide dans l'étude et la pratique d'une spécialité si difficile et si attrayante tout à la fois ! Puissent-ils, plus heureux que nous, en suivant cette voie encore encombrée de tant d'obstacles, arriver à trouver des espèces plus naturelles de maladies mentales, que nous appelons de tous nos vœux, et surtout découvrir des moyens plus efficaces pour guérir la plus triste des infortunes et contribuer ainsi à l'amélioration du sort des

ŒUVRE DE JEAN-PIERRE FALRET

aliénés auxquels nous avons voué notre existence tout entière ! »

Comme philanthrope, Jean-Pierre Falret est peut-être plus grand encore c|ue comme clinicien. Son œuvre })rincipale, le patronage des aliénés, suffirait à perpétuer son nom. Digne émule de ses maîtres immortels, il mérite de prendre rang parmi les bienfaiteurs de Thumanité.

Index des principaux écrits publiés par Falret.

OhacrriitliDis ijiédico-cJn ru l'ij icalrx. Thèse de Paris, 31 décembre 1810.

Du suicide. Journal coiiiplénirntairu des sciences médicales, cahier de juin 1820.

Deux observations de nostalgie. Bihliuthèque médicdle, 1821, t. LXXIV^ p. 367.

Réflexions sur le siège de la fièvre ataxique. Athénée de médecine de Paris, séance du 2 mars 1822. Bihliotltèque médicale, 1822, t. LXXVI, p. 208.

De l'iiypoclwiidrie et du suicide. Considérations sur les causes, sur le siège et le traitement de ces maladies, sur les mo)'eus d'en arrêter les progrès et d'en prévenir le dévelopijement, Paris 1822, in-S".

Inductions tirées de l'ouverture des corps des aliénés, pour servir au diagnostic et au traitement des maladies mentales. Mémoire lu à l'Athénée de médecine de Paris le 6 décembre 1823, publié dans le Bulletin de la Société médicale d'émulation, 1824, et dans la Bibliothèque médicale, 1824.

Reclierclws statistiques sur les aliénés, les suicides et les inortx subites. Travail présenté à l'Académie des sciences, et couronné sur le rapport de la commission du prix de statistique pour 1828 et 1829.

Observations sur le projet de loi relatif aux aliénés, 1837.

Discours prononcé sur la tombe d'Esquirol, le 14 décembre 1840. Bulletin de V Académie ds mklccinc, 1849, t. VI, p. 329.

Considérations (jéné.ralus sur les maladies mentales. Paris, 1843, in-8°.

Rapport à l'Académie de médecine sur le prix Civrieux. (Les candidats avaient à traiter la question suivante : Des ludlucinations , des causes qui les ])roduisent , et des maladies qu'elles caractérisent.) Prix décerné à Baillarger. Séance publique annuelle du 17 décembre 1844.

Visite à V établisse ment d' Illenau, et considérations e/énérales sur les asiles d'aliénés. Paris, 1845, in-S».

Du traitement moral des aliénés. De l'utilité des écoles et des réunions pour le traitement des aliénés. Gazette des Jiy^itau.r, 1848, des 5, 15 et 22 août.

De l'enseignement clinique des maladies mentales. Annales médico-psijcholoriiques, 1847, p. 232 ; 1849, p. 524. Paris, 1850, in-8».

De la construction et de l'organisation des établissements d'aliénés. Paris, 1853.

Folie circulaire. Bulletin die V Académ 'ie de médecine, 1853-54, t. XIX, p. 350.

Discussion sur le délire. Bulletin de l'Académie de médeci/ie, 1854-55, t. XX, p. 1069.

De la non-existence de la monomanie. Paris, 1854.

Leçons cliniques de médecine mentale, faites à l'hospice de la Salpêtrière. Paris, 1854, in-S".

Congestion cérébrale apoplectiforme. Bulletin de l' Aciidémie de médecine, 1860-(;i, p. 355.

Des maladies mentales et des asiles d'aliénés. Paris, 1864.

Kalret a collaboré à la B'M'mtMqiu médicale. 11 a publié dans le D'ictionnaire des études médicales prat'iq;ues les articles : Aliénation mentale et Délire.

Félix VOISIN

En regardant autour de uioi dans la socio'té, j'ai trouvé des entants disgraciés par la nature, des enfants mal nés, nés pauvres d'esprit.

Vie de Félix Voisin.

Félix Voisin naquit au Mans, le 19 novembre 1794, d'une famille de commerçants. Il perdit jeun(i son pèn^, et sa mère resta veuve, à 37 ans, sans fortune aucune, et avec dix enfants. Mais cette femme énergifjue ne se laissa point abattre par l'adA'ersité. Elle avait déjà traversé de difllciles ])éri(ides aux temps troublés des guerres civiles, alors que, vainqueurs et vaincus tour à tour, s'entre-tuaient autour d'elle les Blancs et les Bleus. Elever ses enfants fut désormais son unique souci. Elle se voua à cette tâche, et connut le double bonheur de réussir et de ne pas s'étr(! adressée à des ingrats. « Vous n'avez, écrivait plus tard Félix Voisin, désespéré ni de vous, ni de la société, ni de nous-mêmes. Votre amour maternel infatigable, votre courage, A^otn^ dignité simple, vous ont fait bien des fois citer en exemple dans notre ville natale. Nous vous devons ce que nous sommes. Que votre nom soit béni parmi nous! »

Lorsque les progrès d(^ l'Age nécessitèrent des études plus approfondies, le jeune Félix entra au lycée d'Angers. Là, il fit des humanités solides, et se pri'para, grâce à une forte éducation morale, à affronter les luttes de l'existence.

Arrivé à Paris, en 1812, il embrassa la (•nrrière médicale et S. 21

322 LES GRANDS ALIÉNISTES FfiANÇAIS

fréquenta assidûment les hôpitaux. Ses préférences le portaient vers la chirurgie, mais les événements imprimèrent à son activité une autre direction. Les alliés envahissaient la France; nombre de ses camarades prenaient les armes pour combattre l'étranger. Il voulut abandonner ses études et s'ena:a2-er dans l'artillerie: mais une lettre de sa mère arrêta cette belliqueuse ardeur. « Monsieur, disait-elle, je vous ai envoyé à Paris pour étudier la médecine et non pour apprendre à tirer le canon. » Fils respectueux, il se soumit et alla soigner les typhiques à l'ambulance de la Salpêtrière. Il y rencontra les deux hommes dont l'amitié devait exercer une décisive influence sur sa carrière et sur sa vie : Esquirol et Falret.

La science mentale le séduisit, et il se consncra aux recherches psychologiques. « Cette sphère élevée, fait observer Delasiauve, convenait essentiellemcMit k sa nature enthousiaste et méditative. » Il goûtait foi't les écrits des })hilosophes du XVIIP siècle, et se les assimila à tel point que, prenant pour épigraphe de son livre VHomme animal, une pensée de Diderot, il disait, avec une foi aussi naïve que sincère : « Cette phrase a toujours semblé m'avoir été dérobée. » Il professait pour Gall un véritable culte, et demeura l'un des plus fermes soutiens de sa doctrine. (( Gall, affirmait-il en un élan d'enthousiasme, est le premier homme qui ait commencé la science de la philosophie, et qui, en rendant au cerveau ses apanages, l'ait assise sur des liases indestructibles et invariables. » Et, pour que nvd n'en ignorât, il proclamait hautement sa croyance : « Je suis phrénologiste, plein de franchise et de conviction. »

Le 24 juin 1819, Voisin soutenait sa thèse inaugurale. Le sujet qu'il avait choisi, V Utilité du courage et de la réaction morale dans les maladies, indiquait déjà la teinhince philosophique de son esprit. « Le courage, disait-il, est une force ou vertu qui élève l'âme et la porte à souffrir la douleur avec constance et fermeté. » Suivant lui, le courage puise sa source dans les grandes passions et dans la philosophie; il subit l'influence des

VIE DE FÉLIX VOISIN

tempéraments, des climats, des opinions religieuses, de l'éducation, de la forme du gouvernement; il est naturel ou affecté.

« Je mets la main sur la [joiti'lae d'un homme auquel on })ratique une opération cruelle ; son cœur n'est point ému, son poumon largement développé offre au sang une voie facile; je dis, c'est un homme de courage, son âme inébranlable n'a point été vaincue par la douleur. J'en vois un auti-e placé dans les mêmes circonstances ; sa douleur concentrée ne se manifeste par aucun signe extérieur; cependant son cœur bat violemment, ou s'est tout d'un coup ralenti, ou bien a éprouvé un trouble quelconque. Je dis alors, cet homme montre un calme qui n'est pas dans son âme. »

Cette distinction entre le vrai et le faux courage semble bien subtile pour être juste. L'homme dont la res[)iration et la circulation ne sont point troublées au cours d'une longue et cruelle opération, a simplement la sensation moins développée qu'un autre. Eprouver, au contraire, une souiïrance physique réelle et apparente pour tous les assistants, et dompter la douleur, n'est-ce pas là plutôt le vrai courage? Et Félix Voisin lui-même ne nous en a-t-il i)as fourni un exemple frappant ? Il dut, en 1863, subir l'opération de la pierre, pratiquée sur lui par Dolbeau. L'introduction du lithotrit(Hir ayant provoqué des phénomènes nerveux, des mouvements réflexes des membres inférieurs, il refusa néanmoins le chloroforme, et déploya une grande énergie. Le corps tremblait, mais l'âme restait calme.

Voisin décrivait encore dans sa thèse les effets du courage sur l'économie. « Le courage est un stimulant moral qui agit puis^ samment sur l'organisme. Par lui les fonctions reprennent leur activité, les forces se relèvent,rimagination trop fortement ébraidée reprend sa sécurité. Il donne à nos moyens thérapeutiques plus d'empire, à nos ressources plus d'étendue ; nous lui devons souvent, sans l'emploi d'aucun médicament, la disparition de ces orages violents, ({ui, suscités par de profondes émotions morales, boidevei'sent l'économie. »

Il traco aussi les devoirs du médecin aliéniste, et présente le tableau des peines qui rattendent dans Texercice d(! sa profession. « Que de dévouement, que de zèle, que de courage, ne faut-il pas de la part du médecin pour connaître la cause des diverses aliénations mentales, pour en étudier la marche et pour leiu" ap2)liquer un traitement rationnel. Dans les autres affections qui afïlig-ent l'espèce humaine, l'homme bienfaisant qui se voue à leur soulagement peut espérer une noble récompense dans la reconnaissance et l'attachement des malades. Mais, dans le traitement de ces maladies, le médecin ne peut se promettre que le bien cju'il opère; d'un côté, il est poursnivi par les préjugés même lorsqu'il a eu des succès, de l'antre, il est de son devoir de provoquer, en c{uelc[ue sorte, l'oubli des soins cju'il a prodigués, afin d'éloigner une cause très féconde en récidives. Quelle adresse, quelle connaissance du cœur humain, quelle habitude ne faut-il pas pour tenir à chacuii des malades le langage le plus propre à ranimer l'espérance ! Que d'habileté pour convaincre de la nécessité de vivre certains mélancolicpies qui ne cherchent qu'cà tromper la surveillance active de l'amitié pour mettre un terme à leur existence. Il ne suffit pas de leur dire : courage, cela ira mieux; l'accent du cœur doit animer ces paroles consolantes, pour qu'elles arrivent à leur âme attristée. »

Inutile de compter sur la gratitude des hommes. « La reconnaissance pour eux est souvent un fardeau, hwoqués comme des dieux au milieu du danger, nous sonunes souvent oubliés comme eux; imitons-les alors, et contents du bien que nous avons fait, payons-nous par son souv('nir; soyons les bienfaiteurs des hommes; un titre aussi beau doit nous l'aire oublier bien des peines. »

Toute sa vie, Voisin resta fidèle aux principes qu'il s'était tracés dans sa thèse. Cet ouvrage de sa jeunesse décèle déjà les qualités, et, il faut le dire aussi, les défauts de l'âge mui'. La bonté, la générosité, la force d'âme s'y révèlent à chaque page, mais on constate également cet amour des longues tirades, cette

Vlli DE FÉLIX VOISIN

phraséologie souvent sans idées, auxquels il se laissait si volontiers aller. Un contemporain, faisant, en 1820, le compte rendu de ce travail, lui doiuiait le conseil suivant : « S'il ne dédaigne pas les avis d'un de ses condisciples, nous l'engagerons à se défier de son extrême facilité, elle pourrait l'entrainer loin de la bonne route, dans un art où le jugement doit l'emporter de beaucoup sur l'imagination. »

Esquirol avait pris son élève en amitié, et l'emmenait souvent avec lui dans ses voyages d'inspection. Les asiles, en 1820, étaient encore le tln'âtre d'abus nombreux. Les réformes réalisées par Pinel à Bicètre et à la Sal[)ètriére n'avaient pas, malgré les écrits et les efforts persistants d'Esquirol, pénétré dans tous les établissements de pi'ovince. A Cadillac, près de Bordeaux, les malades agités étaient couchés dans des souterrains humides et glacés, en communication directe avec les égouts et la Garonne, et les rats venaient ronger les pieds des malheureux étendus sur la ])aillc. « Voisin, raconte le D'' Motet, ému de pitié, de colère, ne pouvait contenir son indignation. Le soir, dans les salons du préfet de Bordeaux, il crut le moment venu d'exprimer liautement un blâme contre la négligence de l'administration. 11 allait parler, (piand Esquirol, à ([ui ne déplaisait point d'ailleurs cette fougiu^ juvénile, Tarrèl;! dn geste, et tout bas lui dit que la lutte serait inutile, ([ue ce n'était pas ainsi (pi'on arriverait au but désiré; (ju'il fallait apprendre à tout voir, mais à se taii-e, jus(prà ce ([ue l'heure fût vernie. Voisin ne parla pas, mais il se souvint toujours. » Esquirol possédait au plus haut degré le sens prati(|uc de la vie, rex[)érience des hommes et des choses; ce cpi'il voulait, il savait l'obtenir. Voisin, avec son impétuosité, ses colères subites, son impérieux besoin de faire partager ses sensations urbi et orbi^ n'eut jamais l'art de persuader. La patience et le calme donnent, à qui les possède, une force immense.

Les 29 et 30 août 1821, Es(piii'ol et Voisin j)arcouraient en détail le village de Gheel, encore imparfaitement connu, et à

propos duquel circulaieut des légendes étranges. La colonie, dont la population s'élevait, à cette éjjoque, à 400 individus, i)résentait un spectacle peu digue d'être imité, et bien difTereut de ce que Fou voit aujourd'hui. Les deux visiteurs rapportèrent de leur excursion une impression pénible.

Cette année 182i marque dans Fexistence de Félix Voisin. Il épousa une veuve, M""* Gossiôme, qui avait déjà deux filles. L'une d'elles se maria plus tard avec l'un des frères de son beaupère; le D'' Auguste Voisin naquit de cette union. (Le D' Jules Voisin est fils de Benjamin, le plus jeune frère de Félix.) La fortune de sa femme lui permit de fonder la maison de Vanves, avec son ami Falret. <.<. Et pourtant, remarque Lasègue, qui les eût dit faits l'un pour l'jiutre ? Venus do pays que sépare encore plus la race que la distance, ils s'étaient rencontrés au hasard, apportant, Voisin, sa jeunesse insatiable, Falret, sa })récoce maturité. Elevés à la même école, au temps où la pathologie mentale venait d'éclore, ils étaient jeunes connue leur science, convaincus (pie la médecine avait trouvé sa formule et dit son dernier mot, ardents à répandre la bonne nouvelle et ])rèts à convertir le monde. Leur force et leur hardiesse, car il en fallait ])our se risquer <à l'inconnu dans de si lourdes entreprises, ils les tenaient de la foi.<pii ne les a jamais abandonnés. ^loralenient, ni l'un ni l'autre ne s'était permis de vieillir, et, fatigués par la maladie, usés par la lutte ou brisés par les pires événements, ils se tenaient droits, fermes dans leurs propos, assez sûrs d'euxmêmes pour bien savoir que, (pioi qu'il arrivât, ils no faibliraient pas. » Ces deux honmies, que la natui'e avait créés si dissemblables, s'unirent d'une étroite amitié. Entrés la même année dans l'existence, ils vécurent un demi-siècle ensemble, et disparurent presque en même temps. Ils semblaient se compléter l'un par l'autre. « C'est du plomb et non des ailes, dit Bacon, qu'il faut donner à l'intelligence. » Voisin possédait les ailes, Falret avait le plomb.

En juillet 1822, Voisin quitta la rue Aubry-le- Bouclier, où il

VIE DE FÉLIX VOISIN 327

habitait depuis deux aus, et vint s'installer à la maison de Vanves. C'est là qu'il devait vivre et mourir.

Dans un travail public* en 1821, et intitulé : Du bégaiement, il en étudiait les causes, les différents degrés, montrait l'influence des passions, des sexes, des âges, et exposait les moyens thérapeutiques propres à prévenir, modifier ou guérir cette infirmité. Suivant lui, le bégaiement résulterait moins d'un vice de conformation des organes vocaux, (jiu; d'un défaut d'accord entre ces organes et le cerveau. Il importait donc de régulariser l'action de ce dernier, et, pour y réussir, il conseillait l'articulation fortement accentuée. Ces princi})es, il les avait expérimentés sur luimême; car il était atteint de cette infirmité gênante, et bégaya longtemps d'une façon marquée. Par les efforts persévérants de sa volonté, il parvint, nouveau Démosthène, à vaincre cette difliculté naturelle de prononciation. Il passait une partie de ses nuits à marcher de long en large dans sa chambre, en déclamant à haute voix, et avec une forte accentuation, de longues tirades de vers ou de prose, empruntées aux auteurs classiques. Il récitait avec une énergie, une emphase et une netteté de diction, dont il conserva l'habitude persistante, et dans ses conversations particulières, et dans ses lectures académiques. A la suite de cet exercice prolongé, son cerveau était devenu une source d'où jaillissaient à jet continu les périodes oratoires, aussi ne perdaitil jamais l'occasion de placer nu discours, ce c[ui ne mancpait pas de surprendre toute personne non prévenue. Un élève lui a[)portait-il sa thèse : « Asseyez-vous , s'écriait-il d'un air inspiré, et écoutez-moi. Jeune homme, vous allez entrer dans la carrière... » et il continuait à parler pendant dix minutes ou un quart d'heure, cii'culant à travers la pièce, et prophétisant devant son spectateur ahuri. 11 s'arrêtait enfin brusquement. «J'ai fini. Maintenant à vous de parler. Je vous écoute. » L'autre était généralement trop surpris pour pouvoir exprimer une idée, et il se retirait en songeant, à part lui, que cet aliéniste était bien original.

LES GRANDS ALIÉNISïES FlîANÇAIS

En 1822, Voisin obtenait le prix Esquirol, avec un mémoire ayant pour titre : « Le désordre menstruel peut-il être regardé comme une des causes physiques les plus nombreuses de l'aliénation mentale. » Il cherchait à démontrer que le cerveau, loin d'être influencé par Fétat de l'utérus lors de la puberté ou de l'âge critique, tient au contraire sous sa dépendance les org-anes génitaux.

En 1826, il publiait un livre sur les Causes morales et physiques des maladies mentales et de quelques autres affections nerveuses telles que l'hystérie., la nymphomanie et le satyriasis. Il combattait, comme Georget, l'idée des folies sympathiques, et déclarait, avec lui, que la folie est une maladie cérébrale idiopathique. A partir de cette époque, tous ses travaux scientifiques furent dirigés dans la même voie, et n'ont été que le développement de la doctrine phrénologique de Gall, dont il est resté toute sa vie partisan fanatique et convaincu, au double point de vue anatomique et philosophique. Pour lui cette doctrine était une sorte d'évangile dont il se proclamait le prophète, et dont il conservait les lignes principales, ne s'en écartant que très rarement, et dans des détails absolument secondaires. Il admettait les localisations cérébrales de Gall, ainsi que sa division des facultés, et sur cette base, qu'il considérait comme inébranlable, il prétendait édilier le Code moral de l'humanité. Pour lui la moralité humaine était la résultante obligée de la satisfaction naturelle de toutes les facultés, et la morale dérivait ainsi directement de la psychologie. « La nature, disait-il, a mis en nous tous les moyens d'être heureux. Notre mal vient d'ignorance, notre mal vient de nous-mêmes. L'homme doit être tout ce que la nature l'a fait, tout ce qu'elle a voulu qu'il fût. Il doit vivre tout à la fois par ses penchants inférieurs, par ses sentiments moraux, par ses puissances intellectuelles, par ses facultés de perception... Notre bonheur est dans nos mains; vivons pleinement sans crainte et sans remords de toutes les vies qui nous ont été données. Les magnificences de la terre ont été créées pour

VIE DE FÉLIX VOISIN

nous; il y a mal, il y a ingratitude, il y a folie, il y a désobéissance à n'en pas savourer les délices ; tous nos modes d'existence nous ont été donnés ])ar Dieu. La vie animale est bonne, la vie morale est délicieuse, la vie intellectuelle est superbe; tout est bien de cette manière, et quiconque maudit la vie des sens, quiconque mutile un seul de ses organes, est impie autant que celui qui n'écoute point les inspirations supérieures de son cerveau, autant que celui qui ne vit point de toutes les noblesses et de toutes les grandeurs déposées dans sa constitution. » Mais, de même qu'Epicure dont il suivait les doctrines, il conseillait la volupté jointe à la tempérance, inséparable de la vertu. Use^ mais n'abuse^ tel était son aphorisme. Toutes les facultés devaient recevoir leur satisfaction, l'homme devait resplendir de toutes les lumières de la création et rendre h la nature et à Dieu ce quil avait reçu de la nature et de Dieu. Il croyait fermement être parvenu à découvrir le Code moral de Vliamanité dont les préceptes avaient été déposés depuis 6,000 ans dans les archives de la nature, en déplissant les circonvolutions cérébrales. Aussi voulait-il, en vertu de cette idée, donner à son grand ouvrage philosophique le titre de Nouveau Sinaï; mais reculant, grâce aux sages conseils de son ami Falret, devant r(''normité du titre, il l'intitula simplement Analyse de l'entendement liumain. Pourtant la chose s'ébruita et ses élèves ne le désignaient plus entre eux que sous le nom de Moïse.

Pour lui, la tête humaine se divisait en trois grands compartiments : les facultés animales, les facultés morales, les facultés intellectuelles et artistiques ; il considérait ces dernières comme les fleurons de la couronne des facultés humaines, et admettait que la nature les distribuait arbiti-aircment et suivant son bon plaisir, pour ainsi dire par surcroit, et comme ornement supplémentaire des facultés fondamentales essentielles.

En 1839, il publiait un premier travail sur les facultés, intitulé : de V Homme animal. Il avait pris pour épigraphe cette phrase de Diderot : « L'homme a en lui tous les instincts, tous les peu-

chants des brutes ; de là vient que, sous la forme bipède de l'homme, il n'y aucune bête innocente ou malfaisante dans l'air, au fond des forets, dans les eaux, que vous ne puissiez reconnaître. Il y a l'homme loup, l'homme tigre, l'homme renard, l'homme pourceau, l'homme mouton, et celui-là est le plus commun. Il y a l'homme anguille, serrez-le tant qu'il vous plaira, il vous échappera; l'homme brochet qui dévore tout, l'homme serpent qui se replie en façons diverses, l'homme ours qui ne me déplaît pas, l'homme aigle qui plane au haut des cieux, l'homme corbeau, etc., etc. Rien de plus rare qu'un homme qui soit de toute pièce. Aucun de nous qui ne tienne un peu de son analogue animal. » Dans cet ouvrage. Voisin étudiait successivement : les penchants et les sentiments que nous partageons avec les espèces inférieures ; leur rôle, leur emploi, leur but dans la vie de chaque individu, et dans le mouvement général de la société; les mêmes facultés considérées dans leur excès d'action, et conduisant à la dépravation, au suicide, au crime ou à l'aliénation mentale ; enfin, il exposait des faits avec inductions et applications à l'éducation, à la morale, à la politique, à la législation, au traitement des aliénés et au bonheur de la Aae. Il faisait précéder ce li^a^e d'un exposé de son système philosophique sur l'ensemble de nos opérations cérébrales, sur l'exercice et l'ajjplication de nos penchants, de nos pouvoirs intellectuels. « Par une faveur toute spéciale de la nature, disait-il, l'homme est l'être parachevé par excellence ; et, indépendamment de ses qualités animales, il renferme encore en lui des pouvoirs qui n'ont point d'analogue dans aucune espèce vivante, pouvoirs qui multiplient ses forces, qiù le distinguent et l'ennoblissent, et qui lui donnent enfin les grands caractères de l'humanité : je veux parler de son intelligence et de ses sentiments moraux. Le siège en est placé dans les parties antérieures et supérieures de son cerveau ; la suprématie leur appartient en toutes choses, et si les penchants inférieurs veillent assidûment aux soins de sa persormalité, il sent en lui et il apprend, par ces deux ordres

VIE DE FÉLIX VOISIN

suj)crieiirs de facultés, tout, ce qu'il se doit à lui-même comme homme, tout ce qu'il doit à ses semblables, et tout ce qu'il doit à la société. Tout à l'heure, il n'était qu'animal ; il ne vivait que dans lui, que pour lui, que pour tout ce qui aA'ait quelque rapport avec son intérêt ég'Oïste, exclusif; et maintenant que ses obligations morales et ses puissances intellectuelles lui sont révélées, le voilà homme et tout va prendre en sa tête un caractère de grandeur, de désintéressement, de justice, de poésie, de bienveillance et d'amour. Un monde nouveau, un monde inconnu à l'animalité va s'ouvrir devant lui, et dans ce monde nouveau, comme dans le monde animal, c'est encore la volupté, mais une A-^olupté bien autrement ineffable, qui vient lui indiquer sa route et lui tracer ses devoirs. »

Plus tard, Voisin reprit ce travail en sous-œuvre, et publia successivement les trois volumes de ï Analyse de V ente iidem eut hiunain, divisé en une sorte de trilogie : les facultés animales, les facultés morales, les facultés intellectuelles et artistiques. Il exposait avec uu très grand luxe d'expressions, eu habile coloriste, comme l'appelait Lasègue, dans un style imagé et souvent emphatique, les principes que nous avons déjà sommairement indiqués. 11 résumait ainsi l'idée dominante de sa vie : « L'homme complet doit développer parallèlement toutes les facultés (jui lui ont été données par la nature, sans écraser et sans chercher à annihiler aucune d'elles. L'homme complet doit manifester une haute moralité et une grande intelligence, assises sur une bête vigoureuse. » N'est-ce pas le Mens sana in corpore sano?

Indépendamment de ces études philosophiques qui furent le but principal de son existence scientifique, il se consacra à l'étude et à l'éducation des idiots. Dès 1830, il publiait une brochure intitulée : Application de la physiologie du cerveau à V étude des enfants qui nécessitent une éducation spéciale. Il y examinait le mode d'éducation à adopter pour les enfants qui sortent de la ligne ordinaire, et qui, par leurs particularités natives ou acquises, forment communément la pépinière des aliénés, des grands

LES GRANDS ALIÉNISTES FliANÇAIS

hommes, des grands scélérats et des infracteurs vulgaires dos lois. En 1832, le journal de la Société phrénologique de Paris insérait un mémoire sur le même sujet. En 1834, se fondait à à Issy, 14, avenue de Vaugirard, un établissement dit orthophrénique, dont M. de ]Moncey reçut la direction morale et la surveillance, Félix Voisin la direction médicale, hygiénique et physiologi(|uc. Wjisin avait déjà, depuis dix ans, rêvé la création d'une maison fondée sur les principes dont il rédigea lui-même le pi^ogranime. « Dans les dons do l'intelligence, disait-il, comme dans la force et le nombre des qualités du cœur, la nature n'est pas toujours égale dans ses répartitions. S'il est des individus dotés libéralement par elle, il en est d'autres aussi qu'elle a horriblement disgraciés. C'est particulièrement pour ces derniers et pour les enfants qu'une éducation première mal entendue a jetés dans de fausses directions, que les besoins d'un établissement tel que celui que nous venons de fonder se faisaient impérieusement sentir. Etres malheureux qui, s'ils étaient frappés d'infirmités physiques de tout autre ordre, pourraient trouver dans nos hôpitaux toutes les ressources nécessaires à leur régénération, mais pour lesquels aucun hospice moral n'a encore été édifié, si ce n'est Cliarenton, la Conciergerie, les bagnes ! ! ! N'est-ce donc pas un immense service rendu aux hommes on particulier et à la société en général, que la fondation d'un établissement spécial où l'on fait, pour l'intoUigenco, pour le développement des facultés affectives, pour le redressement des penchants dangereux, pour la guérisou des vices du cœur, ce qu'autre part on fait pour les difi'ormités du corps. Les enfants (jui réclament un traitement orlliophréuique peuvent se diviser en quatre catégories principales. Dans la première catégorie, sont les enfants nés pauvres d'esprit^ c'est-à-dire avec une organisation cérébrale au-dessous de l'organisation commune à l'espèce en général, et qui, dans la hiérarchie des différents pouvoirs cérébraux, occupent les degrés intermédiaires entre l'idiot et l'homme ordinaire. Par le bénéfice d'une éducation spéciale, par une heureuse application des

Vli; l)E IIU.IX VOISIN

principes de la physiologie du cerveau, nous parviendrons à

agrandir la sphère intellectuelle et morale de ces infortunés

« Dans la seconde catégorie sont les enfants nés comriie tout le monde, doués de l'organisation commune à l'espèce en général, mais auxquels une éducation première, mal dirigée, a fait prendre une direction vicieuse. Nous les ramènerons, par l'application des mêmes principes, à un emploi convenable de leurs facultés. La forme entière qu'ils présentent de l'humaine condition multipliera pour eux les surfaces de rapport, et nous facilitera les moyens de les rendre à eux-mêmes, c'est-à-dire à l'excellence de leur nature et à la supériorité de ses attributs. La troisième catégorie comprend les enfants nés e.rtraordiuairement, c'està-dire avec un cerveau volumineux dans sa masse totale ou dans quelques-unes de ses parties, et qui par cela même, lorsque les facultés nobles et bienveillantes sont faiblement prononcées, se font généralement remarquer par un caractère dilTlcile, une dissimulation profonde, un amour-propre désordonné, un orgueil incommensurable, des passions ardentes et des penchants terribles. Etablis sur de grandes proportions, ne pouvant être médiocres en rien, ils sont aptes aux plus grands vices comme aux plus grandes vertus, aux plus grands crimes comme aux plus grandes actions, selon le concours favorable ou défavorable des circonstances au milieu desquelles ils passent les premiers temps de leur vie. Chez de pareils sujets, les moyens à employer sont faciles à trouver et à indiquer. 11 s'agit d'amortir et de réprimer les facultés naturellement trop énergiques ou devenues telles sous des excitations démesurées. 11 s'agit de rétablir l'harmonie et la pondération entre 1(!S différentes puissances cérébrales, et de favoriser surtout le développement des facultés qui forment l'apanage exclusif et élevé de l'espèce humaine. Pour arriver à ce résultat, il suillt de l'emploi bien ordonné des modificateurs externes ; il faut être maitre de toutes les impressions qui vont frapper l'enfant, il faut lui créer un mode d'existence calculé sur les particularités de son être intellectuel et moral ; il faut

laisser en repos les forces qui dominent l'individu, et mettre en activité toutes les autres. Par défaut de mouvement et d'application, les premières s'affaiblissent et perdent leur empire, et les secondes, avivées, entretenues, nourries, développées, finissent par faire sentir leur influence et leur contrepoids... Enfin la quatrième catégorie se compose de tous les enfants qui,, nés de parents aliénés ,,s ont en naissant fatalementpréclisposés a V aliénation mentale ou à toute autre affection nerveuse... Il n'y a point de règles fixes à tracer pour les enfants de cette catégorie ; l'étude spéciale qui sera faite de chacun d'eux, les renseignements obtenus sur les auteurs de leurs jours, metti^ont suffisamment sur la voie des meilleurs moyens curatifs. Dans tout état de choses, nous trouverons dans le régime physique, moral et intellectuel tout particulier auquel ils seront assujettis, dans les habitudes quelquefois exclusives qu'on leur fera contracter, dans le calme prolongé du cerveau, dans les jeux et les fatigues de la gymnastique, des ressources nombreuses pour lutter avec avantage contre leurs dispositions innées, modifier leur organisme, changer leur constitution, et les soustraire conséquemment à la fatalité qui pèse sur leur tète. » Marc, chargé de présenter au préfet de police un rapport sur l'établissement orthophrénique, s'exprimait en termes élogieux, et sur l'œuvre, et sur son fondateur. « Je ne connais pas, disait-il, d'homme de ma profession qui possède à un degré plus éminent que M. Voisin l'ensemble des connaissances nécessaires pour la réussite de l'entreprise qu'il a conçue. C'est une route nouvelle que ce philanthrope va frayer; et si, comme je l'espère, il arrive au but, il aura rendu un service inappréciable à la société. » Mais les innovations jouissent bien rarement de la faveur publique, quand même leur utilité serait incontestable. L'établissement d'Issy n'eut qu'une existence éphémère.

Félix Voisin avait été chargé en 1833 d'organiser, à l'hospice des Incurables de la rue de Sèvres, un service temporaire d'idiots et d'épileptiques. Le service ayant été, en 1836, transféré à

A'IE DE FÉLIX VOISIN

Bicètre, il devint, en même temps que Leuret, médecin de cet hospice, auquel il resta attaché jusqu'en 1861 ; à cette époque, di'sireux d'avoir comme successeur son neveu, le D'' Auguste \'oisin, il donna sa démission. Dès son entrée en fonctions, il imprimait, avec l'appui de Ferrus, une véritable impulsion à l'éducation des idiots. Alors furent commencés les premiers essais réellement efficaces pour améliorer la situation physique et morale des déshérités de l'intelligence. L'on peut dire avec vérité que de Bicètre partit ce mouvement en faveur de l'éducation des enfants arriérés, qui, api'ès s'être propagé dans tous les pays de l'Europe et en Amérique, a aujourd'hui atteint sa plus grande expansion dans le nouveau service créé par le D'' Bourneville. Voisin s'attachait à cultiver les quelques facultés que ses malades avaient conservées, s'appuyant sur ce principe indiscutable, que Voit ne peut développer que ce qui existe.

En 1843, paraissait le traité de V Idiotie chez les en fa nts dans lequel il examinait les différentes particularités d'intelligence et de caractère qui peuvent nécessiter une instruction et une éducation spéciales, et étudiait leur degré de responsabilité morale.

La même année, il faisait à l'Académie de médecine une lecture sur la classification et le traitement de l'idiotie.

Ses recherches sur les enfants arriérés et idiots, et sur tous les déshérités de l'intelligence, l'avaient conduit h des études parallèles sur les criminels, et il publia diverses brochures traitant des rapports du crime et de la folie. 11 invoquait, à l'appui de ses opinions, la doctrine phrénologique. Dès le début de sa carrière, les deux questions suivantes s'étaient posées à son esprit : 1" toute faculté prédominante a-t-elle en général un signe extérieur à la surface du crâne ? 2° peut-on rigoureusement, et à priori, induire, de l'existence de ce signe extérieur, des manifestations énergiques, fréquentes et quelquefois inévitables de la faculté ? Pour arriver à résoudre ces problèmes, il demanda et obtint l'autorisation d'expérimenter sur les forçats. « J'arrivai au bagne de Toulon, racoiite-t-il, dans les derniers

jours du Tnois de novembre 1828. M. Reynaudy remplissait alors les fonctions de commissaire... Si les observations de MM. Gall et Spurzheim sont exactes, lui dis-je, je dois découvrir, parle simple toucber, les penchants et les sentiments des individus qui, dans cette foule de criminels, ont un caractère à eux et qui ont dû nécessairement fixer votre attention non seulement par la nature de leur délit, mais bien mieux encore, comme je viens de vous le faire entendre, par une manière d'être habituelle... Je dois, en portant la main sur leurs têtes, vous dire ce qui les distingue des autres criminels, tout aussi bien que si j'eusse été longtemps, connue vous, le témoin journalier de leurs manifestations, et je dois, par conséquent, ne pas me tromper dans la majorité des cas, sur l'espèce d'infraction légale qui les a fait condamner. » Ayant pris rendez-vous pour le lendemain matin, il arrive à l'heure convenue : « Je trouvai, sur l'un des quais de l'intérieur du l)agne, trois cent cinquante faussaires, voleurs ou homicides, parmi lesquels il avait confondu, sur ma demande, vingt-deux hommes condamnés pour viol ; cherchez ces derniers, me dit-il en souriant, et si vous les trouvez, prenez leurs numéros, je vous attends au secrétariat... Sans parler, sans dire un seul mot, je soumis à mon investigation les trois cent soixante douze tètes, qu'on avait mises à ma disposition ; et chaque fois que je trouvais un individu qui me présentait une nuque large et saillante, je le faisais sortir des rangs et je prenais son numéro. Je mis ainsi hors de ligne vingt-deux individus, et ma liste complète, je me rendis en grande hâte auprès de M. Reynaud, impatient que j'étais de voir de quelle manière une expérience faite de bonne foi allait prononcer sur la première des questions majeures que je m'étais posées : toute faculté prédominante chez un individu a-t-elle, en général, un signe extérieur à la surface du crâne ? M. Reynaud prend sa liste, je déploie la mienne, sans pouvoir me défendre d'une certaine émotion; je fais connaître les numéros que je viens d'y inscrire, et ce n'est pas sans surprise que sur vingt-deux individus condamnés pour viol, et perdus dans une foule de trois cent cin-

VIE DU FÉLIX VOISIN

quante autres criminels, j'en vois treize se révéler à moi par la simple inspection de leur crâne. »

Lélut, dans un cha])itre d'une série de récits intitulés Hisloires organologiques édifiantes tirées des propres annales de la plirénologie^ conteste les résultats obtenus par Voisin, et raille ses procédés. «Voisin, remarque-t-il, sur vingt-deux forçats condamnés pour viol, n'en a reconnu que treize, et non seulement il n'a pas deviné les neuf autres, mais il a pris pour eux neuf forçats qui ne s'étaient pas rendus coupables du crime dont semblait les accuser sa main ». Et il ajoute (juc c'est un voyage bien inutile, et si la chose en valait la peine, une visite à recommencer. Lélut omet le détail suivant, peut-être non sans intention. Le commissaire général, après avoir examiné la liste présentée par Voisin, et désigné les neuf forçats non condamnés pour viol à propos desquels Lélut traite de fable la science phrénologique,fît remarquer que néanmoins ces individus étaient dangereux pour les ma?urs. « Depuis longtemps ils sont notés dans le bagne pour être, sous ce rapport, l'objet de la surveillance la plus active, et par conséc{uent la conformation de leur téte ne vous a point trompé sur la violence de leur penchant particulier. » Voisin, nonobstant le dire de Lélut, n'était donc pas si loin de la vérité.

Il persévéra dans la même A'oie, et le 3 juillet 1838, il présentait à l'Acadi'mie de médecine un mémoire intitulé : Sur V organisation cérébrale défectueuse de la plupart des criminels. Il posait deux principes : le premier c'est que la statistique a démontré mathématiquement que les criminels sortent en masse des classes inférieures de la société ; le second, c'est que les deux tiers des condamnés, ou trois cent quinze sur cinq cents, ont une organisation vicieuse du cerveau, et rappellent trait pour trait la conformation du crâne de quelques suppliciés tels que ^Martin, Léger et Boutillier dont il présentait les tètes à la société. Sur sa demande, l'Académie désigna une commission cliargée de véritîer l'exactitude d(i ces observations. Le professeur Bouillaud, rapporteur, s'exprimait ainsi à la séance du 26 octobre 1841 :

LES GRANDS ALlÉNISTF.S FRANÇAIS

« Quatre cents jeunes détenus componireiit au tribunal phrénologique de M. Voisin. Ils défilèrent un à un devant la commission Après avoir rapidement exploré de Tœil et de la main la

tête de chacun d'eux, M. Voisin en fit deux grandes ])arts, selon qu'il les trouva plus ou moins propres à la démonstration de sa thèse. Parmi ceux dont il ht choix, il établit deux nouvelles divisions et, anticipant en ([uelque sorte sur les temps où ils auront à subir leur dernier jugement, suivant qu'il les trouvait bons ou mauvais, je veux dire bien ou mal doués par la nature, M. Voisin

leur disait : Passez à droite, ou passez à gauche Lorsque les

bons et les mauvais eurent été ainsi phrénologiquement séparés en deux grandes divisions, et placés dans une vaste cour, M. Voisin les passa de nouveau en revue, et il les subdivisa en quatre catégories, dont les deux extrêmes contenaient les meilleurs et les plus mauvais, tandis que les deux séries inicrmédiaires se composaient dé ceux qui tenaient une sorte de juste milieu entre les autres. » Le directeur et le greflier de l'établissement furent interrogés par la commission, anxieuse de s'assurer si les jugements de celui que Bouillaud appelle le Minas plirénologiqae^ étaient conformes à la vérité. Ils ahlrmèrent que le résultat était, à peu de chose près, l'expression de ce qu'ils avaient eux-mêmes constaté sur les dispositions intellectuelles et morales des individus examinés. Alors Voisin, saisi d'un transport d'enthousiasme, s'écria : « Messieurs, d'après la déclaration que vous venez d'entendre, ou je suis un devin, ou je possède une science. »

Ses doctrines phrénologiques l'amenèrent à considérer la plupart des criminels comme des malades plus dignes de pitié que de châtiment. En 1848, il réclamait, en une brochure d'un style éloquent et passionné, l'abolition de la peine de mort. Le meurtre juridique n'était plus, suivant lui, qu'un débris d'une civilisation attardée.

Membre fondateur et plusieurs l'ois président de la Société phrénologique, Voisin y a souvent développé ses idées philosophiques. A diverses reprises, il lit des lectures et des conte-

VIE DE FÉLIX VOISIN

renées sur les facultés humaines, devant un auditoire composé non seulement de médecins, mais de magistrats, d'avocats et de littérateurs; les danies elles-mêmes se pressaient à ces séances.

11 fut également l'un des membres fondateurs de la Société médico-psychologique, dont il suivit assidûment les discussions, et c^u'il présida en 1866.

La même année, il était élu membre associé de l'Académie de médecine.

Il avait donné, depuis 1861, sa démission de médecin de Bicêtre, et se consacrait à ses études philosophiques et aux pensionnaires de la maison de Vanves.

En 187U, à l'époque de la gueri'e, il commençait à souffrir de la maladie qui devait l'emporter deux ans plus tard, et cependant il conservait toute sa vigueur physique, et toute son énergie morale. Au mois d'août, ne croyant pas à la gravité des événements, il partit comme d'ordinaire, pour ]jasser ses vacances au Mans. Lorsque survinrent les désastres de la guerre, on dut abandonner la maison de Vanves, et ti'ansportei' les malades, soit en province, soit dans l'intérieur de Paris. Paris se trouvant bloqué, il lui fut impossible de rentrer, et de prendre sa part des souffrances du siège.

Dès l'armistice, il s'emjjressait de venir présider à la réintégration des malades dans la maison de Vanves. 11 trouva cet établissement dévasté ])ar les obus des Prussiens et par les ravages des mobiles (pii l'avaient occup('' ])endant le siège. Durant tout le mois de février et la moitié de mars, il s'adonna activement à cette réinstallation, sans prévoir les nouveaux malheurs qui allaient se produire. JNIais survint le 18 mars, et la (Commune avec tous ses désastres, ses péripéties douloureuses. ( Hii pourrait raconter en détail tous les incidents qui se produisirent dans la maison de Vanves au cours de cette triste époque ? Placé entre deux feux, entre les troupes de Versailles et les fédérés de Paris, exposé nuit et jour à tous les dangers, menacé par les uns et les autres alternativement, obligé de faire vivre et

LES GRANDS ALlÉNISTES FRANÇAIS

de protéger ses malades et son nombreux personnel, et en même temps de soigner, dans deux ambulances absolument séparées, les blessés des deux partis, Félix Voisin, malgré son âge et la maladie d'estomac qui le faisait cruellement souffrir, fut à la hauteur de cette situation difficile et périlleuse. Plein de courage et d'énergie, on le trouvait prêt, nuit et jour, à répondre aux exigences de cette lutte incessante pour la vie. Soutenant le moral de ceux qui l'entouraient, il montra un sang-froid, une présence d'esprit, une juste appréciation des circonstances si variées qui se présentaient sans cesse et auxc|uelles il fallait parer immédiatement, au-dessus de tout éloge. Courageux comme un soldat sur le champ de bataille, humain pour les blessés, il semblait que toutes ses qualités naturelles fussent rehaussées par la grandeur même des événements, et ce cjui, chez lui, passait pour des défauts de la vie habituelle en des temps calmes et pacifiques, se transformait en cjualités précieuses et exceptionnelles dans ces jours agités. Cette énergie morale vraiment remarquable ne se démentit pas un seul instant jusqu'au 21 mai, quand l'armée de Versailles, qui occupait Vanves, au nombre de iG,()OI) hommes, pénéti'a dans Paris, à 4 heures du matin, sous le commandement du général de Cissey.

A partir de cette époque, la santé de Voisin s'affaiblit ; la maladie progressait lentement. Il conservait intactes la vigueur de l'intelligence et la puissance de la volonté, mais ses forces physiques le trahirent et, le 23 novembre 1872, il s'éteignit, en pleine possession de lui-môme. La mort ne le surprit point, il la vit Avenir, et l'accueillit avec calme et sérénité. Cet homme qui, au cours de sa longue existence, avait professé et mis en pratique la doctrine d'Epicure, finit en véritable stoïcien. Il quitta la vie, nous dit Lasègue, « sans forfanterie et sans humilité, à la façon du citoyen cjui n'a ni à se résigner, ni à se défendre, quand il obéit à la loi. La loi de l'humanité lui commandait de clore une verte vieillesse encore pleine d'aspirations, il s'est incliné et personne n'a entendu sa voix qui s'éteignait murmurer une plainte ».

Œuvre de Félix Voisin.

Les recherches psychologiques séduisirent Félix Voisin. Des ouvrages nombreux attestent son lal)eur et exposent ses idées scientih'ques. Mais cette partie préférée de son œuvre reste discutée et discutable; les générations nouvelles la connaissent peu. Les hommes disparaissent, les théories passent, et bien sou- A'ent leur auteur est oublié. Ce qui perpétuera le nom de Voisin, c'est le traitement l'ationnel de l'idiotie, l'éducation appliquée aux enfants imbéciles ou arriérés. Les déshérités de l'intelligence, abandonnés de tous, furent adoptés par lui. « En regardant autour de moi dans la société, dit-il, j'ai ti'ouvé des enfants disgraciés par la nature, des enfants mal nés, nés pauvres d'esprit. » Le monde rejetait ces miséral)les créa tuiles ; il les réclama, elles devinrent sa chose, son champ d'études, sa passion, son orgueil. Dans ces cerveaux, nuls en apparence, il découvrit quelques facultés susceptibles de développement, et les soumit à une culture appropriée et persévérante. Etlorsque le succès eut couronné ses efforts, il tressaillit d'orgueil. « Frappe du pied la terre, disait-il un jour à l'un de ses idiots, et regarde le ciel. » Cet enthousiasme peut donner à sourire aux sceptiques, mais Voisin n'avait rien de banal, rien de vulgaire. C'était le fier propliète d'une croisade phrénologique et humanitaire; il se croyait naïvement appelé à révolutionner le monde. Son œuvre, moins grandiose, est pourtant belle et méritoire. Ce c[ue Pinel avait fait pour les aliénés, il l'accomplit en faveur des idiots. Là où l'on ne voyait ([ue l'animal, l'homme, grâce à lui, fut révélé. ,

Voisin délinit l'idiotie un état particulier dans lequel les instincts de conservation et de reproduction, les sentiments moraux et les pouvoirs intellectuels et perceptifs ne se sont jamais mani-

festés, ou n'ont atteint qu'un développement imparfait. Il admet trois catégories d'idiots.

Dans la première, il place les individus tellement disgraciés « que non seulement ils ne révèlent aucun caractère de l'humanité, mais qu'ils sont encore, sous le rapport de l'activité, des penchants et de la perception des objets extérieurs, au-dessous de l'animalité même ; il y a chez eux abrutissement complet ; aucune force interne ne les sollicite à l'action, et aucune impression du dehors ne vient leur communiquer la vie ». Chez eux, tout se réduit à une existence végétative. La médecine est impuissante aies modifier, mais la science peut faire sur eux des observations intéressantes. « Qui sait si l'on ne finira par découvrir les lois suivant lesquelles se manifestent ces vices de conformation organique ?... Qui sait si nous ne parviendrons pas aussi à connaître les causes qui ont enflammé cet organe, qui ont troublé le travail de sa nutrition, qui ont entravé son développement normal, et qui ont mis ainsi pour l'avenir de l'individu un obstacle invincible à la manifestation libre, facile, régulière et puissante de ses facultés instinctives, morales, intellectuelles et perceptives? J'ai tout lieu de l'espérer. »

La seconde catégorie comprend les idiots dont les penchants inférieurs sont complètement et fortement développés, tandis que les facultés intellectuelles et les sentiments moraux sont à peine ébauchés. « Ainsi, l'idiot de cette espèce aura les penchants conservateurs de l'espèce" humaine, mais il ne les aura pas tous ; un, deux ou trois lui feront défaut. 11 possédera également les sentiments moraux; mais l'un ou l'autre de ses attributs supérieurs manquera dans sa tète. Il se fera remarquer aussi par ses facultés intellectuelles et perceptives, mais le nombre n'en sera point complet, et on ne pourra non plus le placer sous ce dernier rapport au niveau d'une organisation commune. Son idiotie, regardée jusqu'à présent d'une manière si vague, si banale et si générale, se compose donc d'idioties partielles qui le frappent dans chaque ordre de ses facultés. » Les idiots de cette classe, la plus répandue

ŒUVRE DE FÉLIX VOISIN

flans ]ps maisons spéciales, sont susceptibles d'instruction et (l'éducation, du moins dans la mesure de leur capacité naturelle. « Car l'éducation et l'instruction ne créent pas les facultés; fortes ou faibles, il faut (ju'clles existent, qu'elles soient, pour (jue les instituteurs puissent, à force de patience et de soins, en tirer le parti le plus avantageux à l'individu comme h l'ordre social. » Ne chercher à développer que ce qui existe, c'est le principe fondamental à applif[ucr dans les écoles.

Dans une troisième catégorie rentrent les idiots que l'on désigne généralement sous le nom d'imbéciles. « Leurs sensations fugitives, leurs sentiments vagues, leurs penchants indéterminés, la marche irrégulière de leurs idées, la facilité avec laquelle ils s'excitent, leur parler en phrases hachées ou par substantifs ou par verbes, tout fait également sentir pour eux la nécessité d'une instruction et d'une éducation spéciales. On doit, autant que possible, les mettre dans l'impossibilité de nuire ou de compromettre l'ordre social ; mais « quand ils ont failli, il ne faudrait point avec eux s'arrêter à la matérialité de l'acte, il ne faudrait pas les prendre pour ce qu'ils ne sont pas, il ne faudrait pas multiplier sans raison le nombre des scélérats. » Ils sont justiciables, non d'une prison, mais d'un asile.

Les im.béciles peuvent présenter quelques facultés extrêmement développées. On trouve parmi eux des calculateurs, des mécaniciens, des dessinateurs, etc. ; pour le reste, ils sont étonnamment bornés. Ces êtres absolument dénués, en dehors du talent qu'ils cultivent, de jugement et d'attention. Voisin les appelle des génies partiels. Ils ne sont sépai'és des autres, que par une simple question de degré, et Voisin admet même que tous les hommes sont plus ou moins idiots, en ce sens qu'il n'en existe point qui ne soient privés de certaines forces, et dont l'équilibre cérébral soit parfait.

Les enfants atteints d'idiotisme réclament les soins de la médecine mentale et de la psychologie. (^)uelle marche doit-on suivre auprès d'eux ? « Tout ce qui sert à l'éducation d'un homme

LES GnANDS ALIÉNISTES FRANÇAIS

vulgaire peut servir avec avantage à l'éducation d'un imbécile. C'est toujours à l'homme que nous avons alFaire ; seulement, il ne faut pas oublier que c'est à un homme incomplet qu'on s'adresse, et que ne pouvant, ni maintenant ni jamais, l'élever jusqu'à nous, c'est à nous de descendre des hauteurs de notre intelligence et de notre âme, et de nous mettre autant que possible en rapport avec la faiblesse de son esprit ; le succès n'est qu'à ce prix. »

L'éducateur commencera par étudier son élève avec soin, par faire le lourde sa constitution. « On observe ses manifestations, on voit quels sont ses penchants, faibles ou dominants, on

s'enquiert de ses facultés industrielles ou artistiques ; et on

prend alors dans le monde extérieur des leviers qui soulèvent et remuent, chez notre idiot, quelque chose. » Il faut que l'instituteur se pénètre bien de cette vérité « que les hommes sont les disciples de tout ce qui les entoure ».

Voici le tableau, tracé par Voisin, de l'analyse psychologique de l'entendement humain chez les idiots, tableau destiné à établir leur état instinctif, moral, intellectuel et perceptif.

Nom et âge du sujet.. \

Son tempérament, ses [ habitudes extérieu- \

res

lions de la vie organique

FACULTÉS DE CONSERVATIOiN ET DE REPRODUCTION

Pencitanis .

inentatioii

L'enfanta-t-il un appétit vorace, mange-til comme tout le monde ou dévore-t-il ses aliments comme un animal, mange-t-il ses ong-les, du bois, de la terre, des ordures, etc., etc.?

ŒUVRE DE FÉLIX VOISIN

Erotisme

Attachement, amitié . .

Puissance de rcoi lion, courage

Instinct à détruire. . . .

Instinct de ruse .

Désir d'avoir, convoitise, égoïsme

Dextérité manuelle, habileté manuelle, disposition à construire, à tailler, à modeler les objets . .

L'enfant présente-t-il des dispositions à Férotisme ?

Les manifestations que l'on observe tiennent elles à des habitudes vicieuses qu'il aurait contractées dès l'enfance?

L'enfant a-t-il un caractère affectueux ? A-t-il, nu contraire, des tendances à vivre solitaire?

Quelles sont les dispositions de l'enfant à cet égard ?

Est-il querelleur, hargneux, difficile à vivre ?

Est-il au contraire pacifique, timide ou peureux?

L'enfant est-il violent, a-t il des dispositions à casser, briser, brûleries objets ? Se montre-t il cruel danssesjeux avec ses camarades? Le voiton tourmenter les animaux ?

Se montre-t-il sons des dehors tout à fait différents ?

L'enfant est-il hypocrite, menteur ? A-t-il de l'argutie ? Cherche-t il le subterfuge ? Est-il, au contraire, trop simple, trop candide et trop franc ?

Jj'enfant a-t-il des dispositions au vol,, et même à s'emparer aveuglément de tout ce qui peut lui tomber sous la main, fait-il des collections ? Ou bien ne se montre-t-il que trop désintéressé en toutes choses ?

L'entant a-t-il des dispositions pour les arts mécaniques ?

Est-il habile, adroit, et prompt dans ses évolutions ? Ou 7i'est-on pas à chaque instant témoin de sa maladresse ?

Estime de soi, orgueil.

Vanité, d és ir de pla ire .

Sentiments moraux.

L'enfant a-t-il bonne opinion de lui-même, a-t-il l'amour de la domination, le désir de la puissance, se fait-il remarquer par de la présomption, de l'insolence et du mépris? Ne présentet-il pas, au contraire, le contre-pied de ces dispositions ?

L'enfant aime-t-il les flatteries et les compliments ?

Hecherche-t-il la parure et à se faire remarquer

même par de mauvais moyens ?

Est-il, au contraire, tout à fait insensible à

l'approbation de ses semblables ?

Sentiment du merveilleux .

Prudence, circonspection

Bonté, charité, bien- \ veillance i

Sentiment de respect et de vénération ....

Volonté, persévérance, fermeté

Sentiment du Juste, de \ l'injuste, conscience, \ justice i

Sentiment de Vcspé- \ rance J

Imagination, idéalité, \ sentiment poétique . . j

Esprit de saillie, gailé.

L'enfant a-t-il de l'incertitude, de l'inquiétude et de l'irrésolution dans la tête ? N'a-t-il pas une teinte de mélancolie dans son caractère ? Ou bien agit-il dans toutes circonstances comme un étourdi ?

L'enfant se fait-il remarquer par sa douceur ou sa méchanceté ?

Le voit-on s'attendrir avec facilité, montre-t-il de la compassion? Est-il généreux, expansif, etc. ?

L'enfant a-t-il en lui le sentiment de vénération? Est-il religieux ? Est-il respectueux envers ses parents et ses professeurs? ]\Iontre-t-il, en un m.ot, de la vénération pour toutes les supériorités réelles ou n'a-t-il de culte que pour lui?

L'enfant montre-t-il dans sa conduite hal^ituelle de l'opiniâtreté, de l'obstination, de l'entêtement? A-t-il l'esprit séditieux? A-t-il, au contraire, le caractère inconstant, changeant, variable et incertain ?

L'enfant désire-t-il et cherche t-il la vérité ? Se révolte-t-il contre l'iniquité, s'exagère-t-il ses torts ?

La conscience, au contraire, est-elle muette dans sa constitution, néglige-t-il ses devoirs ?

L'enfant a-t il l'esprit aventureux, forme-t-il incessamment des projets chimériques ? Voit-il tout en beau ? Vit-il, au contraire, dans le découragement et sans foi dans l'avenir?

L'enfant a-t-il de la disposition à saisir en toutes choses le côté merveilleux, étonnant, miraculeux et surnaturel ? Le sentiment laisse-t-il, au contraire, par sa faiblesse et son inactivité, ce même enfant exclusivement et grossièrement absorbé dans les phénomènes du concret et du monde matériel ?

L'enfant se fait-il remarquer par de la vivacité, de l'enthousiasme, de l'inspiration ? Ou voit-il froidement, tristement et sans prisme, tous les objets extérieurs ?

L'enfant a-t-il une humeur gaie? A-t-il de la tendance à saisir le côté plaisant des choses ? Cherche-t-ilàfairerire?Est-ilrailleur, ironique ? A-t'il, fin contraire, le caractère sérieux?

ŒUVRE DE FÉLIX VOISIN

L'enfant a-t-il de l'inclination à imiter ce qu'il ^ voit autour de lui ? N'a-t-il aucune tendance, Se/itimc/it d'imitation . au contraire, à répéter les actes dont il est le / témoin, à s'harmoniser par cela même avec ses semblables i'

Sens extérieurs.

I Y a-t-il strabisme ?

Y a-t-il rotation spasmodique du globe oculaire

r- I dans l'orbite ?

t Ne

L'enfant est-il 'affecté de myopie, de presbytie ? La cécité ferme le monde extérieur à l'idiot et le rend incurable.

Le goût est-il dépravé ? Montre-t-il des préfé-

Goi'it rences pour les saveur.s fortes ou douces,

aigres ou sucrées, suaves ou nauséabondes!' / Notion du froid et du chaud, du sec et de l'hui mide, du doux et du rude, etc., etc. Toucher On connaît toute l'importance de ce sens vérifi-

cateur pour la connaissance des objets exté-

rieurs.

/ Le sens de l'ouïe mérite de fixer particulièrement ^ l'attention. C'est le sens qui peut remuer le

Audition plus profondément l'âme humaine ; s'il y a sur-

/ dité, l'idiotie n'olTre pas la moindre espérance d'amélioration.

L'activité dont ce sens jouit chez les sauvages

Odorat prouve tout le parti qu'on en pourrait tirer dans

■ l'éducation des idiots .

Education des sens.

Mouvetncnls volontai- \

res

I Station.

Marche.

Course.

/ Saut.

Jet.

, Se balance-t il d'un côté à l'autre ou d'avant en Mouvetncnls iiivolon- \ arrière ? Eit-il affecté de la danse de Saint-Guy

taircs i ou de quelque autre tic ou mouvement ner-

\ veux?

Conformation des or- \ Parle-t-il ?

ganes de la parole, i Quels sont les vices de la voi.K ou de la parole :'

Sommeil.

/' Le sommeil est-il profond et réparateur; est-il léger, l'enfant se réveille-t-il en sursaut a-t-il \ souvent des rêves ou des cauchemars, etc. ?

FACULTIÎS DE PEIU'.El'ÏION

L'enfant prend-il aisément connaissance des ob- Aptitudeà rcdiicalio/i, | jets extérieurs et de leur existence individuelle ?

individualité Connaît-il ses lettres ? sait-il épeler ? sait il lire,

' sait-il écrire ?

Faculté du dessin, coti- \ ^'enfant présente-t il quelques dispositions sous /> . , ce pomt de vue ?

n^uratioii / • •. i •

' bait-il bien la forme des objets ?

/ L'enfant présente-t-il sous ce rapport quelques- Vaculté d'étetulue.... \ '^'^^ dispositions saillantes, que l'on

remarque chez les géomètres, les architectes et les entrepreneurs ?

/ L'enfant aperçoit-il les rapports des couleurs

„ . , \ entre elles ?

r acuité du colons . . \ » -i -i i ■ i i • . . .

• I Lst-u sensible a leur harmonie et a leur inhar-

\ monie ?

/ L'enfant aime-t-il à se déplacer, à changer de

Localité ] localité ?

{ Garde-t-il mémoire des lieux qu'il a visités ?

ffil^fil S Quels sont sous ce rapport les aptitudes de l'en-

( faut?

Q^jf.g ) L'enfant se fait-il remarquer par la force ou la

' faiblesse de cette faculté ?

Mémoire des faits. ... | Examiner quelle est son activité chez l'enfant?

Mitsi(jue I Quelles sont à ce sujet ses dispositions ?

Lan^a^e et mémoire (, Etudier également à ce sujet les perfections ou

des mots ( les imperfeclions de la nature.

FACULTÉS INTELLECTUELLES OU RÉl-LECTIVES

I Ordinairement faibles chez les idiots ; tout le

Comparaison , causa- \ succès de l'éducation dépend particulièrement

lité I du développement que l'on fait acquérir à ces

( deux attributs supérieurs de l'àme humaine.

ÉTIOLOGIE

Y a-t-il des transmissions héréditaires ?

L'enfant a-t-il eu des convulsions dans les premiers temps de sa vie ?

ŒUVRE DE FÉLIX VOISIN

A-t-il eu, à cette même époque de l'existence, des inflammations du cerveau

et de ses membranes i' N'aurait-il point fait de chute "?

Ne serait-il pas possil)Ie qu'il eût été conçu dans l'ivresse et dans l'orgie ?

Les habitudes de la masturbation ne l'auraient-elles point énervé et n'auraient-elles point porté une atteinte profonde et radicale aux pouvoirs les plus élevés de sa constitution ?

Principaux diamètres de la tête, configurations étranges ou extraordinaires qu'elle pourrait présenter.

Voisin pose en principe que l'homme, comme animal, est le produit de la nature; comme être intellectuel et moral, il est le produit de la culture. Les êtres dégradés ont donc, plus que tout autre, besoin de trouver un appui dans le monde extérieur. « Demandez à chacun suivant ce qu'il a reçu et des hommes et de Dieu... Cui nmltum datum est multum quseretur ab eo. »

« La plupart des criminels sont des enfants mal nés et presque tous surgissent des classes inférieures de la société ; non seulement ils n'ont point reçu d'instruction ni d'éducation, mais loin d'avoir été placés dans une position négative sous ce rapport, ils ont au contraire vécu dans les circonstances les plus propres à pervertir les sentiments moraux, à fausser l'intelligence et à renforcer les dispositions animales déjà nativement prédominantes. »

Sur les têtes des criminels en général, l'homme animal est parfaitement dessiné, tandis que l'homme moral et intellectuel n'est qu'ébauché. « En elFet, dans sa partie supérieure, la tête est évidée comme le toit d'un couvreur ; dans sa partie antérieure, elle est étroite, déprimée et fuyant en arrière. » Les parties latérales et postérieures de la tête, siège des penchants d(' la brut(>, des puissances de conservation et de reproduction, constituent l'homme animal. « Si les sentiments moraux et l'intelligence ne sont pas développés dans la même proportion, ou n'ont pas été suffisamment exercés, vous pouvez être convaincus que vous avez sous les yeux un homme fortement et aveuglément passionné, un hommi» à mouvements égoïstes, un homme de convoitise, de

courage, de ruse, d'attachement, de destruction et d'amour nnimal. » Mais « si vous ajoutez à cette constitution, à cette forme cérébrale, de hautes facultés morales et intellectuelles, l'individu renferme alors en lui toutes les puissances propres à former un o-rand homme ».

On doit donc s'attacher à développer, par l'éducation, les facultés morales et intellectuelles. Ces facultés ont « besoin de l'animation des objets extérieurs, ont en quelque sorte besoin d'une seconde création, pour acquérir tout le développement dont elles sont susceptibles, et pour devenir principes déterminants d'action ». Il est des idiots qui commettent des crimes ; les uns subissent le dernier supplice, les autres vont peupler les bagnes et les maisons de détention, et pourtant, ils ne sont point responsables de leurs actes ; la nature les a ainsi faits, la société les abandonne à leurs mauvais instincts. « Je demande, dit Voisin, non qu'ils soient rendus à leur famille, car ils n'y séjourneraient point sans danger pour eux comme pour l'ordre social ; mais je demande qu'ils soient reconnus comme ayant agi sans discernement et sans liberté, et (pi'oii ait, pour cela même, pour eux de l'intérêt, de la pitié, de la justice et de la raison. » Il est prêt, si on les lui donne, à les recavoir dans son service de Bicètre. « J'y prendrai soin de leur misère. »

A l'jqtpni de son dire. Voisin rapporte l'histoire suivante : « Je me rappellei ai tonte ma vie avoir vu. à Bicêtre, en 1828, lors du départ de la chaîne des forçats, un pauvi'e homme de 22 ans, atteint de l'idiotisme incomplet dont je parle, et qui avait été condanine ponr viol. J'entrais (huis la grande cour de la prison au moment où l'on faisait exécuter un mouvement général parmi ces malheureux ])our en opérer le ferrement; liabitué que je suis à saisir les caractères extérieurs de ces êtres infirmes et dégradés, dn ])lus loin que j'aperçois ce jeune homme, à sa configuration cérébrale, à sa démarche, à son sourire niais et stupide, à la manière dont ses camarades le plaçaient et le déplaçaient, à son indifférence, il me vient de suite en idée que j'ai

ŒUVRU DE FÉLIX VOISIN 351

1111 idiot sous k'S yeux. Je veux éclaircir mes doutes, je vais à lui, je Toxamine, je l'interroge, je fais à ses compagnons d'infortune une foule de questions sur l'ordre et le genre de ses manifestations habituelles; ils me regardent tous avec étonnement, ils ne savent rien de tout ce qui se passe dans ma téte, des émotions que j'éprouve, des idées qui m'assiègent; et comme ils ne se doutent pas de l'importance que j'attache à ne pas avoir le moindre! doute sur la situation mentale de ce jeune homme, ils ne peuvent concevoir comment un homme qui leur parait avoir d'ailleurs quelque instruction, peut rester si longtemps à constaterune imbécillité si patente pour eux, et d'ailleurs, disaient-ils, si manifeste à tous les yeux, .le ne m'étais point trompé, j'étais en présence d'un pauvre enfant à qui la nature avait été bien loin d'accorder tous ses dons, et que l'on sacrifiait en pure perte aux intérêts sociaux. L'infortuné n'avait point, il est vrai, la conscience de son état; mais sa famille avait à subir les conséquences d'une condamnation infamante. »

L'instituteur doit tenir compte du caractère propre de chaque enfant; « qu'il se souvienne qu'un homme ne peut que ce dont il egt capable, et ne peut être que ce qu'il est. Façonné par l'éducation, favorisé par les circonstances extérieures, qui fournissent une ample carrière au libre exercice de ses facultés, il peut, sans doute, s'élever à une grande perfection morale et intellectuelle, mais, arrivé à cet échelon supérieur, il ne saurait le franchir; la nature a posé la barrière, il ne peut aller au delà ». Et Voisin trace les règles suivantes, comme base de l'éducation morale : « Voulez-vous réussir dans l'éducation, et apprendre, en même temps, à diriger l'homme à toutes les époques de la vie; rendez à la nature tous ses droits, épiez ses mouvements; qu'elle soit votre unique et premier guide. Ne soumettez point indistinctement tous vos élèves à l'uniformité du même plan ; étudiez leurs dispositions primitives; exaltez, modérez, suivant l'occurrence, les facultés de chacun d'eux ; comprimez l'orgueil et la vanité, ce

LES GHANDS ALlÉNISTES FRANÇAIS

sont les plus grandes sources de nos misères. Cultivez la raison ; elle éclaire les sentiments et les penchants, et les rend moins indomptables. Combattez quelquefois les passions par les passions; opposez à leur déchaînement le mépris du public, la rigueur de la loi, la force et l'empire de la religion. »

Index des principaux écrits publiés par Félix Voisin.

Esmi sur l'vtilitù du courage et de lu rcaetion morale dans les maladies. Thèse de Paris, 24 juin 1819.

Bu bégaiement, ses causes, ses différents degrés, influence des passions, des sexes, des âges, etc., sur ce vice de prononciation ; moyens théra peutiques pour prérenir, modijier ou guérir cette infirmité. Paris, 1821, in-8°.

Le désordre menstruel peut-il être regardé comme une des causes physiques les pHus nom^hreuses de l'aliénation mentale ? Mémoire ayant remporté le prix Esquirol en 1822.

Des causes morales et physiques des maladies mentales et de quelques autres affections nerveuses telles que l'hystérie, la nymphomanie et le satyriasis. Paris, 1826, in-S".

Applications de la physiologie du cerceau à l'étude des enfants qui nécessitent une éducation .spéciale. Examen de cette question : quel mode d'éducation faut-il adopter pour les enfants qui sortent de la ligne ordinaire, et qui, par leurs particularités natives ou acquises, forment communément la pépinière des aliénés, des grands hommes, des grands scélérats et des infracteurs vulgaires de nos lois Paris, 1830.

Sur l'instinct de la reprodueiion. Méuioire lu :\ l'Académie de médecine, le 27 septembre 1836.

Considérations sur l'amour maternel et sur l'infanticide. Mémoire lu à l'Académie de médecine le 3 mai 1838.

Organisation cérébrale défectueuse de la plupart des criminels, développement incomplet des parties antérieures et supérieures deV encéphale chez un très grand nombre d'entre eux. Mémoire lu à l'Académie de médecine le 3 juillet 1838.

L'homme animal. Paris, 1839.

Sentiment du juste et de l'injuste, conscience, sens moral. Mémoire lu à l'Académie de médecine. 1842.

Classification et traitement de l'idiotie. Mémoire lu à l'Académie de médecine, le 24 janvier 1843.

De l'idiotie chez les enfants, et des autres particularités d' intelligence ou de caractère qui nécessitent p)our eux une instruction et une éducation spéciales. Deleur responsabilité morale. Paris, 1843.

Surl'cmp)loi du cautère actuel à la nuque dans la paralysie générale des aliénés. Mémoire lu à l'Académie de médecine, le 11 juillet 1843.

L'estime de soi. Mémoire lu à l'Académie de médecine, le 23 septembre 1845.

Z>u traitement intelligent de la folie, et appUcat'um de quelques-uns de ses principes à la réforme des criminels. Mémoire lu !\ l'Académie de médecine, les 20 et 23 novembre 1847.

La peine de mort. Mémoire lu à l'Académie de médecine, le 29 août 1848. Analyse de l'entendement humain. Quelles sont nos facultés, (quel en est le nom, quel en est le nombre, quel en doit être l'emploi.'' Paris, 18^)7.

LES GRANDS ALIÉNISTES FlîANÇAIS

Di- Vidlotic, des causes du suicide, dxi crime et des aliénations mentales. Mémoire

lu il l'Académie de médecine, le 2 février 18ô8. Orciueil, estime de soi. Mémoire lu à l'Académie de médecine, septembre 1860. Psijcholugie appliquée à l'aliénation mentale. Mémoire lu à l'Académie de médecine,

septembre 1860.

Nouvelle loi morale et religieuse de l'humanité. Paris, 1862. La démence. Mémoire lu à l'Académie de médecine, le 16 décembre 1803. Discours prononcé aux obsèques de Bûchez. Journal de médecine mentale, 1865,

p. BU.

Etudes sur la nature de l'homme considéré comme être animal, moral et intellectuel.

3 volumes, Paris, 1867.

Du droit d'e.vercice et d'application de toutes les facultés de la tête humaine.

Mémoire lu à l'Académie de médecine, le 20 avril 1869.

Étienne-Jean GEORGET

Je m'adressai sans intermédiaire au grand livre de la nature, j'observai.

Vie de Étienne-Jean Georget.

L'an 1795, dans le drpartement d'Indre-et-Loire, naissaient deux enfants, issus l'un et l'autre d'une humble famille, mais qui, grâce à leur volontr, à leur ardeur, à leur intelligence, s'imposèrent à la postérité. J'ai nommé Yelpeau et Georget. Le grand chirurgien parcourut une longue carrière, il put contempler son œuvre et jouir de sa renommée. Georget mourut jeune, à cette heure précoce de l'existence, pleine de fleurs et de promesses, où tant d'autres, et non des moindres, ébauchent à peine leurs futurs travaux; mais cette vie si l)rève fut bien remplie, et, le soir où il s'endormit de son dernier sommeil, il put s'écrier sans orgueil : « Je n'ai point perdu ma journée. »

Vernou-sur-Brenne est une petite localité du canton de Vouvray. Etienne-Jean Georget y vint au monde le 9 avril 1795. Il eut pour berceau ce beau pays de la Touraine, qui vit également naitre Bretonneau, Trousseau, Moreau, Baillarger, et dont Lasèguc nous a dépeint la race « ingénieuse, fine par l'intelligence et jusque par la physionomie, croyante sans être volontiers crédule ». Ses parents étaient des cultivateurs, peu aisés, mais simples et dépourvus d'ambition. Ils peinaient pour élever leur fils, comptant bien que, maniant la chaiTue à son tour, il serait

un jour le soutien de leur vieillesse. D'autres destinées Fattendaient.

De bonne heure, il manifesta une profonde antipathie pour l'existence à laquelle il semblait appelé. Plus frêle et plus sérieux que les enfants de son âge, moins adonné à leurs jeux bruyants, il s'isolait pour rêver. Envoyé à l'école, il s'assimila vite ce qu'il pouvait y récolter; mais le manque d'une solide instruction première se fît longtemps sentii', et ce n'est qu'arrivé à l'âge d'homme qu'il suppléa à cette lacune, grâce à un travail opiniâtre et suivi. Le désir de voir et d'apprendre, la poursuite d'un idéal inconnu, dominaient cette nature passionnée. Il supplia ses parents de le laisser partir. Ceux-ci opposèrent d'abord quelque résistance ; l'âme de leur fils était un livre qu'ils ne pouvaient comprendre. Puis ils finirent par céder; histoire bien vieille et pourtant toujours nouvelle. Georget quitta le sol natal, et arriva à Paris. Il avait à peine 17 ans. Le petit paysan, jeté dans la grande ville, sut résister aux entraînements qui guettaient son inexpérience. Le travail devint sa sauvegarde. L'anatomie, la physiologie, la chimie, le séduisirent particulièrement. Mais les événements politiques troublèrent cette existence laborieuse. Les alliés envahissaient la France. Les parents de Georget craignirent pour leur enfant, et le rappelèrent auprès d'eux.

Vernou-sur-Brenne n'est éloigné de Tours que de 12 kilomètres. Georget, heureux de trouver si près de lui un foyer d'instruction, entra à l'hôpital général de cette ville, et y fit le service d'élève pendant l'année 1814. Plein de zèle au lit des malades, il ne négligea point ses études préférées, et voulant en faire profiter ses condisciples, il leur donna des leçons de chimie et de physiologie.

De retour à Paris, il se prépara au concours de l'internat, institution de date encore récente. Après de brillantes épreuves, il était proclamé interne des hôpitaux et hospices civils de Paris, le 29 novembre 1815. Il avait alors 20 ans. Mitivié et Sédillot faisaient partie de la même promotion.

VIE DE ÉTIENNE-JEAN GEORGET

Sa première année d'internat s'écoula à l'hôpital Saint-Louis; Tannée suivante, il entrait à la Salpêtrière, et, séduit par l'étude des maladies mentales, ne quittapas le vieil hospice. « La nature, dit Ferrus, avait favorisé Georget; son intelligence était remarquable, ses sentiments moraux, actif;^, pleins de candeur et de bonne foi. Très jeune encore, il parvint à l'honorable position d'élève interne des hôpitaux. Ce n'est pas qu'il eut travaillé avec une ardeur soutenue pour obtenir ce résultat; sa constitution, à la fois molle et irritable, no prêtait appui que par saccades aux ressources naturelles de sa belle intelligence. Arrive là, il se reposa, comme tant de jeunes gens le font après leurs premiers succès, et sauf à recouvrer plus tard l'activité que la lutte prolongée des concours a momentanément amortie. Gardant presque tout le jour le tablier d'internat, il ne s'éloignait guère de la Salpêtrière, bornant ses courses à un petit café voisin où il donnait satisfaction, durant de longues heures, à une passion fort vive, mais très innocente ; il jouait aux dominos. C'est dans Le service des aliénés que les fonctions de l'internat l'avaient appelé ; là il eut pour chef de service Esquirol, qui, reconnaissant ses aptitudes, se complut, avec sa bienveillance innée, à les seconder, et l'honora d'une affection fertile en bienfaits. Frappé toutefois de son apathie, il lui en adressait des reproches, trop doux peutêtre pour être écoutés. Ils ne le furent pas tout d'abord. Georget observait moins en médecin qu'en philosophe, il rêvait surtout, en sorte que, bien qu'il connût l'état des malades, on n'obtenait pas de lui sans peine la rédaction complète d une observation. D'ailleurs, l'art d'écrire lui était alors rendu diihcile par des études classiques quelque peu négligées. Telle était sa manière d'être quand j'eus à suppléer dans le service des aliénés mon illustre collègue Esquirol, empêché parla maladie ou se livrant à des A oyages scientifiques. Plus rigide, je réussis mieux que lui à électriser Georget. La fermeté d'ailleurs ne fut pas mon unique levier. J'avais, sous le rapport de l'aliénation, à compléter mon éducation médicale; bien qu'avant acquis à TEcole de santé de

Paris rinstruction que ne pouvaient manquer d'y donner les notabilités éclatantes qui la composaient, aucune d'elles ne nous avait entretenus des maladies mentales. Pinel lui-même, qui écrivait alors ou venait d'écrire ce livre qu'accueillit une admiration evu^opéenne toujours vivante, n'avait pas prononcé quatre paroles de suite sur ce sujet. L'étude de l'aliénation ne jouissait d'aucune place dans l'enseignement. Quittant les bancs de l'École de Santé pour l'armée, et livré dix années à la pratique des champs de bataille et des hôpitaux militaires, je n'avais pu combler cette lacune; mais l'occasion s'en offrit à la Salpêtrière et je la saisis. Mon ardeur et ma persévérance réagirent sur Georget; elles l'entraînèrent à me seconder, et contribuèrent, j'ose le croire, et comme il le disait lui-même, à susciter cet élan dont il fit plus tard un si profitable usage. Georget secoue décidément son apathie. Une fois à l'œuvre, il la poursuit avec passion, et cultive concurremment toutes les sciences corrélatives à la science ment^ile. »

Esquirol fondait en 1818, dans le but de stimuler le zèle de ses élèves, un prix consistant en une médaille de 200 francs et un exemplaire du Traité de la Manie de Pinel. Une commission de cinq membres, choisie parmi les auditeurs du cours, devait proclamer le vainqueur. Georget présenta un mémoire sur les ouvertures du corps des aliénés, et son travail, appuyé de près de trois cents autopsies, réunit les suffrages du jury. Il est donc le premier lauréat de ce prix Esquirol que décerne encore chaque année, en sa séance solennelle, la Société médico-psychologique.

Le 8 février 1820, il soutenait, devant la Faculté de médecine, sa thèse inaugurale intitulée : Dissertation sur les causes de la folie.

La même année paraissait l'ouvrage auquel il doit en grande partie sa réputation, et qui a pour titre : De la folie. « J'ai pour but, disait-il, en donnant une nouvelle histoire de la folie, non point de la faire plus fidèle que celles qui existent, mais de chercher à fixer le siège, à remonter à la source des désordres pro-

VIE DE ÉTIENNE-JEAN GEORGET

(illits, comme on le fait pour toutes les autres maladies; de faire enfin, à cette affection, l'application constante des lois de la pathologie et de la thérapeutiqxie générale. »

Sa santé commençait déjà à lui causer des inquiétudes, et il éprouvait des phénomènes morbides qu'il attribua à un accès hypoehondriaque aigu. Il nous a laissé snn oljservation. « Après environ dix-huit mois d'excès d'étude, do traA^aux de l'esprit continus, vers le commencement de mars 1820, je fus pris do céphalalgie obtuse, mais continuelle, de pesanteur de tète, de dérangement du sommeil, et d'un peu d'embarras dans la production des idées, sans aucuns désordres des autres organes. N'ayant pas voulu discontinuer mes occupations, j'éprouvai, à la fin de mars, une lourdeur, une pesanteur de tète, une grande propension au sommeil, et lorsque j'allais pour m'endoi'uiir, le sang se portait avec une grande rapidité à la tète, cette partie devenait chaude, était prise d'une douleur sourde, de serrements aux tempes, de chaleurs, de tensions à la peau du crâne, de bourdonnements dans les oreilles, d'une sorte de bouillonnement dans l'intérieur du crâne; le sommeil tardait plusieurs heures, était incomplet, agité, sans cesse troublé par des rêves, le cauchemar, ou interrompu par des réveils en sursaut. Les yeux étaient légèrement injectés, la face conservait, à peu de chose près, son teint et son expression ordinaires. Les idées étaient lentes, difficiles; je pouvais à peine me livrer au travail quelques heures par jour. Le système musculaire n'offrait ni faiblesse, ni contractions spasmodiques. L'appétit n'était que légèrement diminué; je mangeais avec moins de goût, mais je n'éprouvais aucun accident gastrique, je digérais facilement et sans douleur ce que je mangeais. C'était du côté du cœur et des poumons que se présentaient les désordres sympathiques principaux : palpitations fréquentes, quelquefois violentes et douloureuses, surtout la nuit, ce qui m'éveillait en me causant une vive frayeur, une grande crainte d'une péricardite ; le pouls était fort et large, mais non fébrile; douleur, tiraillements dans les poumons, particur

lièrement dans le gauche; toux sèche; crainte de la phtisie; le plus souvent la douleur était fixée profondément vers la partie interne du mamelon gauche ; quelquefois elle changeait, variait, semblait aller d'un endroit à l'autre, d'un poumon à celui du côté opposé. Continuation, autant que possible, du travail. Enfm, je fus obligé de le cesser le 17 avril, tous les symptômes étant augmentés ; cependant si l'on excepte un léger affaissement des traits, un peu de pâleur, j'avais l'apparence de la santé, et l'on me traitait de malade imaginaire. Quinze jours de repos, deux saignées qui me firent le plus grand bien, quelques applications froides sur la tête, des bains tièdes et des pédiluves sinapisésme mirent à même de terminer un travail que je ne voulais pas abandonner; j'étais cependant toujours souffrant de la tête, des poumons et du cœur, nullement de l'estomac. Je ne fus pas plus tôt délivré do mes occupations, de mes inquiétudes, et, sans aucun moyen curatif, il ne s'était écoulé que quatre jours, tous les accidents avaient disparu, et au bout d'environ vingt-cinq jours de repos et de récréation, après cinq mois de maladie, je fus entièrement rétabli ; à la cessation des chaleurs, au mois de septembre, j'ai pu re])rendre mes occupations sans inconvénient. Au printemps dernier j'ai ressenti une légère atteinte d'hypochondrie qui s'est dissipée et a re])aru à plusieurs reprises ; mais ra été peu de chose et de peu de durée; cet été je n'en ai nullement été incommodé. 11 parait que mon cerveau s'est aguerri et habitué à l'exercice intellectuel. »

En attribuant uniquement à un état hypochondriaque les accidents qui le préoccupaient si vivement, Georget s'efforçait de se faire illusion. Il redoutait la phtisie, et un avenir prochain démontra combien ses craintes étaient légitimes.

En 1821 paraissaient deux volumes sur la physiologie du système nerveux et spécialement du cerveau^ en 1824 un mémoire sur Vhypochondrie et Vhystérie^ en 1825 un travail intitulé : Examen médical des procès des nommés Léger, Feldtmaïui. Lecouffe, Jean-Pierre et Papavoine. Le même sujet

VIE DE ÉTIENNE-JEAN GEOUGET

était traité l'année suivante en des articles parus également dans \es Archives générales de 7;?eV/ecme, et ayant pour titre : Discussion médico-légale sur la folie ou aliénation mentale, suivie de l'examen du procès criminel d' Henriette Cornier. et de plusieurs autres procès dans lesquels cette maladie a été alléguée comme moyeu de défense. « Nous publions ce travail, disait Georget, dans le but unique d'être utile à la société, en éclaii'ant les hommes c[ui sont appelés à juger leurs semblables sur une maladie encore peu connue dans quelques-unes de ses variétés. C'est surtout en présentant des exemples où des erreurs ont été commises, que l'on peut à la fois signaler les circonstances qui ont pu en imposer, et la i^oute à suivre pour éviter de retomber dans de pareilles fautes. Au reste, nous avons exposé les faits avec impartialité ; nous les avons discutés avec bonne foi; chacun pourra faire la même étude que nous, et véritîer si nos conclusions sont justes. » Rappelons, à titre de souvenir, quelques-unes de ces causes célèbres. Feldtmann était accusé du meurtre de sa propre fille pour latpielle il avait conçu une violente passion. Henrielti; Cornier attirait dans sa chaml)re une petite fille de 19 mois, et lui tranchait la téte avec un couteau de cuisine. Papavoine, errant un jour dans le bois de \'incennes, fit la rencontre de deux enfants, qu'il ne connaissait point, et qui se promenaient avec leur mère. Il conçut le désir de les tuer. Rentrant précipitamment chez lui, il s'arma d'un couteau, revint au lieu où se trouvaient les enfants, et, les ayant abordés, les égorgea l'un après l'autre. Delépine, à l'âge de 16 ans, était traduit devant la Cour d'assises de la Seine, comme inculpé de huit incendies ou tentatives d'incendie. On le tenait pour simple d'esprit. « Delépine a le front bas, disait Marc, sa constitution est débile, il est peu développé pour son âge, il boite, sa physionomie exprime la stupidité. » Il accueillit son arrêt de moi't avec la même indifférence cju'il avait montrée au cours des débats, (huint à Léger, voici le récit de son crime i-apporté par un contemporain : « Poussé, à 28 ans, par la mélancolie sauvage

de sa nature, il s'était retiré sous un roclier au milieu des bois, vivant du gibier dont il s'emparait à la course, et qu'il dévorait tout sanglant. Un jour, il s'élança, du haut de sa roche, sur une jeune fdle de 15 ans, la chargea sur ses épaules, l'emporta au fond des bois, et là assouvit ses effrénés désirs sur ce corps qu'il avait mutilé; puis fatigué d'amour, il s'en fit un horrible repas. Léger, après ce crime, dormit trois nuits entières, couché sur la paille, dans laquelle il avait placé le cadavre de sa victime; il en fut chassé par les cris des corbeaux qui lui disputaient sa proie; il s'enfuit, et tomba entre les mains de la justice, devant laquelle il fit cette réponse, devenue fameuse par sa stupidité à la fois naïve et. féroce : Si j'ai bu son sang, c'est que j'avais soif. » Jadis Léger eût été livré au bûcher comme lycanthrope ; en notre siècle de progrès, on se contenta de lui trancher la t(Me.

Georget protestait avec toute l'énergie de sa nature passionnée contre ces condamnations qui frappaient des êtres plus dignes de pitié que de haine, plus justicial)les de l'asile que de i'échafaud. Son ardeur l'emportait même parfois trop loin. « Voir des monomaniaques partout, faisait observer Marc, c'est arriver à ce qu'on n'en voie plus nulle part. ^lalgré le mérite de ses travaux, Georget me parait avoir eu ce tort et, tout en vouhint propager la docti'ine de la n^onomanle, il a peut-être déversé sur elle la défaveur dans l'esprit des criminaiistes. » Mais Georget était un apôtre ; il vivait à une époque do lutte et de résistance, où l'on repoussait systématiquement l'idée pour laquelle il combattait. l'U magistrat des plus disliiigués ne disait-il pas : « Si la monomanie est une maladie, il l'aut, lorsqu'elle porte à des crimes capitaux, la guérir en place de Grève. » Et Dupin écrivait en 1826 : « La monomanie est une ressource moderne ; elle serait trop commode pour arracher tantôt les coupables à la juste sévérité des lois, tantôt pour priver un citoyen de sa liberté. (}uand on ne pourrait pas dire il est coupable, on dirait il est fou ; et l'on verrait Charenton remplacer la Bastille. » Des médecins même, et non ])armi les moins célèlu'cs, ne voyaient

VIE DE ÉTIENNE-.IEAN GEORGET

que des coupables en certains aliénés criminels. Telle est Fopinion de Fodéré sur Léger : « Saisi heureusement par la justice, en valu A'oulut-on tirer de crimes aussi Inouïs une raison pour faire déclarer ce monstre monomane ; 11 fut reconnu qu'il n'avait d'ailleurs donné aucun autre signe de folie, et qu'il ne s'était retiré dans les bols ([ue pour y assouvir avec ])lns de liberté ses deux passions dominantes, le goût de verser du sang et un penchant désordonné pour la lubricité ; d'où il fut condamné à la peine capitale qu'il avait au delà méritée. » Et le même médecin li'giste s'exprimait ainsi à propos de Papavoine : « On ne peut disconvenir (ju'il n'y eût eu chez ce condamné plusieurs des caractères qui appartiennent à la manie furieuse intermittente : hérédité, naturel inquiet, sombre et mélancolique, mouvements lents, quoique passionnt's, un grand crime commis sur de pauvres innocents, sans pitié d'eux ni de leur pauvre mère, et sans aucun motif connu ; mais il faut convenir aussi que ces raisons étaient Insuffisantes pour le faire déclarer monomane, pour établir ([u'il avait agi sans volonté et sans préméditation ; en effet, l'accusé n'avait jamais donné des marques de délire frénétique proprement dit ; le forfait inouï dont il s'était rendu coupable n'avait point été un acte instantané ; 11 s'était donné le temps d'y réllécliir, d'aller chercher le couteau fatal et de revenir ; après avoir satisfait sa cruaulé, il n'avait pas ignoré que c'était un ci-imc qu'il venait de commettre, puisqu'il avait pris la fuite, caché l'instrument meurtrier, et cherché à se soustraire à la juste vengeance des lois ; tandis que le vrai monomane ne se cache pas, ne nie rien, mais le plus souvent avoue son fait avec une apparence de satisfaction. L'accusé fut donc jugé avoir agi avec préméditation, et quoique à plaindre, il fut bien jugé. » De semblables paroles semblent étranges, provenant d'un homme tel que Fodéré ; car si Papavoine était coupar)le, il n'est nulh'ment à plaindre, et s'il était aliéné, pour([uol le condamner ? Mais l'on s'étonne moins, quand on se rappelle que Fodéré allait jusqu'à considérer comme coupables les auteurs d'actes crlmi-

nels commis pendant le sommeil somnambulique. « Celui dont la conscience est toujours conforme aux devoirs sociaux^ ne se dément pas quand il est seul avec son âme ; celui, au contraire, qui ne pense que crime, que faussetés, que vengeance, déploie durant son sommeil les replis de son inclination dépravée que la présence des objets extérieurs avait tenue enchaînée durant la

veille Loin de considérer ces actes comme un délire, je les

regarde comme les plus indépendants qui puissent être dans la vie humaine. » Aujourd'hui les progrès de la science ont fait justice d'une aussi monstrueuse théorie, indigne de Thomme supérieur qui l'avait émise.

Georget vivait dans cette brûlante atmosphère de polémique. Propageant avec opiniâtreté les théories de son maître Esquirol, il stigmatisait cette époque où l'on « prenait plus de soin de la fortune des gens que de leur vie ». Mais il faut à toute vérité le temps de s'implanter, et il ne devait pas assister au triomphe de ses idées. En 1840, un célèbre médecin légiste pouvait écrire : « Dans ces dernières années, l'importance de la monomanie s'est singulièrement accrue. Plus familiarisés aujourd'hui avec les faits sur lesquels elle se fonde, les magistrats sont souvent les premiers à réclamer l'expertise médicale, pour faire constater la situation d'individus dont autrefois, dans des cas semblables, l'intégrité mentale ne leur eût inspiré aucun doute; et c'est ainsi que, de nos jours, un grand nombre de procès criminels n'atteignent pas les débats, et se terminent, pendant l'instruction, par les mesures administratives que réclame l'état des aliénés. Ce résultat, consolant pour l'humanité, est dû incontestablement aux efforts des médecins. Il ne peut exister pour eux de plus belle et de plus honorable récompense. » Mais douze ans s'étaient écoulés depuis la mort de celui (pii, pour cette cause, avait lutté et souffert.

Dans ses écrits, Georget appelait l'attention sur les dangers de la publicité donnée aux actes de monomanie homicide, et sur la propagation, par imitation, de l'instinct criminel. « Peu de

VIE DE ÉTIENNE-JEAN GEORGET

jours après le jugement de l'affaire Cornier, rapporte Mare, une mère de quatre enfants, sachant que j'avais rédigé une consultation en faveur de cette accusée, vint me consulter. Je suis, me dit-elle, dans le plus alfreux désespoir. Depuis que j'ai eu connaissance du procès de la fille Cornier, je n'ai cessé d'èti'e tourmentée du désir de tuer le plus jeune de mes enfants. Ce désir s'accroit au point ([ue je crains de ne pouvoir plus lui résister. Veuillez, en conséquence, me recommander à votre ami, M. le D'' Esquirol, afin qu'il m'admette dans son hôpital. En effet, M. Esquirol la lit placer à Charenton, où, après être restée quelque temps, elle recouvra la santé. » La femme d'un cordonnier, nous raconte Georget, tourmentée par le désir angoissant de tuer ses enfants, se porte le canif à la gorge en disant: « Il vaut mieux, méchante femme, que ce soit toi qui périsses. » Les procès d'Henriette Cornier et de Papavoine suscitèrent de nombreux accès de délire homicide. Cette contagion du meurtre n est pas près de s'éteindre, grâce aux progrès du reportage, l't surtout à la publication quotidienne dans des feuilles que leur prix modique met à la portée de toutes les bourses, de ces feuilletons où foisonnent les assassinats et les forfaits. Ne serait-il pas grand temps d'apporter à cet état de choses une répression énergique ?

La dialectique de Georget souleva de violentes clameurs. Colnet, chroniqueur de la Gazette de France, le défiait d'approcher trop près des loges où étaient renfermés ses monomaniaques féroces ; argument de bien peu de valeur. Dédaignant les railleries et les injures, et soucieux de la seule A'érité, Georget poursuivit sans dévier la route qu'il s'était tracée.

Désireux d'éclairer le champ des ail'ections mentales et de dégager la science des discussions métaphysiques si longtemps à la mode, il indiquait, comme base de toute étude, l'observation et rexp('rience, le raisonnement et l'induction. Pour bien observer, trois conditions lui paraissaient indispensables : un génie observateur, une instruction préliminaire convenable, l'absence de toute

idée préconçue ou arrêtée d'avance. « Sans la première, le médecin aura beau vanter sa longue expérience, malgré ses cheveux blanchis sous le harnais, il ne sera toujours qu'un routinier qui aura vu beaucoup de malades et pas une maladie. Sans la seconde, le meilleur observateur ne peut qu'errer ; toutes les sciences sont sœurs ; vouloir en cultiver une sans consulter les autres, c'est se priver de grands secours. D'autre part, il existe une gradation de difficultés qu'il est ordinairement besoin de parcourir pour les surmonter sans peine ; il faut procéder du simple au composé, du connu à ce qui Test moins, ou à ce qui ne l'est pas du tout. Enfin, si l'on commence des recherches avec des idées plus ou moins arrêtées, il est immanquable que l'on ne voie les choses non comme elles sont, mais comme elles se trouvent dans l'esprit; un prisme trompeur colore les faits, les défigure, au point qu'ils deviennent méconnaissables. »

Bien cjue profondément respectueux des travaux des ancêtres, toutes les fois qu'il leur reconnaissait une valeur quelconque, il n'admettait point cette admiration servilo que certains professent pour toute œuvre du passé. Souvent même, il tenait pour indispensable de négliger, et, si possible, d'oublier les idées des autres. « Lorsque je voulus consulter les ouvrages modernes qui traitent des maladies nerveuses ou vaporeuses, de l'hystérie et de Thypochondrie, n'y voyant que conti-adiction, décousu, invraisemblance, dans l'exposition des faits comme dans les conséquences déduites, je les fermai et je m'adressai sans intermédiaire au grand livre de la nature, j'observai. » Il formulait aussi le principe suivant : « L'on ne sait bien que ce que l'on apprend par sa propre expérience, l'on ne retient bien des clioscs que ce que l'on a bien conçu. » Et il adressait ce conseil à ses collègues : « Je dirai au médecin qui veut publier le résultat de son expérience : Ce sont des maladies plutôt que des malades que vous devez nous peindre, ce sont les corollaires généraux de votre pratique que je désire connaître ; apprenez-moi comment vous avez vu plutôt que ce que vous avez vu. » N'énonçant jamais

VIE DE ÉTIENNE-JEAN GEORGET

que ce qu'il pensait être Fexpression de la vérité, Georget s'était posé, (lès le début de ses travaux, la règle suivante : « Dans le doute, abstenez-vous de prononcer. » A diverses reprises, il ) s'éleva contre cette manie de bâtir des systèmes, de fonder une doctrine qui fut commune à toutes les époques, et dont nous avons encore tant d'exemples sous les yeux. « Une imagination ardente, témoin d'un phénomène, il'un fait qui lui paraissent extraordinaires, s'en empare, les généralise, pose des principes, trouve les lois de leur existence ; mais une nouvelle observation vient bientôt faire écrouler un échafaudage si peu solide. Ce ne doit donc être qu'avec la plus grande réserve, et toujours d'après des faits nombreux et bien constatés, que l'homme judicieux tentera de s'élever à des résultats généraux. Si, en médecine, l'on suivait cette marche sage, la science ferait des progrès réels, et nos successeurs, au lieu d'être occupés d'abord à combattre nos erreurs, n'auraient qu'à suivre la route de la vérité. »

On a reproché à Georget, de son vivant et après sa mort, sa croyance au magnétisme animal. Mais là, comme en toute chose, il a suivi la méthode qu'il s'était imp-isée. Incrédule d'abord, il expériuienta et fut converti. « Les phénomènes magnétiques, disait-il, sont des phénomènes physiologiques et qui doivent rentrer dans le domaine de la science médicale. » Et il ajoutait : u L'homme sage, l'observateur éclairé, l'ami sincère de la vérité, placé au milieu des controverses, des disputes que font toujours naître les découvertes, les faits nouveaux, et qui paraissent extraordinaires, doit, avant de se rendre pour une opinion quelconque, avant de nier ou d'approuver la réalité des faits sur lesquels elle repose, prendre connaissance de toutes les circonstances qui peuvent éclairer un jugement, ne rien négliger pour arriver à ce but; Tincrédulité n'est qu'ignorance, présomption... Le doute d'abord, l'examen ensuite, telle est la marche de tout esprit sage, de tout homme qui n'est pas offusqué par des préjugés, et qui croit que la nature a encore des secrets pour lui. » Rostan, dans sou article Magnétisme du dictionnaire en

vingt et un volumes, invoque l'autorité du nom de Georget : « Pour ne pas parler d'une foule d'auteurs recommandables dont on a révoqué le témoignage, notre confrère et ami M. Georget, dont le pyrrhonisme ne peut être suspect, n'a-t-il pas cru devoir se mettre au-dessus de misérables considérations pour publier ce que l'expérience lui avait appris; et je puis aflirmer que ce qu'il a publié, je l'ai vu; il m'en a plusieurs fois rendu le témoin. Plusieurs de ses expériences ont eu lieu chez moi. Nous n'avions d'autre but l'un et l'autre que celui de nous instruire. Nous apportions tous deux un esprit de doute et de recherche. » Lorsque s'ouvrit, à la Société médico-psychologique, en 1857, une mémorable discussion sur les névroses extraordinaires, plusieurs orateurs mirent en cause, non seulement le magnétisme, mais un de ses plus fermes soutiens, Rostan. Depuis nombre d'années, il n'avait jamais élevé la voix quand cette question venait à être traitée, aussi se demandait-on si ses idées avaient varié, ou si, conscient de son erreur, il préférait conserver désormais le silence. Une députation lui fut adressée, et il maintint ses opinions passées, ainsi que celles de

son ami Georget. « J'ai lieu de croire sincères comme les

miennes les expériences de Georget. Si M. Dechambre a obtenu plus tard des rétractations de la part d'une ou deux des malades qui avaient servi aux expériences de Georget, cela tient à la manière dont il s'est plu à les interroger, à la torture morale qu'il leur a fait subir, et cela n'infirme en rien pour moi la valeur des faits énoncés par Georget C'est une folie de vouloir convaincre ceux qui ne veulent pas l'être. Il faut se borner à plaindre les gens qui refusent d'examiner, et qui ont l'outrecuidance de mettre leur jugement, leur sagacité, leur intelligence au-dessus du jugement, de la sagacité, et de l'intelligence des autres. »

Bien que professant une sincère admii ation et une vénération profonde pour Pinel et Esquirol, Georget était doué d'une intelligence trop élevée pour se borner au rôle d'un simple copiste ; il

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suivit la trace de ses maîtres sans les imiter servilement. Les études anatomiques séduisaient alors tout particulièrement les jeunes aliénistes, qui espéraient découvrir sur le cadavre la cause des phénomènes de la folie. Les théories de (jall firent aussi sur Georget une vive impression. « M. Gall, remarquait-il, dont on apprécie trop peu la doctrine parce qu'on veut la juger sans la connaître, doctrine qu'on cherche à livrer au ridicule, en la réduisant à une espèce de crânioscopie, M. Gall, dis-je, a fait des recherches très profondes, très instructives, sur l'organisation du système nerveux et sur ses fonctions. Beaucoup des idées que j'émets sur ce sujet m'(mt été fournies par la méditation de ses leçons et de ses ouvrages. »

Lorsque fut entreprise la publication du nouveau Dictionnaire de médecine, les éditeurs jetèrent les yeux sur Georget et lui confièrent la rédaction des articles concernant les maladies mentales et nerveuses. En 1822 et 1823, il collabora là la Revue médicale française et étrangère, fondée en 1820 par un groupe de médecins dont Esquirol faisait partie. Il s'attacha ensuite à un journal près de disparaître, et lui donna une nouvelle vie sous le titre A' Archives de médecine. C'est là (ju'il fit paraître ces articles de médecine légale qui donnèrent lieu à tant de polémiques.

L'Académie royale de médecine l'avait, malgré son jeune âge, accueilli en qualité de membre adjoint. Bien que l'état précaire de sa santé lui interdît de prendre une part trop active aux séances de la savante société, il intervint, avec sa fougue habituelle, au cours de la discussion sur le magnétisme animal, en janvier 1826.

Ancien interne d'Esquirol, admis dans son intimité, et considéré comme faisant partie de la famille, il partageait, avec Mitivié, la surveillance de la maison d'Ivry. Esquirol se proposait même de les associer pour lui succéder.

Profitant de la belle bibliothèque de son maître, Georget se livrait assidûment à l'étude et concevait des projets d'avenir. S. 24

Conscient des imperfections que présentaient ses deux premiers ouvrages, le Traité de la folie et la Physiologie du système ne/veux^il comptait les modifier et les refondre. De son talent mûri devait naître une œuvre durable ; mais la mort ne lui permit pas de réaliser ce rêve.

En 1820, il avait déjà éprouvé des symptômes morbides qu'il attribuait à l'hypochondrie, et qui peut-être étaient les phénomènes précurseurs du mal auquel il succomba. En 1824, une violente hémoptysie réveilla ses craintes. Voulant encore douter, il chercha l'oubli dans le travail. INIais la phtisie eut raison de sa résistance, et cette belle inteUigence s'éteignit le 14 mai 1828. « 11 est mort, nous dit un contemporain, dans la trente-troisième année de son âge, entouré des consolations de ses amis, et dans les bras de M. Esquirol qui l'a pleuré comme un de ses enfants. »

Ceux qui, en grand nombre, assistèrent aux obsèques de Georget, furent surpris d'entendre lire sur sa tombe une sorte de testament scientifique où il rétractait une partie de ses opinions philosophiques. Voici ce document, écrit de sa main le l*^"" mars 1826, un peu plus de deux ans avant sa mort :« En 1821, dans un ouvrage sur la Physiologie du système nerveux^ j'ai hautement professé le matérialisme. L'année précédente, j'avais publié un Traité sur la folie^ dans lequel sont émis des principes contraires, ou du moins sont exposées des idées en rapport avec les croyances généralement reçues. Et à peine avais-je mis au iourla Physiologie du système nerueux^({\ie de nouvelles méditations sur un phénomène bien extraordinaire, le somnambulisme, ne me permirent plus de douter de l'existence en nous et hors de nous d'un principe intelligent tout à fait différent des existences matérielles. Ce sera, si l'on veut, l'âme et Dieu. Il y a chez moi, à cet égard, une conviction profonde, fondée sur des faits que je crois incontestables. Peut-être, un jour, aurai-je le loisir de faire un travail sur ce sujet.

« Étais-je bien convaincu de ce que j'écrivais en 1821? Je croyais l'être, du moins. Cependant je me rappelle avoir été plus

VIE DE ÉTIENNE-JEAN GEORGET

(rune fois agité d'une grande incertitude et m'ètre dit souvent qu'on ne pouvait former que des conjectures, si l'on s'en rapportait aux faits, au jugement des sens. Mais bientôt je revenais à cette idée favorite qu'il n'y a point d'effet sans cause, et que ce qui n'est pas matière n'est rien. Comme si l'homme n'avait pas tenté vingt fois, en vain, de poser des limites au possible. N'étais-je pas dominé par l'envie de faire du bruit et de me grandir, en quelque sorte, en attaquant si brutalement des croyances généralement reçues et d'une grande importance aux yeux de presque tous les hommes ? Ne voulais-je pas donner une preuve éclatante de courage, en bravant ainsi l'opinion publique? Pour toute réponse à cette question, je citerai le passage suivant d'un ouvrage de JNI. de Chateaubriand : « Etait-ce bien l'opinion « intime de leur conscience (l'athéisme) que les encyclopédistes « publiaient ? Les hommes sont si vains, si faibles, que souvent « l'envie de faire du bruit les fait affirmer des choses dont ils ne « possèdent pas la conviction ? »

« Cette déclaration ne verra le jour que lorsqu'on ne pourra douter de sa sincérité et suspecter mes intentions. Si je ne puis la publier moi-même, je prie instamment les personnes qui en prendront connaissance à l'ouverture de mon testament, c'est-àdire après ma mort, de lui donner toute la publicité possible. )>

Ce document mystique dénote bien l'état d'âme d'un être malade, accablé de souffrances physiques et morales, qui en arrive à douter de tout, même de lui. Parmi les amis de Georget, les uns déplorèrent cet abandon de ses doctrines, d'autres s'inclinèrent devant sa volonté. « C'est, nous dit l'un d'eux, le dernier hommage que son âme généreuse a rendu à la vérité, objet constant de ses recherches pendant sa vie. » Il n'avait renié que quelcjues idées ; mais ses adversaires en ont profité pour saper son œuvre entière, et ces attaques durèrent longtemps.

« Georget, dont vous chérissez justement la mémoire, s'écriait un jour Bousquet à l'Académie de médecine, commença et finit comme Cabanis. Il a fait comme ces Romains dont parle Tacite,

qui n'avouaient leur pensée que dans leur testament. » Ferrus l)rit la parole pour défendre son élève, et expliquer sa rétractation in extremis. « Quant aux opinions philosophiques de Georget, dit-il, et aux transformations qu'elles ont pu subir, j'en puis parler, je crois, pertinemment, car je les ai vues naître et grandir, et ne suis pas resté peut-être étranger à leur développement, le hasard m'ayant, à son égard, placé dans la situation d'un chef de service et d'un compagnon d'études. Rien d'excessif, ou d'anormal dans ses idées. L'inquisition elle-même n'eût pu y trouvermatièreà condamnation. On parle de rétractation. Pourquoi et comment Georget arriva-t-il <à déposer dans son testament un cri de défaillance qui rejaillissait sur ses opinions? La maladie qui devait l'enlever si jeune encore à la science faisait des progrès rapides ; il travaillait, mais sans puissance, entretenu par ce rayonnement propre aux infortunés atteints d'affections pulmonaires, et qui leur communique un trompeur espoir d'avenir. Cette nature rêveuse, devenue recueillie, et recevant les plus doux soins d'un ange de piété et d'abnégation, dut se laisser dominer par le sentiment religieux auquel sa propre nature l'excitait, et dont il avait sous les yeux l'expression parfaite. La respectable épouse de son maître, modèle de toutes les vertus, ayant reporté sur Georget, après la mort de son mari, comme pour continuer ce bienveillant patronage, tous ses trésors de charité, ne put manquer d'exercer sur le malade une influence honorable pour les sentiments de tous deux, mais dont les intérêts scientifiques n'étaient certainement pas le mobile. Si donc Georget rétracta les tendances de sa doctrine, ce fut dans les faiblesses de la maladie, à deux pas du tombeau, et par des scrupules à mon avis exagérés. En réalité, le savant, le penseur, le médecin, l'homme, n'avaient rien à démentir, car Georget n'était pas matérialiste, selon l'expression vulgaire. Il voyait, comme nous, l'immatérialité dans la matière, admirant l'œuvre de Dieu dans ses productions sensibles, et trouvant, dans l'intuition intime et la contemplation des sublimes harmonies de la nature,

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une l'aison suffisante de croire à l'action de sa Providence et aux futurs décrets de sa justice, n

Sur quelles bases reposent les accusations portées contre Georget ? Il n'admettait point les lésions purement vitales, et déclarait que les phénomènes morbifiques ne sauraient exister sans une altération de l'organe qui en est le siège. Pour lui, la folie n'était pas une maladie de l'âme, comme beaucoup le soutenaient encore. Elle reconnaissait pour point de départ une lésion matérielle du cerveau, encore inconnue. « Le système nerveux étant le siège des facultés lésées, doit l'être aussi des désordres dont ces facultés sont atteintes. L'âme étant un principe immatériel, ne saurait être altérée en aucune manière. Tant que l'âme reste unie au corps, elle ne peut exercer ses facultés que conditionnellement et par l'intermédiaire d'organes soumis, comme tous les autres, aux lois qui régissent l'économie, susceptibles d'altérations qui les empêchent d'exercer convenablement les fonctions dont ils sont chargés ; le principe est intact, ses agents seuls sont malades. C'est sous ce point de vue qu'on doit envisager les maladies de l'âme, si l'on veut être d'accord avec la raison, sans se trouver en opjîosition avec les idées reçues, sur l'existence de cet être immatériel et immortel. »

Qu'y a-t-il dans ces paroles à reprendre ou à rétracter? Peut-on traiter d'athée l'élève d'Esquirol, celui pour q'ui son maître, fervent croyant s'il en fût, professait une affection sincère, et dont il ne parla plus jamais sans dire avec tristesse : « Mon pauvre Georget. » Mais Georget ne savait point farder la vérité, et dans ses écrits il dévoilait toute sa pensée. Imbu du plus pur libéralisme, il repoussait le fanatisme et la superstition, germes de l'impiété, du schisme et de la haine. Ecoutons sa profession de foi : « Autant la vraie religion élève l'âme, autant les croyances et les pratiques superstitieuses la dégradent et l'avilissent. Aidé de la première, fille de la vérité, compagne de la philosophie, source inépuisable de félicités et de consolations, condition puissante du bonheur individuel et social, l'homme n'oppose de bornes

374 LES GRANDS ALlÉNISTES FRANÇAIS

à ses facultés que celles créées par la nature ; il les exerce et ne s'arrête que là où il ne lui est plus permis d'avancer. »

Ce que certains ne pouvaient pardonner à Georget, c'était sa rude franchise, sa verve qui les cinglait, son talent qui les tenait dans l'ombre. Quand on l'attaquait, il ripostait vertement. Je citerai, pour exemple, quelques lignes d'une lettre publiée dans une revue de médecine, et adressée à un rédacteur anonyme du Journal des Débats, qui, après une critique acerbe, refusait d'insérer la réponse. « Je lui demanderai si c'est par modestie, par humilité ou par calcul, qu'il s'est couvert du voile de l'anonyme, s'il n'aurait point eu quelque tort à réparer, quelque puissante bienveillance à conquérir, quelques faveurs à conserver? S'il n'avirait point été mu par cette envieuse jalousie qui porte la faiblesse et l'impuissance à user des plus vils moyens pour dénigrer les réputations qui leur pèsent ? Enfin, s'il ne serait point un de ces hommes qui, à défaut de droits acquis, mettent en jeu la bassesse et l'intrigue pour obtenir les faveurs réservées au mérite?

« Si l'anonyme des Débats se fût borné à relever des incorrections dans mon style, à combattre en physiologiste mes opinions sur les fonctions du cerveau, quelque piquante qu'eût été sa critique, je n'aurais vu en lui qu'un journaliste usant de ses droits. Mais fouiller dans les intentions d'un auteur, crier sur lui anathème en style de petit-maître, répondre à des^ faits par des pointes, à des raisonnements par des lazzis, opposer le jargon des Précieuses ridicules au langage sévère des sciences, c'est trahir sinon une ignorance gTOssière, du moins une présomption, une légèreté peu communes, et des sentiments bien peu dignes d'un honnête homme.

« Que M. V... quitte le voile honteux de l'anonymat et se présente dans l'arène visière baissée, qu'il choisisse pour champ clos un journal ouvert à toute discussion médicale, et je consentirai volontiers à me mesurer avec lui. Mais il se gardera bien de prendre ce parti; une fois sorti de son antre de ténèbres,

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comme ces hiboux que le grand jour éblouit, il ne peut supporter la lumièi'C, ni user de ses moyens perfides. »

Et la lettre se terminait ainsi : « Je n'ai pas cru devoir garder le silence plus longtemps, pensant que si l'on avertissait M. V... que son nom n'est un mystère pour personne, que ses intentions sont appréciées, que le but auquel il tend est connu, et qu'enfin ses lil)elles n'ont aucun crédit auprès des gens de bien, il se déciderait sans doute à faire un retour sur lui-même, et à suivre le chemin de rhonneiir, ou à se taire. »

De telles mercuriales ne se pardonnent guère, et ceux qui se les attirèrent n'attendaient que l'occasion de se venger. Mais, avec le temps, la haine et la jalousie disparaissent. Que si toute gloire excite des envieux, la justice est immanente, et Georget pouvait, sans crainte, en appeler à la postérité. Son nom restera célèbre dans les annales de la science. Qui jiarlc aujourd'hui de ses détracteurs ?

Œuvre de Étienne-Jean Georget.

Comme point de départ de toute étude, Georget établit le principe suivant : observer et prendre la nature pour guide. Si le système nerveux et le cerveau, qu'il appelle l'âme matérielle du corps, sont imparfaitement connus, il attribue cette lacune à des causes diverses.

l" On a donné trop d'importance h la considération des formes du système nerveux, on a trop séparé l'anatomie de la physiologie ; on a été ainsi amené à regarder le système nerveux comme un tout, composé d'un centre, source de toute influence nerveuse, où prennent naissance des conducteurs chargés de la distribuer dans toutes les parties. Nos organes ne procèdent point les uns des autres ; formés du même jet, ils existaient dans le germe. S'ils communiquent entre eux, c'est pour assurer l'exercice des fonctions et l'harmonie vitale.

2° Au lieu de porter les recherches premières sur la vie des êtres inférieurs, d'aller du simple au composé, on a commencé par étudier les fonctions nerveuses chez les êtres les plus parfaits. En agissant autrement, on eût constaté « le développement de la moelle épinière et des nerfs qui en partent, en harmonie avec les forces musculaires, le volume du cerveau avec les facultés intellectuelles, les nerfs des sens avec l'étendue des sensations ».

3" La cause première de l'action de nos organes, et en particulier du système nerveux, nous est inconnue. « Nous ne pouvons qu'observer sans expliquer les phénomènes de la vie, si nous ne voulons pas risquer de nous égarer dans des hypothèses toujours vaines, et souvent dangereuses pour la science. »

ŒUVRE DE ÉTIENNE-JEAN GEORGET

4° Certains phénomènes nerveux ont paru si extraordinaires, si incompréhensibles, qu'on a cru devoir les attribuer à un principe indépendant de l'organisation. Mais « si l'on voulait classer les fonctions d'après le mystère qui règ'ne dans leur mécanisme, il ne serait pas difficile d'établir une gradation presque insensible, depuis la production mécanique de l'ouverture de l'huitre jusqu'à l'intelligence de l'homme ». Tous les phénomènes des corps vivants sont régis par des causes fixes et immuables, autrement la nature entière ne serait que chaos. « L'espèce humaine nous offre aujourd'liui les mêmes vices et les mêmes vertus, les mêmes idées morales et scientifiques qu'autrefois. »

5" Une autre cause de retard dans les progrès de la physiologie, c'est que l'on a longtemps abandonné l'étude des phénomènes nerveux aux théologiens et aux métaphysiciens.

Georgct considère le cerveau comme le siège de l'intelligence, des affections et des passions, la source de la pensée, de la volonté et du commandement. L'idée n'est qu'une modification, un mode d'existence de l'organe pensant. 11 rejette également l'idéalisme et le sensualisme; pour lui, il n'y a pas d'idées innées, l'esprit n'est point une table rase; le cerveau a été doué de facultés propres que viennent exciter et développer les objets extérieurs. « De la perception des objets et de leur élaboration par l'organe intellectuel, résultent des effets, des déterminations que les psychologistes ont, en général, regardés comme les éléments de l'entendement, tandis que ce ne sont réellement c{ue l'expression d'actions antérieures; ce sont les formes que revêt la pensée en se manifestant au dehors Le délire ne se reconnaît qu'aux altérations dont elles sont susceptibles. »

Georget appelle excitant intellectuel toute cause produisant sur les extrémités nerveuses une impression susceptible d'être perçue, c'est-à-dire élevée au degré de sensation. Par l'intermédiaire des nerfs, le cerveau perçoit les impressions faites sur eux soit par les objets extérieurs, soit par les stimulations intérieures ; c'est la sensibilité cérébrale extérieure, ainsi dénommée parce qu'elle

a pour objet la connaissance des choses extérieures au cerveau. Mais les sensations peuvent être suivies d'affections morales diverses ; la disposition en vertu de laquelle le cerveau se trouve ainsi affecté est la sensibilité cérébrale intérieure. Georget range les affections morales en quatre classes, suivant qu'elles se rapprochent de la joie, de la colère, de la frayeur ou du chagrin. Portées à l'excès, elles ont un effet funeste sur le cerveau, et, par suite, sur l'économie tout entière.

Lorsque les désirs deviennent des passions poussées à l'extrême, l'activité cérébrale se concentre sur un même objet, auquel se rapportent désormais toutes les idées. « Si l'intelligence est peu développée et la raison maîtrisée par des passions énergiques, celles-ci arrivent fréquemment et par des nuances insensibles à l'état véritable de folie ; jusque-là, l'esprit, par un retour sur lui-même, avait pu apprécier les circonstances de sa situation ; maintenant l'idée qui le domine n'est plus reconnue comme rompant l'équilibre moral. Entre ces deux termes, la folie et la raison, se rencontre la majeure partie de l'espèce humaine, occupant les degrés de l'espace qui les sépare. Combien, dans la société, d'orgueilleux, d'ambitieux, d'amoureux, d'avares, de bigots, d'originaux de toute espèce, sont des monomaniaques à qui une légère lueur de raison conserve encore le droit d'être libres, et que la moindre cause conduirait aux Petites-Maisons. »

Georget admet avec Gall le principe de la pluralité des facultés et des organes intellectuels compris dans le cerveau. Comme Bonnet, il pense que chaque sentiment, chaque perception, ont un siège spécial ; autrement « que signifieraient cette complication d'organisation, ces fibres nombreuses, ces circonvolutions, ces plicatures, ces éminences, ces ganglions ?... Comment expliquer l'augmentation, l'accroissement des facultés avec le développement du cerveau, avec l'addition successive de nouvelles parties, depuis le ver jusqu'à l'homme ? Pourquoi ces formes si variées des différentes parties du crâne chez ce dernier?»

ŒUVRE DE ÉTIENNE-JEAN GEORGET

On peut, parle? travail, développer des aptitudes, maison ne saurait les créer si elles n'existent point. On ne se fait pas. Chez presque tous les individus, il existe des prééminences de facultés . « Certains états pathologiques du cerveau fournissent des faits en faveur de l'opinion que je soutiens ici. Tels sont les monomanies ou délires exclusifs sur un petit nombre d'idées, l'exaltation extrême d'un penchant, avec raison souvent presque entière sur tout autre objet qui n'a aucun rapport avec le délire. Telles sont encore des démences ou abolitions partielles de facultés; c'est ainsi que l'on a vu des individus perdre, à la suite d'apoplexies, la mémoire générale ou seulement la mémoire des noms substantifs ou autres ; que j'ai vu une dame, aliénée depuis trois ans et tombée en démence, ayant conservé le talent de la musique et oublié celui du dessin qu'elle avait aussi bien cultivé que l'autre, exécuter même des morceaux de musique très difficiles et qu'elle voyait pour la première fois. Ce qui est peut-être plus remarquable, c'est que, depuis l'absence de sa raison, cette dame avait eu un doigt extirpé, ce (pii a dù lui faire faire de nouvelles combinaisons pour toucher du piano. »

Et « en admettant la pluralité des facultés et des organes de l'intelligence, l'on concevra très bien l'idiotie avec une organisation du cerveau bonne en apparence. Il suffit, eu effet, du manque total de mémoire pour empêcher toute combinaison intellectuelle ; car, si les impressions ne sont pas durables, il devient impossible de conserver des idées, de comparer, de juger, de raisonner ; il en serait de même de la privation de la faculté de retenir les signes du langage. »

Il faut distinguer dans le cerveau deux ordres de phénomènes auxquels il préside séparément : les sensations et les pensées. Avec des sens qui perçoivent très bien, l'intelligence peut être nulle ou peu développée. Ainsi « les idiots ont les cinq sens souvent très parfaits, voient, entendent, etc., sans comparer, associer deux sensations, deux idées ». De même les imbéciles, les pauvres d'esprit « ont des sens tout aussi bons, perçoivent

les impressions tout aussi bien que des personnes habituées à méditer, à réfléchir, à penser ». Il est aussi des aliénés « dans une démence complète, qui n'ont plus la moindre trace de mémoire, qui ne savent pas émettre deux idées suivies, et qui cependant font très bien usage de leurs sens pour se promener, manger, jouer au billard, etc ». Dans tous ces cas, « les nerfs sentants sont impressionnés, irrités; le cerveau perçoit ces irritations, ces impressions; il y a sensation, perception avec conscience; mais il n'a point ou n'a plus le pouvoir de tirer parti de ces sensations. Il faut donc distinguer, dans cet organe, je le répète, comme deux ordres de phénomènes auxquels il préside séparément, les sensations et la pensée ».

Dans les affections cérébrales, il existe des désordres de la perception des sensations, et des déterminations volontaires. Ainsi chez les aliénés « les sensations sont souvent fausses, nullement en rapport avec les impressions qui les frappent; ils dénaturent les qualités des objets, croient voir ou entendre des

personnes, des êtres, des voix (jui les obsèdent La plupart

des aliénés sont peu sensibles, surtout dans la période d'excitation, à l'action des agents de douleur... Les idiots sont encore bien moins sensibles que les aliénés; on les voit quelquefois atteints de plaies énormes sans qu'ils s'en plaignent, sans qu'ils paraissent y faire attention... Enfin les aliénés ne sont pas exempts de désordres musculaires. »

La folie étant une maladie, il faut en premier lieu, si l'on veut instituer un traitement de quelque efficacité, bien connaître l'organe qui en est le siège. « Détruisez la cause primitive et presque toujours les phénomènes sympathiques disparaîtront ; sublata causa^ toUilur effectds. Commencer, au contraire, par attaquer ceux-ci, c'est vouloir, pour apaiser un vaste incendie, s'amuser d'abord à éteindre les parcelles de feu lancées au loin par le vent, au lieu de porter tous ses moyens au foyer luimême. »

Repoussant les diverses théories émises jusqu'alors pour

ŒUVRE DE ÉTIENNE-JEAN GEORGET

expliquer l'origine des troubles mentaux, Georget établit que la folie est une affection du cerveau, et il la considère comme idiopathique. 11 ne nie pas les lésions sympathiques des fonctions intellectuelles, mais il donne à ces manifestations morbides la dénomination, non de folie, mais de délire aigu; par exemple: le délire des maladies graves. « C'est précisément là un des principaux caractères qui distinguent ces deux modes d'affection, que l'un soit direct et essentiel, et l'autre indirect et sympathique. » Quant à la nature de l'altération cérébrale qui donne naissance aux symptômes de la folie, elle est encore inconnue. « Nous ne chercherons point à pénétrer un symptôme aussi caché. Nous nous contenterons, sous ce rapport, d'observer les phénomènes, sans vouloir en expliquer la production. »

Classification des maladies mentales.

La classiiication de Georget compi'end cinq genres, savoir: la manie, la monomanie, la stupidité, la démence et l'idiotie. Mais il fait observer qu'on ne saurait vi-aiment appliquer le mot l'olie qu'aux trois premiers groupes. La démence, caractérisée parla disparition des facultés intellectuelles, est un aboutissant des aliénations mentales. Quant à l'idiotie, elle tient à un défaut originaire de développement, et les idiots devraient plutôt être rangés parmi les monstres que parmi les fous.

Il définit la manie « un délire général, s'étendant à tout; sensations, idées rapides, confuses, incohérentes, avec exaltation, agitation, exprimées par des mouvements désordonnés, des cris, des chants, des menaces ou de la fureur ».

La monomanie est caractérisée par « un petit nombre d'idées fixes, dominantes, exclusives, sur lesquelles roule le délire, et un raisonnement souvent assez sain sur tout autre objet ». Il y a deux espèces de monomanie : I" monomanie aA'ec excitation, où l'on rencontre souvent les idées « qui naissent de l'orgueil exalté, de l'amour du pouvoir et de la domination, du fanatisme reli-

382 LES GRANDS ALlÉNISTES FRANÇAIS

gieux » ; 2" la monomanie avec dépression ou lypémanie ; les idées misantliropiques, panophobiques, le dégoût de la vie, se rencontrent de préférence dans cette forme. Les aliénés sont g'énéralement conduits au suicide par des erreurs de sensation, des jugements faux. « Les terreurs religieuses, la crainte delà damnation éternelle donnent très souvent Fidée du suicide ; les malades réfléchissent si peu alors qu'ils ne voient pas qu'ainsi ils accélèrent le moment du châtiment qu'ils redoutent. Les aliénés portés au suicide persistent longtemps avant l'exécution de leurs desseins, recommencent jusqu'à ce qu'ils y arrivent ou que leur tête revienne à la santé ; ils emploient quelquefois des ruses incroyables pour gagner la confiance des personnes qui les entourent, et tromper leur surveillance. »

Pinel avait décrit une sorte d'idiotisme subitement produit par des affections vives et inattendues, et nous en a laissé plusieurs observations dans son Traité de l'aliénation mentale. Esquirol désigna cet état sous le nom de démence aiguë. Georget estime qu'on doit en faire une forme particulière d'aliénation et le séparer absolument de la démence. « J'ai pensé que ces deux états étaient trop diiTérents l'un de l'autre pour être réunis en un seul genre, et qu'il était convenable d'en faire deux ; la démence aiguë n'est point incurable, c'est un troul)le intellectuel qui guérit aussi bien que le délii'e maniaque. La démence véritable, au contraire, ne guérit jamais ; le cerveau est usé par l'âge ou les maladies et devient incapable d'exercer ses fonctions. Ce cinquième genre que je propose d'éta])lir, ou aurait pu l'appeler imbécillité acquise, si ce terme ne l'eût pas trop rapproché de l'idiotie ; on pourrait peut-être le désigner sous le nom de stupidité. Gela exprime assez bien l'état du mal, et ne prête à aucune équivoque. »

Mais il ne se dissimule pas que sa classification est arbitraire comme les autres ; car elle n'est basée que sur un seul symptôme,le délire. « Onrencontrera une fouled'espèces intermédiaires qui établiront un passage insensible d'un genre àun autre ; sou-

ŒUVRE DE ÉTIENNE-JEAN GEORGET 383

vent même il se présentera des cas qu'il sera assez difficile de classer positivement ; enfin les transformations qui s'opèrent d'un genre en un autre prouvent que plusieurs de ces divisions n'ont pas une base bien fixe. »

Georget, dans son Traité de la folie ^ au lieu de s'étendre longuement, ainsi que la plupart des auteurs, sur la description de chaque variété, se contente de les signaler brièvement, envisage la folie en général, et expose les symptômes locaux et généraux qui se manifestent dans les différentes formes. « C'est bien moins en physiologiste idéolog'iste ou moraliste que nous envisageons les lésions de l'entendement chez les aliénés, que sous le rapport des caractères que ces lésions peuvent nous fournir jiour reconnaître et distinguer la folie, et delà direction à imprimer au traitement moral. Des détails superflus, qui ne seraient que curieux, ne trouvent point leur place ici. On pourrait faire des volumes entiers sur l'expression, la physionomie intellectuelle des fous ; mais ce serait sans aucun but d'utilité pour le traitement. » Pour lui, l'étude de la folie n'a qu'une fin : remonter à la cause et en déduire le traitement.

Causes de la folie.

Les causes de la folie se divisent en prédisposantes et occasionnelles. « On peut dire que la folie ne survient jamais sans prédisposition quelconque, puisque, s'il eu pouvait être autrement, les mêmes causes efficientes produiraient toujours les mêmes effets chez tous les individus, ce qui n'a pas lieu. » Les causes prédisposantes sont : l'hérédité, les suites de couches, l'âge critique, les progrès de l'âge, et certaines dispositions de l'état mo. al et intellectuel.

Georget insiste sur l'hi'rédité qui « a peut-être une influence plus marquée sur la production de la folie que sur toute autre maladie ». L'hérédité rendrait le cerveau plus apte à recevoir l'effet des causes excitantes ; pourtant, en certains cas, elle semble provoquer seule le développement de l'aliénation men-

taie. « La folie héréditaire est souvent annoncée de bonne heure par des travers de l'esprit, des irrégularités dans le caractère, de la bizarrerie dans les goûts et les habitudes, une conduite insolite et mal motivée, pou d'aptitude à l'étude des sciences exactes ou un goût désordonné pour les arts d'agrément et les charmes de l'imagination ; quelquefois même le délire ne semble être qu'un état plus avancé des désordres intellectuels. »

Les suites de couches, considérées parEsquirol comme causes excitantes, ne feraient, suivant Georget, que prédisposer les femmes à la folie. « Cet état qui les rend très impressionnables, très susceptibles de s'affecter, leur fournit assez souvent l'occasion ou le prétexte de se faire des chagrins.. . On a le plus souvent voulu attribuer le développement delà folie, chez les femmes en couches, à l'influence que peuvent exercer les organes génitaux sur le cerveau, à la suppression des lochies ou du lait... Il me semble évident qu'ici, comme dans beaucoup de cas de même nature, on a pris l'effet pour la cause, un symptôme pour la maladie elle-même. » Il admet, en outre, que les fonctions cérébrales puissent être suffisamment troublées pour que chaque couche postéi'ieure à celle quiles a primitivement altérées détermine un nouvel accès, « sans qu'alors il soit besoin de l'action d'une cause morale ».

De même, le temps critique, les progrès de l'âge ne doivent être considérés que comme une prédisposition favorable à l'éclosion de l'aliénation mentale.

Parmi les dispositions de l'état moral et intellectuel propres à aider le développement de la folie, Georget cite les vices naturels de l'esprit, une éducation mauvaise, des travaux intellectuels exclusivement dirigés sur un petit nombre d'idées scientifiques, religieuses ou politiques, les entreprises et spéculations hasardeuses, les révolutions, les grandes découvertes.

Les causes occasionnelles ou efficientes peuvent agir d'une façon soit directe, soit indirecte. Les causes directes sont ou physiques ou morales ; on observe très l'arement les premières.

CEUVRE DE ÉTIENNE-JEAN GEORGET

« Le cerveau, heureusement protégé par des enveloppes solides, est moins que tout autre exposé aux injures des corps extérieurs... Toute cause qui afTecte la totalité du cerveau ne produit presque jamais la folie; ainsi les coups, les chutes sur la tête, qui entraînent des commotions générales, des compressions par suite d'épanchements sanguins ou purulents, occasionnent des troubles très graves dans les fonctions de cet organe, des convulsions, de la paralysie, un anéantissement presque complet de l'existence, et quelquefois du délire, en tout comparable à celui que nous regardons comme sympathique des maladies aiguës, délire qui prouve que la partie cérébrale qui sert à Tintelligence est affectée comme tout le reste ; mais à mesure que la compression cesse par la résorption ou l'évacuation des liquides épanchés, tous ces accidents cessent, au moins en grande partie; il arrive seulement quelquefois que l'organisation a tellement souffert qu'elle ne revient qu'imparfaitement à son ancien état; d'où il s'ensuit un reste de paralysie, la perte ou l'affaiblissement d'une ou de plusieurs facultés intellectuelles. L'apoplexie produit absolument les mêmes effets. Je n'ai pas vu, depuis que j'observe les aliénés, de manies, monomanies ou stupidités produites par ces causes ; la démence seule en est quelquefois la suite. «

Les causes directes morales et intellectuelles exercent une bien autre influence. « Les observations que j'ai été à même de recueillir, celles plus nombreuses encore que j'ai été à même de consulter, m'ont convaincu que, sur cent aliénées, quatre-vingtquinze au moins le sont devenues à la suite d'affections, de commotions morales... La première question que fait M. Pinel à une malade nouvelle qui conserve encore un peu de raison, est celle-ci : — Est-ce que vous avez éprouvé du chagrin, de la contrariété, etc.? — Rarement elle est résolue négativement. )> Mais comment agissent ces causes morales ? « Pour les affections de l'âme, les unes peuvent être assez puissantes, agir sur un cerveau assez bien disposé pour provoquer le développement du délire dès leur première action. De ce nombre sont plus particu-

lièrement une fraj'eur vive, un violent accès de colère, des pertes subites de fortune ou de places, etc., etc. Plus souvent leur action est répétée ou soutenue pendant un certain temps, avant de troubler l'esprit d'une manière évidente; le chagrin, la tristesse, la jalousie, la religion et l'amour agissent ordinairement ainsi ; le délire s'établit lentement, les idées qui le constituent se concentrent, se fortifient, et finissent par éclater quand elles ne peuvent plus être comprimées par la raison qui restait encore. »

Georget croit peu à l'action des causes efficientes indirectes. 11 considère les phénomènes qui précèdent ou accompagnent souvent le développement de l'aliénation mentale, tels que la sup- "[iression des règles, des lochies, du lait, etc., non comme une cause, mais comme un effet. Quant aux affections gastro-intestinales et génito-urinaires, souvent invoquées comme origine de la folie : « Qu'on ne s'y trompe pas, remarque-t-il ; dans des cas de cette sorte, ce n'est point l'organe, mais la maladie dont il est atteint qui tend à troubler les fonctions intellectuelles ; elle devient une cause de chagrin, d'inquiétude, de frayeur, à la manière d'vme foule d'autres circonstances de la vie. »

Développement et marche de la folie.

Tantôt l'invasion de la maladie est subite, tantôt, et c'est ce qui se produit le plus souvent, il y a une période d'incubation. « Dans cette période insidieuse de la folie, inappréciée de toutes les personnes qui entourent le malade, les fonctions intellectuelles, les premières atteintes par la cause, commencent aussi à se dérano-er. L'intellio-ence s'affaiblit, des idées nouvelles se développent, des penchants, des passions s'exaltent ou changent de direction. Quelquefois et par instants, il survient des absences d'esprit plus ou moins complètes, pendant lesquelles les malades ne pensent à rien, ou bien ont les idées tellement embrouillées qu'ils ne peuvent y mettre de l'ordre. Ils connaissent ordinairement très bien leur situation nouvelle, s'en affligent le plus sou-

ŒUVRE DE ÉTIENNE-JEAN GEORGET 387

vent, mais ils la cachent avec soin. Ceux qui ont déjà été aliénés savent très bienet disent souvent qu'ils vont éprouver une rechute, s'ils ressentent les mêmes incommodités qu'à la première invasion. Cependant, quoi que fasse le malade pour ne rien laisser percer des sensations intérieures qui le tourmentent, et souvent parles efforts qu'il fait pour cela, il se manifeste toujours quelque chose d'insolite dans ses actions, ses habitudes, ses affections ordinaires, qui décèle facilement l'état dans lequel il se trouve. Sous prétexte d'étude, d'ennui, ou de la promenade, mais bien pour s'occuper des idées qui viennent l'étonner d'abord et le dominer bientôt, les combattre ou se complaire aies croire justes, l'aliéné fuit les personnes qu'il recherchait auparavant ; il aime à être seul. La femme qui chérissait son mari, ses enfants, les voit avec indifférence ; le négociant néglige ses affaires ; l'ouvrière ne met plus autant d'activité à son ouvrage ; les tièdes en dévotion ne quittent plus les églises; des pleurs, des ris surviennent sans cause apparente. Mais toutes ces actions, qui ne sont plus en harmonie avec la conduite passée, avec les circonstances présentes, n'étant motivées qu'intérieurement, il est impossible aux assistants d'y rien comprendre, et assez ordinairement les questions qu'ils font pour s'en informer sont inutiles ; il peut même résulter du refus d'y répondre d'une manière satisfaisante des reproches qui ne font qu'aigrir le caractère du malade... Cette période d'incubation, qui peut durer des jours, des mois et même plus d'une année, ne présente pas seulement des lésions intellectuelles ; le cerveau offre encore d'autres dérangements, et comme cet organe ne peut être longtemps malade sans que les autres s'en ressentent, plusieurs fonctions finissent par se déranger. Le sommeil, d'abord troublé par des rêves pénibles, des réveils en sursaut, finit par se perdre ; il survient des maux de tête ; les malades disent que le sang leur monte à la tête ; ils se plaignent de chaleurs incommodes vers cette partie. Les fonctions digestives s'altèrent, l'appétit se perd, des maux d'estomac se développent quelquefois. L'embonpoint diminue ; la peau perd de sa

fraîcheur ; sa couleur change parfois et devient très brune, foncée, terreuse. Les règles deviennent d'abord irrégulières, tant pour la quantité du sang que pour les époques auxquelles elles doivent venir, puis finissent par se supprimer entièrement. 11 en est à peu près de même de tous les écoulements naturels ou artificiels. C'est de même ainsi que surviennent ces répercussions d'exanthèmes, ces disparitions d'alï'ections rhumatismales, goutteuses, ou autres du même genre ; ces accidents ne se présentent pas toujours ; il arrive même que si le délire éclate peu de temps après faction de la cause, il ne s'en manifeste aucun. Enfin ils ont plus ou moins d'intensité, selon l'irritabilité de findividu, la nature de son délire latent, son genre de vie, l'état ordinaire de sa santé, etc. »

L'invasion ne se produit pas en général d'une façon brusque ; elle n'est d'ordinaire qu'une augmentation d'un état de délire déjà existant. « Jusqu'ici l'aliéné a pu comprimer les idées qui l'ont importuné, tourmenté ; l'instant arrive où, persuadé de leur réalité, ne rencontrant plus de motifs pour les repousser, ou bien n'en ayant plus la force, quoi qu'il fasse pour cela, la folie va éclater avec tous ses symptômes. »

C'est alors que commence la période d'excitation, et que le délire revêt l'une des formes de l'aliénation mentale. Après un temps variable, survient la période de décroissance. « Elle s'étend depuis la fin de l'état d'excitation jusqu'à la terminaison, laps de temps qu'il est très difiicile de déterminer. En elTet, la guérison peut avoir lieu au bout de peu de jours, ou après deux années et même plus d'existence de la fqlie ; et toutes les fois qu'elle n'est pas reconnue pour être incurable dans le principe, ou dans son cours, par quelque signe propre à cela, on peut encore espérer qu'elle guérira. »

Le retour à la santé a rarement lieu brusquement, et ces guérisons « sont en général moins solides, plus sujettes aux rechutes, que lorsqu'il s'établit une période de déclin ou de convalescence ». Dans le plus grand nombre des cas, « la convalescence est annon-

ŒUVRE DE ÉÏIENNE-.IEAN GEORGEÏ

cée et caractérisée par des signes tirés de l'état moral et de Fétat physique. Les malades, C|ui étaient tout à fait étrangers aux objets et aux personnes qui les entouraient, s'en rappi'ochent ; leur attention commence à revenir, en sorte qu'on peut discuter avec eux les motifs erronés sur lesquels ils appuient leurs raisonnements. La sensibilité morale revient. Le travail, abandonné pendant tout le cours de la maladie, est repris d'abord avec indifférence, et bientôt avec autant d'ardeur que par le passé... A ces changements favorables, s'en joignent d'autres qui viennent en coniirmer l'heureuse issue ; le sommeil revient. Toutes les fois cpie l'insomnie continue, ou que le sommeil est agité par des rêves, ou des réveils en sui'saut ])rovoqués par des frayeurs, des fantômes, la convalescence n'est pas solide, on

doit craindre une rechute Toutes les autres fonctions qui ne

se sont pas rétablies dans les périodes précédentes reprennent leur cours régulier pendant la convalescence. Les règles, si déjà elles n'ont paru, ne tardent pas à revenir... L'extérieur du corps présente des changements extrêmement remarquables. Les mouvements, naguère désordonnés, ne sont plus exécutés que sur des motifs raisonnés. » C'est surtout le visage qui change. « Souvent je n'ai pas reconnu, après quelque temps de convalescence, des aliénés que je voyais tous les jours depuis plusieurs mois. »

Pinel et Esquirol admettaient la terminaison de la folie par des crises. Tel n'est pas l'avis de Georget. « Tous ces phénomènes, regardés comme critiques, sont des accidents, des complications de la maladie, et surtout des effets et non des causes des changements favorables survenus dans la partie

malade J'ai vu plus de trois cents guérisons, et j'affirme que,

sur ce nombre, il ne s'en est pas trouvé quinze ou vingt marquées par des phénomènes qu'on ait pu soupçonner d'être critiques ; et ils l'étaient si peu, fjue dans beaucoup d'autres cas leur apparition n'avait amené aucun changement dans les symptômes cérébraux, ou bien ceux-ci avaient persisté encore très longtemps

après En résumé, je ne crois ni aux crises ni aux jours

critiques. »

Les rechutes sont fréquentes clans la folie ; toutefois « il faut bien se garder d'appeler de ce nom les affections mentales nouvelles que peuvent contracter les aliénés.... Si, après plusieurs mois, plusieurs années d'une guérison solide, un individu redevient fou, à la suite de causes nouvelles, appellera-t-on cela une rechute ? Alors toutes les maladies seraient bientôt regardées ainsi, car il arrive souvent qu'elles se succèdent à des intervalles assez rapprochés. » Pour que l'on puisse dire qu'il y a rechute, « il faut que l'affection qui a précédé soit à peine dissipée, que l'organe qui a souffert conserve encore assez de faiblesse pour qu'une cause très légère l'altère de nouveau ; dans ces cas, la santé n'a jamais été qu'imparfaitement rétablie ».

Lorsque la folie n'a pas une heureuse issue, elle passe à l'état chronique, et si le malade vit assez longtemps, elle aboutit à la démence. « La démence s'établit de deux manières, subitement ou lentement. Dans le premier cas, des malades qui quelquefois paraissaient aller mieux, ou même être en convalescence, perdent tout à coup ou en très peu de temps l'exercice intellectuel. Cet état est souvent précédé d'une attaque de paralysie aiguë ; presque toujours alors une ou plusieurs parties du corps n'ont

point recouvré l'usage des mouvements Quand la démence

survient lentement, il est le plus souvent impossible de fixer au juste l'époque où elle commence ; mais bientôt les signes qui la caractérisent ne laissent plus aucun doute sur son existence ; la fureur, l'agitation disparaissent ; les malades sont tranquilles, ne profèrent plus que quelques mots sans suite, rient sans sujet; ils dorment profondément, etc. »

Quand Georget écrivit son Traité de la folie, la paralysie générale n'avait pas encore été décrite comme maladie spéciale ; on la considérait comme une complication de l'aliénation mentale. Georget s'exprime ainsi à propos de la paralysie : « Sous cette dénomination, je comprends deux maladies bien différentes, l'une

ŒUVRE DE ÉTIENNE-JEAN GEORGET

que j'appelle paralysie aiguë, et l'autre paralysie chronique... La paralysie aiguë se présente de la manière suivante : elle survient plus particulièrement chez les aliénées déjà en démence, ou chez celles qui sont folles depuis longtemps ou même hors de traitement... Elle ne coïncide nullement avec les dispositions apoplectiques, comme un col court, beaucoup d'embonpoint, la rougeur de la face, etc. ; au contraire, les malades sont presque toujoiii-s jtâles et déijiles. ()uelques jours avant l'attaque, la figure semble s'animer, sans néanmoins se colorer davantage ; la parole s'embarrasse un peu ou bien la malade n'en fait plus usage et paraît dans la stupeur ; quelquefois ces symptômes avant-coureurs n'existent pas, ou on ne les aperçoit pas ; enfin, subitement l'aliénée perd connaissance, est tout à fait insensible et dans rimpossil)ilité d'exécuter aucun mouvement. Le pouls est fréquent, même dur, surtout celui des artères cérébrales ; il ne se fait Cependant pas de congestion vers la tète, la face reste pâle, les conjonctives naturelles ; la respiration s'exécute bien et sans râle. Cet état peut persister plus ou moins longtemps, depuis quelques heures jusqu'à plusieurs jours ; rarement les malades succombent au premier accès ; seulement la démence s'établit, si elle n'existait déjà ; il peut aussi rester un ])eu de paralysie musculaire dans quelques parties. Presque toujours plusieurs accès se succèdent à des intervalles diversement rapprochés, et

finissent j)ar terminer l'existence J'ai vu mourir plusieurs

furieuses d'un accident qui se rapproche de la paralysie aiguë. Elles étaient prises subitement d'une perte totale de connaissance, avec des convulsions très fortes et continuelles, et vivaient à peine quelques heui'es dans cet état. »

Quant à la paralysie chroniqvui', elle « est beaucoup plus fréc[uente, et aussi moins promptement fiuieste que la pi-écédente. Elle se montre quelquefois en même temps que le développement de la folie chez les personnes de 45 à 55 ou 60 ans, et en dénote l'incurabilité ; h' plus souvent ce n'est que la seconde, la troisième année au plus tard (ju'elle se manifeste. Elle s'établit ordi-

nairement lentement et d'abord partiellement, et devient ensuite générale et absolue. Ses progrès sont accompagnés de la diminution successive, et enfin de la perte totale de l'exercice intellectuel. »

Georget divise le cours de la paralysie chronique en trois degrés : « Premier degré. La paralysie commence presque toujours par se déclarer dans les muscles de la langue ; très souA^ent elle y reste même bornée pendant longtemps avant de s'étendre ailleurs. La malade éprouve de la difficulté à parler, prononce mal ou lentement les mots, balbutie plus ou moins ; la langue tirée hors de la bouche ne se porte pas plutôt d'un côté que de

l'autre, et semble affectée généralement La malade finit par

ne plus pouvoir se servir que des membres d'un côté. Toutes les autres fonctions sont régulières; la digestion, surtout, se fait très bien, l'embonpoint ne diminue pas ; le premier degré peut durer fort longtemps, plusieurs années, sans que la santé générale paraisse en souffrir. — Second degré. La malade est entièrement paralysée d'une moitié du corps, ou de toutes les deux; elle ne peut pas marcher ni se tenir debout ; on est forcé de la tenir couchée continuellement ; elle peut à peine prononcer quelques mots, qui du reste sont tout à fait insignifiants, car l'intelligence est anéantie. L'embonpoint ne diminue point encore, la digestion

est excellente Le second degré peut durer depuis quelques

mois jusqu'à une année et plus. — Troisième degré. Ce degré comprend les derniers mois de l'existence. 11 est caractérisé par l'augmentation de la paralysie, de telle sorte que les malades sont comme des masses inertes; elles se décolorent, pâlissent, maigrissent. L'appétit se perd, il survient du dévoiement ou une constipation opiniâtre, et enfin la mort ne tarde pas à mettre un terme à leurs maux. L'intelligence est tout à fait nulle; les paralytiques restent quelquefois une année ou plus sans proférer une seule parole, sans demander à satisfaire leurs besoins. »

La paralysie chronique qui se produit avec lenteur et « se développe d'abord d'un seul côté, dépend presque toujours d'un

ŒUVRE DE ÉTIENNE-JEAN GEORGET

ramollissement de la substance cérébrale ; quand elle est générale dès le commencement, le principe en est plus particulièrement dans la moelle épinière La ])aralysie des aliénés est incurable ».

On voit que Georget, tout en étudiant eu bloc les diverses paralysies à forme aiguë ou chronique qu'il lui fut donné de constater chez les aliénés, distinguait une variété caractérisée au début pai" les troubles de lapai'ole, avec progression lente, extension générale et terminaison fatale a])rès une durée A'ariable. Ses recherches ayant porté de préférence sur les mahuh^s de la Salpêtrière, c'est-à-dire sur des femmes, il s'est trouvé moins que d'autres à même d'observer la paralysie générale.

Pronostic.

Georget fait remarf[uer qu'on a peu de données positives sur le pronostic de la folie. « La grande habitude de voir de ces malades donne bien la possibilité de faire des conjectui'cs ])lus ou moins probables ; mais les signes sur lesquels on se fonde sont encore trop variables, trop peu caractéristiques pour servir .à établir des régies fixes ; le temps seul peut, dans le plus grand nombre des cas, nous donnei" la certitude de rincural)ilité. » Mais, ajoute-t-il, « la folie compliquée de paralysie ne gu(''rit jamais ».

Diagnostic avec le délire aigu.

Il distingue nettement la folie du délire aigu. Le délire aigu n'est qu'un symptôme, la folie est une maladie idiopalhique. Le délire aigu reconnaît pour causes certaines alTections graves du cerveau : l'arachnitis, la céphalite, la fièvre cérébrale. Dans les affections chroniques comme la phtisie et le cancer, les malades conservent leui's faculti's. « Seulement, quand l'économie est épuisée, le cerveau partage cet état, ses fonctions perdent de leur énergie. Ce n'est donc que peu de temps avant de terminer leur existence que ces malades sont pris de délire. » Le délire

aigu peut aussi être le résultat de Fingestion de diverses substances, par exemple l'alcool et les narcotiques, qui agissent sans doute d'une façon directe sur le cerveau. « Le délire aigu n'étant qu'un symptôme, sa durée est subordonnée à celle de la

maladie qui le produit Le délire peut durer quelques heures,

quelques jours, et se prolonge rarement au delà de vingt ou

trente jours Le retour à la santé, ou la mort, le terminent

promptement. »

Traitement de la folie.

C'est à l'application d'un traitement rationnel que doit tendre l'étude de la folie, x L'aveugle empirisme nous a tant envahis de prétendus moyens spécifiques que ce n'est pas une tâche facile que de chercher à séparer le vrai du faux, l'utile de l'inutile, ce qui peut être dangereux pour la maladie et le malade de ce qui ne leur fera ni bien ni mal. Aucune affection n'a plus exercé l'imagination inventive des médecins: ])lus elle leur était inconnue, et plus ils agissaient avec assurance dans le traitement; leurs remèdes étaient aussi exti'aordinaires que la nature du mal leur était peu connue; les douches, les bains froids, les bains de surprise, les sauts, les chutes, les machines rotatoires, tous les médicaments les plus énergiques suffisaient à peine pour attaquer une cause organique, peut-être bien légère, et qui au moins doit avoir quelque analogie avec d'autres causes morbifiques, pour lesquelles on n'a jamais songé à mettre en usage un tel arsenal thérapeutique. 11 n'y a pas longtemps que la meilleure méthode curative consistait à ne rien faire ; si on laissait alors quelquefois la nature dans l'embarras, du moins ne l'y mettait-on pas. »

Georget pose en principe que pour traiter efficacement une maladie, il faut : 1° connaître son siège et sa nature; 2^" considérer le mode d'action de ses causes ; 3" tenir compte de certaines dispositions indiA'iduelles, relatives au sexe, à l'âge, au tempérament, etc. « On guérira un bien plus grand nombre de

ŒUVRE DE ÉTIENNE-JEAN GEORGET

malades, le jour où, pouvant apprécier la relation qui existe l'utre les troubles intellectuels et l'altération cérébrale, les moyens curatifs seront combinés, classés d'après le résultat de leur action sur l'organisation; alors ils seront tous rationnels, et l'action des uns ne sera plus dans le cas de détruire celle des autres. à\Iais cette époque est sans doute encore loin de nous. »

Georget divise le traitement en cérébral direct, ou moral, et cérébral indirect, ou rationnel.

Les indications du traitement moral consistent :

1" A atténuer, détruire des causes qui, après avoir provoqué le développement du délire, l'entretiennent, tendent à le perpétuer, ou pourront le renouveler avec le retour à la raison, leur action n'ayant été suspendue que par une déraison complète.

2" A séparer le malade d'objets ou de personnes, qui, s'ils n'ont point causé la maladie, deviennent des motifs de délire, de fureur, soit par l'erreur des sens de l'insensé, soit par un faux jugement porté sur leurs attributs, qualités, actions, etc.

3° A le mettre dans une position telle qu'il ne puisse commettre des actes préjudiciables k lui ou aux autres.

4° A rectifier les fausses sensations, les erreurs des sens, d'où naissent des hallucinations et une foule d'idées et d'actions bizarres.

5" A fixer l'attention du maniaque sur un petit nombre d'objets, le forcer de penser, de réfléchir à ce qu'il dit et fait, l'empêcher de divaguer surtout, sans s'arrêter à rien.

6° A détourner l'attention des monomaniaques, trop fixée sur certains objets ; détruire, faire oublier les idées fausses, vicieuses, C[ui les obsèdent, les poursuivent, les attristent, les efl'raicnt; contre-balancer des penchants trop exaltés, leur faire diversion en cherchant à en exciter d'opposés.

7" A exciter la facidté pensante des aliénés stupides, chez lesquels elle est nulle, ou leur donner la force de débrouiller leurs idées, d'en exprimer d'abord quelques-unes.

8" A redonner du courage aux lypémaniaques, les tirer de la tristesse, de l'abattement moral qui les accablent.

9" Enfin à ramener tous les aliénés à leurs penchants et affections ordinaires.

Pour remplir ces indications, Georget préconise l'isolement, et ce qu'il appelle l'éducation médicale. « Séparer les aliénés des objets qui les entourent, les retirer des mains de leurs parents ou amis, est la première condition, une condition à peu près

indispensable En les isolant ainsi, on se propose de remplir

les indications suivantes : 1" on les éloigne des causes c{ui ont pu les affecter et pourraient réveiller des impressions passées, et ainsi on facilite l'oubli ; 2° on les ôte de la présence de personnes de qui ils ont le plus souvent à se plaindre, la maladie ayant été méconnue dès le principe et leurs actions considérées comme des caprices raisonnés, ou qu'ils ont prises en aversion par suite de la maladie elle-même ; 3" ils se trouvent soumis aux soins de personnes nouvelles, qu'ils ne connaissent point, descjuelles ils n'attendent rien ; 4° en changeant ainsi les aliénés de leur sphère habituelle, tout devient nouveau pour eux, et peut opérer une prompte diversion dans les esprits. »

Quel est le meilleur mode d'isolement des aliénés ? Les voyagesne conviennent que dans quelques variétés mélancoliques; c'est plutôt une distraction qu'un isolement. Quant à l'isolement dans une maison particulière, il remplit rarement le but que se propose le médecin. « C'est ordinairement une maison de campagne appartenant au malade, qu'on dispose à cet effet ; on y place plusieurs serviteurs ; les parents, les maîtres chez eux, se mêlent de tout, ou au moins se séparent difficilement entièrement de l'objet de leurs affections. Le malade, se voyant chez lui, commande à ses gens, rarement il est tout à fait désobéi, et les ordres du médecin sont méconnus ou mal exécutés. » Pour que l'isolement soit profitable, le malade doit être placé dans un établissement consacré spécialement aux aliénés. « De pareils établissements offrent pour principaux avantages : 1" d'être bâtis, distribués le plus favorablement possible pour isoler et contenir les furieux, réunir les convalescents, mettre ensemble ceux qui se conviennent et peuvent s'aider dans leur guérison, prévenir

ŒUVRE DE ÉTIENNE-JEAN GEORGET

les accidents que doivent faire craindre le penchant au suicide, les accès de fureur, les mauvais desseins de quelques aliénés ; 2" de réunir en nombre suffisant des serviteurs bien entendus, accoutumés à soigner ces sortes de malades, faits à leurs caprices, qui ne craignent pas de saisi )■ des furieux ; 3° de soustraire les malades à toute influence étrangère et de les mettre ainsi à la discrétion du médecin ; 4" enfin, de renfermer tous les moyens de traitement, de distraction, de répression convenables. »

Quand l'excitation est diminuée, on commence à appliquer l'éducation médicale ; ce mode de traitement repose sur les principes suivants :

Premier principe. — Ne jamais exercer l'esprit des aliénés dans le sens de leur délire.

Deuxième principe. — Ne jamais attaquer de front, ouvertement, les idées, les affections et les penchants exaltés des fous.

Troisième principe. — f'aire naitre, par dos impressions diverses,des idées nouvelles, des affections, des commotions morales, réveiller ainsi des facultés inactives. Les moyens propres à produire ce résultat sont « les conversations, les conseils du médecin, la société des aliénés convalescents, le travail manuel, agreste, les objets récréatifs, la vue des parents ou amis, la diniinntiim, })uis la cessation de l'isolement, et les voyages ».

Tel est le traitement cérébral direct, ou moral ; quant au traitement cérébral indirect, ou raliomiel, il y a peu de temps, fait obsei'ver Georget, qu'on s'est eirorcé d'y souuiettre les aliénés. « Et comment en eùt-il été autrement? Puisqu'on avait mis la folie hors des lois de la pathologie, pouvait-on consulter les piùncipes de la thérapeutique pour la guérir ? Les médecins qui en plaçaient le siég,' (hins le sang, la ])ile ou l'atrabile, saignaient ou purgeaient. M. Pinel, le premier en France, on pourrait dire en Europe, jeta les fondements d'un traitement vraiment rationnel, en rangeant la folie au nombre des autres affections organiques. » Georget a peu de confiance dans la puissance des médicaments. La conduite du médecin doit varier suivant les circonstances.

« En général, c'est bien moins en embarrassant la marche naturelle de la maladie par l'emploi intempestif de médicaments plus ou moins énergiques, qu'en mettant le malade hors d'influences défavorables, en prévenant les accidents qui peuvent survenir, ou en favorisant une terminaison plutôt qu'une autre moins

heureuse,.qu'on conduit la plupart des malades à la guérison

Au contraire, lorsque la maladie suit luie marche incompatible avec la guérison, est entravée par des accidents, qu'il y a trop ou trop peu d'excitation, qu'une terminaison fâcheuse s'annonce, que la durée dépasse ses limites ordinaires et fait craindre un état chronique ou d'incurabilité, le médecin alors peut et doit agir pour rétablir l'ordre, prévenir des suites fâcheuses ; l'inaction serait coupable. »

Dans tous les cas, les pi'incipes de l'hygiène seront appliqués avec rigueur.

Le mode de traitement varie suivant les périodes delà maladie. Les débuts passant en général inaperçus, le médecin sera rarement consulté à la période d'incubation. « Ce serait alors qu'on pourrait combattre efficacement des causes latentes qui n'auraient point encore troublé la raison. Il suffirait en effet, le plus souvent, de faire cesser leur action pour que le cerveau, encore peu altéré, pût revenir facilement à son état ordinaire. Tant que nos organes n'ont pas éprouvé les changements qui constituent une maladie ou larendent iuiininente, on peut espérer, en les soustrayant promptement aux influences qui leur sont contraires, quand elles n'agissent pas subitement, d'éviter que

l'effet déjà produit ne fasse des progrès en mtil Mais si, au

lieu d'attaquer le mal dans sa source, vous allez prendre les effets pour la cause, soit qu'on vous cache les influences véritables qui troublent l'économie, ou que vous n'en déduisiez pas les conséquences naturelles, si vous vous attachez à combattre quelqnes phénomènes sympathiques toujours plus ;i])parents [)our le vulgaire, vous risquerez beaucoup de tourmenter l'oi'ganisme inutilement, ou même d'empirer le mal. »

ŒUVRE DE ÉTIENNE-JEAN GEORGET

A la période crexcitation, il faut, avant toute chose, séquestrer et isoler le malade. Ou peut alors combattre avec fruit le délire et Tag'itatiou. Georget recommande les bains tièdes, et proscrit, en règle générale, la saignée, dont l'abus a été si fatal. Il donne l'avis de surveiller Fétat du tube digestif, et de ne recourir ni aux bains froids, ni aux applications froides sur la tête, ni surtout à la douche. « Je voudrais que les médecins qui conseillent ce moyen en lissent d'abord l'essai sur eux-mêmes, et on ne verrait pas, je pense, assommer des malades par la chute d'énormes colonnes d'eau, pendant trois quarts d'heure ou une heure, sur la tète, comme j'en ai été témoin dans un hospice de province. Ici, le patient était garrotté dans une espèce d'auge en pierre qui retenait l'eau et en baignait tout le corps, en même tempaque la tête recevait le poids de la colonne ; une bonne sœur était chargée de faire ce traitement (on n'en faisait pas d'autres) pendant neuf jours, après lesquels la malade était déclarée incurable. Je l'ai vu administré à plusieurs personnes. Qu'on se figure une montagne de glace qui écrase par son poids et anéantit par sa température, qui empêche de respirer et de se plaindre en obstruant la bouche et les narines, et on aura une idée des effets de la douche. »

Si les douches étaient administrées de nos jours suivant les mêmes principes, les maisons d'hydrothérapie ne seraient pas aussi florissantes. Pinel le premier s'est élevé contre ce traitement barbare et insensé. Esquirol voulut en expérimenter les effets sur lui-même ; sa tête resta engourdie pendant plus d'une heure. Ce n'est heureusement qu'un pénible souvenir d'une époque disparue, mais l'impression fut si profonde dans l'esprit public que nombre de personnes considèrent encore la douche antique comme la base fondamentale du traitement de la folie. De là le dicton populaii'e « il ne relève que de la douche ». Combien d'années sont nécessaires pour déraciner un préjugé !

Dans la période de déclin et de convalescence, le malade n'a le plus souvent besoin que d'une bonne hygiène. Quelquefois le

mieux ne procède qu'avec lenteur et une sorte d'hésitation ; dans ce cas, « nous devons aider l'organisme à rentrer dans la plénitude de ses droits, chercher à rétablir l'ordre partout ».

Anatoinie pathologique.

Georget attachait une extrême importance à l'étude de l'anatomie pathologique. Plein de foi dans son avenir, il admettait que « toutes les maladies, comme toutes les fonctions, ont un siège organique, une existence matérielle )>. Si les recherches ne produisent pas toujours les résultats désirés, cela tient à la manière dont elles sont faites ; et, particulièrement en ce qui concerne le cerveau, « on ne l'examine point avec assez d'attention ; on se contente le plus souvent de le couper en plusieurs sens, de pénétrer dans l'intérieur de ses cavités, etc. ; et, en outre, ou voudrait trouver des désordres physiques presque aussi apparents que dans les tissus les plus simples ; oubliant ainsi que le plus léger dérangement (h' la substance cérébrale, que quelques gouttes de sang épanchées dans l'intérieur du crâne produisent les plus graves accidents, quoique, à l'ouverture, l'on ne puisse rien découvrir de contraire à l'ordre naturel. Combien de lésions aussi légères, ou que nous regardons comme indifférentes, doivent nous échap])er ! »

Georget constate que les idiots ont ])res((nc tous le crâne déformé. Chez les aliénés, les uns préscniciit une coulonnatiori crânienne normale, les autres de l'asvmétrie ; on peut rencontrer un (''|)aississement des os, une disjtaritiou ou uni' augmentation du diploé. Il fait observer que l'idiotie ne résulte ])as d'une ossification trop précoce : « Le crâne, loin d'exerct-r u;ie acti(ui sur le cerveau, reçoit au contraire sa forme d(! cet orgiuu' ; il n'est encore que membraneux quand celui-ci est déjà très bien développé, et à la naissance les os cpii le constituent offrent encore entre eux des intervalles non ossifiés, ils sont" très mobiles les uns sur les autres. Il suit de là que dans l'idiotie, ce n'est point

ŒUVRK Dlî ÉTIENNE-.IEAN GEOlUJIÎT 401

le crâne qui a empêché le cerveau de se développer, et que c'est, au contraire, cet organe qui n'a jtoint réagi sur lui. » Georget n'eût pas sans doute ét('' partisaii de l'intervention chirurgicale dans l'idiotie.

Sur la moitié des sujets, l'encéphale, le prolongement rachidien et les méninges ne présentaient pas de lésions. « En général, et même presque toujours, ce n'est que dans les vieilles démences, dans les complications de paralysie que nous observons des altérations organiques. »

La dure-mère est rarement atteinte ; quelquefois épaississement, adhérence au crâne. « L'arachnoïde et la pie-mère sont plus souvent endommagées ; on trouve presque toujours, alors, des traces de phlegmasie chronique ; la surface extérieure de la première laisse voir çà et là des plaques rouges ou grisâtres et inégales, presque toujours couenneuses et légèrement adhérentes à la dure-mère, situées ordinairement sur les piirties supérieures et latérales de cette membrane. La seconde est très l'ouge, ses vaisseaux ainsi injectés de sang semblent durs et tendus ; l'une et l'autre, très adhérentes entre elles, sont parfois engorgées, épaissies bien visiblement. Une autre altération assez fréquente, c'est l'infiltration du tissu cillulaire qui unit ces deux membranes ; il en résulte une couche aqueuse d'une ligne ou plus sur toute la surface du cerveau, et plus particulièrement sur les lobes ou hémisphères, et qui s'étend rarement entre les circonvolutions. »

Chez les aliénés qui meurent en démence avec paralysie, on trouve « l'arachnoïde libre et lisse, quelquefois légèrement opaque, épaisse et résistante ; mais la pie-mère est toujours épaissie, infiltrée de sérosité le plus souvent claire, quelquefois adhérente à la surface du cerveau, dont on enlève des parcelles lorsqu'on la détache. Cet organe lui-même est ordinairement altéré dans sa consistance et sa coloration... Bayle a prétendu faire jouer le principal rôle à l'arachnoïde, mais il a suivi la même erreur que Parent, Martinet, Lallemand... La • s. 26.

plupart de leurs arachnitis ne sont que des encéphalites avec prédominance de l'irritation à l'extérieur du cerveau. »

Georget a également constaté que, dans certains cas de paralysies qui sont survenues en même temps des deux côtés du corps, la moelle était ramollie en quelques endroits. « Chez une de ces malades, j'ai observé le tiers moyen ou la portion dorsale, beaucoup moins consistant que les deux autres tiers, et réduit en une espèce de bouillie, qui empêchait cj[u'on pùt suivre la disposition fibreuse de la substance blanche. »

Le cerveau des aliénés offre parfois une consistance ferme, mais le plus souvent il est mou, s'affaisse et se déforme, lorsqu'on enlève les méninges. Les A^entricules sont souvent remplis de sérosité. Les plexus choroïdes, presque toujours vides de sang et décolorés, « contiennent souvent un grand nombre de vésicules hydatiformes remplies de sérosité, d'un volume variable, depuis un grain de millet jusqu'à celui d'un pois». Les altérations organiques observées par Georget se réduisent aux suivantes.

« 1° Ramollissements partiels . — Ils sont fréquents dans les paralysies ; ils existent alors toujours du côté opposé à la lésion musculaire; ils se rencontrent soit dans les couches optiques, les corps striés, soit dans plusieurs ou un grand nombre de circonvolutions. La partie ramollie, quelquefois réduite en putrilage, ordinairement sans altération des formes, a changé de couleur ; la substance blanche est devenue jaunâtre, blanc sale, la grise se rapproche de la première et ressemble parfois à de la gélatine.

« 2° Atrophie partielle. — C'est surtout et presque exclusiment chez les idiots paralytiques qu'on observe cette lésion organique ; elle occupe presque tout un hémisphère, celui du côté opposé à la paralysie, et souvent est encore plus étendue. La portion affectée est réduite plus ou moins, depuis un tiers jusqu'aux deux tiers, les circonvolutions sont alors petites, peu nourries, serrées les unes contre les autres. En général, le

ŒUVRE DE ÉTIENNE-JEAN GEORGET 403

centre de la partie atrophiée est dur, et quelquefois comme cartilagineux, et l'extérieur est ramolli. J'ai vu le cerveau d'une idiote complète, sourde et aveugle, frappé pi'esque généralement de cette désorganisation.

« 3° Érosions^ ulcérations de l'intérieur des ventricules. — Lorsque la sérosité que contiennent ces cavités est trouble et floconneuse, leur surface est moins lisse, inégale, rugueuse; j'ai observé une fois, sur l'une des couches optiques, une ulcération de la largeur d'une pièce d'un franc, ressemblant assez, quant à la forme, à un ulcère vénérien.

« 4" Carcinome. — Deux ou trois fois, j'ai trouvé des tumeui-s ([ui avaient tout l'aspect carcinomateux ; elles étaient grosses comme une noisette ou une noix, dures, difficiles à diviser, d'un blanc grisâtre, et entourées d'une substance ramollie presque liquide. »

Une seule fois, et chez une paralytique, il a rencontré une altération de la protubérance annulaire. « Le centre de l'organe, dans un rayon d'environ deux lignes, était d'un rouge livide, légèrement A^erdàtre, aussi consistant que le reste; il devenait jaunâtre en s'éloignant vers la circonférence ; il n'existait pas de séparation entre cette substance et les autres parties du mésocéphale. »

A chaque autopsie, Geoi'get examinait soigneusement l'état de la plèvre, des poumons, du péricarde, du cœur, du canal alimentaire, du foie, des organes génito-urinaires. Les diverses lésions qu'il a ainsi constatées dépendraient des « circonstances dans lesquelles se trouvent les malades, circonstances produites par l'état mental, le genre de vie, etc. »

Hystérie. Hypochondrie. Épilepsie.

Georget considère, avec Charles Lepois et Thomas Willis, le cerveau comme le siège primitif et essentiel de l'hystérie. Le mot hystérie est donc aussi impropre que le mot hypochondrie. Aussi propose-t-il d'appeler la première affection cérébropathie, en

404 LES GliANDS ALIÉNISTES FRANÇAIS

ajoutant l'épithète spasmodique ou couvulsive, pour la distinguer de riiypochondrie, qui prendrait simplement le nom de cérébropathie. « L'hypochondrie n'est dans le principe, comme l'hystérie, qu'une affection cérébrale. Cette foule de phénomènes disparates qui la caractérisent pourraient-ils être rapprochés sous le même nom, s'ils n'avaient une source commune ? Voyez d'ailleurs quelles en sont les causes : ce sont toujours des affections morales vives ou lentes, des chagrins prolongés ou des travaux de l'espi^it trop soutenus, chez des sujets faiblement constitués. 11 en résulte d'abord des effets passagers, qui, à force de se renouveler, délabrent l'organisme, usent les tissus. Le cerveau donne presque toujours des signes d'altération ; les facultés intellectuelles sont allaiblies ou troublées, et il en résulte un délire particulier. Combien on rendrait service à ces malheureux, si, au lieu de tourmenter leur abdomen par des drogues de toute espèce, on les traitait comme des aliénés, si on s'occupait enfin de la vraie cause du mal ! »

11 décrit également l'épilepsie comme une affection idiopathique du cerveau et propose de la nommer cérébropathie épileptique.

Magnétisme.

On a reproché à Georget sa foi dans le magnétisme. Voyons comment s'est développée sa croyance. «J(^ n'ai pas, dit-il, donné dedans tête baissée, par enthousiasme, dès le premier abord ; l'on se fera une idée de la progression que j'ai suivie en passant de l'incrédulité, ou plutôt de l'ignorance, à la croyance, à la connaissance des faits, par ce que j'ai écrit. Lorsque je composai mon ouvrage sur la folie, j'écrivis : « Tant que ces messieurs « (les magnétiseurs) feront leurs expériences dans l'ombre, avec <( des compères ou des commères, tant qu'ils n'opéreront point « leurs miracles au milieu de U Académie des sciences ou de la « Faculté de médecine.! ils nous permettront de ne pas prendre « la peine de réfuter leurs rêveries ou leurs impostures. »

ŒUVRE DE ÉTIENNE-JEAN GEORCET

Mais environ six mois après, lors de l'impression, j'ajontai en note : — ■ « Je dois dire franchement que, depuis que ce passage « est écrit, j'ai été témoin de plusieurs phénomènes magnétiques. « J'ai endormi, fait parler et boire des aliénées convalescentes « sans qu'elles se rappelassent rien en s'éveillant. »

Quelques mois plus tard, il exposait le résultat de ses études sur le magnétisme dans son Traité de la physiologie du système nerveux. « Comme on le voit, remarquait-il, ce n'est point en un instant que je me suis formé les opinions que j'ai sur le magnétisme, mais bien dans un laps de temps assez considérable, et après des recherches multipliées et suivies sans interruption avec le plus grand soin... Jr n'entends exposer que ce que j'ai vu, observé, expérimenté. » Et il donne le conseil suivant aux personnes qui désireraient se liATer au même genre d'études : « Il est une précaution bien essentielle à prendre par celui qui voudra faire des expériences avec fi-uit : c'est d'éviter de s'entourer d'incrédules, de gens de mauvaise foi. J'ai eu très souvent à m'en plaindre, ainsi que mes somnaml)u]es, qui en ont éprouvé des tourments, et ])resque toujours de graves aceidents. »

Il recommande le magnétisme comme moyen thérapeutique. Sous cette influence, les crises hystériques violentes peuvent diminuer d'intensité et de fréquence, et parfois même disparaître.

Liberté morale.

Les questions de responsabilité et de liberté morale ont toujours vivement préoccupé Georget. Il admet, en principe, que l'on doit se borner à séquestrer les individus qui, ayant été fous ou paraissant l'être, ont commis quelque action criminelle. Et cela, dit-il, dans la crainte de punir un innocent. Mais comment établir la distinction entre les innocents et les coupables? Les vrais criminels « ne commettent des forfaits que par des motifs odieux de cupidité, de vengeance ou d'ambition, tandis que les aliénés ne sont guidés que par un penchant insolite et irrésistible, ou par des motifs impérieux ». Les antécédents héré-

ditaires et personnels doivent donc être recliorchés avec soin. Il faut aussi tenir compte de la périodicité des accès, avec des intervalles lucides. « En effet, de ce qu'un individu jouit actuellement de l'exercice libre de ses facultés mentales, on ne peut pas arguer qu'il avait sa raison lorsqu'il a commis tel acte ou tel autre ; de ce qu'un accusé a montré beaucoup de moyens dans son interrog-atoire et dans sa défense, on ne peut pas conclure qu'il n'est pas sujet à des accès de manie furieuse. » Quand le délire ne roule que sur des objets circonscrits, l'état mental peut donner lieu à des méprises. Mais dès qu'on touche le point précis, la vérité ne tarde pas à se faire jour. On ne saurait non plus envisager avec assez d'attention le mode de développement de la maladie. « Dans beaucoup de cas, peut-être dans le plus grand nombre, la pensée ne s'altère que graduellement et souvent avec une lenteur remarquable; lorsque le délire éclate, il n'est que la suite d'un état qui existait depuis plusieui-s mois ou même plusieurs années... Les malades présentent l)ien alors des changements notables dans leurs goûts, leurs habitudes, leur caractère, leur aptitude au travail; mais ou bien on y fait peu d'attention, ou bien on attribue ces changements à toute autre cause qu'à l'aliénation mentale; on prend pour des caprices, de la méchanceté, des vices, de la mauvaise volonté, ce qui n'est que l'effet d'un dérangement du cerveau. Déjà même les idées sont troublées dans cette période, mais le malade conserve encore assez d'empire sur lui-même pour cacher le désordre qui l'agite. Qu'il commette \v\e action criminelle et il pourra être très difficile d'en découvrir le véritable mobile. Toutes les fois que des motifs de cupidité ou de vengeance ne sont pas suffisants pour expliquer un forfait et qu'en même temps l'accus*' a présenté pendant longtemps les phénomènes dont nous venons de parler, n'est-il pas équitable d'user d'indulgence ? Ne serait-il pas consolant pour l'humanité de pouvoir rejeter sur un désordre moral les atrocités qui la déshonorent, plutôt que de les attribuer à la perversité du cœur humain ? »

ŒUVRE DE ÉTIENNE-JEAN GEORGET

Il est plus philosophique de considérer Taliénation mentale comme exclusive du crime que comme un motif d'excuse, qui présume toujours l'existence de délit commis volontairement. « La plupart des jurés ne sont guère métaphysiciens ; ils s'élèvent difficilement jusqu'à la distinction de la volonté libi*e et de la volonté quasi-animale, et pourront résoudre affirmativement toutes les questions de volonté, pourvu que les accusés aient commis volontairement le crime... Les aliénés ont luie volonté comme tout le monde, mais une volonté maîtrisée par des penchants désordonnés, faussée par des idées déraisonnables. » Aussi Georget critique-t-il la question habituellement posée au jury : L'homicide a-l-il été commis volontairement et avec préméditation ? Il voudi'ait qu'elle fût remplacée par la formule suivante : L'accusé a-t-il commis le fait volontairement et jouissant du libre exercice de ses facultés mentales ou de sa raison ?

Si l'aliénation mentale doit être regardée comme exclusi^'e du crime, la passion peut, en certains cas, être admise comme cause. Georget envisage spécialement les circonstances où « des hommes honnêtes, mais naturellement emportés, ont commis, durant l'orage d'une violente passion, plutôt un. acte involontaire qu'une action criminelle. Ces hommes ne méritent pas d'être confondus avec des vils scélérats ». ^lais le tort des avocats est de plaider la monomanie. « Cette opinion, qui assimile les effets des passions à ceux de l'aliénation mentale, nous parait erronée et dangereuse, elle tend à confondre deux états diffi'rents,à placer sur la même ligne l'immoralité et l'innocence, les assassins et les aliénés. » Mais « ce que les conseils des accusés peuvent soutenir, et ce que les jurés doivent admettre, c'est que, dans quelques cas, l'homme surpris par une passion violente n'est plus assez libre pour commettre volontairement une action; c'est que les passions qui, comme un amour malheureux, ou une sombre jalousie, peuvent persister pendant plusieurs années et s'accroître à chaque résistance qui leur est opposée, finissent par

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constituer une espèce de maladie morale qui doit modifier le caractère des criminels ». Mais Georget ne réclame pas l'acquittement, il demande une séquestration prolongée, pour punir et guérir tout à la fois. Les jurés devraient méditer cet avis. Les causes passionnelles alîoutissent trop soiivent à de monstrueux acquittements. N'est-il pas inique de déclarer non coupable, et de rendre à la liberté, à la vie commune, le meurtrier qui a agi sous l'empire d'une passion soi-disant irréfléchie ? 11 n'a pu se restreindre, dira-t-on. Dans ce cas, internez-le dans un établissement spécial, puisque ses passions violentes, auxquelles il ne saurait mettre un frein, constituent un danger permanent pour la société. Celui qid a tué, poussé par la passion, doit être ou reconnu avoir agi sans discernement et séquestré, ou condamné. L'amour et la jalousie peuvent, à la rigueur, atténuer un crime, mais l'absoudre, jamais.

Témoignage des aliénés.

Georget s'élève, avec raison, contre l'admission, en justice, du témoignage des aliénés. « Quelle confiance peut-on accorder au témoignage de ces malades ? Beaucoup peuvent très bien rendre compte de ce qu'ils observent ; mais il faut bien connaître leur genre de folie pour y ajouter foi, pour être sûr qu'ils ne mêlent pas leurs illusions au récit des faits. Lorsqu'il s'agit de choses importantes, on ne doit même pas se fier entièrement au rapport de CCS aliénés à demi raisonnables, il faut s'éclairer d'autres témoignages. Quant aux aliénés tout à fait déraisonnables, on ne peut aucunement se fier à leurs récits, ils sont trop sujets à prendre des chimères pour des réalités ; ils peuvent sans doute donner quelquefois des renseignements justes, mais le plus souvent ce qui est vrai est mêlé de ce qui est faux, et on ne peut faille que de vagues conjectures sur leurs dires. En résumé, je crois que dans un procès criminel la déposition d'un aliéné ne doit avoir à peu près aucune valeur. »

ŒUVRE DK ÉTIENNE-,TKAN GEORGET

Pour résumer l'œuvre de Georget, il s'est efforcé de donner une base solide à l'étude de la folie, en l'appuyant sur l'anatomie et la physiologie. Il a tenté de remonter à la cause et d'en déduire un traitement rationnel et eftîcace. Pour lui, il n'existe point de maladies sans lésions matérielles des organes. Dans la folie, le cerveau est primitivement atteint ; les autres phénomènes ne sont que sympathiques et secondaires.

Enfin il éleva la voix en faveur des aliénés criminels et proclama leur irresponsabilité. Suivant l'exemple de ses maîtres, Pinel et Esquirol, il fut, comme eux, l'ajjôtre delà justice et de l'humanité.

Index des principaux écrits publiés par Georget.

Des ouvertures de corps des aliénés. Mémoire ayant remporté le prix Esquirol en 1819,

Dissertation siiv les causes de la folie. Thèse soutenue à la Faculté de médecine de Paris, le S février 1820.

Sur une hydrocéphalie quia nécessité la ponction du crâne, pour permettre la sortie de l'enfant. Journal de médecine, 1820, t. VII, p. 193.

De la folie. Considérations sur cette maladie; son siège et ses symptômes ; la nature et le mode d'action de ses causes; sa marche et ses termi liaisons ; les différences

• qui la, distinguent du délire aigu; les moyens de traitement qui lui conviennent ; suivies de reelierches cadavériques. Paris, 1820, in-8°.

De la pJiy.riologie du .système nerveux, et spécialement du cerveau; recherches sur les maladies nerveuses en général, et en particulier sur le siège, la nature et le traitement de l'hystérie, de l'hypnchundrie, de l'èpilepsie et de l'asthme oonvuUif. Paris, 1821, ia-8", 2 volumes.

Coup d"ceil sur la collection des thèses des Facultés de médecine de Paris, Montpellier et Strasbourg ayant spécialement pour objet la physiologie et la pathologie du système nerveux. Revue médicale, 1822, t. VII, p. 5, 154, 4,36.

De l'hypochundrie et de l'hystérie. Paris, 1823.

Examen médical des procès des nommés Léger, Feldtmann, Lecouffe, Jean Pierre et Papavoine, suivi de quelques considérations médico-légales sur la liberté morale. Archives générales de médecine, 182.5.

Discussion médico-légale sur la folie, ou aliénation mentale, suivie de l'examen du procès d'Henriette Cornier, et de plusieurs autres procès dans lesquels cette maladie a été alléguée comme moyen de défense. Archives générales de médecine, 1826.

Nouvelle discussion médico-légale sur la folie, suivie de l'examen de plusieurs procès criminels. Archives générales de médecine, 1827.

Dans le Dictionnaire en 21 volumes, Georget a écrit les articles suivants : Ataxie, Catalepsie, Cauchemar, Céphalalgie, Crétinisme, Délire, Delirium treniens, Douleur, Dyspepsie. Encéphale (Considérations pathologique sur 1'), Encéphalite, Epilepsie, Folie, Gastralgie, Hystérie, Hypochondrie, Idiotisme, Liberté morale. Névrose, Onanisme, Suicide.

Il collabora à la Revue médicale française et étrangère, et fut l'un des fondateurs des Archives générales de médecine.

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