ABBÉ DE SAINT SI ERG E
ET C'ESTZ M € zAK£Hl < TECTEX)\ T)V T^OT*
Pource que plusieurs crient que j'ay tant de biens en l'église et d'argent content, je désire bien que ung chacun congnoisse la vérité et les services que j'ay faict.
Pour le premier, le feu Roy s me donna l'abbaye de Jèvelon, en Bretaigne, que monsieur de Rieux ne voulust, pource qu'elle ne valloyt que 111 e livres m c 1.
i La notice dont nous parlons a paru dans la Gazette des Beaux-Arts n»« des 15 oct. et !«' nov. 1859.
* Ce titre est écrit en caractères du temps, sur un des feuillets du cahier.
» Henri H.
Après l'on me donna l'abbaye S 1 Berlhelemy-lès-Noyon . que tenoit monsieur de Bayeulx, qui ne valloit que xvn c livres xvn c 1.
Au bout d'ung an après, le feu Roy me donna l'abbaye d'Yvry, qui estoit afermé à treize cens livres. . . xm c 1.
Et le dernier bien, estant mallade en ceste ville, il me donna l'abbaye de S 1 Sierge d'Angiers, qui est àfermée ii n ' vu c 1., et voylà tout le bien que le feu Roy m'a faict, qui est six mil livres, bien loing de conte de vingt mil livres qu'ilz disent qu'il m'a donné.
Et quant à l'argent, je n'ay jamais manyé une maille », et aussi l'on ne me donna jamais estât et gaiges, ne pensions, ny aultre don que ce soit, et ay toujours mené dix ou douze chevaulx, et estoyent ordinairement sur les champs, suyvant le commandement que me faisoit le feu Roy et ceulx qui commandoyent , et tenoys maison partout où je me trouvoys, tant aux cappitaynes, concierges, contrerolleurs et m« maçons, charpentiers et aultres, tous mangoyent à mon logis, à mes propres despens, sans qu'ilz payassent , ne moings me faire présent de la valleur d'une seule maille.
Oultre plus, tous les modelles que je faisoys faire, tant pour le service du Roy que de ceulx qui estoyent auprès de luy, l'on ne m'en payoit pas ung denier, et si * j'en ay faict tels qui a cousté deux ou troys cens escuz.
Et oultre les grandes inventions que trouvoys tous les jours, d'architecture, je me prenoys garde si dilligemment aux maisons du Roy, pour les ruynes et maulvaises façons que je y trouvoys, que si je n'eusse faict telle dilligence ,
i Maille, très-petite monnaie de cuivre, valant la moitié d'un denier.
* Si est employé là dans son vieux sens de pourtant; on retrouvera plus loin ce mot avec le sens de auwi, acception qu'il avait très-fréquemment dans la langue du moyen âge.
souvent le Roy, les princes et aultres eussent esté acablez et en extrêmes dangiers de leurs personnes , pour les poultres et planchiers qu'il a fallu souvent retenir et abbatre.
D'allieurs , du commancement que j'euz la charge des bas ti mens, en faisant faire les toysés, au lieu que les ouvriers espéroyent qu'il leur fust deu tant, à Fontaynebleau, Villiers-Coteretz , S 1 Germain et aultres, que le maçon de Fontaynebleau, M« Jehan le Breton, debvoyent xvm m livres pour avoir plus receu qu'ilz n'avoyent faict d'oeuvre, et si y avoit plus de mi™ mil livres d'oeuvre qui ne valloyt rien, et plusieurs aultres maulvaiz mesnaiges qui estoient aux aultres maisons, qui seroyt long à descripre; que j'ay remonstré plusieurs foys et osé les larciner * .
Quel prouffict ay-je faict en Bretaigne que, du temps du feu roy Françoys , à qui Dieu ayt l'âme , que le feu Roy n'estoit que daulphin, je visitoys tous les ans par deux foys toute la coste et forteresses de Bretaigne , et découvris de très-grandz larcins que le cappilainedelaChastre et le contrerolleur Moysant faisoyent, de sorte que les Angloys cuydarent prandre Brest sans moy ; car ces Messieurs armez de* navyres et barques, de Tartillerye et pouldre et aultres monilions du Roy, qu'ilz prenoyent au ebasteau.
De sorte qu'ilz dépopularent tout le chasteau, qu'il n'avoit ne monitions, ne bled, ny artillerye; et, ung jour entre aultres, leur navyre fust prinse des ennemys, et déclairarent comme le chasteau estoit tout desgarny, et délibérarenl de le venir prandre; et vindrent soixante navires angloises jusques devant le chasteau, à la portée
i Les accuser de larcin.
- Armaient des ....
d'ung canon. Par bonne fortune, je me trouvoys à Brest, et flz si grande dilligence à faire monter l'artiilerye, et encores en faire de faulses artilleryes, pour monstrer à à l'ennemy, sur les rampars; faire faire pouldre et amasser à force personnes et femmes, apourter terre et fassine, à faire rampars et tranchées, et donnoys tel ordre, faisant veoir le peuple et faisant plusieurs faulces enseignes, et planter à force picques ; et flz si bonne mine que l'ennemy ne nous assallist poinct ; et avois tant crié auparavant du désordre que je y trouvois, que Monsieur d'Estampes y flst venir mons. Dampierre, qui estoit cappitaine, et La Geneste, qui estoit valet de chambre du feu roy, y vint , qui flst fort bien son debvoyr. Et veulx dire et prouver que tout le chasteau de Brest eust esté prins fa- « cillement sans moy, et l'ennemy pouvoyt venir jusques à Nantes sans que rien l'eust empescne , pour le grand désordre qu'il y avoit, et c'estoyt l'année mil v° quarante six.
Plus, je trouvoys que ces lieux de Brest que la toyse de maçonnerye coustoit au Roy plus de soixante li(vres), et encores ilz faisoient plusieurs grands larcins, qui seroyent longs à dire, et si ne faisoyent rien , rien qui vaille. Et flz si bon mesnaige que, oultre les bonnes façons de fortifûer que leur monstroys, la toyse, au lieu de soixante livres, ne coustoit que dix livres; et si, flz faire plus d'œuvre en quatre ans que n'en avoyent faict en unze.
Semblables choses je flz à S 1 Mallo et à Conercueau 1 , à Mantes et aux aultres, et oultre plusieurs maulvais mesnaiges que je trouvoys de plusieurs, tant des cappitaines, contrerolleurs et aultres, les trésoriers faisoyent de leur cousté , de sorte que je flz randre et payer au trézorier
< Concarneau sans doute. — L'orthographe du mot est douteuse. Il y a dans le mémoire de nombreux passages dont la lecture est excessivement difficile.
Charron trente six mil livres , qui estoyent esgarées et desrobées, et, si n'eust esté ung grand seigneur qui le soustenoyt et Boysdaulphin, j'eusse bien faict veoir d'aultres larrecins ; et seroyt bien long à voulloir tout escripre ce que j'ay faict en Bretaigne.
Aussi en Picardie je descouvris si grandes faultes, seullement ne bougeant de Paris, je monstroys comme ilz se debvoyent gouverner, et au calcul qu'ilz avoyent faict auparavant aux toysées par ceulx qui avoyent accoustumé les faire, se trouva pour xvin m (18,000) livres de larcin, à faire les toysées seullement, sans tant d'aultres maulvais mesnaiges que Ton faisoyt, où je remédyois incontinant quant l'on le me commandoit.
Plus, en Normandie, où Ton me donna une commission pour veoir des gallions que l'on faisoyt au Havre de grâce, et visiter les navyres qui estoyent à la coste de Normandie, et arrester dilligemment des vivres, comme lardz, sutres 1 et biscuitz, bray et goteron, cordaiges et aultres équipaiges, pour pourter au camp de Boulongne, où je flz de si grandz services et proufflctz l'espace de quatre moys que j'y demeuroys; et après que j'euz dressé toutes choses et les procès-verbaulx et marchés que j'envoys à monsieur le Connestable. Il donna la charge à monsieur de Bois-Daulphin , à monsieur de Nollye, qu'ilz firent suyvant mes mémoyres, et dont je fuz bien ayse de m'en aller, car je faysois tout à mes despens, et me cousta huict cens escuz, et les aultres gaignèrent de l'argent où je n'avoys pas ung lyard ; et quand je le remonstroys, l'on disoyt que le Roy me donneroyt de bénéfices.
Et au départir de là l'on me donna une aultre commission pour casser les gallares qui estoyent à Roan, avec Monsieur le président Petiemort, dont nous mismes en
* Cidres?
liberté cinq cens quarante forsayres; et me fallut encores tenir maison, qui m'acheva de peyndre, et si n'estoyt que je seroys trop long, je diroys plusieurs aultres commissions que j'ay faict à mes despens, et sans que tout le temps du règne du feu Roy l'on m'ayt donné une seulle maille.
Et oultre tout cecy, n'ay-je pas faict tant d'aultres services , quant ce ne seroyt que d'avoir porté en France la façon de bien bastir, osté les façons barbares et grandes commissures \ monstré à tous comme Ton doibt observer les mesures de architecture, tant que j'ay faict les meilleurs ouvriers qui sont aujourd'huy, comme ilz confessent. Que Ton se souvienne comme l'on faisoyt quand je commençoys S 1 Mort pour Mons. le cardinal du Belloy.
D'aillieurs que Ton regarde que tout ce que j'ay jamais faict, s'il ne s'est trouvé fort bien et au grand contantement de tous.
À Fontaynebleau, la grande salle du bal qui tomboyt, n'est-elle pas bien acoustrée, tant de lambris que de la chemynée et massonnerye et entrée des peinctures? Je n'en parle poinct : Monsieur S 1 Martin sçait son estât *.
A la chapelle qui est auprès , qui tomboyt , où je flz ce polpitre 8 et coulompne de marbre , le cabinet de la Royne mère, le cabinet et chambre du Roy, au pavillon sur l estang; le grand perron qui est en la basse-court, qui est une des belles œuvres que l'on sçauroyt veoir, et le vestibule en la salle du Roy, comme je vouloys faire , où je faisoys
i Commissure, joint de maçonnerie. A l'époque de la Renaissance, on cessa de faire les joints aussi épais que pendant la période gothique.
s Cette phrase ne cache-t-clle pas une ironie à l'adresse du Primatice, qui était abbé do Saint-Martin , et qui , on l'a vu , remplaça De l'Orme comme inspecteur des bâtiments ?
» Chaire à prêcher.
les poultres de troys à quatre cens pièces, qui estoyt quasi achevé de faire, et les combles de plusieurs pièces, mais ne congnoissans telle façon de faire, ilz ont incontiuant dict que cella ne valloyt rien , où ils errent grandement, et ne falloyt dire ainsi, pour ce qu'ilz ne s'en sçavent ayder, et n'y congnoissent rien.
Et combien de ruynes et périlz fussent advenuz audict Fontaynedebleau, sans moy, et mesmes à la grande gallerye ; semblablement à Villiers-Coteretz, où j'ay faict ung temple, dedans le parc, de telle extime que les bommes de bon jugement sçavent bien juger, et tant d'aultres choses qui seroyent fort longues à dire.
A S 1 Germain-en-Laye, s'ilz eussent eu patience que j'eusse faict achever le bastiment neuf, que j'ay commancé auprès des loges des bestes, je suys asseuré qu'aujourd'huy l'on n'eust veu le semblable, ne plus admyrable , tant pour les porticques , vestibules , théâtres , estuves, baignières, comme le logis; mais, pour ce qu'ilz ne le congnoissent, et aussi qu'ilz ne l'eussent sçeu achever comme je l'ay commancé, ilz ont incontinant dict que tout ne valloyt rien , ce que les hommes de bon jugement congnoissent le contraire : ilz confessent que la chappellc du parc que j'ay faict de neuf est fort jolye.
Et dans le chasteau , combien ay-je gardé de plusieurs grands dangiersqui fussent advenuz! Que Ton considère partout ce que j'ay faict , soyt les ornemens et polpitre de la chapelle du chasteau, et la cloison qui y est et la fontayne, si j'ay rien faict faire qui ne soyt bien, et le pont de la royne , pour la grande envye que j'avoys de tuy faire très-humble service.
Plus , à la Muette dudict S* Germain , qui a cousté cent mil escuz, que je veulx dire estoyt perdue sans moy, et ne la pouvoyt-on couvrir sans l'invention que j'ay trouvé de charpenterye , pource qu'elle est si large que l'on
n'eust trouvé si long boys et si groz qu'il falloyt. Et quant ilz en eussent encores peu trouver et l'assembler de pièces , les murailles ne l'eussent sceu porter, et encores moings si l'on l'eust voullu faire couvrir de pierre de taille, principallement le millieu qui a douze toyses de long et dix de large. Quant aux pavillyons. j'en ay faict couvrir deux de pierre de taille, et quant l'on l'eust peu tout faire de charpenterye. Il demandoyt trente-six-mil livres, et je l'ay faict pour ung office de m° des comptes, qui est la moictié moings'.
Et quant tout fust faict, l'on y print si grand pleysir que le feu Roy et la Royne mère , et tous ceulx qui me commandarent de faire couvrir encores deux pavillons en telle façon, qui cstoyent couvertz de pierre de taille, et aultres choses, et qu'ilz me donneroyent ung office d'auditeur des comptes, ce que j'ay faict, et n'ay point eu l'offlce, et paye la rente tous les ans des denyers que j'ay empruncté pour ce faire.
Aussi à S 1 Légier, en la forestz de Montfort, pour ung vieulx logis, lequel n'est-il pas bien racoustré, et Iagallerye qui est faicte de neuf, avec la petite chapelle et pavillons, l'on la trouve le plus beau qu'il est possible, et se peult achever une bien fort belle maison.
A Mousseau , pour la Royne mère, qui est cause que je trouvay l'invention de charpenterye pour le jeu de paillemaille qu'elle vouloyt faire couvrir, là où j'avoys dressé
* C'est-à-dire qu'on donna à De L'Orme un office de M* des comptes, qui ne valait guère que 18,000 livres. On le payait ainsi, et non par des appointements fixes. — Le paragraphe suivant montre qu'après lui avoir promis de l'investir d'une charge d'auditeur à la Chambre des comptes, on oublia toujours de l'en mettre en possession, quoique l'octroi de cette charge n'eût été que le remboursement, par une rente, des sommes que De l'Orme avait dépensées en entreprenant, à ses frais, certains travaux qui lui avaient été demandés.
r. DE l'orme.
de tant belles inventions; mais Monsieur de Nevers et aultres me détournèrent de plusieurs belles entreprises, et estoyent tous marrys que mad. Dame vouloyt bastir.
Aussi ce que j'ay faict à Anneth , où il y a tant de belles œuvres, ça esté par le commandement du feu Roy, qui estoyt plus curieux de sçavoir ce que l'on y faisoyt que en ses maisons, et se courrouçoyt à moy, quant je n'y alloys asses souvent. Pour ce , c' estoyt tout pour le Roy ».
Et oultre tant de belles œuvres que j'ay faict, combien j'ay donné de grandes inventions, non seullement au prouffict de sa Majesté, mais encores pour tout son peuple, comme pour l'invention des charpenteryes, pour les combles, que l'on peult faire de toutes sortes de boys et de toutes petites pièces.
Et aussi de poultres, de tant de pièces que Ton vouldra.
Semblablement Ton peult faire toutes plattesformes d'équarre, et pons de telle grandeur, comme de l'entreprise que le feu Roy voulloyt que fisse faire au port au Pect, à S 1 Germain-en-Laye, ung pont en une arche aussi large qu'est la rivyère, qui seroyt la plus magnifique œuvre qui fust jamays veue.
Et tant d'aultres inventions si belles qui se treuvent par les mathématiques , dont je despendois' ordinairement argent à faire force modelles, et n'en estoys jamais payé ; voylà, je peulx avoir à force argent 8 . Et oultre cinq nep-
i De l'Orme s'efforce ici d'excuser, aux yeux de Catherine de Médicis, le zèle qu'il avait mis à servir Diane de Poitiers, à Anet et ailleurs. Il donne à entendre qu'il ne pouvait qu'obéir à la volonté de Henri II. La faveur dont il avait joui auprès de la duchesse de Valentinois fut évidemment une des choses qu'on mit en avant pour lui nuire dans l'esprit de la reine mère.
s Dépensais.
* Le sens est : Voilà comme il est possible que j'aie amassé force argent.
veulx que j'ay faict estudier, qui m'ont cousté beaucoup, j'ay entretenu plusieurs hommes doctes, tant des bénéfices que leur ay donné que du mien propre, et n'on(t) jamais cessé d'estudier en l'architecture, ars libéraulx et mathématiques, et me faictz lire souvant en l'escripture saincte. Voylà comme je me suys gouverné, et n'ay jamays rien acquis, sinon une barbe blanche , et ay prins aultant de peyne depuis l'âge de quinze ans que j'ay commance avoir charge, que homme sçauroyt faire : ayant eu plusieurs charges, soit à la guerre à fortiffier et estre cappitaine en chief et fermé 1 plusieurs foys ; et ay servy papes, roys et plusieurs cardinaulx et grandz seigneurs, et feu Mons. de Langés, Guillaume du Belloy, Mons. le cardinal son frère, me débauchairentdu service du pape Paulle, à Rome où j'estoys, et avoys une belle charge à S 1 Martin dello Bosco, à la Callabre; et pour revenir en France, et pour toute récompense et avoyr si bien servi , l'on m'a faict tant de maulx et accusé de plusieurs infamyes dont j'ay été trouvé innocent, et m'a on faict coustcr tout ce que j'avoys jamays acquis , dont j'en remercye Dieu du tout, et en laisse à luy seul la vengence , comme je croy qu'il m'a chastié pour m'estre randu plus subject au service des hommes que non pas à celuy de Dieu. Et au lieu que j'ay appris à édiffler des cbasteaulx et maisons j'aprendray à édiffler des hommes. Ainsi Monseigneur et meillieur amy, que désiries sçavoir le contraire de ce que l'on dict, je vous ay mis la véryté d'une partie de ma vie, qui a esté aultant labourieuse que homme que ayes jamais congneu , à suyvre toujours la vertu et les vertueulx , sans jamays avoyr esté reprins*, ne me trouver devant juge, que à ceste heure, et je remectz le tout à celuy qui est le seul juge de tous.
1 Assiégé.
* Réprimandé.
Je ne veulx encores oblyer de dire que je faisoys les charges moy seul, dont l'on donnoyt auparavant, du temps du îeu roy Françoys, quatre mil quatre cens livres tous les ans à plusieurs commissaires, tant à Fonteynebleau, Villiers-Coteretz, S* Germain, la Muette et cbasteau de Boulongne, et n'en avoys pas un soul, comme j'ay dict, et si avoys plus de charges que cella, tant de la sépulture du feu roy Françoys que j'ay fatct faire, qui se treuve très belle , le chasteau de S» Légier, l'Archenac et magazin de rartillerye à Paris, il y a beau commancement de pouvoyr fayre ung bon mesnaige ; aussi les escuyeries des Tournelles qui sont fort belles, et la chappelle du boys de Vincennes, où j'ay faict faire toutes les voultes et achever ; et. oultre ce , plusieurs aultres corvées , tant à Foulambray, Coussy que l'Hostel-Dieu de S 1 Jacques du Hault-Pas, que j'avoys commancé, et partout où l'on m'a commandé j'ay prins de grandissime peyne, dont j'aymeroys trop mieulx les denyers et estatz que l'on eust donné à ceulx qui eussent faict choses semblables, que tous les bénéfices que Ton m'a donné.
Et tout ce que j'ay dict cy-dessus n'est poinct pour gloyre que j'en cherche , ne honneur que j'en veulle avoyr, remectant tout à Dieu le créateur qui est autheur de toutes choses ; mays je le faictz pour les grandes calompnyes et grandes haynes que l'on continue me porter, affin que tous les princes, seigneurs et gens d'honneur congnoissent la vérité du faict.
Je s nombreux biographes de Pierre Lescot ne nous apprennent point qui fut son père, et tous se bornent à dire qu'il appartenait à la famille D'Alissy, laquelle occupait un rang élevé dans la noblesse de robe. Le renseignement est peu exact, car la famille de Lescot ne s'appelait pas D'Alissy, mais bien De Lissy ; il est également peu instructif, et, pensant qu'il ne l'était point assez pour qu'on dût s'en contenter, nous nous sommes efforcé d'en découvrir d'autres. Nous avons recueilli ceux qui suivent.
Guillaume Dauvet, seigneur de Clagny, conseiller du roi, maître des requêtes de son hôtel et second président de la Cour des Aides, dont la mort eut lieu postérieurement au mois de septembre 1515, épousa Jeanne Luillier, dame de Francart,
et de ce mariage naquit Anne Dauvet , qui fut la femme de Pierre Lescot 1 , seigneur de Lissy, en Brie*. Celui-ci, pourvu de l'office de procureur du roi en la Cour des Aides, par lettres du 19 octobre 150* , reçu en sa charge le 4 novembre suivant, fut élu prévôt des marchands en 1518, et mourut en 1533 \ Il posséda, du chef de sa femme, un hôtel situé à Paris, en la rue du Port-Saint- Landry, qu'il vendit à Pierre Filhol , archevêque d'Aix *, et aussi le fief de Clagny , paroisse de Montreuil, près de Versailles, à l'occasion duquel, le 5 février 1531 , il eut à donner aux Célestins un reçu de 8 écus au soleil, qui existe encore et porte
i Ce nom, en vieux langage, signifiait l'Écossais. Lescot descendait vraisemblablement de l'ancienne famille parisienne ainsi appelée, et dont plusieurs membres figurent parmi les contribuables, dans les rôles de la Taille, sous Philippe le Bel.
* Le P. Anselme {Histoire généalogique, t. Vin, p. 775, C.) dit de Lizy-sur-Ourcq ; mais il se trompe, car, dans tous les titres, le mot est écrit Lissy, et nous avons fini par acquérir la certitude matérielle que le fief des Lescot était celui de Lissy, canton de Brie-Comte-Robert, à 10 kilomètres de Melun.
* D'après une note des registres secrets de la Cour des Aides. (Archives de l'Empire, Reg. Z, 757, p. 3.)
* Compte» de la Prévôté, ap. Sauvai, Antiquités de Paris, t. m, p. 617. — Pour notre Histoire du vieux Paris, nous avons dû rechercher les titres de propriété de cette maison, et nous les avons retrouvés, remontant jusqu'au milieu du xiv« siècle (1360). Elle appartenait alors aux religieux de l'abbaye de Saint» Jean-de-Laon , et, comme elle n'avait point été amortie, le roi, en la censive duquel elle était, força ces moines à la « mettre hors de leurs mains». Eu conséquence, le 35 février 1385, ils donnèrent procuration pour l'aliéner à D. Jean d'Estrecelles, qui la vendit effectivement, et au prix de 600 fr. d'or, à un secrétaire du roi, Nicolas Bougis, lequel en fut ensaisiné le 3! mai 1386. Ce dernier, le
sa signature 1 . C'est ce Pierre Lescot, procureur du roi en la Cour des Aides, qui fut le père de Pierre Lescot, l'architecte.
Si ce dernier avait réellement , quand il mourut , l'âge de soixante-huit ans qu'on lui prête, il dut naître en 1510, c'est-à-dire vers la même époque que Jacques Androuet du Cerceau, Philibert de l'Orme et Jean Bullant. Il était Parisien , au dire de Jean Goujon qui, ayant longtemps travaillé avec lui, le connaissait bien, et vante son mérite*. Il ne fut point seigneur de Lissy comme son père, mais il fut, comme lui, seigneur du fief de la Grange du Martroy, en la justice de Montreuil , et, comme
1 er août 1398, la céda à son tour, et moyennant! ,850 écus d'or, à Guillaume Cardonncl , chanoine de Bayeux et premier médecin du dauphin. Cardonncl, devenu archidiacre de Josas, en fit don au chapitre de Notre- Dame, le 4 octobre 1418, pour fonder son obit. Au mois de février 1442, le chanoine Etienne Pion la prit & bail du chapitre , puis la transmit à Jcau Dauvet, qui fut premier président du parlement, et en fit renouveler le bail, à la date du 7 décembre 1446, mais en en retranchant apparemment certaines dépendances ou « louaiges ». Guillaume Dauvet , le seigneur de Clagny, fils aîné de Jean Dauvet, mort en 1471, lui succéda dans la possession de la maison; elle échut, après lui, à son beau-fils Pierre Lescot, le seigneur de Lissy, et celui-ci, un peu avant sa mort, s'en défit au profit de Pierre Filhol, archevêque d'Aix. En 1547, elle appartenait à Gilbert Filhol , seigneur de la Fauconnerie ; eu 1550, à sa veuve ; en 1554, à Guillaume Boucherai, avocat ; et, eu 1558, au conseiller du roi, M e Louis Dumoulin, ou plutôt à sa femme, Louise Bastonneau, héritière de Guillaume Boucherat. — L'emplacement de la maison de Lescot est en partie occupé aujourd'hui par la propriété portant le n° 19, sur le quai Napoléon, en la Cité.
i Arch. de l'Emp., carton S 3796.
s Dans TEpître aux lecteurs , déjà citée p. 36, et dont nous donnerons en partie le texte.
CG
son grand-père maternel, seigneur de Clagny 1 , qualité en laquelle, le 4 mai 1536, au bas du reçu donné aux Célestins Tan 1531, il en ajouta un autre où nous avons emprunté la signature autographe dont voici le fac-similé :
On ne connaît guère, de la vie de Lescot, que les détails contenus dans une épître qui lui fut adressée par le poète Ronsard , et dont nous copierons textuellement les parties intéressantes, préférant les reproduire à les paraphraser.
Toy, L'Escot , dont le nom jusques aux astres vole , As pareil naturel : car, estant à Tescole, On ne peut le destin de ton esprit forcer, Que tousjours avec l'encre on ne te vist tracer
i Ayant eu le titre d'abbé, il a été fréquemment appelé l'abbé de Clagny; de là cette assertion, si souvent répétée, qu'il possédait en commende l'abbaye de Clagny : il n'y a jamais eu d'abbaye de ce nom.
Quelque belle peinture, et jà, fait géomètre,
Angles, lignes et poincts sur une carte mettre.
Puis, arrivant ton âge, au terme de vingt ans,
Tes esprits courageux ne furent pas contans
Sans doctement conjoindre avecques la peinture
L'art de mathématique et de l'architecture ,
Où tu es tellement avec honneur monté
Que le siècle ancien est par toy surmonté.
Car bien que tu sois noble et de mœurs et de race ',
Bien que dès le berceau l'abondance te face ,
Sans en chercher ailleurs, riche en bien temporel,
Si as-tu franchement suivi ton naturel,
Et tes premiers régens n'ont jamais peu distraire
Ton cœur de ton instinct pour suivre le contraire.
On a beau, d'une perche, appuyer les grans bras
D'un arbre qui se plie , il tend tousjours en bas ;
La nature ne veut en rien estre forcée,
Mais suivre le destin duquel elle est poussée.
Jadis le roy François, des lettres amateur,
De ton divin esprit premier admirateur,
T'aima pardessus tout : ce ne fut, en son âge,
Peu d'honneur d'estre aymé d'un si grand personnage,
Qui soudain cognoissoit le vice et la vertu ,
Quelque desguisement dont l'homme fust vestu.
Henry, qui après lui tint le sceptre de France , Ayant de ta valeur parfaite cognoissance , Honora ton sçavoir, si bien que ce grand roy, Ne vouloit escouter un autre homme que toy,
» Ronsard, on s'en souvient, ne faisait pas le même éloge de Do l'Orme.
Soit disnant et soupant, et te donna la charge
De son Louvre enrichy d'édifice plus large;
Ouvrage somptueux, à fin d'estre monstré,
Un roy très-magnifique , en t'ayant rencontré.
Il me souvient un jour que ce prince, à la table,
Parlant de ta vertu comme chose admirable ,
Disoit que tu avois de toy-mesmes appris ,
Et que sur tous aussi tu emportois le pris :
Comme a faict mon Ronsard, qui à la poésie,
Maugré tous ses parens, a mis sa fantaisie.
Et pour cela tu fis engraver sur le haut
Du Louvre une déesse, à qui jamais ne faut
Le vent à joue enflée, au creux d'une trompette,
Et la monstras au roy, disant qu'elle estoit faite
Exprès pour figurer la force de mes vers,
Qui, comme vent, portoient son nom vers l'univers
i Œuvres de Ronsard, p. 985 de l'édition do 4609. — Claude Binct, le biographe de Ronsard , raconte ainsi l'anecdote à laquelle le poète fait allusion : « Il n'y avoit grand seigneur en France qui ne tinst à grande gloire d'estre en son amitié , et ses œuvres en font assez de foy. Ce fut ainsi ce qui esmeut le sieur de Clany, à qui le roy Henry avoit commis la conduite de l'architecture de ses chastcaux, de faire engraver en demy-bosse , sur le haut de la face du Louvre , une déesse qui embouche une trompette , et regarde de front une autre déesse portant une couronne de lauriers et une palme en ses mains , avec cette inscription en table d'attente et en marbre noir :