‹ Les grands architectes français de la RenaissanceChapitre 24 sur 25 · J62 LES GRANDS ARCHITECTES · texte numérisé non relu

J62 LES GRANDS ARCHITECTES

le môme que celui d'Écouen ? M. Dusevel, avec la circonspection que donne l'expérience, n'a point osé décider la question, et elle est propre à rendre perplexe. Ce maître maçon, employant la boussole pour des opérations géodésiques et suspendant le travail de ses hommes pour leur lire un livre, sans doute un traité d'art, répond parfaitement à Tidée qu'on se fait de l'auteur de la Règle d'architecture, à qui, d'un autre côté, on attribue la construction de l'église de l'abbaye Saint- Jean d'Amiens, bâtie vers 1540 et remarquable par sa beauté *. Voilà donc bien des présomptions en faveur d'une solution affirmative. Convient-il, à cause de cela, de croire que l'architecte du connétable de Montmorency mettait aussi son talent à la disposition des bourgeois d'Amiens? Dans le but d'éclaircir nos doutes, nous avons voulu avant tout vérifier la valeur de l'opinion suivant laquelle l'église Saint-Jean aurait été bâtie par Bullant, d'Écouen-, car il est clair que si l'exactitude de cette opinion était démontrée, c'est bien à lui que les registres de l'Échevinage feraient allusion. Guidé par les renseignements de M. Dusevel, nous avons constaté que l'assertion, émise dans les ouvrages de Pagès et de De Court, au commencement du xvm e siècle , se rencontre pour la première fois dans le manuscrit de Maurice Dupré , qui n'est point antérieur à 1643. Or, Maurice Dupré

* Elle a été détruite en 1597.

n'affirme nullement le fait d'une manière formelle, et le relate seulement d'après les traditions : Architectures ducem fuisse audivimus, Johannem Bullant cujus nomen vel suis scriptis de architectura et horologiis orbi notum extat *. Ainsi, il y a bien peu à arguer de ce qu'on a considéré Bullant, d'Écouen, comme l'architecte de l'église Saint- Jean, et cela peut s'expliquer par l'hypothèse d'une confusion presque inévitable. On concevrait également sans peine qu'un homonyme, et peutêtre un des parents du grand artiste, eût eu l'idée de faire briller aux yeux de ses compatriotes la science de l'homme dont il portait le nom, qu'il aimait et admirait à la fois. L'argument tiré de la lecture du livre aux ouvriers, le plus probant de tous, n'est donc en aucune façon concluant. Si , maintenant, on réfléchit à l'invraisemblance que le contrôleur des bâtiments du roi et de la reine-mère, certainement fort occupé à Paris et aux environs vers 1574, ait eu la faculté de remplir alors les fonctions de maître maçon d'une ville située à 30 lieues de la capitale, on sera disposé à admettre que le Bullant d'Écouen appartenait probablement à la môme famille que le Bullant picard *, mais ne se confond pas avec lui. La balance penche encore en faveur de cette dernière supposition, parce

1 Annales ecclesûc Sancti-Johannis-Baptistx, ad annum 4643 , auctore Mauritio Du}>ré. Mss. de la Bibl. Inip. Suppl. lut. n° 343, p. 59.

* Bullaut, d'Ecouen, pourrait ainsi être originaire de Picardie.

que le Jean Bullant, architecte d'Amiens en 1565 et 1574, ne semble pas devoir différer de celui de 1532, et que celui de 1532 ne saurait être l'architecte d'Écouen, qui, en 1532, avait tout au plus 20 ans. À la question posée plus haut, nous répondrons en conséquence que, manquant des éléments nécessaires pour la trancher péremptoirement, nous inclinons du moins beaucoup vers la négative, et que si nous nous trompons en agissant ainsi, c'est qu'un étrange concours de circonstances a existé, qu'il ne serait point sage d'imaginer, en dehors de preuves incontestables.

De toute la famille de Bullant, un seul membre, Charles, sur le compte duquel nous reviendrons, avait été signalé 1 , lorsque, très-récemment, M. de Montaiglon a publié des extraits de registres conservés à Écouen f , d'après lesquels il est constant que Bullant a eu de sa femme, Françoise Richault 8 , les neuf enfants dont les noms suivent : Jean, baptisé le 25 juin t556 ; N., baptisé le 14 mai 1558 (?); Anne, baptisée le 5 octobre 1561 ;

» La Renaissance des arts à la cour de France, t. I er , p. 535.

» Archives de l'art français, liv. du 18 mai 1860, p. 305 et suiv.

3 Nous avons lu dans un ancien censier (Arch. do l'Emp., Reg. LL 550, f° 111) que, postérieurement à 1531, un certain ■ Jehan Boullant » possédait une terre aux Porchcrons, et était le gendre du conseiller au parlement Trousson. S'agirait-il ici de l'architecte d'Écouen, et Françoise Kicliault ne serait-elle que sa seconde femme 7 More une dernière fois en 1575, elle ne pouvait avoir été mariée à Bullant que vers 1517, au plus tût, et rien n'empêche de supposer que Bullant, alors âgé de plus de trente ans, avait déjà perdu une première épouse. Toutefois, le nom probablement peu rare de Bullant rend la conjecture fort hasardée.

Réol, baptisé le 2* juillet 1565; Pierre, baptisé le 17 mai 1568; David, baptisé le 3 décembre 1569; Madeleine, baptisée le 7 août 1571 ; Guy, baptisé le 14 juin 1573, et Claude, baptisé le 20 septembre 1575 *. En 1575, Bullant avait atteint l'âge de soixante ans, et Ton pe^t s'étonner qu'il soit encore devenu père, étant aussi vieux; mais il n'y a pas lieu d'en douter, les textes étant trèsexplicites et repoussant toute idée d'homonymie. M. de Montaiglon a extrait des registres d'Écouen une autre pièce fort importante, la copie du testament de Bullant , conçue en ces termes : « . . . Jour d'octobre mil v c lxxviii (1578) fut présent (honorable homme) M e Jehan Bullant, architecteur du Roy, nostre sire, et de la Royne mère, demourant à Escouen , estant en son lict , malade et indispos de son corps, mais sain de son entendement, lequel de bonne volunté a faict son testament en la manyère qui ensuict :

« Et premyèrement a recommandé son âme à Dieu , et à la glorieuse Vierge Marie, monseigneur sainct Michel l'ange et à M. sainct Accéol*, son patron , et toulte la cour céleste de paradis , et a ordonné son corps estre inhumé en terre saincte,

i Les registres d'Écouen fournissent la mention de plusieurs autres membres de la famille de Bullant dont le degré de parenté demeure obscur; ce sont : Charlotte Bullant, marraine le 3 novembre 1569; Marie Bullant, marraine lo 16 septembre 1573; Jacques Bullant, parrain le 23 mai 1571 ; et un Pierre Bullant, qui fut parrain le 12 janvier 1575

* Saint Accéol était le patron de l'église paroissiale d'Écouen.

en l'église dudict Escouen , devant le crucifix de ladicte église.

« Item, veut et ordonne ses services estre faictes suy vant la coustume dudit Escouen , et à la volunté de ces exécuteurs.

« Item, a domé, pour estre aulx prières des gentz de bien , cinq solz tournoys pour une foys payés.

« Item, aulx églises circonvoisines a donné à la volunté des exécuteires.

« Item , a donné et délaisse à l'église dudict Escouen, perpétuellement, une pièce de terre labourable , contenant envyron un terreau en une pièce, comme elle se comporte, assise audict terroir d'Ecouen , au tenant d'une part à Laurens

Porlier; d'autre part à -, d'un boult à , et

d'aultre bout à , pour luy estre dict et célébré

à tousjours, perpétuellement en ladicte église, une messe haulte de Requiem, vigiles à trois leçons , et Libéra sur la fosse pour le salut aseuré de son âme , leurs parentz et amys, ung an aprez et à tel jour qu'il décéra (décédera), et yra de vie à trespas de se siècle en l'aultre, et, pour faire et accomplir le contenu en son dict testament, a ordonné et 1 Françoise Richau — il donne plain

pouvoir. ... à sa volunté et. . . l'an et jour co. . . de Pierres Prévost, greffier. ... le Brun et aultres

i L'humidilé a rongé par places la pièce originale.

tesmoingtz à ce appel(és) — Passé audictEscouen,

par devant moy presbtre viccaire dudict lieu ,

tesmoing mon seing. . . merc (ou marque) cy mis. . . .

« Tallebot. »

Au moment où Bullant dicta son testament, il avait déjà un pied dans la tombe; il expira, en effet, le 10 octobre 1578, suivant le témoignage de Le Laboureur et celui de Lebeuf 1 . Un mois auparavant Pierre Lescot était mort, et de cette brillante pléiade d'architectes qui illustrèrent la première Renaissance , Bullant ne laissa derrière lui que l'infortuné Jacques Androuet du Cerceau, dont la destinée était de périr loin des siens, sur une terre étrangère.

Charles Bullant, précédemment mentionné, était le neveu de Jean Bullant. Dès 1573, il travaillait sous ses ordres, à Saint-Denis, comme entrepreneur de maçonnerie, et il avait la garde de ses ateliers. On doit supposer qu'il était peu digne de cette confiance, car, au mois de janvier 1580, il était emprisonné à la Conciergerie,

* Le Laboureur, dans ses Mémoires de Castelnau (t. II. p. 510), parlant du mausolée du connétable Anne, dit : « Ce mausolée est demeuré imparfait en quelque chose par la mort du célèbre Jean Bullant, qui l'avoit entrepris, arrivée le 10 d'octobre 1578.... » La même date est donnée dans le Mercure de France du mois do juillet 1740 |p. 1542), et par l'abbé Lebeuf, dans son Histoire du diocèse de Paris (t. III, p. 381). On trouve dans les comptes de Saint-Denis la preuve que Bullant n'existait plus en 1579, mais qu'il devait vivre encore en 1576, puisqu'il reçut ses gages pour l'année 1575.

sous prévention d'avoir dérobé des matériaux destinés au tombeau de Henri II, et notamment « neuf petits populotz * de marbre blanc » qu'on avait cachés « en une maison appellée la Hache , audict Saine t- Denis 1 ». Le résultat de cette accusation n'est pas venu jusqu'à nous s .

» Figures d'enfants.

* Comptes du tombeau de Saint-Denis, passim. — Dans un interrogatoire de Médéric de Donon , contrôleur des bâtiments du roi , interrogatoire qui eut lieu le 17 janvier 1580, on lit : « A dict que feu M* Jehan Bcullant, qui estoit ordonnateur dudict oeuvre, oncle de Charles Beullant, donna la charge audict Charles Beullant, et luy fist bailler les clefs tant de la sépulture, des astelliers, que des chappelles dudict Saint-Denis, en considération de l'interest que avoit audict œuvre. » Dans une déposition du 26 novembre 1580, le témoin Michel Huchier dit « qu'il sçayt que ledict Beullant (Charles) avait marchandé de parachever la sépulture de feu Monsieur le Connestable, au lieu de Montmorency, quelque temps après la feste de de sainct Jehan Baptiste dernier passée ». — Le tombeau du connétable, élevé par ordre de son fils, dans l'église de Saint-Martin de Montmorency, et qui a fait partie du regrettable musée des Monuments français, est attribué avec certitude à Jean Bullant. Ce tombeau était disposé sur un plan semi-circulaire, et on peut en voir les débris à l'école des Beaux- Arts.

s Félibien (Hist. de Paris, t. V, p. H) donne deux arrêts relatifs à ce procès, mais qui ne renseignent point sur son issue.

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