Les grands architectes français de la Renaissance, P. Lescot [et al.]
I E N nest moins connu que la vie des grands architectes français dont la naissance a précédé le règne de Louis XIV, et il y a certainement lieu de s'en étonner. En effet, s'il est aisé de s'expliquer pourquoi, au moyen âge, alors qu'on ne distinguait pas l'artiste de l'artisan, et qu'on n'admettait guère d'illustrations que dans l'ordre politique ou religieux, les constructeurs des cathédrales de Reims et de Paris n'ont point trouvé de biogra^phes, il paraît, au contraire, fort étrange qu'à une
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époque aussi peu reculée que celle de la Renaissance, durant une période où les arts furent cultivés avec passion, des hommes comme Pierre Lescot, Jean Goujon et Philibert de VOrme n aient pas été plus heureux que ne V avaient été, trois cents ans auparavant , Robert de Coucy et Jean de Chelles. On se tromperait y au surplus, en supposant que Lescot et ses émules ne jouirent point, chez leurs contemporains, d’une renommée proportionnée à leur mérite : les récompenses qui leur furent accordées, la façon élogieuse dont il est parlé d’ eux par quelques auteurs du temps, tout prouve que l’admiration universelle pour leur talent se manifesta pleinement avant leur mort. Personne, toutefois, tant quils vécurent et longtemps après, ne songea que la postérité éprouverait un jour le besoin de savoir les particularités de leur existence, et s^ affligerait de les ignorer presque toutes. Quoiqu'on s'émerveillât des beautés du Louvrey et quoiqu'on rendît hommage au génie de celui qui les avait inventées. Von n avait point Vidée de consigner par écrit la date de sa naissance. Ronsard adressait des vers à Vabbé De Clagny, en lui prodiguant à pleines mains les hyperboles; mais il ne réfléchissait point quil élever ait un monument bien autrement durable à la gloire de son ami en laissant un récit de sa vie et un catalogue de ses œuvres. Plus d’un siècle s'écoula avant que Vasari eût des imitateurs en France.
Le premier écrivain français qui ait marché dans la voie du biographe italien fut André Félibien des
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Avaux, dont les Entretiens sur la vie des peintres ‘ parurent en 1666; mais, fidèle à son plan, André Félibien na parlé que des peintres, et son fils Jean- François, dans le Recueil historique de la vie des plus célèbres architectes% bien quil s^y occupe de plusieurs architectes du moyen âge, ne dit point, chose bizarre, un mot de ceux qui vinrent après. Il n'est guère plus question de ces derniers dans divers ouvrages postérieurs , où Von pourrait supposer quil leur a été consacré des articles ; par exemple , dans un Dictionnaire de peinture et d’architecture , imprimé en 1 146, dont le titre annonce que Von y trouvera « la vie abrégée des architectes célèbres » , et où il n’est pourtant fait mentionni de Lescot, ni de J. Goujon, ni de Bullant, le seul De VOrme y obtenant quelques lignes. On s’étonne qu’il faille, avant de rencontrer une réunion de notices sur ces grands hommes, descendre jusqu'en 1188, date du livre de D’Argenville , intitulé : Vie des fameux architectes Un autre, il est vrai, conçu d'après les mêmes
1 Entretiens sur tes vies et les ouvrages des plus excellens peintres. Paris, 1666, i vol. in-4°; l’ouvrage a eu plusieurs réimpressions. — Il est à remarquer que, depuis le xvi« siècle, les peintres ont toujours beaucoup plus attiré l’attention que les architectes, dont le vulgaire est incapable d’apprécier les œuvres. Aujourd’hui encore les noms des architectes les plus distingués sont à peu près inconnus du public , tandis qu’un assez grand nombre de peintres ont une renommée populaire. Il semble que c’était exactement le contraire au moyen âge, parce que les populations, prenant le plus vif intérêt à leurs monuments religieux, étaient ainsi disposées à s’occuper de ceux qui les élevaient.
2 Paris, 1687, 1 vol. in-4°.
3 Paris, 2 vol. in-8°.
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données, V avait précédé de dix-sept ans mais il fut assez incomplet et assez dénué de toute valeur pour quon le réputé non avenu.
Argenville , Vauteur de la Vie des architectes, était le fils de Vauteur de TAbrégé de la vie des plus fameux peintres ^ et se proposait de créer une œuvre qui complétât celle de son père. Il ne se donna point un fort grand mal à cette fin, car, nullement soucieux de remonter aux sources , il se contenta du rôle facile de compilateur. Malheureusement pour lui , la matière à compilation faisant défaut quant aux architectes français de la Renaissance, il nen put dire que peu de chose, et la très-minime quantité de renseignements qu'il rassembla n'eut point même l'avantage de l'exactitude. Le recueil de D'Argenville nen a pas moins été tenu pour une autorité considérable jusqu' à une époque toute récente, et il a fait exclusivement les frais d'innombrables biographies. La vérité nous force à déclarer qu'il fait encore trop souvent ceux des travaux modernes, soit que Von y puise directement des éléments, soit que Von en demande à la Biographie universelle, dans laquelle il a été paraphrasé,, ou au Dictionnaire de feu Quatremère de Quincy, qui n'a pas mis plus de pudeur à le plagier quà piller D'Aviler ^
1 Vie des architectes anciens et modernes, par Pingeroii, capitaine d’artillerie. Paris, 1771, 2 vol. in-I2.
2 Paris , 1745 et 1752 , 2 vol. in-4°.
3 Dictionnaire d’architecture , faisant partie de l'Encyclopédie méthodique. Paris, 1788-1825, 3 vol. in-4°; réimprimé en 1832. — En compa-
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Depuis 1188, ce que, çà et là, on avait révélé d’inédit sur les grands artistes français du xvie siècle n offrait aucune importance , lorsque , en 1842, parut une brochure qui exerça une action utile , et a droit par conséquent à une mention spéciale : la Notice historique sur la vie et les ouvrages de quelques architectes français, ]9ar CalletK Uauteur était médiocrement capable de se livrer à des recherches sérieuses sur quoi que ce fût; mais ^ connu par son goût pour les dessins et les gravures des vieux maîtres, il eut cette bonne fortune qu'on lui signala un manuscrit de la Bibliothèque Impériale, renfermant des documents très-curieux, quil éprouvai envie de faire connaître. La tâche était aisée; Callet, néanmoins, fut loin de s'en tirer d'une manière satisfaisante. Dépourvu de tout esprit de méthode et de critique, il avait en outre atteint l’âge de la caducité, et son intelligence faiblissait à ce point qu'il crut rehausser la portée de ses découvertes en les noyant dans un déluge d'inventions. Il ne semble pas, du reste, avoir eu beaucoup de peine à s'y résoudre, car il appartenait manifestement à cette classe d'antiquaires qui ne rougissent point de faire des citations fausses pour gratifier leur misérable vanité. L'ouvrage de Callet, dont la publicité a été fort restreinte, est des plus
rant les articles de cet ouvrage, dont le mérite a été tant surfait, avec ceux des livres de D’Aviler et de D’Argenville , on reconnaît que Quatreraère de Quincy a , dans la plupart des cas , copié mot pour mot ses devanciers.
i Paris, 1842, in-4“, avec fig.
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dangereux à consulter, vu que, sHl contient l’indication de plusieurs faits nouveaux et vrais, il abonde particulièrement en assertions entièrement controuvées, et formulées avec un aplomb auquel Vinsanité d'un cerveau sénile sert à peine d’excuse.
Pendant longtemps l’histoire des artistes s'est traitée comme se traite encore Vhistoire de Paris. Il y avait en circulation une certaine quantité de notions passées à l’état de lieux communs; on les ressassait tant bien que mal, s'inquiétant peu d’en augmenter le nombre ou de vérifier si, par hasard, elles n'étaient point fondées, voire même absurdes. Il était ainsi bien et dûment convenu que Lescot avait tenu en commende l’abbaye de Clagny, laquelle n' a jamais existé; que Jacques Androuet du Cerceau, connu comme graveur dès 1549, avait élevé l’hôtel de Bretonvilliers, construit sous la régence d'Anne d'Autriche; que Clément Métezeau donna les plans de la galerie du Louvre vers 1595, c’est-à-dire à l’âge de quatorze ans, etc. Un million de personnes ont lu cela, et on l'écrit tous les jours. Le livre de Callet, quelque entaché de mensonges qu'il soit, a eu le mérite de montrer que celui de D’ Jrgenville ne justifiait aucunement sa réputation, et que la biographie de nos grands maîtres demeurait en réalité inconnue, après avoir été l’objet d'une multitude de confusions et de méprises. L'attention de plusieurs érudits s’est par suite éveillée, et l’exploration des documents originaux prenant chaque jour plus d'extension, il en a
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surgi quelques découvertes; mais une publication surtout, par la vive sensation qu’elle a produite, a donné une puissante impulsion à ce mouvement. On comprend sur-le-champ que nous voulons parler de la Renaissance des arts à la cour de France , par M. le comte Léon de Laborde.
Si l’on veut écrire convenablement Vhistoire des arts, ou y ce qui en est une partie, Vhistoire des artistes, il est indispensable de posséder simultanément des connaissances de natures très-diverses , en quelque sorte opposées y et qu’une organisation spéciale et rare peut seule unir à un haut degré. Cette organisation privilégiée est précisément celle qui distingue M. de Laborde. Homme d^un goût épuré par l’étude de tous les genres de chefs-d'œuvre , riche de la plus vaste expérience, familier avec les procédés de la technique y et sans cesse animé de ce feu sacré qui s’éteint ordinairement si vite, il joint à ces précieuses qualités un jugement essentiellement sain et une érudition dont la variété étonne. Plus que personne y comme V événement l’a prouvé, V auteur du Catalogue des émaux du Louvre et du Glossaire des anciens termes d’art était donc apte et préparé à s'acquitter dignement de la tâche laborieuse quil avait assumée. L'ouvrage de M. de Laborde est divisé en quatre parties, consacrées aux peintres y aux sculpteurs, aux architectes et aux gens de métier; mais, de ces quatre parties, il n’y a encore que la première publiée
* La première partie, formant un vol. in-8<> d’environ 1,000 pages, a paru en deux fragments, dont l’un a été publié en 1852, et l’autre en 1855.
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et les autres se feront évidemment toujours trop attendre au gré du public. La troisième comprendra des extraits de comptes des bâtiments royaux, dont il nous est permis d’affirmer le vif intérêt; car, afin de faciliter nos travaux, ils ont été mis à notre disposition avec une extrême bienveillance, et nous les citerons, par anticipation, dans le courant de nos notices.
En prédisant, avec une profonde conviction , que la suite de V ouvrage de M. de Laborde lui créera de nouveaux titres à la sympathie et à la reconnaissance de tous ceux qui s'intéressent à l’histoire des arts, c’est un devoir pour nous de prendre garde à ne pas faire naître des espérances irréalisables. Disons donc franchement ce que, dès aujourd’hui, on est à même d’assurer avec sécurité : la quantité des détails que V avenir nous apprendra sur la vie des grands artistes du moyen âge et de la Renaissance sera forcément très-restreinte, pour cette raison que presque tous les documents manuscrits d’où la lumière aurait jailli sont détruits, et que les documents imprimés dont il y a quelques éclaircissements à tirer ont été déjà suffisamment compuUés pour ne plus rien recéler d’important et d’inédit. Il existe même, quant aux architectes illustres du xvi^ siècle, une circonstance par^ ticulière qui coupe court d’avance aux illusions : ces architectes ont été principalement employés aux édifices royaux, et les comptes des bâtiments royaux, à l’exception de quelques fragments, sont anéantis depuis l’incendie du Palais, en 1131. D’un autre côté,
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la Révolution a causé la perte des comptes des communautés religieuses de Paris y et ceux des constructions privées ne se conservaient point, de sorte que les sources vives sont taries, et qu^il est devenu impossible d*y puiser abondamment. D'autres subsistent, sans doute , quon aurait tort de dédaigner : les registres des paroisses, les titres de propriété, les actes de procédure et les pièces innumérables qui, réunies sous des rubriques le plus souvent insignifiantes, gisent dans la poussière des bibliothèques publiques, contiennent infailliblement plus d'un renseignement curieux, destiné à être exhumé tôt ou tard; mais il n'y a là quà glaner, et, à moins que la fortune, qui domine tout dans le monde, ne vous favorise d'une façon exceptionnelle, le fruit de vos recherches sera, dans l'immense majorité des cas, absolument hors de proportion avec le temps quelles vous auront coûté. En province, où les archives n’ont point été partout ravagées comme dans la capitale, il y a lieu de compter sur des découvertes plus imprévues; en revanche, elles ne concerneront que des hommes dont la notoriété ne sera jamais populaire, alors même qu’elle mériterait de l'être autant qu'aucune : Martin Chambiges, l'architecte de la cathédrale de Beauvais, et Pierre Trinqueau, l'architecte de Chambord, n'étaient, certes, pas inférieurs en génie à P. Lescot et à Ph. de l'Orme; on a élevé des statues à ceux-ci; combien de gens connaissent le nom des premiers?
Pour cette histoire du vieux Paris, qui a déjà absorbé plus du quart de notre existence, ayant été
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dans la nécessité d'entreprendre une longue monographie du Louvre et des Tuileries, nous avons dû nous enquérir de ce que Von savait des hommes sur les plans desquels ont été élevés ces deux palais; grande fut notre surprise en constatant V incroyable ignorance où Von demeurait plongé sur leur compte, et plus grande encore fut notre stupeur en présence de V amoncellement d^ erreur s accumulées à leur propos. Nous avons pensé alors qu'il nous incombait doublement, à nous qui avons longtemps manié le compas et V équerre , de remédier, dans la limite de nos forces, à ce déplorable état de choses, et tel a été le point de départ des études qui ont donné naissance au présent opuscule. Il a pour but de rectifier les idées fausses répandues dans le public, et de mettre en ses mains , condensés sous une forme concise , tous les renseignements, inédits ou non, mais avérés y quil nous a été possible de recueillir sur les artistes dont le nom est indiqué en notre titre. Enoncer un pareil projet, c'est prévenir que le volume ne sera point épais. Aurait-il été plus adroit de le grossir ? Il nous a répugné de calculer ainsi; autrement, quoique fort étranger à V art si cultivé de parler en ne disant rien , nous eussions pu, sans grand labeur, augmenter considérablement le nombre de nos pages : nous n avions, pour cela, quà suivre les errements des biographes, nos devanciers; quà faire incidemment l’histoire ou la description des monuments dont la mention venait sous notre plume, et à nous lancer dans les dissertations esthétiques. Nous ne nions pas radicalement Vutilité des dissertations
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esthétiques, auxquelles certains esprits élite savent donner une haute portée; seulement , en général y l’enthousiasme quelles nous inspirent na point besoin d’être modéré. Nous les avons vues si souvent ne constituer quun pur verbiage y et fournir à des gens uniquement habiles à confectionner des phrases une occasion de dissimuler leur complète impuissance de produire un fait nouveau ^ que nous nous défendrions en vain d’un sentiment de réaction à Vendroit de la philosophie artistique. Notre livre restera donc mince; nous osons espérer que, dans son chétif format, il paraîtra du moins substantiel, puisque, et nous demandons pardon de le faire observer y non-seulement nous y réfutons maintes fables acceptées comme des vérités, maiSy constamment appuyé sur des preuves d'une authenticité indubitable, nous sommes parvenu à y réunir une somme totale de renseignements * trois fois plus grande que celle dont on a disposé jusqu’à ce jour. Nous croyons inutile d'a-
1 Nous disons somme totale, parce que les faits nouveaux que nous mettrons en lumière se répartissent d’une manière fort inégale. Malgré notre opiniâtreté à chercher, nous n’avons rien trouvé d’inédit sur J. Goujon ni sur Bullant; mais nous avons été mieux récompensé en ce qui concerne Lescot et De l’Orme, et surtout les Du Cerceau , les Métezeau et les Chamhiges. Avant nos études, ce qu’on racontait ordinaii’ement des Du Cerceau était un tissu d’erreurs; quant aux Métezeau , ils étaient h peu près entièrement inconnus, et les Chamhiges, à l’exception d’un seul , l’étaient absolument. — Deux de nos notices (celles qui sont relatives à De l’Orme et à Lescot) ont paru pour la première fois dans la Gazette des Beaux-Arts , excellente publication que M. Ch. Blanc dirige avec une distinction à laquelle l’honneur que nous avons de compter parmi les collaborateurs du recueil ne doit point nous ôter la satisfaction de rendre hommage.
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jouter que nous avons la pleine conscience de ce que laisse à désirer le résultat de nos efforts; mais nous ne craindrons point d’avouer que, sans nous en exagérer la modeste valeur, nous nous estimons heureux de l'avoir obtenu, attendu V excessive stérilité habituelle des recherches analogues aux nôtres.