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LES GENS DE LA NOCE

Le mariage dllélène Bricquart et du petit monsieur Peaussier ayant lieu à midi précis en la mairie de l'avenue Henri Martin, Magdeleine Souvré avait décidé que Ton « déjeunerait à l'anglaise » sur le coup de dix heures, pour n'être pas plus tard qu'onze heures à la municipalité, avant le grand flot, et d'ailleurs ne point trop mourir de faim jusqu'au lunch des Bricquart.

Pierre, qui pensait aimer les habitudes anglaises et qui aimait à coup sûr les œufs bacon» du moins en France, trouvait cependant à redire à cet arrangement et ne cessait point de grogner. Sa mauvaise humeur s'exprimait ainsi d'une façon détournée, et les critiques de mauvaise foi qu'il feignait d'adresser à la cuisinière

visaient en réalité Magdeleine, dont les embarras, à propos de cette noce, l'irritaient. Par esprit de contradiction, il affectait de s'en désintéresser ; mais il s'apercevait bien qu'il n'était pas lui-même dans son assiette ordinaire, et que sa propre sensibilité subissait des modifications incohérentes et absurdes.

D'abord il éprouvait cette allégresse machinale qui peut également servir les jours de baptême, de première communion et de mariage.

C'était déjà de quoi étonner, et même choquer un incrédule professionnel : c'était aussi de quoi l'amuser; car il est comique d'éprouver un sentiment, somme toute, chrétien, à l'occasion d'une solennité purement civile et qui tourne à la manifestation. Mais le plus surprenant était encore qu'il pût sentir une allégresse quelconque à l'occasion du mariage d'Hélène Bricquart — qu'il avait rêvé d'épouser luimême — avec un autre que lui.

A vrai dire, ce mariage de tout à l'heure ne changeait guère la situation. Pierre avait rêvé d'épouser Hélène Bricquart quand il était luimême marié : elle se mariait, ce n'était qu'une petite difficulté de plus, pas bien grave. Qui sait même si ce n'était pas, au contraire, une facilité? Supposé que les époux fissent mauvais ménage, ce qui est toujours le cas le plus à prévoir, une anarchiste comme Hélène balancerait-

elle à divorcer? Aussitôt libre, elle redeviendrait en butte aux compétitions; mais le plus redoutable des candidats, à savoir Richard Peaussier, se trouverait cette fois éliminé, comme non rééligible.

Pierre se disait aussi que naguère, étant garçon, avec sa toute petite fortune, son rien de renommée, et point arriviste pour deux sous, s'il eût sollicité la main d'Hélène jeune fille, il eût été repoussé avec perte ; au lieu que dans deux ou trois ans, si, divorcé, il sollicitait la main d'Hélène divorcée, il aurait beaucoup plus de chances d'être accueilli. Pourquoi? Mon Dieu, cela ne s'explique ni ne se justifie point : cela se sent. Pierre le sentait.

(( Pour les garçons comme pour les filles, il est plus facile de se remarier que de se marier, par le temps qui court. Courir est le mot. Le progrès se précipite. Autrefois, les plus en avant, les plus cyniques étaient ceux et celles qui ne voyaient au mariage d'autre raison d'être que l'adultère, qu'il rend possible. Aujourd'hui, un premier mariage est généralement provisoire, et son unique raison d'être est que, sans un premier, il ne pourrait y en avoir un second. » Ainsi résonnait Pierre Souvré; et il se sentait plein de sympathie pour les mœurs et les idées nouvelles, pour le mariage moderne.

Magdeleine, en dépit de la diUgence qu'elle

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avait faite, n'étant point encore habillée, il eut le plaisir de pouvoir s'isoler quelques instants pour méditer sur ces graves questions, les seules véritablement sociales. Il passa dans son cabinet. Il n'était point de naturel flâneur, et, quand par hasard il se permettait de rêver, il faisait toujours en même temps quelque besogne matérielle indifférente : il se mit à parcourir les dernières lettres qu'il avait reçues.

Il détruisait d'ordinaire, aussitôt lues, celles oîi il n'avait pas lieu de répondre, et il classait les autres avec le plus grand soin. Il n'y répondait pas davantage; mais de temps en temps il y revenait, pour les détruire, dès qu'il y avait prescription. Son bureau, qu'il n'avait pas nettoyé depuis des semaines, se trouvait fort encombré de correspondance.

C'était, d'abord, des lettres d'affaires, — une ou deux, et d'importance nulle ; puis des lettres d'amis en voyage, — cinq ou six; des lettres, non : des cartes postales illustrées, avec une ligne manuscrite. Mais le tas presque tout entier se composait de circulaires-interrogatoires, adressées à Pierre Souvré, ainsi qu'à toutes les célébrités, petites ou grandes, de France, d'Europe, de partout, par des reporters avides de connaître et de publier ce qu'il pensait des divers problèmes à l'ordre du jour.

(( Monsieur et cher maître, lui écrivait l'un,

je ne vous apprendrai pas que la Norvège vous admire. Mes compatriotes et moi sommes passionnément désireux de savoir si vous estimez que nous devions adopter le régime républicain ou élire Haakon roi. »

(( Je ne veux pas croire, illustre maître, lui écrivait un autre raseur, que vous vous désintéressiez des luttes de races qui se poursuivent au sein de la monarchie austro-hongroise. Daignez me formuler en quatre lignes votre opinion sur la question des nationalités. »

c( La Russie, demandait un troisième, est-elle mûre pour une révolution? » ( — Je te crois, murmura Pierre). Un autre l'invitait à juger sans phrases Guillaume IL (( Que pensez- vous de la mort? » interrogeait un cinquième.

Mais le pompon était pour un sixième, dont les coupures d'articles, cartes de visite ou lettres, rangées dans une chemise de papier bulle, formaient un volumineux dossier. Pierre ne se lassait point de lui consigner sa porte et de ne lui point répondre, et il ne se lassait point d'interroger Pierre sur l'union libre dans la bourgeoisie, l'amour dans le code et le divorce à deux battants. Cette enquête a se poursuivait dans les colonnes du Franc-parler » (comme on dit, hélas I). Oui, dans le journal même de Langelier, Jean-François-Loup, et de Peaussier, Richard, le marié d'aujourd'hui.

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Plusieurs personnalités, moins rétives que Pierre Souvré, avaient déjà fait parvenir au Franc-parler leurs réponses. Il les lut; et comme il était doué d'un certain bon sens moyen, elles le révoltèrent. Elles étaient cependant conformes aux opinions qu'il devait lui-même professer, puisqu'il préméditait déjà de désunir à son profit un couple qu'il allait hypocritement contribuer à unir tout à l'heure. Il fronça le sourcil : il n'aimait point à se mettre en contradiction avec soi-même. Pour s'en tirer, il n^y pensa plus. Il ouvrit brusquement la porte qui communiquait à la chambre à coucher, et cria :

— A la fin, es-tu prête .^

— Tu le vois, dit Magdeleine à peu près nue, mais le chapeau sur la tête.

— Qu'est-ce que c'est que ça? dit Pierre effaré.

Car le chapeau eût paru, en tout état de cause, excentrique; mais, sur la tête d'une femme à peu près nue, il prenait .des airs de coiffure de Peau-Rouge.

Magdeleine dédaigna de répondre, mais demanda, naturellement :

— Est-il droit.î>

— Comment veux-tu, répliqua Pierre, que je sache s'il est droit, quand je n'ai pas encore compris sa forme, et que j'en suis à me deman-

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der si tu n'as pas mis devant ce qu'il fallait mettre derrière et réciproquement?. . . Bon Dieul quel usage comptes-tu faire de ce monument-là. après que tu l'auras exhibé une fois au mariage d'Hélène?

— Je le finirai au théâtre, dit Magdeleine avec simplicité.

— J'allais le dire, fit Pierre. Je le préviens qu'à la première observation des gens placés à l'orchestre dans ton dos, moi, je m'en vais.

— Je reconnais là ton courage, dit Magdeleine.

— Dieu I que tu es bête I dit Pierre.

Elle haussa les épaules et lui fît remarquer, d'un signe, la présence de la femme de chambre accroupie.

— Faut-il envoyer chercher un fiacre? dit Pierre bourru.

— Un fiacre I dit Magdeleine indignée. Nous avons une voiture.

— De la noce I . . .

— Bien entendu, de la noce. Ohl sois tranquille, les Bricquart ont bien fait les choses : ils nous ont envoyé un landaulet.

— Un landaulet?

— Electrique. Allons, viens.

Malgré le landaulet électrique, ils n'arrivèrent avenue Henri Martin qu'à onze heures vingtcinq. Ils se hissèrent jusqu'à la quatrième

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marche de Tescalier. Entre celte quatrième marche et le pied même de la table destinée à l'officier de Tétat civil, une foule compacte rendait impossible toute circulation.

— Mais monte donc! cria Magdeleine.

— Tu vois bien que je ne peux pas, dit Pierre.

— Puisque j*ai une carte de M"* BricquartI Il y a des places réservées I

— Oh I là là I dit quelqu'un.

Les foules, même de gens du monde, sont rarement distinguées.

Celle-ci du moins était joyeuse. On faisait des mots : « Quand vous seriez le petit caporal... N'en jetez plus, la cour est pleine», etc. Les personnes qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas se demandaient avec angoisse si Ton réussirait à déblayer l'escalier pour les mariés quand ils arriveraient, ou si Ton ne serait pas obligé de faire passer le cortège par un escalier de service. Pour divertir les écrasés, l'orchestre, placé au palier supérieur, attaqua un pas redoublé.

Dès que l'on put s'entendre, Magdeleine, obstinée, répéta :

— C'est tout de même trop fort, quand on a une place réservée. . .

— Fais-moi le plaisir de te taire, dit à demivoix son mari, qui n'aimait pas les esclandres.

Ils furent tirés de peine par un incident ines-

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péré. Une dame neurasthénique, et qui avait une peur maladive de la foule, se mit soudain à pousser des cris et à battre Tair de ses bras. Un grand vide se fit, comme par miracle, autour d'elle. Alors, comme elle avait le choix des névroses, et qu'elle était également atteinte d'agoraphobie, elle redoubla de cris et de gestes effrayants.

(( Un médecin! » cria-t-on. Il y en a toujours. Un aimable chirurgien, qui s'est frayé des voies plus difficiles, se dégagea de la cohue entassée là-haut dans la salle des mariages, et se précipita vers la neurasthénique. Magdeleine, qui se précipitait dans l'autre sens, le tamponna, mais elle était passée. Pierre, courant après elle, était passé aussi. Déjà l'escalier était renvahi. Un remous se produisit, qui, au lieu de porter les Souvré dans la salle des mariages, les jeta dans un petit salon voisin.

Rien ne leur pouvait arriver de pire; car, dans ce petit salon, qui d'abord leur parut désert, il y avait un homme, un seul, comme eux-mêmes bloqué, et cet homme était M. le baron d'Epervans. La colère de Magdeleine le fit sourire. Il s'approcha d'elle galamment et lui dit :

— Votre infortune, madame, vous semblerait négligeable par comparaison, si vous veniez, comme moi, de demeurer huit jours en-

tiers dans la gare de Wirballen, sans aucun espoir de retourner en Allemagne ou de pénétrer en Russie, et sans nourriture que du saumon fumé à quatorze roubles la tranche, arrosé de vodki à six roubles le petit verre. Heureusement que le rouble-papier ne vaut presque plus rien du tout.

— Mais que diable, dit Pierre, alliez-vous faire à Wirballen .^^

— Après avoir, dit M. le baron d'Epervans, publié dans un excellent journal des comptes rendus remarqués de la guerre russo-japonaise, j'étais tout désigné pour une correspondance de la révolution russe : le Franc-Parler m'en a chargé. Hélas I j'aurais mieux fait de l'écrire à tête reposée dans mon cabinet, ainsi que précédemment mes articles sur l'amiral Togo et l'amiral Rodjestvensky. Mais j'ai la maladie du scrupule : j'ai voulu y aller voir de mes yeux. Mal m'en a prisl... Dès que les trains ont recommencé de circuler, j'ai quitté Wirballen, comme vous pouvez croire. Je suis arrivé à Saint-Pétersbourg à l'instant même oii l'on y annonçait officiellement un massacre des Juifs pour le lendemain. J'ai eu la malchance d'être pris pour juif. Pour juifl Moil Tout mon physique le dément. J'avais déjà lait le sacrifice de ma vie. Heureusement, M. le comte Witte a bien voulu faire dire à tous les agents-portiers

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qu'on les révoquerait si ce massacre de Juifs avait lieu, et on n'a pas touché un cheveu de nos têtes, — pardon : de leurs têtes. Non, mon cher monsieur, nous ne devons pas désespérer d'un pays où, pour empêcher une émeute, le premier ministre n'a qu'à menacer les concierges de leur retirer leur cordon.*

Les considérations politiques de M. le baron d'Epervahs furent interrompues par un nouvel éclat de l'orchestre. Puis une grande clameur retentit : (( Les voilai » et Magdeleine s'aperçut que la porte était dégagée. Elle se jeta dehors, Bousculant les garçons de bureau du Franc-Parler en uniforme.

— J'ai une place réservée I criait-elle.

— Je n'en ai pas, dit M. le baron d'Épervans ; mais je vous suis.

C'est tout juste si Pierre passa par-dessus le marché. M. le comte de la Guithardière, pour laisser aux Souvré un petit espace, se serra contre M™*' Jourd'heuil. L'orchestre exécutait la Marche nuptiale, qu'à l'occasion d'une pièce récente les critiques dramatiques ont attribuée à Massenet et à Beethoven, mais qui est de Mendelssohn. Toute l'assemblée se leva et se tourna vers le fond de la salle. Hélène parut enfin au bras de M. Bricquart, qui, pour la première fois de sa vie, jouait dans la famille un rôle si important.

L'on n'avait pas réussi à lui faire comprendre que l'habit est du soir et qu'un homme peut se montrer en redingote sans trahir par là l'insuffisance de sa garde-robe. Il portait donc son frac, chamarré d'innombrables décorations. Se trouvant naguère ministre lors d'une exposition universelle, il avait dû accepter, par politesse, de tous les souverains d'Europe, ces hochets et colifichets de la vanité. Il était l'un des décorés les plus décorés de France, lui qui n'admettait aucune décoration! Du moinsi, il n'avait pas la Légion d'honneur.

La toilette de la mariée était une toitetle de mariée, avec les fleurs d'orange.. Hélène y avait osé cependant quelques ingénieuses modifications. La première qui sautait aux yeux était la nuance du blanc de cette robe. On ne saurait porter le même blanc au jour et aux lumières. Le satin choisi était donc ivoire, très vieil ivoire, ou crème si on veut; et un mauvais plaisant dit que c'était la première fois qu'il voyait une mariée en jaune.

Hélène, bien qu'ayant peu de goût pour les traditions, n'avait pas craint d'en ressusciter une de l'ancien régime : et, adoptant pour cette robe une coupe du xviii^ siècle, elle l'avait voulue décolletée; mais décolletée comme on décolletait à cette époque-là, quand une fois on s'y mettait; et ce n'était plus un décolleté, mais

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une exhibition de gorge, plus indécente, vu la circonstance, que l'exhibition du trousseau de linge aux soirées de contrat. Elle-même en était gênée, et pour cacher un peu de ce qu'elle montrait, elle s'était mis autour du cou tout ce qu'elle avait trouvé dans sa corbeille de perles et de diamants. Elle se drapait dans son voile d'Angleterre comme une baigneuse dans son peignoir.

Richard Peaussier venait derrière, au bras de M"* Bricquart, faute d'une mère à soi. Elle était en velours héliotrope et lui en habit bleu, fâcheux assemblage de couleurs. Mais on avait, pour se rincer l'œil, la vue de Jean-Françoîs- Loup, garçon d'honneur, qui suivait; et il était si joli en redingote à vaste jupe, avec sa cravate vert sur vert piquée d'un péridot ancien, que l'on ne pouvait se défendre de le trouver déplacé dans un mariage.

Pierre Souvré détourna la vue, et regarda de préférence Hélène, dont le décolletage l'indignait. Il n'était pas, à proprement parler, jaloux. Il pouvait alternativement porter ses regards sur ce beau sein découvert et sur Richard Peaussier sans être incommodé par des associations d'idées trop désobligeantes. Son sentiment était plutôt celui d'un époux qui trouve son épouse habillée de façon peu modeste, et qui se promet, comme on dit, de lui laver la

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tête en rentrant. « Ce n'est pas, se disait-il, quand elle sera ma femme qu'elle se décollettera ainsi. »

Il s'étonnait bien un peu d'être si sûr de son fait, surtout aujourd'hui; mais cette certitude l'amusait, et le rendait fier, comme une preuve de sa faculté de prévoir et de vouloir. Les droits même qu'il s'arrogeait sur la personne de la mariée étaient si décidément des droits différés qu'il n'éprouvait, à la vue de ce beau sein, aucun désir actuel. Il était comme le créancier qui n'a point avant l'échéance l'appétit de son argent. Pour l'instant, il ne réclamait à Hélène rien du tout, en vertu du principe que « celui qui a terme ne doit rien » .

Il admira l'originalité de ces sentiments et la clairvoyance de son sens intime. Puis il lui souvint qu'il jouissait delà même clairvoyance à l'égard d'autrui, qu'il n'avait qu'à regarder les gens en face pour voir à l'intérieur d'eux, comme le héros du Diable boiteux voit à l'intérieur des maisons dont le toit est supprimé.

Alors, pour se divertir de l'hétéroclite cérémonie, il se mit à dévisager tous les gens à portée de sa vue, pour voir ce qu'il y avait dedans.

Et il lut, en effet, leurs pensées les plus intimes; et, pour commencer par Magdeleine»

il vérifia que l'irréparable était désormais entre elle et lui. Non qu'elle lui en voulût de la

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rendre malheureuse, et de ne l'aimer plus, ou de ne ravoir jamais aimée; maïs pour deux raisons baroques : la première, c'est qu'elle le trouvait toujours mal habillé, de tenue critiquable (lui, le plus correct des hommes, et même des hommes de lettres); la seconde, c'est qu'il y a une quinzaine, à propos du divorce par la volonté d'un seul, il lui avait parlé raisonnablement, et avait fini par lui dire : « Tu vas me f... la paix. »

Et il voyait encore que l'oflGcier de l'état civil, en défilant son chapelet de phrases et d'allusions politiques, était, contre toute vraisemblance, convaincu, sincère, ému. Il voyait qu'Hélène Bricquart, la jeune fille qui a tout lu et devant laquelle on a tout dit, n'était pas plus exempte des ordinaires inquiétudes qu'une naïve ou qu'une oie, et ne savait pas encore, autant qu'on aurait pu croire, à quoi s'en tenir; et que Richard Peaussier, au lieu de jouir de son triomphe, était en proie à une douloureuse idée fixe, et se disait : « Cristi! que ça doit être embêtant I »

— Oh! oui, répliqua Pierre mentalement.

J'aime mieux que ce soit lui que moi.

Mais il se reprocha ce contentement, qui lui sembla paradoxal ; et il recommença d'observer.

Il vit que M. le comte de la Guithardière et

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M™" Jourd'heuil pensaient à leur prochain mariage, mais à leur mariage religieux. Puis il remarqua que M"* Jourd'heuil avait le sourire de la Joconde, autant du moins qu'on peut avoir le sourire de la Joconde à cet âge-là.

(( Au fait, songea-t-il, si ce que l'on dit est vrai... si le pauvre Jourd'heuil était si bas quand il Ta épousée... quelle surprise pour La Guithardière ! . . . J'aime mieux que ce soit lui que moi. » Il regarda la bonne vieille dame avec une sympathie égayée, et murmura le mot de VAmi des femmes : «... Mademoiselle. »

Comme il allait poursuivre sa revue, son regard soudain se fixa, sans plus pouvoir se détourner, sur un tout jeune homme parfaitement bien mis et correct.

Il avait beau examiner ce jeune homme, il ne lui trouvait rien de remarquable, sauf la mise et la correction. Il ne le reconnaissait point ; et il se demandait pourquoi il ne pouvait plus détacher les yeux de cet inconnu.

Le jeune homme lui fit un signe imperceptible de salutation. Cette familiarité lui déplut. La cérémonie finissait, on passait en bousculade dans la pièce voisine, tenant lieu de sacristie. Pierre mit quelque hâte à se lever, à sortir, à pousser devant lui Magdeleine. Le jeune homme se dirigeait du même côté, naturellement; mais Pierre eut le sentiment que ce n'était pas seule-

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ment pour aller féliciter les époux : c'était pour le rattraper, lui, Pierre Souvré.

Celte persécution lui donna sur les nerfs, et il ne trouva pas un mot à dire à Richard Peaussier. 11 se contenta de regarder furieusement le sein d'Hélène, puis il passa vite, entraînant Magdeleine qui lui demandait : « Qu'est-ce qui te prend? » 11 sentait Tinconnu sur ses talons.

Dans sa précipitation, il fit une fausse manœuvre, tourna à gauche au lieu de tourner à droite, et se trouva chambré, sans savoir comment, dans le même petit salon qu'à l'arrivée. Une foule compacte piétinait devant la porte ouverte.

— Tu es stupide ! dit Magdeleine. Comment retrouverons-nous le landaulet?

— Monsieur et cher maître... murmura une voix douce.

Pierre tressaillit, tourna les yeux. Le jeune inconnu était là.

— Que me voulez-vous, monsieur? lui demanda Pierre, à peine poli.

— Monsieur et cher maître, reprît le jeune homme, j'ai eu l'honneur de me présenter six fois chez vous, de vous écrire autant de lettres, et de vous adresser vingt-quatre coupures du Franc-Parler. C'est moi qui suis chargé par ce journal de demander aux psychologues et aux sociologues les plus éminenls ce qu'ils pensent

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de rélargîssement illimité du divorce, en particulier du divorce par la volonté d'un seul.

Magdeleine ricana.

— Ce que j'en pense, monsieur? dit Pierre.

A cet instant, M"*® Hennebault passait devant

la porte avec Philippe en uniforme. Pierre Souvré, d'un grand geste, désigna l'artilleur au journaliste; mais celui-ci ne pouvait pas comprendre la réponse que ce geste signifiait, et Souvré reprit :

— Ce que j'en pense?... Je pense, monsieur, que la bourgeoisie arrive au dernier tournant de son histoire, ou, si vous préférez, qu'elle commence sa décomposition. Les phases de ce phénomène suprême nous réservent bien de l'agrément. Ce que, pour ma part, j'aperçois de plus typique dans la bourgeoisie française d'aujourd'hui, c'est sa tendance vers l'union libre...

— Ah I monsieur et cher maître, dit le jeune reporter avec émotion, je savais bien qu'un esprit hardi et d'envergure comme le vôtre...

Pierre l'interrompit.

— Notez bien, dit-il, que l'union libre ne me choque pas théoriquement plus que n'importe quel autre genre d'union. Je n'attache aucune importance ni aucune pensée de scandale aux manifestations erotiques, quelles qu'elles soient.

sternation, quand elle entendit Pierre ajouter :

— Qui nous dit, monsieur, que cette jeune fille, que nous venons de voir se marier — pour la première fois, j'en conviens — ne nous convoquera pas d'ici à trois ou quatre ans, dans cette même mairie, ou dans une autre, pour un autre mariage? Qui nous dit que son prochain mari n'est point dans cette assemblée? Il y est, monsieur, selon toute vraisemblance, et c'est peut-être vous. . .

— Oh! monsieur et cher maître... dit le reporter en confusion.

— Ou moi-même, dit Pierre.

Le reporter s'inclina, avec déférence, mais fit observer qu'il était bien difficile d'insérer une telle réponse dans le journal de Richard Peaussier.

— Tu ferais mieux d'aller chercher le landaulet que de dire des bêtises, fit Magdeleine aigrement.

— Quelle est donc cette dame? dit le reporter à l'oreille de Pierre.

— C'est ma. première femme, dit Pierre.

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