L'APAISEMENT
Ce jeudi-là, M™^ Gaston Hennebault avait (( fait signe » à quelques amis.
Depuis deux ans, elle ne recevait plus à jour fixe. Les causes de son abstention étaient .multiples.
La principale, ou Tofficielle, était le mauvais état de M. Hennebault, atteint d'un diabète sans espoir, qui avait commencé par être insipide, mais qui avait fini par devenir sucré.
M™* Hennebault ne nommait point cette maladie de son mari, qui suggère des images trop inélégantes. Lorsqu'elle était contrainte d'en parler, elle y substituait, par décence, une dia-
thèse plus acceptable, et diagnostiquait Tartério-sclérose, dont le nom double et le trait d'union lui semblaient avoir un air de noblesse bourgeoise.
Mais la véritable cause pourquoi M™* Hennebault ne recevait plus régulièrement était l'état de l'opinion, et non point de son mari.
Les passions, depuis sept ou huit ans, se sont si fort échauffées qu'une maîtresse de maison qui prend soin de ses bibelots évite de réunir chez elle des gens de convictions diverses. Elle a toujours sujet de craindre qu'ils n'oublient les premiers principes du savoir-vivre; et rien ne lui assure qu'elle-même ne les oubliera pas si elle intervient dans la discussion, au lieu d'en tenir, comme il sied, la direction et surtout le frein.
Il y a deux France.
On devine à laquelle des deux appartient M""^ Hennebault; mais elle ne fait point fi de l'autre, et a pour principe de ne jamais renoncer à aucune espèce de relations.
Après s'être, au fort de la lutle, tenue résolument à l'écart, elle avait pris le biais de faire alternativement signe à ses amis de l'une et de l'autre France, et même à ceux <( de la race » (comme on disait jadis <( de la religion », pour désigner les protestants).
Elle risquait aujourd'hui un grand coup :
ayant vérifié que <( T Affaire » ne passionne plus, elle en avait conclu, un peu vite, que l'apaisement est fait, et pour la première fois elle essayait d'un peu de mélange. Elle avait un sentiment vif de la partie qu'elle jouait, et elle n'était point sans émotion.
Pour s'en divertir, elle ordonnait elle-même le couvert du thé, dressé dans la salle à manger, qui communiquait au salon par une porte à quatre vantaux, présentement ouverte. Son vieux maître d'hôtel la regardait faire plutôt qu'il ne l'aidait; et Philippe Hennebault, son fils, âgé de dix-neuf ans, la regardait également faire, parce qu'il n'avait lui-même rien à faire de mieux. Il était assis sur l'une des chaises rangées le long du mur, ses grandes jambes allongées de tout leur long, et il avait l'air de s'ennuyer ferme.
M™*" Hennebault porte le prénom d'Eugénie ; et ce prénom, qui révèle un parrainage auguste, est en harmonie avec un certain genre second empire de sa personne et de son cadre.
Elle n'a jamais eu de véritable beauté, ni, même l'année de ses quinze ans et de la guerre, rien de mieux qu'une charmante frimousse.
L'on ne saurait prétendre à n'être point fripée a cinquante ans, lorsque l'on a été chiffonnée à quinze ; mais les frimousses d'une époque sépa-
rée de la nôtre par une révolution deviennent à nos yeux des types et usurpent une majesté historique.
Par sa façon même de s'habiller, M™^ Ilennebault se date. Elle n'est point vieille, mais surannée, vivante et pimpante relique d'un temps aboli.
Bien qu'elle sache plier ses instincts de parcimonie sévère aux exigences de sa condition et à celles de sa coquetterie, elle ne se résigne point à laisser inutilisé le moindre restant d'une quelconque de ses toilettes. Un œil exercé reconnaît toujours, dans ce qu'elle porte sur elle, des vestiges de ce qu'elle a naguère porté. Et ce peut n'être qu'une garniture, ou une passementerie; ou bien ce qui précédemment s'étalait à l'extérieur peut se noyer dans le mystère des dessous, et ne revoir plus le jour qu'à la faveur d'un de ces gestes trop gamins dont M"™" Ilennebault oublie de perdre l'habitude; mais il suffit pour qu'elle paraisse nippée comme serait meublé un logis, dont le mobilier serait entretenu ou renouvelé au jour le jour, et jamais intégralement.
Enfin, M"™*' Hennebault a aussi une façon de se loger en retard sur la mode. Elle habite un hôtel, alors que les personnes de son rang, mais plus jeunes, préfèrent les appartements de plainpied. Elle a fait preuve de hardiesse, il y a vingt-
cinq ans, lorsqu'elle a poussé M. Hennebault à faire Templetle d'un terrain place Malesherbes ; mais son hôtel y étouffe maintenant enlre deux maisons de rapport, modernes et confortables du rez-de-chaussée au septième étage.
Tout en réglant la symétrie de ses assiettes, et en opposant les tartelettes aux pomponnettes, les noix glacées aux marrons déguisés, M"" Hennebault s'efforçait à vaincre l'indifférence de son fils. Elle lui parlait sur ce ton légèrement impatient que les parents prennent volontiers avec leurs jeunes qui n'ont de goût à rien.
Non que l'atonie de Philippe l'inquiétât plus qu'il ne sied. Sa maternité, d'ailleurs tendre, se ramassait sur deux points : elle redoutait que le jeune homme ne contractât de mauvaises manières, auxquelles son allure dégingandée ne le prédisposait que trop ; elle désirait ardemment qu'il conservât des habitudes, sinon des croyances, religieuses, et qu'il ne perdît que le plus tard possible ce qu'elle présumait qu'il avait encore de son innocence.
Ce dernier vœu est surprenant de la part d'une femme qui pousse la délicatesse jusqu'à ne prononcer jamais et à ne vouloir pas entendre de certains mots, mais qui n'a point témoigné qu'elle s'exagérât l'importance des œuvres de chair.
Philippe ressemblait a sa mère par le petit
nombre des préoccupations qui l'absorbaient tout entier.
Il n'était point sot, il visait à rirïtellectualité, voire à la littérature ; et quand on lui demandait raison de ses silences et de ses mélancolies, il se plaisait à s'en excuser sur l'intensité de sa vie intérieure.
De vrai, il ne pensait qu'à deux choses.
Premièrement, à la nouvelle loi militaire.
Serait-elle promulguée assez tôt pour l'atteindre? Trouverait-il, quand même, un truc pour s'y dérober.^
Si l'on pouvait tourner une loi comme on découvre une vérité naturelle, « en y pensant toujours », Philippe s'en fût certainement tiré.
Sa deuxième idée fixe se traduisait par des attitudes, des gestes et jusqu'à des façons de parler, par des artifices de toilette, de coupe de cheveux et de coiffure, ayant pour objet d'établir une ressemblance physique entre lui et M. Gaston Hennebault, son père.
Philippe avait obtenu cette ressemblance au delà de ce que Ton pouvait raisonnablement espérer; et tout aurait donc été pour le mieux s'il n'eût, d'autre part, ressemblé encore davantage, enfin fraternellement, à un fils que M. Lancel-Courtois, l'ami de la maison, avait eu, on ne sait par quel hasard, de M"' Lancel- Courtois.
— J'espère, dit M"* Hennebault, que tu vas me faire un peu la grâce de rester avec moi au salon ?
— Ça dépendra de qui tu attends, dit Philippe.
Elle sourit, et, ne jugeant point nécessaire d'annoncer toute la liste des personnes qu'elle attendait, elle n'en cila que deux, sans plus : M™® Jourd'heuil et M™* Bricquart, dont le carambolage possible lui semblait particulièrement hasardeux.
M"* Jourd'heuil était l'une de ces personnes à qui l'Affaire a refait une virginité.
Contemporaine de M"^ Hennebault, jadis artiste, pauvre mais de mœurs irréprochables, elle était devenue l'épouse légitime de l'agent de change Jourd'heuil comme on devient le coadjuteur d'un évêque : avec espoir de succession. L'agent de change possédait une formidable fortune et était, de plus, gâteux.
Ce mariage, loin d'ouvrir à M™® Jourd'heuil les portes du monde, les lui avait, semble-t-il, à tout jamais fermées. Au delà d'un certain chiffre, le monde n'admet plus de bonne humeur ce genre de spéculation.
,M"* Jourd'heuil s'était moins facilement accommodée que l'on ne pourrait croire de ce boycottage. Elle avait acquis le snobisme en même temps que la fortune et n'était point
contente de ne recevoir que des grands-ducs.
Elle enrageait de n'avoir qu'un salon d'hommes. Mais elle s'orienta vers la politique. Elle pensait bien. Les femmes de ces messieurs commencèrent de sympathiser avec elle à distance et en demandèrent des nouvelles à leurs maris lorsqu'ils en revenaient le soir. Puis elles firent les premiers pas, et elles y allèrent. Elle les reçut, sans d'abord se déranger elle-même. La grande question était de savoir si elle viendrait aujourd'hui chez M™** Ilennebault.
Mais celle-ci n'attachait pas un prix moindre à la venue de M"™" Bricquart, qu'elle tenait pour occupant, dans « l'autre France », une place correspondante et symétrique à la sienne propre dans le bon parti.
Cette vue était simple, maïs assez juste.
— Penses-tu, dit Philippe, que M™* Bricquart amènera Hélène ?
Les jeunes filles ne l'intéressaient point. Mais Hélène Bricquart faisait exception. Elle était élevée par principe, car tout se faisait par principe chez les Bricquart; et le principe de son éducation était que l'on doit tout dire devant une jeune fille et lui laisser lire tout.
Les Bricquart pratiquaient celte doctrine a la rigueur et taxaient de stupidité toute doctrine adverse; car ils tranchaient, et ne reconnaissaient pas de moyen terme entre ce qui est ab-
solument juste et ce qui est absolument idiot.
— Je pense qu'Hélène viendra, dit M™* Hennebault.
Et elle nomma encore Pierre Souvré, jeune homme de lettres qu'elle s'était flattée naguère de lancer, mais qui, un beau soir, après une discussion sur Técriture du bordereau, était parti de chez elle un peu brusquement, et depuis n'avait point reparu. Elle venait de lui écrire qu'il n'y a pas de rancunes éternelles.
Ce ne fut toutefois aucune des trois notables personnes citées par M™* Hennebault qui ouvrit le feu, mais deux insignifiantes cousines, suivies de près par l'alerte M™* Valvin.
jyjme Valvin est toujours un peu en avance quand on l'invite à un cinq heures, et elle ne fait qu'entrer et sortir, ayant toujours à faire de cinq à sept.
M™* Hennebault, qui s'élait dispensée de rien offrir à ses cousines, ne put agir de même avec M™* Valvin, et toute l'économie de son goûter en fut dérangée.
Le thé n'était point prêt. Mais M™* Valvin préférait un verre d'orangeade. Elle tenait moins, d'ailleurs, au rafraîchissement qu'à la restauration, et elle se mit à piocher dans les assiettes avec le prévoyant appétit d'une femme dépensière de soi, qui répare, si l'on peut dire, par anticipation.
lO LES GRANDS BOURGEOIS
' Assurément, M"* Hennebault ne regrettait
i^ point que l'on fît honneur à ce qu'elle offrait ;
mais, quand elle s'était mis en tête qu'une de t ses assiettes resterait intacte pour le dîner, elle
devenait habile, comme une tireuse de cartes j qui fait la carte forcée, à diriger sur les autres
î assiettes la gourmandise de ses visiteuses.
Seule, M""** Val vin déjouait toutes les ruses
Ipar une déconcertante vivacité, et elle prenait toujours de tout, non pas trop, mais indistinctement. M"® Hennebault, qui l'avait suivie dans \ la salle à manger, la surveillait avec une atten-
/ tion soutenue et vaine.
i Mais une autre visite survint, et la maîtresse de
) maison dut rentrer au salon en hâte, point trop
î fâchée de laisser la mangeuse tête à tête avec Phi-
; lippe. M™® Hennebault était une mère pleine d'in-
'• conséquence : elle prétendait que Philippe con-
} servât, jusqu'au régiment, une invraisemblable
'{ pureté de mœurs, mais elle eût été humiliée que
f toutes les femmes ne prissent point garde à lui ;
» et elle avait des vues particulières sur M"™** Val-
> vin, qui, par son âge, par sa complaisance, par
I sa faculté de n'intimider point, lui paraissait
' toute désignée pour un jeune homme.
Le nouvel arrivant était le baron d'Epervans. M™* Hennebault fut dépitée de n'avoir à lui nommer que les deux insignifiantes cousines, et mit une certaine hauteur à instruire celles-ci
que M. le baron d'Epervans, capitaine de vaisseau en retraite, faisait, dans un excellent journal, des comptes rendus remarqués de la guerre russo-japonaise.
Elle prit un temps. Il ne lui plaisait guère d'entamer pour de bon la conversation dans des conditions aussi piètres. Cependant, comme il fallait bien occuper le baron d'Epervans, elle lui demanda des nouvelles de la flotte russe, aussi catégoriquement qu'elle eût fait à Tamiral Rodjestvensky en personne, ou au tzar.
— Mon Dieu, madame, dit le baron, si correct et si bien encadré de favoris qu'il n'avait point l'air d'un véritable ancien officier de marine, mais plutôt d'un acteur qui s'est merveilleusement fait la tête d'un ancien officier de marine, mon Dieu, madame, le plan de l'amiral Rodjestvensky est bien simple...
Comme il se mettait en devoir d'exposer ce plan, Pierre Souvré fut introduit. Il avait dix ans de plus que Philippe Ilennebault, mais il ne paraissait point plus âgé. Cette jeunesse de physionomie lui valait des succès d'homme, mais contrariait sa carrière d'homme de lettres ; aussi ne tolérait-il pas qu'on le traitât comme un gamin, et, notamment, dans la maison Hennebault, il se posait en ami des parents, non en camarade du fils.
Néanmoins, comme il redoutait les effusions
et préférait brusquer sa réconciliation avec M"' Hennebault, comme il redoutait aussi les raseurs, et que son flair lui avait fait d'abord connaître M. le baron d'Epervans pour tel, il ne s'assit seulement pas. Il se réfugia dans la salle à manger, entre M™' Valvin et Philippe.
C'est en vain que M™* Hennebault tenta de le retenir en lui apprenant que le baron, ancien officier de marine, rédigeait des comptes rendus remarqués de la guerre russo-japonaise, et avait des tuyaux particuliers sur l'amiral Rodjestvensky.
— Madame, reprit le commandant d'Epervans, le plan de l'amiral est bien siniple...
Un cri joyeux de M™* Hennebault l'interrompit encore. Les deux insignifiantes cousines virent entrer M. le comte de la Guithardière, et, comprenant qu'il n'était plus désormais besoin de figurantes dans le salon, disparurent comme par enchantement.
La Guithardière était un homme de cinquante ans, qui les marquait, mais d'une façon détournée : il avait l'air d'un homme de trentecinq ans qui aurait eu l'air d'en avoir cinquante.
Il était agréable, un peu province, et d'une élégance recherchée, par malheur jusqu'au comique. Un certain coup de vent dans les cheveux lui ajoutait ce je ne sais quoi d'artiste
qui est permis à un noble, fréquentant d'ailleurs chez les bourgeois pour des motifs d'intérêt.
M. de la Guithardière était accompagné d'un grand dadais de fils, qui était son fils jusqu'au bout et jusqu'au poli des ongles. Il en avait l'air empêtré, comme une mère qui n'a pas abdiqué et qui traîne sa fille trop grande.
Cet empêtrement paternel s'accusa davantage encore lorsque M"* Hennebault, cherchant quel compliment faire au jeune Alexandre de la Guithardière, ne trouva à le féliciter que de sa haute taille.
— Il a dix-sept ans et demi, dit le comte.
Voilà bien ce qui souciait ce tendre père :
Alexandre n'était plus qu'à six mois de Tage fatal oîi les revenus des enfants échappent aux pères veufs.
Or, la comtesse de la Guithardière avait trouvé la mort, trois années auparavant, sous une automobile renversée, tandis que le père et le fils, projetés au loin, se relevaient sans blessures; et, vu la soudaineté de ce décès, vu l'absence de tout testament comme de toute donation, le comte cinquantenaire se voyait réduit à chercher une autre femme riche, qu'il n'avait plus que six mois pour trouver.
D'âme aussi simple que Philippe Hennebault, M. de la Guithardière était, comme ce dernier.
l4 LES GRANDS BOURGEOIS
en proie à deux préoccupations, ni moins ni plus : le mariage et T Académie.
— Madame, reprit le baron d'Epervans, le plan de Tamiral Rodjeslvensky est bien simple. Il doit fondre sur les Japonais, les battre, et même anéantir leur flotte. Quand la Russie i aura repris Tempire des mers, Tarrnée japonaise
se trouvera coupée de sa base de ravitaillement, et, à son tour, sera facilement anéantie, r Cette perspective enchanta M"' Hennebault.
I II était moralement impossible de supposer
I qu'un homme si bien peigné se trompât.
f Le baron pouvait, après tout, ressembler à
un vieux médecin autant qu'à un officier de ; marine : cette combinaison de ressemblances