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Mon Franc-Parler, III

(2) Longues et Brèves. p. 344-

(3) Mon Franc-Parler, I, p. (7) Ibid., p. 3i2. 91. (8) Ibid., I, p. 254.

(4) Ibid., Rentrée à Paris.

M. COPPKB 219

M. Coppée en somme condamne le parlementarisme. Il a condamné aussi, dès 1880, le sufTraî^e universel... « étonnante inslilulion, org'ucildc noire siècle, grâce à laquelle le >T)te d'un matelot alcoolisé exerce la même influence sur les destinées du pays que celui d'un homme de génie ou tout simplement de sens commun (i) ».

Cependant, c'est bien convenu, il ne fait pas de politique.

Les braves gens de son espèce imitent cet exemple. Ils sont dangereux, aussi dangereux que des sectaires, en raison précisément de leur sincérité ingénue. — A d'autres, se disent-ils, le triste privilège d'entretenir nos discordes. Restons en dehors des luttes de parti. Notre seule passion sera l'intérêt national, et sans chercher de vaines complications, nous en jugerons avec notre cœur, notre instinct, notre bon sens. — Or les intérêts nationaux ne peuvent se défendre parfois d'être politiques. Des divisions naissent à leur sujet. Nos braves g'ens se prononcent, l'intérêt national étant de \ leur ressort. Ils se croient impartiaux puisqu'ils planent au-dessus des partis ; l'opinion, désintéressée à coup sûr, qu'ils tirent de leur bon sens à eux leur paraît conforme à l'évidence même . Que peu-

(i) Conles en proses, p. i85,

LES GUANDS CONVERTIS

veiit-ils donc voir dans l'opinion contraire, sinon celle des corrompus ou des fous? Les corrompus méritent la Guyane et les fous Cliarenton. Voilà donc nos braves gens mûrs pour jouer les Robespierre. Ils sont humains, ils ne tueront provisoirement personne, mais ils souffleront sur le feu avec d'autant plus d'ardeur que leurs convictions seront plus naïves.

On le vit à propos de l'Affaire. M. Coppée, président de la Patrie Française, fit la déclaration suivante : « Notre groupe n'aura pas d'étiquette politique ou religieuse ; nous ne sommes, pour la plupart, ni antisémites, ni nationalistes, mais nous acceptons, dans la limite de notre principe, les hommes de tous les partis (i). » C'était là le point de départ du brave homme : s'occuper de la Patrie, rien que de la Patrie. Or, le brave homme impartial, intègre, jugea dans son bon sens que l'intérêt de la Patrie exigeait l'acceptation des sentences rendues par les conseils de guerre. Donc les gens qui défendaient quand même Dreyfus étaient soudoyés par l'étranger, a Hier encore, à propos de l'ignoble Affaire, écrivit M. Coppée, n'avons-nous pas vu les millions cosmopolites acheter et corrompre la presse, la justice, tant de consciences;

(i) Le Temps, 3 janvier 1899.

M. COPPEE 221

et si la mal heureuse France saigne de récentes blessures, n'est-ce pas parce qu'elle a été foudroyée par une mitraille d'or (i) ? » Oui, une mitraille d'or; le brave homme l'a vue, de ses yeux vue. Quel devoir lui dictait donc sa conscience? Le plus pressant était d'écraser les traîtres complices des mitrailleurs, c'est-à-dire les parlementaires et leurs chefs. Déroulède méditait cette œuvre. Aussi M. Coppée l'embrassa-t-il le i8 février, et il adjura, je ne sais à quelle date, « six mille citoyens... de suivre Déroulède comme un drapeau le jour où celui-ci nous débarrasserait de ce g"Ouvernement de ruine etdehonte...(2))). Voici donc lebrave homme pacifique, doux, étranger à la politique, devenu émeutier. Il consentit implicitement à ce que l'on versât le sang- de ses concitoyens, car si la tentative de Déroulède avait eu un commencement de succès, des résistances au moins partielles se seraient produites, et la mitraille de plomb aurait accoriipagné la mitraille d'or.

M. Coppée rêve encore, sans doute, du salutpar un pronunciamiento :

....pioche en main, plein de colère, Je creuse avec lenteur, hélas t

il) La Patrie 29 décembre juillet i8gg,cité parG. Clemen- 1899. ceau. Justice militaire, i). iSi ,

(2) Article du Gaulois de

LES GHANDS CONVERTIS

Un canal au flot populaire, Vers le parlement d'Augias.

Je o^arde l'espérance heureuse D'un chef, d'un général vainqueur, Suivi, sur la route poudreuse, De soldats qui chantent en chœur ;

Et dans un rêve d'épopée,

Je vois le Sauveur de demain

Faire le salut de l'épée

A toutes les croix du chemin (i).

Une épopée de ce genre ne se réalise pas sans quelques tueries préliminaires entre Français. Mais le brave homme préfère le sang à la boue. Cela veut dire, si je ne me trompe, le sang- de ses adversaires politiques à la boue de leur gouvernement.

Tirons du cas de M. Coppée une leçon d'histoire et de psychologie . On croit, en général, que les hommes violents seuls sont les auteurs des révolutions sanglantes. C'est une erreur : les doux y prennent leur part aussi, une part importante, surtout quand ils ont le tempérament passionné. Leur pouvoir d'amour est également un pouvoir de haine. On a tort de ne voir que des monstres parmi les pourvoyeurs de la guillotine sous la Terreur. Les plus zélés d'entre eux seraient d'idylhques et

(i) Dans la prière et dans la lutte, — Le Devoir nouveau.

M. COPPKE

honnêtes petits bourg-eois que cela m'étonncrait peu.

Et de nos jours méfiez-vous du brave homme quand il s'écrie ; — Je ne fais pas de politique. — C'est à ce moment précis que naît en son cœur l'envie de changer de s:ouvernement.

Quand l'exaltation dangereuse de M. Coppée atteignit au paroxysme, il était tout fraîchement converti, si toutefois sa conversion en est une, car il n'avait pas à changer son cœur demeuré uni à l'Eglise.

Cependant notre poète accomplit une évolution. Suivons-la .

« Je fus élevé chrétiennement, nous dit-il, et après ma première communion, j'ai accompli mes devoirs religieux, pendant plusieurs années, avec une naïve ferveur. Ce furent, je le dis franchement, la crise de l'adolescence et la honte de certains aveux qui me firent renoncer à mes habitudes de piété (i). ))

Entre vingt et trente ans, il versifia ses remords.

, . . . Son esprit Partit aux pays fabuleux Où l'on pense cueillir les camélias bleus

(i) La Bonne Souffrance. — Préface, pp. 5-6,

Et trouver l'amour idéale.

Et le poète nous dit :

Là j'ai beaucoup souffert, et j'en reviens meurtri. En d'indignes plaisirs à jamais j'ai flétri

Les saintes blancheurs de mon âme (i).

Peu à peu cependant il prit moins au tragique les péchés que l'on commet avec les grisettes : nousi'avons vu plus haut.

Nous ne savons pas au juste pourquoi il cessa de croire après la perte de son innocence, ni si le premier doute suivit de près chez lui la première faute. Il doutait, cela seul est certain. « Vous ne croyez pas, dur comme fer, n'est-ce pas? dit-il, — ni moi non plus, — qu'il y ait trois personnes en Dieu et peut-être avez-vous des doutes sur la transsubstantiation. Ce n'est pas un crime (2). » — «Hélas ! je ne croispas aux miracles (3). » — « Quelqu'un de peu mystique, confesse-t-il à M. Jules Bois, c'est votre humble serviteur (4). »

Mais il n'est pas pour cela irréligieux. Il a soin de se proclamer l'adepte d'un christianisme assez vague qui tantôt se réduit à la morale et tantôt prendl'aspcct d'un spiritualisme peu défini. M. Gop-

{i) Poésies, I, Vers le passé. (3) Ibid.,U, pp. m .

(2) Mon Franc-Parler, I, pp. (4) Jules Bois. L'Au-delà,

a8o-28i. pp. 47-55.

pée, qui a parlé devant les étudiants, nous expose comme il suit une partie de sa conférence: « ... Je leur ai dit que mon esprit répugnait aux dogmes et aux mystères, mais que mon cœur était pénétré de celte morale du Christ qui a déjà transformé le monde et qui, retrempée à sa source première, suffirait à détruire les derniers esclavages qui subsistent dans la société des hommes (i). » A propos à' En Route, il envoie toutes ses félicitations à M. Hujsmans. c Très franchement, poursuit-il, je l'envie, moi qui, malgré tout, ne parviens encore à être qu'un chrétien de cœur et de désir (2). » Et M. Jules Bois reçoit encore cette confidence à propos des innombrables cultes qui se pratiquent à Paris : « Je vous avouerai que tout cela me semble passablement absurde, que je trouverais plus simple d'espérer en un Die\i juste et bon... (3). » En ces matières comme en d'autres, il se montre brave homme. II n'approfondit pas, il se laisse aller au sentiment. La religion catholique reste pour lui une source de poésie, la consolatrice des humbles, l'ouvrière de l'amélioration sociale par l'amour ; il ne lui a jamais témoigné que de la bienveillance. Parfois même on croirait qu'il va devancer l'heure

(i) Mon Franc-Parler,p. 2o5. (3) L'Au-delà, pp. 47-55.

(2) ILid.. III pp. I:>-l3.

M. COPPEE 227

fixée pour sa conversion: « J'ai fî'anchi, dit-il, le seuil de l'Eglise solitaire. J'ai touché l'eau du bénitier où trembla le rellet d'une ogive, et ITime pleine de l'infini du ciel, j'ai fait le signe de la Croix (i). » Enfin, quand il repassa plus tard sa vie de pécheur, il ne sut pas au juste s'il avait jamais cessé de croire : « Aujourd'hui, que j'ai retrouvé la foi, je me demande même si je l'ai absolument perdue (2). »

Quelque flottant que fût cet état d'esprit, devonsnous n'y voir aucun élément rationnel? Ce serait une erreur, car le brave homme a une raison. Elle fonctionne principalement, il est vrai, sur le mode instinctif, mais elle persuade ainsi tout aussi bien, sinon mieux qu'à l'état conscient. M. Coppée se trompe, je le crois, en la faisant régir uniquement par la chasteté ou son contraire. Le fait d'avoir des conversations illicites avec les femmes légères ne peut servir en rien à établir la vérité ou la fausseté des miracles évangéliques . Il attente, j'en conviens, à la discipline chrétienne, et par làmême sape la foi si celle-ci repose uniquement sur la volonté. Mais tel n'est pas le cas de M. Coppée. Sa volonté se confondavecson cœur,et soncœura toujours eu de la tendresse pour lareligion catholique.

(i) Mon Franc-Parler , II, (2) La Donne Souffrance.

p. 82, 5 octobre i8y3. Préface, p. 7.

228 LLS GRANDS C0NVH\T1S

Il subsistait donc bien en lui certaines répugnances de l'ordre rationnel qui l'empêchaient de croire ce qu'il avait envie de croire.

Quelle force lui permit enfin de les surmonter ? Il nous l'a dit lui-même :ce îulla Bonne Souffrance. En janvier 1897, il était à Pau, souffrant depuis plusieurs mois déjà, lorsqu'il dut faire venir son chirurgien et subir une redoutable opération. II pria la religieuse dominicaine qui le veillait de ne pas le laisser mourir sans confesseur. Le confesseur n'eut pas à intervenir. M. Goppée, tiré provisoirement d'affaire, revint à Paris (i). Mais au mois de juin une rechute nécessita de nouveaux recours au chirurgien. La seconde opération fut bien plus g-rave que la première. Notre poète passa des jours terribles et crut sa fin imminente. Cette fois, le prêtre vint. M. Coppée se confessa, hésita devant l'Eucharistie, lut l'Evangile et se convertit (2). « Vous haussez les épaules, s'écria- t-il, orgueilleux bouffis de vaine science (3) ! »

Qu'ont-ils vraiment fait ces orgueilleux bouf/is ? Peut-être se sont-ils contentés de noter les déclarations du brave homme. « Un jour, dit-il, j'ai senti sur mon front le souffle de la mort et en moi se

(i) La Bonne Souffrance , (2) Ibid., pp. i3-i3

pp. lo-ii. (3) Ibid., p. i3.

M. COPI'EE 229

sont réveillés riioireur du néant et le besoin de la vie éternelle (i). »

Il n'y a pas de quoi hausser les épaules en elVet. Quand on désire l'immortalité de l'àme, il suffit d'y croire pour la réaliser. Soyez certains de goûter les joies du ciel, et vous pourrez les savourer par avance jusqu'à la dernière minute. Le néant est incapable de vous les enlever. Il conserve tout entières les illusions les plus merveilleuses ; car pour subir une désillusion, si légère soit-elle, encore faut-il en avoir conscience, et pour cela encore faut-il exister. M. Anatole France a fait, je crois, une remarque analogue, mais sous une autre forme et en un style à coup sur plus charmeur. Si je plagie de trop près le plus athénien de nos librespenseurs, au moins aurai-je vulgarisé sa pensée, non pas, souhaitons-le, en la rendant vulgaire.

M . Goppée, pour en revenir à lui, avoue donc s'être converti par crainte. On conçoit que ses anciens scrupules rationalistes aient disparu devant la formidable Mort. Ils n'étaient guère qu'instinctifs. Un instinct a chassé l'autre. La raison s'est laissé porter sans résistance. « Je dois en convenir, dit notre poète, je n'ai pas la tête théologique. Modeste

(i) La Bonne Souffrance, pp. i(j9-200.

23o LES GRANDS CONVERTIS

ignorant, je n'ai môme pas essayé de percer les obscurités du dog-me (i). »

Cette conversion ne produisit aucun résultat public appréciable. M. Coppée suivit dans l'Affaire le parti auquel ses antécédents le prédestinaient. On a dit qu'il fut sur le point de défendre Dreyfus. Son cœur l'y sollicita probablement : lutter avec une poignée d'hommes contre toute l'opinion, c'était héroïque, cela devait le tenter. Mais on lui fît croire, comme à tous les braves gens dont il est le type, que sauver Dreyfus équivalait à perdre l'armée. Alors il ne pouvait plus hésiter. Homme d'instinct, il obéit à son instinct militariste, chauvin et cocardier. Panama lui avait fixé les idées sur le rôle corrupteur de l'argent juif. Le Reinachdu Panama avait été ledestructeur de l'honneur parlementaire; le Reinach du Syndical voulait être le destructeur de l'honneur militaire. Il y avait là un parallélisme qui s'imposait avec une autorité de rime riche au poète brave homme. Son siège était fait comme la : plupart des sièges. M. Coppée se serait converti en 1902 seulement qu'il eût tout de même embrassé Déroulède en 1899. Or embrasser Déroulède signifiait que l'on tenait Dreyfus pour l'auteur du bor-

(i) La Bonne Souffrance , Préface, pp. i/t-i6.

M. CÛPPÉE 281

dcreau. Inclinons-nous devant la log-ique de l'his- ■ ire.

Sans doute, M. Coppée chérit encore plus les congrég-anisles après qu'avant sa réconciliation avec l'Eglise. Demeuré incrédule, peut-être n'eût-il pas protesté contre les expulsions de religieux et de relig-ieuses pratiquées par M. Combes en refusant de payer l'impôt. Oui sait, pourtant? Mais cet acte de résistance ne troubla guère le public ni les finances nationales. Celles-ci n'en perdirent pas un centime. M. Coppée non plus : il mit un de ses manuscrits aux enchères et acquitta ses contributions avec le produit de cette vente. Ce fut ainsi un de ses admirateurs qui paya le principal et les frais.

Par ailleurs, la conversion de M. Coppée eutpour lui un résultat nuisible. Elle lui fit quitter la présidence de la Patrie Française. En brave homme, il n'avait pu garder pour lui ses affaires de conscience. Tout le monde les entendit raconter. Le président donnait une indiscrète publicité aux ardeurs du néophyte. Lorsque la Patrie Française comprit qu'elle était seulement un parti français, elle songea : — Ne paraissons pas trop cléricaux, — et on fit part de ce souhaita M. Coppée quidémissionna. «... Vousmême, écrivit-il à M. Jules Lemaître, m'avez prévenu que ma seule présence serait considérée comme

un danger par quelques-uns de nos amis qu'épouvante, bien à tort, selon moi, le reproche absurde de cléricalisme. — Votre lettre me désole, répondit M. Lemaître, et, si je ne sentais que votre décision est irrévocable, je vous supplierais de rester., (i). » — Démissionnez, conseille M. Lemaître.

— Je démissionne, soupire M. Coppée. — Puisque vous tenez absolument à démissionner, reprend M. Lemaître, je ne puis en conscience m'y opposer.

— Ces choses-là sont rudes.

M. Coppée dut ressentir quelque amertume de voir se terminer ainsi un de ses beaux rêves : régénérer la France. Une tristesse vint alors s'ajouter à toutes ses tristesses. Nouveau croyant, il assiste au triomphe de ranticléricalisme.Patriote, il estime que son pays tombe au dernier rang des nations. Pour lui la magistrature se compose de laquais véreux à plat ventre devant le pouvoir, l'armée est en proie aux délateurs, le drapeau dans la boue, le peuple dans la misère et la folie, le gouvernement salariépar l'Allemagne. Il ne découvre plus que ruines et ordures. Lui-même vieillit. Sa muse est morte. Mourantes sont les choses qu'il aime : le vieux Paris, les anciens usages, les idées traditionnelles, les rêves épiques. Ses yeux affaiblis par

(i) Le Temps, 26 mai 190a.

l'âo-e n'aperçoivent pas les pousses neuves qui surg-issent parmi les décombres, on^ s'il les distingue, il les croit vénéneuses.

Plaignons ceux qui ne savent pas se rajeunir avec leur temps. Plaignons le vieux chantre d'amour fourvoyé par l'amour dans les luttes politiques : il voulait aimer, il a dii haïr.

M. Coppée assure avoir trouvé toute consolation dans la foi. La foi ne fera ainsi que payer une dette, puisqu'elle a contribué à lui faire mieux sentir la malice humaine sous sa forme jacobine.

Nous aurons peu de chose à dire maintenant pour résumer la conversion de M. Coppée.

Elle représente l'évolution relig^ieuse d'une foule de braves gens, et c'est pourquoi nous nous sommes attaché principalement à faire le portrait de l'an d'eux. Au point de vue représentatif, j'estime cette conversion grandement instructive.

Elle n'a d'ailleurs pas d'autre intérêt, sauf, bien entendu, pour M. Coppée, mais nous devons rester à la porte des consciences qui sont des sanctuaires prives et inviolables.

L'Eglise n'a rien g'agné à retrouver M. Coppée qu'elle n'avait jamais perdu.

Celui-ci fit de la politique entre la fin de 92 et qG dans les trois volumes de Mon Franc-Parler, et il continua la même politique pendant l'Affaire. Avec ou sa.ns Bonne 6'o?(^r<7/zC(?, M. Coppée, homme public, fût donc resté le même.

N'oublions pas qu'il est poète, g-rand poète, assu-

M. COPPEE

rcnt plusieurs critiques. Cette appréciation réservée, on devra toujours lui accorder le charme de la tendresse et de l'intimité, le g-oût pour les dévouements héroïques, l'amour passionné '^des humbles. Par malheur, sa carrière poétique se termina pratiquement avec Pour la Couronne. Panama l'engagea dans une autre voie. Il voulut se faire en prose le Juvénal du parlement. 11 sefourvoya. Cette erreur, si l'on consulte les dates, n'a aucun rapport avec son retour aux pratiques religieuses. D'autre part, il est peu de ses pièces de vers que ne pourrait sii^ner un auteur catholique : on n'en trouverait aucune qui sente le libre-penseur. La conversion de M. Coppée reste indifférente à la liltérature.

Elle n'est donc, en somme, qu'une affaire purement individuelle. Puisse-t-elle procurer encore des jours sereins à un poète qui connut des jours glorieux.

Les grands convertis projeltent-ils quelque lumière sur le conflit qui persiste chez nous entre la religion catholique et le gros des républicains?

Ce conllit peut être envisag^ë de deux ?nanières: dans la doctrine et dans les faits.

Au premier point de vue, nous remarquerons surtout la tactique de défense employée par les écrivains catholiques: ils ne cherchent plus à établir directement le bien fondé de leurs croyances. Le Christ est-il ressuscité oui ou non, a-t-il fait oui ou non des miracles? Ils n'abordent guère les questions de ce genre. Leurs œuvres sont presque vierges de démonstrations sur les dogmes pris séparément, tout au rebours de l'apologétique traditionnelle qui en faisait son objet principal. Ils ne s'inquiètent que de la société, soucis qui leur inspire l'argumentation suivante : — pas de société sans morale, pas de morale sans religion; or, pour nous autres Français, la religion c'est le catholicisme. — Arrivé à ce point, on n'a plus besoin de détailler les dogmes qui passent tous en bloc.

De sorte qu'un changement considérable, un

renversement, s'est produit. Autrefois les Apôtres disaient : — Le Christ est ressuscité, donc sa morale est divine, donc vous devez la pratiquer. — Nos modernes Apôtres disent : — L'existence de la société exige que vous pratiquiez la morale chrétienne; or, vous ne sentirez pas l'obligation de la pratiquer si elle ne vient pas de Dieu, donc il faut qu'elle viennede Dieu, donc le Christ est Dieu, donc il est ressuscité. — Indiquons, sans y insister faute déplace, l'importance instructive d'un pareil retournement.

Nos grands convertis ont mis la main àce retournement. Ils vont à la religion par l'utilité sociale.

M. Bourget veut une société construite scientifiquement, basée sur l'expérience accumulée, c'està-dire sur la tradition, et comme notre plus vieille tradition est le catholicisme, tout Français doit soumettre sa raison à Rome. Pour M. Brunetière, on s'en souvient, la question sociale est une question morale, la question morale est une question religieuse, donc, etc.. M. Coppéedit: — Aimonsnous et la société sera aussi parfaite qu'elle peut l'être^ de là découle la nécessité de répandre la religion de l'amour, la religion du Christ, qui chez nous est le catholicisme. — Ici M. Huysmans fait bande à part : ce n'est pas le catholicisme qui l'a

converti, c'est lui qui a converti le catholicisme... en chasse gardée pour le seul et unique Durtal.

Si on veut résumer la polémique religieuse actuelle au point de vue doctrinal, il faut se représenter un dialog-ue peu courtois : — Imbécile volontaire! <lit l'anticlérical au catholique. — Criminel! répond le catholique à l'anticlérical, criminel qui détruis la société pour amuser ton cerveau et satisfaire tes bas instincts !

Chacun des argumentaleurs occupe une position très forte.

Le libre-penseur a l'avantage par la raison et par la science dont il dispose tout entières, tandis que le croyant se prive en partie de leur aide pour obéir aux dog-mes qu'il s'ag'irait précisément de défendre.

Au contraire, dans sa forteresse de la discipline sociale, le catholique nargue le mécréant. Il s'appuie sur la pratique, l'expérience, l'esprit positif. — Une société, proclame-t-il, ne peut vivre sans relig'ion,et la preuve en est qu'aujourd'hui même il n'y a pas de peuple civilisé sans relig-ion. — Vous direz : — Mais avec le progrès de la science et de la raison l'humanité arrivera peu à peu à se passer de dogmes. — C'est là qu'on vous attend pour vous accabler de railleries, c'est là, pauvre homme

2/|2 LES GIVANDS CONVERTIS

affranchi de préjug-és, libre de craintes superstitieuses, sorti des brouillards mystiques, vainqueur des chimères surnaturelles, c'est là que vous devenez l'utopiste, le gobe -la-lune! — Eh quoi! s'ccriera-t-on, vous détruisez l'ordre actuel en faveur d'un ordre dont vous ne pouvez pas même démontrer l'existence future? Autant supprimer la vapeur et l'électricité sous prétexte qu'on découvrira par le radium des forces nouvelles qui les remplaceront avantageusement.

Il ne suffit donc pas de hausser les épaules en écoutant nos grands convertis. Eux aussi, et avec eux des gens de forte envergure, haussent les épaules au seul nom de libre-pensée.

Je le répète, ils occupent une situation formidable. Celle-ci^ en effet, permet logiquement de dire aux non-catholiques : — La moindre parole que vous prononcez contre nos dogmes est une atteinte à la patrie et à la société, donc taisez-vous. — Prouver à son contradicteur qu'il va commettre un crime en ouvrant la bouche est, à mon avis, le comble de la stratégie dialectique.

Malheureusement pour eux beaucoup de croyants sont, ou se croient, obligés de ne pas s'en tenir là. Ils font des sorties hors de leur place forte et engagent alors la lutte en brandissant des métaphysi-

CONCXUSION 243

qucs dérisoires qu'ils feraient bien mieux de laisser accrochées aux panoplies. Quelques-uns évitent celte faute. Tels M. Bourget parfois et M. Brunelière souvent. Ils refusent le combat sur d'autres positions que celle delà discipline sociale en disant :

— La science et la religion sont sur deux plans différents.

Ceci restera une affirmation audacieuse tant que l'Eglise conservera vis-ù-vis de l'histoire son attitude présente. Croire que le Christ est physiquement ressuscité, qu'il a réellement violé les lois de la nature par ses miracles, qu'une vierge a enfanté, c'est se mettre en opposition avec la science. Quand il s'agira de ces faits, on sera obligé d'opter entre la science et la religion, aussi longtemps que la religionleur attribuera uneréalité historique ou que la science conservera le principe de la permanence du fait.

Ce conflit est irréductible actuellement. Le serat-il toujours? Oui sait? Le catholicisme ne gêne L pas en tout nos connaissances positives. Nous allons le montrer par l'exemple de l'Eucharistie, qui n'a rien d'antiscientilîque, contrairement au préjugé populaire. On sait déjà que le pain azyme ne perd aucune de ses propriétés physiques après la consécration; peut-être sait-on moins ^ite=*ëtuco^nr.^

/ ^/^^-X. MSCHAEL'8

position chimique ne change pas davantage. D'autre part le corps du Christ qui vient se substituer à la pâte du pain n'a aucune des propriétés physiques, chimiques, mécaniques ou géométriques d'un corps humain; c'est un corps glorieux. Je parle ici d'après les théologiens. Quelles objections dès lors élèverait-on contre la transsubstantiation? Les lois admises par les savants n'en souffrent en rien. Qu'un phénomène uUranaturel vienne ou non se superposer aux réalités naturelles en les respectant, cela n'a aucune importance pour eux. La religion et la science ont ici chacune leur/j/fl«.Un chimiste peut communier pieusement sans sacrifier un iota ni de sa foi ni de sa chimie.

La même absence de contact, le même décollement, si je puis dire, s'observe entre la science et beaucoup d'autres mystères religieux. Le jour où il sera complet^ rien n'empêchera plus la paix doctrinale de s'établir, même entre la religion et la philosophie. On peut en effet, à la rigueur, concevoir une philosophie [basée sur la science pour tout le monde et une philosophie de superposition à l'usagedes seuls croyants.

Au sein même de l'Eglise, l'abbé Loisy, après d'autres et avec d'autres, fit beaucoup pour achever ce souhaitable décollement. Il voulait en somme

CO.NGLUSrON 2 10

établir los dogmes et la recherche historique en deux domaines absolument séparés. Possédant la certitude religieuse par la foi, ayant conquis la certitude scientifique par le travail, il refusait de sacrifier l'un à l'autre deux ordres de vérité qui devaient à son avis non seulement coexister, mais ne jamais être exposés à se combattre.

Est-il admissible, quand il s'agit de travaux d'exégèse, que leurs résultats puissent être dictés d'avance ? Je me propose, par exemple, de déterminer quel est le véritable auteur du quatrième Evangile, et l'on prétend me faire aboutir par oblig-alionde conscience à l'apotre Jean, fils de Zébédée! Ma recherche, n'étant pas libre dans ses conclusions, devient inutile, et autant vaudrait me l'interdire franchement.

Ainsi l'Eg-lise base la foi sur certains faits historiques et base ensuite la critique de ces faits sur la foi. L'abbé Loisy lui rendait évidemment service en l'appelant hors de ce cercle vicieux. Au lieu de le remercier, elle l'a condamné. Il s'est soumis, non sans de cruelles souffrances probablement. Puissions-nous le consoler en lui disant que son triomphe est possible. Beaucoup de catholiques intelligents penseront comme lui, secrètement d'abord, puis avec moins de scrupules; leur opinion

se répandra, deviendra universelle, et sera enfin sanctionnée par le silence papal. Les livres de l'abbé Loisy qui resteront hérétiques auront formé la nouvelle opinion orthodoxe. Nos petits-enfants, sinon leurs pères, entendront même quelqu'un s'écrier : — L'abbé Loisy a été condamné non point par l'Eglise, mais par des historiens. — Pourquoi pas? M. Brunetière a bien dit : « On nous rebat les oreilles de la question de Galilée. Mais ce ne sont pas des théologiens, ce sont des philosophes qui ont persécuté Galilée ; et ce sont des raisons qu'ils lui ont opposées et même ce sont des raisons aristotéliciennes (i). »

Bref, que nous soyons bon prophète ou non, le cas désormais célèbre de l'abbé Loisy permet d'entrevoir une solution pacifique au conflit doctrinal qui divise le catholicisme et la libre pensée et en même temps l'Eglise et le parti démocratique français. Une fois la religion installée sur un autre plan que la science, ces deux reines pourront vaquera toutes leurs affaires sans jamais risquer de se heurter. Quant à la morale et à l'intérêt social, ne trouverait-on pas alors le moyen de proclamer qu'ils sont les mêmes dans les deux plans? Les catholiques liraient en français et en romain la règle

(i) Revue des Deux Mondes, i5 octobre gO, p. 887.

de vie que les libres-penseurs liraient seulement LMi français .

Serait-ce enfui la paix? Hélas! pas encore. Si le conflit dont nous parlons n'était que doctrinal, il n'existerait peut-èlreplus. Le Christ a dit : — Mon royaume n'est pas de ce monde, — mais on ne l'a pas cru; sans cela les hommes pourraient différer jusqu'à leur entrée dans ce royaume les disputes qui le concernent. Y a-t-il un ciel, y a-t-il une providence^ l'âme est-elle immortelle? Nous le saurons après la mort, ou nous ne saurons rien, et nous ne sommes pas pressés de le savoir. Un problème dont on attend la solution avec une telle patience ne saurait échaufTer les cervelles, et s'il les échauffe tout de môme c'est qu'il touche aussi à des affaires plus immédiates que celles d'outre-tombe.

Les grands convertis confirment cette induction. M. Brunelière, par exemple, est certain aujourd'hui que Dieu réserveauxjuslesdes récompenses magnifiques. M. Brunetière s'efforce de propager la religion qui assure cet avenir de bonheur. C'est croyezvous par zèle pour nos intérêts ultra-terrestres. 11 veut sans doute que M.Anatole France, vêtu un jour comme lui d'une robe éclatante, module à ses côtés l'hosanna sans fin des bienheureux? Non, tel n'est pas le but qu'il se propose. M. Anatole France,

VOUS, moi, Pierre ou Paul, soyons élus, M. Brunetière y consent; soyons damnés, il en prendra son parti. On ne l'entend même jamais s'inquiéter de la place que tiendra l'ensemble de nos compatriotes au ciel ou aux enfers. En revanche, il ne prononce pas de discours, il n'écrit pas d'article, où ne soit étudiée passionnément l'influence du catholicisme sur les intérêts terrestres de la société.

La question relig'ieuse est donc à son avis sociale et politique. Il en déduirait aussi que le conflit religieux est social et politique. Regrettons pour la paix intérieure qu'il n'ait pas tort.

Au point de vue social, il est d'abord assez remarquable que nos convertis soient quatre académiciens : trois d'entre eux appartenant à une autre Académie que l'Académie Concourt dont fait partie M. Huysmans. Si je les avais choisis, cela sig'uifierait peu de chose, mais je n'ai pas choisi, j'ai tout pris parmi ceux que la voix publique appelle grands. On me citera M. Combes, tenu aujourd'hui encore pour considérable, mais il avait moins d'importance au temps où il quittait le giron de l'Eglise. Puissé-je étudier un jour le cas de M. Combes? Ce cas ne saurait d'ailleurs se confondre avec celui de notre quatuor ; il est d'un autre ordre puisqu'il a trait à une conversion de jeu-

CONGLLSION 2/|r)

nessc et qu'il remonte à une époque différente.

Il n'enlève rien de sa sig-nification au pliénomène suivant : Si l'on observe les conversions illustres de la fin du xixe siècle, elles se produisent toutes en faveur du catholicisme et dans un temps très ('OUI t. En Honte, de M. Ilnysmans, a été écrit en 1894, Après une visite au Vatican, de M. Brunelière,à la fin de la même année, la Terre Promise et Cosmopolis,de M. Bourg-etjen 1892, /e Fantôme du même en 1901, M. Goppée subit la Bonne souffrance en 1897. Une réaction religieuse eut donc lien juste avant la réaction anti-relig'ieuse d'aujourd'hui. Elle est restée confinée dans la bourgeoisie. Aucun de nos grands convertis en effet n'a l'oreille du prolétariat, et c'est là un sort qui leur est commun avec la plupart des écrivains. M. Brunetière,en sa qualité d'orateur,devrait faire exception, mais il peut constater, à regret sans doute, que ses auditoires coutumiers ne comprennent guère d'ouvriers,ni de paysans, ni même d'employés. M. Bourget conserve sa clientèle bourgeoise qui baye après la noblesse et l'élégance. M. Goppée chante les humbles sans que les humbles l'entendent chanter. ■Mettons encore à part M. lluysmans, qui ne veut être suivi de personne.

Le mouvement catholique, dont nos convertis

sont le fruit et l'indice, n'a donc pas atteint le peuple qui, au contraire, est allé en se déchristianisant, s'il faut en croire M, Coppée. Notre religion dominante tendrait à devenir en partie une religion de classe. Cette conclusion se trouve encore confirmée indirectement par les dires de M. Huysmans et de M.Bourget.Le premier affirme nettement que notre catholicisme actuel flatte le riche et méprise le pauvre. D'après le second, la religion traditionnelle de la France a pour avantage principal d'être le support tout préparé d'une classe aristocratique dirigeante.

Si l'on considère maintenant la question sous l'aspect politique, on notera que nos quatre convertis sont de l'opposition. M. Bourget s^est proclamé légitimiste dans Cœur de femme. La. République n'excite l'enthousiasme ni de M. BruniHièrc, ni de M. Coppée, mais ils consentent volontiers à l'accepter, le premier à condition que l'on fasse table rase de tous les changements législatifs accomplis depuis Mac-Mahon, le second pourvu qu'elle soit sauvée par un général. M. Huysmans se contenterait de mépriser la défense républicaine comme tous les autres gouvernements, n'étaient les tribulations ménagères qu'elle inflige à Durtal.

Et, chose étrange, il se joint au chœur des trois autres dans l'affaire Dreyfus. « La nation privilé-

\ giéc du Christ, la France,dil-il...,a étë attaquée, ù moitié étranglée, saboulée à coups de bottes, roulée dans le puriii des fosses par une racaille payée de mécréants. La franc-maçonnerie a démuselé, pour cette infâme besogne,la meute avide des Israélites et des protestants (i). »

M. Hu3'smans cependant se distingue ici encore, car il endosse, je le suppose, les propos, hostiles à l'armée, de son Durtal II professe donc l'antidreyfusisme antimilitariste, et, par là, il trouve le moyen d'être seul de son opinion. Le mérite de l'originalité lui reste.

C'est un fait assez connu que l'opinion catholique française en immense majorité se trouve d'accord avec nos grands convertis. Elle a toujours été depuis 70 plus ou moins antirépublicaine ou antiparlementaire. Ses représentants siègent à droite. Tout au plus quelques-uns se hasardent-ils jus- (ju'au centre. On ne vit guère de catholiques ni parmi les radicaux, ni parmi les socialistes, ni parmi les anciens opportunistes, même avant le règne du bloc. Et l'AHaire montra les catholiques syndiqués pour un autre intérêt que celui de leur foi ; tous, à quelques exceptions près, se proclamèrent anti-

(i) Sainte Lydwine de Schiedam, p. Sog.

dreyfusards, étiquette devenue presque tout de suite politique.

Ceci achève donc bien de confirmer que le conflit religieux est social et politique, comme nous le disions plus haut, et comme tout le monde le sait. Mais, encore une fois, de quelle manière peut-il s'expliquer?

Vient-il d'un caractère essentiel du catholicisme? Certaines personnes observent que celui-ci est une religion d'autorité. De là, disent-elles, son opposition à tous les partis d'affranchissement populaire. Cette réponse n'est pas entièrement satisfaisante. On peut être catholique et approuver en grande partie l'œuvre de la Révolution, comme MM. Brunetière et Coppée. Le catholicisme s'accommode fort bien de la démocratie en Amérique, etMM. Brunetière et Bourget le font remarquer maintes fois. Peu importe d'ailleurs qu'une religion soit une religion d'autorité. Tout dépend seulement des classes d'hommes en faveur de qui elle exerce son autorité. Si lanoblesse féodale, si la royauté ensuite avaient persécuté le catholicisme, celui-ci aurait triomphé avec la Révolution et persécuterait aujourd'hui les partis réactionnaires .

Ici une objection se présente. L'Eglise,, dit-on, a toujours prêché la soumission aux pouvoirs établis, '

('t>st pourquoi, dans l'hypothèse faite })his haut, la Révolution n'aurait pas eu lieu. Je répondrai que l'Eglise a sanctionné beaucoup d'usurpations : elle a sacré Clovis après avoir béni les derniers empereurs romains; elle a sacré les Carlovingiens après les Mérovingiens, les Capétiens après les Garlovingiens, Bonaparte après les Bourbons. Amie des seuls plébéiens, elle eût traité de légitimes les usurpations populaires. Ses prêtres n'ont pu empêcher un peuple croyant de faire la Révolution de89;rauraient-ils retenu davantage dans un soulèvement opéré contre des ennemis de la foi ? Non, s'il faut en croire la guerre de Vendée.

Le christianisme est d'ailleurs naturellement démocratique. M. Brunetière l'observe avec raison. Rien n'empêchait donc en principe l'Eglise d'être autoritaire pour le peuple contre la société de Tancien régime. Aujourd'hui encore elle pourrait être autoritaire en faveur des sociahstes contre les partis bourgeois. Ce ne sont pas ses dogmes qui l'en détournent. Elle enseigne la résignation au peuple, et c'est pourquoi les socialistes en veulent à sa doctrine. Ils ont tort; ils oublient qu'elle ensei-

iie également aux riches le détachement des richesses. 11 est vrai que le pauvre doit se résigner c/'aôo/'c/ et le riche se détacher e/î^MfVe de ses richesses

254 l'ES GRANDS CONn'ERTIS

dans la mesure où cela lui convient. Mais supposons que les collectivistes réalisent leur rêve; ce serait alors le riche qui devrait d'abord se détacher de ses richesses et le pauvre se résigner ensuite à ne pas être plus riche que les autres. Les prêtres catholiques n'auraient pas à chang-er leurs sermons. Si l'Eglise est en hostilité chez nous avec les partis démocratiques, ce n'est donc pas à sa doctrine qu'il faut s'en prendre. Il n'y a là qu'une question de faits, c'est-à-dire une question d'histoire.

M.Huysmans arrive à la même conclusion quand il s'écrie :

« ...Les revendications que nous formulons sont plutôt hypocrites. Nous réclamons aujourd'hui la liberté et nous ne l'avons jamais accordée aux autres. Si demain le vent tournait, si c'était un des tristes légumes récoltés dans nos potagers catholiques qui supplantait Waldeck, nous serions plus intolérants que lui et nous le rendrions presque sympathique. Nous avons embêté tout le monde, madame Bavoil, alors que nous disposions d'un soupçon d'autorité, on nous le rend; tout se paie ; le moment de l'échéance est venu (i). » Manière pittoresque de dire : Consultez l'histoire et vous y verrez pourquoi on nous moleste.

[i) L'Oblat, p. 391.

Il y a un effet de l'histoire observable à tout instant et qui nous donnera des lumières : c'est la tradition. Nos convertissent tous des traditionnels, et pour eux la grande force du catholicisme réside en la tradition. Il y trouve aussi, chez nous, une grande cause de faiblesse, car l'hostilité de notre démocratie lui vient de là, et de là seulement. Une religion fut liée pendant treize siècles et d'une manière indissoluble au gouvernement de la France, à la féodalité, à la royauté. Elle participait au pouvoir politique. Ses chefs appartenaient presque tous à la classe dominante. Sa constitution était pour ainsi dire feutrée avec la constitution du pays. Quoi d'étonnant si on ne put renverser le pouvoir politique, la classe dominante, la constitution, sans entrer en conflit avec cette religion ? Et telle est la force de la tradition que le catholicisme garde nécessairement une empreinte profonde de l'ancien régime ; il reste réactionnaire, quoi que fassent beaucoup de catholiques. Si on l'a détaché du cadavre de la royauté, suivant un cliché célèbre, il en garde l'odeur. Ses instincts monarchiques persistent jusque dans son acceptation de la République : la plupart des catholiques n'abandonnent en effet les vieux partis que pour aller au nationalisme, c'està-dire à la dictature plus ou moins mitigée.

M. Bourget à cet égard est plus clairvoyant que ses confrères lorsqu'il sépare le catholicisme de la démocratie au nom de la Science, la Science étant pour lui la tradition. Son erreur, erreur colossale, consiste à croire qu'il y a une seule Tradition. En cherchant un peu on trouverait une infinité de traditions. L'idée de Science et le rationalisme sont des traditions qui nous viennent des Grecs. Et du sein de cette mer noire et longtemps silencieuse que fut le peuple, ne vit-on pas surgir parfois des lames de fond, affleurements de courants jusque-là invisibles, mais presque éternels peut-être. La plèbe anglaise n'a-t-elle pas chanté au moyen-âge : « Quand Adam bêchait, quand Eve filait, où donc était le gentilhomme ? »

Je demandais un jour à un paysan: — Que craindriez-vous si la royauté revenait? — .11 me répondit : — On rétablirait les billets de confession. — Traditions que tout cela.

En résumé, le conflit ne consiste pas dans la défense de la Tradition par le catholicisme contre la démocratie, comme le prétend M.Bourget, mais dans la bataille entre certaines traditions de la démocratie et certaines traditions du catholicisme.

Il faut ajouter : en France. Et cela éclaire encore le conflit. Nos convertis donnent toujours comme

exemple de tolérance religieuse les Etats-Unis. En ce pays le catholicisme jouit d'une palk absolue; pourquoi, demande-t-on,n'en serait-ilpas de même chez nous? Tout simplement parce que le catholicisme des Etats-Unis est dégagé de traditions politiques. Il n'est pas, comme en France, une vieille religion qui fut religion d'Etat pendant treize cents ans. La révolution américaine renversa la domination anglaise sans trouver une organisation de l'Eglise catholique appuyée sur cette domination, pour la raison toute simple que l'Angleterre était protestante. Le catholicisme américain n'a jamais été solidaire d'une forme de gouvernement hostile à la forme actuelle. Il reste aux Américains bien assez de supériorités sans qu'on leur prêté encore celle du libéralisme religieux : l'homme est volontiers tolérant lorsqu'il manque de motifs pour ne pas l'être.

Ajoutons sur ce point une considération que négligent nos convertis : les catholiques sont aux Etats-Unis en minorité, dix millions sur quatrevingts environ. Les autres chrétiens sont répartis en une poussière de sectes. Aucune puissance dominante ne se dresse donc en face de l'Etat qui, dès lors, peut sans dangers laisser l'enseignement aux mains de l'initiative privée. En Grande-Bretagne

iG.

et en Allemagne, les partis démocratiques ne marquent aucune hostilité contre le catholicisme, et nous constatons là encore que les populations ne sont pas en majorité catholiques. Partout ailleurs démocrate est synonyme d'anticlérical, ce qui veut toujours un peu dire anticatholique; nous le voyons par l'exemple de la Belgique, de la France, de l'Italie et de l'Espagne, et cela ne peut guère être autrement- Dans ces pays, le parti démocratique est à l'opposition ou au pouvoir. S'il est à l'opposition le gouvernement qu'il veut renverser se trouve plus ou moins soudé à la vieille religion nationale par tradition et par intérêt ; s'il est au pouvoir, cette même religion reste à côté de lui, puissance formidable, sympathique à la réaction, et que ne viennent pas contrebalancer d'autres rehgions. Deux grandes puissances voisines et non alliées ont toujours une fâcheuse propension à se battre, comme le montraient hier encore la Russie et le Japon.

Le même danger de guerre entre TEglise et l'Etat n'existe pas chez les nations à majorité protestante. Cela vient de la facilité avec laquelle se divise le protestantisme, tendance dont il mourra peut-être, mais qui, en attendant, est salutaire pour l'Etat laïque. Si, par exemple, un gouvernement démocratique anglais entrait en lutte contre le clergé

anglican, il susciterait parmi celui-ci des dissidences que nulle autorité supérieure, que nul pape, ne tendrait à faire cesser; le conflit religieux se traduirait par l'apparition d'une secte nouvelle, fait bien trop commun pour exciter une émotion sérieuse ni durable.

La religion catholique estla meilleure de toutes... dans les pays protestants ; dans les pays de tradition et de majorité catholiques, la plus dangereuse. Ces derniers ne peuvent, en effet, se livrer à une agitation politique sans qu'elle s'y trouve plus ou moinsmêlée. Leurs partis démocratiques ont connu le catholicisme allié à une autorité hostile ; de là par réaction naît l'instinct qui les porte à se faire anticléricaux autoritaires quand ils détiennent le pouvoir. Le jacobinisme n'est pas un produit latin, c'est un produit catholique.

Y a-t-il un remède à ce conflit religieux qu'on déplore parce qu'il nous fait perdre de la force et (lu temps? Ne pleurons pas le temps perdu : il est en quelque sorte gagné, puisque le temps est le principal remède. Nous avons en effet montré que le conflit était traditionnel de part et d'autre ; or, les traditions sont l'œuvre du temps, et le temps seul peut défaire ce qu'il a fait. De grands changements sont accomplis. Le catholicisme français

26o LES GRANDS CONVERTIS

n'est déjà plus ce qu'il était sous le second empire. Ne désespérons jamais de lui. Il faut bien qu'il se proclame immuable, mais celte immutabilité n'est au fond qu'une formule protocolaire. Venant de Dieu il n'en reste pas moins humain, et à ce titre forcé de s'adapter aux circonstances variables delà vie terrestre, ou d'en mourir. Il ne mourra pas de sitôt, donc il s'adaptera.

Examinons brièvement, pour terminer, quelques faits actuels favorables ou non à cette adaptation.

Elle s'accomplirait d'une façon définitive si l'on installait sur deux plans séparés la relio^ion d'une part, la politique et l'intérêt social de l'autre. — Mon royaume n'est pas de ce monde, — il est bon de répéter cette parole du Christ qui donne la solution éternelle du problème religieux. Elle signifie que le chrétien pourra prendre vis-à-vis des affaires de ce monde l'attitude qu'il voudra : il sera monarchiste, nationaliste, progressiste, radical, collectiviste ou même anarchiste, le tout à son g-ré, pourvu qu'il accomplisse les préceptes de la morale chrétienne. Or si celle-ci vous impose la charité, elle ne vous défend pas la solidarité; si elle vous interdit d'attenter à la propriété du prochain, elle reste muette sur la forme légale de cette propriété; elle s'oppose à l'effusion du sang, même

sans doute par la dynamite, mais elle n'empêche pas de désirer le bonheur public sans gouvernement. En résumé, la religion peut se faire indépendante de tout système social et politique. Qu'il y ait une même proportion de catholiques parmi les gens de toutes les opinions, et de ce jour-là il n'y aura plus de question religieuse. Quel soulagement!

Malheureusement, nos grand convertis ne travaillent pas à ce résultat. En faisant du catholicisme une alTaire sociale, ils se donnent une belle position dialectique, mais ils attirent sur eux des méfiances légitimes. — Se faire catholique, disentils, est un devoir social, et c'est embrasser une doctrine sociale. — Ils nous promettent cependant la liberté quand ils seront au pouvoir. De quel droit? Méfions-nous. Le pouvoir a coutume d'imposer par la force des lois ce qu'il envisage comme le devoir social.

Sa Sainteté Pie X ne tend pas non plus à la solution des deux plans séparés. « C'est un droit imprescriptible de la nature, dit-il en un motii proprio, que la, propriété privée, fruit du travail et de l'industrie, de l'accession et de ladonation... (i). » Sa Sainteté a peut-être raison comme économiste, mais si elle parle ex cathedra^ elle interdit aux

{\)PelU Temps, 25 décembre igoS.

catholiques les opinions collectivistes. Sera-t-il même loisible aux fidèles de préconiser le rachat par l'Etat des chemins de fer, des mines, des grands magasins? Voilà donc une rencontre du plan religieux et du plan politique. Rencontre fâcheuse, car elle permettra d'insinuer que les propriétaires catholiques défendent leur foi pour défendre leurs propriétés. Le catholicisme deviendrait de plus en plus une religion de classe.

Les lois sur les congrégations opèrent à cet égard dans le même sens que Pie X. Elles détruisent les écoles confessionnelles du peuple et laissent subsister celles de la bourgeoisie, écoles assez riches pour se payer un bon personnel laïque mais clérical. L'effet de ces lois, s'il se produit dans toute son ampleur, sera de réduire la clientèle catholique à une bonne moitié de la bourgeoisie.

Beaucoup de bons esprits augurent que la séparation des Eglises et de l'Etat, en principe excellente, rendra le conflit religieux plus aigu. Hier, dit-on, l'Etat retenait encore un peu l'Eglise de faire des incursions trop éclatantes sur le plan politique, mais le pourrait -il lorsqu'il ne paiera plus le clergé? Tout curé aura au même litre que les citoyens non fonctionnaires le droit de saper le gouvernement, et il ne s'en privera pas. Les trente

millions que nos budg'els ne donneront plus au culte lui seront fournis par une classe de gens peu républicaine. Flattant les opinions de ces commanditaires, les prêtres feront une opposition que leur intérêt de commandités rendra plus fanatique, jusqu'au jour où un ministère trouvera la République compromise et se défendra par l'arbitraire demeuré son unique ressource. Craignons donc que la séparation n'ouvre une ère de violences et de représailles.

Je partageai d'abord cette inquiétude, mais je finis par apprendre que les citoyens avancés contribueraient eux-mêmes aux frais du culte. C'est d'ailleurs leyr devoir, sauf exception, quand ils ne sont pas célibataires, car leurs femmes, comme les autres Fran(;aises, ont presque toutes des besoins religieux, et il faudra satisfaire pécuniairement à ces légitimes besoins tant que le mari gardera chez nous la responsabilité des finances conjugales. Ainsi l'intérêt, en cela d'accord avec les préceptes évangéliques, engagera les prêtres à ne favoriser ouvertement aucun parti. Il y a là pour la paix une sauvegarde (i).

(i) Pie X n'a pas encore prononcé aujourd'hui (10 août 190G) sur l'organisation de rEo;lise catholique en France. Qu'arrivera-l-il si par aventure il défend aux fidèles et au clergé d'instituer des asso-

La solution du conflit doctrinal telle que nous l'avons fait entrevoir ne serait pas non plus sans aider à l'apaisement.

Il y a enfin parmi les catholiques religieux des fidèles et des prêtres qui sympathisent avec les tentatives de l'abbé Loisy. Et de même qu'ils mettent l'histoire et la religion sur deux plans différents, ils séparent la religion de la politique. On les appelle catholiques libéraux. L'Eglise les tient en suspicion, mais ils sont intellig;ents, actifs, généreux; ils pourraient bien gagner de l'influence. Leurs progrès seraient ceux du christianisme ramené aux seules choses de l'âme. Or, tous les hommes peuvent approuver ce christianisme-là, sinon dans ses dogmes, au moins dans ses actes, puisqu'il s'en tient pour les choses terrestres à une morale reconnue par l'humanité entière. Il ne risque de démêlés avec personne en ce qui concerne le royaume de ce monde,

ciaLions cultuelles? Cela dépendra beaucoup du gouvernemeut. Celui-ci ne fermerait pas tout à coup toutes les églises sans faire naître une grande agitation et nous mettre sous la menace d'un nouveau concordat, mais il pourra supprimer l'une, puis l'autre, suivant que se présenteront des circonstances favorables, et arriver ainsi à réduire beaucoup le nombre de ces églises, avec l'assentiment de la grande majorité de l'opinion. Toutefois l'anéantissement total du catholicisme en France paraît impossible ; on arrivera forcément à un modus viui-ndi, fût-il extralégal et basé sur une simple tolérance de fait. Aussi nos réflexions sur la question d'argent ne seront-elles pas nécessairement rendues inutiles par une décision intransigeante de Pie X.

puisque le royaume céleste fait le seul objet de ses ambitions.

Pour conclure, si l'on a le droit de prendre au sérieux le conflit entre la religion et la démocratie, on s'infligerait peut-être des maux de nerfs superflus en le prenant au tragique. Quant à l'expliquer, répétons-le, c'est surtout l'affaire de l'histoire. Et l'on me dira: — Nous voilà bien avancés ! Oîi est riiisloire? Nous connaissons des histoires. Ce sont des plaidoyers. Ils nous apprennent seulement que tel avocat est au service de la religion et tel autre :iu service de la dcniocralie. Les clients de ces avocats sont en procès, nous le savions, mais pourquoi? De sorte qu'en nous renvoyant à eux vous nous conseillez de résoudre la question par la question. — Je répondrai qu'il est parfois possible d'entrevoir l'origine d'un procès à travers les plaidoiries. En outre, certains historiens me paraissent animés aujourd'hui d'un esprit nouveau : ils cherchent à comprendre plutôt qu'à justifier ou à blâmer. Je répondrai encore que si la vérité se tient à la disposition de tout le monde, son abord n'en reste pas moins malaisé.

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