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Les grands danseurs du roi

La danse de corde, il faut bien le dire, est aujourd'hui un art à peu près perdu. Nous lui avons vu jeter son dernier éclat sous l'empire , en la personne des frères Ravel, de madame Saqui, et surtout de ce Forioso, qui, vers 1807 ou 1808, mit Paris en émoi par l'annonce du merveilleux tour de force qu'il promettfiit d'exécuter.

Le jour de la Saint-Napoléon, il devait parcourir m-dessus de la rivière, et sur une corde tendue, disait l'atliche, par des moyens ingénieux, tout Tesipace compris entre le pont de la Concorde et le pont Royal. Malheureusement, ce beau projet n'eut 3as de suite; mais, quelque temps après, le galant lauteur fit quelque chose peut-être de plus prodigieux, en rendant amoureuse de lui la Montansier, igée alors de soixante et dix-huit ans, et en se faiiant même épouser secrètement par elle , à ce que 'on a cru.

Non moins galant, mais à plus gros risques, un Génois, lors de l'entrée d'Isabelle de Bavière, femme de Piqrles VI , élf^jt descendq le lopg d'une corde tendue au haut des tours de Notre-Dame, et avait déposé une couronne sur la tête de la reine, au moment où elle traversait un des ponts de la Cité. Ce trait d'audace, presque incroyable s'il n'était raconté par tous les historiens de Paris, s'accomplissait à la nuit tombante, et, pour être aperçu au loin de la foule, l'acrobate portait un flambeau de chaque main. Après être descendu, il retourna par la même voie. Arrivé heureusement au terme de son périlleux trajet, il disparut aux regards, en éteignant tout à coup ses flambeaux, en sorte que l'on eût dit d'un ange évanoui dans l'espace, et qui était remonté au ciel.

En lo70, Archange Tuccaro, fameux funambule, né à Aquila, dans les Abruzzes , concourut à embellir les fêtes d'un autre hyménée royal.

Attaché au service de l'empereur Maximilien II, gui donnait' l'une de ses filles en mariage à Charles IX, il suivit en France la nouvelle reine, et eut l'honneur de danser à Mézières devant la cour. Charles IX, qui avait, comme chacun sait, un grand goût pour les exercices violents, fut si enchanté des talents de Tuccaro, qu'il lui accorda le titre de saltaiin du roi, et lui ordonna de le suivre dans un voyage qu'il fit peu après en Touraine.

Logeant à Chàteau-du-Bois, dans la même maison que son maître, le célèbre acrobate, durant les loisirs que lui laissait sa charge, eut avec plusieurs gentilshommes , ses compatriotes , de très-doctes entreliens sur son art. Pour être agréable à son auguste souverain, «t ce magnanime roi, dit-il, qui ne sera jamais assez loué, et qui était désireux au pos-

9ible de s^exercer à ces sauts périlleux y es quels

j'avais l'honneur de lui servir de maître, » Tuccaro

fondit, en la forme d'un traité, la substance de ces

savantes conversations. Plus tard elles furent im-

, primées et dédiées à Henri IV, dont l'auteur conti-

, nuait à être le sallavin; l'ouvrage porte pour titre :

[ Trois dialogues de l'exercice de sauter et voltiger en

l'air j avec les figures qui servent à la parfaite in-

I telligence et démonstration dudit art. l'aris , 1 'j99 ,

I in-4».

I Rien ne prouve que, sous Louis XIII et sous ; Louis XIV, les acrobates aient continué à danser à la cour en titre d'office. Mais, à défaut de la protec- \ lion royale, ces aventureux artistes avaient celle de i l'arislocralie, qui , sous ces deux règnes, s'enjpressait à leurs spectacles des foires Sainl-Germain , ' Saint-Laurent et Saint-Ovide , comme fait aujourd'hui la jeunesse élégante pour les exercices équcs- I très de Franconi, aux Champs-Elysées.

Sous Louis XV, la danse de corde sut de nouveau se recommander à l'attention et à la bienveillance de la couronne ; voici quelle fut , pour elle , l'occasion de celte recrudescence de la faveur rojale.

C'était en 177ii; Louis XV avait alors soixantedeux ans, et, avec l'âge et l'abus des plaisirs, commençaient d'arriver les infirmités.

Uf) jour, il avait dit à la Marlinière, son premier chirurgien :u Je vois bien que je ne suis plus jeune, il faudra que j'enraye. — Sire , lui avait répondu l'homme de l'art avec une brusque franchise, vous feriez mieux de dételer. » Ceci n'aurait pas fait le compte de la du Barry , qui s'ingéniait en mille manières pour distraire son auguste amant de si sombres pensées.

Il n'était bruit, à cette époque, que de la troupe

des Grands danseurs, dirigée par le sieur Nicole(.

Etabli sur le boulevard du Temple, où il devint depuis la Gaieté, ce théâtre, dont un singe acrobate commença la fortune, représentait des arlequinades, des pièces à machines, des tragédies burlesques. Entre autres célébrités, il comptait dans sa troup(^ Taconnel, acteur et poêle. Cet homme jouait avec tant de perfection les rôles de bas peuple et de savetiers, qu'il aurait été, comme disait plaisamment Préville , déplacé dans les cordonniers.

Pendant les entr'actes, des danseurs de cordes, des équilibristes , des tourneuses, occupaient la scène; leurs exercices étaient merveilleux de courage et d'adresse, et gradués de telle sorte, qu'ils conduisaient le public de surprise en surprise, d'où le dicton passé dans la langue : De plus fort en pins fort , comme chez Nicolet.

La favorite pensa que ce spectacle pourrait un moment charmer les déplaisirs du monarque, et Nicolet reçut l'ordre de venir avec son monde au château de Choisy.

On ûonndL Arlequin, dogue d'Angleterre , et la mélancolie du roi ne put tenir contre un fameux endroit de la pièce où Arlequin, métamorphosé eu chien, vient llairer la robe de Pantalon et lève ensuite dessus une irrévérente patte de derrière. Le rojal spectateur fut également fort égayé par la Mort du Bœuf gras , tragédie pour rire de la composition de iaconnet, et il ne prit pas moins de plaisir et d'intérêt aux tours de force des saltimbanques. Son attention surtout s'arrêta sur l'un de ces sauteurs , qu'à cause de sa vigueur, de sa grâce et de sa bonne mine , on n'appelait partout que le beau Dupuis. La toile baissée, le roi voulut le voir de plus près, et après lui avoir adressé quelques

paroles bienveillantes, il fit mine de lui mettre dans la main une poignée de louis.

— Ah ! sire , seulement l'honneur d'avoir approché Votre Majesté! dit avec un accent de noble refus le jeune danseur qui, en même temps, du meilleur air du monde , mit un genou en terre , afin de se l'aire pardonner l'audace de son procédé.

Se tournant vers madame du Barry :

— . Très-gentilhomme, ma foi! dit Louis XV. La favorite tenait alors une bonbonnière d'écaillé incrustée d'or ; entrant dans l'idée de récompenser ce jeune homme d'une manière plus conforme à la hauteur de cœur qu'il venait de montrer :

— Et moi, dit-elle en lui tendant ce bijou, est-ce que vous me refuserez?

Le succès de Dupuis devait cire complet. Il prit la bonbonnière de la belle main qui la lui offrait , et fit comme un mouvement rapide de la portera ses lèvres, puis , à mi-chemin, il s'arrêta , laissant voir que le respect seul l'empêchait de donner plus de suite à sa galante intention.

Le roi se retourna de nouveau vers la comtesse d'un air d'éloimement et d'approbation , qui , évidemment, voulait dire : « Où diable l'élégance des manières va-t-elle se nicher? »

En même temps, s'adressant à l'acrobate ;

— Dupuis , reprit-il , je vous permets à vous et à vos camarades de prendre le litre de danseurs du roi.

Dès le lendemain matin , à la place de la modeste enseigne noire sur gris, qui portait précédemment : Salle des grands danseurs, le speclacle de JNicolet étalait orgueilleusement, au milieu de sa façade, une large plaque de marbre noir, et l'on y lisait , incrusté en lettres d'or : Théâtre des grands Danseurs du Roi.

Une dizaine d'ouvriers avaient travaillé durant la nuit entière, afin que le soleil , à son lever, |)ùt saluer cette transformation subite et glorieuse.

Ce, que c'était q :e le beau Dupuis.

Volontiers les troupes de bohémiens et de saltimbanques se recrutent d'enfants volés. La vocation de i)upuis avait été moins violente; ce rrélait qu'un enfant trouvé. Figaro aurait dit : un enfant perdu, car il met une grande nuance entre les deux ïvMs.

Toujours est-il qu'un soir, rentrant chez lui, le sieur lleslier , fondateur du théâtre dirigé depuis par Nicolet, avait trouvé à sa porte une innocente créature abandonnée , et aussitôt son bon cœur l'avait porté à en faire son fils d'adoption.

Un signe particulier, que le pauvre petit délaissé portait sur le bras droit , sans que l'on pût dire au juste quel en était le sens, avait d'abord f.iit supposer au sieur Restier qu'il se chargeait là d'un dépôt à lui être réclamé un jour ou l'autre.

Mais dix ans s'étaient écoulés sans que les parents du jeune Bupuis, comme il l'avait nommé, domiassent la moindre marque de leur existence. J.e moment venu de lui choisir un état , le sieur Ilestier, directeur de funambules , avait naturellement pensé à la danse de corde. Si la carrière était

niédiocre, au inuiiis élait-ce quelque chose que d'y çntrcr sous ce bon patronage.

li'enfant, du reste, était docile, et avait tout d'abord inonlré les plus grandes dispositions. Son éducation acrobatique s'était donc faile paisiblcrnent et sans qu'on eût à \\\'\ infliger les atroces tortures auxquelles sont exposés les sujets récalcitrants et moins heureusement doués. On vient de voir a quel degré de supériorité était arrivé le jeuiie sauteur, passé depuis sous la direction de Nicolet; mais il se distinguait de la classe ordinaire des cquilibristes et saltimbanques par plusieurs autres cùtés.

Beau de visage et disliiigué dans ses manières , il l'était do même en son langage et s'exprimait d'une voix harmonieuse et sonore, qui ne ressemblait en rien à cet organe rauque et brisé de dét bauchc, attribut dislinclif des gens de sa profession;

N'ayant reçu qu'une éducation sommaire, par la lecture des romans qu'il aimait de passion, il était parvenu à se donner une certaine culture d'esprit, et avait môme élevé à un diapason de délicatesse assez exaltée ses pensées et ses sentiments.

Soit instinct d'une noble origine dont il aurait élé traîtreusement dépossédé , soit conscience du peu de considération et d'estime que lui promettait sa gloire de tréteaux, sur toute la vie dii pauvre jeune homme planait un voile habituel de mélancolie. Par moments même, cette vague tristesse dégénérait en une susceptibilité excessive à l'endroit des dédains que pouvait lui faire encourir l'humilité de sa condition. Mais justement, cette sorte de dolorosité, formant avec son existence de bohème le contraste le plus imprévu, contribuait à jeter un \\i intérêt sur toute sa personne. S'il était vrai,

comme le bruit en courait, que, dans la fantaisie de plus d'une bourgeoise, voire même dans la pensée secrète de plus d'une grande dame, il eût trouvé un certain accès, très-certainement c'était à l'hameçon de cette souffrance intérieure gracieusement reflétée sur ses traits élégants, qu'étaient venues se prendre toutes ces bienveillances féminines qu'il traînait après lui.

Du reste, ou ce héros de roman était le plus discret des hommes, et le plus adroit à cacher ses allures, ou il était l'Hippolyte le plus invulnérable qui se puisse imaginer, car jamais on ne lui avait connu d'aventure galante, quelque soin que l'on se fut donné pour le pénétrer sur ce point délicat. Son service fait, il passait philosophiquement son temps dans sa mansarde, occupé à la lecture de ses romans chéris, et aussi à un peu de sculpture qu'il essayait sans maître, et où il n'était point maladroit.

A tous ces agréments, Dupuis joignait des qualités solides : il était brave, officieux, charitable, et déjà , on a pu le voir, délicat et désintéressé. Bref, par la distinction singulière de sa nature, il donnait à la bassesse de sa fortune un démenti étrange, et il était vraiment difficile de ne pas soupçonner une éclatante victime des caprices du sort sous son fard, sa toque à l'espagnole, ses paillettes et ses oripeaux.

Un autre duc de Beaufort. — De Rosalie ,

de sa dévotion à saint Etienne. — Des intrigues du sieur Audiuot

et de la contre-mine pratiquée par la Nicolet.

Quelques jours après l'événement de Choisy, il commença de se répandre un bruit que Dupuis se mariait.

La nouvelle cependant parut invraisemblable à plusieurs, d'abord à cause de la réputation d'insensibilité et de sauvagerie que s'était faite le beau danseur, et surtout à cause de la future, qui paraissait un parti beaucoup trop élevé pour lui.

Il s'agissait, en effet, que ce garçon épousât, avec vingt mille livres de dot, mademoiselle Rosalie, filleule de Nicolet; certes, considéré l'appât de ce bien, clair et liquide, cette fille pouvait prétendre à mieux que Dupuis.

Il fallut bien croire pourtant la renommée quand les bans vinrent à être publiés, et quand on vit les dames de la halle apporter leur bouquet au prétendu.

On doit même, en cette rencontre, mentionner une particularité.

Beaucoup plus volumineux que d'ordinaire, et composé d'un choix de fleurs rares et magnifiques, ce bouquet fut ofl'ert gratis au marié, et jamais celles qui le présentaient ne consentirent à recevoir

la gratification d'usage. Ce désintéressement tenait à la popularilé que, comme un autre duc de Beaufort, Dupuis s'était conquise par son talent, dans le quartier des halles.

Ncainnoins ce bon marché était cher; car. pour se remplir de l'argent qu'elle n'avait pas voulu j)rendre, la députalion demanda au marié, qui n'osa s'en défendre, la permission de l'embrasser. Tout bien calcule, attendu l'âge vénérable de ces matrones, leur figure un peu bachique et leurs nez barl)uuillés de tabac, estimée à un louis d'or qu'il en eut pu coûter pour faire magnifiquement les choses, la dispense de recevoir leur accolade n'eût ])cut-clre pas été trop chèrement achetée.

Mais, plus se coniirmait l'étonnante fortune de ce mariage qui mettait en émoi tout le boulevard du Temple, moins on se l'expliquait. Heureusement nous sommes en mesure de dire le dessous dé cartes qui s'y rencontrait.

D'abord il faut savoir, ce qui, du reste, au premier aperçu, n'expliquera pas grand'chose, que mademoiselle Rosalie était une mignonne fille de dix-sept ans, avec de beaux cheveux blonds dorés, doux fossettes dans les joues , de longs cils bruns sur des yeux d'azur, et une riante petite bouche de celte fraîche couleur appelée incarnat , laquelle, selon le dictionnaire de MM. de l'Académie, tient un charmant milieu entre la cerise et la rose.

Orpheline dès son bas âge, Rosalie avait été recuiellie et élevée par les époux Nicoîet, qui précédemment l'avaient tenue sur les fonts de baptême, déjà son parrain , Nicolet , avait , en outre , été son tuteur, et, par sa prudente aditiinistralion, il avait élevé jusqu'à la somme sus-menlionnée de vingt mille livres la petite succession recueillie au

fioni (Je sa lillciile, lors dii décès de ses parents.

Madame Nicolet avait joué la comédie, et notamineiil dans le rôle de Jeanne d'Arc, du Fanienx siège de la Piicolle d'Orléans^ sa ^ogue était immense. Mais, à la suite de quelque brouillerie avec le public pour lequel , en beaucoup d'occasions, elle ne montrait pas tout le respect imaginable, elle avait du quitter la scène. De là une espèce d'horreur qu'elle avait prise pour tout ce qui, de près ou de loin, tenait au théâtre, son mari, toutelois, nous aimons à le croire, non compris dans cette proscription.

Si madame Nicolet méprisait les artistes, ses anciens camarades, à plus forte raison elle dédaignait les sauteurs et acrobates, qui, dans la hiérarchie draniatique, ont toujours élé placés au plus bas de l'écholle. On peut donc se figurer son contentement et sa belle humeur, Ufi jour qu'elle crut s'apercevoir que Rosalie regardait Dupuis avec quelque comjdaisance, et qu'elle parlait de lui le plus obligeamment du monde, et presque à tout propos.

l/attention de madame Nicolet était donc déjà fort désagréablement éveillée sur ce goût naissant lorsqu'il lui arriva de surprendre un bien plus concluant symptôme. Un soir, durant ses exercices, Dupuis se trouva exposé à un grand danger; alors mademoiselle Rosalie, qui était présente , de pousser un cri à être entendue de la salle entière, et de se laisser ensuite, tout candidement, tomber en pâmoison.

Le lendemain, nouvelle découverte, mais cette fois tout à fait péremptoire et significative ; madame Nicolet, furetant dans la chambre de sa filleule, y remarque une image à deux sous, fixée au mur par quatre épingles, joignant le chevet dil lit.

Au premier coup d'œil , rien de plus innocent que celle enluminure, disons même rien de plus édifiant.

Où peut être, en effet, le mal pour une jeune fille d'avoir dévotion aux saints du paradis, et de placer à portée de son oreiller , afin de pouvoir la contempler avant de s'endormir , la portraiture de M. saint Eliennc, premier martyr, représenté au moment de sa lapidation?

A celle merveilleuse piété, il y avait pourtant quelque chose à dire; c'est que mademoiselle Rosa^ lie se mit à rougir jusqu'au blanc des yeux lorsque sa marraine lui demanda ce que faisait là celte image, et qu'en outre, par la plus perfide combinaison du hasard, dans ce porlrait, M. saint Etienne, premier martyr, ressemblait comme deux gouttes d'eau à mons Dupuis , le danseur de chez Wicolet.

Ainsi atteinte et convaincue d'avoir donné son cœur à un saltimbanque, Rosalie fut rabrouée de la belle manière , et elle eut à entendre , sur ce que madame TSicolet appelait la bassesse de ses inclinations, les plus dures et les plus mortifiantes choses; non-seulement à dater du moment où elle avait laissé percer à jour cette bienveillance secrète, il lui fut sévèrement interdit d'assister à aucune des représentations où Dupuis devait figurer, mais il l'ut encore question pour elle d'une mesure beaucoup plus sévère.

Trouvant là une occasion de singer la noblesse, madame Nicolet agita, avec son mari non moins courroucé et scandalisé qu'elle , la question de savoir si la coupable ne serait pas confinée dans quelque maison religieuse, soit pour y l'aire pénitence de son péché, soit même pour èlre contrainte à prendre le voile.

Sur ces entrefaites arriva l'aventure de Choisy ; le beau succès de Dupuis le relevait un peu, et il semble que, vis-à-vis de son patron, il aurait dû se trouver en meilleure posture.

Cependant ce fut tout le contraire qui arriva, car, en apprenant la haute faveur dont le roi venait d'honorer son théâtre, le premier mouvement de M. Nicolet fut de se trouver gravement insulté.

Non pas qu'il n'appréciât la glorieuse valeur du titre accordé à sa troupe ; on a vu son empressement extraordinaire à en prendre possession.

Mais il ne comprenait rien au procédé de Louis XV, et trouvait vraiment incroyable qu'un personnage couronné eût un sentiment si peu élevé des convenances, u Comment, lui directeur était là présent, et c'était un de ses acteurs que le roi faisait venir pour le complimenter! »

Au lieu de travailler à calmer l'esprit de son mari sur cette susceptibilité, madame Nicolet, cela va sans dire, ne fit que renchérir sur sa mauvaise humeur, et il n'est pas de mauvais propos qu'elle ne tînt sur le compte du pauvre Dupuis, l'appelant un intrigant, un petit tartufe, et un dégoûtant usurpateur ûq la faveur royale.

Cependant, quelques jours plus tard, on chantait sur un autre ton.

A côté du théâtre des Grands danseurs^ et expressément porte à porte, existait le théâtre de l^Amhigu- Comique, dirigé par le sieur Audinot. Naturellement , entre deux boutiques dramatiques ainsi juxtaposées, devait se rencontrer une bienveillance plus que négative, et tout le procédé d'une rivalité âpre et incessante.

Audinot ne faisait pas danser sur la corde, et quoique le genre de son spectacle ne fût pas plus

relevé que celui du voisin , il prenait occasion de labsence de la vollige pour se donner avec lui des airs de hautaine supériorité.

Toutelois, quand il vint à apprendre la manière dont un simple acrobate avait réussi auprès du roi, et le beau résultat que ce succès avait apporté à l;i considération et aux affaires de son confrère, par esprit d'envie, le voilà qui conçoit le dessein le plus perfide, celui d'élever corde contre corde, d'introduireaussiles tours de force dans son programme, et de commencer par débaucher Dupuis et l'accaparer.

Si celui-ci eut été un autre honnne , le coup réussissait d'emblée, car Nicolet le payait fort mal, et Audinot, avec des conditions tout autrement avantageuses, lui offrait de solder le dédit de son engagement.

Mais peu touché de la beauté de ces offres, lo loyal jeune homme ne fut frappé que du mauvais aspect, facile à découvrir dans la combinaison dont on voulait le faire complice. Il se rappelait que l'établissement qu'on voulait l'employer à battre en ruine éiait le théàire de ses premières armes, celui où il avait cueilli en vert les jeunes palmes de cetlc renommée dansante à laquelle il était loin d'être insensible, bien qu'il lui arrivât parfois d'en rougir et de vouloir la renier. Il refusa donc, tout net, de déserter , et poussa même la délicatesse jusqu'à ne pas se faire valoir de cette généreuse conduite auprès de son directeur , auquel il ne donna rien à connaître de ce qui se passait.

Mais une sourde rumeur de la mauvaise pièce qu'on voulait leur jouer n'en parvint pas moins aux oreilles des époux Nicolet, et, précisément parce que Dupuis ne disait rien de la tentative d'embauchage pratiquée sur lui, ils supposèrent que si le rusé gar-

çon y niellait quelque résistance, c'était seulement pour se faire plus chèrement acheter.

[In conseil de cabinet fut alors teim entre le directeur et la directrice, et comme, à aucun prix, on ne voulait laisser partir Dupuis, d'abord parce qu'on ne l'aurait plus, et ensuite parce que ce serait Audinot qui l'aurait, on se creusa l'esprit de mille manières, afin de s'en consolider la propriété.

Un moyen, si l'on eût bien voulu, n'était pas difficile à trouver; il s'agissait de faire au litigieux acrobate des offres équivalentes à celles du compétiteur, en lui demandant seulement la prclércnce que, dans ce cas, il aurait incontestablement due.

Mais Nicolel avait, sur la mariièrede traiter avec les artistes, des idées tout à fait à lui.

Il prétendait qu'on ne tire jamais d'eux un si bon servicequequand ils sont très-mal payés. Pratiquant donc à outrance cette doctrine administrative, qu'il appuyait sur l'exemple des chevaux de course et des chiens de chasse, qui ne valent plus rien lorsqu'ils engraissent, il avait soin de tenir le talent de ses acteurs en haleine par la rare maigreur des traitements qu'il leur stipulait.

Aussi, quand fut ouvert, par madame Nicolet, l'avis d'en passer par les exigences que le traître Audinot pouvait avoir inspirées à Dupuis, l'habile directeur enlra-t-il dans une furieuse indignation, disant qu'on ne pouvait ainsi souffrir d'être saigné par w/i drôle, qui ne danserait plus supporlablement d'abord qu'on lui aurait fait seulement un sort passable. Sans compter, continuait-il, que, sur ses talons , et connne des vautours , tous les autres , flairant l'odeur de l'augmentation, allaient venir à la curée, ce qui serait inévitablement la

ruine du théâtre en moins de quelques années.

Très-entière en beaucoup d'autres de ses opinions et de ses volontés, sur le chapitre de l'argent à ne point donner aux artistes , madame Nicolet n'était pas difficile à convaincre, car elle était directrice en diable; sa première ouverture fut donc facilement abandonnée, et comme elle eut, pendant quelque temps, donné la torture à son esprit dans un autre sens, voici enfin la ressource et le raisonnement dont elle accoucha.

«c Rosalie était une petite /décore, qui serait majeure dans quelques années, et pourrait alors se marier selon son désir.

« Il n'y avait pas à espérer un grand effet des remontrances qu'on lui avait faites, relativement à la bassesse de son choix ; plus l'amour d'une jeune fille est ridicule et inconsidéré, plus elle s'y entête; cela s'est toujours vu.

»t Restant donc bien établi qu'un jour ou l'autre cette évaporée mettrait tout en œuvre pour avoir son Dupuis, ne valait-il pas mieux, en la laissant faire, s'arranger pour que sa sotte détermination protilàt à la circonstance, et pourvût au présent embarras?

«t Rosalie, il fallait en convenir, était attrayante de sa personne, et les vingt mille francs dont elle se présentait ornée, étaient une fortune pour un saltimbanque. On pouvait donc s'altendre à voir le dangereux acrobate accepter avec empressement. Biais ce n'était point assez de son empressement; pour raffermir sa fidélité ébranlée et parvenir à paralyser les méchantes habiletés de messire Audinot, il fallait aussi sa reconnaissance.

«t On commencerait alors par faire savoir à ce sot garçon, qui n'avait pas trop l'air de les remarquer, les bonnes dispositions de Rosalie à son égard.

On lui avouerait ensuite avec componction que , d'abord assez mal prévenu pour lui, on avait peutêtre un peu traversé le succès et le développement de celle bienveillance; mais on ajouterait qu'après la manière distinguée dont il avait été accueilli par le roi, et après la précieuse faveur dont il était devenu l'occasion, on s'était entremis à la conclusion de son mariage de toute l'autorité qu'un tuteur et un parrain peuvent avoir sur leur filleule et sur leur pupille.

« Tenant ainsi la jolie dot et la jolie femme qui lui arriveraient, autant de leur bonne intervention que de Rosalie elle-même, Dupuis serait déjà engagé par conscience à ne pas se montrer ingrat; mais pour achever, sans lui donner d'ailleurs un sou de plus, de se rattacher, comme disait la du Barry, à pendre ou à dépendre ^, il était un dernier moyen : il fallait lui faire entendre, sauf à n'en faire toujours que ce que l'on voudrait, que s'il servait fidèlement, il pourrait bien être réservé à la survivance de la direclion, voire même de son vivant à une part d'associé, suivant l'ardeur de son zèle et les circonstances.

« Si nous tournons bien cela, ajouta en finissant madame Nicolet, je crois que maître Audinot peut rengainer son compliment; car tout économique que soit cette combinaison, à moins de prétendre le cordon bleu et la main d'une des filles de Sa Majesté , Dupuis doit se trouver ravi de notre façon de faire. »

Tout en restant frappé de la force de ce raisonnement, JNicolet risqua bien quelques objections,

1 Madame du Barry écrivait : « Le duc de Richelieu est mog ami à pendre et à dépendre. •

notamment celle de sa conscience de tuteur engagée à empêcher un mariage disproportionné, et aussi celle de sa considération visiblement menacée par l'acquiescement qu'il irait donner à se faire, d'un danseur de corde, une façon de gendre.

31adamo JNicolet, si l'on voyait jamais la poutre qu'on a dans son œil, aurait pu répondre : qu'entre un arlequin émérite (son auguste époux avait tenu jadis ce rôle) et un acrobate frais et dispos, il liC pouvait pas trop se rencontrer de mésalliance.

Mais elle toucha sans doute plus vivement so.i mari en lui représentant que Rosalie, après tout, n'élait pas sa fille et ne portait pas son nom, et qu'au pis aller, entre compromettre un peu sa gloire et ses intérêts, le premier mal était le moindre.

<( Quanta la responsabilité du tuteur, ajouta-t-ello, c'était folie que de s'en préoccuper. Chacun savait, et l'excmjile immémorial des comédies était là pour le dire, que, dans une question de mariage, toujours volonté de pupille finissait par avoir le dessus. »

Bref, dès la première exposition du plan proposé, Nicolet avait été convaincu, et s'il faisait encoio quelque résistance, ce n'était guère que pour la forme. Restait maintenant l'^ifTaire de l'exécution, tt c'est à quoi il fut convenu de s'entremettre dans !e plus bref délai possible.

Dupuis l'ait la pclile bouche et le Phaélon. — Comment foudroyé par la Nicoict, et amené à se rendre.

Madame Nicolet, qui avait pris sur elle la négocialion de l'union projetée, .ne trouva d'abord dans le prétendu, ni l'ardeur de conclure, ni i'ejithousiasme de reconnaissance qu'il lui avait plu supposer.

Un premier obstacle auquel elle vint se heurter, c'était la grande jeunesse de Dupuis, qui, à celte époque, avait ses vingt ans à peine.

A cet âge, à moins que l'amour ne vous y prédispose et ne vous y entraîne, on ne pense guère à faire une fin. Le mariage, si l'on veut bien nous permettre cette grotesque comparaison , est une sorte de lourd et grave omnibus dans lequel on monte assez volontiers quand on commence à être recru d'une traite déjà longue sur le chemin de la vie. Mais quand on rjc fait que se mettre en route et qu'à la riante lumière du soleil matinal, des deux côtés du sentier, on n'aperçoit que fleurs à cueillir et vertes prairies, m'est avis qu'on aime autant cheminer à pied afin de pouvoir fourrager à l'aise dans la rosée et l'herbe tendre.

.Tusque-là, sans doute, notre Dupuis ne paraissait pas faire un grand usage de sa jeunesse et de sa liberté, mais il avait au moins l'instinct que c'étaient deux précieuses choses à bien ménager, et au pre-

mier mot que lui dit la Nicolet d'un mariage qu'on lui arrangeait, il répondit que c'était là pour lui une idée bien nouvelle et à laquelle il aurait besoin de s'acclinialer.

Autre dirticullé. Quand la future lui fut nommée, il ne manqua pas de rendre justice à son mérite. 11 connaissait Rosalie de vue et ne voulut point nier qu'elle ne fut tout à fait digne des empressements d'un honnéle homme.

31ais, encore un coup, Dupuis passait à peine ses vingt ans, et dans l'enfance du cœur, en vertu d'une loi de l'amour qu'on pourrait généraliser et appeler la loi des contraires, la fraîche et candide primeur des plus jeunes appas n'est pas ce qui nous attire. Ce que nous préférons alors, ce sont les beautés faites et à fracas; les formes plantureuses, énergiques et luxuriantes. Un peu sculpteur comme il l'était, au plus charmant chef-d'œuvre de mignardise, Dupuis, en ce temps-là, eût préféré les fortes proportions de la statuaire antique et la mâle splendeur d'une Andalouse. Ainsi donc, par le côté sensuel, quoiqu'il ne l'avouât pas tout haut, la femme qui s'offrait à lui n'avait pas précisément tout ce qu'il fallait pour le séduire.

Enfin il était empêché par un autre intérêt, et tout regrettable que soit cet aveu pour la perfection et la candeur sans tache de son caractère, le jeune acrobate, nous ne le cacherons pas, avait de l'ambition et de la vanité; or, justement, parce que sa naissance était obscure et ignorée, souvent sur cette inconnue et sur ce signe mystérieux qu'il portait au bras, il lui arrivait de bàlir d'étr^iges espérances.

Loin donc d'admettre, sans contestation, que Rosalie fût pour lui un parti magnifique, une chance

inespérée, el en quelque sorte le dernier mol de son avenir, il se serait bien plutôt demande si, quelquesuns de ses rêves venant à se réaliser, la lilleule de Nicolet serait seulement pour lui une alliance sorlable?

Déjà fort installée chez lui, l'infalualion de ses idées d'un brillant avenir s'était encore surexcitée par son succès de Choisy, qui pouvait paraître comme un avant-goùt d'une fortune meilleure. Il ne put donc se défendre, dans sa réponse à la JNicolet, de laisser percer quelque chose relativement à celte bonne opinion de son étoile.

Habile et orgueilleuse comme elle Tétait, la directrice fut aussitôt frappée du danger que cette fière disposiiion d'espril faisait courir à son projet, el, en même temps , ce qu'elle appelait l'insolente outrecuidance du jeune acrobate lui parut mériter une répression sévère.

Voulant donc d'un seul coup dégonfler cet orgueil, la voilà qui, d'inspiration, bàlit une fable au jeune réfraclaire sur le secret de sa naissance.

« Au lieu d'être simplement son père adoplif , Restier aurait été de bon jeu son père.

« Il l'aurait eu d'une jeune acrobate avec laquelle il avait longtemps vécu, et qui s'appelait mademoiselle La fiance.

«c Comme Restier était marié plus solidement, et s'était séparé de sa femme , afin de pouvoir avec moins de scandale garder et élever auprès de lui le fruit d'un commerce adultère, il avait imaginé l'histoire de la trouvaille de Dupuis, el le signe hiéroglyphique, imprimé sur le bras de celui-ci, n'aurait eu d'autre but que de venir en aide el confirmation à cette histoire.

« Quant à mademoiselle Lafrance, quelque temps

après lui avoir donné le jour, elle se serait laissé enlever par un riche étranger, et plus lard elle serait inorle de misère à l'hôpital.

(! Tous ces faits, que Restier était censé avoir racontés à la directrice avec prière de les porler à la connaissance de son fils, le moment venu pour lui d'un établissement, Nicolel les savait comme elle, et pourrait, au besoin, les cautionner; maintenant, Dupuis pouvait juger du glorieux avenir que sa iiaissarjce lui promettait; et c'était à lui de voir si les bienveillantes intentions dont il marchandait à profiler étaient lellement aii-dessoiis de ce que lui pcrnieltait de prétendre celle illustre origine. »

Le coup porté au pauvre Dupuis par ces désolantes révélations l'élourdit àce point qu'il n'eut pas même la pensée d'en vérifier la vérilé; et d'ailleurs, il faut le reconnaître, elles avaient un caractère trèsspécieOx de vraisemblance.

II se montra donc immédiatement lout décontenancé et assoupli, et rijadame Nicolet eut alors la liberté de faire miroiter devant ses yeux les naïves cl enivrantes indiscrétions du cœur de Rosalie, dont elle lui conta tout le détail.

Nous ne voulons pas dire que notre prétendu fût entièrement insensible à cette flatteuse confidence, et que, jusqu'à un certain point, elle ne le trouvât |)as reconnaissant; mais ce qui l'entraîna surtout à entrer sans plus de débat dans les projets qu'on avait sur lui , ce fut cette sorte d'anéantissement et de stupeur de la volonté , qui souvent se remarque ' hez les malheureux qui viennent à être frappés de la foudre.

Jeté du haut en bas de son ciel, ce nouveau Phaèton avait en un moment abdiqué avec sa fierté jusqu'à la faculté de choisir et de discerner. On lui di-

sait de se marier, et il se mariait, parce que dans la vie, où tout d'un coup il se voyait cloué si bas, tout lui devenait ifidiiïérenl, rien ne lui souriait plus, et qu'enfin, chez \\n malheureux, jamais il ne s'clait fait une pareille Sainl-Rarlhclemy de ses espérances.

Son aveu ainsi dérobé plutôt qu'obtenu, restait à aviser Rosalie de la manière dont on disposait d'elle.

Après la verle semonce que lui avait value cet amour si subitement légitimé, elle resia tellement étonnée de son bonheur, qu'à peine voulait-elle y croire. Elle le crut cependant, et même plus grand qu'il n'était, madame Nicolet ayant jugé convenable (le (aire passer Dupuis pour un homme d'autanl plus amoureux, qu'il se communiquait moins, et se montrait j)lus réservé et plus timide.

l'jilin, pour dernière façon à ce mariage, si bizarrcfnent noué, à son insu, par Audinot, il fut convenu qu'il ne traînerait [)as, et que la conclusion ne s'en ferait point attendre.

Les réflexions avant la noce. — Visite d'un inconnu. — L'action se complique à faire peur.

A quelques jours de là, Dupuis, après avoir, à son ordinaire, été couvert d'applaudissements, venait de rentrer dans sa loge poui- y quitter son costume de théâtre, et prendre un habit de ville.

11 était, ce soir-là, plus soucieux et plus préoccupé que jamais, car son mariage devait avoir lieu le surlendemain, et quoique, depuis sa courte connaissance avec sa fiancée , il eût pu démêler en elle des qualités aimables et un charmant caractère, quelque chose lui disait que ce n'était point là une femme telle qu'il l'aurait rêvée, et, pour le faire retourner sur ses pas , il aurait suffi de la plus légère influence.

Tout à coup sa porte s'ouvre, un homme entre sans se faire annoncer, et lui demande un moment d'entretien, attendu qu'il a à lui communiquer des choses de la dernière conséquence.

Ouoique la tournure de cet inconnu soit njédiocrement distinguée, et qu'à part la livrée qu'il n'a pas sur le dos , tout, dans son extérieur , exhale un parfum de domesticité, Dupuis lui avance un siège, et témoigne qu'il est prêt à l'entendre.

Mais l'étranger refuse de s'asseoir, et, allant droit au fait comme un homme ménager de son temps, et qui n'a pas de paroles à perdre :

— Que feriez-vous, monsieur, dit-il au danseur, si l'on vous proposait de vous édifier sur le secret de votre naissance?

Soit hasard, soit calcul, l'étranger venait de toucher chez Dupuis une corde infiniment sensible; le pauvre jeune homme, en effet, ne prenait pas facilement son parti d'être le fils de Restier et de mademoiselle Lafrance.

Toutefois n'arrivant pas de plein saut à l'idée d'avoir été trompé à ce sujet et tenant au contraire pour avéré ce qui lui avait été dit de son origine :

— Mais ma naissance, répondit-il , je la connais et je ne vois pas trop ce que vous pourriez m'en dire,

— C'est selon, repartit le visiteur, on ne sait pas toujours ce que l'on croit savoir.

Dupuis regarda son interlocuteur avec étonnenienl, car le ton dont il venait de parler avait quelque chose de fort saisissant. Un instant plus lard, il admettait que ses paroles avaient une portée méritant attention , et finissait par dire que si l'on avait quelques renseignements à lui communiquer il était disposé à les accueillir avec reconnaissance.

— D'autre part , reprit l'inconnu , on ne sera pas moins heureux de causer avec vous; mais moi, je ne sais rien ; la personne qui doit vous instruire ne peut absolument se rendre ici : il faudrait donc consentir à me suivre.

— Vous suivre! en quel endroit? Et cette personne, quelle est-elle donc?

— Une personne apparemment qui vous veut quelque bien.

— Une femme? un homme? fit Dupuis en insistant; car encore faut-il bien savoir...

— Une femme, lui fut-il répondu, et qui ^ étant de condition, a les plus extrêmes ménagements à garder. Si bien qu'avant de vous présenter à elle , j'ai trois choses à vous demander : 1° de monter avec moi dans un carrosse qui nous attend à quelques pas d'ici ; là** de ne pas essayer de savoir où l'on vous conduit ; 3* de vous engager sur l'honneur à garder le plus grand secret sur toute cette rencontre.

— Et cette femme, que vous dites de condition , me fera connaître mes parents? Mais quel intérêt la pousse ainsi à s'occuper de mes atï'aires?

— Un très-grand, et peut-être plus grand que \ousne sauriez croire.

Un accent singulier et significatif mis à cette der-

iiière affirmation lit naître chez Dupuis une idée non moins singulière.

« Si c'était ma mère cependant, se prit-il à penser; que les Nicolel m'eussent trompé, et que , lors de mon apparition à la cour, j'eusse été reconnu par ^ quelque grande dame! »

— Eh bien! vous décidez-vous? demanda l'inconnu au danseur, en voyant qu'il se consultait.

Dupuis était homme de cœur; et s'il ne pouvait se dissimuler l'élrangelé de tout ce procédé, considéraniqu'ondevaity reconnaître une grande logique avec la donnée générale de sa vie, il se résolut courageusemciit à pousser l'aventure.

— Vous permettrez bien au nnoins, dit-il en liomme à peu près décide, que j'endosse un autre cosluiue?

— Inutile, répondit l'inconnu, voilà déjà bien des . minutes perdues à délibérer; en prenant encore ce délai, nous n'aurions plus le temps nécessaire.

— C'est cependant bien ridicule de paraître ainsi !...

— Le ridicule, dit vivement le visiteur, c'est de manquer l'occasion. Et tenez, ajouta-t-il en avisant un manteau jeté sur une chaise, et qu'il ajusta officieusement sur les épaules du danseur, voilà qui va tout couvrir.

Dominé par la curiosité, Dupuis se laissa persuader, et l'incomm passant devant, ils sortirent ensemble de la loge.

Le carrosse annoncé attendait à vingt pas de l'entrée des acteurs, dans la rue des Fossés-du-Temple ; avant d'y monter, le hasardeux jeune homme, chez leqiiel la bravoure n'excluait pas la prudence, eut soin d'en considérer l'aspect et de reconnaître l'intérieur. ^

La lueur d'un réverbère lui permit de constater un vis àvfSf sans arfnoirics, laquais, ni livrée, mais néanmoins de bonne apparence.

Voyant qu'il y serait seul avec son conducteur :

Après tout, se dit l'acrobate, un homme conire un homme, il n'y a rien là de bien inquiétant, et puis, si l'on veut avoir, il faut bien risquer quelque chose !

Il se disposait donc à franchir le marchepied , quand l'inconnu, l'arrêtant par le bras, lui demanda sa parole de tenir rigoureusement les conditions du |)rogramme.

Sur la réponse de Dupuis que cela allait sans dire, lés deux voyageurs achevèrent leur installation. l*'révenu apparemment de l'endroit où il fallait toucher, le cocher n'eut pas besoin que, sur le chemin à Suivre, on lui donnât aucune indication. Aussitôt là portière fermée, il fouetta ses chevaux, et le carrosse partit d'un train rapide.

Où Dupuis fui conduit, des parlicularilés qu'il apprit et d'une complication de son aventure.

Le trajet fut de courte durée, et, chemin faisant, il ne s'échangea pas beaucoup de paroles.

Au bout de dix miimles environ, lé carrosse cessa de rouler. Reconnaître le lieu où il s'arrêtait, aurait

été chose assez difficile. Une rue déserte; à perle de vue, deux grands murs qui la bordaient ; dans l'un de ces murs, que couronnaient des arbres, une petite porte dont le cicérone avait la clef; et, par cette porte, Dupuis aussitôt invité à entrer; tels furent l'ordre et la marche de son aventure.

La porte franchie, on pénétrait sous un vaste couvert; à travers son branchage ombreux et touffu, vainement les yeux auraient cherché le firmament et les étoiles.

L'inconnu marchant le premier, Dupuis suivait, sinon avec défiance , au moins avec précaution ; et, tout considéré , une centaine de pas plus loin, il s'aima autant dans un parterre, à ciel ouvert, où l'on cessait d'être comme oppressé par celte inquiétante épaisseur des ténèbres qui régnaient sous les arbres. Il faut croire, d'ailleurs, que ce parterre était soigneusement cultivé et entretenu , car, sous la fraîche haleine de la nuit, il s'en exhalait des parfums de fleurs d'une douceur admirable.

A l'extrémité de l'allée le long de laquelle on le conduisait , le danseur ne tarda pas à reconnaître un bâtiment de belle apparence. Par deux fenêtres éclairées au premier étage, on pouvait le juger habité.

Parvenu à un perron de quelques marches , le voyageur se crut arrivé ; mais son conducteur le fit tourner à gauche et suivre jusqu'à l'entrée d'un pavillon faisant saillie sur la façade principale.

Entrés là sans lumière, nos gens, au moyen de la rampe, se hissèrent le long d'un petit escalier de dégagement. Au haut des degrés, commençait une entilade de plusieurs pièces qu'il leur fallut encore traverser ténébreusement. Enfin , une dernière porte poussée, ils se trouvèrent dans une chambre à

coucher qu'éclairait un demi-jour voluptueux. Là, Dupuis fut laissé, avec prière de vouloir bien attendre.

Kien qu'à voir la coquette splendeur de cet appartement, tout entier tapissé d'un riche damas jaune, et dans lequel, notamment, se remarquait un lit à ne pas Taire déshonneur à une reine, Dupuis, quand il n'eût pas d'avance été averti, se serait à coup sur soupçonné chez quelqu'un de considérable.

Moins novice à la galanterie, ce caprice, disons mieux, celte précaution de le recevoir dans une chambre à coucher lui aurait également donné bien à penser, et d'abord il eût deviné tout le fin de la circonstance. Mais il avait chaussé son idée d'être au moment de voir dérouler sa généalogie, peutêtre même au moment d'embrasser sa mère. Aussi quand, un peu après, il entendit marcher dans la pièce à côté, où, en même temps, il perçut le frôlement d'une robe, le vif battement de cœur dont il fut saisi, fut-il chaste et platonique comme celui d'une extase.

Malheureusement, dès le premier coup d'œil jeté sur la survenante, le pauvre garçon sentit crouler a plus belle portion de son échafaudage.

La jeunesse de cette personne en eût fait plutôt sa sœur que sa mère; et, soit prévention venue de ce désappointement, soit qu'en effet les choses fussent ce qu'il les voyait, il lui parut que chez cette dame, dont on lui avait fait sonner si haut la qualité, rien n'annonçait la distinction et la grandeur de la naissance. Un petit minois éveillé et assez avenant, mais tenant plus de la grisette que de la marquise ; une parure magnifique, mais portée sans majesté; enfin un ensemble de tournure et de phy-

sionomie où rien ne saisissait; tel était, en réalité, le portrait de cette femme.

Cependant, de ce qu'une personne ne se trouvait pas au gré de Dupuis, il ne s'ensuivait pas qu'elle ne pût avoir dos choses intéressantes à lui révéler. Aussi, dans son impatience des renseignements qui lui avaient été promis, aurait-il été le premier à entamer la conversation ; mais la grande dame le prévint, et lui approchant un siège assez à portée du sien , d'un air de confusion au moins apparente :

— Mon Dieu! monsieur, dit-elle, c'est peut-être bien léger à moi de vous avoir ainsi fait prier de venir?

— Mais non, madame, répondit Dupuis; vous aviez à me parler, et cela dans mon intérêt; c'est plutôt moi qui dois m'excuser du dérangement que je vous cause.

— Après cela, reprit la dame en poursuivant son idée, un homme n'est jamais très-malheureux d'être conduit en secret chez une femme, surtout quand celle-ci n'est pas décrépite et laide à faire peur. Et puis, au l'ait, entre nous, M. Dupuis, il y a un commencement de connaissance.

— Comment cela? demanda vivement le danseur, car il se figura que cette dernière phrase menait ilroit au sujet qu'il brûlait de voir aborder.

— Mais oui, continua la grande dame, nous nous trouvons souvent ensemble. Telle que vous me voyez, je suis une des habituées, une des ferventes de Messieurs les Grands danseurs.

— C'est beaucoup d'honneur pour mes camarades et pour [noi, repartit modestement l'acrobate.

— Euh ! vos camarades , je n'en fais pas grand cas ; il y a Placide qui a quelque talent, et Pol^ dit

le Petit Diable % qui fait parfois des choses assez amusnntes; mais comme tout cela, cher monsieur, est loin de la grâce, de la noblesse de votre danse! Sans la préoccupation du sérieux et touchant intérêt au nom duquel il était verm, à cet éloge si ciiaudenient accentué de son talent, le danseur aurait compris, comme disent les Mémoires auxquels est empruntée notre épigraphe, que sa disposition et sa force charmaient en public, et qu'on voulait voir ce que c'était en particulier. Mais les lumières qu'il comptait recueillir étaient trop présentes à sa pensée pour qu'il acceptât facilement une sujjposition qui l'eût d'abord désarçonné de cette espérance. Au lieu donc de relever galamment les choses ultraobligeantes qu'il venait d'entendre, ramenant d'autorité la conversation à ce qu'il croyait être so!i véritable objet :

— l.a personne, reprit-il, qui m'a conduit ici m'avait fait espérer que, sur un sujet qui me tien! fort au cœur, vous voudriez bien, madariie, m'cclaircr un peu.

— Ah ! oui, fit négligemment son interlocutrice, le sujet de votre naissance.

— Si vous la connaissez, madame, je vous eij supplie , parlez , il y va du bonheur de ma vie entière.

— iMais c'est que justement je n'en sais rien 6u tout, lui dit alors la coquette d'un petit air riant et délibéré ; seulement, si, selon qu'il est admis de \o croire, l'origirie des gens peut être démêlée à leur air et à leur bonne mine , je ne vois pas de raisons.

^ Placide et Po}, dit le Petit Diable, deux sauleurs de chez Nicolet, dont les l^isloriens des théâtres de la Foire nous ont 'conservé les noms.

M. Dupuis , pour que vous ne soyez pas fils de i^ôî ou d'empereur.

— Ah ! madame, dit Dupuis en se levant, c'est là mal choisir son sujet pour une mystification.

— Vous mystifier! reprit tendrement celle que bien à tort il accusait de dureté , mais qui donc y pense? Seulement il m'aurait semblé qu'à défaut du bonheur de connaître vos parents, on pouvait vous en offrir quelque autre auquel vous seriez sensible.

A ce dernier trait, Dupuis ne put se tromper sur la vérité de sa situation ; mais le genre de beauté qu'il avait devant lui ne lui disait rien ; et d'ailleurs, sous le coup du mécompte qu'il venait d'éprouver, il n'était rien moins qu'en humeur galante. Sa ré-^ ponse fut donc de dire qu'il ne comprenait pas, et cette parole, il la laissa tomber d'un ton sec et froid à faire rentrer en elle-même plus d'une voluptueuse.

Mais celle à laquelle Dupuis parlait ne se rebuta pas pour si peu ; et à la manière déterminée et singulière dont elle s'était procuré une rencontre avec lui, son courage à persévérer se comprendra sans peine.

Fut-elle enfin parvenue à fondre la glace de ce beau Joseph? C'est ce que l'on ne peut savoir. Mais tout à coup , dans la cour de l'hôtel , se fait un grand bruit de carrosse qui semble causer à celle Circé autant de déplaisir que de surprise.

Aussitôt, la chasle dame de se lever et de courir dans une pièce voisine; celle où tout ceci se passait avait ses jours sur le jardin , et ne donnait point sur la cour. Rentrant aussitôt en plus grand émoi :

— M. Dupuis, dit-elle , nous nous reverrons; mais en ce moment , une fâcheuse visite m'oblige à vous congédier.

— Par où t'aul-il passer? deiiianda le danseur sans se faire prier.

Comme il ne prétendait rien au bénénce de la rencontre, en assumer les charges ne lui souriait pas beaucoup, et il se voyait embarqué dans une équipée conjugale, ou il ne s'y connaissait guère.

— De ce côté, répondit la pauvre effarée en poussant le danseur vers la porte qui précédemment lui avait donné accès.

Mais ce fut bien une autre affaire ; tournant trop précipitamment la clef, la malencontreuse embrouilla si bien la serrure qu'impossible d'ouvrir au prisonnier.

— Je vous suis, madame, très-obligé, ne put s'empêcher de dire alors celui-ci.

Car surtout avec celte fantaisie qu'on s'était passée de l'avoir en coslume, il se sentait dans une position à la fois ridicule et périlleuse.

Pendant que des yeux il cherchait autour de lui quelque arme dont il pût se défendre, d'un regard non moins alerte et éveillé, sa conquête cherchait un endroit où elle put le cacher. Elle eut comme une idée de lui indiquer un cabinet s'ouvrant au chevet du lit , mais ayant sans doute ses raisons pour se raviser :

— Ah! ce rideau! fit-elle en décrochant vivement la torsade qui le relevait.

Et en effet, sous l'ample et ondoyante pHssure d'une étoffe à pleines mains, Dupuis, se résignant, trouva une sorte de précaire abri où l'on pouvait laisser passer le plus gros de l'orage , et du moins voir venir.

Tout ceci fait en beaucoup moins de temps que nous n'en mettons à le raconter, un nouvel étonneijient du danseur fut de voir la grande dame souffler

les bougies el sortir loute hà(c.

Mais presque aussi porte se rouviirerit av quais richement galonr entra... ce que l'on po dans le chapitre qui va

Ce que 1'

Deux poitrails. — Retour

A solle quesli

Hayons d'abord de i et halelant la vengcanc un plus agréable tabiea ligures de fcmines.

Pour le coup, si M.

son rideau, ne .^e tient

j;unais n'a passé pour un signe de menai lour (le gorge parfait, une petitesse des blancheur et une finesse des mains, et d de tète à la fois une langueur et une in adorables; voici pour la niarccliale e mais comment peindre la marquise?

Presque jamais nos sols climats tei \ oient jiaîlre de ces étiiicclanles beautés nen!, éblouissent et donnent des vertiges

Romaine, fille de prin e et nièce de c signora Bianca Antonini avait dans se comme dans son blason le droit de tous I de la terre.

A vingt ans , elle était veuve d'un prei qui, cherchant Tinfini dans sa possession à la peine, de la passion sans mesure et s qu'elle lui avait inspirée.

Vcïiue en France, quelques années pli un de ces incompréhensibles caprices qui n'ont pas trop pour leurs ébatlemei pace à courir d'un pôle à l^autre, après i l'amour dans son expression la plus nob élevée, il semblait qu'elle eût voulu l'ex dans les conditions les moins dignes (

avait été chercher bien bas, pour se les associer, une vie tachée de vices, des habitudes de désordre profondément invétérées, afin que, par la régénéralion morale de cet autre don Juan, se marquât plus hautement l'effet de son influence.

Et du reste, la preuve qu'elle l'entendait ainsi, c'est un étrange discours que la veille de ses noces elle avait tenu au marquis, et ce, avec solennité, en présence des deux familles assemblées juste au moment des accordages.

-— 31arquis, avait-elle dit à son futur, jusqu'ici vous avez étrangement vécu et mal employé des qualités brillantes. J'ai cru que la Providence m'avait destinée à votre amendement, et courageusement je me donne à vous pour rachat des tristes plaisirs auxquels vous renoncerez. Vous ne faites pas, que je sache, un bien mauvais marché ; on me dit belle; je suis riche et j'ai de la naissance; en retour de ce que j'apporte, que vous demande-t-on? D'être un mari fidèle et de vous laisser faire honnête homme. Dans ce pays-ci, cependant, à ce que plusieurs me disent, on jure aux femmes tout ce qu'elles veulent, sauf à tenir de son serment ce qu'ensuite on veut bien soi-même. Ceci, monsieur, ne serait pas de mon goût; donnant, donnant; voilà comment j'entends les choses. Si donc vous supposiez qu'une fois mon mari, il vous sera loisible de vivre comme par le passé , il vaudrait mieux ne pas conclure. Pensez-y donc, me voulez-vous? voici ma main. Mais, moi aussi, je vous veux tout entier, et ne me trompez pas, car je me vengerais! Je suis Italienne, et c'est assez vous dire.

En entendant ce singulier discours, qui, à l'époque surtout où il lutlenii, dut paraître encore plus bizarre, on pense bien que le marquis n'avait point

reculé. Loin de là ; faisant les choses gaiement et de très-bonne grâce, il était venu s'agenouiller devant la noble dame, et comme un vassal qui prête le serment d'allégeance , il avait déclaré qu'entre ses belles mains il jurait un amour et une fidélité à toute épreuve.

Le mariage s'était donc fait, et jusqu'au moment où nous sommes arrivés , il ne paraissait pas que le nouvel époux eût donné contre lui aucun sujet de plainte.

Ces courtes explications fournies , revenons au récit.

Au moment où la marquise entra dans sa chambre, car on était chez elle, une odeur de cire mal éteinte l'affecta désagréablement, et en même temps qu'elle en fit la remarque , en demandant ce que cela signifiait, elle s'étonna que mademoiselle Lucile, sa femme de chambre , ne se trouvât pas là à son arrivée.

Un des laquais la paya d'une raison telle quelle, à quoi elle lui répondit de donner des sièges et de sortir.

— C'est bien ridicule que cette fille ne se trouve pas là, dit la maréchale aussitôt que les gens se furent retirés ; car il faut vous mettre au lit ; c'est ce qu'il y a de mieux après des crises pareilles. Du reste, ajouta-t-elle officieusement, j'aurai bien toujours, en l'attendant, l'esprit de vous délacer, et si vous voulez que j'essaye...

La marquise fit un geste , donnant à comprendre qu'il lui. semblerait monstrueux de réduire une fenmie de la condition de la maréchale à lui rendre un service pareil ; en même temps elle affirma qu'elle se trouvait beaucoup mieux, ce que démentaient cependant l'extrême pâleur de son visage et une

sorte de crispation fiévreuse à laquelle tous ses nerfâ paraissaient en proie.

— Mon Dieu ! reprit la maréchale , que j'ai été sotte (le vous dire cela avec si peu de ménagements! Quand je vous ai vue ainsi vous évanouir, j'ai cru que je vous avais tuée.

— Oui, repartit la marquise jouant la tranquillité, cela m'a saisie, mais c'est moi qui suis honteuse de celte algarade. J'ai mis tout à l'envers chez cette pauvre duchesse ; et puis vous donner l'endjarras de me reconduire !

— C'était bien le moins quand j'avais fait le coup ! Mais ce qui me passe encore , c'est que vous n'ayez rien su , que vous ayez vécu dans celte béate sécurité, sans un doute, un soupçon, sans un pressentiment quelconque.

— Que voulez-vous? j'avais la foi, je ne surveillais rien. Et puis, le moyen de supposer, quatre mois à peine écoulés depuis notre mariage, qu'une fille de théâtre pourrait prendre le pas sur moi ?

— Eh! ma toute belle, ne vous y trompez pas, cescréalures-là, pour iious autres honnêtes femmes, c'est notre danger permanent; il n'y a pas de pestes pareilles.

— Oh ! mais je me vengerai, dit alors la marquise d'un ton pénétré, je le lui ai promis, il verra si je tiens parole.

— Se venger , c'est très-bien ! répliqua la maréchale, mais encore à cette vengeance faudrail-il un certain ragoût , et qu'elle ne fût pas trop bourgeoise.

■ — Moi, si confiante! si dévouée! continua la marquise en aparté. xMoi , qui me donnais sans réserve !

— Ah çà! voyons un peu, reprit îâ triaréchale, poussant de son côte son idée, csl-ce qu'on ne pourrait pas l'aire une chose?

— Dites, et je suis toute prête si elle doit le b.én faire souffrir.

— Savez-vous, mon bel ange, que lors de votre présentation à la cour votre succès a été immense?

— Qu'importe, si l'on me traite ainsi? Apparemment celte Carline de la Comédie-Italienne eut produit plus d'effet, puisqu'il me la préfère.

— Croyez-vous? répondit la maréchale d'un àir d'aimable incrédulité. Dans tous les cas, ajouta; t-elle , ce qu'il y a de certain , c'est que , trois jours durant, votre [iiodigieuse beauté a occupé les cent bouches de la Renommée ; je ne parle pas des hommes , cela va sans dire ; mais chez iMesdames/| même il en a été fort causé, et quant au roi, le c^her homme y est revenu si souvent que la comtesse * eri est au cri et a fini par faire une scène.

— Bien bonne, en vérité, de s'occuper de moi! fit avec dédain la marquise.

— Bien bonne , ce n'est pas le mot, il faudrait dire plutôt, bien éveillée et bien prévoyante, car pour si peu que l'idée vous en vînt...

— Soit, dit la hère Italienne en interrompant, mais elle ne peut nie venir.

— Eh bien ! peut-être vous avez tort ; car si nous parlons de vengeance, celle-ci serait d'un assez joli choix , et tout s'y trouverait , l'agrêablé , l'ulile.

— Très-certainement, madame, vous né parlée pas sérieusement?

^ Mesdlames de France, filles du roi.

* Comtesse du Barry.

— Mais, si, vraiment! et tenez, en y pensant bien, ce serait chose assez facile. D'Aiguillon ^ pour le inornent est en froid avec la comtesse, et il serait, j'en suis sûre, enchanté d'avoir quelqu'un sous la main afin de la battre en ruine. Pour mon compte , j'ai contre elle d'anciens griefs, et si vous voulez me laisser faire...

Même au milieu de sa poignante préoccupation, la marquise continuait d'être de trop bon goût pour vouloir faire une scène de Lucrèce ; mais le zèle officieux de la maréchale ne lui parut pas moins blessant pour sa dignité. Un moment elle chercha son expression afin de bien dire à la noble courtière le dégoût profond et invincible que sa proposition lui inspirait; mais, tout considéré, il lui parut que le silence illustré, en quelque sorte, d'une bonne impertinence bien verte, était ce qu'il y avait de mieux pour rendre sa pensée.

Se levant donc pour aller sonner :

— Madame la maréchale , dit-elle d'un ton parfaitement calme et naturel, j'abuse vraiment de votre obligeance à me faire compagnie; comme vous le disiez , après l'émotion que vous m'avez procurée , il n'y a tel que le lit, et je vais, avec votre permission, user de votre remède.

La maréchale n'avait pas attendu l'apparition d'un laquais pour se lever de son siège.

— Sans adieu, chère madame, dit-elle en se hâtant de sortir, et par l'accent particulier qu'elle mit à ce mot, elle lui donna un sens menaçant et absolu qui faisait bien voir qu'elle avait compris.

^ Ministre des affaires étrangères. Tout âme damnée qu'il était de la comtesse, les Mémoires et pamphlets du temps racontent qu'il essaya de lui substituer une madame Pater, célèbre beauté hollandaise.

La fière Italienne poussa jusqu'au bout, car elle ne reconduisit pas , se contentant de dire au laquais :

— Éclairez madame la maréchale.

Tout ce qui reluit n*est pas or.

— Où plusieurs choses sont expliquées. — Oii l'on ni

voit pas tout ce qu'on pensait voir.

Il fallait cependant que mademoiselle Lucile , cette fille de chambre si peu exacte à son service, finît par se retrouver. Et, en effet, aussitôt que la maréchale fut sortie, elle entra chez sa maîtresse avant même d'être sonnée par elle.

Qu'on juge alors de l'étonnement de Dupuis : dans la camériste de la marquise , il lui sembla reconnaître celte grande dame qu'un quart d'heure avant il avait dédaignée. Le costume d'abord le dépaysa, car, à la splendide toilette qu'elle portait si mal, et dont maintenant l'on peut se figurer l'économique origine, cette fille s'était hâtée d'aller substituer un habit coquet, mais plus humble. Toutefois, un instant plus tard , en l'entendant parler, le danseur n'eut plus un doute.

— C'est heureux que vous daigniez enfin paraître , avait dit sèchement la marquise à cette grandeur déchue.

Sur cette vive interpellation , madèmoîsètle Luelle avait répondu :

— Madame ayant parlé de rester quelques jours chez madame la duchesse , je ne l'attendais pas ce soir.

Cette excuse fut pour Dupuis une explication tout entière.

Il est clair qu'à force d'aller voir danser le bel acrobate, mademoiselle Lucile avait fini par s'en affoler.

Elle savait que, pour les femmes de haute condition, et parlant de haut caprice, la singularité de certaines professions très en évidence avait souvent été Tobjet de curiosités vives et audacieuses; que les gladiateurs, les histrions, les écuyers, on a même été jusqu'à dire l'exécuteur public , s'étaient vus quelquefois sollicités en très-bonne maison, de donner contentement à de monstrueuses ou bizarres fantaisies.

S'autorisant de cet exemple, pour en venir au\ fins de sa galante ardeur , la tendre soubrette avait été au plus court : faire enlever son danseur, l'éblouir en le recevant dans la chambre et sous un des plus riches costumes de sa maîtresse , puis enfin , par un aveu risqué à bout portant, achever de lui tourner la tête , voilà le plan imaginé par la chaste demoiselle , et qu'elle avait d'abord exécuté.

En visite pour quelques jours chez une amie, la marquise secondait merveilleusement de son absence cette intrigue effrontée; et, par un certain côté , on peut voir combien pour elle avait été heureuse la cruelle confidence de la maréchale. C'était sous son nom, pauvre femme! que mademoiselle Lucile, fort au courant de tout ce qui regardait Dupuis, avait doiuié au grison qu'elle employait

ses instructions secrètes. Si l'on veut , cet homme avait opéré avec habileté , et provisoirement le danseur ignorait le lieu où on l'avait conduit. Mais que l'envie lui prit plus tard de s'en informer, ou même qu'il vînt à être avisé par un de ces mille et un imprévus qui souvent disposent de nos secrets, Ihôtcl Fiavacourt restait dans son souvenir comme théâtre de son aventure, et alors qu'on se représente tous les déplaisirs qui, pour le noble ménage, pouvaient naître de cet audacieux imbroglio.

Jusque-là noire soubrette s était assez passablement tirée du mauvais pas où l'avait jetée le retour imprévu et précipité de sa maîtresse. Mais tout n'était pas dit : sans compter qu'elle devait avec désespoir se sentir perdue dans la considération de Dupuis, il fallait l'extraire de sa cachette, et jusqu'au moment où l'on en aurait trouvé le moyen , que <le complications possibles !

Sans aller bien loin , survint presque aussitôt celle-ci :

— Préparez ce qu'il faut pour ma toilette de nuit, dit la marquise à sa camériste.

Ce n'était pas que mademoiselle Lucile, après s'être si peu souciée de compromettre le nom de sa maîtresse, se souciât beaucoup davantage des conséquences au moins fort extraordinaires que cet ordre faisait supposer.

Au point de vue de la chasteté, que la marquise, sans le savoir, fût condamnée à jouer le rôle de Suzanne au bain, l'impertinente fille ne s'en mettait guère en peine; mais sa jalousie lui révélait pour elle-même un^utre danger. Confident d'adorables indiscrétions, Dupuis pouvait-il manquer d'en être frappé, et quand il aurait ainsi vu la maîtresse dans tout le rayonnement du déshabillé le plus transpa-

rent, était-il à croire qu'en son attention il restât quelque place pour la demoiselle suivante?

Celte considération faisait que mademoiselle Lucile ne se hâtait pas , qu'elle longeait de son mieux le temps, afin de retarder au magnifique spectacle qui se préparait ce qu'on pourrait appeler le lever de la toile.

3Iais elle avait affaire à une vive et pétulante nature que, dans les petites comme dans les grandes choses, toute impatience faisait mourir. Se voyant donc rudement interpellée sur sa lenteur et la singulière distraction qu'elle apportait ce soir-là à ses fonctions, la pauvre fille se décida à entamer l'ingrate besogne qu'on lui demandait, et les révélations commencèrent.

Disons cependant qu'en y mettant beaucoup d'adresse et d'industrie, elle sut dérober à M. Dupuis une partie très-notable des bénéfices de sa situation.

De notre côté , nous userons d'une grande réserve et laisserons à l'imagination du lecteur à broder le canevas ; de cette façon, le tableau restera chaste en dépit de lui-même.

É?asiou. — Monologue. — ln\entaire. — Idée de femme. — Une bonne éloile.

Un simple peignoir garni de malines ayant remplacé tous les brillants atours de la marquise, se? cheveux arrangés pour la nuit et de petites mule;

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