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roses laiDces iraigoiil brillant à suii pied inignoii, mademoiselle Lucile se mil en devoir de découvrir le lit, et à celle deriiièro façon du cérémonial nocturne elle meltait un certain empressement, car voici les dispositions arrangées dans sa pensée pour rc\asion du prisoimier.
Sa maîtresse une fois couchée, sa chambre ne resterait {)lus éclairée que par une simple veilleuse. Celle veilleuse, d'un coup de maladresse adroitemenl donné, on la renverserait : la porle serait enlr'ouverle, un moelleux lapis couvrait le parquet; ainsi donc, toute facilité serait faite à Dupuis pour sortir sans que la marquise put le voir ou l'entendre.
I Malheureusement un caprice de celle-ci mit obstacle au succès de ce plan. Dans la disposition agitée qu'on sait être la sienne, le sommeil était à mille lieues de ses paupières ; elle refusa donc de se mettre au lit, ordonna à mademoiselle Lucile de finir le Iracas qu'elle faisait autour d'elle, et enfin de la laisser seule.
Quand on se croit sans témoins, et qu'une vive passion vous agile, volontiers on parle haut. Ainsi ,fit la marquise. Quant au sujet de son monologue, il n'y en avait pas deux possibles : la cruelle Iraiiison de son mari devait seule l'occuper.
Soncœursaignaitdouloureusement,maisilyavait Ml même temps, à son amour-propre, une blessure )rofonde. La maréchale avait eu beau lui donner, omme un fait couramment admis et consacré, la oncurrence des filles de théâtre, le goût particulier les hommes du monde pour cette espèce de femmes 1 passait de tout po.nl.
— Mais qu'oni-elles donc, ces femmes? s'écriaitllcj et ne peut-on pas les valoir?
Cela disant, elle s'était approchée d'une glace, et y mirait son beau visage.
— Mes traits pourtant, continuait-elle, ont leur noblesse, leur élégance. Ces yeux ne sont pas raorls... quand je le veux, j'y fais monter monj âme, et ma bouche sait sourire ou dédaigner. Ces mains, ces bras, fit-elle encore en relevant vivement la manche qui les emprisonnait, c'est presque de l'ivoire, cent fois on nje l'a dit...
II faut bien pardonnera cette pauvre femme cette folle revue d'el!e-nK'me, tant son mari lui faisail injure, et lant elle était outrée/ Mais là ne s'arrêta point ce bizarre inventaire ;. dans sa furieuse ardeur de donner raison à ses charmes, belle comme une statue grecque, un moment elle osa en risquer le costume, et, de la tète à la ceinture, se fit resplendissante (Je sa nudité.
Tout à coup, dans la glace, qu'elle rendait confidente de si étranges secrets, une vision plus étrange encore vint frapper ses yeux.
A genoux, les bras tendus vers elle, les main; jointes comme en présence de la Divinité, un beai jeune homme, en blanc costume, semblait l'ado rer.
Sans croire à une réalité, par un vif instinc de ()U(leur, la marquise se hâta de réparer soi désordre. Mais, l'apparition se continuant, elle S( retourna et marcha droit au fantôme, qu'elle vilbiei alors être un homme, et assez i)izarrement vêtu.
Une femme, comme sont presque toutes les au très, eût pris l'épouvante, se fût évanouie, et eu crié à l'aide; mais ce n'était point ainsi qu'en pré scnce d'un danger avait coutume de faire l'éncrgi que Italienne. Saisissant le danseur par le bras, e le lui serrant par une forte étreinte :
— Oui èlcs-vous? lui dcmatida-l-ollo d'une voix cuiuo cl impérieuse, que failcs-vous ici? cornnicut y ctes-vous eritrc?
— Mille fois pardon, madame, du transport où j'ai été jeté, et que je n'ai pu conleinr, s'enipressa de répondre Dupuis du ton le plus respectueux, vous et moi sommes victimes d'une machination ifdàmc. Moi surtout, puisque j'ai eu le malheur de vous épouvanter.
l't, sorïjmé de parler ])lns clairement, il ne niarchanda pas mademoiselle Lucile, racontant droit les choses comme elles s'élaient passées.
Pendant que le pauvre garçon s'excusait ainsi de son mieux, la marquise avait eu tout le loisir de remarquer l'air de son visage, sa lournure élégante, et elle était resiée frappée de la douceur de son organe, qui, naturellement mélodieux comme nous l'avons dit, s'animait d'un charme extraordinaire sous son émotion.
— Mais ce costume singulier, que signifie-t-il ? den)anda curieusement la noble dame.
(]ar Dupuis avait tout avoué, moins sa profession.
— Je suis de théâtre, se décida-t-il à dire enfin, et c'est au moment où je descendais de la scène, que, sans me laisser le temps de changer d'habit, on n)'a entraîné ici.
— Ainsi, fit la marquise en fronçant ses noirs sourcils, vous avez pu penser qu'une femme comme moi...?
— Une femme comme vous! oh! non! dit le danseur avec expression, je sais bien que personne sur la terre n'est digne d'un de ses regards. Mais d'autres grandes dames, j'ose vous l'affîrmer, m'ont quelquefois marqué de la bienveillance; et puis je ne venais pas ici dans UîiC pensée fol e et audacieuse;'
je vous l'ai dit , madame, c'était le secret de ma naissance que j'espérais m'y voir révéler.
— Et vous vous appelez'/
— Dupuis, madame.
— Mais en effet, reprit la marquise, j'ai entendu ce nom dans la bouche de quelques femmes de la cour ; c'est le beau Dupuis qu'on vous nomme, et dernièrement vous avez sauté sur la corde devant le roi?
Dupuis fit un signe que sa mémoire ne la trompait point, et il resta comme anéanti sous le coup de cet humiliant souvenir, sauté devant le roi!
Tout à coup, comme une illumination soudaine parait sur le front de l'Italienne, qui a juré de se venger.
— Dupuis, dit-elle au danseur avec une animation singulière, si l'on vous offrait d'être heureux et de mourir après?...
L'accent dont ces paroles avaient été dites ne laissait pas place à un doute , aussi le pauvre jeune homme devint tout ému et tremblant, non pas de l'idée de la mort, mais de l'autre idée.
— Cette nuit dans mes bras , continua la marquise en résumant son terrible marché, mais demain , pour réveil , un mari forcené de vengeance , venant vous demander compte, car j'entends, voyezvous, qu'il vous surprenne dans ma couche, où certes il vous tuera!
— A plus haut prix encore, répondit le courageux amant, je vous voudrais; tout à l'heure ne vous ai-je pas vue ?
— Viens donc, s'écria cette lionne, et, le saisissant par la main, elle rentrainait vers sa sanglante félicité...
A ce moment, dans la pièce qui précédait la
chîimbre où se passait la scène , un bruit de pas se lit entenfire, et, presque au même instant, à la porte qui, pour les furieux projets de l'épouse outragée, n'avait pas eu besoin d'être (ermce au verrou, retentissaient quelques coups discrètement Cnippcs.
— (>'est lui, dit la marquise en bondissant. Tenez ! dans mon cabinet de toilette, ajouta-t-eile.
Et, ouvrant rapidement la porte, elle poussa vivement Diipuis dans ce refi.ge, car on frappait pour la seconde fois.
Si étrangement ballotté, le pauvre jeune homme dut se résigner, car, être surpris à ce moment, ce n'était ru son compte, ni celui de la dame, et il fallait bien voir ce qui allait se passer entre elle et ce mari; quant à celui-ci, on doit en convenir, il ne se montrait pas pourvu d'une trop mauvaise étoile en arrivant à cet instant précis.
Le jour n'est pas plus pur que le fond de son cœur. — Ce qu'il avint de Diipuis.
Si M. de Flavacourt n'était pas un modèle de fidélité conjugale, et encore faut-il l'entendre avant de le condamner, c'était au moins un homme à citer pour la grâce et l'aisance de ses façons. Ce fut donc du meilleur air du monde qu'il entra dans la chambre de sa femme, où déjà il s'était annoncé avec un parfait savoir-vivre conjugal, comme on a pu le remarquer.
— bO —
Pour se faire une contenance, aussitôt Dupuis remisé, madame de Flavacourt s'était jetée dans une bergère où, le visage hautain et l'œil menaçant, elle allenflait le début du marquis.
Celui-ci ne se montra pas de cet abord sémillant et vainqueur qui était dans ses habitudes ; et ce fut, au contraire, avec une sorte de tendresse sérieuse et digne qu'il essaya de prendre la main (ie sa Icnune pour y déposer un baiser.
Charmée de pouvoir en un gesle résumer tout son mépris cl toute sa colère, l'épouse irrilée retira cette main d'un air de dégoût, et connue s'il eût été quesiion qu'un lépreux y imprimât ses lèvres.
— Bianca, dit alors le marquis du ton le plus pénétré, vous souffrez horriblement. Je viens de chez la duchesse, où j'arrivai très-peu de temps après votre départ : je sais tout ce qui s'est passé.
— Eh bien! (it la marquise, vous avez dû être ravi 5 une femme qui au premier mot de l'inconstance de son mari tombe en une syncope à faire craindre pour sa vie, cela a tout à fait bon air pour l'infidèle, et lui donne une glorieuse apparence d'être aimé jusqu'à la déraison.
— Je crois, en etTet, que vous m'aimez, Bianca, et j'en suis fier; mais vous auriez pu vous dispenser de ce douloureux témoignage ; car rien, j'ose le dire, ne justitie vos appréhensions.
La marquise, à cette parole, leva la tète et regarda fixement son mari, cherchant à démêler sur sa physionomie le degré de créance qu'elle y pouvait donner.
31. de Flavacourt soutint assez bien le feu de ce coup (l'œil pénétrant, puis il reprit :
— ta uiarcchale a été pour vous fort officieuse ;
après vous avoir presque foudroyée de son venin, elle a voulu vous reconduire; j'avais compte la rencontrer ici, et il nie fâche beaucoup qu'elle soil sitôt partie.
— Sans doute, dit ironiquement la marquise, vous auriez confondu celte calomniatrice.
— Ses calomnies , reprit M. de Flavacourt, je ne lui en eusse pas dit nn mot; ce rôle de vipère, qu'elle se donne à plaisir, la fnet trop bas dans mon esprit, «i Madame la marcciiale , nie sernis-je co.M!<M!ié de lui dire, autrefois vous me vouliez plus (ic bie.i que cela; à \os yeux,- c'est doîic un bien gr.i-xl Ci'ime de n'aimur [iulnl k-s rechutes et b'S vie4îx pécîu'S? ' Aiîisi jîos.^e ('!î lenutie qui per;l s;:s avances, je ne craignais plus riju, liiaiica, mon accusalnc'.' était jugée.
— Ainsi, encore ce'Ie-ci ! dit lis jnarquise avec amertume; elle sentait, sous ce commencement de justification, tarir sa colère, et, pour en maintenir le niveau, ce qui est bien femme, elle se raccrochait au nouveau grief qui se présentait.
— Mais le passé, reprit le marquis avec douceur, vous l'avez amnistie; il n'y a que le présent et l'avenir dont je doive compte.
— Et cette ignoble rivale, et celte fille de théâtre, s'écria alors madaiiie de Flavacourt faisant explosion, est-ce anssi du passé?
L'ijjculpé ne parut pas ému le moins du monde.
— Ilarri\e quelquefois au ciel, reprit-il, de protéger l'innojence, et si, un moment, vos belles mains consentaient <à se souiller au contact d'un impur écrit, j'ose croire que ma justification ne se ferait pas attendre.
Eu même temps , dans l'une des poches de sa veste de salin à Heurs, il avait pris un petit billet
fortement ambré, qu'il présentait ouvert à la marquise. Celle-ci le reçut de sa main et lut ce qui suit :
u Ah çà ! marquis, qu'est-ce que j'entends dire, que vous êtes maintenant le modèle des maris , que votre femme a fait rafle de tout, et qu'il ne reste pas pour vos amies même un souvenir? L'autre jour encore, j'avais parole du gros vicomte de vous amener à souper; on vous attendait avec angoisse et soupirs, et vous ne vîntes pas ! Je vous ai conim plus aimable; que diable! je suis Italienne aussi, et un nez retroussé ne valût-il pas un profil grec, au moins cela change.
« Voyons, marquis, à quand ta visite? car je ne puis soutfrir qu'un joli garçon comme toi soit ainsi perdu pour le monde et la société. Il y a tantôt quatre mois que l'on ne t'a vu. Veux-tu faire sécher et périr d'amour, à la fleur de ses ans, ta désolée
(c CARLn'E. »
— Quel ton et quel style ! dit dédaigneusement nndame de Flavacourt en rendant le billet à son mari.
— Vous avez raison, Bianca, reprit le marquis, car en même temps que cette lettre peut servir à me justifier, elle m'humilie profondément en vous faisant connaître les indignes attachements que j'ai pu souflVir avant d'être à vous. Mais , encore un coup, sur ce coupable passé vous avez généreusement jeté un voile, et faudra-t-il que contre de^ preuves si claires de mon innocence puissent prê valor les lâches artiHces de cette femme qui a jui' de nous désunir parce que je l'ai dédaignée?
J*lus violents sont les orages, et plus ils passent
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vile. A réloquence de la parole, le marquis avait joint celle de l'action. A genoux devant sa femnne, et parvenu à s'emparer d'une de ses mains qu'elle ne retirait plus, l'air contrit et repentant malgré le vif éclat que venaient de jeter ses vertus conjugales, il demandait grâce et merci.
Une explosion de larmes , dénoùment de la terrible tempête qui s'était amassée au cœur de la marquise, annonça que ce grand courroux se calmait :
— Armand ! s'écria-t-elle en se jetant dans les bras de son mari, si tu savais ce que j'ai souffert!
Et, au même moment, dans sa cachette, Dupuis dut recueillir un bruit de chastes baisers entrecoupés de sanglots , qui ne pouvaient manquer de lui former une harmonie fort agréable.
Cette paix heureusement faite , une nuance fut à remarquer dans l'attitude du marquis.
Chez les cœurs tendres, une scène pareille à celle qui venait de finir laisse toujours après elle un peu d'émotion. M. deFlavacourt était plus heureux; il avait paru vivement pénétré ; mais prodigieusement rapide dans ses évolutions d'humeur, son pardon sitôt obtenu, sans transition aucune, il passa à un ton léger et presque persifleur, et demanda gaiement à sa femme « ce que cependant elle aurait fait , dans le cas où la calomnie dont il avait été l'objet se fût trouvée justifiée? »
— Vous le saviez d'avance , repartit gravement madame de Flavacourt, je me serais vengée.
— J'entends cela : mais cette vengeance, quelle forme lui donniez-vous? Périssais-je par le fer, par le feu, ou bien m'administriez-vous la terrible aqua tofana ^, ce gentil poison que les dames ita-
^ Poison italien sur lequel on trouve de curieux détails dang un pamphlet de Tépoque, intitulé : l'Espion dévalisé.
liennes passent pour avoir constamment sur leurs toilettes, mêlé aux flacons d'essence et auX eaux de beauté?
— Tuer la vie, répondit la marquise, ce n'est pas assez faire; c'est dans votre honneur que l'on vous eut frappé.
— Ah! oui! la vengeance qu'au dire de Molière les femmes ont toujours prèle; et quel était l'heureux complice?...
— La maréchale arrangeait cela ; elle avait avisé quelqu'un.
— Une nouvelle obligation que je lui ai ! et vous semblé-je trop indiscret de demander le nom ?
— Il s'agissait, je crois, du roi, répondit madame de Flavacourt avec négligence. Je n'avais, m'assurait-on, qu'à dire un mot.
— Peste! fit le marquis sans se départir de sa belle humeur, j'étais en bonnes mains! Prenez garde, cependant, ma chère, vous qui raffinez la vengeance : celle-ci était louche et de couleur douteuse, on pouvait y être de son plaisir autant que de son ressentiment.
— Vous croyez? répondit la marquise.
Et à l'accent particulier qu'elle mit à cette parole, il ne paraissait pas que la gaieté de son mari fût beaucoup de son goût.
Celui-ci ne comprit pas cette nuance, ou il n'en tint pas compte, car il ajouta :
— Mais, sans doute, et que savez-vous si, moimême , j'eusse été bien flagellé? Posez la question que je dusse être un sot, le devenir de main royale pouvait m'être une consolation.
A ce coup , l'ardente Italienne perdit patience : elle courut ouvrir la porte du cabinet qui recelait Dupuis, et, l'attirant vivement en scène :
— bo —
— VA celui-ci, demaiida-t-elle, vous eût-il aussi semblé consolant?
En ce moment, et â cette place, Flavacourt eût vu le diable ou le roi lui-même, qu'il fût resté moins slupélait. L'envie de rire lui passa d'abord, et il demanda, au contraire, d'un sérieux presque menaçant, ce que celle mascarade signifiait.
La marquise alors expliqua l'effronterie de mademoiselle Lucile ; mais en même temps son mari dut se le lenir pour dit : comme un sauteur de chez Ni.colet faisait assez bien la balance avec une colombine de la Comédie-Italienne, sans sa justification bien complète, il courait des dangers.
Celte franchise ne parut que très-médiocrement réjouissante au marquis; il n'osa pas toutefois en dire son sentiment à sa femme, parce qu'avec ses idées si énergiques et si arrêtées du talion, elle ne laissait pas de lui imposer; mais courageusemenl il se rattrapa sur le faible et parla de faire jeter par les fenêtres l'insolent, le misérable qui s'étajt introduit chez lui.
Madame de Flavacourt lui répondit que rien ne justifiait celle violence, et déclara prendre Dupuis sous sa protection.
— Je n'ai besoin de la protection de personne, répondit le danseur, qui s'était contenté de sourire dédaigneusement à la menace du marquis. Un homme de cœur, conlinua-l-il, peut faire bon marché de lui-même pour un but qui en vaille la peine. (Et il appuya sur ce mot.) Mais quand il ne veut pas mourir, il sait défendre sa vie.
— Que dit-il? demanda M. de Flavacourt dédaigneusement.
Au lieu de répondre à celte question :
— Voyons, marquis, dit avec une vivacité mar-
quce la noble dame, il faut pourtant faire sortir ce jeune homme ; et quelque ridicule que cela puisse paraître , je vous vois obligé de vous en mêler.
— Par oîi es-tu venu, drôle? demanda alors le mari.
Dupuis se croisa les bras sans répondre, et le regarda.
— Ah çà! m'entends-tu? reprit le marquis en haussant la voix. Je te demande par quel chemin on t'a conduit ici?
— Et moi, je ne vous réponds pas, parce que vous ne me parlez point comme il faut.
— C'est inimaginable ! s'écria le gentilhomme , que cette fierté mit tout hors de lui-même; il faut encore prendre des mitaines avec cet histrion.
— Finissons tout cela, dit la marquise en s'interposant. Mon mari, monsieur, vous demande par quelle voie secrète mademoiselle Lucile vous a fait, amener.
— Par cette porte, répondit Dupuis, une suitï d'appartements, un jardin et une entrée sur une' rue déserte.
Aussitôt, le marquis alla à la porte dérobée ; et soit qu'il y mît moins de précipitation que la fille de chambre, soit que la serrure cédât sous un poignet plus vigoureux, ou qu'elle eût eu seulement! un caprice, car les serrures en ont aussi, au second tour de clef, le passage se trouva libre.
— Allons, venez, beau sire, dit alors M. de Flavacourt, ayant pris un flambeau.
Quant à la clef du jardin , il l'avait habituellement sur lui et pour cause.
Sans dire un mot, sans jeter un regard, sansi même adresser un salut à la belle Italienne , Du-
puis avait été prendre son manteau resté derrière Je rideau , sa première cachette, et avait suivi le marquis.
— C'est singulier, se dit la marquise en voyant la fierté de ce départ, il s'en va tout furieux, ce garçon, et paraît m'en vouloir ; pourtant , ajouta t-clle, je ne pouvais mieux faire, et, entre nous, il me semble, c'était chose convenue; il était un en cas.
D'une cloison dans le cœur de Dupuis et du parti violent qu'il fut amené à prendre ensuite de cette distribution.
Un en cas! soit, belle marquise, nous acceptons le mot. Il est dur, horriblement dur, mais enfin il a le mérite de résumer trcs-nettcmcnt les rapports que l'occasion, cette dangereuse conseillère, avait établis entre Dupuis et vous.
Toutefois la situation ne pouvait-elle pas se dénouer d'une manière moins rude pour l'amour-propre de ce jeune homme? Ses services devenus inutiles, qu'on l'eut congédié à petit bruit et sans éclat, il n'avait rien à dire ; c'était une des chances de son marché. Mais, au lieu de cela, avoir l'air de faire de lui une injure vivante et le présenter théâtralement à M. de Flavacourt comme la plus poignante flétrissure dont honneur conjugal put cire menacé, n'était-ce pas le traiter avec bien de l'égoïsme, et le descendre un peu trop ?
Quoi qu'il en soit, c'est ainsi que Dupuis prit la chose, et de cette rencontre, qui avait fini pour lui d'une manière si humiliante, il sortit emportant un terrible désir de vengeafice capable de le pousser aux dernières extrémités.
Mais il eût été trop heureux de voir résumer son mécompte en celle pensée unique et, au tond de sa situation morale, se dessinait une bien autre coniph'caf'on! Deux ])arls laiîes de son cœur, d'un côlé ij aiihorrail eldélcsîail ia njarquise, de l'autre il se sentait Tadorcr et lolleinent la vouloir, car si, .iu souvciiir de rhu!nilial;un qu'.l avait subie, le rouge lui montait au visage, rien aussi ne s'était cnacé dar.s sa mcinoire de ces cruelles conlideaces d'une beauté sans pareille auxquelles il avait été admis.
Ainsi haïr avec amour, aimer avec h;tine, tel était le conflit de sentiments auquel le pauvre garçon se voyait livré; et, tout quintessencié que cela puisse priraîlre, rien de plus facile pourtant à compiendre : sa haine lui vetiail de l'âme, et son amour ÛQS sens.
Au reste, dans la donnée de l'amour comme dans celle de la vengeance, un premier irjlérèt réclamait ses soins, dette l'enune, parvenue à l'occuper ainsi en partie double, il fallait la connaître, la retrouver. Dès la veille, en quittant le marquis, et, bien que celui-ci eût cru devoir lui faire, au sujet d'une discrétion à toute épreuve, les injonctions les plus menaçantes, Dupuis avait soigneusement remarqué la rue et la porte par laquelle il sortait. Le lendemain, revenant de jour, sa perquisition ne l'ut ni longue ni difficile : le premier passant lui apprit qu'avec une façade et son entrée principale sur une rue voisine, l'hôtel f iavacourt avait son jardin et
une sortie de derrière, au lieu même où il se renseignait.
Ce point réglé, venait une antre afîn're, laquelle n'était point d'un médiocre souci.
Le lendemain, on se le rappelle, le beau danseur é{)0usait Rosalie. C'était même à raison de la conclusioij , si cruclleinont prochaine de cette union, que mademoiselle Lncile s'était décidée à pratiquer sur la persoîMie de Dupuis la teritative désespérée de rapt cl séduction que iious avons vue.
Mais on se souvient aussi qu'à col ir. menée JJujjuis n'élail pas d'un enîprcsscmenl bien vif. el, si l'on veut bicii nous perinellre une di:>linction subtile, il se laissait être le mari de sa Tulurc i)!utôl qu'il ne se njariail.
Toutefois, au milieu du trouble d'esprit où le jeta son aventure, vint à s'évanouir jusqu'à celte résolution passive et inerte, car il le seniait bien , pour toute sa relation ultérieure avec la marquise, ce mariage lui coupait les ades. Tout à coup donc décidé à garderie célibat, il était maintenant à la recherciie iVun prétexte homiète et plausible pour rattraper sa liberté.
L'action qu'il méditait était nnauvaise : qu'on se représente, en effet, la douleur de cette eidant,qui s'était offerte à lui d'un amour si désintéressé, et qui, sans un reproche à se faire, allait subir ses dédains et son abandon; mais justement le monde est ainsi fait, et c'est à l'exéculion des plus méchants desseins que, d'ordinaire, se rencontrent les plus grandes coiumodités.
Dupuis était en quête d'une mauvaise querelle; comme il entrait chez sa future , la brouillerie qu'il cherchait vitit complaisamment s'olï'rir à lui.
Son enlèvement de la veille ne s'était point opéré
d'une manière si secrète, qu'il n'en eût été parlé. La concierge du Ihéâlre l'avait vu de loin monter dans le carrosse, et, instruite de cette singularité, madame Nicolet se l'était expliquée dans le sens erotique qu'elle paraissait le plus naturellement présenter.
A la manière intéressée et tout administrative dont elle mariait sa filleule, il semble que cette découverte ne devait ni ne pouvait la passionner beaucoup. Cependant, plus femme encore qu'elle n'était directrice, la chaste dame ne put apprendre s;his une indignation profonde le désordre de Dupuis; et , par esprit de corps, aussi bien que par un certain besoin de se mêler, qui est l'une des passions du sexe , comme si le bonheur et les droits de Rosalie l'eussent sérieusement préoccupée, d'abord qu'elle voit le danseur, la voilà qui l'entame sur le scandale de sa prétendue bonne fortune en le prenant sur un ton très-haut.
Dupuis aurait eu le dessein de ne rien cacher, que cette façon de débuter avec lui aurait d'abord desséché sa franchise. A plus forte raison , quand son amour-propre était si intéressée ne rien laisser transpirer de sa sotte histoire, ces airs de lui donner la question devaient-ils lui paraître souverainement déplaisants; plus donc on le pousse à parler, et plus il se boulonne, d'où un rapide ferment d'aigreur se développant dans la conversation.
Celle-ci bientôt tendue et montée au delà de tout ce qui se peut dire, madame Nicolet fait feu de son dernier argument , et elle pense se monirer bien concluante et bien habile en insinuant qu'un mariage, tant près soit il de sa conclusion, peut toujours se défaire, et qu'il n'y faut qu'un moment.
Présente à tout ce débat, Rosalie y tenait une attiturJe toute conciliatrice, et puisqu'elle déclarait n'êlre point jalouse et se contenter de la parole que donnait Dupuis de n'être point coup;djle, madame Nicolel auniit dû se dispenser de cette imprudente menace qui allait tout gâter.
En entendant ce cassant ultimatum de sa marraine, la jeune fille comprit d'abord comment Uupuis l'allait prendre, et à ce coup , sortant de son caractère, qui était la soumission et la douceur même, elle déclara résolument qu'au point où en étaient les choses, elle ne permettrait pas qu'on vint les rompre et tout remettre en question.
Mais le danseur avait l'occasion trop belle fOur la laisser échapper:, il releva donc avec la dernière hauteur Tinsinualion comminatoire de la directrice, se posa comme un homme que l'on voulait humilier et auquel, en le mariant, on semblait faire une grâce; bref, feignant de s'inspirer instanlatiément d'une résolution qu'en réalité il apporlait toute prise, il dénonça solennellement sa volonté d'une rupture, et se mit en devoir de gagner la porte de l'air le plus superbe et le plus courroucé,
— M. Dupuis! s'écria alors la pauvre Rosalie avec un accent de supplication à fendre le cœur.
— Voyons! mauvaise tête! fit de son côté madame Nicolet, qui s'était tout d'un coup radoucie en croyant voir, derrière cette fierté intraitable, l'ombre d'Audinot.
Dupuis n'écoula rien : le dénoûment qui lui rendait sa liberté était le seul qui pût lui plaire; il laissa donc, comme on dit au palais, les choses en l'état, et sortit incontinent.