‹ Les grands danseurs du roi (volume 2)Chapitre 8 sur 8 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Diipuis était mort le lo août 1773; l'année suivante, le 10 mai 177^1, Louis XV mourait de la peliîe vérole , et Ton sait le scandale de ses hàlives fuiiérailles. Iroublôes par les malédictions du peuple qui les voyait passer.

A rinsianl mènie, eut lieu une vive réaction contre tout le scaiidaleux passé qui venait de (inir : !:;ai!rcsses, complaisants, minisires du roi défunt, lurent séviTcment éconduils, et les persécutions essuyées sous le précédent régne devinrent un titre à la bienveillance de celui qui co!nmer!çail.

Un matin, il yavaitgrandefouleà/'Oi^/V-e/e-jPcp?//", et le vicomte de Lugeac, cette espèce d'Asmodée , (j;ji savait tout, connaissdt tout, devinait tout, se trouvait le ceidre d'un groupe de courtisans emjiiessés h recueillir ses anecdotes, quand l'altefilion i\ii aiiirée par une femme qui traversait la grande galerie des glaces ; beauté éclatante, quoique déjà pcfichant vers son automne, elle était conduite par un hoamae très-bien posé à la cour, et fut admise aussilôl chez la reine, dont elle avait uneaudicnce, à ce qu il |)arut.

(lelle privilégiée n'étant connue de personne, aussitôt il se lit une grande curiosité autour du vicon)!c; de plusieurs côtés on venait s'informer de cette éirangcre à sorj bureau de rensei(jnsments.

Au moment où passait la dame, M. de Lugeac l'avait un inomcut suivie de sou lorgnon.

— âoî) —

— Ça! ful-il donc en mesure de répondre, e'est une danie de Bar)ncval.

Ce nom n'en disaii, guère j)lu.s que la ligure de l'clrangère ; on insista donc auprès du vicoinle, lui dcunnda.il ce que c élail que rnailanu' de Uu;iiieval, et si elle se Irouvail paren(e du lanjcux Acfiinet- Pacha, autrement dit le eomle de lionnL'val, mort en I7i7 au service de la Porte, après avoir pris le turban?

— Du (out, reprit M. de Lugeac, il ne s'agit pas ici des Bonneval du Limousin, ('/est urîc Boimeval de Paris (jui coujinenco à elle e! (]ui liiiil à elle, et, si vous voulez absolument savoir so.i origine, elle est nce liatupe.

— Latupel dit alors un des jeunes seigneurs qui fai>aienl jiarii(! du groupe; n;ais mon j)ère avait un perruquier (pi'il apj)elail de ce nom-là!

— .]usteinenl, repartit le vicomte, mademoiselle J>alupeéiail iil e d'un perruquier de la rue Daupliine, qui avait sî)iriîueliemeiit [ir!s [)Our enseigne la l'aujeuse réponse (ic Voltaire à l'un de ses con- IVères : Faites des perruques! faites des jiennques!

— Mais alors, cositinucrent b'S questionneurs, comment celte (iîle, devciiue madame, de Bonaevaî, a-L-elle aujourd'hui accès chez Sa Atajeslc?

— Ah ! c'est u.te histoire très- loiigie à dire, repartit le vicomte de i'air d'un iionime mal dispoî)é à la raeonler.

- Une histoire! ht Uîi des assislanls, je la tiens pour sue.

Et il eut l'air de \ouloir s'éloigner.

Cet honnne, en apparence si peu curieux, avait au contraire autant que qui que ce lïitle désir d'être renseigné; mais il savait par coeur son Lugeac, qui, tout en aimant beaucoup à trouver te placemciil de

ses notes secrètes , avait souvent le travers de se faire prier. Or, si l'on veut bien nous passer cette expression qui, du reste, est de iMolière, atin de traire plus facilement le quiiitrux vicomte, avoir l'air de faire ti de ce qu'il avaità dire, était un procédé assez ingénieux.

Cette manœuvre réussit à merveille, et M. de î.ugeac ne fut pas plutôt dispensé de dire son histoire, que, sans plus de préambule, il la commença ainsi ;

— Vous avez tous , messieurs, connu Lebel , le valet de chambre, pourvoyeur du feu roi. Vous savez probablement aussi que le jardin des 1 uileries était pour lui une manière de (iircassie où il allait recru'er de jeunes beautés pour le sérail du maître, se faisant au besoin aider par la police, quand, trop récalcitrants aux menus plaisirs royaux, les parents de la petite sultane le mettaient dans la nécessité d'avoir recours à un enlèvement.

•i Un jour mademoiselle Lalupe, se promenant avec sa bonne, fut remarquée par le dangereux entremet leur. Elle était alors belle comme le jour, et, quoique déjà grande et formée, n'avait pas plus de douze ans.

»t S'aboucher avec la bonne, el . au moyen de quelques louis, la mettre dans ses intérêts, fut, pour le Mercure royal, laff^iire d un moment. Il avait, dans les combles du château, un petit appartement qui était comme le vivier où il entreposait les produits de sa pèche; ce fut là que la petite fut conduite, et. jiendant que la servante complice de ce dclournemerit de mineure faisait au malheureux père je ne sais quelle histoire invraisemblable, mademoiselle Latupe était dirigée sur le Parc-aux- Cerfs y où elle devait être élevée et gardée soigneu-

sèment , en attendant la maturité de ses IVélcs appas. »

— Ah çà! dit un des plus jeunes audileurs du vicomlc , décidément le Parc-aux-Cerfs a donc existe?

A cette question, qui pouvait paraîlre naïve, quelques-uns de ceux qui claicnt présents se récrièrent, mais le vicomlede Lugeac reprit :

— Vous avez tort, messieurs, de traiter comme une enfance la question très-judicicusc qui vient de m'êlrc adressée. Le Parc-aux-Cerfs a sans doute existé, mais point de la manière scandaleuse et avec tous les embellissements d'imagination dont la crédulité publique a orné cette institution. Le Parcaux Cerfs ^ il faut bien le reconnaître , avait son côté moral, puisqu'il était destine à entourer de secret les faiblesses les moins vénielles de notre trop galant monarque; à tout prendre, c'était une de ces petites maisons passées dans nos nioeurs et telles qu'en peuvent avoir plusieurs de ceux qui me (ont l'honneur de m'écouler. Quant au persoimel du sérail , il se réduisait par moments à une seule odalisque qui avait pour compagnie la femme d'un commis de la guerre, dont elle passait pour cire la nièce. ï/ctablissement n'avait d'ailleurs rien d'absor lument fixe : plus d'une fois il a changé de local et deqtiartier, et il arrivait même pendant des mois entiers que ce secret asile des voluptés royales restât tout ta fait vacant et inhabité.

— Et vous êtes sur, vicomte, demanda quelqu'un, de l'exactitude de ces détails?

— Je les liens, monsieur, reprit le conteur, de madame du Ilausset, femme de chambre de niadamc de Pompadour , et dun nommé 31ercier, commissaire de la marine, qui avait eu part à rcducation de l'abbé

de Bourbon *,et je les crois tellement dignes de foi, eux el le resie de mon histoire, que je n'ai pas hésité à les consigner dans d'assez volumineux 3lémoires, qui seront pout-èlre publiés après moi.

— A merveille, vicomte! lit l'un des assistants, mais pour en revenir à voire narrai ion?

— Pour en revenir à madame de Boimcval, reprit M. de Lugeac, séquestrée, ainsi que je le disais, la jcnue fdie commença par se désespérer, puis elle s'haliiluaà sa captiviié qu'on s'éliidiait à lui rendre aussi agréable que possible. Entin vers ses quiîjze ans, c'éiait.un délicieux bouton de rose, puis bientôi une fleur épanouie qui, quelques mois plus tard, donnait un fruit.

u Aladame de Pompailour n'en voulant, disaitelle, qu'au cœur du roi, lui passait en ce gcrn-e les plus élranges distractions; aussi consenlii-elle à pourvoir elle même au secret de celte maleruité. Par ses soiïis, la petiie Latupe, sous le nom de ma- <lame de Bonneval, fut conduite dans une maison bmée exprès à Versailles, sur l'avenue de Saiîit- {Joud. Là elle mit au monde un fils qu'on lui donna pour une tille, et, quelques jours plus lard, on le lui dit mort, pour qu il n'en lui plus question, J.es couches laites, elle lut recotiduile au Parc aux- Cerfs; là, prenant de jour en jour plus dascejidant bur son auguste amant, elle en fut vi>ilée d'une manière si assidue que la favorite, aj)rès avoir cru se prêtera un goût passager, finit par prendre de l'ombrage et résolut de tout finir par un coup de son habileté.

« Les choses se passèrent à peu près comme dans le poëme de Psyché.

' Vin. ûls naturel de Louis XV ■

•. Chacun sait que cette charmaote niaitresiie de upidon vil (inir son honijeur pour avoir cédé à ne traîlresse insinuation de pénélrer le secret qui ;ji était lait de la condition divine (Je son amant.

t; l.a petite Kalupe ne crut jamais, comme Psyché, ne celui qu'elle recevait dans sa couche fût un hileux serpent ; mais elle le prenait sérieusement lour un grand seigneur j)olonais qui, à cause de sa larenté avec la dévote reine .\larie Leczinska, était cnu à entourer leur commerce de tout le secret ossible.

« Pour faire parvenir à madame de Bonneval les lartgereuses lumières qui devai<'nt amener sa perle, e procédé fut Irèssijople : le perruquier Latupe, jui, depuis plusieurs années , ne cessait de pleurer a (ilicetde la chercher, fut avisé, sous main, que eite nile chérie, dcNcnue la niailresse du roi, en vait eu un (lis qui était en nourrice à quelques icues de Versailles , et enlin on ménagea à ce paure honnne, dont on ne peut dire le ravi^semeiil en pr,renant !a fortune qu'avait faite son enfant, l'ocasiOM de se trouver secrètement avec elle; ce qui ernit bien le cas de direavec les pédanlsdecollége: Lalet anguis in herhâ '.

I «i Cet ext client père, après avoir ri du meilleur de |>on cœur quand madame de lîonneval lui parla du ■ieigneur polonais et de sa (ille qu'elle avait eu le naiheur de perdre quelques jours après sa naisnUice, s'empressa de lui redresser les idées sur tout :e qu'elle ignorait. Venant ensuite à lui piirlerdu crélit qu'elle de\ail avoir, il rengagea à demaiider pour iui au roi, son gendre, une place de commis dans la ferme générale; il avait entendu dire que c'éiait là

* Un serpent caché sous Therbe.

que se faisaient les grosses fortunes, et commençai à se lasser de sos rhignons et (Je ses loupels.

<i La première fais qu'elle vit son illustre aniou reux, après sa leçon si bien faite , la petite Bonne val ne manqua pas de railler à son tour M. le parent de la reine, et après l'avoir supplié de lui faire voir son enfant qu'elle savait être un fils bien portaiit, et en nourrice dans un village dont elle s'étai bien gardée d'oul)lier le nom, elle crut magnifiquement conclure par la phrase suivante, qu'elle avai probablement beaucoup Iravaillée: uUui, vous êlc! « le roi , je le sais , le roi de tout le royaume; mai; •( ce ne serait rien pour moi, si vous ne l'étiez d( •( mon cœur, que je vous ai donné tout entier. ;»

•1 Chose assez singulière! Scandaleux p;ir se; mœurs si jamais on le fut, le défunt roi avait horreur du scandale, et, à part une favorite déclarée qu'il croyait pouvoir se passer, relativement à se; autres amours, il avait utje si grande passion di secret, que plus d'une lois, en chemin d'une intrigue qui lui aurait tenu au cœur, il s'arréla tout court rien que pour avoir entrevu l'impossibilité de la tenir cachée.

«c Une autre idée bien arrêtée de ce monarque, l'un des plus prolifiques qui se soient rencontres, c'était de tie point reconnaître d'existence aux enfants qu'il allait semant à pleines mains par It monde. Il savait ce que les /éz/ZZ/wés de Louis XIV avaient coulé «à l'Etat d'argent, d'embarras, et, instruit par cet exenjple, ne voulait avoir, du côté gauche, qu'une postérité bourgeoise, laissée dan; l'ignorance de son illustre origine, élevée sanî éclat dans des couvents ou dans des collèges , et à laquelle il n'était alloué par tète qu'une pension viagère de huit à dix mille livres au plus.

«i (À'Ue urdeurde la palcrnité anonyme une (ois ien comme, on pcul se représenter l'agréable surrise que dut éprouver le roi en trouvant madame le Bonneval si parlailenient au courant de loul ce [u'il avait prétendu lui cacher.

»; Elevé par le cardinal de Fleury à la dissimulaon, il se posséda à merveille, et se contenta de denaiider à la petite indiscrète par quelles gens elle vait été si bien renseignée?

«( Ouand la Bonneval vit son cher sire , comme 11 ' s était mise aussitôt à l'appeler, prendre si bien e dénoùment de son incognito, elle n'hésita pas à ui nommer son père , comme étant i'au eir de outes les révélations dont elle venait de le régacr.

<t Le roi alors l'embrassa avec la plus vive ten- Iressc , puis prétextant quelques soins iniporinls qui le rore.iienl de la quitter, aussitôt rentré ans ses appar;enjen!s, il manda le lieutenant de )oliee, signa deux ordres de détention à la Histille, 'un pour le père, l'auire pour la lille. avec la prèsriplion un peu barbare de les enlermer séparénent, et en même temps, pour l'eidant dont on vait découvert la piste, il donna des instructions ans le sens du dépaysement le plus complet et le )lus absolu.

— iVlais pourtant, dit un des auditeurs, cette )auvre peiite femme, la voilà sortie de la Bastille, ;t, qui mieux est, en audience chez la reiiie, ce qui !Sl un peu différent.

— Quelques années plus lard, reprit le vicomte le Lngeac, on lui avait échangé le séjour de la prion d'hlat pour celui d un couvent, et les religieu-

iies, sitôt la mort du feu roi, se lirent une joie de lui ouvrir les portes ; car sa piété et la douceur de

soji câraclère l'avaient fait chérir de ses geôlière? qui ne la gardaient qu'à regret.

— Ounnt à l'hoiincle [)erruquicr?... dit un de.' assislanls.

— Lalupe, interrompit M. de Lugeac, il est encore oublié dans (iiic'que recoin f!e la Basliîle, cl c'est probablement en vue dobienir sa liberic que madame de Ijormeval aura sollicilc une audience de noire gracieuse reitie.

— Kt reniant? demandèrent plusieurs voix à la fois.

— L'erjfant, continua le vicomte avec une impcrlurbable assurance, la mère n'a jamais pu découvrir ce qu'il était devenu, ^ous n'étions que trois en France à le savoir, le roi , le lieulenanl de police et moi, qui me serais certes bien gardé, sous l'autre règne, de me vanter de la connaissance de ce secret. Du resic, messieurs, ce petit malheureux, vous l'avez lous connu.

— (Comment cela? lit-on de toutes parts avec un redoublement de cuiiosilc.

Mais à ce moment un huissier ouvrit la porte de l'apparlement royal et cria d'une voix retenlissanle :

— Le voit messieurs!

Cette annonce lut d'un effet magique; au momeiil de comiaitrc le dénoùment, tout l'auditoire du vicomte prit sa >olée et courut en boime counisanerie se placer sur le passage du jeune et verlueîii successeur de Louis XV, qui se rendait à la clia pelle pour y entendre la messe, suivant sa piciiS( habitude de lous les malins.

Un seul ndè!e resta au conteur, celui précisé ment qui avait fait mine de quitter la place au n;o ment où le vicomte conunençait son récit.

Viveinerit sollicité de conclure el de dire la destinée finale du rejelon royal :

— Eiiez-vous ranriée dernière , demanda le vicomle,à celle lèle du (lolisée où un ancien danseur de clie/ ^icolel péril si malheureusement!'

— IlIi ! mon l)ieu, oui. j'y élais; je le vois encore relevé loul sanglant: un {garçon sujierhe, qui a été cause, à ce qu'on flil, du mauvais ménage que la belle ma lame de Flavacourl fait ujainienanl ave(; son mari ; le beau Diipuis, enfin ; mais qu'a cela de comnîun...?

— Èlcs-vous de ceux qui croient, conlinua le vicomte, que Dorvigny. l'acteur des Variétés amusantes y est un bâtard du (eu roi/

— iMa Coi. toul le monde le dit, et je n'y vois rien d'impossible.

— Eh bien! lit .^1. de Lugeac en se penchant myslérieusenienl à l'oreille de son inlerloculeur, liupuis, mon cher, sortait de la même fabrique. Il était (ils de Eouis XV el de ujadamede lionneval, et pelit-lils,par (0]iséquent,de Ealupe, le perruquier.

PCi Rabou, Charles Félix Henri

Page 1