MONSIEUR DUPUIS
une gigantesque affiche semblait convier le public à des plaisirs inaccouluiiés ; mais, de son côté , le revenant senlait en lui tout ce qu'il fallait d'entrain et de vigueur pour ne pas tromper celte attente.
Du reste, l'afiiche n'avait pas manqué son effet : longtemps avant l'ouverture des bureaux, se pressait à la porte des Grands danseurs une fois plus de spectateurs que la salle ne pourrait en contenir, et, durant toute la journée, le préposé à la location
iruvuil pu suffire aux euipiessemcnls des laquais qui venaient chercher fies loges pour les plusgiands noms de larislocralie. Ilesl bondererrjarqucr, cnelfel,quelecourl(l('paysenicnldel)upuisdanslesrai!gs de la noblesse avait lait de son retour à l'existence dramatique un événement remarquable, plus encore pour les hautes classes de la sociélé que pour les vrais habitués de chez Nicolet.
En présence d'une assemblée à la ire envie à la (lomédieFrançaiseetà l'Opéra, Dupuis dansa comme il n'avait jamais l'ait, cl reçut l'ovation la plus brillante. Ajoutons qu'ensuite du système d'amortissement imagitié par la marquise , relativement aux bruits qui avaient couru de sa folle passion pour Dupuis, sa loge, ce soir-là, demeura vide, (^uant à mademoiselle l^ucile, de même que toutes les plus fringantes pécheresses de lépoque, elle était à son poste; mais venue bien moins pour voir que pour élre vue, en manière de vengeance, elle affecta de sortir pendant que Dupuis dansait.
Aussitôt que celui-ci eut Uni, il se hâta de regagner sa loge ; il voulait promptement se déshabiller et aller savoir des nouvelles de la manière dont Rosalie avait passé la soirée.
Il avait rapidement achevé sa toilette de ville , et venait d'ouvrir sa loge pour sortir, quand des pus précipités retentissent daiis le corrnJor. Au même moment, couverte d'une cape à l'rspagnole, une femme entre vivement, pousse derrière elle la porle cntr'ouverie , puis s'asse}anl haleianic sur un sofa et douvri.it SOI visage :
— (l'e t iiH».. Mup.iis, (lit elle : me voici.
— Ma iame la iiiar>juise '. iii tle so.i ô^é Djpuis en reciiiadt a\ec u.ies.jr e d'éi»ou\ann'.
— Uii mo. poariaul, rcjjriil'iiaiiCij.ie, ce n'est j)as
le bouquet de celle fille, n'esl-il pas vrai, qu'hier vous avez cru ramasser?
— Nom, matlame la marquise, j'avais cru qu'une autre personne...
— Le ruien , le voilà , dit-elle en lui présentant une liasse de fleurs à nioilié (lélries, j'ai deviné la ; méprise et Ion sacrifice , et lu me vois au rendezvous.
-— En vérité, madame, je suis confus, anéanti, dit le danseur en balbutiant.
— i)oiiles-lu encore que je t'aime? s'écria l'Italienne avec passion, (l'est ainsi que je le voulais, tu m'as comprise ; nîaiîjlenant je suis à toi.
— Mais, madame, venir en pareil lieu, est-ce de la prudence, de la r.iiso;; ?
— Et que le font mes dangers? est-ce à l'épouvanter pour moi qu'il faut perdre le îemps?
— Songez donc cependant, madame, à ma position, à la vôlre; il y a un abîmé entre nous.
— Que t'importe, si je le franchis?
— Mon Dieu! ditalorsDupuis adroitement inspiré, on peut toujours descendre; mais savez-vous si je puis moiiter?
— Tu as dit?... s'écria la marquise en se levant et en 1 attirant près de la lumièie pour le regarder.
— Madame, reprit le danseur, se décidant à aborder la cruelle vérilé, il est des destinées fatales: certaines existences peuvent se côtoyer, aspirer longtemps l'une à l'autre sans se rencoilrer jainais.
— Parie plus clairement, s'écria vivement la marquise, je ne te cojnprends pas.
— Il y a quelques semaines, co;itifiua Dupuis. JQ vins récian.er de sous u.i de \os regîiris aUMjUt'Ji
Mi\ douleur, mou liumiliiilion furent exlrêincs;
— Oui. lil la marquise, cl je le repoussai avec • lédain ; lu ii'élais pis le Dupuis que je conuaissais; lu venais travesti en soldai de l'orlujie et en geulillioinnie ; lu me faisais pitié ainsi.
— Aia douleur, mon liumilialior pourtant je ne vous maudis pas et continuai d'aimer.
— Kh bien ! moi, aujourd'hui, je l'aime et viens ie le dire, el lu n < s pas, sans doule, un de ces sots enlanls que rien n'apaise, el qui, ayant en main l'ol)jcl ({u'ils voulaient avoir . conlinuenl leurs pleurs et Icnrs cris.
— Mais, madame, ne jiouvez-vous comprendre une •ie ces étoiles déshéritées et maudites auxquelles rien ne vient à point?
Qu'enlends-lu par venir à point ' Me trouves- !u belle.'' Ne sonnnesnous pas seuls? IMus lard, peut- être, notre bonheur sera dispuié; mais maintenatïl ne l'avons-nous pas sous la main?
— Et la plus bêle (leur sous la ntain , si nous ne voulons pas la cueillir... si nous ne le pouvons pas !
— Tu ne veux pas' s'écria la nïarquise d'un accent qui était une lciii[>éîeprès d'éclaier, lu ne peux pas ! lisl-ce donc que tu en aimerais une aulrc .'' car, entre nous, il ne peut y avoir que celobstacle. l^ciiséje ju^te? Mais dis donc! mais réponds ! i\e sais-lu plus parler?
— Poiirqjioi, reparlit Du[)uis, vouloir me forcer de dire ce que vous avez com[)ris?
— Ah! tll la marquise en allant retomber sur le sofa , le visage couvert duiie pâleur mortelle. Je viens trop tard, lu en aimes une antre? (ieile femme sans doute qui jette à (oui \enant son cœur el ses boiique's, (|(Mi jt' i'ai mi };hT dis^M! Ci Iç',^ iHilaym'i'^
— Vous l'avez dit , madame , repartit Dupui> pour qui cet injurieux emportement fut une sort» de soûl agement , puisqu'il raffranchissail ; je sui^ un histrion ; vous êtes une gr.'iiide dame ; il ne pouvait jamais y avoir entre nous qu'un bonheur cahoté, orageux, provisoire. Une femme s'est trouvée sur ma roule, douée, dévouée, qu'à cause de vousj'avai> dédaignée, et qui se mourait d'amour. Elle est de ma condition, de celle au moins à laquelle j'ai voulu redescendre ; ce malin même je lui ai donné ma parole , et, dans quelques jours, ainsi que je l'avais promis avant de vous connaître, je serai s )n mari.
— Très-bien! monsieur, dit la marquise en se levant et avec un sang-froid au moins apparent, voulez-vous voir dans le corridor si je puis sortir sans être aperçue?
— Je ferai mieux, répondit Dupuis, j'oserai vous offrir mon bras.
— Cest inutile, voyez seulement dehors; je pui> avoir été suivii*.
— En ce cas , madame , il faut que je vous conduise : il y a une issue qui n'est connue que des gens du théâtre et par laquelle vous ne sauriez être attendue.
— Venez donc, dit vivement la marquise.
— Permellez, répondit Dupuis en allant à la porte, deux lampes dans le corridor une loiséieinles, fussio;»s-nous rencontrés, il n'y aura plus pour vous de dafiger d'être recontiue.
Au moment où nore hupossible amoureux allait sorlir. mada.ue de Eiavacourt se leva, courut à lui ei l'arrèlanl :
— Du.Miis. lui dit-elle, est ce pour moi ou pour celé doiil vous \oid,z fai:»* voire fe.iime <|u'liier, rang, noblesse, avenir, vous u>oz tout quiué .^
— C.Vtail pour \(ni,->, iuaiJaMiL' ; mais j'dui.s insensé.
— IVon; mais lu m'aimais, el alois, lu ni'aimcs encore; celle fenmic, dis-lu, se mourail d'amour. Ton bon ta'ur le (al dupe d'un miraj^e, cl je ne serai pas plus loi iiors de la puissance, que lu me regrelleras.
— Je ne sais; mais j'ai (Jonné ma paiole, el si je la relirais mainlenanl, c'est le coup de la mort que je j'orlerais.
— Mais moi, dit la njar(pjise avec angoisse, lu me crois donc sans souIVrance, quand je le sacrifie tout, mon honneur, ma vie peut èlre! carqtii sait ce qui m'allend là dehors?... El encore te prier!
— Madame, croyez que mon cœur saigne douloureusement de ne pouvoir cire plus reconnaissant de toutes vos bontés; mais, vous, vous-même le dites : tous les périls enlourenl cet amour ; ainsi, revenez à vous el oub'ioiis un beau rcve qui, s'il (ut un moment doré, lui aussi bien douloureux...
— Silence ! tit vivement madame de Flavacourt , n'eidends-je pas marcher .^
On s'avançait en effet dans le corridor.
— Mais qui craignez-vous, madame? demanda Du puis à voix basse.
— Mon mari, répondit la marquise sur le même loi!. l)e[»uis longlemps il nous soupçonne d'inlelligence; ce soir, croyant venir remplir ici un devoir, j'ai loul brusqué pour è.re libre...
l'Ile naclicNa j)Oiiit : les pas s'arrèt.iient devan! I,i porîe, el au mt UiC niotm'nl, elle rele.iiii sous deux OU liois coups s« es. in r\ « ucnien. Irapjjes.
Il s'ensiinii nu ,ei Swie s. cnee . poison IVappa de n(iu\(.iu (M (I une l.iç m pUiS aceeti.nee.
— Aiioiis, n.a clière, ouucz, dit Cii ii.enie temps
une voix que la marquise cl Dupuis.recomiurenl : les (rous fie serrure snnt perfides, et il n'est pas nécessaire de vous dissimuler plus longtemps.
Ecarîanl rudement le danseur, maijame de Flavacourt courut à la porte, et, l'ouvrant coinmc on le lui demandait :
— hh bien! oui, diL-cI!e, me voici. Tuez-moi. car je suis encore plus humiliée que vous ne sauriez croire ; cet homme m"a déilaignée.
On entendit alors <ia:is le corridor un cel it de rire élouiïé.
— Vous n'êtes pas seul? dit la marquise avec épouvante.
— [Non , ma belle, répondit M. de Flavacourl, et mademoiselle Lucile que vous connaissez el que jerencon! rai lout à l'heure à Vliotelde Venise^ , aj ant voulu gager a^ec nmi deux cenis louis quelle vous avait vue \ous glisser iurlivement par la porte desacleuis et que je vous trouverais dans la loge de monsieur, il failan bien qu'elle lut présente pour coastater ce qu'il en était.
— Vous êtes un inlàme! s'écria madame deFiavacojrt.
— j\iais non, el je trouve que ira vengearjce vaut la vôtre :d< ux cents louis, me dnez-vous, c'est beaucoup d'argent pour renierrement d'une vertu d'assez bas étage. 3lais mademoiselle Lucile me promet une discrétion à loiile épreuve , et , ma loi ! \oir ce que j'ai \u , avec le secret gardé par-dessus le marchj, ce n'es! vraiment pas cher. Du reste, je suis à vos ordres, el quand il vous plaira quitter ce mauvais l.eu...
^ Un t'ipot cé;èl)re qui se leiiail clioz fainl>assadciir de Vei isf sotis le héiicllce des franc!. i.-es de Tainhassaile. Voir des déîiii.s presque i.icroyab.es dans idusiturs livn s du Iciups.
— .Marquis, dil alors Uupuis eu inlcrverianl . mndame vous a dil que vous étiez uiiinfâinc ; je vous le dis aussi.
— Mon peiil monsicurt repnrlitlc mnr(}uis avec un sang-lVoid plein de la plus insiillanle l'aluilé, vous avez torl de vous éthaud'er ainsi, cir je ne \ous dis rien . moi ; je parle à madame, et c'est un riroit que vous voudn'z bien me laisser e.'iîier, je pense, après avoir tant ftraj)|)illé i'uîi aulre cùlê.
— Je vous affirme, irionsieur. que madame n'a pas un reproche à se l'aire. Poussée par vos delesîablés procédés de mari, elle a pu risqiscr une in»prudente démarche, mais elle sort pure d'ici counne clic y était entrée.
— Parce que vous èles un sot, 'non cher, \ivvmt'tlez-njoi de vous le <lir('. repari ii le marqwis.
Etd'aulre [larl madanje d(; Fiavacourl s'écria'l ;
— Monsieur, vous ferez de moj ce (pie vous voudrez, mais veuillez marraidi.^r a rhi!fnili;ition d'être justifiée par cet iionnne.
— Vous voyez, mon anîi . répliqua le marquis, elle vous en veut à la m^rt, et [)renez-y gar.jc, elle est llalienne, vous le savez bien.
— (l'est dorïc à elle, vous, son mari, que vous laisserez le soin de votre veiigeaiice? s'écria Dupuis du ton le plus provoquant.
— i^loii cher, repariit M. de Fiavacour! avec tranquillité, vous n'èies pas daiis u le situation à ce que la vengeance avec vous soit lacle, et il faut y penser un peu.
Pendaiit ces dernières phrases, la malheureuse jeune femme était sortie de la lige.
— Attendez donc, ma chère, lui cria le marquis, sans se dé[)arlir un moment de sa sanglante ironie. Monsieur me faisait rhonneur de me parler.
tt après avoir adressé à Dupuis uii salut de I™ plus irnperlincnle politesse, il se mit sur les traces de la fugitive.
— El vous, miséral)le suppôt de police, que fjiitesvous ici? dit alors Dupuis aranciemie caiiiériste qui demeurait là,
Au lieu de se tenir pour offensée de cette rude apostrophe :
— 'J iens, vois-tu, mon fils, repartit l'insouciante créature, da.'is ta colère tu es beau comme un ange; tu avais raison : cet Anglais danse conmie un cheval de carrosse, et si le cœur t'en disait de reprendre une certaine conversation, ma foi! mon Papillon de la licrgerie est bien aimable, mais toi tu serais mon berger !
])upuis ne répondit pas, il prit par le bras celte impudente, et la poussa hors de la porte, qu'il relerma violemment.
Les amours du soleil el de la lune. —
les asympîoles. — Bilan de Dupuis el de la marquise. —
Coiivalesceuce de llosalie. — Union forlunée. —
Evéncmonl mvsîéiit'ux et pompe Iriompliale.
Si jamais le soleil s'éprenait de la lune , les choses se pjisscraicnt entre eux exactenienl de la mniiicre «luelles allaienl elilre l;i i^iarquisc el Dnpins.
i/tni 'iesceiidniit à l'horizon iju.uid l'iiu.re y monte et réciproqiieni<ii!, il leur serait Tort dillici.e de s'entendre et de se rencontrer.
Les étranges amoureux que nousavons suivis dan» toutes leurs évolulions diiïéreiites peuvent encore être comparés à des asymptotes , et si pour plusieurs di' nos-lcclcurs ce mot parait bien savant et partant bien and)ilieux , qu'ils nous le passent en faveur de la merveilleuse application dont il est ici ; Tasymplote élant délînie en mathoma;iques : une ligne droite dont une courbe 3'approclie à Tinfini sans jamais la toucher.
Peut-être ce perpétuel va-et-vient, cette espèce de jeu de bascule , endn celte éternelle impossibilité pour ces deux pauvres cœurs de trouver leur niveau, ne sonl-ils pas absolument nuisibles à l'intérêt de cette histoire, et même, si l'on veut savoir à ce sujet noire avis particulier, nous dirons qu'au contraire ils en sont l'un des charmes et Tun des mérites, si charme ou mérile il y a.
Toutefois, pour ceux qui seraient d'un autre sentiment et qui commenceraient à se lasser de ce continuel mouvement d'oscillation, nous croyons pouvoir leur en annoncer la clôture, et désormais nous paraît bien prise et bien arrêtée la pente définitive de ces deux volontés si longtemps à la recherche de leur équilibre et de leur stabilité.
Du côié de madame de Mavacourt, il n'y avait point à craindre une rechute; le dédain de Dupuis, subi dans les cruelles circonstances que nous venons devoir, é.ait une do ces mortelles injures qui ne s'oublient ni ne se pardonnent, et, s'il est vrai, comme nous ra\ons constaté en un autre endroit, que p;irfois la contrariété fait vivre l'amour, au moins faut-il que cette façon de philtre soit administré avec une certaine mesure, autrement il frappe A mort et lue au lieu de vivilier.
l'our ce qui était de Dupuis, après qu'on Ta vu si
bravement résister dans une si dangereuse rencon- Ire, on peut dire qne ses preiives sont faites, et, du rcsîe, ce n'élail ni sa ^jro!)i!c , ni le respect pour sa parole, ni la craifjte de porler à Rosalie le coup de la mort qui Tavaient so!iî(>nu. !.c vrai et le plusdétcrutinant tiiolif <lesa résislancc. c'élait l'amour dévoue et sincère que rarlnsirahie procédé de celle qui allait devenir sa (Vnime était rapidement parvenu à lui inoculer. IMus il peïisaità celle charmanle enfafil et pli.s il se considérait lui-même, plus il s'étonnait qu'avec de si grarides affinités entre leurs deux natures. Il eut pu si longtemps la rnéconnaitro et cliercher en dehors d'elle son avenir et sa voie. Par conlre. il se demandait ce qu'il serait avenu de lui, une fois touihé dans les mains de celle foudroyante Jtniienïîe, de celle femme aux instincts si vindicatifs et si tiers, aux impressions si énergiques et si peu réfléchies, qui, sous le vent de sa colère ou de sa fantaisie, faisait ployer toutes les notions du bien et du mal , et à la dévorante ardeur de ses déterminai i(uis n'admettait pour régulateur et pour coîiscillcr que le premier enlralnement de sa volonté.
Kien qu'à envisager l'orageux avenir de cette relation, il y avait cer.cs à s'épouvanter, et, par ic conîrasie, celle paisible féliciié que faisait espérer l'amour de Ilosîdie semblait se parer encore de plus riantes firotnesses. Dupuis d'ailleurs était un de ces hommes qui, nés avec un goût naturel d'une vie droite et bien réglée, ne pensent pas qu'à être avoué par la morale le bonheur perde rien de sa saveur et de son parfum, i^iaintenant restait la question de savoir si la Piovide/ice permettrait à celle belle floraison de porler ses fruits.
Dans Rosalie, parut un exemple consolant , mais
trop rare seulement dans noire monde, de la persévérance cl de la résignalioii digiiernont couronnées. L'h!)roscope du niédcciti se jusldia de loul point. Dupuis avait con)n)encé la cure ; son amour, de niornenl en moment plus ardent el i)lus tendre, sulïil à l'achever.
— Mon Dieu !. disait la pauvre enfant dans celte béatitude qui [)rend aux convalescents surtout quand le IVAIement des ailes de la mort a passé tout près d'eux, mon Dieu! (jue je suis heureuse! Mais j'ai peur de tant de bonheur; est-ce que cela peut durer?
Non-seulement cela dura , mais cela s'accrut encore; et, enfin , a]»rès un long déiour qu il aurait bien mieux valu s'épargner, les fiancés se re'rouvèrent à celie surveille de mariage où nous les aviorts vus arrivés lorsque commençait ce récii. Celle fois la surveille fut suivie de la veille, puis la veille suivie du jour ; tous deux ne l'avaient-ils pas bien mérité?
Rien d'intéressant à mentionner dans la cérémonie ni dans les joies de la noceqjii furerd seulement un peu bruyantes. Dupuis ayant voulu que tousses camarades de théâtre y assisiassent , ce qui ne plut pas trop à la morgue directoriale de 31. et de madame INicolet.
iMous nous trompons ; dans la soirée, et durant le bal qui se donnait chez ce fameux Cornus , dont le souvenir Hiisait soupirer madauie Dubarry , quelqu'un vint demander Dupuis assez mystérieusement, et on le priait de sortir pour conférer avec celle personne. Mais n'ayant pas en\ie qu'on lui servi! ujie seconde édition de sor» aventure avec mademoiselle Lucile, l'heureux époux fit répondre qu'il ne se connaissait , ce jour-là surtout, d'affaires in-
téreSsantes ou secrètes avec qui que ce fût. De plus, et par réflexion, conune il ne se dissiniulail pas que cette visite si intempestive pouvait être ou une mystification ou un loinmeiiceinent d'exécution de ces mauvais projets de vengeance dont ii avait été menacé de plusieurs côLés , il engagea quelques-uns de ses camarades à sortir et à aller voir quelles étaient les gens qui le demandaient. Nerveux gaillards, puissamment abreuvés, cl l'ivresse du bal leur portant en outre à la lèie, les substituts que Dupuis envoyait à sa place auraient élé, pour les plaisants ou les malveillants dont il voulait se défaire, une rencontre assez dangereuse; mais , en somme, et lorsque Ton voulut creuser la chose, iL ne se trouva plus personne, et les gardes du corps du marié eurent beau batlrecn tous sens le boulevard, ils ne découvrirent absolument rien.
Cette petite alerte ne servit qu'à entourer d'une certaine pompe et à faire tourner à une sorte de cérémonie le moment de la retraite des mariés.
Quand il fut question qu'ils parlissent.de jjcur de quelque end)ùche, la noce entière voulut leur faire la conduite. A cet eflet , les canjarades de Dupuis avaient eu soin de se munir de torches, et les violons et instrumentisles prétendirent aussi être de la partie. La marche des époux avait donc quelque chose de princier et de triomphal, et pour les voir passer, réveillés par celte musique et cette clarté resplendissante, les bourgeois, comme les poissons du poëme de Moïse, se mettaient ébahis aux fenêtres, sans savoir qu'en penser.
Ainsi accompagné, Iheureux couple fut conduit jusqu'au seuil de la chambre nuptiale, et c'est trop b!cn le lieu à finir un chapitre pour n'en pas pro* filer.
Depuis époux el père. — De sii lupliire avec Nicolcl f l de ce qui s'ensuivit.
Nos époux s'aimèrent, vécurent heureux ; el . quant aux nombreux enfants toujours meiiliotinés en pareil cas dans les contes de fées , il parait que, sur ce chapitre aussi , ils voulaient se mettre en règle, car, six semaines à peine écoulées, Rosalie faisait à son mari une douce confilence, et pour croître et multiplier il ne leur fallait qu'un peu de crédit.
Au bout d'un peu plus de neuf mois , vint au monde une charmante petite fille, et, comme on put tout d'abord augurer qu'elle aurait avec Rosalie une grande resseudilance, Dupuis fut presque aussitôt consolé de ne p;is débuter par l'héritier mâle que tout bon père de famille , comme tout grand seigneur et toute dynastie, désirent pour leur premier-né.
Il n'est tel au reste que la paternité pour modifier aussitôt un homme.
Jusqu'ici nous avons vu notre ami le danseur faire paraître une insouciance marquée dans la question de ses intérêts. A Dieu ne plaise que nous voulions mainlenaïit le représenter connue un homme âpre au gain, et passé de la plus louable abnégation à une ignoble ardeur de s'enrichir et de thésauriser ! Mais toujours est-il qu'à dater de son
élévation à la dignité de père, Dupuis se mil à pe ser à ravenir un peu pi us sérieusement qiril n'avait fait jusque-là. A celle époque, expir.iit son engagement avec iNicolet, et, au sujet du renouvellement qui était à en faire, ne tardèrent pas à s'élever enlre eux d'assez grandes difficultés. Lartiste , qui savait sa valeur, demandait que ses apjioinienîenls lussent portés à un chitïVe honorable, et i\ico!et croyait se montrer rai onnabicen parlant (TuncaugiTienlalion lou{ à fait insignifiante, et qui , inîérél à part, ne pouvait pas même passer pour une salisfaction dont rainour-propre le moiiis exigeant pùl se conlenler.
Avec cet esprit de douceur que nous lui connaissons, Ro-aiie essaya une conciiialion ; nuus elle ne put rien gagner sur deux natures, fort entières chacune dans son sens, et la mésintelligence qui avait éclaté ne lit que prendre un caraclère de plus en plus aigre et menaçant ; enfin, tout acheva de se gàler par la complication d'une concurrence à la« quelle Nicoict ne s'élait poitit ailendu.
On pourrait dire que le père de tous les Tivolis, grafiiJs et petits, que l'on a vus naître et mourir depuis quarante aiis, a été le (ameux élabliss(;menUlu Colisée, fondé vers Tannée 177Q aux Champs-Elysées où il a laissé une rue de son nom.
Les auteurs de celte gigatilesque entreprise avaient dépensé, pour créer un lieu de plaisirs qui n'eùl pas son j)areil, (ieux millions six cent soixante et quifize mille cinq cents fraiics, et Ton pourra se faire une idée des merveilles qu'ils avaient prétendu réaliser, quand on saura que les conslruclions et jardins occupaient une surface d'environ seize arpents.
Indépendamment d'un bazar et d'une splendide
salle de danse surnionlée d'une coupole, le CoUaée renfernifiil dans ses jardins une «aile de verdure dile le Cirque. Au cenlre de ce grand espace avait élé firaliqué un bassir» assez vasle pour que Tôt» pût y donner des spectacles nauîiqucs; en cet endroit aussi, se liiaienl des Ceux d'arlilice (jue les enheprerieurs de fêles et jardins publics ont toujours admis comme un des principaux attraits de leur programme...
Cependant la foule ne répondit que froidement à de si coùleuses avances, et les directeurs étaient sans cesse en quête de plaisirs nouveaux à lui oftVir atin de décider la vogue de leur clablissemciit.
Ainsi, à une denjoiselle Lemaure, célèbre cantatrice qui aurait pu faire la lorlune de l'entreprise sans son humeur inlraitable et capricieuse ^ succrdèreiit des cond)als de coqs amenés à grands Irais d'Angleterre, et ensuite des joules sur le fameux bassin, qui n'avait que l'inconvénient de répandre une odeur insupportable quand on en rcn)uait les eaux stagnantes el croupies.
Toutes ces tentatives n'ayant que médiocremeid réussi, on résolut de s'adresser à lïupuis. Déj;» fort comm comme danseur, il avait achevé (J'elre mis à la mode par la réunion des circonstances romanesques qui avaient accomiagné sa rentrée au thé<ilre ; en conséquence, des offres avantageuses lui lurent faites par les directeurs du Colisée, el c'était là celle concurrence dont Nicolel eui le tort de ne pas prendre tout le souci qu'il aurait du.
Au dernier moment, quand \\ vil Dupuis décidé
' Wandre à Versailles lors des fêlp§ pour le mariage du Daupliin, madenioiselle I emauve ne coiiscnlil à s'y rendre, qu'à la coudiiion qu'un genlilliomme de laèlianihre viendrait la prendre dans une voiture de la cour.
à se séparer de lui , il finit par prendre son parti et vint lui proposer d'en passer par les conditions auxquelles il avait résisté si énergiquement; mais le mari de Rosalie put faire alors la célèbre réponse que cinquante ans plus lard on devait adresser à une dynastie dont on ne voulait plus renouveler l'engagement : // est trop tard/ repartit notre héros quand le pauvre directeur vint se mettre à sa disposition. Il avait fait la veille au soir sa révolution et signé un traité avec les entrepreneurs qui le recherchaient.
Ce fut le 15 août 1773, jour de l'Assomption, que Dupuis fit son début sur le nouveau théâtre qu'il s'était choisi.
Huit jovirs à l'avance, une affiche ornée de dessins et d'erduininures avait été placardée sur tous les points de Paris. Ellcatmoiiçail qu'indépendamment des danses gracieuses qu'il devait exécuter sur la corde ordinaire , le célèbre danseur, u au moment du feu d'artifice, ferait une grande ascension à corde tendue, et monterait jusqu'au faîte d'une waynifique ÛQcoVixV.on représentant, en feu de diverses couleurs , le superbe portail de Véglise IVotre^ Dame, » le tout devant être accompagné d'une mu^ sique guerrière et de flammes du Bengale.
La nouveauté de ce spectacle, "évident souvenir de la fameuse ascension du Génois mentionné dans notre premier chapitre, aussi bien que la grande notoriété de l'artiste, attirèrent une foule immense, et, en voyant la belle recette qu'ils firent ce jour-là, les directeurs du Cotisée n'eurent pas à se repentir dos sacrifices aux(|uels ils s'étaient décides pour attacher Dupuisà leur établissement.
Rosalie avait voulu être la nourrice de sa fille; elle ne put donc aller assister au triomphe de son
mari , et même au momeiil où ils s(^ sôparùrenl . elle se sentit saisie d'une grande trislesse, comme sNI eut été question que Impuis dùl laire un long voyage dans de lointains pays. Ouoique touché el reconnaissant de celte sollicilude, le danseur l'accueillit en plaisantant, car il s'agissait lout au plus d'une absence de quelques heures; et quel danger allait-il courir, pour que sa chère Uosaiic s'oniiit ainsi ?
(lelle-ci parla alors de l'ascension qui devait avoir lieu comnje d'une tentative laile pour la préoccuper beaucoup; son mari n'ayant pas Thabilude de ce périlleux exercice qj'il allait au contraire essayer pour la première lois.
A ceci, Dupuis répondit que personne plus que lui n'avait ce qu'on pouvait appeler le pied mai in , et que tous les jours sur la corde il exécutait des tours de force d'une bien autre dilïiculté. \a\ délinilive, marcher rapidement en ligne droile sans être astreint à suivre la mesure de la musique, et sans autre souci que celui de bien tenir son équilibre, voilà ce que c'était qu'une ascension ; après les deux ou trois répétitions qn il avait laites, le danseur savait à quoi s'en tenir, et ce que sa (ennne regardait comme un si périlleux exercice, il le considérait, lui, comme un jeu.
Obligée de se rendre à de si bonnes raisons, mais, comme tous les cœurs qui aiment, habile à se lorger de doulouieuses chimères, la jeune fennne parla alors des menaces de vengeance laiies p.ircel Aiigi.us que son www'x avait niailraiié, eLdont plusieurs t'ois dc-jà on '<\\w\l annoncé ie rriour à i'ans: elle s inqoiéia aus^i de la nialve.lia-tce (iu m .i(}uis e de la iuarq:.ise. car oupui-» ne lUi aviM.. r.en caclié »ie ses étranges rap^-orîs a.ec eux.
A celte autre inquiétude il «'y avait, selon notre Iscros, qu'une chose à dire : selon loulc apparence le rcsseniinient de ses trois ennemis devait èlre aniorii par suile du temps qui s'clnit écoulé; mais, dans tous les cas, quand il serait en l'air à cinquante ou soixante pieds au-dessus du soî, une vengeance prendrait assez niai son temps pourvernr le (Jiereher. et il sensblo qu'elle n'aurait pas là, pour ('atteindre, une l'oît graruie eommodilc. Bref, il eut si bien réponse à tout, parut (ellemeiit sur de son l'ait, et, à l'enconUe de la mélancolique disposition «!c Rosalie, se montra d'une gaielé si expansivc et !:^i vraie, qu'il finit par comnmniquer à sa douloureuse conjpagiie usie partie de sa sccuri é et de sa bonne humeur, \iui\ii , l'heure le pressant, comme un antre lïe tor. ilend)rassa iendrejnciit son enfant et son Androjjiaque. et se hâta de se reiilre où le <Jevoir raj>j)elait.
Une des premières figures que rencontra lîupuis <'n arrivant au (lolisce, ce fut celle de Pompée, qui était là de service. Ils enreiit ensenibie un moiïienl de conversatioij , et connue le sergent, le matin mènje, claït sorti de la salie de police, où l'avait conduit quelqu'un de ses péch .s d'îiabitude, il fcliciia vivenjent Dujjuis d'avoir quille >; uii dainné ujétier où à tout moment un lionne e hoi/uns élail exposé à des injustices et à des humiliations. ;> Il aiia p.iènie jusquà regretter, tant les circonstances et la mauvaise humeur n.)Oiiifient les jugements humaifis, de n'être plus assez jeune [)our se donner à la danse de corde, profession indépenJanle et lucra-f tire, dont on voit qu'il ne faisait plus il ce jour-là.
iNous n'avoiis presque pas besoin de dire que, dans ses exercices, ]juj)uis obtint son succès accoutumé. Dansant à ciel découvert et en présence de
|j|usieuis inillieis de speClalcurs, il ctit un reduulilcnicnl (le verve et (l'entrain. Il sernblail que jusque-là, so'js la frise (■lOJjllVe du lliéàlre de iNleoiel , su!i taleiil eut manqué d'air, et que niainlenanl, avec lespaer, il eùl grandi et se lut déveli»;>|)é. Trèseerlainenienl si lliksalie avait pu èlre témoin du lriom{)lie(ju'obtint son hearenx mari , el c n'aurait pîuscoiiservc la m(>ii!!ir(;aji| rJIiensiot) rt laliveir.ent à la d;'nii''ie épr('Li\e par hKjijelle devait se Urminer celle g'orieise soirre.
Sur les dix heures, ijarliedu haut de la lanîerne par laqjieile était suriîionlce la coupole de la salle de dan>e, une l)ond)e aiiiioriça le l'eu d'arlilice. et aussitôt la l'eulc déserta tous les autres amusen;enfs pour se porter du côlé du (lirquc. (chargés de mainteiîis' l'ordre en eeten Iroil, Pi)mpée el les hommes de son esiouade n'eurent pas alors une peiile be- S!)gi!e, car la |)ressc aussitôt devinl Tort grande, el chacun voulait èlre sur le premier rang, quoique le spectacle (lui se passer <à hauteur el (ju'on dut cga^ lement hiçii en jouir en quelque endroil. que Ion fut placé.
Bieniôt, au pied de l'énorme càhie qui , fixé par un treuil à Tune des ex ré;nités de i'enceinîe, allait rejoindre en j>enle roide le sommet de la eharjie/ilc du feu d'artilice, on vit paraître Dupuis. Velu d un costume de satin hlanc, et por.anl de chaque main une torche allumée, il atlendil un moment, se tenant en équdihre dans la régi(m la iîioins élevée de la corde; puis, au momciil ou les fusées, les soleils et les serpenteaux éclataient de toutes j>arts, il prit sa course, et, en moins de quelques tïiinules.au milieu desacclamalioiis Ac la foule, ii allcigiiait le point cuinnnant de son dangereux parcours.
En cet endroit, faisant face au public, il respira
un iiislaiit. et à la lueur éclataiile .les leux du Beno^alequi lui (orniaicriL comme une auréole, tandis qu'il se reposait , suspendu entre ie ciel et la ferre , la beauté de ses lormes et celle de son visnge étaient mises dans un si spicmlide relief, qn on aurait é(é îentc de le prendre pour une appnnlion surhuntaino.
Tous les veux ainsi attirés vers Ini, au moment ou il se remit en marche pour descendre, peu de personnes remarquèrent, vers l'endro t où le cable avait son point de départ, un mouvement qui se lit parmi les spedateurs. La corde se lâche ! avait cric une voix ; et, au njême instant , prolilant de la distraction des hommes de garde, un individu, en costun)e d'ouvrier arlilicier , s'était précipde vers le treiiil. et avait vivement manœuvré le cylindre autour duquel le càb'.c était enroulé. Soit maladresse, soit intention, celte manœuvre eut un résultat tout dilïércnt de celui qu'elle semblait destinée à produire, car, immédiatement, le néchissement de la corde devint scnsiîde pour tous les regards , et en même temps l'on s'aperçut que liupuis chancelait. Un cri d'épouvante partit de tous les points du cirque, et, par un mouvement instinctil", la masse entière ries spectateurs se porta en avant comme poui recevoir le malheureux jeune honuue dans sa chu '.c Ouelqucs secondes encore, il clier.ba à ressaisir sur équibbre ; on le vil battre le vide et y chercher ni point d'appui ; mais son fragile chemin achevant . h lui maiiquer, il fut précipité d'une hauleur d ai moins eitxjuante pieds.
r,),ir comiiîedé laialilé. le bass-n au- essus rlu quel passait la eorde. à laiso.i de l'o.leur jelide r «Je l'a-peei m<iU»sn e; xer-ialiv de ses eaux. a\aii e. m. s à .^ec que.c.ues ^ours avant, et ce lui bur le
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sentiment, ont si souvent témoigné de leur réalite incr.nleslal)!e. sans que jamais la raison soil parve^ nue à les (xpliquer. ,
Après !e(lc|iarl de DupuiS. la vague (erreur qu il clait iiarvenu un moment à dissiper, recommença a afflin-er le cœur de la jeune lennne, et son anxjcte ne ifl que s'accroître j.endanl loulc la soircc. Vers huit heures, elle coucha son cnlant, et alin de se dcroher à l'obsession de ses somhres pensées, se mil à quelques comptes de maison ; car elle était fennne de méi.;.-e da!is la bonne acceptu)n i\u mot. (.e travail parvint à la distraire pendant une heure mviron • elle eut ensuiie à s'occuper de sa lilie qui se rcvei'la lout à coup et, paraissant en proie a une ao-Ualion exiraordinaire, refusait de prendre le sein (lu'on lui offrait, et ne cess^iiL de pousser des cns.
Venueà l'aide de sa inailresse, la servante parvint nourlanl à endormir l'innocen!e créature en lui chantonnant une chanson de son pays: mais celte mélodie ctail si plaintive et si mélancolique . qu elle porta une nouvelle tristesse au cœur de llosalie, qui pria
la hcrceusc de cesser. . .
Fnlin aux environs de dix heures, qui était 1 heure
où son niari devait laire son périlleux voyage, mar dame Dupuis, ayant regardé la pendule, s aperçai aue l'aiguille était arrêtée. . , u-
Celle criconslance, qui n'avait rien en soi de bien extraordinaire, la IVai pa néanmoins beaucoup, el elle demanda à la servante si c'était qu elle avait touché à cette pendule, et qu'elle y eût dérange quel-
que chose. . . „
^ Non, pas moi, répondit la servante, mais tan tôt monsieur l'a remise à l'heure après l'avoir remontée. . ,... . ,, ^'...i^iL CJn esprit frappé pouvait deja voir la un sinislW
présage ; in.iis au môme moment uti petit chien qiw Dupuis aimait l)eaucoup. se leva de dessus un coussin, où il reposait, el, s'approchaut de sa maîtresse, il se mit h hurler lameniahlement.
A ce coup. Rosalie ne dou;a plus de son malheur.
— Bien sur, s'ccria-t-elle, il est arrivé quelque chose à lîu[;uis.
Kt , sans vouloir rcouîer aucune remontrance, après avoir reconnnandé son enlantà la servante. elle sorlit delà ma ison. se jela dans le premireliacre qu'elle rcncoiilni et se fil rapidement conduire au Colisre.
Au moment où, dans une angoisse inexprimable, elle put parvenir jusqu à son mari, celui ci resfiirait encore, et, pour un romancier, il y aurait eu à lairo le récit d'une scène bien saisissante se passant entre les époux.
illalhcureusement la vie réelle a raren.ent la (risîc consoia(M)n de ces adieux pleins de [réseîice «l'esprit el de tcîidresse pour lesquels les histoires faits à plaisir ne manquent jamais de ranimer les mouranls.
Le front couvert d'une sueur froide, le ràle daiîs la poitrine, le regard déjà éteint, el dans l'aiïreu?v conirasie de ses hahils de satin souilles de sang et de poussière, étendu s!!r un mauvais malelas que soutenaient quatre chaises, le maliienreux jeune homme n'était plus qu'un objet lamentable el presque hideux; au resie, la mort à cet inslartl Icireignail déjà si cruellement , qu'il lui fut inqiossible de prononce r une parole; il parut pourlanl a\oir coïiscience de la présence de sa femme; en enlendarit sa voix, il ouvrit ut» monn tit les yeux, essaya de sourire, et serra, par une doute pression, la main qui tenait la sienne, ce qui fut son derniei' adieu.
Bientôt tout fut fini, et il fallut s'y reprendre A plusieurs fois pour arracher Rosalie à ce speclacle funeste flonl son «iêscspoir ne voulait pas se séparer. On parvint pourtant à rentraîr»er jusqu'à la voilure qui l'avait anience, et quelques âmes charitables prirent le soin de raccoinpaj^jier chez elle.
Aussitôt que la pauvre veuve se fut éloignée, des ofTiciers de |)()lice vinrent prendre sa place. Après avoir verbalisé sur les tristes restes du défunt, ils reçurent, par les dépositions de Pompée et <.e quelques autres personnes, des rense gnements assez vagues et souvent coniradicloires, relativement à l'iiiconnu qui avait si malheureusement manœuvré le treuil. Dans la première émolion de lévénement, cet homme s'était dérobé, et il fut impossible de retrouver sa trace.
On ne fut pas plus heureux lors de l'inslruclion judiciaire qui suivit, et tout en ac(|uérant la preuve à peu près complète que la mort de Dupuis avait été le résultat d un crime, il ne se trouva persontie sur qui l'on |)iil séricuscmefit arrêter ses soupçons.
Moins circonspecte que lajusiice, et plus libre dans ses aliures, l'opiino;) publique qui, de divers côtés, avait fini par être mise au fait de touie l'histoire de Dnpuis, d; signa trois personnes connue ayant pu nourr.r et faire exécuter celte alfreuse idée de vengeance; et même, après coup, on raconta qui Iques circonstances plus ou moins romariesques; celle, par exemple, d'une femme \oilée, qui, un peu avant la cataslro[)he , aurait été vue dans un coin écarté des jardins , parlant mystérieusement à un honinje velu selon le signalement qui lut donné de l'assissin.
Mais, en définitive, rien de vérifié et de positif ne put être recueilli, et probablcnienl l'on ne saura
jamais si une vengeance de mari , un ressentimefit delemme, ou une basse rivallLc de mélier, avait ménagé au malheureux jeune lionnne sa déplorable fin.