HENRY DE KOCK
Voici un nouveau roman d'Henry de Kock, dans lequel l'auteur de Brin d'amour de Minette, du Médecin deô voleurs a déployé des qualités qui font décidément de lui un des écrivains avec lesquels il faut compte^. Morte et Vivante, est un livre d'un haut ensignement moral en même temps qu'un livre de style et d'imagination. Un intérêt soutenu jusqu'aux dernières lignes, des caractères vrais, des détails d'une observation saisissante, telles sont encore les qualités de cet ouvrage que tout le monde voudra je ne dis pas seulement lire, mais encore relire, en lui donnant une des plus belles places dans sa bibliothèque.
Paris. ^ lmj)rinaerie de P.-A. BOURDIER et C'«, 30, rue Maiarioe.
CHAPÎTRK PREMIER.
tf.
CE QUE c'est que LE COEUR DE l'hOMME. — LES RES- SOURCES ET EXPÉDIENTS DE DUPUIS.
Il n'eslpas un homme de cœur qui ne se rende facilement compte de la situation d'esprit de Dupuis, au moment où il se sépara de l'astucieux sergent. Notre
amour-propre a cela de parliculier, qu'il lient surtout a l'opinion des gens auxquels nous voulons du mal; paraître a son désavantage devant un ami, on s'en console; c'est une polirnanlc douleur s'il est question d'un ennemi.
El puis, il y a ennemis et ennemis; et des ennemis faits comme celte séduisante marquise, des ennemis qu'on déteste parce que peiU-ôIre on les aime, et qui n'auraient qu'b dire un mot pour changer en un dévouement absolu ce qu'on se figure être une mortelle haine ; ceux-
la, par dessus lout, font voire souci, el songer que, dans leur estime, on a subi un grave échec, est-il rien de plus douloureux ?
Aussi Dupuis n'avait-il qu'une pensée:
se procurer les deux cents livres, et , dans la matinée même, les renvoyer a madame de Flavacourt; c'était la pour lui, a ce qu'il lui semblait, un devoir, une nécessité d'honneur, et, la question ainsi posée, il n'était pas de sacrifice auquel il ne fut d'avance décidé pour en trouver la solution.
6 LEb GRANDS DANSEURS
Vivant beaucoup seul et fort relire sur lui-même, notre héros évitait surtout avec soin la fréquentation des artistes ses collègues; loin donc^ d'avoir parmi eux un ami auquel il pût aller s'adresser en ce besoin pressant, ce qu'il aurait trouvé facilement dans la troupe où sa supériorité le faisait beaucoup jalouser, c'eût été la commodité d'un coup de main pour l'aider a quelque bonne chute du haut de sa corde avec chance de se rompre le cou.
Recourir à Nicolet et lui demander as-
sistance, c'était un rêve ; de sa vie Nico* let n'avait payé avant de devoir ; on obtenait de lui, plus qu'on n'en voulait, des retards; mais des avances, jamais.
D'ailleurs, au point où la rupture du mariage les avait mis ensemble, Dupuis pouvait- il, sans se manquer à luimême, venir réclamer un service de cet Arabe, quand même, a l'opposé du portrait que nous en faisons, il se serait trouvé le directeur le plus facile et le plus généreux.
Toutefois d'un mariage rompu à un
mariaga renoué, la distance est souvent si peu de chose , qu'en pensant U ce qu'il avait défait la veille, une ressource, bien désespérée, bien extrême, mî^is une ressource enfin assez praticable, se présenta a l'esprit du pauvre garçon.
Qu'on ne discute pas ce parti qu'il prit: il était absurde, nous en convenons. Nepoint épouser hier, parce qu'on ne s'y sent point de goût, et que surtout on prétend garder la liberté de ses allures avec une femme que Ton hait et
dont on veut avoir vengeance; puis, le le lendeaiain, vouloir épouser parce que l'on lient a l'opinion de celle femme plus qu'au bonheur de sa vie entière, cela ne supporte pas le raisonnement, et prouve seulement dans le malheureux, jeune homme la domination d'une idée fixe et le dernier aveuglement de la passion.
Il yà mieux, brusquée, faite sans préparation, sans intermédiaire, cette démarche ayant pour bulde replâtrer les choses, ne pouvait aboutir a rien. On fut naturel-
leraent éloané de l'air affairéque le revenant apportait a cette résurrection de sa bonne volonté matrimoniale. On ne manqua pas de remarquer, qu'ordinairement insouciant et facile dans les questions d'intérêt , il s'occupait avec une extrême curiosité du moment où lui serait comptée la dot ; bref, quelque chose de si extraordinaire parut dans toute sa personne, qu'a le voir ainsi amendé et pressé d'en finir, les Nicolel eurent l'idée que la concurrence Audinot avait cessé d'être menaçante pour eux; en
conséquence, ils éconduisirent le triste garçon d'une façon fort peu obligeante, et il en fut pour ses humiliantes avances, qui ne changèrent rien ksa situation.
Dans le cercle fort étroit de relations où il se débattait, Dupu's devait naturellement revenir sur sa piste, et les Nicolet lui manquant, sa pensée se reporta vers l'auteur de tout le mal, le traître Pompée.
Il venait de le voir cousu d'argent, et tout en goguenardant, ce méchant homme avait insinué un moyen d'en tirer de lui.
On se souvient d'ailleurs que le beau danseur avait toujours eu un certain entraînement pour la carrière des armes ; el, depuis que sa profession l'avait expo • se a l'affront de ne pouvoir décider un homme a se couper la gorge avec lui, il avait achevé de orendre sa' vie de bohème et la danse de corde, en dégoût.
Tout cela fit que, de désespoir, il s'achemina vers le quai de la Ferraille, et c'est encore une fois l'occasion de remarquer l'inconséquence des actions humaines et la diversité bizarre des déter-
minations selon le vent des circonstances. Ce fou n'avail pas voulu 5 le jour précédent, enchaîner sa vie a une charmante fille qui se donnait à lui de tout
son cœur et de toute son âme ; et main-
tenant, quand il venait de voir un si bel
échantillon des mœurs militaires, il al-
lait se vendre a un brutal de sergent qu'il avait gravenjcni insulte, et qui, le tenant une fois sous sa dépendance, pourrait le lui revaloir et lui faire essuyer mille avanies.
A cela Dupuis avait une réponse : au
besoin il vous aurait/dit qu'avec un peu de patience il comptait arriver à devenir régal de Pompée, et, ce moment venu, ce ne serait pas pour lui une petite satisfaction que de pouvoir se faire rendre raison par cet homme; mais, était-ce bien la le vrai motif de sa détermination, et ne sait-on pas bien quel en était le fond?
Fort bourrelé de toutes ces idées, ainsi qu'on se le figure, le danseur arriva h deux pas du For-TEvêque] c'était près de cette prison que M. le racoleur pour
les gardes françaises, tenait son bureau.
Dans le raoment, placé sur une n:anière d'estrade, ayant autour de lui sa musique, son mulâtre et son drapeau, le sergent faisait un discours a un groupe assez nombreux composé de marmitons, d'ouvriers, de gens de campagne et de quelques compères a quinze sous par jour, pour commenter ses paroles et rendre l'enthousiasme contagieux.
Qu'on ne se persuade pas que Pompée fût occupé a refaire l'iiistoire de ÏEl Do-
rado^ « ce riant pays d'outre-mer, où les rues sont pavées de pierres précieuses, où chaque soldat a un nègre pour lui porter son fusil, et a discrétion toutes
les négresses et tous les vins de l'uni-
vers ; exception faite pourtant du vin de Bourgogne , vu qu'il ne supporte point la traversée. »
Toutes ces bourdes étaient bonnes pour les recruteurs de la marine, et l'agent de MM. les gardes françaises entendait autrement l'éloquence et le compeîle intrare.
Sa parole élail grave et élevée, et développant l'idée depuis résumée par Louis XVIII5 dans ce fameux bâton de maréchal de France que chaque conscrit estcenséporterdans sa giberne, il faisait a son auditoire l'histoire de : « M. de Fa- « berl, fils d'un imprimeur de Metz, eipasa sé maréchal sous feu S. M. Louis XIV, « et celle de François de Chevert, fils du « bedeau de la cathédrale de Verdun,
« dévenu lieutenant-général des armées
* du roi, et enterré a Saint Euslache, H. 2
« OÙ, à preuve^ on pouvait voir son tom-
c beau. »
Encouragé par de si beaux exemples (le fortune militaire, quelques badauds de l'auditoire se détachèrent et vinrent s'offrir a l'enrôlement, mais aucun ne se trouva de taille ou de tournure à pouvoir être accueilli. Voyant qu'il avaii ainsi fourvoyé son éloquence, Pompée, d'assez mauvaise humeur, rentra dans son bureau ; et, autant en vue de se refaire la voix pour une autre séance, qu'aûndc noyer son souci, il était occu-
pé a goûter d'un clairet qui servait a la signature et perfectiondos contrats, lorsqu'il vit paraître Dnpuis.
Quand même, précédemment, ils n'eussent pas eu quelques mots ensemble^ dans son prétoire et dans l'exercice de ses fonctions, Pompée n'aurait pas reçu le danseur avec sa familiarité accoutumée.
Son abord fut donc sérieux et digne, et ce fut d'un ton à faire a peine supposer entre eux quelque connaissance, qu'il demandai l'acrobate l'objet de sa visite.
— Combien donne le roi pour s'enrù-
20 LES GRA>îDS DANSEURS
ler-a son service? dit Dupuis sans plus de préambule.
— C'est selon, — dit le sergent, — nous avons des prix selon les sujets; mais, pour un garçon taillé comme vous, nous irions bien jusqu'à cinquante livres; tenez, même jusqu'à soixante, à cause que l'on vous coniiaît.
Soixante et quatre-vingt-dix, pensa tout haut le danseur : — cela ne fait pas deux cents livres,
— Ah ça! vous tenez donc toujours a votre idée, — demanda Pompée d'un ton
DU ROt. 21
plus amical —je ne vous approuve pas, jeune homnie, mais pourtant je vous admire, et avec de pareils raffineoienls sur la délicatesse, on est fait pour la noble carrière de Thonneur, et je vous y pré dis des succès !
— Que je devienne seulement sergent comme vous, — » répondit Dupuis d'uu air significatif,— je me tiendrai pour satisfait.
— Le grade est joli, — répartit Pompée, — et alors nous pourrions en découdre, car je vois bien votre idée.
^' — Si VOUS me comprenez, vous devriez m'applanir l'entrée; nous ne sommes qu'a cinquante livres de différence, cela ne peut-il s'arranger ?
— Pour l'espoir de faire, un de ces jours, votre partie, — répondit Pompée en galant spadassin, — voila ce que j'imagine : Vous avez neuf pisloles, une que je vous redois sur la contribution de la marquise, plus un écu de six livres que vous m'avez obligeamment prêté, total, cent six livres.
— Très-bie», — répartit Dupuis, —
mais (le la a la somme dont j'aurais besoin...
— Laissez donc, — continua Pompée, — a cent six livres j'ajoute soixante livres pour votre engagements reste alors trente-quatre que je prends sur moi de vous avancer, et que vous solderez à votre temps sur votre paie. Je ne suis pas sans courir quelque risque a puiser ainsi dans ma caisse, mais le maréchal est coulant pour les beaux hommes, et puis, le militaire français est ainsi fait, et il suffît que vous croyez avoir a vous plain-
dre de moi, pour que je ne regarde à rien
en vue de vous obliger.
— Et vous me donnez aussitôt cef argent ; — demanda vivement Dupuis.
— A l'heure même , et après seulement que vous m'aurez fait une petite reconnaissance de trente-quatre livres, et signé le papier que voici.
Dupuis ne s'arrêta point a ce qu'avait d'étrange ce marché, qui le constituait encore débiteur du rusé sergent, quand il lui aliénait une si énorme chose que en liberté. L'argent compté, il signa la
reconnaissance et l'acte d'engagemenl
qui lui étaient présentés.
— Maintenant, — dit Pompée, — - vous avez, a vous, la journée pour jouir de la vie civile : faites vos adieux a parents, amis, connaissances et maîtresses, el demain matin soyons de bonne heure à la caserne, si nous ne voulons pas avoir de démêlé avec la maréchaussée.
Aussitôt Depuis sortit du comptoir de la traite, et pour le lendemain, il n'y pensait guère, il ne pensait qu'au moment présent.