‹ Les grands drames [microforme]Chapitre 18 sur 96 · PES · texte numérisé non relu

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Partout cependant elle s’est plus ou moins identifiée avec l'Art, Mais nous allons seulement considérer son action dans la littérature anglaise.

Il semble qu'il y eût antipathie entre les races du Nord, surtout les races teutonnes, et l’esthétique païenne créée par les peuples du Midi

et pour les races latines.

Ce contraste est très remarquable dans Sha-

kespeare.

Il est évident que le grand poète anglais avait beaucoup étudié les grands tragiques grecs £t latins, surtout Eschyle, avec lequel il a beaucoup de ressemblance ; et cependant il est resté le poète du Nord, la personnification de la race saxonne.

Comme les Grecs et les Latins, il s'est essayé dans le genre pastoral, dans la comédie, dans le drame historique, dans la tragédie ; comme . eux, et même plus qu'eux, il s’est laissé emporter sur les ailes de son imagination dans le champ illimité de la fantaisie et du rêve.

Mais jamais il ne les plagie, et l'on ne peut

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ns à, même pas dire qu’il les imite. Toujours il a son à originalité, sa personnalité distincte, sa manière

et son style qui lui sont propres. Toujours il est lui-même.

Moins parfait que Sdphocle, :l est plus grand di 1 que lui.

Egal d'Eschyle en élévation, il est plus étendu, Di plus universel. |

Les créations d’Eschyle sont titanesques, sur-

ét humaines. Celles de Shakespeare sont dans la

nature primitive, sauvage, que la civilisation

ik n’a ni polie, ni efféminée, qui a des rudesses, des

d grandeurs, des brutalités et des héroïsmes, des

‘8 passions farouches et des sentiments chevale-

FA | resques.

HA Aussi rien d’inégal comme la poésie shakesà: pearienne.

à Généralement pompeuse, imagée, abondante, L

comme la végétation des forêts vierges, elle .)

s'éléve jusqu'aux plus hautes régions du sublime, 4 + puis elle tombe dans la farce et le calembour.

Tantôt elle plane animée d'un souffle puissant

d'éloquence ; tantôt elle se joue dans les fantaisies et les jeux d'esprit, ou traîne ses ailes dans la bouffonnerie et la grossièreté.

C’est une nature qui déborde de sève, qui ne peut contenir sa fougue,'et dont le trop-plein s’épanche irrésistiblement.

C'est le cheval pur sang, impatient du frein, rejetant les rênes et poursuivant sa course vertigineuse au bord des abîmes, au fond des ornières, sur les montagnes et dans les bourbiers, à travers les champs, les fossés, les ruisseaux, parmi les cailloux et les gazons verts.

La puissance d'invention dans Shakespeare est inimaginable, et l’on dirait qu'il s'incarne luimême dans toutes ses créations.

Il s’identifie avec ses personnages et leur communique sa vie, sa puissance, sa fécondité, son génie.

Jamais poète n'a possédé comme lui la faculté

de revêtir ses idées d’images propres à les faire

comprendre.

On dirait qu’il habite ce monde idéal des ar-

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SHAKESPEARE 103 tistes où les pensées ont des formes sensibles, et que toutes ces formes défilent devant son génie comme des créatures vivantes.

Jamais on ne ‘it pareille surabondance de fi-

gures, de métaphores, d’hyperboles, de comparaisons et ‘antitnèses. Les tableaux succèdent aux tableaux, les ‘igures aux figures dans un pano”ama mobile et sans cesse renouvelé.

Le regard est parfois ébloui par la richesse et la multiplicité des visions que le lecteur voit défiler devant lui. Il se lasse d’adinirer, il demande grâce, il est pris de vertige en présence de

‘cet incessant feu d'artifice.

Shakespeare est le vrai type, le ‘ype complet de l'artiste. Il ne conçoit pas seulement les choses, il les voit. Il n'imagine pas les sentiments de ses personnages, il les éprouve ; ou s’il ne les éprouve pas, il nous en donne l'il'usion.

4 Il se met entièrement à la place des caractères qu'il veut peindre, et il sent ou paraît sentir rée!!:ment leurs émotions, leurs amours et leurs

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colères, leurs sympathies et leurs antipathies, leurs joies, leurs craintes, leurs douleurs et toutes leurs sensations.

Il est amoureux passionné avec Roméo, tendre et délicat avec Juliette. Il est sauvage avec Caliban, fou avec Lear, jaloux avec Othello, sceptique et misanthrope avec Hamlet, ambitieux et pervers avec Macbeth, perfide avec Cassio, innocent et naïf avec Desdémone, effrayant avec iady Macbeth !

Mais avec tous il est spirituel, poétique, ingé-nieux, original, brillant, naturel et d’une fécondité d'invention extraordinaire.

Son inspiration coule de source, sans effort etsans lassitude. Il a l'intuition des choses qu'il n’a pas apprises, et c'est en se jouant qu’il crée

des êtres éternellement vrais, plus vrais que

ceux qui sont le produit de longues études.

Sa verve est inépuisable, sa parole brillante d'entrain, son improvisation pleine d'éclat.

Il sait rire, il sait pleurer, maudire, gémir; chérir, écraser de sarcasmes, enlacer de douces. paroles.

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Tantôt doux et candide, tantôt violent et terrible, colosse et gamin, bouffon et solennel, sublime et trivial, il plane sur tous les sommets et rampe dans tous les bas-fonds.

Religion, philosophie, politique, roman, poésie lyrique, comédie, drame, tragédie, il touche à tout, et l’on dirait qu'il sait tout.

Nous avons dit que Shakespeare est artiste.

Mais il est suftout peintre, et sa plume est plutôt un pinceau.

Or jamais un peintre n'eut une palette plus chargée de couleurs multiples et variées, et jamais il ne les jeta sur sa toile avec une telle profusion.

Ni Vélasquez, ni Ribéra, ni Rubens n’ont prodigué, opposé, heurté, exagéré, accumulé comme lui les dessins, les tons, les ombres et le coloris.

On est à la fois stupéfié et ébloui. On se dit : c’est excessif, c'est invraisemblable, c'est forcé, c'est absurde, c’est faux, c'est paradoxal, et cependant c’est beau.

On est entraîné, subjugué par cette brillante et

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