‹ Les grands drames [microforme]Chapitre 19 sur 96 · À PARCS RTS SE PEYRE · texte numérisé non relu

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féconde imagination qui emporte le poète luimême plus loin qu'il ne voudrait aller.

Souvent en effet, on dirait que ce grand improvisateur n’est plus maître de son imagination, et qu’elle l'emporte sur ses ailes en dehors du monde réel.

Elle semble produire chez lui une espèce d’ivresse intellectuelle. Elle le grise de métaphores, d'hyperboles, de visions étranges ; elle le jette. dans une espèce d’hallucination frénétique où le lyrisme touche au délire.

Alors jaillissent les antithèses téméraires, les chocs d'idées et de mots, les contrastes saisissants, les paradoxes bizarres, et tous les feux d’artifice d’une verve indiablée.

À chaque instant, ce Pégase indompté, cabriolant le mors aux dents, menace de se casser le cou et de vous entraîner avec lui dans quelque précipice. Mais non, car il a des ailes puissantes, et quand vous croyez qu’il va tomber, il s’élance d'un vol sublime à des hauteurs vertigineuses.

Sans doute, tout cela manque de symétrie et

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SHAKESPEARE 107 d'alignement. Tout cela est brisé, inégal, désordonné. Mais tout cela est plein de vie, de mouvement, de passion et de fougue inspirée.

En même temps tout cela est réel : car Shakespeare est un réaliste, de tempérament et d'inspiration. Il ne choisit pas ses personnages parmi les gens bien élevés seulement. Il les prend partout, il les peint tels qu’ils sont, et il ne recule pour nous les montrer ni devant leurs idées et leurs mœurs, ni devant leur langage, fûütil grossier, trivial, indécent.

Son génie n’est pas seulement inventif ; il est exubérant, effréné, et d'une puissance merveilleuse. Plus fort que Pygmalion, il ne taille pas seulement dans la nature humaine des statues comme Galathée, qui était parfaite mais qui manquait de vie ; il donne lui-même la vie à ses créations, il revêt d’un corps les fantasmagories les plus étranges.

Son esprit est vif, brillant, prompt à la riposte, original, gouailleur, narquois, étourdissant, plein de malice et d'éclat. Il dédaigne le terre à

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terre, et les lieux communs. Il vous surprend, il vous étonne, et les saillies de ses personnages vous font faire des soubresauts. Sa plaisanterie court, vole aux extrêmes, touchant parfois au sublime et souvent à la folie.

Ses fous sont bien tels qu’on en voit dans les asiles d’aliénés, mais ce sont des fous de génie.

Ecoutez cette plaisanterie de Benedict se plaignant des mauvais traitements de sa maitresse. “Oh ! elle m'a maltraité de façon à mettre à bout la patience d'une souche. Un chêne avec une seule feuille verte pour tout feuillage, lui aurait répondu. Mon masque lui-même commençait à prendre vie et à quereller avec elle. ”

Et Falstaff, quelle verve dans son cynisme !

Que de perles dans son fumier ! “ Tu sais qu’'Adam dans l'état d’innocence tomba. Et qu'est-ce que pourrait faire le pauvre John Falstaff dans ce siècle de perversité? Tu vois, j'ai plus de chair que les autres, et partant plus de fragilité.”

Tous ses vices ont leur excuse’dans la nature.

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Ïl aime à boire, mais est-ce que le vin n’est pas bon ? “Je m’enfuis quand approchent les coups : est-ce que les coups ne font pas mal ? Je fais des dettes et j'escroque de l'argent aux imbéciles : est-ce qu’il n’est pas agréable d’avoir de l'argent dans sa poche ? Je me vante : est-ce qu’il n’est pas naturel de vouloir être considéré ? ?

Chargé de faire des recrues, il n’a enrôlé que de misérables coquins, et le prince lui en fait des reproches. “* Bons, bons, dit Falstaff, chair à canon, mon prince, chair à canon, ils combleront un fossé aussi bien et mieux que d’autres. N'ayez crainte, ils sontgmortels, bien mortels ! ?”’

Mais si Falstaff veut bien que les recrues qu’il commande soient de la chair à canon, il entend se mettre lui-même à l’abri du danger, et dès que le péril approche il s'enfuit.

Le prince Henri se moque de sa lâcheté et lui dit: ‘“ La mort est une dette que tu dois payer à Dieu.— Elle n’est pas due encore, répond Falstaff, je n'ai pas du tout envie de payer avant l'échéance. Pourquoi irai-je audevant d’un créancier qui ne me demande rien P ”

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