‹ Les grands écrivains du seizième siècleChapitre 252 sur 559 · K0-16SO · texte numérisé non relu

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FU# d'un gentilhomme calviniste, né & Saint-Maurice, près d* Pons, e« Saintonge, Théodore Agrippa d'Aubigné avait huit ans, lorsque , passant par Amboise , il vit des têtes de huguenots attachées k une potence. En les montrant, son père lui fit jurer, sous pefne de malédiction, de venger le meurtre de ses frères. L'homme n'oublia jamais le serment de l'enfant. Élevé à la robuste école de la Renaissance, il lit ses études au pas de course. A six ans, il Usait le latin, le grec et l'hébreu ; k sept ans et demi, il avait traduit le 0rîfen* A dix, forcé de fuir la persécution , sauvé du bûcher pat la pitié d'un geôlier qu'émut son courage, mis sous clef par son tuteur, il s'échappa en chemise pour aller, combattre avec les calvinistes.

fia vie militaire ressemble à un roman de chevalerie | et pourtant ee téméraire fut aussi homme 4e conseil. Éouyer et ami du roi de Navarre, il épargna plu| d'une faute à un maître qui mit son dévouement à de rudes épreuves, Devenu nmréchal-cLe-camp , gouverneur d'Oléroa et de Maille**}*, vice-amiral de Guienne et de Bretagne, il vit avec douleur une conversion qu'il ne pouvait pardonner, bien qu'elle Ait un acte de raison et de patriotisme. Au lieu de réclamer alors le prix de ses services, il ne parut que rarement a la oeur d'Henri IV, mais garda loyale affection an souverain dont la vie était" si précieuse à la France. Après l'assassinat, qui fut un malheur publie, il ne te consola pat d'une telle perte, et, prévoyant les dangers qui menaçaient son parti, il acheta la place de Doignen, qu'il mit à l'abri d'un eoup de main, pour protéger La Rochelle, dernier boulevard de la. Réforme. Retiré à Saint Jean-d'Angély, chassé de cet asile, il s'enfuit à Genève; condamné à mort par le parlement, il te maria peur

Srouver qu'il vivait encore. Trahi par un fils apestat qu'il maudit, ; assista de loin à la chute de la Rochelle, et mourut sut le seuil d'un âge nouveau, qui réservait une si haute fortune à sa petitefille, Mm* de Maintenon.

Nul ne représente mieux toutes les passions et tous les talents du £Vi* siècle, cette époque si féconde en grands caractères et en libres esprits. Guerrier, poète, négociateur, théologien, historié», romancier et sectaire, ce gentilhomme a parmi ses contemporains la taille d'un héros auquel manqua seulement ce bon sens politique qui sauva, par le génie d'Henri IV, la religion et la royauté, c'està-dire la France d'alors.

Parlons d'abord du poète, de ce» Trafiques, monument unique en notre Histoire, étrange épopée ou d'Aubigné se fait le Tyrtée, l'Homère huguenot de la guerre civile.

L'indignation du soldat nous valut cette sombre ébauche. En 1577, cinq ans après la Saint-Barthélémy, au moment où Henri III révoquait l'édit de pacification, d'Aubigné, blessé, en danger de mort, tout frémissant d'une lutte récente, exalté par la fièvre, la colère et la lecture de la Bible, écrivit ce livre pour rendre du cœur à des vaincus, et « faire grincer de rage » les vainqueurs. Confidents de ses haines, ces vers furent donc forgés en pleine fournaise *. L'œuvre est divisée en sept livres qui rappellent les cercles d'un enfer Dantesque ; ils ont pour titres : Misères, princes, chambre dorée, feury fers, vengeances , jugement. La précision de l'Histoire s'y combine avec les rêves d'une vision apocalyptique. C'est un drame qui, commencé sur terre, sjachève au ciel. On ne saurait le classer en aucun genre. Martyrologe et diatribe, psaume et pamphlet, il associe les arquebusades de Montcontour et de Jarnao aux tonnerres du Sinaï et aux trompettes de Jéricho. Grand justicier, exécuteur des hautes-œuvres, d'Aubigné ferait penser à Milton, s'il avait le génie plus soutenu. Il a surtout le goût du grandiose et du terrible -, mais chez lui, le sublime touche au trivial. Précurseur de Corneille, il a des vers héroïques et dignes du vieil Horace, mais ignore la mesure, l'ordre et la clarté. Ses antithèses violentes , ses hyperboles outrées forcent le ton. Sa phrase s'enchevêtre, se contourne ou se traîne. C'est âpre, brusque, bizarre, parfois informe. On dirait une lave pleine de scories. — Aussi a-t-il effarouché le goût du xvii* siècle autant par ses témérités littéraires que par ses incartades politiques. Et pourtant , malgré ses défauts , ce Juvénal enthousiaste et biblique a fait le premier jaillir de. notre sol ensanglanté des sources que oherchait en vain Ronsard, et que Boileau ne soupçonna jamais. Ce monument suffirait à une renommée. Car le souftie d'Ézéchiel y respire avec l'esprit d'Horace.

Si les révolutions coûtent -cher à un pays , si la guerre civile est un fléau, les ruines les plus tristes qu'elles laissent après elles sont encore celles des consciences, des convictions, des caractères, et de l'honneur même. D'Aubigné donna du moins le spectacle d'un vaincu qui demeure debout après la défaite. 11 ne trahit pas ses engagements. Après l'aote d'abjuration, qui pacifia si heureusement la France, il resta ce qu'il était avant, l'âpre censeur qui ne désarme pas en face des défections intéressées. Si le politique se trompa, l'homme a donc droit à nos respects.

Nous en avons un témoignage dans la Confession de Sansy, où il flagelle les caméléons habiles, les apostats intéressés, les satisfaits du lendemain, auxquels il oppose les vieux serviteurs mourants de faim parce qu'ils furent fidèles à leur cause. C'est le cœur gros de

I. Ils ne furent livrés tu public qcc trente-six ans plus tard.

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mépris, que cet Alceste huguenot soufflette de son gantelet de fer ses compagnons de la veille, devenus les courtisans de la victoire. La donnée de cette satire en prose est ingénieuse. En voulant sa jastifier, Sansy, le renégat qu'il met en scène, fait son procès e* celui des siens. C'est le procédé de Pascal dans les Provinciales. Regrettons pourtant que , chez d'Aubigné, l'hérésie confine à l'impiété» et la plaisanterie au cynisme. Il outrepasse les droits du pamphlet. 11 y a trop de fiel en ce réquisitoire. Il diffame.

Le Baron de Fœneste, dont la date correspond à la régence de Marie de Médicis, est un roman de mœurs dont le ton diffère. C'est le temps où les barbes grises et les pourpoints de bufUe se tiennent à distance de la cour. A la forte race du xvi* siècle a succédé, sous une reine intrigante et coquette, la volée des hobereaux affamés, des valets parvenus, des grands seigneurs ruinés et des gentilshommes suspects. Contre si chétife adversaires, il suffit d'user du plat de l'épée. Matamore et poltron , fanfaron d'honneur, de courage, de galanterie et de noblesse, toujours hué et toujours désappointé, le baron de Fomeste est un de ces Gascons éventés qui sont venus chercher fortune au Louvre. Dans un dialogue qui rappelle Monsieur de Crac, la comédie de Collin d' Harleville , d'Aubigné le met aux prises avec un protestant de vieille roche, modèle de valeur, de désintéressement, de savoir et de patriotisme. Il l'appelle le sage Enay, et sous cette honnête figure nous reconnaissons Duplessis-Mornay.

Des Mémoires, écrits sous le règne de Louis XIII, furent le testament de ce vieillard, dont l'imagination et le cœur, toujours jeunes, se souvenaient si bien de l'épisode d'Amboise. Son Histoire universelle nous fait aussi admirer le talent du peintre et du narrateur. Sa prose véhémente vaut le pinceau de Salvator Rosa. Sa plume fut aussi vaillante que son épée.

C'est le Saint-Simon du xvi* siècle.

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Mon père m'amena à Paris, et en passant par Amboise un jour de foire, il vit les testes de ses compaignons de la conspiration d'Amboise 4 sur des poteaux, qui estoient encore reconnoissables, ce dont il fut tellement esmeu, qu'il tfescria au milieu de sept à huit cens personnes qui estoient là : « Ils ont décapité la France, les bourreaux I » et puis il donna des deux 2 a son cheval. Je me mis aussitost

1. Il s'agit de là conspiration formée dicis. D'Aubigné avait alors neuf ans. i Amboise, en 1560, par lus huguenots, 2. On dit encore : piquer des deux contre François H et Catherine de Me- (éperons).

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a piquer après lui, paroe que j'avois veu sur son visage un esmoy extraordinaire ; et Payant joinot, il me mit la main sur la teste en me disant : « Mon enfant, il ne faut point espargner ta teste après la mienne, pour venger ces ehrfs pleins d'honneur dont tu viens de voir les testes; si tu t'y eapargnes,tu auras ma malédiction1,» Quoique nostre troupe fust de vingt chevaux, nous eusmes assez de peine à 'nous sauver des mains de cette populace, qui s'esmut h de tels propos, et se mit en debvoir de nous maltraiter.

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Chacun admiroit * de voir une femme estrangere, née de condition impareille 4 à nos rois, au lieu d'estre renvoyée en sa maison comme plusieurs roynes douairières8, se jouer d'un tel royaume et d'un tel peuple que les François, mener à la cadène * de si grands princes; mais c'estoit qu'elle se sçavoit escrimer7 de leurs ambitions, bien ménager les espérances et les craintes, trancher du couteau * des divisions, et ainsi docte en toutes les partialités • employer pour soi les forces qu'elle debvoit craindre 10.

1. Il n'oublia jamais ea serment d'Ànntbal. Quand lé clairon appel» loi protestants aa combat, il sa trouva le premier en selle, armé 4a tonte» pis* ces, d'éloquence et de courage, la plume ou l'épée en main.

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