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Je n’ai pas tout dit de cette éducation inventive et agréable où « la conversation, les amusements, la table, tout, par les soins et l’habileté du maître, devenait leçon pour l’élève, et rien ne paraissait l’être. »
Je n’ai rien dit du Télémaque 608, ce cours de thèmes comme il n’y en a jamais eu, qui n’est, à le bien voir, que la plus longue des fables de Fénelon, l’allégorie développée, devenue épique, et où l’auteur, abordant par les douces pentes de
APPENDICE
l’Odyssée la grandeur d’Homère, de cet Homère qui, « d’un seul trait met la nature toute nue devant les yeux, » n’a fait, en le réduisant un peu, que lui donner la mesure et comme la modulation virgilienne, et le ramener en même temps aux convenances françaises, telles que les entendaient les lecteurs de Racine.
Je n’ai point suivi le maître dans les plans et programmes de lectures sérieuses et graduées qu’il propose, à mesure que l’éducation avance : peu de grammaire, pas de rhétorique formelle ni dogmatique, et la logique ajournée; mais la jurisprudence positive, historique, l’histoire elle-même, la lecture directe des auteurs, c’est ce qu’il conseille, indiquant chacun de ces auteurs alors en usage, le désignant au passage d’un trait juste, et sur les sujets et pour les époques les plus éloignées de cette « ingénue Antiquité » qu’il préfère, montrant qu’il sait comprendre tout ce qu’il regarde, même l’âge de fer et le Moyen-Age, et qu’il est un guide non trompeur, évitant partout sans doute l’accablement et la sécheresse, mais de trop de goût pour aller mettre des fleurs là où il n’en vient pas.
D’une telle éducation, avec un prince qui était plein de zèle, d’émulation et d’esprit, il dut résulter, ce semble, une merveille, et en effet tous les contemporains et les proches témoins qui nous ont entretenus du duc de Bourgogne n’ont pas manqué de crier à la merveille i10...
Eh bien, avec cet esprit si distingué, ce semble, si pénétrant, si zélé, le duc de Bourgogne ne sentit jamais le besoin de ne plus marcher à la lisière. Ses précepteurs, son confesseur, sa femme, chacun dans sa vie ne cessèrent de le guider ou de le mener. Ce n’était nullement un génie dans le vrai sens du mot; ce n’était qu’un élève, le plus brillant des élèves...
Fénelon qui n’était plus à Versailles, mais qui ne cessait de le suivre de l’œil et de l’environner de ses conseils, sentait bien le défaut capital joint à la qualité que nous signalons, et il en avertit, dans beaucoup de ses lettres, pour qu’on y prenne garde et qu’on n’y abonde pas. Il écrivait à l’abbé Fleury 6,1 dès 1695 : « Son naturel le porte ardemment à tout le détail le plus vétilleux sur les arts et l’agriculture même tlï. » Quinze et dix-sept ans plus tard (1712), il pensait et disait encore la même chose, et cette fois, au sujet de la religion : « Il a un besoin d’acquérir, si je ne me trompe, une certaine application suivie et constante pour embrasser toute une matière, pour en accorder toutes les parties, pour approfondir chaque point principal; autrement cette lumière, qui est grande, ne ferait que flotter au gré du vent. Il volerait comme le papillon, par curiosité, sur toutes les plus grandes matières.
et il ne se rendrait jamais homme d’afïaire. Il faut du nerf dans l’esprit, et une autorité efficace 613... » Fénelon écrivait cela au duc de Chevreuse, quinze jours avant la mort du prince qui était dans sa trentième année; c’est un dernier mot, et qui revient à dire que le duc de Bourgogne a besoin de coup d’œil, de dominer sa matière, de ne pas s’y perdre et s’y noyer. Fénelon, plus difficile que ses autres précepteurs et plus clairvoyant, voudrait le voir un homme, un grand prince, ouvert, sociable, accessible à tous, non étroit ni particulier, ni renfermé et borné à un petit nombre de gens qui l’obsèdent et qui l’admirent, à une coterie, comme nous dirions; ayant de la religion la moelle et l’esprit, non pas les simples pratiques minutieuses et les scrupules (comme de ne pas savoir pendant une marche en campagne, s’il peut, en conscience, loger dans les dehors d’une abbaye de filles), s’inspirant de lui-même dans les occasions, prenant sur lui, brave à la guerre, sachant y acquérir de la gloire, sinon par des succès éclatants qui peuvent manquer, par sa fermeté du moins, son génie et son esprit de ressource jusque dans les tristes événements. Il le voudrait tel; il lui voudrait souffler le feu sacré et il sent trop bien que le jeune homme trop morigéné ne l’a pas; il voudrait lui élargir les vues et lui dilater le cœur, et il sent que cela ne se peut pas. Fénelon ne se fait là-dessus aucune illusion, et, à bien lire sa Correspondance, il en ressort que, pour être guéri non sans peine de « ses défauts les plus choquants, » le prince ne lui paraît nullement arrivé à la perfection humaine et royale. « J’entends dire que M. le Dauphin fait beaucoup mieux; » c’est le plus grand éloge que Fénelon lui donne dans l’intimité; mais il ajoute (et chaque mot, à le bien comprendre, est significatif) : « La religion, qui lui attire des critiques, est le seul appui solide pour le soutenir. Quand il la prendra par le fond, sans scrupule sur les minuties, elle le comblera de consolation et de gloire. Au nom de Dieu, qu’il ne se laisse gouverner ni par vous (le duc de Chevreuse), ni par moi, ni par aucune personne du monde 51‘. » Jusqu’à la ûn, il est en crainte que ce naturel d’une dévotion inquiète et timide ne se laisse prendre à l’attrait subtil du Jansénisme; et c’est même ainsi qu’on peut s’expliquer le redoublement de conseils et de précautions à cet égard. De deux maux, il choisit lé moindre; il préfère encore le jeter du côté des Jésuites, car il sait bien qu’il ne peut se tenir et marcher seul 515.
MASS1LLON il6
Lundi, 26 septembre 1853.
Une Histoire de la vie et des ouvrages de Massillon nous manque : ce serait un sujet heureux. On a déjà bien des anecdotes, qu’il faudrait vérifier pourtant et rassembler avec ordre; des recherches suivies produiraient infailliblement quelques résultats. Une grande quantité de lettres de Massillon ont été soustraites au moment de sa mort : serait-il impossible de les recouvrer? Il y aurait à dresser un historique de ses principaux sermons, à en fixer la date avec les circonstances mémorables qui s’y rattachent. Une Étude complète sur Massillon deviendrait naturellement, celle de l’éloquence même dans la dernière moitié du règne de Louis XIV ; on y suivrait ce beau fleuve de l’éloquence sacrée, on le descendrait dans toute la magnificence de son cours; on en marquerait les changements à partir de l’endroit où il devient moins rapide, moins impétueux, moins sonore, où il perd de la grandeur austère ou de l’incomparable majesté que lui donnaient ses rives, et où, dans un paysage plus riche en apparence, plus vaste d’étendue, mais plus effacé,
318 LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAtS
il s’élargit et se mêle insensiblement à d’autres eaux comme aux approches de l’embouchure.
Le nom et l’œuvre de Massillon correspondent à ces deux moments, je veux dire à celui de la plus grande magnificence et à celui de la profusion dernière. Jean- Baptiste Massillon, né à Hyères en Provence le 24 juin 1663, fils d’un notaire du lieu, montra de bonne heure ces grâces de l’esprit et de la personne, ces dons naturels de la parole et de la persuasion qui ont distingué tant d’hommes éminents sortis de ces mêmes contrées et qui semblent un héritage ininterrompu de l’ancienne Grèce. Il fit ses premières études à Marseille chez les Prêtres de l’Oratoire. On raconte qu’enfant, au sortir du sermon, son plus grand plaisir était de rassembler autour de lui ses condisciples et de leur répéter ou de leur refaire le discours qu’ils venaient d’entendre. Il entra dans la congrégation de l’Oratoire à Aix, le 10 octobre 1681, et alla faire l’année suivante sa théologie à Arles ; puis il professa aux collèges dePézenas et de Montbrison. Tout annonçait en lui la supériorité et un mérite fait pour briller, et l’on s’explique peu comment, vers cette époque, il écrivait au général de l’Oratoire Sainte-Marthe « que, son talent et son inclination l’éloignant de la Chaire, il croyait qu’une Philosophie ou une Théologie lui conviendraient mieux r>17. » Ce n’était sans doute qu’un dégoût passager qui le faisait parler de la sorte. Ici se présente ou se glisse une question délicate, et sur laquelle on n’a que des réponses obscures. Massillon jeune a-t-il connu les passions? Un de ses biographes (Audin) a raconté à ce sujet des détails qu’il dit tenir de source authentique : il s’ensuivrait que Massillon, dans cette première jeunesse, aurait eu quelques écarts de conduite qui
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l’auraient brouillé avec ses supérieurs, avec lesquels toutefois il ne tarda point à se réconcilier S18. J’ai trouvé dans les notes manuscrites de la Bibliothèque de Troyes une inculpation du même genre, mais provenant d’une source toute janséniste*. Il n’y aurait, au reste, rien que de très-simple et de trèsnaturel à cela : Massillon jeune, beau, doué de sensibilité et de tendresse, ayant du Racine en lui par le génie et par le cœur, put avoir en ces vives années quelques égarements, quelques chutes ou rechutes, s’en repentir aussitôt, et c’est à ces premiers orages peut-être et à son effort pour en triompher qu’il faut attribuer sa retraite à l’abbaye pénitente de Septfonts. Quand on lui demandait plus tard où il avait pris cette connaissance approfondie du monde et des diverses passions, il avait le droit de répondre : « Dans mon propre cœur. »
Pendant qu’il professait la théologie à Vienne, il fut ordonné prêtre en 1692; il s’y essayait dans la chaire; il y prononça l’Oraison funèbre de Henri de Villars, archevêque du diocèse; il alla prononcer à Lyon celle de l’archevêque M. de Villeroy, mort en 1693 519. Ces premiers succès semblèrent plutôt l’effrayer que l’enhardir : sa retraite à l’abbaye de Septfonts ne vint qu'après. Son séjour à cette abbaye des plus austères et réformée à l’image de la Trappe laissa dans l’âme de Massillon un souvenir des plus délicieux : il y avait goûté dans toute sa douceur le miel de la solitude. Il songeait sérieusement à s’y ensevelir, à y faire vœu de silence. Vers la fin de sa vie, il aimait à s’y reporter en imagination, et il regret-
* Chaudon, dans une lettre au savant bibliographe Barbier, dit la même chose [Bulletin du Bibliophile, 1&39, p. 617).
tait quelquefois cette cellule où il avait passé dans la ferveur d’une paix mystique une ou deux saisons heureuses*.
Le Père de La Tour, devenu supérieur général de l’Oratoire, le fit rentrer dans la congrégation et l’occupa à Lyon, puis à Paris au séminaire de Saint- Magloire, où il le mit comme un des directeurs. C’est là que Massillon commença à prendre tout à fait son rang par ses Conférences, le plus solide ou du moins le plus sévère de ses ouvrages. La vocation de la parole était désormais trop manifeste en lui pour qu’il songeât à y résister. Il alla, en 1698, prêcher le Carême à Montpellier, et enfin il fut appelé, en 1699, à le prêcher à Paris dans l’église de l’Oratoire de la rue Saint-Honoré : il avait près de trentesix ans.
Le succès fut grand et remua la ville. Louis XIV voulut cette même année (1699) entendre l’orateur à la Cour, et Massillon y prêcha l’Avent. Massillon prêcha une seconde fois à la Cour en 1701, et cette fois ce fut le Carême; il l’y prêcha encore en 1704**. Ces premiers sermons du Père Massillon (comme on l'appelait alors), son Avent, son Grand Carême, composent la partie la plus considérable et la plus belle de son oeuvre oratoire. Le Petit Carême plus
* On a nié ce séjour de Massillon à Septfonts, au moins en tant que novice (Notice de M. Godefroy en tête des Œuvres choisies de Massillon, 1868). Renvoi au biographe futur. — L’abbé Bayle, un biographe récent de Massillon, ne paraît nullement douter du fait même de cette retraite à Septfonts t!0.
** Le Père Bougerel, dans son exacte Noüce sur Massillon ( Mémoires pour servir à l’Histoire de plusieurs Hommes illustres de Provence), ne parle que du Carême de 1704 prêché à la Cour par Massillon et ne dit rien du Carême de 1701. Tous ces points restent a éclaircir. ■ — L’abbé Bayle en a déjà éclairci quelques-uns dans sa Vie de Massillon (1867); l’abbé Blampignon, dans son édition des Œuvres complètes du grand sermonnaire, nous promet le reste 6,1 .
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célèbre, et qu’il prêcha en 1718 devant Louis XY enfant, appartient déjà à une autre époque et un peu à une autre manière. Après avoir beaucoup loué d’abord et préféré à tout le reste ce Petit Carême dans sa nouveauté, on a été peut-être un peu trop disposé depuis à le sacrifier aux ouvrages plus anciens de Massillon. C’est là un point à examiner à part. Quoi qu’il en soit, Massillon apparut dans toute sa force et dans toute sa beauté d’orateur sacré dès cette première époque de 1699 à 1704 et à ce point de réunion des deux siècles : il montra que le grand règne durait toujours, et que jusqu’en ce dernier automne la postérité des chefs-d’œuvre s’y continuait.
Les discours de Massillon ont cela de particulier, au point de vue littéraire, qu’ils ne furent jamais imprimés de son vivant; le seul de ses discours qu’il publia lui-même, et pour lequel il se vit critiqué, fut son Oraison funèbre du prince de Conti en 1709. A part ce morceau, la totalité des ouvrages de Massillon, y compris son Petit Carême, ne fut pour la première fois livrée au public qu’après sa mort et par les soins de son neveu en 1745. Je me trompe : on avait essayé d’en donner de son vivant une ébauche dAdition faite sur des notes et par des copistes (la sténographie n’existait pas alors) 522 ; c’était sur cette édition incomplète, non authentique, que les critiques étaient réduits à le juger. Lorsque parut l’édition donnée par le neveu de Massillon et conforme en tout aux manuscrits, elle réunit donc tous les suffrages et satisfit à un grand désir des chrétiens et des gens de goût. On dit qu’elle rapporta au neveu dix mille écus.
Il est constant que Massillon, dans ses années de retraite et durant ses loisirs d’évêque, avait beauxvii’ siècle. — Ecrivains et Orateurs religieux. 21
coup revu ses Sermons, qu’il les avait retouchés et peut-être refaits en partie. Les Jansénistes l’accusèrent d’en avoir altéré des endroits pour la doctrine : il est à croire qu’il se contenta seulement d y remettre plus d’accord et de justesse, en y laissant subsister la forme première et l’esprit. Un écrivain de nos jours, qui a parlé de Massillon avec une prédilection peu commune *, a relevé dans cette édition même de 1745, qui est devenue le patron de toutes les autres, des locutions qu’il est difficile de ne pas croire des fautes d’impression, et il a exprimé le désir qu on refît une comparaison du texte avec les manuscrits. En attendant, et sauf quelques taches qui se perdent dans la richesse du tissu et comme dans les plis de l’étoffe, nous possédons un Massillon assez entier et assez accompli pour en jouir avec confiance et avec plénitude.
Quand Massillon parut, Bourdaloue terminait sa carrière : Bossuet, comme auteur de Sermons, avait clos la sienne au moment même où Bourdaloue commençait. Ainsi ces grandes lumières n’eurent point à se combattre ni à s’éclipser l’une l’autre, elles se succédèrent paisiblement et largement comme une suite de riches saisons ou comme les heures d’une journée splendide. L’innovation de Massillon, venant après Bourdaloue, fut d’introduire le pathétique et un sentiment plus vif et plus présent des passions humaines dans l’économie du discours religieux, et d’attendrir légèrement la parole sacrée sans l’amollir encore 523. C’est là l’effet que produiront, à qui saura les lire dans une disposition convenable, la plupart des Sermons de son Avent et de son grand Carême.
* M. de Sacy, dans un article du Journal des Débats du 4 mai 1852.
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Qu’on se représente bien (pour s’en donner toute l’impression), et le cadre, et l’auditoire, et l’orateur :
« Ne vous semble-t-il pas, disaient après des années les témoins qui l’avaient entendu, ne vous semble-t-il pas le voir encore dans nos chaires avec cet air simple, ce maintien modeste, ces yeux humblement baissés, ce geste négligé, ce ton affectueux, cette contenance d’un homme pénétré, portant dans les esprits les plus brillantes lumières, et dans les cœurs les mouvements les plus tendres? Il ne tonnait pas dans la chaire, il n’épouvantait pas l’auditoire par la force de ses mouvements et l’éclat de sa voix; non : mais, par sa douce persuasion, il versait en eux, comme naturellement, ces sentiments qui attendrissent et qui se manifestent par les larmes et le silence. Ce n était pas des fleurs étudiées, recherchées, affectées; non : les fleurs naissaient sous ses pas sans qu’il les cherchât, presque sans qu’il les aperçût; elles étaient si simples, si naturelles, qu’elles semblaient lui échapper contre son gré et n’entrer pour rien dans son action. L’auditeur ne s’en apercevait que par cet enchantement qui le ravissait à lui-même *. »
Massillon en chaire n’avait presque poin t de gestes : cet œil qu’il baissait d’abord, qu’il tenait baissé d’habitude, lorsqu’ensuite, à de rares intervalles, il le levait et le promenait sur l’auditoire, lui faisait le plus beau des gestes; il avait, a dit l’abbé Maury, l’œil éloquent 524. Ses exordes avaient quelque chose d’heureux et qui saisissait aisément, comme le jour où il prononça l’Oraison funèbre de Louis XIY, et où, après avoir parcouru en silence du regard tout ce magnifique appareil funéraire, il commença par ces mots : « Dieu seul est grand, mes Frères! 82S... » ou comme ce jour encore où, prêchant pour la première
* On trouve cette vive et ingénieuse description dans la Réponse de M. Languet, archevêque de Sens, au Discours de réception du duc de Nivernais qui succéda à Massillon à l’Académie française (séance du 4 février 1743).
fois devant ce même Louis XIV, à la fête de la Toussaint, et prenant pour texte : Bienheureux ceux qui pleurent ! il débuta de la sorte :
« Sire,
« Si le monde parlait ici à la place de Jésus-Christ, sans doute il ne tiendrait pas à Votre Majesté le même langage.
« Heureux le Prince, vous dirait-il, qui n’a jamais combattu que pour vaincre; qui n’a vu tant de Puissances armées contre lui que pour leur donner une paix plus glorieuse (la paix de Ryswick), et qui a toujours été plus grand ou que le péril ou que la victoire !
« Heureux le Prince qui, durant le cours d’un règne long et florissant, jouit à loisir des fruits de sa gloire, de l’amour de ses peuples, de l’estime de ses ennemis, de l’admiration de l’univers I...
« Ainsi parlerait le monde; mais, Sire, Jésus-Christ ne parle pas comme le monde.
« Heureux, vous dit-il, non celui qui fait l’admiration de son siècle, mais celui qui fait sa principale occupation du siècle à venir, et qui vit dans le mépris de soi-même et de tout ce qui passe !...
« Heureux, non celui dont l’histoire va immortaliser le règne et les actions dans le souvenir des hommes, mais celui dont les larmes auront effacé l’histoire de ses péchés du souvenir de Dieu même, etc., etc. 52e. »
On voit le double développement, et avec quel art délicat et majestueux Massillon qui paraissait pour la première fois devant Louis XIV, et qui y venait précédé d’une réputation d’austérité, savait mêler le compliment et l’hommage à la leçon même.
Un critique très-fin (M. Joubert) a dit de lui : « Le plan des Sermons de Massillon est mejsquin, mais les bas-reliefs en sont superbes 527. » Je sais de plus que les hommes du métier, et qui ont fait une étude approfondie de ces orateurs de la Chaire, mettent Bourdaloue fort au-dessus de Massillon pour l’ordonnance et pour le dessin des ensembles. Toutefois
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j avoue que les plans de ces Sermons de Massillon ne me paraissent point particulièrement mesquins, ils sont fort simples, et en ces matières c’est peut-être ce qui convient le mieux : le mérite principal et le plus touchant consiste dans l’abondance du développement qui fertilise. Or, Massillon possède au plus haut degré cet art du développement; on pourrait même dire que c’est là son talent presque tout entier. Prendre un texte de 1 Écriture et nous l’interpréter moralement selon nos besoins actuels, le déplier et 1 étendre dans tous les sens en nous le traduisant dans un langage qui soit nôtre et qui réponde à tous les points de nos habitudes et de nos cœurs, faire ainsi des tableaux sensibles qui, sans être des portraits, ne soient point des lieux-communs vagues, et atteindre à la finesse sans sortir de la généralité et de la noblesse des termes, c’est là en quoi Massillon excelle. Il semble être né exprès pour justifier' le' mot de Cicéron : « Summa autem laus eloquentiæ est, amplificarerem ornando... Le comble et la perfection de l’éloquence, c’est d’amplifier le sujet en l’ornant et le décorant » 628. Il est maître unique dans ce genre d’amplification que Quintilien a défini « un certain amas de pensées et d’expressions qui conspirent à faire sentir la même chose : car, encore que ni ces pensées ni ces expressions ne s’élèvent point par degrés, cependant l’objet se trouve grossi et comme haussé par l’assemblage même 529. » Otez seulement a cette définition ce que le mot amas ( congeries ) a pour nous de pénible et de désagréable. Chaque développement chez Massillon, chaque strophe oratoire se compose d’une suite de pensées et de phrases, d’ordinaire assez courtes, se reproduisant d’elles-mêmes, naissant l’une de l’autre, s’appelant, se succédant,'
sans traits aigus, sans images trop saillantes ni communes, et marchant avec nombre et mélodie comme les parties d’un même tout. C’est un groupe en mouvement, c’est un concert naturel, harmonieux. Buffon, qui estimait Massillon le premier de nos prosateurs, semble l’avoir eu présent à la pensée lorsque, dans son Discours sur le style, il a dit : « Pour bien écrire, il faut donc posséder pleinement son sujet; il faut y réfléchir assez pour voir clairement 1 ordre de ses pensées et en former une suite, une chaîne continue, dont chaque point représente une idée : et, lorsqu on aura pris la plume, il faudra la conduire successivement sur ce premier trait, sans lui permettre de s en écarter, sans l’appuyer trop inégalement, sans lui donner d’autre mouvement que celui qui sera déterminé par l’espace qu’elle doit parcourir. C’est en cela que consiste la sévérité du style 630. » Chez Massillon, cette allure naturelle n’avait aucun caractère de sévérité, mais plutôt un air d’effusion et d’abondance comme d’une fontaine coulant sur une pente très-douce et dont les eaux amoncelées se poussent de leur propre poids. Massillon a plus qu’aucun orateur la source en lui et la fécondité du développement moral ; et toutes les grâcés, toutes les facilités de la diction viennent s’y joindre d’elles-mêmes, tellement que sa période longue et pleine se compose d’une suite de membres et de redoublements unis par je ne sais quel lien insensible, comme un flot large et plein qui se composerait d’une suite de petites ondes.
Massillon orateur, si nous avions pu l’entendre, nous aurait tous certainement enlevés, pénétrés, attendris : lu aujourd’hui, il n’en est pas de même, et, considéré comme écrivain, tous ne l’admirent pas au
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même degré. Il n’est pas donné à tous les esprits de sentir et de goûter également ce genre de beautés et de mérites de Massillon : il en est, je le sais, qui le trouvent monotone, sans assez de relief et de ces traits qui s’enfoncent, sans assez de ces images ou de ces pensées qui font éclat. Aimer Massillon, le goûter sincèrement et sans ennui, c’est une qualité et presque une propriété de certains esprits, et qui peut servir à les définir. Celui-là aimera Massillon, qui aime mieux le juste et le noble que le nouveau, qui préfère le naturel élégant au grandiose un peu brusque; qui, dans l’ordre de l’esprit, se complaît avant tout à la riche fertilité et à la culture, à la modération ornée, à l’ampleur ingénieuse, à un certain calme et à un certain repos jusque dans le mouvement, et qui ne se lasse point de ces lieux-communs éternels de morale que l’humanité n’épuisera jamais. Massillon plaira à celui qui a une certaine corde sensible dans le cœur, et qui préfère Racine à tous les poètes; à celui qui a dans l’oreille un vague instinct d’harmonie et de douceur qui lui fait aimer jusqu’à la surabondance de certaines paroles. Il plaira à ceux qui n’ont point les impatiences d’un goût trop superbe ou trop délicat, ni les promptes fièvres des admirations ardentes; qui n’ont point surtout la soif de la surprise ni de la découverte, qui aiment à naviguer sur des fleuves unis, qui préfèrent au Rhône impétueux, à l’Éridan tel que l’a peint le poète, ou même au Rhin dans ses âpres majestés, le cours tranquille du fleuve français, de la royale Seine baignant les rives de plus en plus élargies d’une Normandie florissante.
Telle est l’impression que me l'ait Massillon, lu aujourd’hui et étudié dans ses pages toujours belles.
mais régulières et calmées. N’oublions jamais en le lisant qu’il y manque celui qui les animait de son action modérée et de sa personne, celui dont la voix avait tous les tons de l’âme, et dont le grand acteur Baron disait après l’avoir entendu : « Voilà un orateur ! nous ne sommes que des comédiens. » N’oublions jamais que, dans cette éloquence si copieuse et si redoublée, chacun des auditeurs trouvait, à cause de cette diversité même d’expressions sur chaque point, la nuance de parole qui lui convenait, l’écho qui répondait à son cœur; que ce qui nous paraît aujourd’hui prévu et monotone parce que notre œil, comme dans une grande allée, dans une longue avenue, court en un instant d’un bout de la page à l’autre, était alors d’un effet croissant et plus sûr par la continuité même, lorsque tout cela, du haut de la chaire, s’amassait, se suspendait avec lenteur, grossissait en se déroulant, et, ainsi qu’on l’a dit de la parole antique, tombait enfin comme des neiges.
L’action, il faut bien se le dire, ne saurait être dans un sermon ce qu’elle est dans les autres genres de discours; le mouvement ne saurait, sans inconvenance ou sans bizarrerie, y franchir certaines limites qu’il est admirable de savoir toujours atteindre sans jamais les dépasser. Dans un sermon de Carême sur les Fautes légères, je trouve un exemple de cette manière dont Massillon usait si bien pour associer, son auditoire à ses descriptions et l’intéresser dans ce qui semblerait n’être qu’une énumération générale. Il s’applique à montrer qu’il n’y a point de fautes légères, que celui qui méprise les petites choses tombera peu à peu dans les grandes; il s’adresse alors à son auditeur, il le prend à partie; il rappelle chacun directement à ses propres souvenirs : « Souvenez-vous
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d’où vous êtes tombé... » Et ici vient un de ces développements dont j’ai parlé et où se révèle tout l’art de Massillon. « On peut quelquefois, dit Voltaire, entasser des métaphores les unes sur les autres; mais alors il faut qu’elles soient bien distinguées, et que l’on voie toujours votre objet représenté sous des images différentes 531. » Et il cite un exemple de Massillon 532 : il aurait pu aussi bien citer celui qu’on va lire ;
« Souvenez- vous d’où vous êtes tombé...; remontez à la première origine de vos désordres, vous la trouverez dans les infidélités les plus légères : un sentiment de plaisir négligemment rejeté; une occasion de péril trop fréquentée; une liberté douteuse trop souvent prise; des pratiques de piété omises : la source en est presque imperceptible; le fleuve, qui en est sorti, a inondé toute la terre de votre cœur : ce fut d’abord ce petit nuage que vit Élie, et qui depuis a couvert tout le ciel de votre âme : ce fut cette pierre légère que Daniel vit descendre de la montagne, et qui, devenue ensuite une masse énorme, a renversé et brisé l’image de Dieu en vous : c’était un petit grain de senevé, qui depuis a cru comme un grand arbre, et poussé tant de fruits de mort : ce fut un peu de levain, etc. 633. »
Dans tout le cours de ce développement, il est impossible de s’arrêter et de mettre le point à aucun endroit; c’est une seule et unique pensée qui court par des branches multipliées et sous des couleurs diverses. Massillon, dans notre littérature, est l’auteur le plus parfait en ce genre de période harmonieuse.
Mais il ne s’en tient pas là; il ne fait en ce moment que de commencer à interroger son auditeur; il va le presser de plus en plus, le circonvenir, chercher à l’atteindre par toutes les surfaces jusqu’à ce qu’il ait rencontré le point vulnérable; et il en vient graduellement à une énumération et presque à une désignation plus frappante :
« Grand Dieu 1 s’écrie-t-il, vous qui vîtes dans leur naissance les déréglements des pécheurs qui m’écoutent et qui, depuis, en avez remarqué tous les progrès, vous savez que la honte de cette fille chrétienne n’a commencé que par de légères complaisances et de vains projets d’une honnête amitié : que les infidélités de cette personne engagée dans un lien honorable n’étaient d’abord que de petits empressements pour plaire, et une secrète joie d’y avoir réussi : vous savez qu’une vaine démangeaison de tout savoir et de décider sur tout, des lectures pernicieuses à la foi, pas assez redoutées, et une secrète envie de se distinguer du côté de l’esprit, ont conduit peu à peu cet incrédule au libertinage et à l’irréligion : vous savez que cet homme n’est dans le fond de la débauche et dq l’endurcissement que pour avoir étouffé d’abord mille remords sur certaines actions douteuses, et s’être fait de fausses maximes pour se calmer : vous savez enfin que cette âme infidèle, après une conversion d’éclat, etc. 534. »
De tels développements, amenés avec art au moment propice, qui planaient en quelque sorte sur tout l’auditoire, qui promenaient sur toutes les têtes comme un vaste miroir étendu où chacun pouvait reconnaître dans une facette distincte sa propre image, et se dire que l’orateur sacré l’avait révélé; de tels développements qui, lus aujourd’hui, nous font un peu l’effet de lieux-communs, étaient alors, et sur place, des tableaux appropriés et de grands ressorts émouvants: Et après qu’il avait ainsi fait frissonner, en la touchant au passage, la plaie cachée de chaque auditeur, après qu’il avait dû sembler en venir presque aux personnalités auprès de chacun, Massillon se relevait dans un résumé plein de richesse et de grandeur; il se hâtait de recouvrir le tout d’un large flot d’éloquence, et d’y jeter comme un pan déployé’du rideau du Temple :
« Non, mon cher Auditeur, disait-il aussitôt en rendant magnifiquement à toutes ces chutes et à toutes ces misères présentes des noms bibliques et consacrés, non, les crimes ne sont jamais les coups d’essai du cœur : David fut indiscret et
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oiseux avant que d’être adultère : Salomon se laissa amollir par les délices de la royauté, avant que de paraître sur les hauts lieux au milieu des femmes étrangères : Judas aima l’argent avant que de mettre à prix son maître : Pierre présuma avant que de le renoncer : Madeleine, sans doute, voulut plaire avant que d’être la pécheresse de Jérusalem... Le vice a ses progrès comme la vertu; comme le jour instruit le jour, ainsi, dit le Prophète, la nuit donne de funestes leçons à la nuit S35... »
Ici l’écho s’éveille et nous redit ces vers de l’Hippolyte de Racine :
Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes...
Ainsi que la vertu, le crime a ses degrés 6a6...
On a souvent remarqué que Massillon se souvient de Racine et qu’il se plaît à le paraphraser quelquefois. Dans le Petit Carême, le royal enfant auquel il s’adresse, ce reste précieux de toute sa race, cet enfant miraculeux échappé a tant de débris et de ruines, rappelle à tout instant le Joas d ’Athalie. Massillon n’avait pas attendu cette similitude de situation pour avoir des réminiscences de Racine. Si Bourdaloue était davantage le parfait sermonnaire selon le sévère Boileau, Massillon est bien l’orateur qui devait s’élever le lendemain de la création d ’Esther et d ’Athalie; il a reçu à ses débuts comme le baptême de cette langue noble, tendre, majestueuse, abondante et adoucie. « Il a la même diction dans la prose que Racine dans la poésie, » disait Mme de Maintenon après l’avoir entendu à Saint-Cyr.
On a même noté chez Massillon quelques accents plus tendres et plus mélancoliques qu’on n’est accoutumé à en rencontrer dans le siècle de Louis XIY, et qui semblent un soupir confus annonçant les temps nouveaux, dans le sermon sur les Afflictions , par
exemple*. On y lit, dès le début, des paroles bien touchantes sur la souffrance universelle, apparente ou cachée, qui est de toutes les conditions, de tous les états, de toutes les âmes. Est-ce Massillon, est-ce Bernardin de Saint-Pierre plus chrétien, est-ce Chateaubriand faisant parler le Père Aubry à la mourante Atal a 537, mais dans un langage plus pur et que Fontanes aurait retouché, — lequel est-ce des trois, on pourrait le demander, qui a écrit cette belle et douce page de morale mélodieuse, cette plainte humaine qui est comme un chant?
« Il n’est point de parfait bonheur sur la terre, parce que ce n’est pas ici le temps des consolations mais le temps des peines : l’élévation a ses assujettissements et ses inquiétudes; 1 obscurité, ses humiliations et ses mépris ; le monde, ses soucis et ses caprices; la retraite, ses tristesses et ses ennuis; le mariage, ses antipathies et ses fureurs; l’amitié, ses pertes ou ses perfidies; la piété elle-même, ses répugnances et ses dégoûts : enfin, par une destinée inévitable aux enfants d’Adam, chacun trouve ses propres voies semées de ronces et d épines. La condition la plus heureuse en apparence a ses amertumes secrètes qui en corrompent toute la félicité : le trône est le siège des chagrins comme la dernière place; les palais superbes cachent des soucis cruels, comme le toit du pauvre et du laboureur; et, de peur que notre exil ne nous devienne trop aimable, nous y sentons toujours, par mille endroits, qu’il manque quelque chose à notre bonheur 538. »
Les grands effets de l’éloquence de Massillon sont connus : le plus célèbre est celui qui signala son sermon du petit nombre des Élus, au moment où, après ' avoir longuement préparé et travaillé son auditoire, il 1 interrogea tout d un coup et le mit en demeure de
M. de Sac y, à qui l’on doit cette remarque, s’étonne que personne n ait jamais indiqué ce sermon au nombre des meilleurs et des plus beaux de Massillon. Fréron, homme de sens (ou Desfontaines), 1 avait déjà distingué et cité lors de la publication première (Jugements sur quelques Ouuruqes nouveaux, tome V, p. 287).
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répondre, en disant : « Si Jésus-Christ paraissait dans ce temple, au milieu de cette Assemblée, la plus auguste de l’univers, pour nous juger, pour faire le terrible discernement, etc. 539... » Cette Assemblée, la plus auguste de l’univers, était celle de la chapelle de Versailles; mais ce ne fut point là que Massillon prêcha d’abord ce sermon : ce fut à Paris, dans l’ église de Saint-Eustachc, où se produisit l’effet imprévu, irrésistible. On dit que le même mouvement se renouvela dans la chapelle de Versailles*, et l’on raconte que Massillon lui-même, par son geste, par son attitude abîmée, par son silence de quelques instants, s’associa à la terreur de son auditoire, et, avec une sincérité qui se confondait ici avec les bienséances, trouva jusque dans son triomphe à faire acte de chrétienne et profonde humiliation.
Louis XIV, qui avait des mots si justes quoique trop rares, disait à Massillon un jour, au sortir d’un de ses sermons : « Mon Père, j’ai entendu plusieurs grands orateurs, j’en ai été fort content; pour vous, toutes les fois que je vous ai entendu, j’ai été trèsmécontent de moi-même. » On a cité des exemples de conversions soudaines opérées par l’éloquence de Massillon. Un homme de la Cour allait à l’Opéra, et voyant son carrosse arrêté par la file de ceux qui allaient à l’église où Massillon devait prêcher, il se dit qu’un spectacle en valait bien un autre, et il entra dans l’église : il n’en sortit que touché au cœur. Mais surtout on raconte que Rolîin, alors principal du Collège de Beauvais, ayant conduit un jour ses pensionnaires entendre un sermon de Massillon sur la
* On n’a là-dessus que la tradition avec ce qu’elle a de vague et de confus. Il serait précieux de retrouver quelque témoignage tout à fait contemporain.
sainteté et la ferveur des premiers Chrétiens, les enfants en sortirent si touchés, qu’ils se livrèrent les jours suivants dans leur innocence à des austérités et à des mortifications qu’il fallut modérer. Massillon avait dans le talent une puissance d’onction plus forte, si je puis dire, que son caractère. Luimême, après avoir ainsi conquis les simples ou les rebelles, après avoir abattu en public les orgueils et fait fondre les incrédulités, il n’avait pas toute la force suffisante pour rallier et fortifier les nouveaux fidèles dans le secret. Ici est le côté faible par où il penche vers le siècle et n’appartient plus tout à fait à l’âge des grands hommes. On venait à lui; on trouvait l’honnête homme, le religieux éclairé, affectueux, un peu faible pourtant. Cette bouche d’or, qui avait rempli le Temple, ce beau vase sonore et qui rendait des sons si humains et si divins tout ensemble, n’était point destiné à être la colonne pour porter le faix.
Dans l’intervalle de son Grand à son Petit Carême, et sans préjudice des autres sermons qu’il ne cessa de prêcher, Massillon prononça quelques Oraisons funèbres. Il y est distingué, mais point grand; ses défauts s’y montrent. Ses portraits historiques pèchent par la fermeté : il entend les mœurs mieux que l’histoire. J’ai sous les yeux son Oraison funèbre du prince de Conti publiée en 1709, et avec des notes critiques, écrites à la main en marge par un contemporain qui avait assisté à la cérémonie même et qui marque les différences entre le morceau imprimé et le morceau débité *. Les critiques que fait ce lecteur dont j’ignore le nom, un peu minutieuses parfois,
* Cos notes manuscrites se trouvent sur l’exemplaire de la Bibliothèque nationale.
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sont la plupart d’une grande justesse : il y relève des inexactitudes, et des irrégularités d’expression, des phrases embarrassées, des répétitions (le mot de goût, par exemple, répété à satiété); il y fait sentir les faiblesses et les incertitudes du plan, surtout vers la fin; il y reconnaît aussi et y loue les belles parties, le tableau si vif du prince de Conti à la journée de Nerwinde, et surtout la peinture animée des grâces, de l’affabilité et du charme habituel qui le faisaient adorer dans la vie civile. On y voit que le prince de Conti avait écrit de sa main les derniers entretiens qu’il avait eus avec le grand Condé à Chantilly sur la guerre et les autres sujets. Que sont devenus ces précieux Mémoires 540 ? — En définitive, de même qu’à la guerre Conti ne fut que le premier élève de son oncle immortel, Massillon dans l’Oraison funèbre n’est que le brillant disciple de Bossuet et de ceux qui ont célébré les Condé et les Turenne.
L’Oraison funèbre qu’il prononça de Louis XIY, et dont j’ai cité l’admirable début, a de beaux détails, mais pèche également par l’ensemble : Massillon, en louant, ne sait point prendre de ces grands partis comme Bossuet; il mêle des vérités et des restrictions qui font nuance, là où il faudrait une couleur éclatante, une touche large et soutenue. Il a des contradictions où sa sincérité et son commencement de philosophie, aux prises avec l’obligation de la louange, ne savent trop comment se démêler; ainsi, lorsqu’il loue pleinement Louis XIV de sa révocation de l’Édit de Nantes, et qu’il veut à la fois flétrir la Saint-Barthélemy et maintenir jusqu’à un certain point l’idée de tolérance : en cet endroit, Massillon essaye de concilier deux idées impossibles, et il y échoue; il ne produit qu’un effet combattu et incer-
tain. Il a pourtant d’agréables et justes passages, comme celui-ci par exemple, qui peint Louis XIY dans son caractère de familiarité grave et de haute affabilité :
« De ce fonds de sagesse sortait la majesté répandue sur sa personne : la vie la plus privée ne le vit jamais un moment oublier la gravité et les bienséances de la dignité royale; jamais roi ne sut mieux soutenir que lui le caractère majestueux de la souveraineté. Quelle grandeur quand les ministres des rois venaient au pied de son trône ! quelle précision dans ses paroles ! quelle majesté dans ses réponses ! Nous les recueillions comme les maximes de la sagesse; jaloux que son silence nous dérobât trop souvent des trésors qui étaient à nous, et, s’il m’est permis de le dire, qu’il ménageât trop ses paroles à des sujets qui lui prodiguaient leur sang et leur tendresse.
« Cependant, vous le savez, cette majesté n’avait rien de farouche : un abord charmant, quand il voulait se laisser approcher; un art d’assaisonner les grâces, qui touchait plus que les grâces mêmes; une politesse de discours qui trouvait toujours à placer ce qu’on aimait le plus à entendre. Nous en sortions transportés, et nous regrettions des moments que sa solitude et ses occupations rendaient tous les jours plus rares 541. »
Ici on croit entendre dans Massillon celui à qui Louis XIV avait adressé quelques-unes de ces paroles si justes, si flatteuses, si parfaites, et qui, amateur passionné du noble et bon langage, avait regretté de ne point puiser plus souvent à cette source élevée, de ne point entendre plus souvent dans son roi l’homme de France qui parlait avec le plus de propriété et de politesse. Une telle nuance de regret exprimée en. chaire par l’orateur sacré me semble indiquer déjà toute une transition vers un autre siècle : les Fénelon et les Massillon furent des premiers en effet à incliner de ce côté et à former des vœux pour une royauté plus populaire et plus familière.
Lundi, 3 octobre 1853.
,|!A quelqu’un qui lui parlait de ses Sermons prêchés à la Cour, Massillon répondait : « Quand on approche de cette avenue de Versailles, on sent un air amollissant 542. » Il ne paraît rien de cet amollissement dans aucun des premiers discours de Massillon (1699-1715). Si l’on surmonte à la lecture l’espèce de monotonie inévitable qui tient au genre, si l’on y entre par l’esprit, on s’aperçoit qu’on est dans une suite de chefs-d’œuvre. C’est par les mœurs habituellement, c’est par le côté du cœur et des passions que Massillon entame l’auditeur et qu’il s’applique à le rattacher à la foi et à la doctrine. Venu à une époque où la corruption était déjà poussée au plus haut degré, et où elle ne se recouvrait que d’un voile léger en présence du monarque, il comprit bien quelle était la nature de l’incrédulité qu’il avait à combattre, et en ce sens il est curieux de voir l’ordre d’arguments qu’il juge le plus à propos de lui opposer.
La duchesse d’Orléans, mère du Régent, écrivait en juillet 1699 : « Rien n’est plus rare en France (il fallait dire : à la Cour) que la foi chrétienne; il n’y a plus de vice ici dont on eût honte; et, si le roi voulait punir tous ceux qui se rendent coupables des
xvh' siècle. — Ecrivains et Orateurs religieux.
plus grands vices, il ne verrait plus autour de lui ni nobles, ni princes, ni serviteurs; il n’y aurait même aucune maison de France qui ne fût en deuil 54s. » Madame, en parlant ainsi, n’exagérait pas; la Régence de son fils le prouva bientôt après. Or, c’est devant cet auditoire contenu à peine par Louis XIV que Massillon avait à prêcher ses Avents et ses Carêmes, et qu’il abordait à certains jours ces vastes sujets : Des Doutes sur la Religion; — De la Vérité d’un Avenir. Devant ces jeunes débauchés en qui fermentait déjà l’esprit du dix-huitième siècle, il pose en principe que « la source de toute incrédulité est le déréglement du cœur 514 »; que « le grand effort du déréglement est de conduire au désir de l’incrédulité; » que c’est l’intérêt qu’ont les passions à ne point arriver à un avenir où la lumière et la condamnation les attendent, qui incline et oblige les esprits à ne pas y croire. Il le redit en cent façons frappantes de vérité : « On commence par les passions; les doutes viennent ensuite 545. » Ces doutes, il n’essaye pas de le dissimuler, étaient déjà dans le beau monde le langage le plus commun de son temps. Ira-t-il les discuter, les examiner en eux-mêmes, entrer dans le fond des preuves? Non : il connaît trop bien le caractère particulier de ces doutes et de ceux qui les forment, ou plutôt qui les ont appris et qui les répètent tout vulgaires et usés déjà. Qu’a-t-il devant lui? sont-ce de vrais incrédules, des hommes' qui, dans une solitude opiniâtre et chagrine, dans une réflexion pleine d’obscurités et de ténèbres, se soient fait à eux-mêmes les objections, puis les réponses, et soient arrivés laborieusement à ce qu’ils croient des résultats? « Non, mes frères, s’écrie hardiment Massillon, ce ne sont pas ici des incrédules, ce
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sont des hommes lâches qui n’ont pas la force de prendre un parti; qui ne savent que vivre voluptueusement, sans règle, sans morale, souvent sans bienséance, et qui, sans être impies, vivent pourtant sans religion, parce que la religion demande de la suite, de la raison, de l’élévation, de la fermeté, de grands sentiments, et qu’ils en sont incapables 546. » C’est par cette ouverture pénétrante que Massillon s’attaquait au vif à l’incrédulité de son temps, à celle qui était le propre des hommes de plaisir, qui était encore de bel air et de prétention bien plus que de doctrine, et qui pouvait s’appeler du libertinage en réalité. Et tout à côté il retraçait le portrait du véritable et pur incrédule par doctrine et par théorie, le portrait de Spinosa qu’il noircit étrangement, dont il fait un monstre, mais en qui il touche pourtant quelques traits fondamentaux : « Cet impie, disait-il, vivait caché, retiré, tranquille; il faisait son unique occupation de ses productions ténébreuses, et n’avait besoin pour se rassurer que de lui-même. Mais ceux qui le cherchaient avec tant d’empressement, qui voulaient le voir, l’entendre, le consulter, ces hommes frivoles et dissolus, c’étaient des insensés qui souhaitaient de devenir impies B47... » Le bruit courait en effet qu’on avait autrefois mandé Spinosa en consultation à Paris. Il y avait eu des voyages en Hollande tout exprès pour le voir; il commençait à y avoir des pèlerins et des curieux d’incrédulité. Massillon les raille, eux qui rejettent toute autorité pour croire, d’avoir eu besoin de l’autorité et du témoignage d’un homme obscur pour oser douter. En tous ces points, Massillon est à la fois un moraliste consommé et un indicateur prévoyant : il sent très-bien, à son moment, où est le
péril pour la foi, et par quelle brèche morale elle est en voie de s’écouler des cœurs. La corruption et la licence est la plaie qui atteint la tête du corps social et qui va prendre les âmes par le fond. La Régence a précédé l’Encyclopédie.
Un siècle après Massillon, les choses avaient bien changé : ce n’était plus la seule corruption des mœurs que l’orateur chrétien avait en face de lui comme ennemi principal, c’était l’incrédulité raisonnée, établie, et qui avait fait son chemin, même parmi les honnêtes gens. Spinosa, peu lu, peu compris, était resté dans l’ombre : mais d’autres incrédules moindres et plus éloquents avaient tracé ouvertement leur sillon sous le soleil et propagé en tous sens leurs germes : bien des âmes, bon gré mal gré, les avaient reçus; on avait beau faire, chacun se ressentait plus ou moins à son jour d’êlre venu au monde depuis Voltaire et depuis Rousseau. Aussi, un siècle juste après Massillon, un orateur que je n’irai point jusqu’à lui comparer pour le talent, mais qui a soutenu bien honorablement l’héritage de la parole sacrée, l’abbé Frayssinous, dans ses Conférences ouvertes sous l’Empire et depuis, avait à discuter devant d’honnêtes gens, la plupart jeunes, non plus désireux de douter, mais plutôt désireux de croire, les points controversés de la doctrine et de la tradition historique, et il le faisait avec une mesure de science et de raison appropriée à cette situation nouvelle.
Les Sermons de Massillon ne sont pas de ces ouvrages qui s’analysent : on ne les réduit pas à plaisir, on ne coupe point à volonté dans ces beaux ensembles de mœurs traités si largement, dans ces vastes descriptions intérieures où rien de successif n’est oublié : on pourrait tout au plus en présenter des morceaux
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étendus et des lambeaux. Que d’admirables vues sur les passions, sur la volupté et ses dégoûts (sermon de l’Enfant prodigue ); sur l’ambition et ses convoitises (sermon de l’Emploi du Temps ) ; sur l’envie et ses tortuosités (sermon du Pardon des Offenses)', sur les misères même d’une tendresse criminelle heureuse, d’un engagement de passion agréé et partagé (sermon de la Pécheresse ) :
« Quelles frayeurs que le mystère n’éclate ! que de mesures à garder du côté de la bienséance et de la gloire 1 que d’yeux à éviter ! que de surveillants à tromper ! que de retours à craindre sur la fidélité de ceux qu’on a choisis pour les ministres et les confidents de sa passion ! quels rebuts à essuyer de celui peut-être à qui on a sacrifié son honneur et sa liberté, et dont on n’oserait se plaindre ! A tout cela ajoutez ces moments cruels où la passion moins vive nous laisse le loisir de retomber sur nous-même et de sentir toute l’indignité de notre état; ces moments où le cœur, né pour des plaisirs plus solides, se lasse de ses propres idoles et trouve son supplice dans ses dégoûts et dans sa propre inconstance. Monde profane ! si c’est là cette félicité que tu nous vantes tant, favorises-en tes adorateurs 518!... »
— Que d’éternelles vérités sur le sujet de la Mort, vérités encore neuves aujourd’hui et qui le seront toujours ! car cette idée de mort, que les hommes oublient sans cesse et qu’ils essayent de tourner, les domine, quoi qu’ils fassent. Créatures fragiles, êtres d’un jour, malgré les hautains progrès dont ils se vantent, malgré les ressources croissantes dont ils disposent, la mort est là qui les déjoue aujourd’hui comme au lendemain d’Adam, et qui les saisit dans leurs plans d’ambition, d’accomplissement ou d’attente, dans leurs rivalités, dans leurs espoirs de revanche, et de représailles sur la fortune : « Nous nous hâtons de profiter du débris les uns des autres : nous ressemblons à ces soldats insensés qui, au fort de la mêlée, et dans le temps que leurs compagnons
tombent de toutes parts à leurs côtés sous le fer et le feu des ennemis, se chargent avidement de leurs habits 549... » Mais ceci ne vient qu’après un grand et inépuisable mouvement d’éloquence sur la fuite et le renouvellement perpétuel des choses, un des plus beaux exemples de la parole humaine. Au sortir de ces épanchements lumineux, oh ! que Massillon savait bien qu’il avait été éloquent ! et quand on le lui disait, il répondait : « Le Démon l’avait déjà dit avant vous ! » Par moments, il a l’air de souffrir de ces éloges. Que lui sert d’être loué pour avoir lu presque en prophète dans les cœurs et dans les plus secrets penchants de ceux qui l’écoutent, si les penchants résistent, si les cœurs restent les mêmes et ne se corrigent en rien?
« Et que nous importe de vous plaire, si nous ne vous changeons pas? Que nous sert d’être éloquents, si vous êtes toujours pécheurs? 550 »
Acceptant hardiment l’éloge et en tirant sujet de s’humilier :
« Dieu, dit-il, ne retire plus ses Prophètes du milieu des villes, mais il leur ôte, si j’ose parler ainsi, la force et la vertu de leur ministère; il frappe ces nuées saintes d’aridité et de sécheresse : il vous en suscite qui vous rendent la vérité belle, mais qui ne vous la rendent pas aimable ; qui vous plaisent, mais qui ne vous convertissent pas : il laisse affaiblir dans nos bouches les saintes terreurs de sa doctrine; il ne tire plus des trésors de sa miséricorde de ces hommes extraordinaires suscités autrefois dans les siècles de nos pères, qui renouvelaient les villes et les royaumes, qui entraînaient les' Grands et le peuple, qui changeaient les palais des rois en des maisons de pénitence... » <,
Et faisant allusion à d’humbles missionnaires qui, durant ce même temps, produisaient plus de fruit dans les campagnes :
« Nous discourons, disait-il, et ils convertissent 661. »
J’ai cité, d’après la tradition, quelques-unes des
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conversions soudaines opérées par l’éloquence de Massillon : pourtant, sans nier les deux ou trois cas que l’on cite, je vois que Massillon croyait peu à ces sortes de conversions par coup de tonnerre, « à ces miracles soudains qui, dans un clin d’œil, changent la face des choses, qui plantent, qui arrachent, qui détruisent, qui édifient du premier coup... Abus, mon cher Auditeur, disait-il; la conversion est d’ordinaire un miracle lent, tardif, le fruit des soins, des troubles, des frayeurs et des inquiétudes amères 552. » Je rencontre ici une difficulté et presque un écueil que je n’essayerai pas de recouvrir ni d’éluder : Massillon est digne qu’on n’use point avec lui de ces ménagements qui ressembleraient à une timidité et à une crainte honteuse. Je dirai donc qu’au temps de ses plus grands succès et de ses prédications les plus admirées et les plus émouvantes, la vie de Massillon fut odieusement incriminée. D’Alembert, qui lui est d’ailleurs tout favorable, dit que l’envie usa de ce moyen pour détourner Louis XIV de l’élever à l’épiscopat 553. Chamfort, dans une anecdote denuée de toute authenticité, est allé jusqu’à nommer la personne du sexe dont il le prétend occupé d’une manière mondaine *. Les contemporains de Massillon ont nommé plus positivement une autre personne de qualité parmi celles qu’il dirigeait **. Le Recueil de chansons satiriques dit Recueil de Maurepas (Biblio-
* La personne que désigne Chamfort 55J n’est autre qne l’aimable Mme de Simiane, la petite-fille de Mm!> de Sévigné. M. Aubenas a dit un mot à ce sujet, page 505 de l 'Histoire de madame de Sévigné et de sa Famille (1842).
** La marquise de L’Hôpital, femme et bientôt veuve du grand géomètre, auteur de l’Analyse des infiniment petits : « Il avait épousé, a dit Fontenelle, Marie-Charlotte de Romilley de La Chesnelaye, demoiselle d’une ancienne noblesse de Bretagne, et dont il a eu de grands biens. Leur union a été jusqu’au point qu’il lui a fait part de son génie pour les mathématiques S66. » C’est cette personne
thèque impériale) contient, en quatre ou cinq endroits, de grossiers couplets injurieux à Massillon; et il importe, non de discuter, mais de repousser, et par la bouche de Massillon lui-même, ces accusations diffamantes, qui ne manqueraient pas de sortir tôt ou tard et que l’on viendrait produire d’un air de découverte et de triomphe * *.
Il arriva à Massillon après ses premiers succès ce qui arrive à tout prédicateur éloquent et célèbre : il fut recherché, on accourut à lui, on le força de quitter souvent cette retraite de la maison Saint-Honoré où il vivait humble, studieux, et occupé de la méditation de l’Éternité. Y eut-il un moment où Massillon ne fut point assez en garde contre ce monde malicieux et perfide qui l’entourait, et qui ne demandait que prétexte à raillerie? se laissa-t-il trop engager, en effet, à ces demandes de direction qui lui venaient de toutes parts, et que des femmes encore à demi mondaines lui adressaient à l’envi? Il aimait naturellement la bonne compagnie; s’y laissa-t-il un peu trop gagner en apparence? Alla-t-il passer, dès 1704, les vacances d’automne dans les terres et les châteaux où on l’invitait? Il est possible qu’à ce moment où il entrait dans la célébrité, il ait commis quelque imprudence de ce genre, et les railleurs à l’affût, ne pouvant ôter à sa parole puissante de son onction et de son charme, essayèrent de lui ôter de son autorité. Il semble, en plusieurs de ses sermons, y avoir songé et y avoir répondu : qu’on lise dans cette pensée le germon sur
savante que Massillon dirigeait dès 1703, et il alla passer les vacances chez elle à Saint-Mesme en 1704, peu de temps après la mort du marquis : ce qui donna lieu à tous les propos, quolibets et chansons.
* On voudra bien ne pas oublier que ces articles parurent d’abord dans le Moniteur, le lieu le moins propre assurément à une discussion
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l Injustice du Monde envers les Gens de bien et surtout celui sur la Médisance : « Les traits de la Médisance, dit-il, ne sont jamais plus vifs, plus brillants, plus applaudis dans le monde que lorsqu’ils portent sur les ministres des saints autels : le monde, si indulgent pour lui-même, semble n’avoir conservé de sévérité qu’à leur égard, et il a pour eux des yeux plus censeurs et une langue plus empoisonnée que pour le reste des hommes 556. » Il caractérise en termes vifs et précis toutes les suites de cette médisance, d’abord futile et légère, « ce rien qui va emprunter de la réalité en passant par différentes bouches. » On reconnaît presque là ce Vaudeville dont parle Boileau :
Agréable indiscret qui, conduit par le chant,
Passe de bouche en bouche et s’accroît en marchant * * 557
Mais ce qui n’était d’abord qu’une simple plaisanterie, qu’une conjecture maligne, va devenir bientôt une affaire sérieuse, un décri formel el public, le sujet de tous les entretiens : « C’est un scandale qui vous survivra, s’écrie Massillon; les histoires scandaleuses des Cours ne meurent jamais avec leurs héros : des écrivains lascifs ont fait passer jusqu’à nous les satires, les dérèglements des Cours qui nous ont précédés; et il se trouvera parmi nous des auteurs licencieux qui instruiront les âges à venir des bruits publics, des événements scandaleux et des vices de la nôtre 559. » Ces paroles pourraient s’écrire comme épigraphe et comme sentence en tête du Recueil tout entier de Maurepas. Quant à Massillon, pour couper court à
de ce genre sur les moeurs d’un prédicateur éloquent. Dans ces volumes où je suis plus à l’aise, j’en dirai un peu plus. Voir la note ajoutée à la lin du portrait.
* Et aussi cela rappelle le portrait de la calomnie selon Beaumarchais : « D’abord un bruit léger rasant le sol comme une hirondelle, etc. » ( Barbier de Séville, acte II, scène 8 “*.)
une question qui n’en saurait être une, et à une justification à laquelle il ne faut point descendre, il suffit avec lui de redire : « Un prêtre corrompu ne l’est jamais à demi, » et de passer, sans plus tarder, aux admirables fruits qu’il ne cessa de tirer de son talent et de son cœur, aux chefs-d’œuvre de son second moment : ce sont là les réfutations victorieuses et souveraines.
Le Petit Carême, qui fut prêché en 1718 par Massillon déjà nommé évêque, devant Louis XY enfant, dans la chapelle particulière des Tuileries, est depuis les jeunes années dans toutes les mémoires. On dit que Voltaire, en un temps, l’avait toujours sur sa table à côté d’Athalie. Ce Petit Carême, en général, fut fait pour des gens qui en profitèrent bien peu, mais la faute n’en saurait être attribuée à Massillon. Ce merveilleux petit ouvrage, qu’il ne fut, dit-on, que six semaines à écrire, se compose de dix sermons dans lesquels, tout en se faisant petit par moments et en se mettant par quelques exhortations à la portée du roi enfant qu’il s’agissait d’instruire, Massillon s’adresse le plus souvent aux Grands qui l’écoutent, et, tout en les enchantant, les morigène sur leurs vices, sur leurs excès et leurs endurcissements, sur leurs devoirs, sur les obligations chrétiennes qui sont imposées à la grandeur. Je ne sais rien de plus beau ni de plus vrai que le sermon pour le troisième dimanche de Carême, qui traite des passions et de leurs suites, de la satiété incurable, de ce vide immense et précoce qui était alors le malheur de quelques-uns, et qu’on a vu depuis la maladie d’un grand nombre. Le Régent disait qu’il était né ennuyé : combien d’hommes depuis qui, sans être régents du royaume ni fils de France, ont également commencé par l’ennui une vie
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que les passions n’ont pu qu’agiter et ravager sans la remplir ! Massillon, dès ce temps là, montre que, sans avoir vu les Childe-Harold et les René, et tant d’autres illustres dégoûtés à leur suite, il en savait sur leur mal aussi long que personne, et qu’il en avait appris le secret de Job et de Salomon, sinon de luimême. Et quelle peinture plus frappante et plus reconnaissable que cette image d’une âme finalement vouée à l’ennui capricieux né des plaisirs :
« Vos passions ayant essayé de tout et tout usé, il ne vous reste plus qu’à vous dévorer vous-même : vos bizarreries deviennent l’unique ressource de votre ennui et de votre satiété. Ne pouvant plus varier les plaisirs déjà tous épuisés, vous ne sauriez plus trouver de variété que dans les inégalités éternelles de votre humeur, et vous vous en prenez sans cesse à vous du vide que tout ce qui vous environne laisse au dedans de vous-même.
« Et ce n’est pas ici une de ces vaines images que le discours embellit, et où l’on supplée par les ornements à la ressemblance. Approchez des Grands; jetez les yeux vous-même sur une de ces personnes qui ont vieilli dans les passions, et que le long usage des plaisirs a rendues également inhabiles et au vice et à la vertu. Quel nuage éternel sur l’humeur ! quel fonds de chagrin et de caprice ! Rien ne plaît parce qu’on ne saurait plus soi-même se plaire : on se venge sur tout ce qui nous environne des chagrins secrets qui nous déchirent; il semble qu’on fait un crime au reste des hommes de l’impuissance où l’on est d’être encore aussi criminels qu’eux : on leur reproche en secret tout ce qu’on ne peut plus se permettre à soi-même, et l’on met l’humeur à la place des plaisirs 6C0. »
Certes, il semble qu’il avait souffert et tout connu, celui qui a écrit cela. Massillon avait ce don qui lui permettait de décrire toutes les situations de l’âme, comme s’il y avait passé lui-même.
Toutefois, Massillon n’a été si célèbre par son Petit Carême que parce qu’en cette circonstance il s’est trouvé l’organe d’un sentiment social longtemps comprimé, qui se faisait jour pour la première fois. Un
nouveau règne, un autre siècle, en effet, venait de naître : à côté des désordres qui faisaient irruption et scandale dans les mœurs publiques, une grande espérance se faisait sentir dans tout ce qu’il y avait d’âmes restées encore honnêtes. Il semblait que, Louis XIV ayant abusé de sa méthode de régner, une nouvelle et plus douce manière devait être plus efficace et d’une application désormais certaine : « Les rois ne peuvent être grands qu’en se rendant utiles aux peuples... Ce n’est pas le souverain, c’est la loi, Sire, qui doit régner sur les peuples... Les hommes croient être libres quand ils ne sont gouvernés que par les lois... Oui, Sire, il faut être utile aux hommes pour être grand dans l’opinion des hommes... Il faut mettre les hommes dans les intérêts de notre gloire si nous voulons qu’elle soit immortelle; et nous ne pouvons les y mettre que par nos bienfaits 561. » Telles étaient les paroles dont Massillon, continuateur en ceci de Fénelon, nourrissait ses discours, et qu’il proférait au nom du Christianisme. On a dit qu’en parlant de la sorte il faisait, en présence du jeune roi, des allusions et des satires indirectes contre Louis XIV : je ne le crois pas. Ce n’est point devant les Vilîeroy, les Fleury, les du Maine, devant ces vieillards et ces sages, et ces fidèles de l’ancien règne, tous ces tuteurs du royal enfant, qu’il se fût permis une pareille inconvenance; mais, en parlant pour la paix contre les conquêtes, il exprimait le sentiment universel, celui que ces hommes prudents avaient été des premiers à partager avec tous. Ce n’est point contre l’auguste mémoire de Louis XIV que s’élevait Massillon dans les portraits qu’il traçait d’un monarque père du peuple et bienfaisant : il ne faisait que proposer en quelque sorte une transformation, une transfiguration pacifique et
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plus humaine de Louis XIV, dans cet idéal adouci d’un grand roi.
Tout précepte, si l’on n’y prend garde, touche de près à 1 écueil et à l abus. A force de répéter au jeune roi : « Soyez tendre, humain, affable, » Massillon, comme Fénelon lui-même, poussait un peu à la chimère; il semblait croire à cet amour de nourrice que les peuples n’ont pas, et auquel les grands rois et les plus réputés débonnaires, les Henri IV même *, n’ont jamais cru. Massillon, par cette portion de son Petit Carême, inaugure cette politique, dont Louis XV sans doute ne sut pas profiter à temps, mais qui, dès qu’on voulut l’appliquer en réalité, réussit, comme on Ta vu, si mal à Louis XVI, à Malesherbes, à ces hommes excellents et trop confiants par là même en l’excellence générale de la nature. Massillon abonde un peu trop en ce sens; il n’y apporte aucun correctif; il ne maintient pas le coin de fermeté, et il faut avoir gardé quelque chose du rêve de la monarchie pastorale selon le dix-huitième siècle pour s’écrier avec Lemontey : « Le Petit Carême de Massillon, chefd’œuvre tombé du Ciel comme le Télémaque, leçons douces et sublimes que les rois doivent lire, que les peuples doivent adorer !» Il y a là un je ne sais quoi, en effet, du règne et du rêve de Salente.
* n v a dans l’Estoile un mot de Henri IV qui est d’une amère vérité. C’était peu après la tentative d’assassinat par Chàtel, dans les premiers temps de son règne et de son entrée à Paris. Il se fit une procession le 5 janvier 1595, à laquelle il assista. Le peuple semblait vouloir le dédommager et le venger de l’attentat récent; les cris de : Vive le roil retentissaient de toutes parts : « Jamais, dit l’Estoile, ne vit-on un si grand applaudissement de peuple à roi que celui qui se fit ce jour à ce bon prince partout où il passa. » On le faisait remarquer à Henri IV, qui répondit en secouant la tête ; « C’est un peuple; si mon plus grand ennemi était là où je suis, et qu’il le vît passer, il lui en ferait autant qu’à moi et crierait encore plus haut qu’il ne fait E“a. i> On cite une réponse toute pareille de Cromwell; mais dans la bouche de Henri IV le mot, ce nie semble a encore plus de poids.
Je tâche de résumer les impressions qui se mêlent à l’admiration si légitime et si durable qu’inspire le Petit Carême. Pour l’homme de goût qui le lit, il y manque, je le crois, un peu plus de fermeté dans les peintures et une variété de ton qui les grave plus distinctement. Pour le chrétien, il y manque peut-être vers la fin, dans l'ordre de la foi, je ne sais quelle flamme et quelle pointe de glaive non contraire, pourtant à la charité, et à laquelle on ne se méprend pas. Voltaire sentait cette pointe de glaive chez Pascal, chez Bossuet; il la sentait moins chez Massillon. Il se le faisait lire à table, et cela ne le convertissait pas :
« Les Sermons du Père Massillon, écrivait -il à d’Argental qui s’en étonnait un peu, sont un des plus agréables ouvrages que nous ayons dans notre langue. J’aime à me le faire lire à table, les Anciens en usaient ainsi, et je suis très-ancien. Je suis d’ailleurs un adorateur très-zélé de la Divinité; j’ai toujours été opposé à l’athéisme; j’aime les livres qui exhortent à la vertu, depuis Confucius jusqu’à Massillon; et sur cela on n’a rien à me dire qu’à m’imiter 56s. »
Il ne m’appartient, pas de faire le rigoriste, ni de m’inscrire contre cette magie de l’expression et de la parole qui faisait que Voltaire ici ne se formalisait pas du fond : pourtant, Massillon n’est-il pas un peu jugé par ce goût même si déclaré que Voltaire avait pour lui, et par cette faveur singulière dont il jouissait de ne pas déplaire à l’adversaire? car, malgré tout, c’est bien cela que Voltaire veut dire : «.Tu as beau me prêcher, tu n’es pas de mes ennemis ! » Il peut se tromper et il se trompe, mais il semble du moins deviner en lui une âme plus facile que ne le serait celle d’un Bossuet ou d’un Bourdaloue.
Ce n’est pas que le malin n’y reçût de temps en
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temps sa leçon au passage : dans ce même Petit Carême, Massillon, comme s’il eût présagé à l’avance 1 auteur de la Pucelle, a dit : « Ces beaux-esprits si vantés, et qui, par des talents heureux, ont rapproché leur siècle du goût et de la politesse des Anciens; dès que leur cœur s’est corrompu, ils n’ont laissé au monde que des ouvrages lascifs et pernicieux, où le poison, préparé par des mains habiles, infecte tous les jours les mœurs publiques, et où les siècles qui nous suivront viendront encore puiser la licence et la corruption du nôtre 564. » — Quand Voltaire entendait lire cela en dînant, quelle figure faisait-il 565 ?
Massillon avait été nommé à l’évêché de Clermont en 1717, au refus de l’abbé de Louvois. Pauvre comme il était, ce fut un de ses amis, un riche généreux, l’un des Crozat, qui paya ses bulles. Le sacre de Massillon eut lieu le 21 (et non le 16) décembre 1718, dans la chapelle même du roi, et ce jeune prince y voulut assister. Il est des heures où, après avoir longtemps attendu la fortune, on n’a plus qu’à la laisser faire. Massillon fut reçu à l’Académie française le 23 février 1719, en remplacement de ce même ami, l’abbé de Louvois, qui lui avait déjà vah l’évêché de Clermont *. Les honneurs se payent toujours, en ce monde, par quelque complaisance. On a beaucoup parlé de celle de Massillon, qui consentit à être l’un des deux évêques assistants pour le sacre du cardinal Dubois, nommé archevêque de Cambrai; ce sacre eut lieu solennellement au Val-de-Grâce (juin
* La tendre liaison et l’amitié de Massillon et de l’abbé de Louvois datait de dix-huit ou vingt ans. On a imprimé deux lettres de Massillon à l’abbé de Louvois, écrites de Paris en 1701, pendant le voyage du jeune abbé en Italie. ( Journal général de l’Instruction publique, du 25 juin 1853.)
1720). Duclos et Saint-Simon ont donné là-dessus les seules raisons, et les meilleures, pour l’excuser de n’avoir pas dit non :
« Dubois, dit Saint-Simon, voulut (pour second assistant) Massillon, célèbre prêtre de l’Oratoire, que sa vertu, son savoir, ses grands talents pour la chaire, avaient fait évêque de Clermont... Massillon, au pied du mur, étourdi, sans ressources étrangères, sentit l’indignité de ce qui lui était proposé, balbutia, n’osa refuser. Mais qu’eût pu faire un homme aussi mince selon le siècle, vis-à-vis d’un Régent, de son ministre et du cardinal de Rohan? Il fut blâmé néanmoins et beaucoup dans le monde, surtout des gens de bien de tout parti; car, en ce point, l’excès du scandale les avait réunis. Les plus raisonnables, qui ne laissèrent pas de se trouver en nombre, se contentèrent de le plaindre, et on convint enfin assez généralement d’une sorte d’impossibilité de s’en dispenser et de refuser s“. »
Notez en passant ce témoignage impartial du trèspeu indulgent Saint-Simon sur les mérites et sur la vertu établie de Massillon. C’est précisément à cause de cette vertu et de cette considération que l’abbé Dubois l’avait choisi.
Ajoutez que, dans la pratique et dans l’usage de la vie, cette même vertu n’avait rien d’entêté ni de farouche : il y avait de l’Atticus chez Massillon 567.
Après ces retards inévitables, Massillon âgé pour lors de cinquante-huit ans, se rendit en son diocèse en 1721, et n’en sortit plus qu’une seule fois pour venir prononcer à Saint-Denis l’Oraison funèbre de la duchesse d’Orléans, mère du Régent (février 1723) 5tis. Pendant les vingt et un ans qu’il résida dans son diocèse, il renonça à la prédication et à l’éloquence, soit, comme on l’a dit, que sa mémoire se fût lassétq soit que la paresse de l’âge se fût fait sentir; il se borna à faire, à l’occasion, quelques mandements et quelques discours synodaux. Cependant il pratiquait les vertus
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épiscopales, la charité, la tolérance très-rare alors à cause des disputes si animées sur la Bulle. Il mêlait à cette tolérance une sorte d’aménité d’homme du monde; il se plaisait à réunir à sa maison de campagne des Jésuites et des Oratoriens, deux sociétés assez peu disposées à s’entendre, et il les faisait jouer aux échecs : c’était la seule guerre qu’il leur conseillât. Il faisait donner les sacrements à la digne nièce de Pascal, MUe Marguerite Périer, qui mourait à Clermont en 1733 à l’âge de quatre-vingt-sept ans, et qu’un curé moins sage voulait questionner sur certains articles au lit de mort 569. Il avait pour principe, quand la forme était sauve, d’éviter avant tout l’éclat. Les moins favorables à Massillon ne trouvaient d’autre reproche à lui faire que de l’appeler ce pacifique prélat : c’est le genre d’injure que le journal (janséniste) des Nouvelles ecclésiastiques lui adresse communément. Plus de détails sortiraient de mon cadre et appartiendraient à cette biographie ample et complète que je voudrais provoquer 57°.
Le dernier ouvrage inachevé de sa vieillesse est une suite de Paraphrases morales des Psaumes. On y trouve des beautés, mais de plus en plus régulières et prévues dans leur expansion même; c’est le talent habituel de Massillon, moins le mouvement et l’action qu’il imprimait à ces sortes de développements, dans ses discours, comme, par exemple, lorsqu’il paraphrasait si puissamment le De Profundis dans le sermon de Lazare. J’ai quelquefois pensé, dans le cours de cette étude, à la différence qu’il y a entre Bossuet et Massillon employant tous deux les textes de l’Écriture. Massillon établit sa paraphrase morale sur un texte qu’il déroule verset par verset et qu’il gradue; il met sa gerbe avec ordre et l’assoit en quelque sorte sur les xvir siècle. — Ecrivains et Oratmrs religieux. 23
roues du char sacré : la marche en est égale, cadencée, nombreuse; au lieu que la parole de Bossuet se confond le plus souvent avec le char lui-même, avec la roue enflammée qui emporte le Prophète.
Marmontel, destiné un moment dans sa jeunesse à l’état ecclésiastique, et qui avait étudié quelque temps à Clermont, eut l’occasion de visiter l’éloquent évêque, et, dans ses Mémoires, il a fait de cet ancien souvenir une scène affectueuse dont l’impression générale au moins doit être fidèle :
« Dans l’une de nos promenades à Beauregard, maison de plaisance de l’évêché, nous eûmes le bonheur, dit-il, de voir le vénérable Massillon. L’accueil plein de bonté que nous fit ce vieillard illustre, la vive et tendre impression que firent sur moi sa vue et l’accent de sa voix, est un des plus doux souvenirs qui me restent de mon jeune âge. Dans cet âge où les affections de l’esprit et celles de l’àme ont une communication réciproquement si soudaine, où la pensée et le sentiment agissent et réagissent l’un sur l’autre avec tant de rapidité, il n’est personne à qui quelquefois il ne soit arrivé, en voyant un grand homme, d’imprimer sur son front les traits du caractère de son âme ou de son génie. C’était ainsi que, parmi les rides de ce visage déjà flétri et dans ces yeux qui allaient s’éteindre, je croyais démêler encore l’expression de cette éloquence si sensible, si tendre, si haute quelquefois, si profondément pénétrante, dont je venais d’être enchanté à la lecture de ses Sermons. Il nous permit de lui en parler, et de lui faire hommage des religieuses larmes qu’elle nous avait fait répandre 671. »
Les Sermons de Massillon n’étant pas imprimés de son vivant, il semble qu’il y ait ici un anachronisme : mais il se pouvait qu’il y eût quelques copies en circulation parmi les écoliers de Clermont, ou qu’une édition incomplète leur eût passé par les mains.
Massillon mourut le 18 septembre 1742, dans sa quatre-vingtième année. Il ne vécut pas assez pour
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voir éclater, avec les scandales publics de Louis XV, toute l’ironie des chastes promesses et des vœux dont le Petit Carême avait salué cette royale enfance. Avec lui expira la dernière et la plus abondamment éloquente, la plus cicéronienne des grandes voix qui avaient rempli et remué le siècle de Louis XIV 572.
APPENDICE
(extraits de «port-royal»)
P. S. Je donnerai ici un extrait des endroits de mon livre de Port-Royal (édition de 1866), où il est fait mention de Massillon. C’est au livre IIIe, chap. xii, et à 1 ’ Appendice qui s’y rattache 573 :
« Massillon, jeune et dans l’Oratoire, avait eu une veine de ferveur qui plus tard s’était fort calmée; son talent naturel, comme il arrive a tant de grands talents, était reste chez lui assez indépendant du fond de l’inspiration même. Si le Père Massillon, du temps qu’il était à Saint-Honoré (ou à Saint- Magloire), avait paru bien humble et occupé uniquement de l’Éternité, l’évêque vieillissant semblait avoir légèrement oublié son sermon sur le petit nombre des Élus. Aux années où il prêéhait devant la Cour, il disait à quelqu’un qui lui parlait de ses sermons : « Quand on approche de cette avenue de Versailles, on sent un air amollissant 671. » Cet air avait fini par agir sur son éloquence même, et, prélat, il en avait aussi emporté quelque chose. Il vivait riche, mondain, trèspoli, ne fuyant nullement la compagnie des personnes du sexe, et ne s’interdisant pas les honnêtes divertissements de la société. On raconte qu’un jour de grande fête, au sortir du dîner, le prélat étant à jouer avec des dames, après que le jeu eut duré assez longtemps, quelqu’un fit remarquer que c’en était assez pour un jour de grande fête, et qu’il fallait donner quelque chose à l’édification. L’évêque alla sur-lechamp chercher un de ses sermons et le lut. Alors une de ces dames lui dit qué, si elle avait fait un pareil écrit, elle serait une sainte; mais l’auteur, en moraliste avisé, répondit qu’t/ y a un pont bien large de l’esprit au cœur. Sur quoi un Père de l’Oratoire, qui était dans un coin, ajouta : « %t il y a bien quatre arches de ce pont de rompues. » — L’anecdote est assez agréable; elle ouvre un jour sur Massillon. »
Et dans l’Appendice, j’ai pu ajouter encore quelques détails inédits authentiques 676 : j’y disais :
« Il y eut véritablement deux temps très-marqués dans la carrière ecclésiastique et oratoire de Massillon. La série
APPENDICE
d extraits qu on va lire me paraît fort curieuse pour fixer le premier temps de son éloquence, les débuts modestes, convaincus, touchants. Je tire ces passages de la Correspondance manuscrite de M. Vuillart, un ami de Racine, avec M. de Préfontaine; c’est M. \uillart qui raconte ses impressions au jour le jour :
« Ce mercredi 8 avril 1699. — J’ai ouï aujourd’hui le Père Massillon pour la première fois de ma vie. Je reprends ma lettre où je l’ai interrompue le matin, pour vous dire que ce prédicateur est charmant par sa solidité, son onction, son ordre, sa netteté et sa vivacité d’élocution, et, au milieu de tout cela, par son incomparable modestie, il prêcha sur 1 Évangile de demain, qui est de la femme à qui fut beaucoup pardonné, parce qu’elle avait aimé beaucoup. Ce fut (sans citer que très-peu les Pères) la substance et comme le tissu de tout ce qu’ils ont de plus beau, plus fort et plus décisif, fondé sur l’Écriture, qu’il possède admirablement. Vous concevez sur cela, monsieur, le désir de l’entendre. Vous l’entendrez, si Dieu nous donne la consolation de vous voir après Pâques; car on croit qu’il continuera de prêcher dimanches et fêtes jusqu’à la Pentecôte. »
« Un autre Oratorien, le Père Maur (ou Maure), brillait dans la chaire à la même date, et ses débuts semblaient balancer ceux de Massillon; le Père Maur n’a pas tenu depuis tout ce qu’il promettait et son nom n’a pas surnagé, mais on faisait alors de l’un à l’autre des parallèles : C’est toujours M. Vuillart qui écrit :
« Ce jeudi 4 mars 1700. — Dieu fait primer encore hautement, cette année, les Pères de l’Oratoire dans le ministère de la parole, le Père Hubert à Saint-Jean, le Père Massillon à Saint- Gervais, le Père Guibert à Saint-Germain de l’Auxerrois, le Père de La Boissière à Saint-André, le Père de Monteuil à Saint-Leu, le Père Maur à Saint-Étienne-du-Mont. Il y en a d’autres encore; mais voilà ceux qui ont le plus de réputation; et ceux qui brillent davantage sont le Père Massillon et le Père Maur, Provençaux. Le premier, d’environ trente-quatre ans, a l’air mortifié et recueilli, une grande connaissance de la religion, beaucoup d’éloquence, d’onction, de talent pour appliquer l’Écriture. Le second, d’environ trente-deux ans, a une belle physionomie, l’air fin, le son de la voix plus beau et plus soutenu, l’action plus agréable, une prononciation charmante, a puisé le christianisme dans les mêmes sources, car ils ont les mêmes principes et ont même étudié ensemble et de concert. Deux choses le font emporter au Père Massillon sur le Père Maur : le grand succès qu’il eut l’Avent dernier qu’il prêcha devant le Roi, et l’avantage de la chaire de
Saint-Gervais qui est au milieu de la ville, au iieu que celle de Saint-Étienne en est à une des extrémités et qu’il y faut grimper; joint que l’on convient qu’encore que le Père Maur ne manque pas d’onction ni de pathos, le Père Massillon en a davantage. Les chaises de Saint-Gervais sont louées quinze sols; les moindres, douze. Mais la paroisse a bien des gens de qualité et des gens riches, au lieu que Saint-Étienne n’en a que peu en comparaison et qu’il a le désavantage de la situation. Les loueuses de chaises se sont donc humblement réduites à n’en prendre que quatre sols. »
« Le bon M. Vuillart a bien de la peine à se décider entre les deux; le prix même des chaises, assez significatif dans son inégalité, ne lui paraît pas concluant : il tient tant qu’il peut pour celui qui prêche dans son quartier à lui, et qu’il est le plus à portée d’entendre. Toutefois on sent qu’à la fin la balance l’emporte pour le plus grand des deux orateurs sacrés :
« Ce jeudi 11e mars 1700. — J’ai entendu hier le Père Massillon, qui repose le mardi, au lieu que le mercredi est le repos du Père Maur. Le dessein de leurs sermons était le même : car le Père Maur avait pris par avance l’Évangile d’hier. Voici leur commune division : La crainte de la méprise dans la vocation et la nécessité d’y consulter Dieu et ses ministres pour l’éviter, premier point : et le second fut le danger de la méprise, laquelle est si ordinaire. Le dedans du Père Massillon est plus fécond et plus riche. Le dedans du Père Maur est moins fécond et moins riche; il l’est néanmoins, mais le dehors du dernier l’emporte de beaucoup par le son de la voix, la prononciation, l’action. L’onction des deux pénètre. Celle du premier est plus abondante et plus soutenue. Comme il craignait hier la trop grande consternation de son auditoire sur les défauts de la vocation et sur la difficulté extrême de les réparer, il le releva et le ranima par une incomparable paraphrase de tout le Cantique de Jonas, qui le tint élevé à Dieu et comme transporté hors de la chaire assez longtemps les bras croisés et les yeux au ciel. Cette fin fut un vrai chefd’œuvre. Ce fut un torrent de lait et de miel. Heureux qui s’en trouva inondé ! »
« M. Vuillart a de grandes admirations pour un prédicateur plus ancien, également de l’Oratoire, le Père Hubert. Il le met au-dessus de tous pour la solidité, pour l’onction, pour la vertu chrétienne qui est dans toute sa vie et qui passe dans ses discours. Même après les grands éloges qu’il se plaît à leur donner, il continue de ne parler du Père Massillon et du Père Maur que comme venant après lui et à titre de jeunes talents qui promettent :
« Pour le Père Massillon et le Père Maur, c’est une réputation
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naissante que la leur. Elle se soutient bien jusques ici : et il v a grand sujet d’en espérer beaucoup pour la suite. Comme
wmre.MaUI ne Prêchait Pas aujourd’hui (mercredi 17 mars 17°°), j m entendu le Père Massillon, et j’en ai été encore charme. C est un prodige que la fécondité de ses vues pour la morale, sa pénétration dans l’esprit et dans le cœur humain 1 application heureuse et juste des exemples et des autorités de 1 Ecriture, son onction. Sa méthode est facile et naturelle. Ses preuves sont fortes. Son discours est vif, persuasif et pressant; son air, modeste et mortifié. Ses élévations à Dieu, assez, mais point trop fréquentes, pénètrent l’auditeur qui ne peut ne pas sentir que le prédicateur en est lui-même pénétré. C’est un homme tout merveilleux. Nous sommes très-redevables à la Provence de nous avoir fourni deux sujets du mérite du Père Massillon et du Père Maur. Par ces fruits tout spirituels, elle n’est pas moins une petite Palestine pour nous et une figure du ciel que par ses figues, ses muscats, ses olives, ses oranges, etc. »
« On voit que cet ami de Racine n’était pas sans avoir 1 imagination quelque peu riante. — Il est moins question dans les toutes dernières lettres que nous avons de lui des deux prédicateurs émules; la Cour les enlève à la ville; Versailles et le monde, ce sera peu à peu l’écueil de l’illustre Massillon :
« (23 mars 1700). La réputation du Père Massillon et du Père Maur croît de jour à autre, parce qu’ils font de mieux en mieux. Le Roi a retenu le second pour l’Avent prochain, et le premier pour le Carême. Ainsi nous en serons frustrés à Saint-Étienne où il avait promis, et ce grand bien sera différé pour nous. »
« ... 676 Massillon suffira à remplir les quinze années suivantes et couronnera cette brillante carrière par son Petit Carême, son dernier chef-d’œuvre, déjà un peu amolli. Il connaissait trop bien le monde, il y avait trempé malgré lui; les dames s’en étaient mêlées. Vers la fin, sous sa forme sacrée, ce n’était plus guère qu’un moraliste et un sage *. »
* Voir sur la seconde carrière de Massillon les Mémoire s- de Matthieu Marais, t. I, p. 487 ; en retrancher l’injure qui y est inutile et injuste; mais y lire les faits articulés. C’est d’un contraste parfait avec le point de départ qui vient de nous être si fidèlement marqué 6”. — L’abbé Bayle, le dernier biographe de Massillon, a beau dire : cette quantité de propos, de bruits, d’anecdotes et de médisances qui s’appuient et concourent de toutes parts dans le même sens, ont bien leur gravité. Il n’y a pas de fumée sans feu, et comme dit le proverbe du Midi : « Quelque chose il y a, quand le chien aboie. » Nier tout me paraît donc bien difficile; j’ai cherché l’explication morale, à la fois la plus douce et la plus naturelle.
NOTES
SAINT FRANÇOIS DE SALES
1. Cet article, le seul que Sainte-Beuve ait écrit sur saint François de Sales, a paru le 3 janvier 1853 dans Le Moniteur; il a été recueilli au t. VII des C. L.; son titre complet est : Saint François de Sales; son portrait littéraire au tome 1er de V « Histoire de la Littérature française à l’étranger», parM. Sagous 1853. Il est aussi parlé de saint François de Sales dans Port- Royal, particulièrement au livre I où il est question de lui aux dernières pages du chapitre vin et où il est l’objet des chapitres ix et x (p. 201-271). Comme nous l’avons fait pour d’autres auteurs, nous en citons de longs passages au cours des notes qui suivent et, à la note 49, nous en donnons un résumé. Nous renvoyons, comme toujours, pour les textes, aux éditions courantes, autant que nous le pouvons; sinon nous nous référons à l’édition en cours des Œuvres complètes de saint François de Sales, par les religieuses de la Visitation d’Annecy (Annecy-Lyon, depuis 1892).
2. A. Sayous : Histoire de la Littérature française à l’étranger depuis le commencement du XVIIe siècle, p. 8.