D’APRÈS L'ABBÉ LE DIEU
Lundi, 31 mars 1856.
Combien de fois n’a-t-on pas cité les Mémoires manuscrits de l’abbé Le Dieu ! Tous ceux qui ont écrit sur Bossuet en ont fait un ample et continuel usage : M. de Bausset en a tiré des secours faciles pour son intéressant et agréable récit; M. Floquet, dans les estimables et méritoires volumes si bien appréciés ici même * par M. Nisard, y a aussi puisé abondamment. Enfin, voici ces Mémoires, voici ce Journal de Le Dieu qui paraissent; et, avant tout, il faut remercier M. l’abbé Guettée d’avoir mis le public à même de s’en faire une exacte et complète idée. On aime aujourd’hui à revenir aux sources, et l’on se pique de former son jugement sur les pièces mêmes : il y aura toujours bien peu d’esprits, je le crois, qui prendront sérieusement cette peine, mais chacun aime du moins à se dire qu’il le peut.
Dans deux articles du Moniteur, des 10 et 24 décembre 1855.
S’il y a dans ces volumes quelques questions accessoires, étrangères à ce qui en doit faire le principal intérêt, je les laisserai de côté pour ne m’attacher qu’à la personne et au caractère de Bossuet même, et je tâcherai de marquer en quoi la publication présente ajoute à l’idée de ce grand homme et augmente ou modifie sur quelques points les notions qu’on a de lui.
Une première question et la plus naturelle est de savoir si ces Mémoires et ce Journal de l’abbé Le Dieu répondent à l’attente qu’on en avait et à ce que les fragments cités faisaient espérer. Je dirai tout d’abord qu’ils n’y répondent qu’en partie; mais, tels qu’ils sont, ils achèveront de déterminer avec précision, vérité, et sans exagération aucune, dans tous les esprits qui se laisseront faire, les traits de cette belle et juste figure de Bossuet. La grandeur, sur la fin, n’en souffre-t-elle pas un peu? je le crois; mais la bonté y gagne. On retrouve autre chose que ce qu’on savait déjà, mais qui le vaut bien.
Pourtant, distinguons d’abord : il y a deux espèces d’ouvrages de l’abbé Le Dieu sur Bossuet; il y a les Mémoires et le Journal. Les Mémoires, composés peu après la mort de Bossuet et tout d’une haleine, sont un récit large et animé, un tableau de la vie, des talents et des vertus du grand évêque. L’abbé Le Dieu, dans cet ouvrage, se soigne, et il écrit comme en vue du public; son style a de la facilité, du développement, des parties heureuses : on sent l’homme qui a vécu avec Bossuet et qui en parle dignement, avec admiration, avec émotion. Dans le Journal, au contraire, écrit pour lui seul et pour servir de matière à ses souvenirs, il se montre toujours rempli sans doute d’admiration et de respect pour le personnage
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auquel il appartient, mais son langage n’y aide pas; ses révélations sont de toutes sortes et sans choix; il y a des trivialités et des platitudes qu’on regrette de rencontrer. L’abbé Le Dieu était un ecclésiastique estimable, laborieux, auteur par lui-même de quelques ouvrages sur des matières théologiques ; il fut attaché à Bossuet à partir de l’année 1684, et resta auprès de lui près de vingt ans, les vingt dernières années de la vie du grand prélat, en qualité de secrétaire particulier et avec le titre de chanoine de son église cathédrale; mais il ne faut point voir en lui auprès de Bossuet ce qu’était l’abbé de Langeron pour Fénelon : ce n’était point un ami, mais un domestique dévoué et fidèle. Ce n’était pas même un de ses familiers comme un Brossette ou un Boswell, devant lesquels on cause sans se gêner de toutes sortes d’opinions et d’affaires, sans compter que Bossuet n’était pas un homme de lettres, parlant ainsi à tout propos de ce qui l’occupait et qu’il avait la discrétion grave du vrai docteur et du prélat. L’abbé Le Dieu, malgré les longues années qu’il resta auprès de Bossuet, n’entra donc jamais dans son intime confiance et ne reçut jamais de lui aucune confidence proprement dite; il ne sut les choses importantes qu’au fur et à mesure, à force d’attention et après coup. Il y avait l’œil, comme il dit, il y mettait de la suite, et arrivait avec un peu de temps à tout bien savoir et à bonne fin. Il paraît s’être donné d’assez bonne heure ce rôle d’historiographe de Bossuet, et dans les dernières années il s’était fait purement et simplement son Dangeau. Son Journal proprement dit n’a guère d’autre caractère que celui de Dangeau, et de tels écrits, trèscurieux pour la postérité, ont rarement pour effet de grandir les personnages qui en font les frais et dont
xvii' siècle. — Ecrivains et Orateurs religieux. 5
on nous raconte jour par jour toutes les actions et toutes les fonctions.
Les Mémoires, qui, à la différence du Journal, sont d’une lecture pleine et aisée, nous montrent Bossuet dans sa généalogie et dans sa race, dans son enfance et son éducation première, dans sa croissance naturelle et continue. Si quelqu’un semblait né pour être prêtre au plus beau et au plus digne sens du mot, c’était bien Bossuet. Son enfance pure fut suivie d’une adolescence pieuse et d’une jeunesse déjà à l’avance consacrée. Éliacin n’eut qu’à grandir, à §e continuer, pour devenir un Joad. L étude des belles-lettres, qui l’occupait d’abord et où il excellait, se subordonna d’elle-même dans sa pensée dès qu il eut jeté les yeux sur la Bible, ce qui lui arriva dans son année de seconde ou de rhétorique : ce moment où il rencontra et lut pour la première fois une Bible latine, et l’impression de joie et de lumière qu il en ressentit, lui restèrent toujours présents, et il en parlait encore dans ses derniers jours; il en fut comme révélé à lui-même; il devint 1 enfant et bientôt l’homme de l’Écriture et de la parole sainte. Les facultés merveilleuses qu il avait reçues et qui se faisaient aussitôt reconnaître s’accoutumèrent sans aucun effort à trouver leur forme favorite et leur satisfaction dans les exercices graves qui, remplissaient la vie d’un jeune ecclésiastique et d un jeune docteur, thèses, controverses, prédications, conférences; il y mettait tout le sens et toute- la doctiine, il y trouvait toute sa fleur. En voyant dans les Mémoires de l’abbé Le Dieu les traits qu il a ressaisis et rassemblés de ce te première vie et de ces premières études de Bossuet, à Dijon, puis au collège de Navarre, puis à Metz lorsqu’il y fut retourné, ce
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qui me frappe avant tout, c’est ce signe, ce caractère manifeste de l’âme et du génie du futur grand évêque, quelque chose de facile et de supérieur qui se prononce et prend position sans lutte, ans trouble, sans interruption comme sans empressement : c’est la vocation la plus directe qui se puisse concevoir, c’est l’âme la moins combattue qui fût jamais en si haute région. Il n’a pas cessé un seul jour, à ce qui semble, d’être dans son ordre et dans sa voie.
Les années de retraite et d’étude à Metz, et le fruit dont elles furent pour nourrir le talent de Bossuet, sont exprimés d’une manière sensible par l’abbé Le Dieu. Pénétré de la vérité et de la divinité de l’Écriture, Bossuet la lisait, la méditait sans relâche, et y versait, en l’interprétant, toutes les richesses de sa jeune imagination et de son cœur. Avec la Bible il avait toujours aussi son saint Augustin présent, il le possédait à fond comme le grand réservoir des principes de la théologie, et celui de tous les Pères chez qui on est le plus sûr, en quelque difficulté que ce soit, de trouver « le point de décision ». Mais Bossuet, qui n’était pas seulement le docteur, mais l’orateur, ne séparait pas de son Augustin son saint Chrysostome 117 ; il y apprenait les interprétations de la sainte Écriture les plus propres à la chaire, et s’y familiarisait avec ces tours nobles et pleins, avec ces tons incomparables d’insinuation « qui lui faisaient dire que ce Père était le plus grand prédicateur de l’Église 11 8. »
« Il louait aussi Origène, nous dit l’abbé Le Dieu, ses heureuses réflexions et sa tendresse dans l’expression, dont il rapportait souvent cet exemple : « Qu’heureuses furent les tourterelles, dit Origène, d’avoir été offertes (par la Vierge au jour de la Purification) pour notre Seigneur et Sauveur !
Ne pensez pas qu’elles fussent semblables a celles que vous voyez voler dans les airs; mais, sanctifiées par le Saint-Esp , nui descendit autrefois du ciel en forme de colombe, elles ont été faites une hostie digne de Dieu. » M. de Meaux a pris d’Origène une infinité d’endroits aussi doux et aussi tendres que l’on peut voir semés à toutes les pages du Commentai! e de ce prélat sur le Cantique des Cantiques. Cette éloquence douce et insinuante a toujours été de son goût
Toute cette partie des Mémoires de Le Dieu, où il parle de l’éloquence première de Bossuet et des études par lesquelles il la nourrissait, est d’un grand charme. Il n’avait pas été témoin, mais il avait vu et interrogé des témoins; il avait fait parler le prélat lui-même : il écrit comme quelqu’un qui porte un sentiment d’enthousiasme et de vie dans ces choses d’autrefois qu’il veut rendre; on a par lui le mouvement et comme le coloris de cette jeunesse de Bossuet. Dans toutes ces portions de son ouvrage, Le Dieu justifie bien les expressions par lesquelles il se définit lui-même à côté de Bossuet « un homme tout à lui, passionné pour sa gloire, et très-curieux de recueillir les moindres circonstances qui peuvent orner une si belle vie 120. » Il rachète par là ce qu’il y a d’un peu petit et d’un peu bas dans son Journal.
Les succès de Bossuet dans les chaires de Paris, lorsqu’il y vient faire des apparitions périodiques et assez fréquentes pendant ses années de résidence habituelle à Metz, sont peints avec une vivacité , et avec une grâce qu’on ne s’attendrait pas à trouver dans un compte rendu de sermons ; on y assiste à ce premier règne de la grande éloquence avant la venue de Bourdaloue. Ces discours si loués des contemporains et qu’ils s’accoutumaient à personnifier dans le mot du texte toujours heureusement choisi ce Depositum custodi, prêché devant la reine mère, ce
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Surrexit Paulus 121 de l’abbé Bossuet, comme on les appelait, nous deviennent présents et distincts, chacun avec sa physionomie particulière. Le sermon de la Vocation, fait en vue de confirmer la conversion de M. de Turenne (1668), 122 était mentionné par les Carmélites, chez qui il fut prêché, comme un sermon d’une exquise beauté, et des explications des Épîtres faites à leur parloir vers le même temps sont données par elles comme ayant été d’une beauté enchantée. Qu’on remarque cette nuance d’éloges; elle revient perpétuellement sous la plume de l’abbé Le Dieu, soit qu’il cite des témoins plus anciens que lui, soit qu’il parle de ce qu’il a entendu lui-même. C’est qu’en effet celui qu’on a appelé V Aigle de Meaux était essentiellement remarquable comme orateur par un caractère de douceur et d’onction. Ses Oraisons funèbres, les plus lus de ses ouvrages oratoires, nous ont accoutumés à entendre surtout ses éclats et ses tonnerres, bien qu’il y ait telle de ces Oraisons funèbres (celle de la Princesse Palatine, par exemple) 123 qui émeuve plus doucement et fasse pleurer; mais en général la première chose qu’on se figure quand on songe de loin à l’éloquence de Bossuet, ce sont les foudres 124. Son affaire et son duel théologique avec Fénelon, et la vigueur qu’il mit à le réfuter jusqu’au bout et à le confondre, n’ont pas nui à cette idée et l’ont fait même passer pour dur. Il ne l’était pas du tout ailleurs. Dans cette affaire de Fénelon, Bossuet fit son office de docteur et de gardien incorruptible de la vérité : c’est un aspect différent et non moins essentiel de ce grand esprit, de cette âme toute sacerdotale de Bossuet. Nous ne parlons en ce moment que de 1 ’ orateur. Après tous les témoignages rassemblés par Le Dieu, il n’y a plus moyen d’en douter, le
caractère ordinaire des discours de Bossuet, tels qu’il les faisait avec une grande abondance de cœur et une appropriation vive de chaque parole à son auditoire, c’était d’être touchants, d’ouvrir les cœurs de tous comme il y ouvrait le sien, de faire couler les larmes, de persuader enfin, grand but de 1 orateur.
« Comment faites-vous donc, monseigneur, pour vous rendre si touchant? lui disaient Mmes de Luynes, ces deux nobles et saintes religieuses de Jouarre, après l’avoir entendu; vous nous tournez comme il vous plaît, et nous ne pouvons résister au charme de vos paroles 12S. » Je ne m’explique tout à fait bien que depuis que j’ai lu l’abbé Le Dieu, la célébré phrase qui termine l’Oraison funèbre du prince de Condé, et dans laquelle, avant d’avoir atteint soixante ans, Bossuet semble renoncer pour jamais aux pompes de l’éloquence 126. C’est qu’il ne veut renoncer en effet ce jour-là qu’aux pompes et non à la parole, et à tout ce qu’elle avait de salutaire et d’efficace dans sa bouche de pasteur. Bossuet aimait mieux prêcher la parole de Dieu toute simple et toute nue que de prononcer des Oraisons funèbres : « Il n’aimait pas naturellement, a dit Le Dieu, ce dernier travail qui est peu utile, quoiqu’il y répandît beaucoup d’édification 127. » Sentant donc que ce déploiement et cet appareil d’éloquence solennelle le fatiguait en pure perte et ne tournait guère qu’en réputation et en gloire, il aurait cru faire tort à son troupeau que de s’y prêter plus longtemps, et, après ce dernier devoir de reconnaissance payé à la mémoire d’un prince dont l’amitié l’y obligeait, il déclara publiquement de ce côté sa carrière close, réservant désormais toute sa source vive pour des usages comme domestiques et familiers.
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Il était à cet âge dont parle Cicéron, et où l’Orateur romain a dit que son éloquence elle-même se sentait blanchir ( quum ipsa oratio jam nostra canesceret) ; il avait hâte d’en employer toute la maturité et la douceur pour la famille chrétienne qui lui avait été donnée.
Il s’était engagé à prêcher à Meaux toutes lés fois qu’il officierait pontificalement, «et jamais, dit Le Dieu, aucune affaire, quelque pressée qu’elle fût, ne l’empêcha de venir célébrer les grandes fêtes avec son peuple et lui annoncer la sainte parole. » Dans ces circonstances, « on voyait un père, et non pas un prélat, parler à ses enfants, et des enfants sê rendre dociles et obéissants à la voix du père commun 128. »
Bossuet avait tous les genres d’éloquence; et cette facilité merveilleuse d’une parole née de source et si nourrie d’étude et de doctrine, les occasions de toutes sortes qu’il eut de bonne heure dans les emplois du sacerdoce pour appliquer ces dons de nature et en distribuer les fruits, expliquent jusqu’à un certain point cette satisfaction tranquille, cette stabilité précoce d’un esprit qui sent qu’il n’a qu’à continuer et suivre sa marche droite, et qu’il est dans le chemin qui mène à Jérusalem.
Il y a dans les Mémoires de l’abbé Le Dieu une douzaine de pages, entre autres, que je recommande : ce sont celles (109-121) dans lesquelles il raconte, d’après Bossuet lui-même et pour l’avoir entendu plusieurs fois à ce sujet, la manière dont ce grand orateur concevait l’éloquence de la chaire et la pratiquait. Ces pages, où il entre évidemment plus de Bossuet que de l’abbé Le Dieu, sont égales, sinon supérieures, à tout ce que l’abbé Maury a dit de mieux sur la Rhétorique du genre; et elles vont se joindre, dans une biblio-
thèque raisonnée et bien composée, à ce qu’on lit de plus vivant dans les grandes parties du De Oratore de Cicéron, et aux Dialogues de Fénelon sur l Eloquence. Nous y apprenons en quoi consistait la manière ordinaire essentielle à Bossuet, et en quoi elle différait notablement de celle de Bourdaloue, ou même de Massillon. Ces grands orateurs composaient leurs sermons et les apprenaient, les récitaient avec plus ou moins d’art ou de naturel : le discours qu’ils savaient le mieux par cœur était celui qu’ils disaient le mieux et qui souvent aussi produisait le plus d’effet. La méthode ou, pour mieux dire, le procédé de Bossuet était autre, non pas qu’il ne lui arrivât sans doute de répéter le même discours; il y en a qu’on lui redemandait d’une année à l’autre; mais, dans ce cas encore, il est douteux qu’il les récitât exactement de même. D’ailleurs, et dans l’habitude de son éloquence, il prêchait de génie, c’est-à-dire qu’il improvisait autant qu’on peut improviser en de telles matières. Écoutons l’abbé Le Dieu, ou plutôt Bossuet lui-même, dont Le Dieu n’est sensiblement ici que l’interprète et le secrétaire :
« La considération actuelle des personnes, du lieu et du lemps, le déterminait sur le choix du sujet. Comme les saints Pères, il accommodait ses instructions ou ses répréhensions à des besoins présents; c’est pourquoi le long d’un Avent ou d’un Carême il ne pouvait se préparer que dans l’intervalle d’un sermon à l'autre. Aussi ne s’est-il point chargé de ces grands Carêmes où l’on prêche tous les jours; il aurait succombé au travail et se serait épuisé, tant son application était grande et sa prononciation vive! Au travail, il jetait sur le papier son dessin, son texte, ses preuves, en français ou en latin indifféremment, sans s’astreindre ni aux paroles, ni au tour de l’expression, ni aux figures : autrement, lui a-t-on ouï dire cent fois, son action aurait langui et son discours se serait énervé.
« Sur cette matière informe il faisait, une méditation profonde-
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dans la matinée du jour qu’il avait à parler et le plus souvent sans rien écrire davantage, pour ne se pas distraire, parce que son imagination allait bien plus vite que n’aurait fait sa main.
« Maître de toutes les pensées présentes à son esprit, il fixait dans sa mémoire jusqu’aux expressions dont il voulait se servir, puis, se recueillant l’après-dînée, il repassait son discours dans sa tête, le lisant des yeux de l’esprit, comme s’il eût été sur le papier; y changeant, ajoutant et retranchant comme l’on fait la plume à la main. Enfin monté en chaire, et dans la prononciation, il suivait l’impression de sa parole sur son auditoire, et soudain, effaçant volontairement de son esprit ce qu’il avait médité, attaché à sa pensée présente, il poussait le mouvement par lequel il voyait sur le visage les cœurs ébranlés ou attendris 129. »
Telle était l’improvisation mélitée d’où Bossuet tira ses premiers miracles et à laquelle il resta fidèle dans tout le cours de ses homélies pastorales. Bossuet, à la différence de Bourdaloue ou de Massillon, n’a donc jamais répété ni le même Carême ni le même Avent; il se renouvelait sans cesse, il s’appropriait sans relâche; il était incapable de monotonie, d’uniformité, même en parlant de ce qui ne varie pas; il voulait dans ses instructions les plus régulières une fraîcheur de vie présente, toujours sensible; rien du métier; il voulait l’action, l’émotion toute sincère; il fallait que toute son âme, son imagination, émues de l’Esprit d’en haut, y trouvassent leur place et à se répandre chaque fois; il ne pouvait souffrir dans l’orateur sacré que toutes ses paroles et ses mouvements fussent à l’avance réglés et fixés; ce n’était plus verser la source d’eau vive.
Chose remarquable ! même quand il composait les oraisons funèbres « où il entre beaucoup de narratifs à quoi il n’y a rien à changer », ou des discours de doctrine dans lesquels l’exposition du dogme doit être nette et précise, « il écrivait tout, nous dit
Le Dieu, sur un papier à deux colonnes, avec plusieurs expressions différentes des grands mouvements, mises l’une à côté de l’autre, dont il se réservait le choix dans la chaleur de la prononciation, pour se conserver, disait-il, la liberté de l’action en s’abandonnant à son mouvement sur ses auditeurs et tournant à leur profit les applaudissements mêmes qu’il en recevait 130 ».
Ainsi Bossuet, quand il était obligé d’écrire à l’avance, se réservait du moins la chance d’une expression double; il gardait toujours une ou deux voiles libres, ouvertes, pour le vent soudain du moment. C’est de la sorte que dans sa bouche le récité même gardait du mouvement et avait de l’effet de l’improvisation. Le pli du manteau flottait au naturel et selon le geste.
L’abbé Le Dieu nous montre Bossuet à Meaux avant de monter en chaire, et après qu’il en est descendu. Quel tableau expressif, et qu’un peintre de sainteté en eût fait deux beaux pendants ! Les jours de sermon, après avoir arrêté ses idées dans son cabinet en relisant l’Ecriture ou saint Augustin, le grand et inépuisable réceptacle de doctrine chrétienne, il n’avait plus qu’à se tenir ensuite dans « une douce méditation et une prière continuelle, avec recueillement, pendant l’office divin 131 », et, après quelques minutes où il s’enfermait encore avant de monter en chaire, il commençait à proférer son âme par ses lèvres, et le fleuve n’avait plus' qu’à couler. Un jour, « dans le Carême de 1687, à Meaux, prêt à aller à l’église de Saint-Saintin expliquer le Décalogue, je le vis, dit Le Dieu, M. l’abbé Fleury présent, prendre sa Bible pour s’y préparer, et lire à genoux, tête nue, les chapitres XIX et XX de l’Exode;
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s’imprimer dans la mémoire les éclairs et les tonnerres, le son redoublé de la trompette, la montagne fumante et toute la terreur qui l’environnait, en présence de la majesté divine; humilié profondément, commençant par trembler lui-même afin de mieux imprimer la terreur dans les cœurs et enfin y ouvrir les voies à l’amour 132 ». — Puis quand il avait fini, et comme pour se mettre à l’abri de l’applaudissement, il rentrait aussitôt chez lui et s’y tenait caché, « rendant gloire à Dieu lui-même de ses dons et de ses miséricordes, sans dire seulement le moindre mot, ni de son action ni du succès qu’elle avait eu; et la remarque qu’on fait à ce propos, ajoute Le Dieu, est un caractère vrai et certain, car il en usait de même dans toutes les autres occasions 133 ». Il ne se considérait que comme un organe et un canal de la parole, heureux s’il en profitait tout le premier et aussi bien que les autres, mais ne devant surtout point s’en enorgueillir !
C’est en vertu du même principe de modestie, et de juste et rigoureuse distinction entre l’homme et le talent qu’au lit de mort et dans sa dernière maladie, comme le curé de Vareddes lui exprimait son étonnement qu’il voulût bien le consulter, lui à qui Dieu avait donné de si grandes et vives lumières, il répondait. : « Détrompez-vous, il ne les donne à l’homme que pour les autres le laissant souvent dans les ténèbres pour sa propre conduite 134. »
Nous savons de nos jours, et par toutes sortes d’expériences, ce que c’est que l’homme de lettres livré à lui-même, dans toute la liberté et la verve de son caprice et de son développement; nous savons ce qu’il est, même dans le cas où il se combine avec l’écrivain religieux et où il le complique par des
susceptibilités sans nom. Et quel plus grand exemple de cette complication que celui de l’auteur du Génie du Christianisme, de cet illustre et incurable Chateaubriand ! Nous avons vu également ce qu’est l’homme de lettres dans son mélange avec le prêtre, avec celui qui se glorifiait de ce caractère sacré et qui se flattait d’en toujours porter haut la marque; nous avons vu tout ce que cet élément trop littéraire, cette trop grande activité et cette fièvre d’écrivain, a de périlleux et de dissolvant, surtout dans unsiècle sans calme, au sein d’une atmosphère échauffée où tout excite et enflamme. Et quel plus grand exemple, et plus significatif, que celui de M. de La Mennais 135 !
Bossuet n’a rien d’un homme de lettres dans le sens ordinaire de ce mot; ayant de bonne heure connu ces triomphes de la parole qui ne laissent rien à désirer en satisfactions immédiates et personnelles (s’il avait été disposé à les savourer), s’étant dès sa jeunesse senti de niveau avec la haute renommée qui lui était due, naturellement modéré, et avec cela habitué à tout considérer du degré de l’autel, on ne le voit rechercher en rien les occasions de se produire par la plume et de briller. Bossuet n’est pas un auteur, c’est un évêque et un docteur. Il n'écrit pas pour écrire, il n’a nulle démangeaison d’être imprimé; il n’écrit généralement que forcé par quelque motif d’utilité publique, pour instruire ou pour réfuter, et si le motif cesse, il supprime ou du moins il met dans le tiroir son écrit. « Il n’y avait de grand à ses yeux que la défense de l’Église et de la religion 136. » Tel il nous apparaît de plus en plus dans le tableau de l’abbé Le Dieu, et tel il sera jusqu’à sa mort.
Les années où il fut précepteur du Dauphin 137,
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et où il se remit à toutes les études humaines sous prétexte de les lui enseigner, furent celles où il s’occupa le plus des Belles-Lettres proprement dites. On l’y voit relisant Virgile et lisant Homère avec un enthousiasme tout particulier 13R. L’abbé Le Dieu n’a peut-être pas sur ces points toute l’exactitude et la connaissance de détail qu’on désirerait : ce qui du moins reste bien manifeste, c’est que la littérature profane, en prenant alors une grande place dans les études de Bossuet,, n’y envahit rien, n’y empiète point sur le reste; elle a ses limites arrêtées à l’avance : bien qu’on nous dise qu’il lui arrivait quelquefois de réciter des vers d’Homère en dormant, tant il en avait été frappé la veille, il n’éprouva jamais dans ces sortes de lectures cette légère ivresse poétique qui, dans l’âme et l’imagination séduite de Fénelon, se produira par le Télémaque. Bossuet, en un mot, reste de tout temps l’homme de la parole de Dieu; il l’aime, il n’aime qu’elle essentiellement. Isaïe, les Prophètes, les Psaumes, même le Cantique des Cantiques, voilà ses lectures de prédilection et à jamais chères, voilà sur quoi il aimera vieillir et mourir : Certe in his consenescere, his immori, summa votorum est. C’est là son Hoc erat in votis l39, et en vieillissant il n’admettra pas de diversion à cette occupation finale, et à ses yeux la seule digne du sanctuaire.
On ne se lasse pas de repasser devant cette grande figure, qui offre la plus juste proportion avec l’époque où elle parut et où l’on peut dire qu’elle régna. Bossuet, en toute sa vie, marche à visage découvert, et rien de lui, rien de ses actions ni de sa pensée n’est dans l’ombre; il fut en tout le contraire de ses opinions et des méthodes particulières; il fut l’homme
public des grandes institutions et de l’ordre établi, tantôt l’organe, tantôt l’inspirateur, tantôt le censeur accepté de tous, ou le conciliateur et l’arbitre 140. Il est naturellement l’homme le plus considérable d’alors dans l’ordre catholique et gallican, et partout où prévalait la parole; et cette parole nous a été transmise presque dans toute sa beauté : que faut-il de plus? M. de Maistre a appelé quelque part Bossuet une des religions françaises : et l’on conçoit très-bien en effet qu’il soit devenu cela ia. La vraie critique, à son égard, ramène à cette conclusion, à cette consécration, et, après plus d’un circuit et d’un long tour, elle aboutit au même point que l’admiration la moins méditée. — Je n’ai rendu aujourd’hui que l’impression générale que laisse la lecture des Mémoires de l’abbé Le Dieu; il me reste à parler de son Journal, qui donne une impression moins nette, moins agréable, mais qui en définitive ne permet pas de tirer un jugement différent. C’est ce qu’il n’est pas inutile de montrer.
Lundi, 14 avril 1856.
Bossuet eut pour ami particulier durant toute sa vie, pour auxiliaire affectionné et constant dans toutes les questions de doctrine, de foi, de morale et de discipline de l’Église, un homme bien digne en tout de cette relation étroite et de cette intimité : l’abbé Fleury fut ce premier lieutenant modeste, ce véritable second de Bossuet et comme son abbé de Langeron. Cela paraît bien d’après les Mémoires et le Journal de Le Dieu. Maintes fois il y est dit que Bossuet fit tel acte, ou dicta tel écrit, ou donna telle conclusion, M. l’abbé Fleury présent. L’abbé Fleury, qui était de treize ans plus jeune que le grand prélat, avait été l’un de ses disciples au début de la carrière ecclésiastique. Dans les années où l’abbé Bossuet, lié avec les prêtres de la Mission, avec saint Vincent de Paul et avec son successeur, faisait à Saint-Lazare les entretiens ou conférences pour l’ordination des jeunes prêtres, soit à Pâques, soit à la Pentecôte, les ordinands choisissaient de préférence le temps où il devait faire ces instructions pour se préparer aux Ordres, et Fleury fut de ce nombre; lorsqu’il quitta la profession d’avocat pour embrasser la prêtrise, il voulut être un des
fruits de cette excellente parole de Bossuet. Toute sa vie, on peut dire qu’il le suivit de près et le côtoya : également attaché à l’éducation de jeunes princes, plus tard reçu sous ses auspices à l’Académie française, il le retrouvait à Versailles, il le visitait fréquemment à Meaux et à Germigny. Dans la dernière année et quand la maladie déjà mortelle retenait Bossuet à Paris, il l’y venait voir, passait avec lui plusieurs heures, lui lisant l’Évangile et lui en parlant : entretiens doux et graves, élevés et purs, entre ces deux chrétiens si à l’unisson; c’est là ce qu’on aimerait à entendre et à connaître; mais Le Dieu ne nous donne que le titre de l’entretien. L’âme, l’esprit de l’abbé Fleury semblent avoir été pris de tout point sur la mesure de Bossuet et tempérés selon des degrés pareils, avec la différence du sage au grand. Un homme de large et vive conception, montrant un jour à quelqu’un sa bibliothèque, qu’il avait fort belle, arrivé devant les écrivains ecclésiastiques du règne de Louis XIV, s’écria : « Fleury à côté de Bossuet; et pourtant quelle distance ! mais il n’y a rien entre deux. » Jugement parfait et qui caractérise bien Fleury ! Ce ne serait pas ici le lieu toutefois d’appliquer à la rigueur le mot de Quintilien, qu’on n’est pas nécessairement le second pour venir le plus proche après quelqu’un, aliud proximum esse, aliud secundum 142. Je sais des hommes d’étude et de lecture approfondie qui placent Fleury très-haut, plus haut qp’on n’est accoutumé à le faire aujourd’hui, qui le mettent en tête du second rang; ils disent « que ce n’est sans doute qu’un écrivain estimable et du second ordre, mais que c’est un esprit de première qualité; que ses Mœurs des Israélites et des Chrétiens sont un livre
à peu près classique; que son Traité du choix et de la méthode des Etudes, dans un cadre resserré, est plein de vues originales, et très-supérieur en cela à l’ouvrage plus volumineux de Rollin; que son Histoire du Droit français, son Traité du Droit public de France, renferment tout ce qu’on sait de certain sur les origines féodales, et à peu près tout ce qu’il y a de vrai dans certains chapitres des plus célèbres historiens modernes, qui n’y ont mis en sus que leurs systèmes et se sont bien gardés de le citer; que Fleury est un des écrivains français qui ont le mieux connu le moyen-âge, bien que peut-être, par amour de l’antiquité, il l’ait un peu trop déprécié; que cet ensemble d’écrits marqués au coin du bon sens et où tout est bien distribué, bien présenté, d’un style pur et irréprochable, sans une trace de mauvais goût, sans un seul paradoxe, atteste bien aussi la supériorité de celui qui les a conçus. » Pour moi, c’est plutôt la preuve d’un esprit très sain. Quoi qu’il en soit, Fleury paie aujourd’hui la peine de n’avoir pas de relief dans la forme, et de n’avoir pas mis dans un jour frappant ses pensées. Bien qu’il ait vécu à côté de Bossuet, il n’en a reçu aucun rayon pour l’expression, et sa manière de dire se passe toute dans l’ombre. Mais c’est lui pourtant qu’on aurait voulu entendre, et lire sur l’intérieur et la familiarité de Bossuet; c’est à lui qu’il eût été séant plus qu’à aucun autre d’en parler. Quel portrait juste, vrai, bien proportionné, il en eût tracé ! car si son talent n’était en rien de la même famille que celui de Bossuet, son esprit du moins était bien parent de ce grand esprit et de ce grand sens, et son cœur lui était tendrement attaché.
Contentons-nous, il le faut bien, du Journal de xvn" siècle. — Ecrivains et Orateurs retit/ieux. 6
Le Dieu. Il y a dès les premières pages un jugement assez curieux de Bossuet sur les débuts de Massillon 143 comme prédicateur; on y lit :
« Le premier dimanche de l’Avent (novembre 1699), M. de Meaux n’entendit pas le sermon du Père Massillon de l’Oratoire, de crainte du froid. La grande réputation de ce prédicateur après son premier Carême à Paris lui mérita de passer de plein saut de la chaire des Pères de l’Oratoire de la rue Saint-Honoré à celle du château de Versailles. On ne trouva pas son mérite digne de sa réputation : son premier discours, qui était contre les libertins, et qu’il avait, dit M. de Meaux, assez mal amené à l’évangile du jour, parut faible : on loua sa piété et sa modestie, sa voix douce, son geste réglé, jusqu’à lui accorder, contre l’avis de quelques-uns, la grâce de l’élocution : on trouva de la politesse dans son discours, des termes choisis et de l’onction : il fut très-bien écouté, et le Roi et la Cour en furent édifiés. M. de Meaux donna la sainte communion à Madame de Bourgogne le soir de la Conception, et entendit le nouveau prédicateur la même fête. Il en jugea ce que je viens de dire, et en un mot que cet orateur, bien éloigné du sublime, n’y parviendrait jamais »
Si nous n’y prenons garde, et sans être Bossuet, nous faisons tous un peu comme Bossuet : nous sommes volontiers négatifs à l’égard de ceux qui viennent après nous, nous sommes un peu prompts à déclarer qu’ils n’auront jamais telle ou telle qualité. En un mot, jeunes et en entrant dans la vie, on prend surtout les grands écrivains, orateurs ou poètes régnants, avec enthousiasme, par leurs qualités : vieux, on prend surtout les survenants et successeurs par leurs défauts. C’est à quoi l’on est d’abord le plus sensible; leurs défauts nous sautent aux yeux, leurs qualités ne viennent qu’après.
Cette espèce de prévention de Bossuet, peu favorable à Massillon, dura encore quelque temps. Ayant entendu le 8 décembre 1700, jour de la Conception,
le sermon du Père Maure de l’Oratoire prêché aux Récollets de Versailles, « notre prélat en a loué, dit Le Dieu, la pureté du style, la netteté, les tours insinuants et pleins d’esprit; mais il n’y a trouvé ni sublimité ni force; il le tient même au-dessous de son confrère le Père Massillon 145 ». Mais ce n’est pas un jugement définitif, et l’on voit que, le vendredi 5 mars 1701, « il entendit à Versailles le sermon de la Samaritaine prêché par le Père Massillon, dont il fut très-content 146. »
Toutefois, il reste vrai pour nous que Bossuet et Massillon ne sont pas tout à fait de la même école cl’éloquence sacrée, Bossuet étant de ceux qui y veulent à chaque instant la parole vive, et Massillon au contraire disant, quand on lui demandait quel était son meilleur sermon : « Mon meilleur sermon est celui que je sais le mieux. »
Les jugements de Bossuet sur Fénelon sont encore plus sévères, et ils sont décidément injustes. On les voudrait taire, mais puisque Le Dieu nous les a transmis, nous ne pouvons plus les ignorer :
« Le samedi au soir (23 janvier 1700, Bossuet étant à Versailles), il fut fort parlé de Télémaque. Dès qu’il parut et qu’il en eut vu le premier tome, il le jugea écrit d’un style efféminé et poétique, outré dans toutes ses peintures, la figure poussée au delà des bornes, de la prose et en termes tout poétiques. Tant de discours amoureux, tant de descriptions galantes, une femme qui ouvre la scène par une tendresse déclarée et qui soutient ce sentiment jusqu’au bout, et le reste du même genre, lui fit dire que cet ouvrage était indigne non-seulement d’un évêque, mais d’un prêtre et d’un chrétien... Voilà ce que M. de Meaux pensa de ce roman dès le commencement; car ce fut là d’abord le caractère de ce livre à Paris et à la Cour, et on ne se le demandait que sous ce nom : le roman de M. de Cambray 1,1 . »
Et le dimanche 14 mars de la même année :
« Il paraît une nouvelle Critique de Télémaque, meilleure que la précédente, où le style, le dessein et la suite de l’ouvrage, tout enfin est assez bien repris, et dont on ignore l’auteur. Comme j’en faisais la lecture, j’ai dit que j’avais Sophronyme (les Aventures d’ Aristonoüs) et les Dialogues ( des Morts), que je trouvais d’un style plus supportable que Télémaque. « Il est vrai, dit M. de Meaux, mais aussi ce style est-il bien plat; et pour les Dialogues, ce sont des injures que les interlocuteurs se disent les uns aux autres 11S. »
Ici c’est l’antipathie de nature et de talent qui se prononce par la bouche de Bossuet, et qui s’aiguise, à son insu, d’humeur et des souvenirs invétérés de la lutte. Bossuet avait en lui, dans sa mâle et ferme parole et jusque dans ses fortes tendresses, quelque chose qui devait lui faire goûter médiocrement, en effet, celte qualité traînante, agréable et un peu amollie qui plaît tant à d’autres chez Fénelon, chez Massillon, et qu’aura plus tard aussi Bernardin de Saint-Pierre. Bossuet était tout à fait exempt de ce léger paganisme littéraire auquel continuait de sacrifier le talent de Fénelon dans sa grâce restée adolescente; il n’était pas homme, même au sortir d'une lecture de V Odyssée, à s’asseoir en souriant dans la grotte des Nymphes. Voilà le vrai de ces jugements, un vrai tout relatif; en s’exprimant d’une manière si crue, Bossuet cédait trop à ses répugnances instinctives et abondait, comme on dit, dans son propre sens. Quant à ce qui est dit, en un autre endroit du Journal, de plus fort et de plus dur 1 encore contre Fénelon, que Bossuet « tranche avoir été toute sa vie un parfait hypocrite 14B, » ce sont de ces paroles regrettables qui peuvent échapper dans le laisser-aller d’un tête-à-tête familier, et que celui même qui les a prononcées ne reconnaîtrait pas s’il les voyait produites au grand jour : faiblesses et
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traces de l'humanité, qu’il est fâcheux que Le Dieu ait recueillies et qu’il ait comme trahies en les révélant.
Au reste, le même abbé Le Dieu les rétractera pour sa part ces messéantes paroles, autant qu’il sera en lui; car Bossuet mort, et peu de mois après, ayant eu l’occasion de faire un voyage à Cambrai, il fut séduit, il fut charmé comme tous ceux qui approchaient de l’aimable et de l’édifiant archevêque, et ce même homme qui avait couché dans son Journal ce que, par égard pour Bossuet même, on en voudrait effacer, écrivait à Mme de La Maisonfort, en racontant tout ce qu’il avait ouï et vu de la vénération unanime partout acquise à Fénelon :
« Mais je m’en tiens à ce que j’ai vu dans Cambrai, où tout est à ses pieds : on est frappé de la magnificence de sa table, de ses appartements et de ses meubles; mais, au milieu de tout cela, ce qui touche bien davantage, c’est la modestie et, à la lettre, la mortification de ce saint prélat. L’opulence de sa maison est pour la grande place qu’il remplit et pour des bienséances d’état; ce sont des dehors qui l’environnent; mais, dans sa personne, tout est simple et modeste comme auparavant; ses manières même et ses discours sont, comme autrefois, pleins d’affabilité; c’est, en effet, la même personne que j’ai eu l’honneur de pratiquer à Germigny, il y a dix-sept ou dix-huit ans et plus... Jugez si je suis content de mon voyage 1 ce n’est pas seulement les honneurs de la réception qui m’ont charmé, et dont je conserverai toute ma vie le souvenir avec la reconnaissance, mais c’est bien plus ce beau modèle des prélats en qui j’ai vu et admiré plus de choses que la réputation ne m’en avait appris. Aussi suis-je revenu avec une plus grande envie qu’auparavant de retourner quelque jour, s’il plaît à Dieu, et si je puis en obtenir la permission, pour en apprendre davantage 15°. »
Voilà l’effet que produisait à première vue Fénelon sur celui qui admirait le plus Bossuet, et qui sortait de passer vingt années auprès de lui.
A la date où le Journal de Le Dieu commence, Bossuet est âgé de soixante et onze ans et n’a plus que trois ans et demi à vivre. Sa santé est affaiblie, et il est obligé à beaucoup de soins; toutefois il travaille et travaillera jusqu’à la fin; il entreprend des réfutations, il conseille et presse des condamnations de doctrines; il pousse et stimule par son zèle les prélats les plus influents, se chargeant du principal en toute chose et souffrant que, si les honneurs en sont aux autres, la charge roule en effet sur lui. Il est bien celui, en un mot, duquel Saint-Simon a dit que « ses grands travaux faisaient encore honte, dans une vieillesse si avancée, à l’âge moyen et robuste des évêques, des docteurs et des savants les plus instruits et les plus laborieux 151 ».
L’Assemblée du Clergé de 1700, tenue à Saint- Germain-en-Laye, fut une dernière arène où se déploya cette activité vigoureuse de Bossuet. On y voit bien son procédé habituel et son rôle. Bossuet n’en est pas le président, mais il en est l’âme. Bon nombre d’archevêques et de prélats de cour eussent été d’avis, et pour aller plus vite et pour ne se brouiller avec personne, de ne s’occuper dans cette réunion que des affaires temporelles du Clergé, de ses comptes et de son budget, comme nous dirions. Telle n’est pas la doctrine de Bossuet, qui remontre dès le premier jour à l’Assemblée qu’elle a tout pouvoir de s’occuper des questions de doctrine, et qu'il est séant qu’elle le fasse; que c’est l’usage, la tradition constante, « et que jamais les évêques ne se sont trouvés réunis pour quelque sujet que ce fût, pour la conservation des églises, pour le sacre des évêques leurs confrères, ou dans tout autre cas, qu’ils n’en aient pris occasion de traiter des affaires spirituelles de
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leur ministère, suivant les occurrences et les besoins présents 152 ». L’Assemblée, dès ce moment où Bossuet a parlé, et sous l’impression de cette grave remontrance, se trouve conduite, bon gré mal gré, à faire acte de concile, et tous les évêques, même ceux qui diffèrent avec lui d’opinion, lui accordent la louange d’avoir parlé comme un apôtre et un Père de l’Église. Ce que Bossuet désire et réclame, c’est qu’on renouvelle les condamnations contre la morale relâchée et les Casuistes, déjà si flétris mais non découragés, contre le Quiétisme et aussi contre le Jansénisme, frappant ainsi les extrêmes à droite et à gauche, et les raffinés en fausse sublimité, épargnant d’ailleurs les personnes, et sans désigner aucun nom; car il n’en veut qu’aux choses, à ce qui lui semble l’erreur. Dans cette assemblée, et à ne voir que les dehors, Bossuet est primé par d’autres : l’archevêque de Reims, Le Teliier, veut être président en titre, sauf (quand il est nommé) à dire partout de M. de Meaux : « C’est mon président. » Bientôt l’archevêque de Paris, Noailles, est promu au cardinalat et devient le président titulaire à son tour. Si le public avait nommé, c’eût été Bossuet qui eût été proclamé cardinal tout d’une voix. Chacun le dit, mais lui ne vise qu’au principal, au triomphe de la doctrine; il conseille et inspire M. de Noailles comme il avait fait pour Le Teliier : « Il va droit au bien en tout et partout, sans écouter les dégoûts qu’il peut avoir, ni se laisser arrêter par les difficultés qui se présentent 163. »
Il a besoin d’agir directement auprès de Mme de Maintenon pour obtenir d’elle et de son influence sur le roi que le Père de La Chaise ne soit point écouté; car il s’agit de condamner des doc-
Lrines chères aux amis et confrères du Père de La Chaise. Mme de Maintenon appuie Bossuet, et s’honore en l’appuyant; l’accord entre eux est parfait; leurs deux bons sens font alliance et se soutiennent.
On est d’avis à l’Assemblée d’exclure le second Ordre, c’est-à-dire les abbés, dans les délibérations concernant la foi et la morale, de ne leur laisser que la voix consultative et non la voix délibérative et le vote : de là grande rumeur. Ce second Ordre, en partie composé d’abbés de qualité, des Louvois, des Caumartin, des Pomponne, se récrie et est près de s’insurger contre les évêques. Un neveu de Bossuet, l’abbé Bossuet, plus tard évêque de Troyes, et qui n’était pas digne en tout de son oncle, est des plus vifs à résister, à protester, et à vouloir organiser le parti des mécontents. Il faut que Bossuet le lui défende, et lui impose plus de modération et de retenue, sans l’obtenir jamais qu’à demi. Tout ce second Ordre, au reste, reconnaissait volontiers Bossuet pour son chef et son oracle, et, pour peu qu’il eût fait un signe, lui eût servi d’armée et de cortège.
Ainsi ayant affaire à la morgue des uns, à la mauvaise humeur et à la pétulance des autres, ayant à compter avec la politique des prélats, avec le formalisme des docteurs, Bossuet, sans amour-propre, sans impatience, poursuit son dessein, fait toutes les concessions nécessaires, écarte et tourne les obstacles, et n’a de cesse qu’il n’ait obtenu la condamnation des 127 propositions tant molinistes que jansénistes, maintenant par là l’Église de France dans la voie qui lui semble celle de la rectitude et du sage milieu.
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Mais on dira : A cette date de 1700, à ce seuil du dix-huitième siècle, était-ce bien là qu’était le danger? et par cette condamnation si bien conduite, si savamment combinée, Bossuet ne montre-t-il pas qu’il était plus théologien que prophète, et qu’il regardait plus en arrière ou à ses pieds qu’il ne voyait en avant?
Il est certain que par ces condamnations en partie rétrospectives, l’Assemblée de 1700 ne faisait que confirmer et terminer en quelque sorte le programme ecclésiastique de la dernière moitié du siècle, qu’elle ne s’attaquait qu’à des doctrines déjà frappées et bientôt stériles, bien qu’elles eussent encore des racines vivaces, et qu’elle n’obviait en rien (et ce ne pouvait être son rôle) à ces autres doctrines bien autrement dangereuses qui s’insinuaient partout et qui étaient à la veille de se démasquer. Bossuet toutefois, d’après le Journal de l’abbé Le Dieu, ne nous paraît point avoir été sans des prévisions plus sérieuses et plus longues. Il écrivait le 11 décembre 1702 à Fleury, non pas à l’abbé, mais à l’évêque de Fréjus, le futur premier ministre de Louis XV, « que l’esprit d’incrédulité gagnait toujours dans le monde; qu’il se souvenait lui en avoir souvent entendu faire la réflexion; que c’était encore pis à présent, puisqu’on se servait même de l’Evangile pour corrompre la religion des peuples 1B4. » Les travaux critiques de Richard Simon sur l’Ancien et le Nouveau Testament, ses interprétations tout historiques et hardies sous forme littérale, et les explications philosophiques qui y étaient en germe, lui firent surtout pousser le cri d’alarme et l’occupèrent durant toutes ses dernières années : il travailla jusqu’au dernier moment à le réfuter, à le faire condamner, à faire supprimer
ses livres par l’autorité ecclésiastique et séculière. Dans l’ordre social où il vivait, et dans ce cadre religieux-politique dont il était l’un des liens, si Bossuet se fût montré tolérant comme nous l’entendons aujourd’hui et comme cela eût convenu à Bayle, c’est qu’il eût été plus ou moins indifférent. On assure qu’en décembre 1702, en apprenant l’Ordonnance de M. de Meaux contre son dernier livre (la traduction du Nouveau Testament, imprimée à Trévoux), Richard Simon disait : « Il faut le laisser mourir, il n’ira pas loin. » L’oratorien déjà philosophe semblait confesser par là qu’il ne reconnaissait et ne redoutait véritablement qu’un docteur, celui qui pouvait, le dernier, s’appeler un maître en Israël.
Seulement le danger n’était pas là où Bossuet le voyait et le dénonçait en face. Le dix-huitième siècle ne devait point tirer son incrédulité par forme de déduction lente et, en quelque sorte, l’épeler mot à mot. Les livres du docteur Launoy ou ceux de Richard Simon devaient lui demeurer à peu près étrangers. En France, l’innovation et la révolution n’avaient point à sortir méthodiquement de Vexégcse, et l’on ne devait point procéder à l’allemande. Les Lettres Persanes et Voltaire, voilà les prochains ennemis, les troupes légères qui s’empareront des hauteurs, à la française, avant de dire gare, et qu’on ne saura plus ensuite comment débusquer. Bossuet, combattant en évêque Richard Simon et les principes de socinianisme qu’il voit poindre de toutes parts dans ses écrits, s’aperçoit bien qu'un ennemi formidable approche; il appelle et convoque tant qu’il peut les défenseurs sur toute la ligne, mais il se trompe sur le point menacé. Et comment prévoir alors que la position serait tournée par Voltaire?
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Le Journal de Le Dieu nous montre Bossuet à Meaux, dans le tous-les-jours de sa vie pastorale, et le plus paternel des évêques. Il écrit au chancelier pour solliciter la grâce d’un pauvre berger qui a été homicide par malheur dans le cas d’une juste défense. Il raccommode et réconcilie, après des pourparlers sans nombre, les membres du Présidial et ceux de l’Élection qui étaient en guerre ouverte et qui, par suite de couplets injurieux, étaient près d’en venir aux derniers éclats; ayant rendu une sentence arbitrale qui est acceptée et signée des deux partis, il réunit le jour même à un dîner à l’Évêché, et fait boire à la santé les uns des autres, ces guelfes et ces gibelins de la ville de Meaux. Nous assistons, grâce au Journal de Le Dieu, aux derniers sermons de Bossuet, qu’il prêche à l’âge de soixante-quatorze et soixante-quinze ans : le 1er novembre 1701, jour de la Toussaint, « il recueille les restes de ses forces pour exciter les cœurs à l’amour de Dieu, dans un sermon de la Béatitude éternelle 155. » Une autre fois, le 2 avril 1702, dimanche de la Passion, il fait un grand sermon dans sa cathédrale pour l’ouverture du jubilé : « il réduit tout à ce principe : Cui minus climittitur, minus diligit, que plus l’Église était indulgente, plus on devait s’exciter à l’amour pour mériter ses grâces et parvenir à la vraie conversion. Ce discours était très-tendre et très-édifiant, nous dit Le Dieu, et M. de Meaux l’a prononcé avec toutes ses grâces, et aussi avec une voix nette, forte, sans tousser ni cracher d’un bout à l’autre du sermon : en sorte qu’on l’a très-aisément entendu jusqu’aux portes de l’église, chacun se réjouissant de lui voir reprendre sa première vigueur 166 ». On aime à rejoindre ces détails sur le Bossuet de la fin et sur son bel organe,
éclatant une dernière fois, avec ce que le même biographe nous a dit de lui dans sa jeunesse, quand il nous le montre affectionné à chanter l’office de l’Église et les Psaumes : « Il avait la voix douce, sonore, flexible, mais aussi ferme et mâle. Son chant était sans affectation, et néanmoins il faisait plaisir 167. »
Tous les détails donnés par Le Dieu ne sont pas également intéressants, et il en est dont on se passerait bien. Nous savons par lui quel jour Bossuet s’est décidé à prendre des lunettes en forme à mettre sur le nez. La maladie dont Bossuet mourut, et dont il avait ressenti les premières atteintes depuis quelques années déjà, était la pierre : Le Dieu ne nous fait grâce d’aucune particularité. Cette maladie, toujours cruelle, semblait alors bien plus effrayante qu’aujourd’hui, à cause du seul genre d’opération qu’on pratiquait et qui était à peu près synonyme de mort. Bossuet, à qui l’on dissimula le plus longtemps possible la nature de son mal, et qui tâchait de se le dissimuler à lui-même, ne fut pas à l’épreuve de ce premier effroi quand il n’eut plus moyen de douter : la fièvre avec un léger trouble de tête l’agita durant les jours et les nuits qui suivirent. L’humanité chez lui eut quelque défaillance. Sa faiblesse (si l’on était tenté d’en rechercher les indices) se montrerait surtout en ce qu’il céda aux instances de sa famille, de son neveu particulièrement, et que, ‘ dans cet état d’infirmité et de décadence physique, il s’obstina à rester trop longuement à Versailles, afin de solliciter sans doute en faveur de ce neveu, qui paraît avoir été un personnage sec, égoïste et exigeant. Chacun remarqua qu’en donnant la communion à Mme la duchesse de Bourgogne, le 6 mai 1703,
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M. de Meaux n’était pas ferme sur ses pieds, et qu’il ne devrait plus faire de pareilles actions publiques 158. » Le jour de l’Assomption (15 août de la même année), en voulant assister à une procession de la Cour, il donna un spectacle qui affligea ses amis, et Madame, cette Madame , mère du Régent, que nous connaissons tous, ne se faisait faute de lui dire tout haut le long du chemin durant la cérémonie :
« Courage, monsieur de Meaux! nous en viendrons à bout 169. » Ce sont là les faiblesses de Bossuet : heureux qui, au terme du voyage, n’a pas à s’en reprocher de plus grandes !
Je comparerais à quelques égards, et sauf toutes les différences de la condition et du saint caractère, mais en ne pensant qu’à la bonté et au génie, cette vieillesse déclinante de Bossuet à celle du grand Corneille. Bossuet voulut, à cet âge, faire aussi des vers, et cela va sans dire, des vers religieux; il s’appliqua à traduire en vers français quelques-uns des Psaumes; il s’en remettait pour la révision à l’abbé Genest, un des abbés de la Cour naissante de Sceaux, auteur d’une tragédie sacrée, un assez pauvre poète et, je pense, un mince critique; mais Bossuet, qui traduisait ces Psaumes par esprit de pénitence, les lui soumettait avec une égale humilité. J’ai sous les yeux quelques-unes de ces traductions en vers de Bossuet, notamment celle du beau Psaume mélancolique : Super flumina Babylonis; je croirais faire injure à cette grande mémoire que d’en citer même une seule stance. Qui trouverait plaisir à surprendre la plus magnifique des paroles humaines à l’instant où elle balbutie 160 ?
Un mot encore toutefois sur cette traduction en vers. On aime, vieux, ce qu’on aimait, enfant; on y
revient et l’on s’y reprend d’une plus vive étreinte *. Bossuet, durant toute sa vie, avait lu et aimé les Psaumes; mais ce premier temps où, chanoine, âgé de treize ans à peine, il les chantait de sa voix pure et peut-être avec larmes aux offices du chœur à Metz, lui revenait plus tendrement dans ses derniers jours. Tant de gens, avant de mourir, traduisent Horace en vers, uniquement parce qu’ils l’ont traduit jeunes, que cela nous fait comprendre que Bossuet ait voulu rendre ce dernier hommage aux Psaumes.
Il n’y voyait pas seulement sa religion de chrétien, il y retrouvait sa poésie d’adolescent.
Ce qui est tout sérieux, ce qui est bien conforme à l’esprit intérieur, c’est sa méditation perpétuelle de l’Écriture dès qu’il sentit que le terme de sa vie était proche. « Il avait pris une grande dévotion à réciter souvent le psaume XXI : Mon Dieu, mon Dieu, jetez sur moi voire regard; pourquoi m’avez-vous abandonné? 162 » Il s’endormait et se réveillait dans la méditation de ce psaume, qu’il appelait proprement le Psaume de la mort, le Psaume du délaissement.
— • « Monsieur, je vous ai toujours cru honnête homme, disait un jour à Bossuet un incrédule au lit de mort; me voici près d’expirer, parlez-moi franchement, j’ai confiance en vous : que croyez-vous de la religion? — Qu’elle est certaine, et que je n’en ai jamais eu aucun doute, » repartit Bossuet; et la ‘ sincérité de cette parole éclate à nos yeux dans tout ce que nous lisons aujourd’hui à son sujet. Il y a bien des années, et avant qu’une critique investiga-
* « Nam quid in senectute felicius, quam quod dulcissimum est ni juventa? » Pline le Jeune, Lettres, liv. II, 3 1,1 .
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trice eût rassemblé autour de cette figure de Bossuet tous les éclaircissements et toutes les lumières, un écrivain de beaucoup d’esprit, s’essayant à définir le grand évêque gallican, disait : « Bossuet, après tout, était un conseiller d’Etat. » Si par là on ne voulait dire autre chose, sinon qu’il y avait en Bossuet un homme politique, un homme capable d’entrer dans le ménagement des personnes et la considération des circonstances, on avait raison; mais si l’on prétendait aller plus loin, toucher au fond de sa nature et infirmer l’idée fondamentale du prêtre, on se tromperait : car au fond de cette nature, telle qu elle ressort aujourd’hui de tous les témoignages et qu’elle nous apparaît dans une continuité manifeste, il y a avant tout et après tout un croyant. Bossuet croit à la religion de toute son intelligence et de tout son cœur, et dans le cours de cette vie si pleine on ne voit pas d’interstice par où le doute se soit jamais introduit. Toute sa fin est du plus humble et du plus fervent chrétien, et s’il y mêle jusqu’au bout des retours et des prises d’armes du docteur et du gardien vigilant des dogmes, il a aussi, quand il est réduit à lui seul et en présence de son mal, la foi simple et comme naïve du centenier de 1 Évangile, et on peut le dire à l’honneur du grand évêque, il a la foi du charbonnier. L’impression que laisse la lectuie du Journal de Le Dieu, au milieu des particularités oiseuses et quelquefois bien vulgaires qui s’y rencontrent, a cela d’utile qu’elle met cette vérité et cette sincérité de la nature de Bossuet dans une entière et incontestable lumière. M. de Bausset, si agréable biographe, et dont je vois que l’on parle aujourd’hui beaucoup trop légèrement (car n’est-ce pas lui qui a créé chez nous la biographie vraiment littéraire?),
n’était poinL propre peut-être à nous convaincre là-dessus autant qu’on l’aurait désiré. Aujourd’hui qu’on est entré jour par jour pendant quatre années dans l’intérieur de Bossuet vieux, malade, laborieux toujours, mais défaillant par degrés et mourant, on sait à quoi s’en tenir, comme si l’on avait été soimême un témoin oculaire lisant dans cette belle et bonne conscience à toute heure. Qu’allais-je faire? je voulais citer en preuve quelques passages du Journal; en est-il besoin? — Encore une fois, Bossuet ressort de cette lecture et de l’épreuve suprême de ces intimes documents avec des traces de faiblesse sans doute et d’infirmité humaine; je ne sais si ceux qui se dressent dans l’esprit d’illustres statues qui ressemblent trop souvent à des idoles, trouveront qu’il ait grandi à leurs yeux; mais cet homme, qui a eu tant de grandeur dans le talent, s’y montre avec bien de la bonté morale et de la piété vraie dans le cœur ; que faut- il davantage 163 ?