AVERTISSEMENT
rairement, notre xvne siècle ne s’achève qu’en 1715, à la mort de Louis XIV, et que Massillon, jusqu’à cette date, prêcha à Paris. Il y prononça précisément l’oraison funèbre du roi. En 1718 il prêcha, pour le jeune Louis XV, son célèbre Petit Carême. Cette année même il fut nommé évêque de Clermont et son activité oratoire fut beaucoup moindre. L’admission, dans ce volume, de Massillon a, en outre, l’avantage d’y réunir tous les orateurs sacrés du règne du grand roi.
SAINT FRANÇOIS DE SALES 1
Lundi, 3 janvier 1853.
M. Sayous, si honorablement connu comme éditeur et rédacteur fidèle des Mémoires de Mallet du Pan, continue aujourd’hui en France d’intéressantes études littéraires qu’il avait autrefois commencées à Genève. Les grandes et classiques parties de la littérature française ayant été explorées mainte fois et étant depuis longtemps, en quelque sorte, au pouvoir des maîtres, il s’est ingénieusement établi et posté sur la frontière; il a choisi de ce côté sa province. Il s’était attaché d’abord à étudier les écrivains français que la Réformation a produits au seizième siècle, et qui relevaient plus ou moins de Genève; mais aujourd’hui il sort de ce point de vue qui avait son uniformité un peu triste et sa particularité trop exclusive : son coup d’œil se porte avec plus de liberté et d’étendue sur tout ce qui a parlé ou écrit en français avec quelque distinction en dehors de la France. La Savoie au temps de saint François de Sales, la Hollande au temps de Descartes et de Bayle, la colonie naissante de Berlin au temps d’Abbadie et des premiers Ancillon, l’Angleterre au moment où elle réunissait auprès de la duchesse de Mazarin les Saint-Evremond, les Saint-Réal, et où elle donnait
xvir siècle. — Ecrivains et Orateurs religieux.
Hamilton à la France; tel est le champ varié d’études que s’est proposé M. Sayous, et il vient de le parcourir avec une aisance pleine de fruit et d’agrément. Les deux volumes qui embrassent cette littérature française à l’étranger durant tout le cours du dix-septième siècle, nous fourniront plus d’un secours et d’un prétexte pour revenir nous-même vers quelqu’un de ces personnages que l’auteur nous fait mieux connaître, et qu’il éclaire par ses recherches nouvelles ou par ses fins aperçus. Nous débuterons tout simplement cette fois, avec lui, en parlant de saint François de Sales, l’apôtre éloquent de la Savoie et le doux cygne harmonieux au commencement du dixseptième siècle.
La Savoie est un des pays voisins de la France où 1 on parle le mieux le français, où on le parle avec le plus de propriété, de clarté et de naturel. Ce petit peuple pauvre, intelligent, « éminemment sociable, porté aux mœurs douces, gai et spirituel, fin jusqu’à la subtilité, plein de bonhomie pourtant 2, » est très bien peint par M. Sayous; il lui trouve, à défaut d’une littérature nationale, un certain génie littéraire qui se marque volontiers dans les productions de tout enfant du pays : « Ce génie chez les Savoyards, dit-il, a pour caractères essentiels la grâce et l’enjouement, une sensibilité qui n’a rien de triste, et une bonhomie qui n est pas exempte de malice. Nous rencontrerons plus d une fois, ajoute-t-il, l’expression de ces qualités toutes savoisiennes, mais jamais plus complètes que chez les deux écrivains qui, dans l’ordre des dates, sont aux deux termes extrêmes de l’histoire littéraire de leur pays, saint François de Sales qui l’ouvre au dix-septième siècle, et Xavier de Maistre qui la termine de nos jours 3. »
SAINT FRANÇOIS DE SALES 3
M. Sayous ne nous retrace pas avec moins de finesse et de vérité l’aspect naturel du pays en Savoie, ces frais paysages jetés dans un cadre grandiose, cette espèce d’irrégularité et de négligence domestique, et ce laisser-aller rural que peut voir avec regret l’économiste ou l’agronome, mais qui plaît au peintre et qui l’inspire insensiblement : « L’imagination, dit-il, est plus indulgente : elle sourit à ce spectacle qui a sa grâce, et l’artiste jouit en reconnaissant un instinct de 1 art et comme un goût de nature dans ce confus arrangement qui semble avoir été abandonné au hasard 4. » Nous connaissons déjà, depuis les peintures de Jean- Jacques Rousseau, ce charme des vallons et des vergers de Savoie, si frais et si riants au pied des monts de neige; mais, avant d’en venir à saint François de Sales, il était bon de nous le rappeler.
Cet aimable saint, né le 21 août 1567, au château de Sales, à quatre lieues d’Annecy, d’une noble famille, et l’aîné de tous ses frères et sœurs, fut voué par sa pieuse mère à Dieu, et destiné par son père à la carrière sénatoriale. Après ses premières classes faites au collège d’Annecy, il fut envoyé à Paris sous la conduite d’un précepteur. Il y étudia en philosophie chez les Jésuites au collège de Clermont, et y entendit aussi les leçons qui se donnaient en Sorbonne. De là, cet agréable adolescent, dit un de ses biographes qui l’a peint avec complaisance dans cette première beauté de sa jeunesse, retourna en Savoie et fut envoyé en Italie pour y étudier le droit à Padoue, toujours sous la conduite du même précepteur. Il sut conserver au milieu des écueils de cette vie universitaire sa fleur de pureté et de chasteté, se livrant dès ce temps-là à des méditations et à des préparations intérieures pour avancer dans la pour-
suite de la piété et de la vertu. Il ne quitta point l’Italie sans avoir fait le pèlerinage de Lorette et sans avoir visité Rome. De retour au pays natal, plein de doctrine, et d’une imagination riante où brillait la pudeur, d’une figure attrayante et d’un regard où se lisait la tendresse et la beauté de son âme, il faisait la joie de ses parents et « contraignait même ceux qui ne lui appartenaient en rien de l’aimer 5 ». Reçu avocat à Chambéry, il ne voulut point passer outre et refusa dès lors la place de sénateur ou de conseiller au Parlement de Savoie, qui lui fut offerte encore depuis. Une pensée plus haute le préoccupait : il amena ses parents, et son père en particulier qui résistait, à permettre qu’il embrassât l’état ecclésiastique, et qu’il devînt le bras droit et le prévôt de l’évêque de Genève alors résidant à Annecy.
La situation de cette pauvre église était en plus d’un lieu comme désespérée : Genève était et devait rester conquise par le Calvinisme; mais, de plus, le diocèse entier était entamé et envahi. Les paroisses qui avoisinaient Genève et qui bordaient le lac du côté de la Savoie étaient passées au protestantisme; et, dans ces espèces d’insurrections spirituelles du seizième siècle, ce n’étaient pas seulement les doctrines, c’étaient les mœurs qui étaient en jeu comme en toute espèce d’insurrection; tous les relâchements et les licences grossières s’introduisaient à la faveuy des changements. Là où Calvin n’était pas, les libertins dans le protestantisme triomphaient aisément. François de Sales, qui entrait peu d’ailleurs, dans ces distinctions, et dont la foi voyait partout un égal et horrible danger, se consacra, dans cette première ardeur de son âge, à la vie du missionnaire qui se jette seul au milieu des infidèles et qui va relever
SAINT FRANÇOIS DE SALES
la Croix. Ces bailliages des bords du lac, conquis par les Bernois précédemment, recouvrés depuis par le duc de Savoie, il résolut de les reconquérir définitivement à l’Église catholique et de les rattacher de tout point à la patrie, faisant œuvre à la fois de chrétien dévoué et de sujet fidèle. Il y a ici, dans la carrière de saint François de Sales, une première partie active, militante, chevaleresque, où cette douceur qu’on lui connaît se montre revêtue de vigueur et dans tout son éclat de courage; il nous apparaît comme un missionnaire généreux et vaillant du temps de saint Louis. Ceux qui l’ont suivi de près dans cette période ont pu remarquer qu’au milieu des armes toutes spirituelles qu’il emploie, il entendait très-bien aussi certains ménagements politiques, et qu’il faisait à propos intervenir le prince. Ces âmes fines, qui ont reçu en don le maniement des cœurs, auraient peu à faire pour devenir de parfaits instruments de politique; ce qu’on peut leur demander, c’est de ne jamais se servir de leur science qu’à bonne fin, et c’est ce que fit saint François de Sales en toute sa vie. Il est même à remarquer qu’en avançant il se dépouilla de plus en plus des considérations de prudence humaine, et qu’il se plaisait par-dessus tout à se laisser entièrement gouverner à la Providence.
Sa première entreprise fut couronnée d’un plein succès; pendant un travail de plusieurs années, il reconquit les bailliages rebelles, reconstitua les débris de l’Église qu’il était appelé à régir, et rendit à l’humble Savoie sa vieille unité 6. Mais le côté de saint François de Sales qui nous intéresse le plus est celui par lequel il regarde la France. Il vint à Paris en 1602 pour y traiter des affaires spirituelles du pays de Gex, détaché depuis peu de la Savoie et
b LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
réuni au royaume. Il vit Henri IV, qui se connaissait en hommes et qui eut aussitôt la pensée de ravir à la Savoie ce prélat utile et charmant. François de Sales n’était encore que coadjuteur de l’évêque de Genève; Henri IV ne négligea rien pour se l’attacher : « Il me fit des semonces d arrêter en son royaume qui étaient capables de retenir, non un pauvre prêtre tel que j’étais, mais un bien grand prélat 7. » François de Sales fit alors, tant à Fontainebleau devant le roi que dans les principales chaires de Paris, des prédications nombreuses; il fut choisi pour prononcer l’Oraison funèbre du duc de Mercœur, qui mourut vers ce temps-là. Henri IV disait hautement qu’il ne connaissait aucun homme, « plus capable d’apporter quelques remèdes a la nouveauté des opinions qui troublaient son royaume que l’évêque de Genève, d’autant que c’était un esprit solide, clair, résolutif, point violent, point impétueux, et lequel ne voulait emporter les choses de haute lutte ou de volée. » Et le cardinal Du Perron, le grand controversiste, disait également, quand on proposait de lui amener des Calvinistes à combattre : « S’il ne s’agit que de les convaincre, je crois posséder assez de savoir pour cela; mais, s il est question de les convertir, conduisezles à M. de Genève, qui a reçu de Dieu ce talent. » C’est à la fin de ce voyage de Paris que François de Sales apprit la mort de l’évêque de Genève dont il était le successeur désigné, et il s’empressa aussitôt de revenir en son diocèse. Le duc de Savoie (Charles- Emmanuel), politique habile et rusé, lui sut toujours mauvais gré de ces liaisons intimes qu’il avait contractées à la Cour de France, et des distinctions singulières dont il avait été l’objet; il en conçut de la méfiance contre celui qui n’avait pourtant aucune
SAINT FRANÇOIS DE SALES
vue d’ambition mondaine, et qui disait en son gracieux langage : « Je suis en visite bien avant parmi nos montagnes, en espérance de me retirer pour l’hiver dans mon petit Annecy où j’ai appris à me plaire, puisque c’est la barque dans laquelle il faut que je vogue pour passer de cette vie à l’autre 8. » Henri IV, de son côté, ne cessa d’avoir l’œil sur l’évêque de Genève. Causant avec un des officiers de son hôtel, qu’il savait l’ami intime du saint, il le prit un jour à partie et, le serrant de près, lui demanda : « Lequel aimez-vous davantage, ou lui ou moi? » Sur quoi le gentilhomme s’en tira comme il put, distinguant entre les divers ordres d’affection, et il ne sut point disconvenir toutefois qu’il sentait envers M. de Genève une amitié plus douce et plus sensible : « Eh bien, écrivez-lui, répliqua Henri IV, que je désire faire le troisième en cette amitié. »
Quelques années après la mort de ce grand prince, en janvier 1617, pendant le premier et court ministère de Richelieu, on désira que le duc de Savoie envoyât un négociateur en France, et c’était sur saint François de Sales qu’on avait d’abord compté. Richelieu écrivait à ce sujet à M. de Béthune, ambassadeur du roi en Italie : « Ayant vu par votre lettre comme M. le duc de Savoie envoie M. l’abbé de Mante en France, au lieu de M. l’évêque de Genève qu’il s’était proposé d’y envoyer, je vous dirai que, bien que Sa Majesté ait agréable qui que ce soit qui vienne vers elle de la part de Son Altesse, elle eût eu un particulier contentement que c’eût été ledit sieur de Genève, pour les rares qualités qu’elle estime en lui12. » Cette haute estime que l’on avait alors en France pour saint François de Sales comme négociateur, ce n’était pas Louis XIII encore enfant qui
pouvait en être juge, c’était Richelieu qui se plaisait ainsi à l’exprimer. François de Sales revint une dernière fois à Paris en 1618, pour y négocier le mariage d’une des sœurs de Louis XIII avec le prince de Piémont. Ses liens avec la France s’étaient resserrés encore par ses relations continuelles avec madame de Chantal, fondatrice de l’Ordre de la Visitation. Ce fut lui qui disposa par ses soins un des plus illustres guerriers du temps, le connétable de Lesdiguières, à se convertir, comme plus tard Bossuet disposera Turenne. C’est en France, c’est à Lyon qu’était saint François de Sales quand la mort le prit le 28 décembre 1622, consumé de zèle et accablé d’infirmités, à l’âge seulement de cinquante-cinq ans. Mais aujourd’hui je ne puis insister que sur le grand succès littéraire et moral par lequel il se rattache à la langue française de son temps, je veux parler de son Introduction à la Vie dévote, qui parut d’abord en 1608, et dont l’effet fut soudain et universel 9.
Ce fut un succès mondain, religieux, sentimental, tout de cœur et d’imagination, qui n’est comparable pour nous qu’à certains succès que nous avons vus dans notre jeunesse, et. par exemple à celui des Méditations poétiques de M. de Lamartine. Ce rapprochement n’étonnera personne entre ceux qui ont pénétré sous des formes diverses les nuances des talents et des génies. On était en 1608, vers la fin de ce règne de LIenri IV, alors dans toute sa plénitude et sa gloire, mais qui, après des troubles et des déchirements si profonds, avait eu le temps à peine de produire sa littérature propre. Malherbe, assisté de Racan et de quelques disciples, essayait avec lenteur de dégager la poésie et de lui faire rendre des accents rares, empreints d’un goût plus sévère et plus pur. Cepen-
SAINT FRANÇOIS DE SALES
dant, dans tous les esprits, un grand mélange subsistait encore. D’Urfé n’avait pas encore publié le premier tome de ce roman de l’Astrée, qui devait être aussi un événement 10. Le livre de saint François de Sales, en paraissant, fit une révolution heureuse : il réconcilia la dévotion avec le monde, la piété avec la politesse et avec une certaine humanité; il remplit, assure-t-on, un vœu de Henri IV lui-même, lequel, causant avec Deshayes, cet ami intime du saint évêque, avait exprimé le désir que l’on composât un tel ouvrage qui remît à la Cour la religion en honneur et ne la présentât aux laïques ni comme vaine, ni comme farouche.
Ce vœu de Henri IV, qu’ont mentionné les biographes, n’a rien qui doive absolument étonner 11 ; la faiblesse de ses mœurs et de sa conduite n’empêchait pas la justesse de son sentiment, ni même les inclinations de son cœur. Converti d’abord par politique, il paraît qu’il le fut ensuite plus sérieusement et plus sincèrement avec les années, et que les raisons de conscience finirent par se joindre en lui aux autres considérations du personnage public et du roi.
Quoi qu’il en soit, le livre de saint François de Sales parut à point pour servir ce désir royal, mais il n’en fut point le résultat; ce ne fut en rien un livre commandé. Comme la plupart des ouvrages vrais et qui saisissent le plus la société à leur moment, il ne fut point écrit de propos délibéré : il sortit d’une inspiration naturelle et toute particulière. François de Sales avait une pénitente, madame de Charmoisy n, une belle âme qui avait désiré sa direction : il dressa pour elle une sorte de mémorial pendant un carême; à travers ses autres occupations, il écrivait à la hâte quelques instructions et conseils qu’elle conservait et
amassait précieusement. Ayant été amenée un jour à les montrer à un Père Ferrier 13 (*) de Chambéry, ce docte personnage fort versé aux choses de l’esprit en fut très-frappé, et pressa l’évêque de Genève de les publier. Celui-ci ne savait trop d’abord ce qu’on voulait lui dire, et trouvait merveilleux d’avoir fait ainsi un livre sans en avoir eu la moindre pensée. Lorsqu’on lui présenta ses feuilles, il se décida pourtant à y mettre quelque liaison et quelque arrangement, et à les lancer dans le monde. Le succès rapide de la première édition de ce livret, comme il l’appelle, l’obligea à retoucher la seconde : « J’ai ajouté, disaitil, beaucoup de petites chosettes, selon les désirs que plusieurs dignes juges m’ont témoigné d’en avoir, et toujours regardant les gens qui vivent en la presse du monde14. » C’est cette appropriation parfaite de ce premier ouvrage de saint François de Sales aux gens du monde, qui en fait le cachet. J’en parlerai donc à ce point de vue, sans exagérer le côté fleuri, sans m’enfoncer dans les parties déjà raffinées de doctrines; j’en parlerai comme d’un livre qui, sur la table d’une femme comme il faut ou d’un gentilhomme poli de ce temps-là, ne chassait pas absolument le volume de Montaigne, et attendait, sans le fuir, le volume de d’Urfé.
Quand j’ai nommé Montaigne, ce ne peut être que dans un sens : l’auteur des Essais s’est attaché à rendre la philosophie, de sévère et farouche qu’elle était, accessible à tous et riante; Françôis de Sales fait la même chose pour la dévotion : il la veut rendre
* Ce nom est écrit de différentes manières ( Fourrier , Forier, Ferrier) dans Marsollier, dans une lettre de saint François de Sales, et dans Camus ( Esprit du Bienheureux François de Sales, VIIe partie, page 53); j’ai suivi ce dernier.
SAINT FRANÇOIS DE SALES 11
domestique, familière et populaire16. Hors de là, leurs esprits diffèrent de toute la distance d’un pôle à l’autre : le ton affectueux de Montaigne déguise mal quelque égoïsme; l’inspiration de saint François de Sales est tendre, affective avec chaleur, et toute brûlante de l’amour d’autrui. Il est de ceux qui, en s’éveillant le matin et en se trouvant tout remplis de douceurs et d’allégresses singulières, pouvaient dire en toute vérité : « Je me sens un peu plus amoureux des âmes qu’à l’ordinaire. » Il commence son livre de Y Introduction comme en badinant, et compare la variété avec laquelle le Saint-Esprit dispose et nuance les enseignements de dévotion et les assortit à chacun, avec l’art qu’employait à faire ses guirlandes de fleurs la bouquetière Glycera 16. Il s’attache aux mondains17 , il les amorce, il les apprivoise par le talent d’images et de similitudes dont la nature l’a doué; il met force sucre et force miel au bord du vase. Il ne peut s’empêcher de sourire par le talent et de sembler presque se distraire par le langage, lors même qu’il est le plus sérieux au fond; il ressemble à ces abeilles dont il parle si souvent : on dirait qu’il se joue, et il travaille. Il sait bien que toute voie humaine a ses épines et ses ronces encore plus que ses fleurs, et que, lorsque Dieu se manifeste et parle, c’est plutôt parmi les premières : « Je ne me ressouviens pas qu’il ait jamais parlé parmi les fleurs, oui bien parmi les déserts et halliers plusieurs fois. » Et pourtant, François de Sales sème involontairement devant lui et prodigue les fleurs; il répand le lait et le miel, et les fruits savoureux; il a surtout ce qui les fait naître sans effort, un fonds de fertilité et d’onction. « Il y a, dit-il quelque part, des cœurs aigres, amers, et âpres de leur nature, qui rendent pareillement aigre et
amer tout ce qu’ils reçoivent 18. » Il plaint cette amertume de cœur en autrui, et, quand elle est purement naturelle, il y voit moins une faute qu’une imperfection qu’il faut s’appliquer à vaincre. Lui, il est le contraire de ces natures-là ; il est le plus doux, le plus égal, le plus actif à la fois et le plus pacifique des cœurs, le plus adroit à tout convertir en mieux; il se mêle à ceux des autres pour y verser la consolation et l’amour; il est amoureux des âmes pour les guérir; il s’y insinue pour y faire entrer cette « dévotion intérieure et cordiale, laquelle rend toutes les actions agréables, douces et faciles 19. » La dévotion, pour lui, n’est qu’une « agilité et vivacité spirituelle » qui anime toutes les parties de la vie. « Faisons les bonnes œuvres promptement, diligemment et fréquemment 20. » Il n’aborde point les esprits avec l’appareil menaçant de la controverse, ni par les hauteurs de l’orgueil : il n’attaque point la place, comme a dit Bossuet, « du côté de cette éminence où la présomption se retranche ; » il approche par l’endroit le plus accessible, il gagne le cœur, il dépêche tout le long de ces basses vallées, allant toujours son petit pas, jusqu’à ce qu’il soit entré bellement et qu’il se soit logé dans la citadelle.
Il y avait alors, comme de tout temps, et plus qu’en aucun temps, des esprits qui aimaient à se poser des questions épineuses pour s’y blesser et s’y courroucer. Un jour, une dame mariée lui adresse une question de ce genre, à savoir comment on pouvait accorder l’autorité du pape et celle des rois. La réponse de saint François de Sales est admirable de sagesse et de prudence : « Vous requérez de moi, répond-il à cette dame, une chose également difficile et inutile; » et il montre en quoi la solution est difficile, non pas tant
SAINT FRANÇOIS DE SALES
en soi et pour les esprits simples qui la cherchent par le chemin de la charité, mais parce qu’en cet âge qui abonde « en cervelles chaudes, aiguës et contentieuses, » il est malaisé de dire une chose qui n’offense pas ceux qui, « faisant les bons valets soit du pape, soit des princes, ne veulent jamais qu’on s’arrête hors des extrémités21. » Cette lettre est admirable et montre comment saint François de Sales éludait et repoussait les difficultés, ou plutôt, comment, par sa manière élevée, douce et calme, il les empêchait de naître.
Il était plus dans son élément le jour où il eut à répondre à un abbé de ses amis qui lui avait adressé cette question : « Votre cœur n’aimera-t-il pas le mien toujours et en toutes saisons? » Il lui fit cette réponse ; « Bien aimer et pouvoir cesser de bien aimer sont deux choses incompatibles. » Une amitié n’existait pas pour lui si elle ne participait de l’Éternité et si elle n’était immortelle.
L’objet principal de son livre, qu’il adresse à Philothée, c’est-à-dire à une âme amie de Dieu, est de faire voir en exemple encore plus qu’en préceptes comment la piété peut se mêler aux nombreuses occupations de la société, et doit être différemment exercée selon les conditions diverses, par le gentilhomme, par l’artisan, par le valet, par la femme mariée, par la veuve, et toujours d’après le même esprit qui répand la vie et la joie au dedans. Ce qu’il disait à madame de Chantal, il l’aurait dit également à toute âme : « Tenez votre cœur au large , ma fille; et pourvu que l’amour de Dieu soit votre désir, et sa gloire votre prétention, vivez toujours joyeuse et courageuse 22. » Si l’on ne voyait chez lui que quelques images de mauvais goût et quelques abus d’esprit, de sucre, de miel et de fleurs, on pourrait croire qu’il
amollit et qu’il efféminé la dévotion : en allant plus au fond et en dégageant sa pensée, les meilleurs juges ont trouvé qu’il n’en était rien, et qu’il est resté fidèle au véritable et sérieux esprit chrétien 23. Et à nous-même profane, mais qui tâchons d’étudier notre sujet en plus d’un sens, cela semble ainsi. Il a, dès le premier livre, une méditation sur la mort qui est pleine d’énergie et de beauté morale. Le point de la mort est la grande pierre de touche du Christianisme. Les anciens, même les plus sages, enviaient volontiers une mort brusque et soudaine : Pline l’Ancien a dit de la mort subite, « qu’elle est le plus grand bonheur qui puisse arriver dans la vie 24 ». Pour le chrétien, au contraire, c’est le plus grand malheur, et tout le soin de la vie entière doit être de se préparer pour cette heure suprême inconnue :
« O mon Ame 1 s’écrie saint François de Sales, vous sortirez un jour de ce corps. Quand sera-ce? en hiver ou en été? en la ville ou au village? de jour ou de nuit? Sera-ce à l’impourvu ou avec avertissement? Sera-ce de maladie ou d’accident?... Considérez qu’alors le monde finira pour ce qui vous regarde; il n’y en aura plus pour vous ; il renversera sens dessus dessous devant vos yeux... Considérez les grands et langoureux adieux que votre âme dira à ce bas monde, etc. 2‘. »
Tout ce chapitre plein de vigueur peut se lire à côté d’un chapitre pareil de l 'Imitation (23e du livre premier) 26.
Voyons saint François de Sales tel qu’il était, et ne nous prenons pas, comme les enfants, au dehors et au détail; voyons-le dans sa force et dans son élan intérieur, démêlons le jet de la source à travers son imagination vive, abondante, et si riante qu’elle paraît d’abord enfantine; car il a non-seulement de l’Amyot dans sa parole, il a du Joinville du
SAINT FRANÇOIS DE SALES
temps de saint Louis. Dégageons donc les gentillesses et les fleurs pour arriver jusqu’à cette âme si doucement ardente et forte, et à ce caractère si ferme, bien que revêtu de suavité. C’est lui-même qui, pour expliquer cet assemblage qu’il ressentait en lui, nous a dit :
« Il n’y a point d’âmes au monde, comme je pense, qui chérissent plus cordialement, tendrement, et, pour le dire tout à la bonne foi, plus amoureusement que moi; et même j’abonde un peu en dilection... ; mais néanmoins j’aime les âmes indépendantes, vigoureuses, et qui ne sont pas femelles... Comme se peut-il faire que je sente ces choses, moi qui suis le plus affectif du monde?... En vérité, je le sens pourtant, mais c’est merveille comme j’accommode tout cela ensemble »
On est forcé, quand on cite du saint François de Sales, de retrancher bien des nuances et des finesses qui sont le plus délicat de la pensée : « Ce sont des choses si minces, si simples et délicates, disait-il lui-même en en supprimant plus d’une, que l’on ne les peut dire quand elles sont passées. » Il suffit ici que nous nous attachions au gros de l’arbre et à la principale branche.
Des cinq parties dans lesquelles se divise l 'Introduction à la Vie dévote, la troisième partie qui contient une analyse des vertus, et les avis sur la manière de les exercer 38, nous offre un intérêt plus directement moral. Saint François de Sales veut qu’entre les vertus on préfère les meilleures, c’està-dire les plus réelles, les plus sincères, les plus voisines de la charité, et non pas toujours les plus estimées et les plus apparentes. Il conseille à chacun de s’attacher à quelque vertu en particulier, à celle dont il a le plus besoin, sans pour cela abandonner les autres, pensant qu’il y a un lien entre elles toutes,
et qu’elles se polissent et s 'affilent en quelque sorte l’une l’autre. Il est loin de favoriser, comme on le croirait, les excès d’oraison, les élévations et les ravissements extatiques : « Voyez- vous, Philothée, ces perfections ne sont pas vertus, ce sont plutôt des récompenses que Dieu donne pour les vertus 29. » Le mieux donc, selon lui, est de laisser ces perfections aux Anges et de commencer simplement, humblement et humainement par les petites vertus : car il faut se garder des illusions, et il arrive quelquefois « que ceux qui pensent être des Anges ne sont pas seulement bons hommes 30. » En conséquence, il ouvre sa liste et son Cours de vertus par la patience, puis par l’humilité, la douceur, etc.
En lisant ces recommandations morales de saint François de Sales, une comparaison m’est venue involontairement dans l’esprit : je me suis rappelé cet autre exercice et ce Cours de vertus que s’était proposé Franklin à une époque de sa jeunesse. Faisant la part des différences du siècle et du goût, j ai cherché à aller au delà, et à me bien définir la différence d esprit des deux méthodes, et la double famille des deux âmes. Franklin, lui aussi, est riant, il est aimable, il est badin dans son bon sens; il a bien de 1 esprit et de l’imagination dans son expiession, mais, au milieu de toutes ses lumières physiques et positives supérieures, il y a une lumière qui lui manque ou qui semble presque absente, non pas celle qui brille et qui serait fausse, mais celle, qui échauffe en rayonnant, une fleur d’éclat qui ne vient pas de la surface, mais du foyer même, une douce, légère et divine ivresse mêlée à la pratique bien entendue des choses, et qui communique son
SAINT FRANÇOIS DE SALES 17
ravissement. Je cherche bien loin : il a l’humanité, il lui manque proprement la charité.
Chez saint François de Sales, il y a plus que le juste, il y a plus que l’utile, il y a plus que l’humain» il y a le saint : chose réelle, et qui, dès qu’elle apparaîtra sincèrement, sera toujours adorée parmi les hommes. Tous deux, d’ailleurs, ont le don heureux des comparaisons : Franklin l’a plutôt à la manière d’Esope; il excelle dans l’apologue. Saint François de Sales a la parabole, et, sans y viser, il imiterait plutôt l’Évangile, si ce n’est qu’il symbolise trop.
Pour donner à saint François de Sales tout son beau sens, il suffit souvent de dégager la pensée morale des emblèmes trop nombreux et des comparaisons trop jolies auxquelles il la mêle. Sur la réputation, par exemple, dans ses rapports avec l’humilité, il dira :
« La réputation n’est que comme une enseigne qui fait connaître où la vertu loge : la vertu doit donc être en tout et partout préférée.
« Il faut être jaloux, mais non pas idolâtre de notre renommée... La racine de la renommée, c’est la bonté et la probité, laquelle, tandis qu’elle est en nous, peut toujours reproduire l'honneur qui lui est dû »
Sur la douceur envers le prochain, il dira : « Ne nous courrouçons point en chemin les uns avec les autres : marchons avec la troupe de nos frères et compagnons doucement, paisiblement et aimablement 32. » Sur la manière de s’occuper de ses affaires et de s’aider soi-même, sans excès de trouble et sans tumulte ni empressement :
« En toutes vos affaires, appuyez-vous totalement sur la providence de Dieu, par laquelle seule tous vos desseins doivent réussir; travaillez néanmoins de votre côté tout
xvir siècle. — Ecrivains et Orateurs reliçiieux.
doucement pour coopérer avec icelle... Faites comme les petits enfants qui, de l’une des mains, se tiennent à leur père, et, de l’autre, cueillent des fraises ou des mûres le long des haies 33. »
Voilà la vraie grâce de l’écrivain chez saint François de Sales; il n’y aurait, ce semble, qu à arrêter sa plume à temps pour que ce fût parfait.
Pendant que je suis en train de l’étudier et de chercher encore moins à le juger qu’à le définir, je rencontre, au chapitre des Jugements téméraires, cette remarque qui s’applique à nous autres critiques moralistes, et qui est faite pour nous modérer dans nos conjectures. Saint François de Sales énumère les diverses sources d’où proviennent les jugements téméraires, et il ajoute :
« Plusieurs s’adonnent au jugement téméraire pour le seu plaisir qu’ils prennent à philosopher et deviner des mœurs et humeurs des personnes par manière d’exercice d’esprit. Que si, par malheur, ils rencontrent quelquefois la vérité en leurs jugements, l’audace et l’appétit de continuer s’accroît tellement en eux, que l’on a peine de les en détourner 3*. »
Ici, du moins, notre but est trop ouvert, trop simple, et nous marchons appuyé sur trop de bons et sûrs témoignages pour que notre effort à deviner et à comprendre ne doive point se faire pardonner.
Il y a des chapitres tout entiers d’une rare et fine délicatesse morale, particulièrement le 36e de cette troisième partie. Saint François de Sales y énumère toutes les petites formes de partialité et d’injustice par lesquelles nous tirons à nous, dans la pratique de la vie, du côté de notre intérêt et de notre passion, sans vouloir l’avouer ni en avoir l’air, et sans nous croire moins honnêtes gens : il fait toucher au doigt
SAINT FRANÇOIS DE SALES 19
en quoi consistent ces défauts de raison et de charité, lesquels, au bout du compte, ne sont que de mesquines tricheries : « Car on ne perd rien, dit-il, à vivre généreusement, noblement, courtoisement, et avec un cœur royal, égal et raisonnable35. » Par ce seul chapitre, où respire dans le moindre détail la vraie charité, saint François de Sales s’élève en morale bien au-dessus du Montaigne et du Franklin. Que vous dirai-je? sans vouloir rien ôter à ces derniers, on se sent ici dans un air plus pur, dans une autre région.
Dans tous les conseils qui suivent, on peut vérifier à quel point ce charmant esprit si élevé était en même temps net et positif; il donne la règle à suivre même pour les bons désirs, qu’il ne faut point perdre, mais « qu’il faut savoir serrer en quelque coin du cœur jusqu’à ce que leur temps soit venu 36. » Dans ses avis aux gens mariés, aux femmes, dans ses prescriptions sur l’honnêteté du lit nuptial, il est hardi, original et pur. Il dit aux honnêtes femmes qui se plaisent aux coquetteries et aux légères attaques : « Quiconque vient louer votre beauté et votre grâce vous doit être suspect : car quiconque loue une marchandise qu’il ne peut acheter, il est pour l’ordinaire grandement tenté de la dérober 37. »
On voit que, s’il n’interdit point absolument le bal et la danse, ce n’est point par relâchement. Une de ses pensées encore, et qui est comme la conclusion qu’un lecteur du monde pouvait tirer de son livre, c’est que « l’homme, sans la dévotion, est un animal sévère, âpre et rude »; et, sans la dévotion, « la femme est grandement fragile et sujette à déchoir ou ternir en la vertu *8. »
On conçoit, dans le temps, le succès d’un tel livre qui prenait les cœurs par la tendresse, attirait l’esprit par les belles images, et satisfaisait la raison par le fruit moral qu’on en recueillait*. Lorsque saint François de Sales voulut récidiver et approfondir davantage, lorsqu’il donna, quelques années après (1616), son Traité de l’amour de Dieu, il ne trouva plus la même facilité imprévue ni le même applaudissement. Son premier ouvrage resta seul dans la main des hommes, et surtout des femmes, comme le bréviaire des gens du monde. Aujourd’hui les défauts qui sautent aux yeux dans son style sont voisins des qualités qui charment et qui sourient. Il abuse, je l’ai dit, de la comparaison et des images physiques; il ne les emprunte pas toujours à ce qu’il a vu et observé en passant dans ses vallées et ses montagnes. De ces images, « les unes, dit M. Sayous, toutes simples, et qu’il a cueillies en se promenant, sentent les champs, la ferme savoyarde, les bois et les bords du lac d’Annecy : ce sont les meilleures 40 »; et j’ajouterai les plus courtes. Les autres, ingénieuses, mais recherchées, sont empruntées aux auteurs qu’il a lus; il veut égayer et éclairer, à l’aide d’une histoire naturelle le plus souvent fabuleuse, les vérités morales et chrétiennes qui d’elles seules se passeraient d’ornements. On ne saurait s’imaginer jusqu’où va chez lui cet abus, cette sorte de
* Les éditions de V Introduction à la Vie dévote se multiplièrent à l’infini; on traduisit le livre dans toutes les langues ; on le mit en latin; on le mit même en vers français. On raconte que le libraire qui se chargea de la première publication, et qui était un libraire de Lyon, y eut tant de bénéfice, qu’il crut devoir faire exprès le voyage d’Annecy pour offrir en don à l’auteur une somme de quatre cents écus d’or. Voilà un libraire digne du saint a“.
SAINT FRANÇOIS DE SALES
crédulité ou de complaisance, mi-partie poétique et scientifique; et j’aime trop saint François de Sales pour citer des exemples qui compromettraient l’impression agréable sur laquelle il convient de rester avec lui 41.
J’ai devant moi un petit volume dans lequel on a réuni les divers Panégyriques qu’on a faits du gracieux saint; il y en a par Fléchier, par Bourdaloue, le Père de La Rue etc. Entre tous ces Panégyriques, celui qui vient de Bossuet se détache, est-il besoin de le dire? par la justesse, la largeur et la plénitude. Bossuet, qui sentait si bien Rancé gravissant âprement vers les hautes cimes et les mornes sommets de l’antique pénitence, suivait également saint François de Sales dans ses riches et riantes vallées; et, s’étendant de l’un à l’autre en esprit, il tenait en quelque sorte le milieu du royaume chrétien 4S.
Il y a quelqu’un cependant, qui a parlé de saint François de Sales mieux encore que Bossuet, et qui en a écrit avec des paroles plus distinctes, plus pénétrantes et plus vives : c’est Mme de Chantal; cette fille spirituelle de saint François de Sales et cette aïeule de Mme de Sévigné. Ceux qui ont pu se permettre quelque vaine et froide raillerie sur la liaison du saint évêque et de cette forte et vertueuse femme, n’avaient pas lu, j’aime à le croire, cette pièce qui est la 121e des Lettres de Mme de Chantal*. On n’a jamais mieux fait le portrait d’un esprit, ni rendu aussi sensiblement des choses qui semblent inexprimables : lumière, suavité, netteté, vigueur, discernement et dextérité céleste,
* Edition de Biaise, 1828
ordonnance et économie des vertus dans une âme, tout s’y représente et s’y peint d’un trait ferme et définitif. De telles pages n’entrent point dans la littérature et ne sauraient être soumises même à l’admiration. Je remarquerai seulement, pour achever notre vue de saint François de Sales, que Mme de Chantal, ainsi que tous ceux qui ont parlé de lui, n’oublient jamais un certain éclat que l’on voyait reluire sur son visage aux heures de recueillement et de prière, une splendeur radieuse qui, sous la contenance pacifique, trahissait l’émotion profonde du dedans. On a des portraits de saint François de Sales, mais aucun n’a pu rendre cette circonstance singulière de teint et de transparence, et dans le temps on disait, en effet, qu’il n’y avait pas de bon portrait de lui 45.
En tout ceci, je n’ai pas prononcé le nom de Fénelon. Un jour, si je venais à parler de la Correspondance de Fénelon et de ses Lettres spirituelles, ce serait l’occasion de revenir sur celles de saint François de Sales, et de chercher en quoi ces deux aimables et fins esprits se rapprochent et se ressemblent, tout en gardant chacun leurs avantages * 46.
* On peut se demander quels sont les rapports de ressemblance de saint François de Sales avec saint Anselme dont il est question, au tome VIe de ces Causeries qui était presque des mêmes contrées que le saint évêque de Genève, et « duquel la naissance, disait celui-ci, a grandement honoré nos montagnes 48 ». Voici, à une première vue, ce qui m’a semblé : saint François de Sales, jusque dans ses élévations, est moins métaphysicien à proprement parler, et moins raisonneur que saint Anselme; il est plus actif comme missionnaire, et plus entendu, ce me semble, comme évêque, plus naturellement habile dans ses relations, également délicates, avec les puissants. Il est plus évêque et moins abbé. Il lui ressemble d’ailleurs par le côté affectif, miséricordieux, par le don des paraboles et des emblèmes, par le miel de la parole et par l’attrait. Un jour que saint François de Sales était monté à un petit ermitage au-dessus de l’abbaye de Talloires, en compagnie du prieur, il eut le désir d'y
SAINT FRANÇOIS DE SALES
revenir une autre fois et la pensée qu’il y pourrait même demeurer. Mettant la tête à la fenêtre du côté d’Annecy, il s’écria avec cet élan plein de douceur qui lui était familier : « (5 Dieu ! que ne sommesnous pour ne plus partir de ce lieu t Voici une retraite toute propre à bien servir Dieu et son Église avec notre plume : savez-vous, notre Père prieur? les conceptions descendraient et pleuvraient dur et menu ainsi que les neiges g tombent en hiver. « En ce moment saint François de Sales concevait l’idéal de la vie contemplative comme saint Anselme, et il l’exprimait naïvement comme Homère. Mais il n’y serait pas resté longtemps, l’amour des âmes et le soin de ses peuples l’auraient bientôt fait redescendre 19.
BOSSUET àû
L'undi, 29 mai 1854.
La gloire de Bossuet est devenue l’une des religions de la France; on la reconnaît, on la proclame, on s’honore soi-même en y apportant chaque jour un nouveau tribut, en lui trouvant de nouvelles raisons d’être et de s’accroître; on ne la discute plus. C’est le privilège de la vraie grandeur de se dessiner davantage à mesure qu’on s’éloigne, et de commander à distance. Ce qu’il y a de singulier pourtant dans cette fortune et cette sorte d’apothéose de Bossuet, c’est qu’il devient ainsi de plus en plus grand pour nous sans, pour cela, qu’on lui donne nécessairement raison dans certaines controverses des plus importantes où il a été engagé. Vous aimez Fénelon, vous chérissez ses grâces, son insinuation noble et fine, ses chastes élégances; vous lui passeriez même aisément ce qu’on appelle ses erreurs; et Bossuet les a combattues, ces erreurs, non-seulement avec force, mais à outrance, mais avec une sorte de dureté 61. N’importe l la grande voix du contradicteur vous enlève malgré vous et vous
BOSSUET
force à vous incliner, sans égard à vos secrètes attaches poux’ celui qu’il abat. De même pour les longues et opiniâtres batailles rangées qui se sont livrées sur la question gallicane. Êtes-vous gallican, ou ne l’êtes- vous pas? vous applaudissez, ou vous poussez un soupir à cet endroit de la carrière, mais l’ensemble de la course illustre ne garde pas moins à vos yeux sa hauteur et sa majesté. J’oserai dire la même chose de la guerre sans trêve que Bossuet a faite au Protestantisme sous toutes les formes 62. Tout protestant éclairé, en faisant ses réserves sur les points d’histoire, avouera avec respect qu’il n’a jamais rencontré deux pareils adversaires. En politique aussi, quelque peu partisan que l’on soit de la théorie sacrée et du droit divin, tel que Bossuet l’institue et le renouvelle, on serait presque fâché que cette doctrine n’eût pas trouvé un si simple, si mâle, si sincère organe, et si naturellement convaincu68 . Un Dieu, un Christ, un évêque, un roi, — voilà bien dans son entier la sphère lumineuse où la pensée de Bossuet se déploie et règne : voilà son idéal du monde. De même qu’il y eut dans l’antiquité un peuple à part, qui, sous l’inspiration et la conduite de Moïse, garda nette et distincte l’idée d’un Dieu créateur et toujours présent, gouvernant directement le monde, tandis que tous les peuples alentour égaraient cette idée, pour eux confuse, dans les nuages de la fantaisie, ou l’étouffaient sous les fantômes de l’imagination et la noyaient dans le luxe exubérant de la nature, de même Bossuet entre les Modernes a ressaisi plus qu’aucun cette pensée simple d’ordre, d’autorité, d’unité, de gouvernement continuel de la Providence, et il l’applique à tous sans effort et comme par une
déduction invincible. Bossuet, c’est le génie hébreu, étendu, fécondé par le Christianisme, et ouvert à toutes les acquisitions de l’intelligence, mais retenant quelque chose de l’interdiction souveraine, et fermant exactement son vaste horizon là où pour lui finit la lumière. De geste et de ton, il tient d’un Moïse; il y mêle dans la parole des actions du Prophète-Roi, des mouvements d’un pathétique ardent et sublime; il est la voix éloquente par excellence, la plus simple, la plus forte, la plus brusque, la plus familière, la plus soudainement tonnante. Là même où il a son cours rigide et son flot impérieux, il y roule des trésors d’éternelle morale humaine. Et c’est par tous ces caractères qu’il est unique pour nous, et que, quel que soit l’emploi de sa parole, il reste le modèle de l’éloquence la plus haute et de la plus belle langue.
Ces vérités ne sont déjà plus nouvelles : combien de fois ne les avons-nous pas entendues ! Les deux Écrits que nous annonçons 54 ne font, chacun à sa manière, que les exposer et les développer. M. de Lamartine a tracé, dès les premières pages de son Etude, un portrait de Bossuet ainsi largement conçu. M. Poujoulat, dans une suite de Lettres adressées à un homme politique étranger, s’attache à montrer que Bossuet n’est pas seulement grand dans les ouvrages célèbres qu’on lit ordinairement de lui, mais qu’il est le même homme «et le même génie dans toute l’habitude de sa pensée et dans, l’ensemble de ses productions. Ecrivain consciencieux, accoutumé aux travaux historiques, à ceux qui touchent à l’histoire de la religion en particulier, M. Poujoulat a la plume grave comme la pensée.
BOSSUET
Il raconte qu’il a relu à la campagne les Œuvres de Bossuet et qu’il s’est plu, après chaque lecture, à rassembler ses réflexions sous forme de lettres à un ami : on parcourt utilement avec lui la suite des Sermons, des Traités théologiques qui renferment tous de si réelles beautés. Son ouvrage inspire l’estime. Commenter Bossuet est à la longue une tâche difficile et même périlleuse; les citations qu’on fait parlent d’elles-mêmes et éclairent certaines pages jusqu’à éteindre tout ce qui est à l’entour. M. Poujoulat a échappé assez heureusement à ce danger par une grande bonne foi de développement, par une sincérité de croyance qui lui a permis d’entrer dans la discussion du fond. Discussion peut-être est beaucoup dire; il ne faut pas l’entendre du moins dans un sens historique ou philosophique; il est évident, sur une foule de points qui y prêteraient, que M. Poujoulat écrit dans toute la confiance et la sécurité des convictions françaises, qui ne soupçonnent pas assez la nature et la force des objections mises en avant par une science critique plus indépendante, plus étendue. Mais moralement il retrouve ses avantages; il s’efforce à tout moment de rendre son commentaire utile en l’appliquant à notre temps, à nous-mêmes, aux vices de la société et à la maladie de nos cœurs : « Bossuet est surtout l’homme de l’âge où nous sommes 56, » pense-t-il; et il en donne les raisons, qui sont plutôt de sa part d’honorables désirs que des faits manifestes et concluants pour tous.
Il serait facile ici de le mettre aux prises avec M. de Lamartine qui, tout en admirant Bossuet, est d’un avis contraire; mais on me permettra plutôt de me détourner quelque temps des commentateurs et des
peintres pour aller droit au maître. Il y a sur Bossuet un travail à faire encore et qui épuisera ce qu’on peut savoir sur lui de positif et de précis. M. de Bausset, il y a quarante ans, a donné de Bossuet une histoire agréable, riche même de détails et qui, à certains égards, ne sera pas refaite; mais sur bien des parties il y a lieu à plus de recherches et à des investigations que les hommes, que les hommes de lettres distingués et les académiciens, s’épargnaient volontiers alors. Or, ces investigations et ces recherches à la fois, pieuses et infatigables, un érudit de nos jours, M. Floquet, s’y est livré depuis plusieurs années, et V Histoire de Bossuet qui en résultera n’est pas éloignée de paraître. Ce sera là une base solide et définitive à l’étude et à l’admiration du grand homme. En attendant j’ai sous les yeux un travail extrêmement recommandable d’un jeune homme de mérite, qui est mort depuis peu. L’abbé Victor Vaillant, ayant à passer sa thèse de docteur à la Faculté des Lettres de Paris en 1851, choisit pour son sujet une Etude sur les Sermons de Bossuet d’après les manuscrits. Il montra que ces Sermons, si bien appréciés par l’abbé Maury au premier moment de leur publication (1772), n’avaient point d’ailleurs été donnés alors, ni réimprimés depuis, avec toute l’exactitude qu’on aurait pu exiger. Faisant le procès au premier éditeur, Dom Déforis 86, avec une sévérité extrême, renouvelée et en partie imitée de celle de M. Cousin envers les premiers éditeurs des Pensêès de Pascal, l’abbé Vaillant s’appliqua ensuite à quelque chose de plus utile, c’est-à-dire à retrouver l’ordre chronologique des Sermons et des Panégyriques de Bossuet; en y regardant de près, il est parvenu à déterminer les dates au moins approximatives, pour un bon nombre.
BOSSUET
Dès aujourd’hui donc, nous pouvons étudier avec certitude Bossuet dans sa première manière; nous pouvons, comme pour le grand Corneille, suivre les progrès et la marche de ce génie qui est allé grandissant et se perfectionnant, mais qui n’a pas eu de déclin et de décadence. J’essayerai de donner une idée de cette première manière par quelques exemples.
Bossuet, né à Dijon le 27 septembre 1627 B7, d’une bonne et ancienne famille bourgeoise de magistrats et de parlementaires, y fut élevé au milieu des livres et dans la bibliothèque domestique. Son père, entré en qualité de doyen des conseils au parlement de Metz, qui était de création nouvelle, laissa ses enfants aux soins d’un frère qui était conseiller au parlement de Dijon. Le jeune Bossuet, qui demeurait dans la maison de son oncle, suivait ses classes au collège des Jésuites de la ville. Il se distingua de bonne heure par une capacité surprenante de mémoire et d’entendement; il savait par cœur Virgile, comme un peu plus tard il sut Homère : « On comprend moins, a dit M. de Lamartine, comment il s’engoua pour toute sa vie du poète latin Horace, esprit exquis, mais raffiné, qui n’a pour corde à sa lyre que les fibres les plus molles du cœur; voluptueux indifférent, etc. 68. » M. de Lamartine, qui a si bien senti les grands côtés de la parole et du talent de Bossuet, a étudié un peu trop légèrement sa vie, et il s’est posé ici une difficulté qui n’existe pas; il n’est fait mention nulle part, en effet, de cette prédilection inexplicable de Bossuet pour Horace, le moins divin de tous les poètes. M. de Lamartine aura lu par distraction Horace au lieu d’Homère, et il en a pris occasion de traiter Horace, l’ami du bon sens, presque aussi mal qu’il a traité autrefois
La Fontaine*. C’est Fénelon (et non Bossuet) qui lisait et goûtait entre tous Horace, qui le savait par cœur, qui le citait sans cesse, qui, dans sa Correspondance des dernières années avec M. Destouches, se fait une sorte d’agréable gageure de battre, de réfuter, de morigéner à tout bout de champ son ami avec des citations bien prises des Satires ou des Épîtres. Encore une fois, Horace n’a rien à faire de particulier avec Bossuet, et il n’y a pas lieu de le mettre en cause à son sujet. La grande préférence païenne de Bossuet, si l’on peut ainsi parler, a été tout naturellement pour Homère, ensuite pour Virgile : Horace, à son jugement et à son goût, ne venait que bien après. Mais le livre par excellence qui détermina bientôt le génie et toute la vocation de Bossuet, et qui régla tout en lui, fut la Bible : on raconte que la première fois qu’il la lut, il en fut tout illuminé et transporté. Il avait retrouvé la source d’où son propre génie allait découler, comme dans la Genèse un des quatre grands fleuves.
Bossuet fut de bonne heure destiné à l’Église : tonsuré à l’âge de huit ans, il en avait treize à peine quand il fut nommé à un canonicat de la cathédrale de Metz. Son enfance et son adolescence sont ainsi régulières, pures, et toutes dirigées dans l’avenue du temple : « On ne voit pas trace d’un défaut de son enfance ou d’une légèreté dans la jeunesse, a dit M. de Lamartine; il semblait échapper sans lutte aux
* M. de Lamartine, disons-le une fois pour toutes, est si léger en telle matière de faits, il possède à un si haut degré le don d’inexactitude, qu’il a trouvé moyen, en énumérant les amis de Bossuet, dans son article final ( Constitutionnel du 25 avril 1854) d’écrire couramment : « Pellisson, précurseur de Boileau 1 La Bruyère, précurseur de Molière 1 II » On lui passe tout cela, à cause de sa plume de cygne.
BOSSUET
fragilités de la nature, et n’avoir d’autre passion que le beau et le bien (et le vrai). On eût dit qu’il respectait d’avance lui-même l’autorité future de son nom, de son ministère, et qu’il ne voulait pas qu’il eût une tache humaine à essuyer sur l’homme de Dieu quand il entrerait de plain-pied du siècle dans le tabernacle 59. » Pourquoi M. de Lamartine, qui trouve au passage de ces vues charmantes et de ces aperçus d’un biographe supérieur, les laisse-t-il fuir par négligence, et les gâte-t-il presque aussitôt?
Bossuet vint à Paris pour la première fois en septembre 1642. On dit que, le jour même de son arrivée, il vit l’entrée du cardinal de Richelieu mourant qui s’en revenait de son voyage et de ses vengeances du Midi, porté dans une chambre mobile couverte d’un drap écarlate. Avoir vu, ne fût-ce qu’un jour, Richelieu tout-puissant dans la pourpre, et bientôt après voir la Fronde, la guerre civile déchaînée et l’anarchie, ce fut pour Bossuet un cours abrégé de politique dont il tira la juste leçon : mieux vaut certes un maître que mille maîtres, et mieux vaut encore que le maître puisse être le roi lui-même que le ministre.
Entré en philosophie au collège de Navarre, il y brilla dans les thèses et les actes publics, il fut un prodige et un ange d’école avant d’être cet aigle que nous admirons. On sait que, prôné à l’hôtel de Rambouillet par le marquis de Feuquières, qui avait connu son père à Metz et qui étendait sa bienveillance sur le fils, le jeune Bossuet y fut conduit un soir pour y prêcher un sermon improvisé. En se prêtant à ces singuliers exercices et à ces tournois où l’on mettait au défi sa personne et son talent, traité comme un virtuose d’esprit dans les salons de l’hôtel de Rambouillet et de celui de Nevers, il ne paraît pas que
Bossuet en ait été atteint en rien dans sa vanité, et il n’y a pas d’exemple d’un génie précoce ainsi loué, caressé du monde, et demeuré aussi parfaitement exempt de tout amour-propre et de toute coquetterie.
Il allait souvent à Metz se reposer dans l’étude et dans une vie plus sévère des succès et des triomphes de Paris. Il y devint successivement sous-diacre, diacre, archidiacre et prêtre (1652). Il s’y établit même tout à fait durant six ans environ pour y remplir avec assiduité les fonctions d’archidiacre et de chanoine; il y prêcha les premiers sermons qu’on a de lui, et ses premiers panégyriques. Il y fit ses premières armes de controversiste contre les protestants qui abondaient dans cette province. En un mot, Bossuet se conduisit comme un jeune lévite militant qui, au lieu d’accepter tout d’abord un poste agréable au centre et dans la capitale, aime mieux aller s’aguerrir et se tremper en portant les armes de la parole là où est le devoir et le danger, sur les frontières.
Un des plus anciens sermons de Bossuet, de ceux qu’il prêcha à Metz dans sa jeunesse, a été signalé par l’abbé Vaillant : c’est le sermon pour le neuvième dimanche après la Pentecôte 60. Bossuet veut y montrer à la fois la bonté et la rigueur de Dieu, la tendresse et la sévérité de Jésus. Il commence par montrer Jésus attendri au moment où il rentre dans la cité qui va le trahir, et pleurant sur Jérusalem; puis il le montrera irrité et implacable, se vengeant ou laissant son Père le venger sur les murailles et sur les enfants de cette même Jérusalem. Ce sermon, prêché « selon que Dieu me l’a inspiré », dit Bossuet en le terminant 61, a quelque chose de jeune, de vif, de hardi, par endroits de hasardé et
BOSSUET
piesque d étrange. Il commence avec grandeur et par une large similitude :
« Comme on voit que de braves soldats, en quelques lieux écartés où les puissent avoir jetés les divers hasards de la guerre, ne laissent pas de marcher dans le temps préflx au rendez-vous de leurs troupes assigné par le général; de même, le Sauveur Jésus, quand il vit son heure venue, se résolut de quitter toutes les autres contrées de la Palestine par lesquelles , iallait prêchant la parole de vie; et sachant très bien que telle était la volonté de son Père qu’il se vînt rendre dans Jérusalem, pour y subir peu de jours après la rigueur du dernier supplice, il tourna ses pas du côté de cette ville perfide afin d’y célébrer cette Pâque éternellement mémorable et par l’institution de ses saints mystères et par l’elïusion de son sang •*. »
Et c’est alors que, tandis que Jésus descend le long de la montagne des Olives, il le présente touché au vif dans son cœur d’une tendre compassion, et pleurant sur la ville ingrate dont il voit d’avance la ruine; puis, tout d’un coup, sans transition et par une brusque saillie qui peut sembler d’une érudition encore jeune, Bossuet s’en prend à l’hérésie des Marcionites qui, ne sachant comment concilier en un seul Dieu la bonté et la justice, avaient scindé la nature divine et avaient fait deux Dieux : l’un purement oisif et inutile à la manière des Épicuriens,
« un Dieu sous l’empire duquel les péchés se réjouissaient », le Dieu qu’on a nommé depuis des bonnes gens; et, en regard de ce Dieu indulgent à l’excès, ils en avaient forgé un autre tout vengeur, tout méchant et cruel : et aussi, poussant à bout la conséquence, ils avaient imaginé deux Christs à l’image de l’un et de l’autre Père. Après avoir apostrophé en face l’hérétique Marcion (avec les paroles de Tertullien) :
« Tu ne t’éloignes pas tant de la vérité, Marcion... 63 », entrant alors dans son sujet, il établit que cette
xvii* siècle. — Ecrivains et Orateurs religieux.
miséricorde et cette justice subsistent 1 une et l’autre, mais ne se doivent point séparer; il va s’attacher à représenter dans un même discours le Sauveur miséricordieux et le Sauveur inexorable, le cœur attendri, puis le cœur irrité de Jésus : « Écoutez premièrement la voix douce et bénigne de cet Agneau sans tache, et après vous écouterez les terribles rugissements de ce Lion victorieux né de la tribu de Juda : c’est le sujet de cet entretien 64. »
Dès cet exorde on sent un feu singulier, une imagination ingénieuse et exubérante, une érudition un peu subtile qui se prend dès l’abord à une hérésie bizarre; selon le mot de Chateaubriand, on voit « l’écume au mors du jeune coursier ».
Le premier point du discours où l’orateur glorifie la bonté de Jésus, toute conforme à sa vraie nature, est marqué par des bonds et des élans, des termes vifs et impétueux, des mots significatifs qui enfoncent la pensée; un peu d’archaïsme s’y mêle dans l’expression : « Et à ce propos (de la miséricorde), il me souvient, dit l’orateur, d’un petit mot de saint Pierre par lequel il dépeint fort bien le Sauveur à Corneille : Jésus de Nazareth, dit-il, homme approuvé de Dieu, qui passait bien faisant et guérissant tous les oppressés : Pertransiit benefaciendo... O Dieu! les belles paroles et bien dignes de mon Sauveur ! » Et il développe la beauté de ces paroles dans une paraphrase ou strophe pleine d’allégresse. Il se souvient de Pline le Jeune célébrant son Trajan qui parcourait le monde moins par ses pas que par ses victoires :
« Et qu’est-ce à dire, à votre avis, que parcourir les provinces par des victoires? N’est-ce pas porter partout le carnage et la pillerie? Ah ! que mon Sauveur a parcouru la Judée d’une manière bien plus aimable I il l’a parcourue moins par ses pas
BOSSUET
que par ses bienfaits. Il allait de tous côtés guérissant les malades, consolant les misérables, instruisant les ignorants Le n était pas seulement les lieux où il arrêtait, qui se trouvaient mieux de sa présence : autant de pas, autant de vestiges de sa bonté. Il rendait remarquables les endroits par où il passait, par la profusion de ses grâces. En cette bourgade il ny a plus d’aveugles ni d’estropiés : sans doute, disait-on,’ le débonnaire Jésus a passé par là 65. »
Toute cette partie est d’une jeunesse, d’une fraîcheur de tendresse et de miséricorde charmante, et qui sent sa première sève.
Et quand il nous peint Jésus voulant se revêtir d’une chair semblable à la nôtre, et qu’il en expose les motifs d’après l’Écriture, avec quel relief et quelle saillie il le fait! Il montre ce Sauveur qui cherche avant tout la misère et la compassion, évitant de prendre la nature angelique qui l’en eût dispensé, sautant par-dessus en quelque sorte, et s’attachant à poursuivre, à appréhender la misérable nature humaine, précisément parce qu’elle est misérable, s’y attachant et courant après quoiqu’elle s’enfuît de lui, quoiqu’elle répugnât à être revêtue par lui; voulant pour lui-même une vraie chair, un vrai sang humain, avec les qualités et les faiblesses du nôtre, et cela par quelle raison? Afin d’être miséricordieux. Bien qu’en tout ceci Bossuet ne fasse qu’user des termes de 1 Apôtre, et peut-être de ceux de Chrysostome, il s’en sert avec une délectation, un luxe, un goût de redoublement qui déclare la vive jeunesse :
« Il a, dit l’Apôtre, appréhendé la nature humaine; elle s’enfuyait, elle ne voulait point du Sauveur; qu a-t-il fait? Il a couru après d’une course précipitée, sautant les montagnes, c’est-à-dire les Ordres des Anges... Il a couru comme un géant à grands pas et démesurés, passant en un moment du Ciel en la terre...
Là il a atteint cette fugitive nature; il l’a saisie, il Va appréhendée au corps et en Vâme 66. » Étudions la jeune éloquence de Bossuet, même dans ses hasards de goût, comme on étudie la jeune poésie du grand Corneille.
Je sais qu’on doit être fort circonspect quand on signale les hardiesses de jeunesse dans le style de Bossuet, car il est de ceux qui ont été hardis longtemps et toujours; je ne crois pourtant pas me tromper en surprenant la surabondance de l’âge en certains endroits. Après avoir, dans la première partie de ce discours, déroulé et comme épuisé toutes les tendresses et les compassions de Jésus-Christ fait à l’image de l’homme, après s’être écrié : « Il nous a plaints, ce bon frère, comme ses compagnons de fortune, comme ayant eu à passer par les mêmes nous ®7, » il nous le peint, dans sa seconde partie, se retournant et se courrouçant à la fin contre les endurcissements qu’il éprouve dans l’homme :
« Mais comme il n’y a point de fontaine dont la course soit si tranquille, à laquelle on ne fasse prendre par la résistance la rapidité d’un torrent : de même le Sauveur, irrité par tous ces obstacles que les Juifs aveugles opposent à sa bonté, semble déposer en un moment toute cette humeur pacifique ^ Des lors, par un contraste soudain, Bossuet s’applique et emploie, comme il dit, tout le reste de son entretien à représenter à ses auditeurs les ruines encore toutes fumantes de Jérusalem. Il se complaît à exposer la prophétie et la menace telle qu’elle sortit d’abord de la bouche de Moïse; elle est couchée, dit-il, au Deutéronome. Il en énumère les circonstances, il la commente, la suit pas à pas en l’accompagnant de ses cris d’aigle; et quand il a amené les Romains et l’empereur Tite devant Jéru-
BOSSUET
salem, quand il est bien sûr qu’elle est investie, qu’elle est entourée de murailles par l’assiégeant, qu’elle est plutôt comme une prison que comme une ville, et que pas un du dedans, comme un loup affamé, n en peut échapper pour chercher de la nourriture : « Voilà, voilà, Chrétiens, crie-t-il, en triomphant, la prophétie de mon Évangile accomplie de point en point. Te voilà assiégée de tes ennemis, comme mon maître te l’a prédit quarante ans auparavant : « O Jérusalem, te voilà pressée de tous côtés, ils t’ont mise à l’étroit, ils t’ont environnée de remparts et de forts! » Ce sont les mots de mon texte; et y a-t-il une seule parole qui ne semble y avoir été mise pour dépeindre cette circonvallation, non de lignes, mais de murailles? Depuis ce temps, quels discours pourraient vous dépeindre leur faim enragée, leur fureur et leur désespoir?... 69 » Ici encore il me semble que Bossuet jeune excède un peu; et de même que, dans la première partie, il avait été jusqu’à parler, à propos du Dieu fait homme, des qualités du sang et de la température du corps, il va insister dans cette seconde partie sur les horreurs de la famine et les détails infects de la contagion. Il aura des termes encore plus effrayants quand il voudra signifier la sentence finale, la dispersion par le monde de la nation juive, et nous en étaler les membres écartelés i « Cette comparaison vous fait horreur », ajoute-t-il aussitôt, il est vrai; et cependant il la pousse à bout et ne craint pas de s’y heurter. J’y vois un signe de jeunesse encore : il a quelque cruauté non pas dans le cœur, mais dans le talent *.
* Ainsi le comte de Maistre dans ce morceau fameux sur le Bourreau 70 ; ce passage de Bossuet en approche et le rappelle.
On aura remarqué comme il s’approprie aisément ce dont il parle et ce sur quoi il s’appuie : mon Évangile, mon texte, mon maître, mon pontife, etc. Il aime ces formes souveraines; il étend la main sur les choses, et, durant le temps qu’il parle, il ne peut s’empêcher de faire l’office du Dieu son maître. Ce n’est point personnalité ni arrogance chez Bossuet, c’est que sa personne propre est absorbée et se confond dans la personne publique du lévite et du prêtre. Il n’est que l’homme du Très-Haut en ces moments.
Un passage de ce discours en donne la date : à l’occasion des discordes civiles qui éclatent dans Jérusalem assiégée et qui font que ces insensés, en rentrant du combat contre l’ennemi commun, en viennent aux mains les uns avec les autres, Bossuet a un retour sur la patrie : « Mais peut-être vous ne remarquez pas que Dieu a laissé tomber les mêmes fléaux sur nos têtes. La France, hélas ! notre commune patrie, agitée depuis si longtemps par une guerre étrangère, achève de se désoler par ses divisions intestines. Encore, parmi les Juifs, tous les deux partis conspiraient à repousser l’ennemi commun, bien loin de vouloir se fortifier par son secours ou y entretenir quelque intelligence; le moindre soupçon en était puni de mort sans rémission. Et nous, au contraire... ah! Fidèles, n’achevons pas; épargnons un peu notre honte 71. » Et nous, au contraire,... c’est une allusion au parti qui favorisait les Espagnols, au prince de Condé qui en était devenu l’allié et le général. Quand Bossuet, plus tard, dans son Oraison funèbre du prince, parlera avec tant de répulsion des discordes civiles et de ces choses dont il voudrait pouvoir se taire éternellement 72, il rendra
BOSSUET
un sentiment bien réel et vif qui lui avait arraché dans le temps même ce cri de douleur et d’alarme.
La langue de ce sermon, comme de tous les discours de ces années, est un peu plus ancienne que celle de Bossuet devenu l’orateur de Louis XIV ; on y remarque des locutions d’un âge antérieur : « Or encore que nous fassions semblant d’être chrétiens, si est-ce néanmoins que nous n’épargnons rien, etc. 73. » Il est dit que l’exemple de la ruine de Jérusalem et de cette vengeance divine, si publique, si indubitable, « doit servir de mémorial ès siècles des siècles 74. » Ailleurs, c’est plutôt dans l’emploi de certains mots rudement concis, et dans le tour presque latin 7S, qu’on sent le contemporain de Pascal : « Car enfin ne vous persuadez pas que Dieu vous laisse rebeller contre lui des siècles entiers : sa miséricorde est infinie, mais ses effets ont leurs limites prescrites par sa sagesse : elle qui a compté les étoiles, qui a borné cet univers dans une rondeur finie, qui a prescrit des bornes aux flots de la mer, a marqué la hauteur jusqu’où elle a résolu de laisser monter tes iniquités 6. On croirait lire un passage du livre des Pensées 77 .
J’ai encore beaucoup à dire sur cette première époque de Bossuet, tant à Metz qu’à Paris. Comment était-il de sa personne dans sa jeunesse, à l’âge où il prononçait ces discours déjà si puissants, avec une autorité précoce qui rayonnait d’une inspiration visible, et qui s’embellissait, pour ainsi dire, d’un reste de naïveté? M. de Bausset se l’est demandé et y a répondu autant qu’il l’a pu, en des termes bien généraux : « La nature, dit-il, l’avait doué de la figure la plus noble; le feu de son esprit brillait dans ses regards; les traits de son génie perçaient dans tous ses discours. Il suffit de considérer le portrait de
Bossuet, peint dans sa vieillesse par le célèbre Rigaud, pour se faire une idée de ce qu’il avait dû être dans sa jeunesse. » Il cite un peu plus loin le témoignage de l’abbé Le Dieu, qui rapporte que le regard de Bossuet était doux et perçant; que sa voix paraissait toujours sortir d’une âme passionnée; que les gestes dans l’action oratoire étaient modestes, tranquilles et naturels 78. »
Ces peintures un peu molles et à la Daguesseau n’ont pas suffi, on le conçoit, à M. de Lamartine, qui, avec iette seconde vue qui est accordée aux poètes, a su apercevoir distinctement Bossuet jeune, adolescent, Bossuet à l’âge d’Eliacin, avant même qu’il eût abordé la chaire, et quand il montait seulement les degrés de l’autel :
« Il n’avait pas encore neuf ans, nous dit l’auteur de Jocelyn parlant de Bossuet, qu’on lui coupa les cheveux en couronne au sommet de la tête... A treize ans, on le nomma chanoine de Metz... Cette tonsure et ce vêtement seyaient à sa physionomie comme à son maintien. On reconnaissait le lévite dans l’adolescent. Sa taille, qui devait grandir beaucoup encore, était élevée pour son âge; elle avait la délicatesse et la souplesse de l’homme qui n’est pas destiné à porter d’autre fardeau que la pensée; qui se glisse avec recueillement, à pas muets, entre les colonnes des basiliques, et que la génuflexion et le prosternement habituel assouplissent sous la majesté de Dieu. Ses cheveux, de teinte brune, étaient soyeux ; un épi involontaire en relevait au sommet du front une ou deux boucles comme le diadème de Moïse ou comme les cornes du bélier prophétique; ces cheveux ainsi plantés, dont on retrouve le mouvement jusque dans ses portraits d’un âge avancé, donnaient du vent et de l’inspiration à sa chevelure. Ses yeux étaient noirs, pénétrants, mais doux. Son regard était une tueur continue et sereine : la lumière ne jaillissait point par éclairs, elle en coulait par un rayonnement qui attirait l’œil sans l’éblouir. Son front élevé et plan laissait voir à travers une peau fine les veines entrelacées des tempes. Son nez, presque droit, mince, délicatement sculpté, entre la mollesse grecque et l’énergie romaine, n’était ni relevé par l’impudence, ni abaissé par la pesanteur des sens. Sa bouche s’ouvrait large-
BOSSUET
ment entre des lèvres fines; ses lèvres frémissaient souvent sans parler comme sous le vent d’une parole intérieure que la modestie réprimait devant les hommes plus âgés. Un demi-sourire plein de grâce et d’arrière-pensée muette était leur expression la plus fréquente. On y sentait une disposition naturelle à la sincérité, jamais la rudesse ni le dédain. En résumé général, dans cette physionomie, la grâce du caractère couvrait si complètement la force de l’intelligence, et la suavité y tempérait si harmonieusement la virilité de l’ensemble, qu’on ne s’y apercevait du génie qu’à l’exquise délicatesse des muscles et des nerfs de la pensée, et que l’attrait l’emportait sur l’admiration... J“ »
Voilà un Bossuet primitif bien adouci et attendri, ce me semble, un Bossuet qu’on tire bien fort à soi du côté de Jocelyn et de Fénelon, afin de pouvoir dire ensuite : « L’âme évidemment dans ce grand homme était d’une trempe et le génie d’une autre. La nature l’avait fait tendre, le dogme l’avait fait dur 80. » Je ne crois pas à cette contradiction chez Bossuet, la nature la plus et la moins combattue qui nous apparaisse. Mais ce qui pour moi n’est pas moins sûr, c’est que l’illustre biographe traite ici l’histoire littéraire absolument comme on traite l’histoire dans un roman historique : on invoque légèrement le personnage là où le renseignement fait défaut et où l’intérêt dramatique l’exige. Et sans refuser la louange que méritent certains traits ingénieux et fins de ce portrait, je me permettrai de demander plus sérieusement : Est-il convenable, est-il bienséant de peindre ainsi Bossuet enfant, de caresser ainsi du pinceau, comme on ferait d’une danseuse grecque ou d’un bel enfant de l’aristocratie anglaise, celui qui ne cessa de grandir à l’ombre du temple, cet adolescent sérieux qui promettait le grand homme simple, tout esprit et toute parole? Eh quoi l ne le sentez-vous pas? il y a ici un contre-sens
moral. Dans un sermon pour une prise d’habit qu’il prononça dans sa jeunesse, Bossuet, parlant de la pudeur des vierges, et l’opposant à :e que bien des filles chrétiennes se permettent dans le monde, disait : « Qui pourrait raconter tous les artifices dont elles se servent pour attirer les regards? et encore, quels sont ces regards, et puis-je en parler dans cette chaire? Non : c’est assez de vous dire que les regards qui leur plaisent ne sont pas des regards indifférents, ce sont de ces regards ardents et avides, qui boivent à longs traits sur leurs visages tout le poison qu'elles ont préparé pour les cœurs, ce sont ces regards qu’elles aiment 81. » Un orateur, je le sais, n’est pas une vierge; la première condition de l’orateur, même sacré, est d’oser et d’avoir du front : mais quel front que celui de Bossuet ! Je puis dire que, dans sa mâle et virile pudeur, il aurait rougi, même enfant, de cette manière d’être regardé pour être peint. Loin, loin de lui ces caresses et ces tours de force physiologiques d’un pinceau qui s’amuse au carmin et aux veines ! Allez plutôt voir au Louvre son buste par Coysevox : noble tête, beau port, fierté sans jactance, front haut et plein, siège de pensée et de majesté; la bouche singulièrement agréable en effet, fine, parlante même lorsqu’elle est au repos; le profil droit et des plus distingués : en tout une expression de feu, d’intelligence et de bonté, la figure la plus digne de l’homme, selon qu’il est 'ait pour parler à son semblable et pour regarder les cieux. Otez de ce visage les rides, répandez-y la fleur de la vie, jetez-y le voile de la jeunesse, rêvez un Bossuet jeune et adolescent, mais ne vous le décrivez pas trop à vous-même, de peur de manquer à la sévérité du sujet et au respect qui lui est dû.
Lundi, 5 juin 1854.
Je n’ai dessein pour cette fois encore que de continuer ma vue de Bossuet considéré dans sa première carrière, non pas avant sa renommée (car elle commença de bonne heure), mais avant sa gloire. La religion qu’on a pour lui n’a pas besoin d’être de la superstition, et rien n’empêche de reconnaître les hasards et les inégalités frappantes d’une parole jeune, qui atteindra sitôt d’elle-même à la plénitude de son éloquence. Il y a loin du Panégyrique de saint Gorgon, qu’il prêchait à Metz dans les années de son séjour 82, au Panégyrique de saint Paul qui signala les premières années de sa prédication à Paris, et qui est déjà du plus grand de nos orateurs sacrés (1661) 83. Dans le Panégyrique de saint Gorgon, le sujet évidemment lui fait faute; on ne sait guère autre chose de ce martyr que son supplice, et l’orateur s’y voit forcé de se rejeter sur l’affreux détail des tortures physiques qu’eut à subir celui qu’il doit célébrer : « Le tyran fait coucher le saint martyr sur un gril de fer, déjà tout rouge par la véhémence de la chaleur, qui aussitôt rétrécit ses nerfs dépouillés... Quel horrible spectacle 1 81 » Et il le décrit, ne faisant grâce d’aucune circonstance. On a deux discours de Bossuet sur le
même sujet, ou du moins un discours entier et le précis ou canevas d’un autre qu’il prononça également 85 : c’était un tribut payé à une paroisse de la ville qui était sous l’invocation du saint. Bossuet n’est pas de ces talents ingénieux qui ont l’art de traiter excellemment des sujets médiocres et d’y introduire des ressources étrangères; mais que le sujet qui s’offre à lui soit vaste, relevé, majestueux, le voilà à son aise, et plus la matière est haute, plus il va se sentir à son niveau et dans sa région 86. Lorsqu’il eut quitté Metz pour s’établir à Paris, Bossuet en marqua aussitôt l’effet dans son éloquence, et, à le lire dans ses productions d’alors, on éprouve comme le passage d’un climat à un autre. « En suivant les discours de Bossuet dans leur ordre chronologique, a très-bien dit l’abbé Vaillant, nous voyons les vieux mots tomber successivement comme tombent les feuilles des bois 87. » Les expressions, surannées ou triviales, les images rebutantes, les oublis de goût, qui sont encore moins la faute de la jeunesse de Bossuet que de toute cette époque de transition qui précéda le grand règne, disparaissent et ne laissent subsister que cette langue neuve, familière, imprévue, qui ne reculera jamais, comme il l’a dit de saint Paul, devant les glorieuses bassesses du Christianisme, mais qui en saura aussi consacrer magnifiquement les combats, le gouvernement spirituel et le triomphe 88. Appelé souvent à prê-, cher devant la Cour à dater de 1662, ayant à parler dans les églises ou dans les grandes communautés de Paris, Bossuet y acquit en un instant la langue de l’usage, tout en gardant et développant la sienne; il dépouilla entièrement la province ; celle-ci, dans un exercice et une discipline de six années, l’avait aguerri; la Cour ne le polit qu’autant qu’il fallut. Il
BOSSUET
était orateur complet dès l’âge de trente-quatre ans. Durant huit ou neuf années (1660-1669), il fut le grand prédicateur en vogue et en renom.
Deux opinions se sont produites lorsqu’on imprima pour la première fois les Sermons de Bossuet en 1772 : j’ai déjà indiqué celle de l’abbé Maury, qui plaçait ces Sermons au-dessus de tout ce que la Chaire française avait offert en ce genre; l’autre opinion, qui était celle de La Harpe, et que j’ai vue partagée depuis encore par de bons esprits, était moins enthousiaste et se montrait plus sensible aux inégalités et aux désaccords de ton 89. On trouverait de quoi justifier l’une et l’autre de ces opinions, à condition que la première l’emportât en définitive, et que le génie de Bossuet, là comme ailleurs, gardât le plus haut rang. Il est trèsvrai que, lus de suite, sans avertissement, sans qu’on se dise l’âge, le lieu, les circonstances dans lesquelles ils ont été composés, quelques-uns de ces discours de Bossuet peuvent rebuter ou surprendre des esprits qui aiment à s’appuyer sur la continuité plus égale et plus exacte de Bourdaloue et de Massillon 90. Par exemple, on ouvre les volumes, et on trouve tout d’abord, l’un après l’autre, quatre sermons ou projets de sermons sur la Fête de Tous les Saints 91. Le premier, dont on n’a que le canevas, et qui n’est guère qu’un amas de textes et de notes, a été prêché à Metz; le second, qu’on a tout entier, l’a été également. Ce second discours est pénible, quelque peu subtil, et sent l’appareil théologique. Voulant donner idée de la félicité et de la gloire des Saints en l’autre vie, voulant développer les desseins de Dieu dans l’accomplissement de ses élus et comment il les prend, les manie, les prépare et n’arrive que tout à la fin à leur donner le coup de maître, l’orateur, qui
cherche à se rendre compte à lui-même, établit une dissertation élevée autant et plus qu’il ne prêche un sermon; il dut peu agir cette fois sur les esprits de son auditoire et en être médiocrement suivi. Non qu’il n’y ait de grands traits, de belles et larges comparaisons, et aussi de ces plaintes toujours vraies et toujours émouvantes sur la vie humaine si traversée et si misérable en elle-même, et où il a fallu, dit-il, que Dieu mît de l’adresse et de l’artifice pour nous en cacher les misères : « Et toutefois, ô aveuglement de l’esprit humain ! c’est elle qui nous séduit, elle qui n’est que trouble et qu’agitation, qui ne tient à rien, qui fait autant de pas à sa fin qu’elle ajoute de moments à sa durée, et qui nous manquera tout à coup comme un faux ami, lorsqu’elle semblera nous promettre plus de repos. A quoi est-ce que nous pensons 92 ? » Mais, malgré ces traits à noter et bien d’autres, ce second sermon pour la Toussaint est pénible, je le répète, un peu obscur, et, si l’on veut retrouver Bossuet tout à fait grand orateur, il faut passer au troisième : ou plutôt, dans une lecture bien faite et bien conseillée de cette partie des Œuvres de Bossuet, on devra omettre, supprimer et le premier sermon et le quatrième, qui ne sont que des canevas informes, ne pas s’arrêter à ce second, qui est difficultueux, et alors on jouira avec fraîcheur de toute la beauté morale et sereine de cet admirable troisième sermon prêché en 1669 dans la chapelle royale, et où Bossuet réfutant Montaigne, achevant et consommant Platon, démontre et rend presque sensibles aux esprits les moins préparés les conditions du seul vrai, durable et éternel bonheur. Et ici remarquez qu’il ne fait pas comme dans le discours de Metz où il songeait bien plus à diviser, à approfondir son sujet
BOSSUET
qu’à le rendre manifeste; il ne raisonne plus pour lui seul, il pense à ses auditeurs, il ne les perd pas de vue un seul instant : « O largeur, ô profondeur I ô longueur sans bornes, et inaccessible hauteur (du bonheur céleste) 1 pourrai-je vous renfermer dans un seul discours? Allons ensemble, mes Frères; entrons en cet abîme de gloire et de majesté. Jetons-nous avec confiance sur cet Océan... 93 » Quand il veut faire comprendre que le vrai bonheur pour l’être intelligent est dans la vue et dans la possession de la vérité, il sent bien qu’on va lui demander : Qu’est-ce que la vérité? et il va s’appliquer à y répondre : « Mortels grossiers et charnels, nous entendons tout corporellement; nous voulons toujours des images et des formes matérielles. Ne pourrai-je aujourd’hui éveiller ces yeux spirituels et intérieurs, qui sont cachés bien avant au fond de votre âme, les détourner un moment de ces images vagues et changeantes que les sens impriment, et les accoutumer à porter la vue de la vérité toute pure? Tentons, essayons, voyons 94. » — Le second point est tout moral et très-beau. Pour donner une forte idée des plaisirs véritables dont jouissent les bienheureux, l’orateur se dit ainsi qu’à ses auditeurs : « Philosophons un peu avant toutes choses sur la nature des joies du monde. » Et il va tâcher de faire sentir par ce qui manque à nos joies ce qui doit entrer dans celles d’une condition meilleure : « Car c’est une erreur de croire qu’il faille indifféremment recevoir la joie de quelque cote qu elle naisse, quelque main qui nous la présente... De toutes les passions, la plus pleine d’illusion, c’est la joie95. » Demandons-nous toujours : D où nous vient-elle et quel en est le sujet? Où nous mène-t-elle, et en quel état nous laisse-t-elle? Si elle passe si vite, elle n’est
point la vraie. Le bonheur d’un être (grand principe, selon Bossuet) ne doit jamais se distinguer de la perfection de cet être; le vrai bonheur digne de ce nom est l’état où l’être est le plus selon sa nature, où il est le plus lui-même, dans sa plénitude et dans le contentement de ses intimes désirs. Montaigne (il le nomme en chaire) a beau dire, il a beau tenir en échec la foi, rabaisser la nature humaine, et la comparer aux bêtes en lui donnant souvent le dessous :
« Mais dites-moi, subtil philosophe, qui vous riez si finement de l’homme qui s’imagine être quelque chose, compterez-vous encore pour rien de connaître Dieu? Connaître une première nature, adorer son éternité, admirer sa toute-puissance, louer sa sagesse, s’abandonner à sa providence, obéir à sa volonté, n’est-ce rien qui nous distingue des bêtes 96 ? » Il le presse, il le pousse; le spirituel sceptique n’a jamais eu affaire à un si rude interrogateur, ni senti l’éclair d’un glaive si voisin de ses yeux : « Et donc 1 que les éléments nous redemandent tout ce qu’ils nous prêtent, pourvu que Dieu puisse aussi nous redemander cette âme qu’il a faite à sa ressemblance. Périssent toutes les pensées que nous avons données aux choses mortelles; mais que ce qui était né capable de Dieu soit immortel comme lui ! Par conséquent, homme sensuel qui ne renoncez à la vie future que parce que vous craignez les justes supplices, n’espérez plus au néant; non, non, n’y espérez plus : voulez-le, ne le voulez pas, votre éternité vous est assurée 97. »
Quant au bonheur même dont il voudrait nous donner directement l’idée, bonheur tout spirituel et tout intérieur de l’âme dans l’autre vie, il le résume dans une expression qui termine tout un développe-
BOSSUET
ment heureux, et il le définit : « la raison toujours attentive et toujours contente98. » Prenez raison dans le sens le plus vif et le plus lumineux, la pure flamme dégagée des sens.
Par ces exemples, que je pourrais multiplier, on voit bien la marche et le progrès rapide du génie de Bossuet. Comme tous les inventeurs, il a, eu quelques premiers hasards à vaincre et des tâtonnements, chez lui encore impétueux. Je me rappelle qu’autrefois M. Ampère, dans ses leçons du Collège de France, voulant caractériser ces trois grands moments de l’Eloquence de la Chaire parmi nous, le moment de la création et de l’installation puissante par Bossuet, le moment du plein développement avec Bourdaloue, et enfin l’époque de l’épanouissement extrême et de la fertilité d’automne sous Massillon, y rattachait les antiques noms devenus symboles qui consacrent les trois grands moments de la scène tragique en Grèce. De ces noms il en est deux du moins qui peuvent, en effet, se rappeler ici sans disparate : il y a quelque chose de la grandeur et de la majesté d’Eschyle aussi bien que de Corneille en Bossuet, de même qu’il peut paraître quelque chose d’Euripide comme de Racine en Massillon.
Bossuet est un talent antérieur d’origine et de formation à Louis XIV, mais pour son achèvement et sa perfection il dut beaucoup à ce jeune roi. On a essayé plus d une fois de refuser et de ravir à Louis XIV son genre d’influence utile et d’ascendant propice sur ce qu’on a appelé son siècle : depuis quelque temps, on semblait cependant revenu de cette contestation injuste et exclusive, lorsqu’un grand écrivain de nos jours, M. Cousin, l’a tout XVII* siècle. — Ecrivains et Orateurs religieux. 4
d’un coup renouvelée, et a voulu encore une fois dépouiller Louis XIV de sa meilleure gloire pour la reporter tout entière sur l’époque antérieure. M. Cousin a une manière commode pour exagérer et agrandir les objets de son admiration : il abat ou abaisse ce qui est alentour. C’est ainsi que pour exalter Corneille, en qui il voit Eschyle, Sophocle, tous les tragiques grecs réunis, il sacrifie et diminue Racine; c’est ainsi que, pour mieux célébrer l’époque de Louis XIII et de la Régence qui succéda, il déprime le règne de Louis XIV; que, pour glorifier les Poussin et les Le Sueur, dont il parle peut-être avec plus d’enthousiasme et d’acclamation que de connaissance directe et de goût senti et véritable il blasphème et nie l’admirable peinture flamande; il dit de Raphaël qu’il 11e touche pas, qu’il ne fait que jouer autour du cœur, Circum præcordia ludit. En un mot, M. Cousin est volontiers l’homme des partis pris, des idées préconçues, ou plutôt encore il est l’homme de son tempérament et de sa propre nature. Il se prend résolument pour point de départ de ce qu’il préfère; son goût personnel entraîne tout son jugement dans une seule et même verve. Il abonde et déborde chaque fois dans son propre sens, et ne rentre ensuite dans le juste que lorsqu’on lui a opposé de tous côtés des contradictions et des digues, et qu’on l’a forcé à se réduire, à se modérer. Il est allé, dans la question présente, jusqu’à soutenir que ce Louis XIV qui le gêne n’à été tout à fait lui-même et n’a, en quelque sorte, commencé à dominer et à régner qu’après l’influence épuisée de M. de Lyonne et de Colbert, deux élèves de Richelieu et de Mazarin; voilà le grand règne reculé de dix ou quinze ans, et la minorité du monarque
BOSSUET 51
singulièrement prolongée par un coup d’autorité auquel on ne s’attendait pas*. M. Poujoulat, en prenant ces assertions très au sérieux et sans se permettre jamais d’en sourire, les a combattues avec avantage. Bossuet, ce me semble, nous offre en particulier un des plus grands et frappants exemples du genre de bienfaits que le siècle de Louis XIV dut au jeune astre de son roi dès le premier jour. Distingué par la reine Anne d’Autriche, devenu vers la fin son prédicateur de prédilection, Bossuet avait d’abord dans le talent quelque luxe d’esprit, quelques-unes de ces subtilités abondantes et ingénieuses qui tenaient au goût du jour. Ainsi, prêchant devant la reine-mère en 1658 ou 1659 le Panégyrique de sainte Thérèse, Bossuet, excité peut-être par les recherches de style de la sainte espagnole, et développant à plaisir un passage de Tertullien qui dit que Jésus, avant de mourir,
* C’est dans l’Avant-Propos du volume intitulé Madame de Longueville que M. Cousin a dit : « L’influence de Louis XIV se fait sentir assez tard. Il n'a pris les rênes du Gouvernement qu’en 1661 , et d’abord il a suivi son temps, il ne l’a pas dominé; il n’a paru réellement lui-même que lorsqu’il n’a plus été conduit par Lyonne et Colbert, les derniers disciples de Richelieu et de Mazarin. C’est alors que gouvernant presque seul et supérieur à ce qui l’entourait, il a mis partout l’empreinte de son goût, etc., etc. 88. » — L’idée de faire régner et gouverner M. de Lyonne en lieu et place de Louis XIV est surtout des plus singulières. Quoi! parce que M. Mignet, en publiant les Négociations relatives à la Succession d’Espagne, a montré par une suite de dépêches que M. de Lyonne était un très-habile secrétaire d’État des Affaires étrangères, voilà que vous en faites un homme qui retarde l’avènement réel de Louis XIV, et qui provisoirement le détrône dans votre, esprit ! Jamais on n’a plus abusé du parti à tirer des papiers d’État que de les faire servir à une telle conclusion. Mais la vue de tous papiers posthumes et inédits cause à M. Cousin une sorte d’éblouissement. Louis XIV dans ses Mémoires, parlant de M. de Lyonne à la date de sa mort, se contente de dire : « En 1671, un ministre mourut qui avait la charge de secrétaire d’État, ayant le département des Affaires étrangères. Il était homme capable, mais non pas sans défense; il ne laissait pas de bien remplir ce poste, qui est très-important. Je fus quelque temps à penser à qui je ferais avoir sa charge...
C'est ainsi que s’exprime un roi.
voulut se rassasier par la volupté de la patience, ne craindra pas d’ajouter : « Ne diriez-vous pas, Chrétiens, que selon le sentiment de ce Père, toute la vie du Sauveur était un festin dont tous les mets étaient des tourments? festin étrange selon le siècle, mais que Jésus a jugé digne de son goût 1 Sa mort suffisait pour notre salut; mais sa mort ne suffisait pas à ce merveilleux appétit qu’il avait de souffrir pour nous 101. » Voilà bien du bel-esprit qui tient encore au genre à la mode sous la Régence. Mais admis à parler devant le jeune roi, il apprit vite à corriger ce genre de saillies et à les réprimer. Louis XIV, lorsqu’il entendit pour la première fois Bossuet, le goûta beaucoup et eut envers lui un procédé charmant, bien digne d’un jeune roi qui a encore sa mère : il fit écrire au père de Bossuet à Metz, pour le féliciter d’avoir un tel fils. Qui ne sent pas cette délicatesse n’est pas fait non plus pour sentir le genre d’influence que put avoir ce jeune prince sur l’imagination vaste et l’esprit si sensé de Bossuet. Louis XIV eut de tout temps la parole la plus juste, de même qu’il avait, dit-on, la rectitude et la symétrie dans le coup d’œil. Il y avait en lui, il y avait autour de lui quelque chose qui avertissait de ne pas excéder, de ne rien forcer. Bossuet, en parlant de sa présence, sentit pour un certain goût élevé, qu’il avait en face de soi un régulateur. Je ne veux rien dire que d’incontestable : Louis XIV bien jeune a été utile à Bossuet pour lui donner de la proportion et toute sa justesse; Le grand orateur sacré continua de ne devoir qu’à lui-même et à l’esprit qui le remplissait ses inspirations et son originalité.
Il y a un fait qui peut se vérifier dans cette suite
BOSSUET
des Sermons de Bossuet qui ont été rangés, non pas dans l’ordre chronologique où il les a composés, mais selon l’ordre de l’année chrétienne, en commençant par la Toussaint et l’Avent et en finissant par delà la Pentecôte, voulez-vous à coup sûr mettre la main sur un des plus beaux et des plus irréprochables, prenez l’un quelconque de ceux dont il est dit : Prêché devant le roi.
Je ne puis m’empêcher encore d’exprimer une pensée. Oh ! quand il parle si à son aise de Louis XIV, de Louis XIII et de Richelieu, donnant bien haut la supériorité à ce qu’il préfère, et à ce qu’il croit qui lui ressemble, je m’étonne que M. Cousin ne se soit jamais posé une seule fois cette question : « Qu’aurait gagné, qu’aurait perdu mon propre talent, ce talent que l’on compare tous les jours à celui des écrivains du grand siècle, qu’aurait-il gagné ou perdu, cet admirable talent (j’oublie que c’est lui qui parle), si j’avais eu à écrire ou à discourir, ne fût-ce que quelques années, en vue même de Louis XIV, c’est-à-dire de ce bon sens royal calme, sobre et auguste? Et ce que j’y aurais gagné ou perdu dans ma verve et mon éloquence, ne serait-ce pas précisément ce qui y fait excès et aussi ce qui y manque en gravité, en proportion, en mesure, en parfaite justesse, et, par conséquent, en véritable autorité? » Car il y avait en Louis XIV et dans l’air qui l’environnait je ne sais quoi qui obligeait à ces qualités et à ces mérites tous ceux qui entraient dans la sphère du grand règne, et c’est en ce sens qu’on peut dire qu’il les leur conférait.
Il n’y a nul doute que si Bossuet avait poursuivi cette carrière de sermonnaire, qu’il remplit de 1661
à 1669, il n’eût gardé le sceptre, et que Bourdaloue ne fût venu dans l’estime générale qu’après et un peu au-dessous. Et pourtant, peut-être, cette égalité solide, forte et continue de Bourdaloue, sans tant d’audace ni d’éclat, atteignait-elle plus sûrement la masse moyenne des auditeurs. Je ne fais qu’indiquer cette idée que je crois vraie, et qui ne revient pas tout à fait à ce que dit un biographe souverainement inexact : « On compare avec passion, dit Lamartine en parlant de Bossuet et de Bourdaloue, ces deux émules d’éloquence. A la honte du temps, le nombre des admirateurs de Bourdaloue dépasse un peu celui des enthousiastes de Bossuet. La raison de cette préférence d’une argumentation froide sur une éloquence sublime est dans la nature des choses humaines. Les hommes de stature moyenne ont plus d’analogie avec leur siècle que les hommes démesurés n’en ont avec leurs contemporains. Les orateurs qui argumentent sont plus facilement compris par la foule que les orateurs qui s’enthousiasment; il faut des ailes pour suivre l’orateur lyrique102... » Cette théorie faite tout exprès à la plus grande gloire des orateurs lyriques et des hommes démesurés est ici en défaut. M. de Bausset a remarqué au contraire, comme une espèce de singularité, qu’il ne vient à l’idée de personne de prendre Bossuet et Bourdaloue pour sujet de parallèle, et de balancer leur mérite et leur génie, comme on le faisait si souvent pour Corneille et pour Racine pou du moins, si on les compara, ce ne fut que très-peu. A l'honneur et non à la honte du temps, le goût et le sentiment public se rendirent compte de la différence : Bossuet, dans la sphère supérieure de l’épiscopat, demeurait l’oracle, le docteur, un Père moderne de
l’Eglise, le grand orateur qui intervenait aux heures funèbres et majestueuses; qui reparaissait quelquefois dans la chaire à la demande du monarque, ou pour solenniser les Assemblées du Clergé, laissant chaque fois de sa parole un souvenir imposant et mémorable. Cependant Bourdaloue continua d’être pour le siècle le prédicateur ordinaire par excellence, celui qui donnait un Cours continuel de Christianisme moral et pratique, et qui distribuait â tous les fidèles sous la forme la plus saine le pain quotidien. Bossuet a dit quelque part dans un de ses sermons : « S’il n’était mieux séant à la dignité de cette chaire de supposer comme indubitables les maximes de l’Evangile que de les prouver par raisonnement, avec quelle facilité pourrais-je vous faire voir, etc. » Là où Bossuet eût souffert de s’abaisser et de s’astreindre à une trop longue preuve, à une argumentation suivie, Bourdaloue, qui n’avait pas les mêmes impatiences de génie, était sans doute un ouvrier apostolique plus efficace à la longue et plus approprié dans sa constance. Le siècle dans lequel tous deux vivaient, eut le mérite de faire cette distinction, et d’apprécier chacun sans les opposer l’un à l’autre : et aujourd’hui ceux qui triomphent de cette opposition, et qui écrasent si aisément Bourdaloue avec Bossuet, l’homme de talent avec l’homme de génie, parce qu’ils croient se sentir eux-mêmes de la famille des génies, oublient trop que cette éloquence chrétienne était faite pour édifier et nourrir encore plus que pour plaire ou pour subjuguer.
Maintenant, il est juste de dire que dans ees Sermons ou discours prononcés par Bossuet de 1661 à 1669 et au delà, dans presque tous, i! y a des
endroits admirables, et qui pour nous autres lecteurs, de quelque ordre que nous soyons, sont tout autrement émouvants que les Sermons lus aujourd’hui de Bourdaloue. Dans le Panégyrique de saint Paul. tout d’abord, quelle prise de possession du sujet par le fond, par le côté le plus intime et le plus hardi, le plus surnaturel ! Paul est d’autant plus puissant qu’il se sent plus faible; c’est sa faiblesse qui fait sa force. Il est l’Apôtre sans art d’une sagesse cachée, d’une sagesse incompréhensible, qui choque et qui scandalise, et il n’y mettra ni fard ni artifice :
Il ira en cette Grèce polie, la mère des philosophes et des orateurs; et, malgré la résistance du monde, il y établira plus d’églises que Platon n’y a gagné de disciples par cette éloquence qu’on a crue divine. Il prêchera Jésus dans Athènes, et le plus savant de ses sénateurs passera de l’Aréopage en l’école de ce barbare. Il poussera encore plus loin ses conquêtes : il abattra aux pieds du Sauveur la majesté des faisceaux romains en la personne d’un proconsul, et il fera trembler dans leurs tribunaux les juges devant lesquels on le cite. Rome même entendra sa voix, et un jour cette ville maîtresse se tiendra bien plus honorée d’une lettre du style de Paul, adressée à ses citoyens, que de tant de fameuses harangues qu’elle a entendues de son Cicéron.
Et d’où vient cela, Chrétiens? C’est que Paul a des moyens pour persuader que la Grèce n’enseigne pas, et que Rome n’a pas appris. Une puissance surnaturelle qui se plaît de relever ce que les superbes méprisent s’est répandue et mêlée dans l’auguste simplicité de ses paroles. De là vient que nous admirons dans ses admirables Epitres une certaine vertu plus qu’humaine qui persuade contre les règles, ou plutôt qui ne' persuade pas tant qu’elle captive les entendements ; qui ne flatte pas les oreilles, mais qui porte ses coups droit au cœur. De même qu’on voit un grand fleuve qui retient encore, coulant dans la plaine, cette force violente et impétueuse qu’il avait acquise aux montagnes d’où il tire son origine : ainsi cette vertu céleste, qui est contenue dans les Ecrits de saint Paul, même dans cette simplicité de style conserve toute la vigueur qu’elle apporte du Ciel d’où elle descend *•*.
Il n’y a rien auprès de telles beautés.
Prenons maintenant tout autre sermon prêché depuis à la Cour, celui sur Y Ambition (1666), sur Y Honneur (1666), sur Y Amour des plaisirs (1662) 104, des beautés du même ordre éclatent partout. Sur l’ambition et sur l’honneur, il dit en face de Louis XIV tout ce qui pouvait prévenir l’idolâtrie future et prochaine dont il fut l’objet, si elle avait pu être combattue. Il recherche par les exemples d’un Néron ou d’un Nabuchodonosor « ce que peut faire dans le cœur humain cette terrible pensée de ne voir rien sur sa tête. C’est là que la convoitise, dit-il, va tous les jours se subtilisant et se r enviant pour ainsi dire sur elle-même. De là naissent des vices inconnus105...» Et sur cet homme petit en soi et honteux de sa petitesse, qui travaille à s’accroître, à se multiplier, qui s’imagine qu’il incorpore tout ce qu’il amasse et ce qu’il acquiert : « Tant de fois comte, tant de fois seigneur, possesseur de tant de richesses, maître de tant de personnes, ministre de tant de conseils, et ainsi du reste : toutefois, qu’il se multiplie tant qu’il lui plaira, il ne faut toujours pour l’abattre qu’une seule mort... Dans cet accroissement infini que notre vanité s’imagine, il ne s’avise jamais de se mesurer à son cercueil, qui seul néanmoins le mesure au juste106. » Le propre de Bossuet est d’avoir ainsi du premier coup d’œil toutes les grandes idées qui sont les bornes fixes et les extrémités nécessaires des choses, et qui suppriment les intervalles mobiles où s’oublie et se joue l’éternelle enfance des hommes.
Pour qu’il ne soit pas dit que je ne cherche chez lui que les leçons aux grands et aux puissants, dans ce même sermon sur YHonneur, où il énumère et
poursuit les différentes sortes de vanités, il n’oublie pas les hommes de lettres, les poètes, ceux aussi qui> à leur manière, se disputent le renom et l’empire :
« Ceux-là pensent être les plus raisonnables qui sont vains des dons de l’intelligence, les savants, les gens de littérature, les beaux-esprits. A la vérité. Chrétiens, ils sont dignes d’être distingués des autres, et ils font un des plus beaux ornements du monde. Mais qui les pourrait supporter lorsque aussitôt qu’ils se sentent un peu de talent, ils fatiguent toutes les oreilles de leurs faits et de leurs dits, et parce qu’ils savent arranger des mots, mesurer un vers ou arrondir une période, ils pensent avoir droit de se faire écouter sans fin et de décider de tout souverainement? O justesse dans ta vie, 6 égalité dans les mœurs, ô mesure dans les passions, riches et véritables ornements de la nature raisonnable, quand est-ce que nous apprendrons à vous estimer 1#7? »
Éternelle Poétique, principe, entretien et règle supérieure des vrais talents, vous voilà établie en passant dans un sermon de Bossuet, au moment même où Despréaux essayait de vous retrouver de son côté dans ses Satires. Mais combien la source découle de plus haut et dérive d’une région plus fixe chez Bossuet que chez les Horace et les Despréaux !
Comme particularité littéraire, il est à noter que dans ces Sermons de Bossuet il y a de très-beaux endroits qu’on rencontre répétés jusqu’à deux ei trois fois d’un discours à l’autre. De ce nombre, je citerai tout un développement moral sur l’inconstance des choses humaines et la bizarrerie de la fortune, qui déjoue à chaque fois toutes les précautions des plus prudents et des plus sages : « Si loin que vous puissiez étendre votre prévoyance, jamais vous n’égalerez ces bizarreries : vous penserez vous être muni d’un côté, la disgrâce viendra de l’autre: vous aurez tout assuré aux environs, l’édifice man-
BOSSUET
quera par le fondement, si le fondement est solide, un coup de foudre viendra d’en haut, qui renversera tout de fond en comble. » Ce lieu-commun éloquent se retrouve à la fois dans le troisième sermon sur la Toussaint dont j’ai parlé, dans le sermon sur l’Amour des plaisirs 108, et dans celui sur V Ambition avec quelque variante : « O homme, ne te trompe pas, l’avenir a des événements trop bizarres, et les pertes et les ruines entrent par trop d’endroits dans la fortune des hommes, pour pouvoir être arrêtées de toutes parts. Tu arrêtes cette eau d’un côté, elle pénètre de l’autre, elle bouillonne même par-dessous la terre 109... » Après tout, Bossuet est un orateur; si peu qu’il cherche son art, il en possède et en connaît toute la pratique comme un Démosthène; ce beau morceau, qui a l’air d’être brusque et soudain, il sait bien qu’il est beau, il le garde et le met en réserve pour le répéter dans l’occasion. — On remarque aussi, jusque dans ses sermons de la grande époque, des expressions non pas surannées, mais d’une énergie propre et qui n’est pas de l’acception commune : « Notre siècle délicieux, qui ne peut souffrir la dureté de la Croix; » pour notre siècle ami des délices uo. — « C’est vouloir en quelque sorte déserter la Cour que de combattre l’ambition m. » Déserter, c’est-à-dire dévaster, rendre déserte ( solitudinem f acere). — « Il y a cette différence entre la raison et les sens, que les sens font d’abord leur impression : leur opération est prompte, leur attaque brusque et surprenante U2. » Surprenante est pris ici au sens propre et physique, et non dans le sens plus réfléchi d’étonner et d’émerveiller. Mais pardon de nous arrêter sur ces détails d’ Académie avec Bossuet.
Dans les premières années de son séjour à Paris,
il préluda dans le genre de l’Oraison funèbre. On a celle qu’il prononça pour le Père Bourgoing. général de l’Oratoire (1662), et pour Nicolas Cornet, grand-maître de Navarre, et le maître chéri de Bossuet en particulier (1663). Il y a des beautés dans ces deux discours; on cite souvent, de l’Oraison funèbre du Père Bourgoing, un beau morceau sur l’institution de l’Oratoire113. Dans l’Oraison funèbre de M. Nicolas Cornet, les questions de la Grâce et du libre arbitre qui agitaient alors l’Église sous les noms de Jansénisme et de Molinisme sont admirablement définies, et Bossuet, par la manière libre dont il les expose, montre à quel point il est dégagé des partis et combien il plane u4. L’arbitre gallican, en ces matières périlleuses, est trouvé. Toutefois, ce qui frappe dans ces deux Oraisons funèbres, surtout dans la dernière, c’est un notable désaccord entre le ton et le sujet. Nous qui ne sommes pas de la maison de Navarre, nous ne pouvons entrer ainsi à toutes voiles dans cette gloire de Nicolas Cornet et dans cette apostrophe à ses grandes Mânes. Bossuet a besoin de sujets amples et élevés; en attendant qu’il lui en vienne, il agrandit et rehausse ceux qu’il traite; mais il y paraît quelque disproportion. Il tonnait un peu dans le vide en ces moments, ou plutôt dans un espace trop étroit : sa voix était trop forte pour le vaisseau.
Il devait être plus à l’aise et se sentir plus au large en célébrant la reine Anne d’Autriche, dont il prononça quelques années après l’Oraison funèbre (1667);. mais, chose singulière ! ce discours où Bossuet avait dû répandre les reconnaissances de son cœur et déployer déjà ses magnificences historiques n’a pas été imprimé.
BOSSUET
Enfin la mort de la reine d’Angleterre vint lui offrir (1669) le plus majestueux et le plus grandiose des sujets. Il lui fallait la chute et la restauration des trônes, la révolution des empires, toutes les fortunes diverses assemblées en une seule vie et pesant sur une même tête : il fallait à l’aigle la vaste profondeur des cieux, et en bas tous les abîmes et les orages de l’Océan. Mais notons encore un service que Louis XIV et son règne rendirent à Bossuet : ces grands sujets, il les aurait eus également dans les époques désastreuses et à travers les Frondes et les discordes civiles, mais il les aurait eus épars, en quelque sorte, et sans limites : Louis XIV présent avec son règne lui donna le cadre où ces vastes sujets se limitèrent et se fixèrent sans se rétrécir. Dans l’époque auguste et si définie au sein de laquelle il parlait, Bossuet, sans rien perdre de son étendue ni de ses hardiesses de coup d’œil à distance, trouvait partout autour de lui ce point d’appui, cette sécurité, et cet encouragement ou avertissement insensible dont le talent et le génie lui-même ont besoin. Bossuet mettait sans doute sa certitude avant tout dans le Ciel; mais, orateur, il redoublait d’autorité et de force calme en sentant que sous lui, et au moment où il la pressait du pied, la terre de France ne tremblait plus 115.
Je ne fais que m’arrêter au seuil avec Bossuet : d’autres publications, je l’espère, me fourniront des occasions nouvelles et m’exciteront aussi à le suivre en quelques-unes de ses autres œuvres. J’aurais pu parler avec plus de détail du livre de M. Poujoulat : l’auteur l’aurait désiré peut-être, et certes il le méritait pour son utile et consciencieux travail. Mais il me pardonnera de ne pas entrer avec lui dans des
discussions qui ne seraient que secondaires : je loue trop l’esprit général de son livre et aussi j’approuve trop l’ensemble de l’exécution, pour vouloir instituer une critique en forme sur quelques parties. Cette fois donc, en présence d’un si grand sujet et au pied de la statue, qu’il me suffise d’avoir donné d’un ciseau timide ce que j’appelle une première atteinte.