Journal et Mémoires de l’abbé Le Dieu, I
177 Dans son portrait de Molière (janvier 1835), Sainte- Beuve a écrit : « Si Molière avait vécu... durant cette période glorieuse où domine l’ascendant de Bossuet, il eût été sans doute moins efficacement protégé; il eût été persécuté à la fin. Quoi qu’il en soit, on doit comprendre à merveille, d’apres cet esprit général, libre, naturel, philosophique, indifieient au moins à ce qu’ils essayent de restaurer, la colère des oracles religieux d’alors contre Molière, la sérénité cruelle d’expression avec laquelle Bossuet se raille et triomphe du comédien mort en riant, et cette indignation même du sage Bourdaloue en chaire après Tartufe, de Bourdaloue tout ami de Boileau qu il était. » Et aussi au sujet de la mort de Molière : « Oii sait [sur cette mortl les magnifiques vers de Boileau, qui s y eleva a l’éloquence et qui eut un accent de Bossuet sur une mort où Bossuet eut la violence d’un Le Tellier.» (Port, htt., II, 10 et 69.)
Dans Port-Roual, Sainte-Beuve rapproche, au point de
vue du style Bossuet et Molière : « S’il y a quelque chose.
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en notre poésie qui, pour l’ampleur du jet, pour l’ondoiement des contours et la flamme, pour les mâles appas, réponde aux belles pages de Bossuet, il ne faut le chercher que dans Molière. » A la page suivante, il écrit : « Un jour, au seul nom de comédie et de Molière, Bossuet, que nous venons d’appareiller avec lui (profanes amateurs que nous sommes), Bossuet se leva et dit des paroles terribles. » (III, 300 et 301.) Quelques pages après, parlant de Tartufe, et venant de citer le jugement sévère de Bourdaloue sur cette pièce, Sainte-Beuve ajoute : « Bossuet (non pas en chaire il est vrai) est allé plus loin; il a passé de l’homme à l’œuvre. Dans sa Lettre au Père Cajjaro (1694) contre les Spectacles, que cet imprudent théatin avait approuvés sous prétexte que la comédie du jour était moins déshonnête, l’impatient contradicteur s’écrie : « Il faudra donc que nous passions pour honnêtes les impiétés et les infamies dont sont pleines les comédies de Molière, ou que vous ne rangiez pas parmi les pièces d’aujourd’hui celles d’un auteur qui vient à peine d’expirer, et qui emplit encore à présent tous les théâtres des équivoques les plus grossières dont on ait jamais infecté les oreilles des Chrétiens. — Ne m’obligez pas à les répéter; songez seulement si vous oserez soutenir à la face du Ciel des pièces où la vertu et la piété sont toujours ridicules, la corruption toujours défendue et toujours plaisante, et la pudeur toujours offensée ou toujours en crainte d’être violée par les derniers attentats... » L’idée du Tartufe s’entrevoit ici à travers le pêle-mêle de l’anathème. Bossuet revient encore ailleurs sur Molière dans le courant de sa Lettre, mais il passe toutes les bornes lorsque, dans ses Réflexions sur la Comédie publiées cette même année, il va jusqu’à dire : «... Il a fait voir à notre siècle le fruit que l’on peut espérer de la morale du théâtre, qui n’attaque que le ridicule du monde, en lui laissant cependant toute sa corruption. La postérité saura peut-être la fin de ce poëte-comédien, qui, en jouant son Malade imaginaire ou son Médecin par force, reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu d’heures après, et passa des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles il rendit le dernier soupir, au tribunal de Celui qui dit : Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez... » [Voir, à la suite du Traité de la Concupiscence (édition Garnier frères), la Lettre au Père Caffaro, p. 100, et les Réflexions sur la Comédie, p. 130.] « Si l’on a pu concevoir Bossuet combattant Molière ce n’était certes pas sur ce ton. Il semble qu’il y aurait toujours moyen pour un grand homme de faire son devoir sans paraître faire son métier. La^ postérité, mais non pas celle que présageait le puissant évêque, a aujourd’hui toutes pièces en main, et elle juge. Ce qui aggrave cette parole de violence et la rend plus impitoyable encore, c’est que, comme chacun sait et comme Bossuet le savait aussi, Molière une fois expiré et devenu par conséquent inutile à l'amusement de Louis XIV, sa veuve n’avait obtenu que par prière un peu de terre pour ses restes non refroidis, que l’archevêque de Paris, M. de Harlay, si décrié pour ses mœurs, le même qui persécutera Port-Royal, avait fait le rigide pour l’enterrement du comédien, et que les os de Molière, pour tout
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dire, avaient été en peine, comme ceux d’Arnauld le seront tout à l’heure, de trouver une fosse où reposer. » (III, 307-309.)
— Sainte-Beuve a encore cité la lettre de Bossuet au Père Caffaro, dans sa quinzième leçon sur Chateaubriand. Il vient de parler de René, victime de l’ennui et qui « engendre le courage d; René de qui il dit : « La naïveté de René, c’est de croire qu’il est seul de son espèce, qu’il a inventé pour son propre usage ces duplicités, ces contradictions du cœur dont il s’étonne, et qui ne sont, après tout, que le fond même du cœur humain. » Et il ajoute, en note : « Il y a quelque temps aussi que Bossuet, dans sa Lettre au Père Caffaro sur la Comédie, disait en évêque chrétien, et se référant aux Pères de l’Église : « Que si on veut pénétrer les principes de leur morale, quelle sévère condamnation n’y lira-t-on pas de l’esprit qui mène aux spectacles, où (pour laisser tous les autres maux qui les accompagnent) l’on ne cherche qu’à s’étourdir et qu’à s’oublier soi-même, pour calmer la persécution de cet inexorable ennui, qui fait le fond de la vie humaine, depuis que l’homme a perdu le goût de Dieu? » [Op. cit. p. 113. j Bossuet, s’il avait pu être témoin de cet ennui des René et des Oberman qu’il avait si admirablement défini à l’avance, aurait donc pu lui dire : « Je te connais 1 » Mais, chez Bossuet, cette connaissance profonde et cette dénonciation de 1 ennui inhérent au cœur humain est de toutes parts encadrée et dominée par l’idée chrétienne. On ne songe même à la relever chez lui que depuis que la maladie, en se trahissant à découvert et en s’étalant, est devenue une gloire. » ( Chateaubriand et son groupe littéraire, I, 380.)