‹ Les grands écrivains français des origines à nos joursChapitre 101 sur 261 · I.rS CHANKS l-CKINAINS IHANCAIS · texte numérisé non relu

I.rS CHANKS l-CKINAINS IHANCAIS

et (le rc'inise> ne l;ili^U(Mil-ils j);is sa palieiicu ? cl cela, sans prendre <;ar(ie aux elï'ets terribles et aux enjj^ag'ements de conscience dont une semblable dureté est nécessairement suivie... \'ous savez ce qui arrive, surtout parmi les «grands du siècle ? On traite un homme d'inipostour et de misérable, parce qu'il demande son bien, et ce misérable est contraint de poursuivre une dette comme s'il poursuivait une g"râce, parce que c'est à un i;rand qu'il a all'aire, n'en obtenant jamais d'autre réponse, sinon qu'il n'y a rien encore à lui donner, quoiqu'en même temps il y ait tout ce qu'il faut pour cent dépenses superflues, quoiqu'il y ait tout ce qu'il faut pour le luxe, quoiqu'il y ait tout ce qu'il faut pour le jeu, quoiqu'il y ait tout ce qu'il faut pour le crime. Et avec cela peut-être ne laisse-t-on pas d'alfecter tout l'extérieur de la dévotion, et de se déclarer pour la morale la plus étroite.

(Sermon sur la Beslilution, l*"'' partie.) Riches et Pauvres fl670?).

Dans un sermon sur le Jugement dentier, prononcé le i*'' dimanche de l'Avent, Bourdaloue reproche aux riches leur oubli volontaire des pauvres. Ce sujet a été souvent traité par les prédicateurs du xvii* siècle. Depuis 1650 surtout, le luxe faisait des progrès scandaleux. Remarquer que (comme Bossuet) Bourdaloue ne recommande pas une charité passive, mais la connaissance des pauvres, afin de soulager des besoins réels. — Ce passage donne bien une idée de l'accent à la fois satirique et pressant d'un orateur qui arrive à l'éloquence par la logique et par la conviction.

Combien de pauvres sont oubliés ! combien demeurent sans secours et sans assistance 1 Oubli d'autant plus déplorable que, de la part des riches, il est volontaire, et par conséquent criminel. Je m'explique : combien de malheureux réduits aux dernières rigueurs de la pauvreté et que l'on ne soulage pas, parce qu'on ne les connaît pas, et qu'on ne veut pas les connaître ! Si l'on

savîiit rextrémilé de leurs besoins, on aur.iil |)our eux, malgré soi, sinon de la idiarilé, au moins de riiumanilé. A la vue de leur misère, on rougirait de ses excès, on aurait honte de ses délicatesses \ on se reprocherait ses folles dépenses, et Ton s'en ferait avec raison des crimes. Mais parce qu'on ignore ce qu'ils souffrent, parce qu'on ne veut pas s'en instruire, parce qu'on craint d'er. entendre parler, parce qu'on les éjoigne de sa présence, on croit en être quitte en les oubliant; et, quelque extrêmes que soient leurs maux, on y devient insensible. Combien de véritables pauvres, que l'on rebute comme s'ils ne l'étaient pas, sans qu'on se donne et qu on veuille se donner la peine de discerner s'ils le sont en effet ! Combien de pauvres dont les gémissements sont trop faibles pour venir jusqu'à nous, et dont on ne veut pas s'approcher pour se mettre en devoir de les écouter ! Combien de pauvres abandonnés ! Combien de désolés dans les prisons ! Combien de languissants dans les hôpitaux ! Combien de honteux dans les familles particulières ! Parmi ceux qu'on connaît pour pauvres, et dont on ne peut ni ignorer ni même oublier le douloureux état, combien sont négligés ! combien sont durement traités, combien manquent de tout, pendant que le rii-he est dans ral)ondance, dans le luxe, dans les délices 1 S'il n'y avait point de jugement dernier, voilà ce que l'on pourrait appeler le scandale de la Providence : la patience des pauvres outragée par la dureté et par l'insensibilité des riches-.

[Sermon pour le Jucjenient deinier, 1'"' dimanche de l'A vent.)

1. Ses délicatesses, cost-à-dire la recherrlie des cliosos di'-Iicates. — 2. i'A'. If lucMiu' laisonncnioiit dans Bossiu-t (Sermon Kiir l'émineiitf (Hytiitiili'.s /liiiirri's, lOol»)

■J'/<> ll> (.HANDS |U;HIN.\I>.s IMANÇAIS

I\ . - Massillon (1663-1742;.

Massillon, prèlru de l'Oruloire, devint évéque de Clermont. Il pri'cha à Paiis de 1699 à 1718, el plusieurs fois à la cour. Les dix sei-nious prononcés en 1718 devant le jeune Louis XV, forment K' Pelil ('nrè)iie. On doit aussi à Massillon trois oraisons l'uncbres, lelles du l^rince de (lonti 1711^, du Dauphin (1711) et de Louis XIV (1715) : l'exorde de ce ilernier discours est célèbre ; c'était un beau trait d'éloquence, et digne de Bossuet, que de commencer l'éloge de Louis le Grand par ces mots : « Dieu seul est grand, mes frc»es... »

Massillon a été considéré, par tous les critiques du xviir siccle, comme un des plus parfaits orateurs de la chaire : on le louait alors d'avoir réduit la part du dogme dans le sermon, et d'avoir substitué à la morale chrétienne, celle des « honnêtes gens ». Eloge très discutable : car la morale ({ui se dégage des sermons de Massillon est fort sévère et parait inséparable du dogme.

Son style est fleuri, et académique au sens un peu étroit du mot; il a le sens de ]a période harmonieuse : on la surnommé Vïsocrate français.

Le jugement dernier (1699).

Voici le plus célèbre morceau de Massillon, que l'on intitule d'ordinaire : Sur le petit iictnhre des élus. Voltaire le cite dans sou Dicticnnaire philosophique {Eloquence) comme un des plus beaux traits d'éloquence qu'on puisse lire chez les nations anciennes et modernes. « Un transport de saisissement s'empara de l'auditoire; presque tout le monde se leva à moitié. I) Massillon ne taisait que paraphraser maint passage des Psaumes et des Prophètes. 11 n'atteint pas d'ailleurs à la beauté saisissante de Bos-. suet dans Vhnpcnitence finale. — Il faut étudier ce morceau surtout au point de vue de la composition : on v sentira une progression savante, un art de classer et d^élimivcr les catégories, qui donne une singulière force à la conclusion.

Je m'arrête à vous, mes frères, qui êtes ici assemblés : je ne parle plus du reste des hommes : je vous reg-arde comme si vous étiez seuls sur la terre, et voici la pensée qui moccupe et qui mépouvante. Je suppose que c'est ici votre deruière heure et la fin de l'univers ; que les cieux vont s'ouvrir sur vos têtes, Jésus-Christ paraître dans sa gloire au milieu de ce temple, et que vous n'y êtes assemblés que pour l'attendre, et comme des criminels tremblants à qui l'on va prononcer ou une sentence de grâce, ou un arrêt de mort éternelle : car, vous avez beau vous flatter, vous mourrez tels que vous

éteg aujourd'hui ; tous ces désirs de chan^enient qui vous amusent, vous amuseront jusqu'au lit de mort, c'est l'expérience de tous les siècles : tout ce que vous trouverez alors en vous de nouveau sera peut-tHre un compte un peu plus y-rand que celui que \ ous auriez à rendre aujourd'hui ; et sur ce que vous seriez, si Ton venait vous juger dans ce moment, vous pouvez presque décider de ce qui vous arrivera au sortir de la vie '.

Or, je vous le demande, et je vous le demande frappé de terreur, ne séparant pas en ce point mon sort du vôtre, et me mettant dans la même disposition où je souhaite que vous entriez, je vous demande donc : Si Jésus-Christ paraissait dans ce temple, au milieu de cette assemblée, la plus auj^uste de l'univers, pour nous juj^er, pour faire le terrible discernement des boucs et des brebis, croyez-vous que le plus <:;'rand nombre de tout ce que nous sommes ici fût placé à la droite ? Croyez-vous quil s'y trou^•àt seulement dix justes, que le Seigneur ne put trouver autrefois en cinq villes tout entières '^ ? Je vous le demande : vous l'ignorez, et je l'ignore moi-même ; vous seul,ô mon Dieu ! connaissez ceux qui vous appartiennent ; mais, si nous ne connaissons pas ceux qui lui appartiennent, nous savons du moins que les pécheurs ne lui appartiennent pas. Or, qui sont les fidèles ici assemblés? Les titres et les dignités ne doivent être comptés pour rien ; vous en serez dépouillés devant Jésus-Christ : qui sont-ils ? beaucoup de pécheurs qui ne veulent pas se convertir ; encore plus qui le voudraient, mais qui dinerenl leur conversion ; plusieurs autres qui ne se convertissent jamais que pour retomber ; enfin un grand nombre qui croient n'avoir pas besoin de conversion : voilà le parti dc^ réprouvés. Retranchez ces quatre sortes de pécheurs de cette assemblée sainte ; car ils en seront retranchés au

1. 11 fout comparer à ce passage Iç deuxième point d'un sermon dç Bourdaloue sur VKtcrnité mnlhrurptisr. — 2. Geiirsc, chnpitrc XVIII, verset 32.

\X> (iHANDS HCinXAI.NS KHANCAIS

^raiid jour ; piiraisse/. niainlciiaiil, justes ; où êles-vous? lîestt's dlsraël, passe/, à la dioile; l'iDnienl de Jésus- (]hrisl, démêlez-vous de cette paille destinée au feu : ô Dieu 1 où sont vos élus ? et que reste-t-il pour votre parta^^e?

(Carême : Sermon .sur le pelil noinhre des élus.)

Fléchier It)f2-i710)

Fléchier avait Ijeaucoup fréquenté la société précieuse, à l'époque de sa décadence. Il prêcha à j^artir de 1670 ; mais bien quil ait donné deux stntions à la cour, il est resté surtout célèbre comme auteur d'oraisons funèbres. Les deux plus remarquables sont celle de la duchesse de Mont€iusier (1672) et celle de Turenne fl676). Nous citons un passage de cette dernière : on y sentira moins de véritable éloquence que de rhétorique.

Oraison funèbre de Turenne (1676).

On comparera à ce morceau les célèbres lettres de M"' de Sévigné sula mort de Turenne. Fléchier n'exagère rien. Mais on peut lui reprocher de transformer la réalité en antithèses et en périphrases trop complair santés, et de n'oublier aucune des figures de rhétorique. Il }' a ici des invocations, des apostrophes, des prétentions, des ènumérations, etc. Et l'on sent (là est le défaut) que l'orateur les emploie en artiste. Analysé de près, ce passage peut faire sentir à quel point les mêmes mouvements d'éloquence peuvent être spontanés chez un Bossuet, et artificiels chez un de ses imitateurs. On pourra en tirer une définition du rhéteur, opposée à celle de V orateur.

11 passe le Rhin ^ et trompe la vig-ilance d'un général habile et prévoyant '- ; il observe les mouvements des ennemis; il relève le courag-e des alliés; il ménage la foi suspecte et chancelante des voisins; il ôte aux uns la A'olonté, aux autres les moyens de nuire; et, profilant de toutes ces conjonctures importantes qui préparent les grands et g^lorieux événements, il ne laisse rien à la fortune de ce que le conseil et la prudeiice humaine lui peuvent ôter •'. Déjà frémissait dans son

1. Campagne d'Alsace. Iij7o. — 2. MontecucuUi Hj08-1G81;, qui fut un digne adversaire de Condé et de Turenne. — 3. Bossuet a dit [Or. fun. fl Henriette de France, portrait de Cromwell; : " ... qui ne laissait rien à la fortune de ce qu'il pouvait lui ôter par conseil et par prévoyance, y

wn' su i:i,i-. -''»

cami) rouncnii confus et décoiicerlé. Déjà prciiail l'essor, pour se sauver clans les monlai^nes, cet aigle dont le vol hardi avait dabord eiïrayé nos provinces '. Ces ioudres de bronze que renier a inventés pour la destruction des hommes tonnaient de tous côtés pour favoriser et pour précipiter cette retraite ; et la France en suspens attendait le succès d'une entreprise qui, selon toutes les règles de la guerre, était infaillible.

Hélas! nous savions tout ce que nous pouvions espérer, et nous ne pensions pas à ce que nous devions craindre. La providence divine nous cachait un malheur plus grand que la perte d'une bataille. 11 en devait coûter une vie que chacun de nous eut voulu racheter de la sienne propre. 0 Dieu terrible, mais juste en vos conseils sur les enfants des hommes, vous disposez et des vainqueurs et des victoires ! \'ous immolez à votre souveraine grandeur de grandes victimes, et vous frappez quand il vous plaît ces têtes illustres que vous avez tant de fois couronnées... ^.

N'attendez pas, messieurs, que j'ouvre ici une scène tragique; que je représente ce grand homme étendu sur ses propres trophées, que je découvre ce corps pâle et sanglant auprès duquel fume encore la foudre qui la frappé, et que j'expose à vos yeux les tristes imageji de la religion et de la patrie éplorées. Dans les pertes médiocres, on surprend ainsi la pitié des auditeurs ; et, par des mouvements étudiés, on tire au moins de leurs yeux quelques larmes vaines et forcées. Mais on décrit sans ait une mort c|u'on pleure sans feinte ''. Chacun trouve en soi la source de sa douleur,

V. Cet aigle... Voir une comparaison analogue dans Hossi et, Or. fan. fh- Conilr. ^ .5. Comitarez Bossuet : Oruisuii ftini-hre <U' Muduiiu', diichrssr flOrlé.ins : « Considci-e/, messieurs, ces grandes puissances. . . Pendant que nous tremblons sous leurs mains, Dieu les Trappe i)Our nous aver-

lii- etc.. ". D'ailleurs, tous les élèves un peu familiarisés avec les

Or./j.so;i.s fiinèbn's de Bossuet trouveront sans cesse dans Flcehier des rrniinisrences; mais il laut tenir compte des dates. — 0. Kxempie il antithèse d'autant pins inutile «juelle attire laltention sur ïart que déploie Fléchier.

l.hS i.liAMtS J'ClilVAI.NS lUAiS^AlS

elromre hii-iiiême sa plaie; et le cn-ur, pour être touché, n'a pas besoin que Timaf^ination soit émue.

Peu s'en faut (jue je n'inlorrompe ici mon discours. ,1e me trouble, messieurs : Tureiiiie meurt, tout se confond, la fortune chancelle, la \ ictoire se lasse, la paix s'éloigne, les bonnes intentions des alliés se ralentissent, le courag-e des troupes est abattu par la douleur et ranimé par la ven<,^eance ; tout le camp demeure immobile. Les blessés pensent à la perte qu'ils ont faite, et non aux blessures qu'ils ont reçues. Les pères mourants envoient leurs fils pleurer sur leur général mort". L'armée en deuil est occupée à lui rendre les devoirs funèbres; et la renommée qui se plaît à répandre dans l'univers les accidents extraordinaires, va remplir toute l'Europe du récit glorieux de la vie de ce prince et du triste regret de sa mort.

[Oraison funèbre de 7'urenne, 2^ point.)

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