‹ Les grands écrivains français des origines à nos joursChapitre 105 sur 261 · II. — La Bruyère f · texte numérisé non relu

II. — La Bruyère f

1. Vie. — On sait fort peu de choses sur la vie de La Hpuyère, et il est à croire qu'on sait à peu prrs tout. Il est ne k Pari», eu l()îj, dans la (^ité. FiU d'un contrtMeur ffôuL-ral des rentes do la \ ille, il devint, après avoir fait son droit à rUniversité d'Orléans, avocat au Parlement de Paris. Puis il aclieta. en 167;i, un oftico de trc8i)rier des liuances dans la généralité de Gaen. Mais d continua de vivi-e à Paris, en philosophe, tout en restant titulaire do t»a charge Jusqu'en 1686. Il s'est peint lui-iuèine « vivant dans la solitutle de son caijiuet >», lisant Platon (voir le poi-lrait de (:iUi])h(Hi, au chapitre VI des (Juraclères).

Mais en 1684, le philonophe, qui était ami de Uossuet. fut par lui présenté chez les Coudé, pour y devenir |>réGepleur du jeune duc do lîourbou, petit-fils du (irand Gondé. G'était un jeune honime de seize ans, et La Bruyère ne lui enseigna l'histoire, la géographie et les institutions de la France (pie pendant deux ans et quelques mois.

Vite libéré de cette tâche ingrate, qu'il remplit d'ailleurs à la satisfaction de la famille et de Bossuet, La Bruyère reste à Chantilly comme genlilhomnie de M. le duc. Alors, il a des loisirs, et il les emploie à observer et à écrire. Il allait souvent à Paris, chez lelibraire Michallet, pour y voir les nouveautés. Un jour, il tira de sa poche un manuscrit, et dit au libraire : « Voulez-vous me prendre ceci ?... Je ne sais si vous y trouverez votre compte: n)ais en cas de succès, le produit s;era pour ma petite amie. » Cette petite amie était la fdle du libraire, une enfant; et ce manuscrit était celui des Cnnirlères. La pi-emièi-e édition parut en 1688; elle fut suivie de plusieurs autres; et le libraire y trouva si bien son compte que M"*' Michallet eut plus tard une belle dot et épousa M. de Juilly.

Le succès des CHniclères lui attira, comme le lui avait jirédit M. de Malé/ieu, « beauc<iup d'approbateurs et beaucoup d'eimemis ». La Bruyère se présenta à l'Académie franvaisc en 1691, et ne fut pas élu; il réussit deux ans plus tard, et son discours fit sensation. Il préparait la neuvième édition de ses ("aracléres, et il travaillait, hious 1 iiit;piratiun de Bossuel, dit-<»n, à des Dm-

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'2. Les éditions des <> Caractères ». — La pi't'uiii're édition, parui' ou 1G8S, ])or(ait pour litre : les Curnclèrps de Théophrasle.^ traduîls du (jrec^ uver les Caniclères ou les Mœurs de ce siècle. La même année, deux autres éditions ne furent (jue la réimpression de la première, dans laquelle dominaient les maximes morales, et où il y avait peu de portraits. — La quatrième édition (1680) contenait un ^rand nombre d'additions; et pour ne pas entrer dans un détail infini, disons que, de la première à la huitième, le total des articles avait passé de 420 à 1.130. — On adopte aujourd'hui comme texte de La Bruyère celui de la neuvième édition, qui s'imprimait au moment même où il est mort, et qui parut en 1G9G.

3. La composition dans les « Caractères ». — Les Caractères de La Bruyère comprennent seize chapitres : L Des Ouvrages de Vesprit; IL Du Mérite personnel; lîL Des Femmes; IV. Du Cœur ; V. De la Société et de la Conversation; VI. Des Biens de fortune; VU. De la Ville; VIII. De la Cour ; IX. Des Grands ; X. Du Souverain ou de la République ; XI. De l'Homme ; XII. Des Jugements ; XIII. De la Mode ; XIV. De quelques Usages ; XV. De la Chaire ; XVI. Des Esprits forts. — Il est impossible, quelque bonne volonté ou quelque subtilité qu'on y apporte, de trouver une suite dans cette nomenclature Peut-être y a-t-il une gradation entre les chapitres VII, VIII, IX, X, où les ridicules de la ville, de la cour, des grands, sont suivis d'un chapitre sur le souverain! — Mais. s'il n'y a pas de lien d'un chapitre à l'autre, si La Bruyère a seulement groupé sous des titres assez généraux, et selon leur espèce, les notes nombreuses qu'il avait accumulées, il est peut-être vrai que le dernier chapitre, Des Esprits forts, a été dans sa pensée le couronnement de tout l'ouvrage. C'est du moins ce qu'il affirme dans la préface du Discours à r Académie française.

Si l'on examine chaque chapitre en particulier, on reconnaît que La Bruyère y reste fidèle à son titre, et que toutes les observations morales ou tous les portraits contenus par exemple dans le chapitre Des Grands se rapportent bien à la noblesse de cour. ^lais il n'y a aucun lien, aucune transition, aucune gradation même cachée entre les différents morceanx groupés sous un même titre.

Cette absence d'o/'dre. dans le plan général et dans les chapitres, est l'effet d'un art très calculé. La Bruyère savait qu'un livre de morale suivie risque fort d'ennuyer. Il a voulu éviter le tour didactique et le ton doctoral. Les Caractères sont de ces livres que l'on peut ouvrir à la première page venue, quitter, reprendre, lire à petites doses, sans fatigue et avec profit.

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i. La Bruyère moraliste. — On ne trouNc pas dans les (J:ir;Hl ères un K sysiènie » coinine clans les Mnxiines. Mois ce sorail faii-e tort i\ La Bruyère que de lui i-eluser le titre de mornlisle . 11 a dit lui-même dans sa Préface : « Ou ne doit parler, un ne doit écrire que pour rinstruclion. » Et dans son premier chapitre, il ajoute : « [Le philosophe] demande tles hoinnu's un plus ^rand et un plus rare succès que les louanges, (pii est de les rendre meilleurs. » — Sa méthode est simple; elle est à la lois sociale et chrétienne. Elle s'appuie sur la solidarité, la charité et le sentiment de nos devoirs d'état.

D'ailleurs, La Bruyère n'accepte pas sans protestations l'organisation actuelle de la société; il en fait une satire mordante et sou\ent profomle. Il parle des fermiers généraux et de leur scandaleuse fortune, des grands seig^neurs paresseux et malfaisants, des paysans misérables, etc., avec une éloquence ironique et irritée. Il a soutîert lui-même, chez les Condé, de l'insolence des « petits marquis » et des parvenus: et il entre\oil lui nou\el état lie choses où le mérite personnel l'emporterait sur les biens de fortune. Mais s'il annonce sur certains points le xviii" siècle, La Bi'uyère reste fulèle au dogme chrétien de la corruption originelle de l'homme, et croit que celui-ci doit et peut travailler à sa perfection individuelle.

Par les quelques fragments qui suivent, on jugera de La Bruyère moraliste et précurseur du XVI II" siècle.

II y a du plaisir à rencontrer les yeux de celui à qui Ton vient de donner.

Les choses les plus souhaitées n'arrivent point; ou, si elles arrivent, ce n'est ni dans le temps, ni dans les circonstances où elles auraient fait un extrême plaisir.

II faut rire avant que d'être heureux, de peur de mourir sans avoir ri.

La vie est courte, si elle ne mérite ce nom que lorsqu'elle est agréable, puiscpie, si Ton cousait ensemble toutes les heures que Ion passe avec ce qui plaît, l'on ferait à peine d'un g^rand nombre d'années une vie de quelques mois L

Quil est dilïicile d'être content de quel(prun !

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