‹ Les grands écrivains français des origines à nos joursChapitre 106 sur 261 · r. IJossiKT. Médilalioii sur la lirii-rch- ilc lu rii · texte numérisé non relu

r. IJossiKT. Médilalioii sur la lirii-rch- ilc lu rii

l.iis (iKwns i,(;ui\Ai>i.s i'H.\\rAi>

L'on est plus sociable el d'un meilleur coFiiinei'ce par leCdHir que par Tesprit.

Il V a (les lieux que l'on aclniii-e, il y en a craulres qui h^nehcnt el où Ton aimerait à \ivre.

Chap. \y[Du Cœur).

Si le financier manque son coup, les courtisans disent de lui : c'est un bourgeois, un homme de rien, un malotru; s'il réussit, ils lui demandent sa fille-.

I^^uyez, retirez-vous ; vous n'êtes pas assez loin. Je suis, dites-vous, sous Tautre tropique. Passez sous le pôle et dans Tautre hémisphère ; montez aux étoiles, si vous le pouvez. M'y voilà. F'ort bien, vous êtes en sûreté. Je découvre sur la terre un homme aA'ide, insatiable, inexorable, qui veut, aux dépens de tout ce qui se trouvera sur son chemin et à sa rencontre, et quoi qu'il en puisse coûter aux autres, pourvoir à lui seul, grossir sa fortune et regorger de biens.

L'on ouvre et l'on étale tous les matins pour tromper son monde, et Ton ferme le soir après avoir trompé tout le jour.

Il y a des misères sur la terre qui saisissent le cœur : il manque à quelques-uns jusqu'aux aliments^ ils redoutent l'hiver, ils appréhendent de vivre. L'on mange ailleurs des fruits précoces ; l'on force la terre et les saisons pour fournir à sa délicatesse : de simples bourgeois, seulement à cause qu'ils étaient riches, ont eu Taudace d'avaler en un seul morceau la nourriture de cent familles : tienne qui voudra contre de si grandes extrémités; je ne veux être, si je le puis, ni malheureux ni heureux : je me jette et me réfugie dans la médiocrité.

Il y a des âmes sales, pétries de boue et d'ordure,

2. Ceci fait songer à M">>= de Grignaii, mariant son fils à la fille d'un Fermier général. <^t disant : « Il faut bien fumer ses terres. »

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éprises du ^'aln el de 1 inlrrôt coninie les l)elles Ames le sont de la i;loiro et de hi vertu ; capajjles d'une seule volupté, qui est celle (racquérir ou tle no jioinl |)erdre; curieuses et avides du denier dix "^ uniquement occupées de leurs débiteurs, toujours inquiètes sur le rabais ou le décri ' des monnaies, enfoncées et comme abîmées dans les contrats, les titres et les parchemins. De telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être des hommes. Ils ont de l'argent. Ce palais, ces meubles, ces jardins, ces belles eaux vous enchantent et vous l'ont récrier d'une première vue sur une maison si délicieuse et sur rextréme bonheur du mailre tpii la possède : il n'est plus, il n'en a pas joui si agréablement ni si tranquillement que vous; il n'v a jamais eu un jour serein ni une nuit tranquille; il s'est noyé de dettes pour la porter à ce degré de beauté où elle vous ravit : ses créanciers l'en ont chassé; il a tourné la tête et il Ta regardée de loin une dernière fois ; et il est mort de saisissement.

Chap. VI (Des biens de fortune).

L'avantage des grands sur les autres hommes est immense par un endroit : je leur cède leur bonne chère, leurs riches ameublements, leurs chiens, leurs chevaux, leurs singes, leurs nains, leurs fous et leurs llatteurs ; mais je leur envie le bonheur d'avoir à leur service des gens qui les égalent par le cicur et par Fospi^it, et qui les passent quelquefois"'.

:j. Denier dix. inaniiTe de calculer l'inU'n'l aux xvii'' et xviii'^ sit'cleK. Au (h'iiier dix signifie qu'on paye un denier d'inlérôl pour dix deniers prèles : c'est du 10 p. 100. Au denier vin([l = 5 p. 100. — 4. Décri. cri public par lequel on défend l'usage de quelque monnaie ou de quelque autre chose f Acad.). II se pi-cnd aussi au sens figuré, et signifie perle de la réputiilion. CL le dérivé décrier. — '6. On ne saurait méconnaitre dans ce passage et dans le suivant, l'accent personnel d'une âme délicate et fière «jul a souffert d'une position subalterne chez les Condé.

•i84 LES GRANDS ECRIVAINS PRANÇAÏH

Si je compare ensemble les deux conditions deti hommes les plus opposés, je veux dire les g-rands avec le peuple , ce dernier me paraît content du nécessaire, et les antres sont inquiets et pauvres avec le superllu. L'H lioinme du peuple ne saurait faire aucun mal; un ^rand ne ^eut faire aucun bien, et est capable de grands maux : Fun ne se forme et ne s'exerce que dans les choses qui sont utiles; l'autre y joint les pernicieuses. ]A se montrent ingénument la grossièreté et la franchise: ici se cache une sève maligne et corrompue sous l'écorce de la politesse. Le peuple n'a guère d'esprit, et les grands n'ont point d'âme. Celui-là a un bon fonds, et n"a point de dehors; ceux-ci n'ont que du dehors et une simple superficie. Faut-il opter? Je ne balance pas, je veux être peuple.

Chap. IX [Des grands).

5. La Bruyère peintre de portraits. — Mais, malgré sa valeur de moraliste, La Bruyère est surtout connu et goûté comme peintre de poj-h^nls. Il a observé la société: il a pris des notes ; il a combiné, synthétisé, ramené à l'unité tous les détails de costume, de geste, de physionomie, de paroles qui trahissent et caractérisent tel défaut ou tel ridicule. Les contemporains ont cru que La Bruyère avait copié des personnages détermines ; ils ont publié des Clefs, donnant les noms véritables des modèles. Mais les Clefs ne s'accordent pas entre elles : et, surtout, si ces portraits étaient des copies fidèles, ils n'auraient pas conservé, depuis la fin du xvii^ siècle, un intérêt général. Ils sont donc précieux à la fois pour la connaissance d'une société disparue et pour celle de Thomme universel.

D'autre part, on ne saurait trop admirer et étudier l'art avec lequel La Bruyère a su varier ces portraits. En analysant ceux que nous citons, on s'attachera à la composition particulière de chacun d'eux, et aux procédés de développement (figures de pensées et figures de mots).

L'Homme universel (1696).

Tout portrait de La Bruyère comporte l'analyse des gestes, du cosliniie, des paroles, des idées, du personnage décrit. De plus, on doit chercher

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quelle est la composition du morceau ; le plus souvent elle est dramatique, c'est-à-dire qu'une petite intrigue sert de cadre au portrait. — Ct". à Arrias le « déclsionnaire » peint par Montesquieu. {Lettres persanes, cité p. 420.)

Arrias a tout lu, a tout vu, il veut le persuader ainsi : c'est un homme universel, et il se donne pour tel ; il aime mieux mentir que de se taire ou de j)arailre if^norer quelcjue chose. On parle, à la table dun urand, d'une cour du Nord ; il prend la parole, et lote à ceux qui allaient dire ce qu'ils en savent ; il s'oriente dans cette région lointaine comme s'il en était orig"inaire ; il discourt des moeurs de cette cour, des gens du pays, de ses lois et de ses coutumes ; il récite des historiettes qui y sont arrivées, il les trouve plaisantes, et il en rit le premier jusqu'à éclater. Quelqu'un se hasarde de le contredire, et lui prouve nettement qu'il dit des choses qui ne sont pas vraies : Arrias ne se trouble point, prend feu au contraire contre l'interrupteur, (' Je n'avance, lui dit-il, je ne raconte rien que je ne sache d'orig^inal ; je l'ai appris de Selhon, ambassadeur de France dans cette cour, revenu à Paris depuis quelques jours, que je connais familièrement, que j'ai fort interrogé, et qui ne m'a caché aucune circonstance. *> Il reprenait le fil de sa narration avec plus de confiance qu'il ne l'avait commencée, lorsque l'un des conviés lui dit : « C'est Sethon à qui vous parlez, lui-même, et qui arrive de son ambassade. » \ Caractères, ch. v. De In société et de la conrcr.'^nhon.)

La Fortune (1696).

Ce portrait, d'un tour oratoire au début, fait songer aux plus beaux passages des oraisons funèbres de Bossuet. Mais il faut bien saisir la méthode de I.a Bruyère : le style n'est si noble, si périodique et si pompeux, que pour amener à la lin une antithèse entre la grandeur de Zénobie et sa ruine.

Ni les troubles, /énobie ', (pii agitent votre empii*e,

1. Zénobie. iciiic «le Pnlmyre, fut vaincue par l'enipcrcur AurOlirn on 1 an 272 dt- notre ère, et emmenée captive à Rome.

Lr.S r.nANPS l'CHnAlNS 11iAX(,A1>

ni l<j f^uerro que vous soutenez virilement contre unO n;ili»)ii puissanlc depuis la mort du roi votre époux, ne diminuent rien de votre ma^niiiccncc : vous ave/, préféré à toute autre contrée les rives de Tlùiphrate ^ pour y élever un superbe édifice; Tair y est sain et temj)éré, la situation en est riante ; un bois sacré l'ombrage du coté du couchant; les dieux de Syrie, qui habitent quelquefois la terre, n'y auraient pu choisir une plus belle demeure; la campagne autour est couverte d'hommes qui taillent et qui coupent, qui vont et qui viennent, qui roulent ou qui charrient le bois du Liban -^ Tairain et le porphyre; les grues et les machines gémissent dans Tair, et font espérer à ceux qui voyagent vers lArabie de revoir à leur retour en leurs foyers ce palais achevé, et dans cette splendeur où vous désirez de le porter, avant de Thabiter vous et les princes vos enfants. N'y épargnez rien, grande reine, employez-y Tor et tout Tart des plus excellents ouvriers, que les Phidias et les Zeuxis ^ de votre siècle déploient toute leur science sur vos plafonds et sur vos lambris; tracez-y de vastes et de délicieux jardins, dont l'enchantement soit tel qu'ils ne paraissent pas faits de la main des hommes; épuisez vos trésors et votre industrie sur cet ouvrage incomparable ; et après que vous y aurez mis, Zénobie, la dernière main, quelqu'un de ces pâtres ^ qui habitent les sables voisins de Palmyre, devenu riche par les péages de vos rivières, achètera un jour à deniers comptants cette royale maison pour

2. Euphrate. Ileuve qui prend sa source en Arménie, se réunit au Tigre avec lequel il forme le Cliatt-el-Arab, et se jette dans le golfe Persique. — 3. Liban, chaîne de montagnes de Syrie, célèbre par ses c^dics. — 4 Phidias, célèbre sculpteur grec du v» siècle avant J'.-C, a travaillé au Parthënon ; Zeuxis, peintre grec de la même époque. — 5. On doit comprendre que La Bruyère symbolise, dans cette histoire de Zénobie, celle de certains grands seigneurs du xvii« siècle. Le paire enrichi par le péage des rivièi-es, cest quelque intendant, quelque fermier général, qui achète du produit de ses rapines le palais dune grande famille ruinée par lui.

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1 embellir, et la rendre plus di^'^ne de lui cl de sa forlune. {Caractères^ cli. vi. Des hicns de for! une.)

L'Amateur de tulipes ^1091).

\'oici un des petits cliofs-dieuvrc do La liruyère. Après avoir ctiidiù sa détinition do la curiositc (considérée on tant que manie), on analysera les i,vi/« et \a l)l>ystoiioinir de l'amateur do tulipes : ici, tout est concret, toat se voit; il y a un décor, et dans ce décor un personnage agissant. Dans le dernier tiers du morceau, La Bruyère passe à l'étude et à la critique des sentiments qui animent ce personnage; et la phrase qui termine le portrait établit un contraste ironique, une antithèse éloquente entre cette curiosité et son obj'i'l .

La curiosité n'est pas un goût pour ce qui est bon ou ce qui est beau, mais pour ce qui est rare, unique, pour ce qu'on a et ce que les autres n'ont point. Ce n'est pas un attachement à ce qui est parfait, mais à ce qui est couru, à ce qui est à la mode. Ce n'est pas un amusement, mais une passion, ei souvent si violente, qu'elle ne cède à Famour et à l'ambition que par la petitesse de son objet. Ce n'est pas une passion qu'on a g-énéralement ' pour les choses rares et qui ont cours, mais qu'on a seulement pour une certaine chose qui est rare, et pourtant à la mode.

Le fleuriste'^ a un jardin dans un faubourg-; il y court au lever du soleil, et il en revient à son coucher. \'^ous le voyez planté ■' et qui a pris racine au milieu de ses tulipes et devant la Solilaire '' ; il ouvre de ii;rands yeux, il frotte ses mains, il se baisse, il la voit de plus près, il ne la jamais vue si belle, il a le cœur épanoui de joie ; il la quitte pour VOrientale ; de là, il \a à la Veuve; il passe au Dnip-cror ; de celle-ci à ÏAgulhe, d*où il revient enfin à la Solilairey où il se fixe, où il se lasse, où il oublie de diner : aussi est-elle nuancée, bor-

I. Généralement, sans aucune exception. — 2. Fleuriste se dit aujouid'lini de celui qui re//// des fleurs; dans et' passage de La Bv^yài-v, (Ipuj'isii; signifie : amateur de Heurs. — 3. Planté, le mot fait spirituclleinent image. ainsi que l'expression suivante... (jui .1 pi'i-t racine. - f. La Solitairenom (l'une espèce do tulipes, ainsi tpie V Orientale, la VVw»'t*, etc. . .

•JSS I i:s i;itAM»s kciuv.mxs in antais

dée, luiilée, ;i pièces emportées, elle a un Ijeau vase ou un beau calice ; il la contemple, il Taclmire ; l)ieu et la nature sont en tout cela ce ({u'il n'admire point; il ne va pas plus loin que Foijji'non de sa tulipe, qu'il ne livrerait pas pour mille écus, et qu'il donnera pour rien quand les tulipes seront négligées et que les œillets auront prévalu. Cet homme raisonnable, qui a une âme, qui a uc. culte et une religion, revient chez soi fatigué, alTamé, mais fort content de sa journée ; il a vu des tulipes •'. (Caractères^ chap. xiii. De la Mode.)

L'esclave de la Mode.

Iphis voit à l'église un soulier d'une nouvelle mode ; il regarde le sien, et en rougit; il ne se croit plus habillé. Il était venu à la messe pour s'y montrer, et il se cache : le voilà retenu par le pied dans sa chambre tout le reste du jour. Il a la main douce, et il l'entretient avec une pâte de senteur. Il a soin de rire pour montrer ses dents; il fait la petite bouche et il n'y a guère de moments où il ne veuille sourire. Il regarde ses jambes, il se voit au miroir; l'on ne peut être plus content de personne quil Test de lui-même. Il s'est acquis ^ une voix claire et délicate, et heureusement il parle gras - ; il a un mouvement de tête, et je ne sais quel adoucissement dans les yeux, dont il n'oublie pas de s'embellir. Il a une démarche molle et le plus joli maintien qu'il est capable de se procurer. Il met du rouge ^, mais rarement, il n'en fait pas habitude : il est vrai aussi qu'il porte des chausses ' et un chapeau •% et qu'il n'a ni boucles d'oreilles, ni collier de perles : aussi ne l'ai-je pas mis dans, le chapitre des femmes. (Caractères^ Ch. xni. De la Mode.)

5. La Bruyère donne par la coupe même de sa phrase la sensation de surprise que doit causer l'antithèse entre les idées.

1. Il s'est acquis... Il ne lavait pas naturellement. — 2. Parler gras ou grasseyer, c'est prononcer la lettre /' comme un /. — 3. Du rouge, du fard, sur les lèvres et sur les joues. — 4. Chausses pour lintit ih- chausses, culotte. — ;"). Los femnies. au .wii'^ siècle, ne ]jort;uent poini de chapeau.

6. La Bruyère critique littéraire. — Non seulement clans le premier chapitre dcsi Caraclères {De la Société et de la Conversation), La Hrnyèrc a jiijfé plusieurs ouvrages et plusieurs auteurs, mais, clans son Diaconrs à l'Académie française, il a défini et loué ceux de ses nouveaux confrères cpii étaient ses amis, (^n étudiera ces jugements d'une sûreté sin{;:ulicre.

Les grands écrivains du siècle de Louis XIV 1 1693).

l'n autre *, plus é^^al que Marot et plus poète que \'oiture, a le jeu, le tour et la naïveté de tous les deux ; il instruit en badinant, persuade aux hommes la vertu par l'or^'-ane des bètes, élève les petits sujets jusqu'au sublime : homme unique dans son genre d'écrire ; toujours ori^-inal, soit qu'il invente, soit qu'il traduise ; qui a été au delà de ses modèles, modèle lui-même difîicile à imiter.

Celui-ci - passe Juvénal, atteint [lorace, semble créer les pensées d'autrui et se rendre propre tout ce qu'il manie ; il a, dans ce qu'il emprunte des autres, toutes les grâces de la nouveauté et tout le mérite de l'invention ; ses vers forts et harmonieux, faits de génie, quoique travaillés avec art, pleins de traits et de poésie, seront lus encore quand la langue aura vieilli, en seront les derniers débris. Un y remarque une critique sûre, judicieuse et innocente, s'il est permis du moins de dire de ce qui est mauvais, qu'il est mauvais.

Cet autre ^ vient après un homme loué, applaudi, admiré, dont les vers volent en tous lieux et passent en proverbes, qui prime, qui règne sur la scène, qui s'est emparé de tout le théâtre : il ne l'en dépossède pas, il est vrai, mais il s'y établit avec lui; le monde s'accoutume à en voir faire la comparaison. Quelques-

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