‹ Les grands écrivains français des origines à nos joursChapitre 121 sur 261 · I. — Avant La Fontaine · texte numérisé non relu

I. — Avant La Fontaine

On sait combien la fnble eut de succès au moyen à^'e cf. p.i7). Au xvp siècle, on avait continué à traduire ou à imiter les fabulistes grecs et latins. Nous pouvons citer les recueils publiés par Corrozet (1542), Haiident (15-47), Guéroult (1550). A côté des fabulistes proprement dits, nous admirons les fables insérées dans des œuvres plus importantes par Marot [Le lièvre et le rat), Rabelais (Le bûcheron el Mercure"^, (>ommines {IJours et les deux compagnons, Régnier (Le mulet, le loup et la lionne). — Signalons, en 1644, les fables orientales de Pilpay, traduites sous le titre de Livre des lumières, et déjà très imitées au moyen

La Fontaine n'est donc pas le premier en date de nos fabulistes ; il est le plus grand.

IL— La Fontaine (1621-1695).

l. Vie. — Jean de La Fontaine est né à Chàtoau-Tliierry, le 8 juillet 1621. Son père, Charles de La Fontaine, était maître des eaux et forets et capitaine des chasses, et fils lui-même d'un marchand drapier. Jean dut faire, dès l'enfance, de fortes études latines. La légende s'est formée de bonne heure autour de La Fontaine ; et tous les paresseu.x, tous les ignorants ({ui se croient du génie, ont transformé en un écolier vagabond et inconscient un des écrivains les plus réfléchis et les plus savants de notre langue.

Sous l'influence d'une lecture, La Fcjutaine se crut la vocation ecclésiastique; et à 1 âge tle dix-neuf ans il entra à l'Oratoii'e, mais il en sortit au bout d'mi an. Fuis il se lit recevoir avocat ; et, en 161», on le retrouve à Château-Thierry, d'où il ne b(»ugeia

(irands écrivains. \'2

3^)4 (.i;S (iUANDS ICCHUAl.NS FHA.NÇAfS

que poui- faire cjueiques V(i^>ages à Heims et à Paris, pendant près de dix ans. C'est là, qu'A l'Age de vinj^t-sept ans il se laisse marier avec M"' Marie Iléricart, fille du lieutenant criminel de la Fcrlc-Milon. En même temps, La Fontaine avait iR'rité de la chari;e de son père, dont il resta titulaire jusqu'en 1672, et qu'il remplit fort mal A cette épocpic, en ellet, il accumulait, parla rêverie et par la lecture, le fonds quil devait exploiter bientôt, dans ses Contes et dans ses Fables. L'amitié si profitable du savant Maucroix, qui l'attirait souvent à Reims, lui donnait de plus en plus le goût des anciens et des Italiens.

De 1657 à 1661, La Fontaine ^ it chez Fouquet, à Saint-Mandé ou à Vaux. Il lui avait dédié, en 1657, son poème dWdonis ; le surintendant lui fît une pension, en échange de laquelle il ne lui demandait, tous les trimestres, que quelques vers. De cette époque datent un certain nombre de petites pièces, odes, ballades, madrigaux, où La Fontaine rencontre parfois d'heureux détails. Le séjour chez Fouquet lui fit connaître la société du temps : M"^ de Sévigné, M'^* de Scudéry, Desmarets, Conrart, Chapelain, et en général les poètes que Boileau allait bientôt ridiculiser.

La chute de Fouquet auquel il resta plus fidèle qu'on ne laurait attendu d'un caractère aussi faible que le sien; le troubla dans cette quiétude. Son cousin Jannart, intendant de Fouquet. ayant été exilé en Limousin. La Fontaine fit* le voyage avec lui. Nous le savons par les lettres charmantes qu'il adressa à sa femme. — A son retour, il est protégé par la duchesse de Bouillon Marie Mancini). qui habitait tantôt Château-Thierry, tantôt Paris. L'hôtel de Bouillon était un centre d'indépendance littéraire et de Zt'/jer^m^^e : c'est là qu'en 1677 devait s'organiser la cabale contre la Phèdre de Racine. Mais, en même temps, il admire Molière, se lie avec Boileau et Racine, et, peu à peu s'assimile en leur compagnie le meilleur du classicisme.

Cependant, en 1664, La Fontaine avait publié son premier recueil de Contes, sous ce titre : Nouvelles en vers tirées de VArioste et de Boccace ; — en 1665, il en donne une seconde série. — En 1668, paraissent les six premiers livres des Fables, dédiés à Mgr le Dauphin. La Fontaine espérait, par cette dédi • cace, se concilier la faveur de Louis XI\'. ([ui ne l'aimait point, et ne l'aima jamais. En 1669. c'est Psyché, roman mêlé de vers. En 1671, un troisième recueil de Contes.

L'année 1672 marque une date importante dans la vie de La Fontaine : M""* de la Sablière, femme d'un riche tinancier, lui ollre l'hospitalité. La Fontaine devait rester vingt ans chez elle. Lorsque M"« de la Sablière se retira aux Incurables (1683), elle laissa au fabuliste un appartement dans son hôtel de la rue

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Saint-IIonoré, doù Lti Fontaine ne sortit qu'en l'i93, à la mort de sa bienfaitrice, pour aller habiter chez M"'" d'Hervart. C'est chez M'"" de la Salilière qu'il composa et publia, en 1G79. son deuxième recueil de Fnhhn liv. VII à XI , dédié h M*"" de MoMtespau. dont il couuaissait déji\ la sœur aînée. M'"" de Thiau^es. Mais la publication de nouveaux Contes, en 1675, l'avait encore compromis dans l'esprit de Louis XIV. Et lorsqu'il fut élu, en ltî83, ;\ l'Académie franvaise. le roi refusa de ratifier son élection, jusqu'à ce (jue celle de lîoileau, l'année suivante, lui ail paru une ci>mpen«at ion suffisante.

Il avait promis " d'èlre sat;e ". Mais il publia encore plusieurs Contes ci\ 1685, et il était entré en relations avec les Vendôme, neveux de la duchesse de Honillon, qui tenaient au Temple, et dans leur chAleau d'Anet. une cour libertine : et avec les Conti, neveux du Grand Onde, dont la réputation n'était pas meilleure. C'est l'épixjue où il écrit cpielques médiocres pièces de théâtre, en collaboration avec Champmeslé, mari de la célèbre actrice qui créa plusieurs rôles des tragédies de Racine. Ce sont R;t(/olin ^IfiSi), le Florentin (1685), qu'il ne faut pas confondre avec une satire contre LuUi, publiée sous ce titre en 1686, et lu Coupe enchantée 1688). Enfin, en 169i, La Fontaine dédie au jeune duc de Hourgog'ne. lélève de Fénelon, son dou/ièmc livre de Fables. — Une ij:rave maladie, en 1692, l'avait déjà ramené à des sentiments de piété sincère : il avait désavoué ses Contes. Le 13 avril 1695, il mourut très chrétiennement, chez M. dHervart, rue Plàtrièrc (rue J.-.T. Rousseau .

Deux mois avant sa mort, il avait adressé cette lettre à Son ami le chanoine Maucroix :

Tu te trompes assurément, mon cher ami, sil est bien vrai, comme M. de Soissons ' me l'a dit, que tu me croies plus malade d'esprit que de corps. Il me Ta dit pour tâcher de m'inspirer du courage; mais ce n'est pas de quoi je manque. Je t'assure que le meilleur de tes amis n'a plus à compter sur quinze jours de vie. Voilà deux mois que je ne sors point, si ce n'est pour aller un peu à l'Académie, afin cpie cela m'amuse. Hier,

1. M. de Soissons. lîriihnl ijc Sillnv. «■vôtpie tic Soissons, dopiiis lG'.i2.

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comme j'en revenais, il me prit, au milieu fie la rue du Ghanlre -, une si grande faiblesse que je crus véritablement mourir. 0 mon cher, mourir n'est rien ; mais son<^es-lu que je vais comparaître devant Dieu? Tu sais comment j'ai vécu. Avant que tu reçoives ce billet, les portes de l'éternité seront peut-être ouvertes pour moi ^.

Une fête à Vaux (1661) ^

La Fontaine habita le château de Vaux, chez Fouquct, de 1657 ^ 1661. Dans cette lettre, il raconte à son ami Maucroix la fête célèbre à la suite de laquelle le surintendant fut arrêté par ordre de Louis XIV. C'est un document intéressant en soi, d'abord ; il nous montre comment était organisée chez un particulier une fête digne du roi et de sa cour ; mais surtout, nous y voyons Molière jugé par La Fontaine, et ce témoignage porté par un connaisseur est, à sa date, des plus précieux.

A Monsieur de Mâucroix-.

22 août 1661,

Si tu n'as pas reçu réponse à la lettre que tu m'as écrite, ce n'est pas ma faute; je t'en dirai une autre fois la raison, et je ne t'entretiendrai pour ce coup-ci que de ce qui regarde M. le Surintendant^ : non que je ni'eng'ag'e à t'envoyer des relations de tout ce qui lui arrivera de remarquable : l'entreprise serait trop grande, et en ce cas-là je le supplierai très humblement de se donner quelquefois la peine de faire des choses qui ne méritassent point que l'on en parlât, afin que j'eusse le loisir de me reposer. Mais je crois qu'il y

2. La rue du Chantre allait de la rue Saint-Honoré à la place du Vieux- Louvre. — 3. La Fontaine demeurait alors chez M dHervart.

1. Vaux. Le château de Vaux-le- Vicomte est situé sur la commune de Maincy. arrondissement de Melun (Seine-et-Marne), à trente kilomètres au nord-ouest de A'ersailles. — 2. Maucroix, François de Maucroix (1619- 1708) fut d'abord avocat au Parlement de Paris, puis entra dans les ordres et devint chanoine de Reims. Ami dévoué de La Fontaine, il était lié également avec Racine et avec Boileau. On a de lui de nombreuses poésies publiées après sa mort. Au moment où La Fontaine lui adresse cette lettre, Maucroix est à Rome où Fouquet l'avait envoyé pour lui acheter des tableaux et des statues. — 3. Le Surintendant, Fouquet.

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serait aussi empêché que je le suis à présent. On dirait que la renommée n'est faite que pour lui seul, tanl il lui donne d'araires tout à la fois. Bien en prend à cette déesse de ce qu'elle est née avec cent bouches ; encore n'en a-t-elle pas la moitié de ce qu'il faudrait pour célébrer dig^nement un si ^rand héros; et je crois que quand elle en aurait mille, il trouverait de quoi les occuper toutes.

Je ne te conterai donc que ce qui s'est passé à \ aux le 17 de ce mois. Le roi, la reine mère. Monsieur, Madame ^, quantité de princes et de seigneurs s'y trouvèrent : il y eut un souper ma,i,nufique, une excellente comédie, un ballet fort divertissant, et un jeu qui ne devait rien à celui qu'on fit pour l'Entrée^.

Tous les sens furent enchantés ; Et le régal eut des beautés.

Dignes du lieu, dignes du maître.

Si quelque chose pouvait l'être.

Ensuite de *^ la promenade on alla souper. La délicatesse et la rareté des mets furent grandes ; mais la race avec laquelle M. et M""^^ la surintendante firent

les honneurs de leur maison, le fut encore davantage. Le souper fini, la comédie eut son tour : on avait dressé le théâtre au bas de l'allée des sapins.

En cet endroit, qui n'est pas le moins beau

De ceux qu'enferme un lieu si délectable,

Au pied de ces sapins et de leurs grilles d'eau.

Parmi la fraîcheur agréable Des fontaines, des bois, de l'ombre et des zéphyrs, Furent préparés les plaisirs Que l'on goûta cette soirée.

4. La reine mère. Anne d'Autriche : Monsieur, Philippo d'Orléans, frère du Roi; Madame, Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans. — 3. L'Entrée, il s'agit des fêtes données à Paris l'année prc'cédente pour l'entrée d.' la nouvelle reine Marie-Thérèse d'Autriclie. — 6. Ensuite de, cette construction archaïque se comprend très bien si l'on écrit : en suite de.

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De feuillages touffus la scène était parée

Et de cent flambeaux éclairée :

Le ciel en fut jaloux. Knfin fig'are-loi

Que lorsqu'on eut tiré les loiles", Tout combattit à \'au.\ pour le plaisir du roi : J^a musique, les eaux, les lustres, les étoiles.

Les décorations furent magnifiques, et cela ne se passa pas sans musique.

On vit des rocs souvrir, des Termes^ se mouvoir, Et sur son piédestal tourner mainte Hgure.

Deux enchanteurs pleins de savoir

Firent tant parleur imposture

Qu'on crutquils avaient le pouvoir

De commander à la nature.

L'un de ces enchanteurs est le sieur Torelli **, Magicien expert, et faiseur de miracles ; Et l'autre, c'est le Brun ''^, par qui Vaux embelli Présente aux regardants mille rares spectacles ; Le Brun dont on admire et Tesprit et la main, Père d'inventions agréables et belles, Rival des Raphaëls, successeur des Apelles ^', Par qui notre climat ne doit rien au Romain. Par lavis de ces deux la chose fut réglée .

D abord aux yeux de l'assemblée

Parut un rocher si bien fait.

Qu'on le crut rocher en effet; Mais insensiblement se changeant en coquille,

T. Les toiles, il s'ag-it de rideaux qui masquaient la scène. — 8. Terme, sorte de colonne ou de gaine en pierre, surmontée d'un buste ou d'une tête. On en voit beaucoup dans les anciens jardins français. — 9. Torelli ^1608-1678j, « machiniste italien » qui organisa le premier, au théâtre du Marais, des représentations à machines. Louis XIV l'employa souvent pour les spectacles de la cour. — 10. Le Brun (loiO- 1090), célèbre peintre auquel Louis XIV devait demander de nombreuses peintures pour Versailles. On peut voir au Louvre ses quatre batailles d'Alexandre, dont la grandeur un peu théâtrale gâte les réelles qualités décomposition et de dessin.— 11. Raphaël (1483-1520), le plus grand des peintres de la Renaissance italienne : Apelle, peintre grec du iv« iècle avant J.-C

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Il en sortit une nymphe gentille Qui ressemblait h la Béjart ^'', Nymphe excellente dans son art.

Et que pas une ne surpasse.

Aussi récita-t-elle avec beaucoup de j^ràce L'n prologue '^ estimé l'un des plus accomplis Qu'en ce genre on pût écrire, Va plus beau que je ne dis.

Ou bien que je n'ose dire :

Car il est de la façon De notre ami Pellisson * '' .

Ainsi, bien que je l'admire.

Je m'en tairai, puisqu'il nesl pas permis De louer ses amis.

Dans ce prologue, la Béjart, qui représente la nymphe de la fontaine où se passe cette action, commande aux divinités qui lui sont soumises de sortir des marbres t(ui les enferment, et de contribuer de tout leur pouvoir au divertissement de Sa Majesté : aussitôt les Termes et les statues qui font partie de l'ornement du théâtre se meuvent, et il en sort, je ne sais comment, des Faunes et des Bacchantes '"' qui font Tune des entrées du ballet.

Tout cela fait place à la comédie, dont le sujet est un homme arrêté par toutes sortes de gens '*'....

C'est un ouvrage de Molière.

Cet écrivain par sa manière

12. La Béjîurt, Madeleine Bi'-jarl, moilc en IGTi, était alors la meilleure actric'j de la troupe de Molière ; celui-ci devait épouser, en 1602, la jeune sœur de Madeleine, Arniande. — 13. Prologue, celui des Fàclu'u.r, comédie que Molière fit jouer pour la première l'ois à Vaux. — 14. Pellisson (lG2i 1693) était prenuer commis de Fouqiiet : il paya de six années d'emprisonnement sa fidélité au surintendant. Il est surtout connu par son Ilistoirn lie l Acadèmii' française. — 15. Faunes, dieux champêtres de la mytliolog'ie romaine, i-eprésentés avec des jandjes de bouc ; bacchantes, femmes vêtues de peaux de tigre et couronnées de j>ampre, qui accompayuaient le cortège de Bacchus. — 10. Cette comédie est celle des Fâcheux.

360 LËsS GKAND8 ÉCRÎVAîKS fttAN'ÇAtë

Charme à présent toute la cour.

De la façon dont son nom court, Il doit ôtre par delà Konie :

J'en suis ravi, car c'est mon homme.

Te souvient-il bien qu'autrefois, Nous avons conclu d'une voix Qu'il allait ramener en France Le bon ^'•oût et l'air de Térence?

Plante n'est plus qu'un plat bouffon ; Et jamais il ne fit si bon Se trouver à la comédie ; Car ne pense pas qu'on y rie De maint trait jadis admiré,

Et bon IN ILLO TEMPORE '" '.

, Nous avons chang-é de méthode , Jodelet '^ n'est plus à la mode.

Et maintenant il ne faut pas Quitter la nature d'un pas.

[Lettres à divers, XI.)

Poésies diverses.

Élégie pour M. Fouquet (1662).

La Fontaine, après la disgrâce et l'arrestation du surintendant Fouquet, composa cette élégie ; Fouquet y est désigné sous le nom d'Oronte.

Remplissez l'air de cris en vos grottes profondes ; Pleurez, nymphes de Vaux, faites croître vos ondes ; Et que l'Anqueuil enflé ravage les trésors

17. In illo tempore, dans ce temps-là. — 18. Jodelet, nom donné à un acteur comique, célèbre farceur qui s'appelait réellement Bedeau, et qui fit partie successivement des théâtres du Marais, de IHôtel de Bourgogne, et de Molière. Ce nom lui resta après la représentation d'une pièce de Scarron, Jodelet souffleté (1646). On le trouve dans les Précieuses ridicules de Molière. La Fontaine condamne dans le type de Jodelet la comédie boutïonne, à laquelle il oppose la comédie de mœurs et de caractère.

2. Nymphes de Vaux, les Nymphes sont des divinités champêtres qui président particulièrement aux cours d'eau. — 3. L'Anqueuil^ petite rivière qui passe à Vaux.

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Dont les re^^ards de Flore ont embelli ses bords.

On ne blâmera point vos larmes innocentes ; 5

Vous pouvez donner cours à vos douleurs pressantes;

Chacun attend de vous ce devoir j^énéreux :

Les destins sont contents; Oronte est malheureux.

A^ous l'avez vu nag-uère au bord de vos fontaines,

Qui, sans craindre du sort les faveurs incertaines, 10

Plein d'éclat, plein de gloire, adoré des mortels.

Recevait des honneurs qu'on ne doit qu'aux autels.

Hélas î qu'il est déchu de ce bonheur suprême !

Que vous le trouveriez dilïerent de lui-même !

Pour lui les plus beaux jours sont de secondes nuits ; 15

Les soucis dévorants, les regrets, les ennuis,

Hôtes infortunés de sa triste demeure,

En des gouffres de maux le plongent à toute heure.

Voilà le précipice où l'ont enfin jeté

Les attraits enchanteurs de la prospérité ! 20

Dans les palais des rois cette plainte est commune ;

On n'y connaît que trop les jeux de la Fortune,

Ses trompeuses faveurs, ses appas inconstants ;

Mais on ne les connaît que quand il n'est plus temps.

Lorsque sur cette mer on vogue à pleines voiles, 25

Qu'on croit avoir pour soi les vents et les étoiles,

Il est bien malaisé de régler ses désirs ;

Le plus sage s'endort sur la foi des zéphirs.

Jamais un favori ne borne sa carrière ;

Il ne regarde point ce qu'il laisse en arrière ; 30

Et tout ce vain amour des grandeurs et du bruit

Ne le saurait quitter qu'après l'avoir détruit.

Tant d'exemples fameux que l'histoire en raconte

Ne suffisaient-ils pas sans la perte d'Oronte ?

Ah ! si ce fau.v éclat n'eût point fait ses plaisirs, 35

Si le séjour de Vaux eût borné ses désirs,

11). Les soucis dévorants. Cl". Philrinoii rt Buucis : Des soucis dévorants c'est rétcriiel asile. — 2H. Sur la foi, c'est-à-dire, en se fiant ù. Remarquer la savante harmonie de ce vers.

36'2 m:s r.nwDS kckiv.mns français

Qu'il pouvait doucement laisser couler son âge !

Vous n'avez pas chez vous ce brillant cquipag^e,

Cette foule de g-ens qui s'en vont chaque jour

Saluer à longs Ilots le soleil de la cour ; 40

Mais la faveur du ciel vous donne en récompense

Du repos, du loisir, de l'ombre et du silence,

Un tranquille sommeil, dirniocents entretiens,

Et jamais à la cour on ne trouve ces biens.

Mais quittons ces pensers, Oronte nous appelle : 45

Vous dont il a rendu la demeure si belle.

Nymphes, qui lui devez vos plus charmants appas,

Si le long de vos bords Louis porte ses pas,

Tâchez de l'adoucir, fléchissez son courage ;

Il aime ses sujets, il est juste, il est sage ; 50

Du titre de clément rendez-le ambitieux :

C'est par là que les rois sont semblables aux dieux.

Du magnanime Henri qu'il contemple la vie :

Dès qu'il put se venger il en perdit l'envie ;

Inspirez à Louis cette même douceur ; 55

La plus belle victoire est de vaincre son cœur.

Oronte est à présent un objet de clémence ;

S'il a cru les conseils d'une aveugle puissance

Il est assez puni par son sort rigoureux,

Et c'est être innocent que d'être malheureux, 60

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