LES FABLES
Bien que les Fables soient un des ouvrages les plus connus des élèves, nous citons trois exemples tirés des livres 1, VII et XI.
38. Equipage a ici un sens très étendu; il s'agit de tout le train dune maison. —45. Pensers, infinitif substantivé, fréquemment usité encore aujourd'hui pour pe/jsee.s, qui ne peut entrer dans le corps d'un vers. — 49. Courage, cœur; —fléchir, du latin flectere, courber.— 51. Le s'élide devant ambitieux. — 53. Henri IV. Dans le vers suivant, il rappelle Henri ; construction défectueuse et amphibologique, il ne devant jamais se substituer qu'au sujet de la proposition précédente.
XVIl'' SIECLE 363
La mort et le bûcheron* ^1068).
Un pauvre bûcheron, lout couvert de ramée, Sous le faix du fagot aussi bien que des ans Gémissant et courbé, marchait à pas pesants, Et tâchait de gagner sa chauniine enfumée. Enfin, ncw pouvant plusd'elfort et de douleur, 5 Il met bas son fagot, il songe à son malheur. Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde? En est-il un plus pauvre en la machine ronde? Point de pain quelquefois, et jamais de repos : Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts, 10
Le créancier et la corvée, Lui font d'un malheureux la peinture achevée. Il appelle la Mort. Elle vient sans tarder,
Lui demande ce qu'il faut faire.
— C'est, dit-il, afin de m'aider 15
A recharger ce bois ; tu ne tarderas guère.
Le trépas vient tout guérir :
Mais ne bougeons d'où nous sommes :
Plutôt souFFRUi que mourir,
C'est la devise des hommes. 20
[Fables, 1, 1(3.)
*. Esoi't, fable 20. — 1. Ratoée (dcrivé du latin r<//Hii .s), cf. ratiioau, ramage, ramier, etc. La ramée se dit des branches coupées avec leurs feuilles. — 2. Faix, fardeau (du latin fuacis, faisceau). — 4. Chaumine, cabane couverte de cfuiumc. Signaler la construclion métrique de ce vers, formé de quatre g rouîtes de trois syllabes; la sensation de peine et dessoufllement grandit le vers en vers, depuis le premier jusqu'au quatrième au vers (i, // inrl bas son fuyot, en rejet ; c'est l'arrêt et le repos. — 8. Machine ronde, expression populaire (cf. le latin orbis, cercle;, signifiant le monde, et qui est bien à sa place ici. Observer que La Lonlaine, quand il use d'une périphrase, l'ap^troprie toujours à la condition et au caractère du personnage' qu'il fait parler. Ainsi dans le Gland et la Cilroaille, Garo définit Dieu : relui ([ue pvrche Ion euré. — 10. Les soldats, on logeait les soldats chez l'Iiabitant jusqu'à la fin du xvii» siècle ; aujourd'hui, l'habitant ne doit plus le logis qu'aux troupes de passage. La corvée, journées de travail dues au roi, ou au seigneur. — Itj. Tu ne tarderas guère, cela ne te retardera guère. — 20. Cette morale est expliquée dans la fable A^' du livre L n'ii précède celle-ci, et peut lui servir de coninienlaire. On jugera de la dilTérence au point de vue de la poésie.
3()4 I.IIS (il{A.MiS hCWlXAl.NS FRANÇAIS
Le coche et la mouche (1679).
Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé, Et de tous les côtés au soleil exposé,
Six forts chevaux tiraient un coche.
P^emmes, moine, vieillards, tout était descendu : L'attelai,^e suait, soufflait, était rendu. 5
Une mouche survient, et des chevaux s'approche. Prétend les animer par son bourdonnement ; Pique Tun, pique l'autre, et pense à tout moment
Qu'elle fait aller la machine ; S'assied sur le timon, sur le nez du cocher. 10
Aussitôt que le char chemine.
Et qu'elle voit les gens marcher.
Elle s'en attribue uniquement la gloire, Va vient, fait l'empressée; il semble que ce soit Un sergent de bataille allant en ch ique endroit 15 Faire avancer ses gens et hâter la victoire.
La mouche, en ce commun besoin.
Se plaint qu'elle agit seule et qu elle a tout le soin ; Qu'aucun n'aide aux chevaux à se tirer d'affaire.
Le moine disait son bréviaire : 20
Il prenait bien son temps ! Une femme chantait : C'était bien de chansons qu'alors il s'agissait I Dame mouche s'en va chanter à leurs oreilles,
Et fait cent sottises pareilles.
3. Coche, a signifié d'abord bateau (du lalin coucha, coque). Par analogie, on appela coche une voiture puljlique, une diligence, et 1 on dit, d'autre part, le coche d'eau, pour désigner un bateau transportant des voyageurs. — 4. Remarquer la gradation ironique ; le moine ne se décide à descendre qu'après les femmes. La Fontaine suit ici la tradition gauloise des fabliaux. — 1». Machine, pour la mouche, le mot machine caractérise bien cet ensemble compliqué dont elle est censée ignorer le vra» nom. — 13. Un sergent de bataille (cf. Montaigne,. serj/en/ de bande), offi- cier chargé, au moment du combat, de ranger les troupes. — 20. Bré viaire (latin breviariuni, abrégé) s'est dit de tout livre portatif, contenant un résumé de choses essentielles. Montaigne dit du Plutarque d'Amyot : « C'est notre bréviaire. » Le mot ne se dit plus guère que dans le sens où il est pris ici : livre de prières à l'usage des prêtres.
WIl SIliCLE
Après bien du travail, le coche arrive au haut : !25 « Respirons, maintenant, dit la mouche aussitôt. J'ai tant fait que nos j^ens sont enfin dans la plaine.
Çà, Messieurs les chevaux, payez-moi de ma peine. » Ainsi certaines j^ens, faisant les empressés.
S'introduisent dans les alVaires ; 30
Ils font partout les nécessaires.
Et, partout importuns, devraient être chassés.
(Fables, Vil, 9.)
Le songe d'un habitant du Mogol * (1679).
Jadis certain Mogol vit en sonj^^e un vizir Aux Champs-Elysiens possesseur d'un plaisir Aussi pur quinlini, tant enprix qu'en durée : Le même songeur vit en une autre contrée
Un ermite entouré de feux, 5
Qui touchait de pitié même les malheureux. Le cas parut étrange, et contre l'ordinaire : Minos en ces deux morts semblait s'être mépris.
2o. Remarquer l'elTet d'harmonie imitativf^ ; TetTort final des chevaux est rendu par 1 liiatus : nu lumt. — :U . Nécessaire, homme qui se rend, ou qui se croit nécessaire. — M. A propos de cette fable, on peut citer les vers su^f,'estifs de .M. E. Rostand {Cluuileck-r, acte I, scène ii;:
Et qui sait si le coche eût monté sans la mouche?
Tu crois qu'il valut moins qu'un « hue! » ou qu'un « dia 1 »
Le psaume de soleil qu'elle psalmodia .'
Tu crois à la vertu d'un juron (ju'on décoche,
Et que c'est le cocher qui fait monter le coche'?
Non, non : elle a plus lait (jue le gros fouet claqueur,
La petite musi((ue où l)ourdonnait un cn'ur !
■ Cette fable est tirée de Giitistun ou l'Empire (It-a roses, du poète persan Sadi. La traduction d'Andn- du Hyer, sieur de Malezair, avait, paru à Paris en 1034. — 1. Mogol ou Monijol. habitant de la Mongolie région située au nord de la C.liim'. — Vizir, le vi/.ir est le premier ministre du Sultan. —2. Champs Elysiens pour Champs-Elysées ; région des Enfers où, selon la mythologie grec(|ue. les âmes des justes étaient récompensées. — 'i. Entouré de feux, brûlé par les feux du Tartarc, partie des Enfers où les méchanta étaient punis.
'M\{\ LES GRANDS KCRIVAINS FRANÇAÏS
Le dormeur s'éveilla, tant il en lut surpris.
Dans ce songe pourtant soupçonnant du mystère, 10
Il se lit expliquer Tailaire.
L'interprète lui dit : « Ne vous étonnez point; X'^otre song^e a du sens; et, si j'ai sur ce point
Acquis tant soit peu dliahitude, C'est un avis des Dieux. Pendant l'humain séjour, 15 Ce vizir quelquefois cherchait la solitude; Cet ermite aux vizirs allait l'aire sa cour. » Si j'osais ajouter au mot de l'interprète, J'inspirerais ici l'amour de la retraite : Elle olVre à ses amants des biens sans embarras, 20 Biens purs, présents duciel, qui naissent sous les pas. Solitude, où je trouve une douceur secrète, Lieux que j'aimai toujours, ne pourrai-je jamais, Loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais ! Oh ! qui m'arrêtera sous vos sombres asiles? '2b Quand pourront les neuf Sœurs, loin des cours et des villes, M'occuper tout entier, et m'apprendre descieux Les divers mouvements inconnus à nos yeux. Les noms et les vertus de ces clartés errantes Par qui sont nos destins etnos mœurs différentes? 30 Que si je ne suis né pour de si grands projets. Du moins que les ruisseaux m'offrent de doux objets I Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie ! La Parque à filets d'or n'ourdira point ma vie,
-i. Le frais^ la fraictieur. Adjectif employé substaiitivetaent. comme le froid, le chaud. Cf. Virgile,. Eglogues, l, 51 : Hic iiiter fluniiiia nota Et fontes sacras fri(fiis captahis opacuni. — 2o. Qui m'arrêtera... Cf. Vir- <;iLE. Gcorg.. II. 485 : O qui me gelidis in vallihus Ha'ini Sislat... — 26. Les neuf Sœurs,, les Muses. — 30. Allusion à 1 astrologie,, que La Fontaine condamne cependant dans la fable 13 du livre II. — 32. Ce mouvement est encore imité de YmciLE, Géorg., II, 482: Sin has ne possiin natune accedere parles... — 34. Ourdira, La Parque n'ourdira point ma vie avec du fil d'or. Des trois Parques, lune tenait un fuseau, lautre ourdissait le fil, la troisième le coupait. Ourdir (du latin ordiri, commencer^ signifie : disposer les fils de la chaîne dune étolTe, pour la lisser.
XMI'' SII^CLIv 'M\'
Je ne dormirai point sous de riches lambris : 35 Mais voit-on que le somme en perde de son prix? Kn est-il moins profond et moins plein de délices ? Je lui voue au désert de nouveaux sacrillces. Quand le moment viendra daller trouver les morts, J'aurai vécu sans soins, et mourrai sans remords. -40
[Fables. XI, 1.) Discours à Madame de la Sablière (1085).
La Fontaine était l'hôte de M™" de la Sablière depuis 1671, li lut ce discours, à l'Académie française, à la fin de la séance où il fut reçu Académicien. Cette lecture dissipa l'impression fâcheuse produite par la réponse du Directeur, l'abbé de la Chambre, c|ui avait cru devoir sermonner La Fontaine un peu sévèrement.
Désormais que ma Muse, aussi bien que mes jours,
Touche de son déclin l'inévitable cours,
Et que de ma raison le flambeau va s'éteindre,
Irai-je en consumer les restes à me plaindre,
Et, prodi{;ue d'un temps par la Parque attendu, 5
Le perdre à regretter celui que j'ai perdu ?
Si le ciel me réserve encor quelque étincelle
Du feu dont je brillais en ma saison nouvelle,
Je la dois employer, suffisamment instruit
Que le plus beau couchant est voisin de la nuit. 10
•15. Lambris, c'est ordinairement un revêtement de bois ou de marbre, et, dans un sens plus général, la décoration intérieure d'un appartement. — 40. Conclusion ;i la t'ois résigrnée et insouciante, qui! faut l>ien se garder de trop admirer. Vivre sTins soins, c'est-à-dire sans soucis, n'est pas le but de la vie ; une conscience plus e.xigeante que celle de La Fontaine pourrait, aprrs une telle existence, éprouver quelques remords. Cf. Tépitaphe que, dès 16.^0, La Fontaine composait pour lui-même :
Jean s'en alla comme il était venu.
Mangeant le fonds avec le revenu.
Tint les trésors chose peu nécessaire.
Quant à son temps, bien le sut dispenser. Deux parts en fit. dont il soûlait pa.sser L'une à dormir et l'autre à ne rien faire.
1. Désonnais que, expression archaïque, mais conforme à l'étymologie de désormais, mot formé de di's, are (latin hora), niait (latin inayis), el signifiant ./ i>nrtir tfi' rrlln hrnrr 'ru nl/nnt) j)lii.i loin.
308 i.HS (îHwns i';t;Hi\ Ai\s fh anç.ms
Le leiiips marche toujours; ni force, ni prière,
Sacrilices ni vcf ux, n'allongent la carrière ;
Il faudrait niénag^er ce qu'on va nous ravir.
Mais qui vois-je que vous saj^ement s'en servir?
Si quelques-uns Font fait, je ne suis pas du nombre. 15
Des solides plaisirs je n'ai suivi que l'ombre ;
J'ai toujours abusé du plus cher de nos biens.
Les pensers amusants, les vag-ues entretiens,
Vains enfants du loisir, délices chimériques ;
Les romans et le jeu, pestes des républiques. 20
Par qui sont dévoyés les esprits les plus droits,
Ridicule fureur qui se moque des lois ;
Cent autres passions, des sages condamnées,
Ont pris comme à l'envi la fleur de mes années.
L'usage des vrais biens réparerait ces maux : 25
Je le sais et je cours encore à des biens faux. Je vois chacun me suivre : on se fait une idole De trésors ou de gloire ou d'un plaisir frivole : Tantales obstinés, nous ne portons les yeux Que sur ce qui nous est interdit par les Gieux. 30
Si faut-il qu'à la fin de tels pensers nous quittent ; Je ne vois plus d'instants qui ne m'en sollicitent. Je recule, et peut-être attendrai-je trop tard : Car qui sait les moments prescrits à son départ? Quels qu'ils soient, ils sont courts, à quoi les emploirai-
Si j'étais sage, Iris (mais c'est un privilège [je? 35 Que la nature accorde à bien peu d'entre nous), Si j'avais un esprit aussi réglé que vous, Je suivrais vos leçons, au moins en quelque chose : Les suivre en tout, c'est trop ; il faut qu'on se propose 40 Un plan moins difficile à bien exécuter. Un chemin dont sans crime on se puisse écarter.
14. Qui vois-je que. . . Que pour -sinon. — 21. Dévoyés, jetés hors de la bonne voie. — '^9. Tantale, dans le Tartare des anciens, était dévoré par la faim et la soif, et voyait fuir devant lui les mets et la boisson. — 31. Si, aussi (latin sic).
XVII*^ SIKCLE 'M\9
Ne point errer est chose au-dessus de mes forces :
Mais aussi, de se prendre à toutes les amorces,
Pour tous les faux hrillants courir et s'empresser, 45
J'entends que l'on me dit : « Quand donc veux-tu cesser ?
Douze lustres et plus ont roulé sur ta vie :
De soixante soleils la course entresuivie
Ne l'a pas vu i;oùter un moment de repos ;
Quelque part que tu sois, on voit à tout propos 50
L'inconstance dune âme en ses plaisirs légère,
Inquiète et partout hôtesse passag-ère ;
Ta conduite et tes vers, chez toi, tout s'en ressent :
On te veut là-dessus dire un mot en passant.
Tu changes tous les jours de manière et de style ; 55
Tu cours en ce moment de Térence à Virgile :
Aussi rien de parfait n'est sorti de tes mains.
Eh bien ! prends, si tu veux, encor d'autres chemins ;
Invoque des neuf Sœurs la troupe tout entière :
Tente tout, au hasard de gâter la matière; 60
On le souffre, excepté tes contes d'autrefois. »
J'ai presque envie, Iris, de suivre cette voix ;
J'en trouve l'éloquence aussi sage que forte.
Vous ne parleriez pas ni mieux ni d'autre sorte :
Serait-ce point de vous qu'elle viendrait aussi? 65
Je m'avoue, il est vrai, s'il faut parler ainsi,
Papillon du Parnasse et semblable aux abeilles
A qui le bon Platon compare nos merveilles ;
Je suis chose légère et vole à tout sujet :
Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet ; 70
A beaucoup de plaisirs je mêle un peu de gloire.
44. De se prendre, le fait de se prendre. — 47. Lustre, espac de cinq ans ; douze lustres s'i^n'ilicni donc soixante ,iiis. — oî>. Les neuf Sœurs, Les Muses. — 61. Les Contes avaient retardé iV'Iection de La F(intaine à r.Vcadéinie française. Le roi n'avait sanctionné cette élection qu'après «jue La Fontaine eut pris l'engagement « d'être sage ». — tio. Aussi n'est pas à la place que lui donnerait la grammaire actuelle. Il faudrait écrire : Aussi, ne serait-ce point de vous... — 68. Platon. ■ Le poète est chose légère, ailée et sacrée » (Ion).
A'tO i.i;s (iHANUs i;ci<i\AiNs m{.\n(,;.ms
.rii'iiis plus haut j)eul-èlre au temple de Mémoire Si dans un ^^onre seul j'avais usé mes jours. xMais quoi! je suis volage en vers comme en amours; Ivi faisant mon portrait, moi-même je m'accuse, 75 Kl ne veux point donner mes défauts pour excuse,
2. Originalité de la Fontaine. — Lauteur des Fables est un des écrivains les plus originaux du xvii" siècle. Sans doute, il a emprunté ses sujets à l'antiquité et au moyen âge ; niais il les transforme et se les approprie à ce point, que personne n'a pu limiter à son tour. lia su donner à chacune de ses fables un tour Jramulùfue, et faire de renscmble « une ample comédie à cent actes divers » : représenter les animaux sinon avec l'exactitude scientifique d'un naturaliste, du moins conformément à la tradition populaire ; peindre tous les sentiments et toutes les passions de l'humanité, toutes les conditions sociales et tous les métiers, enfin, il a le sentiment de la nature, et il a peint sobrement mais poétiquement les paysages de France qui servent de cadre à ses animaux. — Sa morale est celle de l'expérience, un peu sceptique et utilitaire, mais fondée sur le sens ; ^on n'apprend pas dans les Fables la charité, mais on y comprend mieux la aolidarité^ — Son style est aussi varié que ses sujets : La Fontaine sait être tour à tour conteur, poète épique, poète lyrique, poète satirique. Son vocabulaire est aussi riche que celui de Molière ; sa versification souple et ferme suit tous les mouvements de sa pensée.
ClIAPITUE XI