LE CONNÉT.\BLE DE BOURBON ET BAVAKI
Fénelon s'inspire du sophiste grec Lucien, pour ses Dialogues des morts. Deux personnages illustres sont censés se rencontrer dans l'autre monde, et se juger réciproquement avec franchise. Parfois Fénelon, qui ne s'as-
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treint pas aux rcgles du genre, fait parler des personnages historiques qui ne sont pas encore du nombre des morts : tel est le cas du dialogue que nous citons. — Le connétable de Bourbon, qui avait trahi I-rançois I"' pour passer au service de Char!es-Q.uint, aperçoit Bayard, le « chevalier sans peur et sans reproche », blesse à mort, et s'apitoie sur son sort. Ba)ard lui répond qu'il est heureux de mourir pour son Roi et pour son pays, et le plaint à son tour de son méprisable état. Il se dégage de ce dialogue une belle leçon de fidélité et de patriotisme. Bayard est mort en Italie, au passage de la Sésia, en 1524. Le connétable devait mourir aussi en combattant sous les murs de Rome (1527).
Le Connktahle. — N'est-ce point le pauvre Bayard qiie je vois au pied de cet arbre, étendu sur l'herbe et percé d'un grand coup ? Oui, c'est lui-même. Hélas î je le plains et je sens que mon cœur est encore touché pour sa patrie. Mais avançons pour lui parler. Ah ! mon pauvre Bavard, c'est avec douleur que je te vois en cet état.
Bayard. — C'est avec douleur que je vous vois aussi.
Le Connétable, — Je comprends bien que tu es fâché de te voir dans mes mains par le sort de la guerre ; mars je ne veux point te traiter en prisonnier, je te veux g-arder comme un bon ami, et prendre soin de ta guérison, comme si tu étais mon propre frère. Ainsi tu ne dois point être fâché de me voir.
Bavard. — Hé ! croyez-vous que je ne sois poin fâché d'avoir obligation au plus grand ennemi de la France? Ce n'est point de ma captivité, ni de ma blessure, que je suis en peine : je meurs dans un moment, la mort va me délivrer de vos mains.
Le Connétable. — Non, mon cher Bayard, j'espère que nos soins réussiront à te guérir.
Bavard. — Ce n'est point là ce que je cherche, et je suis content de mourir.
Le Connétable. — Qu'as-tu donc ? Est-ce que tu ne saurais te consoler d'avoir été vaincu et fait prisonnier?
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Les armes sont journalières ' . Ta gloire est assez bien étaljlie par tant de belles actions. Les Impériaux ne pourront jamais oublier cette vi<;oureuse défense de Mézières contre eu\ -.
Bayakd. — Pour moi, je ne puis jamais oublier qiïc vous êtes ce j,n\ind connétable, ce prince du plus noble sanj;- qu'il y ait dans le monde, et qui travaille à déchirer de ses propres mains sa patrie et le royaume de ses ancêtres.
Le Go^înétable. — Quoi ! Bayard, je te loue, et tu me condamnes! Je te plains et tu m'insultes!
Bâtard. — Si vous me plaignez, je vous plains aussi, et je vous trouve bien plus à plaindre cpie moi. Je sors de la vie sans tache. J'ai sacrifié la mienne à mon devoir: je meurs pour mon pays, pour mon roi, estimé des ennemis de la France et regretté de tous les bons Français. Mon état est digne d'enNie.
Le Connétable. — Et moi, je suis victorieux d'un ennemi qui m'a outragé : je me venge de lui ; je le chasse du Milanais ; je fais sentir à toute la France combien elle est malheureuse de m'avoir perdu, en me poussant à bout. Appelles-tu cela être à plaindre ?
Bavard. — Oui, on est toujours à plaindre, quand on agit contre son devoir. Il vaut mieux périr en combattant pour sa patrie (jue de la vaincre et de triompher d'elle. Ah ! quelle horrible gloire que celle de rlélruire son propre pays !
Le Connétable. — Mais ma patrie a été ingrate après tant de services que je lui avais rendus. J'ai été contraint, pour sauver ma vie, de m'enfuir presque seul. Que voulais-tu que je tisse?
i Journalières, c'est-à-dire chatige-anl selon les jour;?. — 2. Les Ifnpdriaux (soldats de Charles-Qiiinl) durent lever le si>ge de Mé'àève^ après trois semaines (io2l).
MH» t.ls CUANDS l-lCmVAINS 1 HANÇAIS
l>A^ AKi>. (^)ue \ oussoulFrissiez toulcssorles de maux, j)liilôl que de manquer à la France et à la ^-^randeur de votre maison. Si la persécution était trop violente, vous pouviez vous retirer ; mais il valait mieux être pauvre, obscur, inutile à tout, que de prendre les armes contre nous. \'olre f^loire eût été au comble dans la pauvreté et dans le plus misérable exil.
Le Connétable. — Mais ne vois-tu pas que la venf^eance s'est jointe à l'ambition pour me jeter dans cette extrémité ? J'ai voulu que le roi se repentit de m'avoir traité si mal .
Bayard. — Il fallait l'en faire repentir par une patience à toute épreuve, qui n'est pas moins la vertu d'un héros que le courage.
Le Connétable. — ^Liis le roi, étant si injuste et si aveuglé par sa mère ^, méritait-il que j'eusse de si grands égards pour lui ?
Bayard. — Si le roi ne le méritait pas, la France entière le méritait^. La dignité même de la couronne, dont vous êtes un des héritiers, le méritait. A^ous vous deviez à vous-même dépargner la France, dont vous pouviez être un jour roi.
Le Connétable. — Eh bien 1 j"ai tort, je l'avoue ; mais ne sais-tu pas combien les meilleurs cœurs ont de peine à résister à leur ressentiment ?
Bayard. — Je le sais bien , mais le vrai courage consiste à y résister ''. Si vous connaissez votre faute, hâtez-vous de la réparer. Pour moi, je meurs et je vous trouve
3. Sa mère. Louise de Savoie, mère de François l". Elle avait^ pendant sa régence, intenté un procès au connétable de Bourbon. — 4. Cette phrase prouve que Fénelon connaissait bien le vrai patriotisme. — 3. Belle leçon à l'adresse directe du jeune duc de Bourgogne, si emporté, et auquel Fénelon apprend que la vertu consiste à triompher des mauvais penchants de la nature.
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plus à plaiiulre ilans vos prospcrilés que moi dans mes souflrances. Quand l'empereur ne > ous tromperait j)as, quand même il vous donnerait sa sœur en, mariaj^c, el qu'il partag^erait la France avec vous, il n'elTacerait point la tache qui déshonore votre vie ^. Le connétable de Bourbon rebelL* ! ah ! quelle honte ! hlcoutez Hayard mourant comme il a vécu, et ne cessant de dire la vérité. [Dialogues des morts, lxii.)
Le Télémaque (paru en 1699).
Fénclon écrivit le Télémaque à l;i fois pour apprendre au duc de Bourgogne l'histoire et la littérature grecques, et pour l'instruire des devoirs de sa condition. — Il prend dans Homère {Odyssée, ch. IV) l'idée des voyages du jeune Télémaque, fils d'Ulysse, à la recherche de son père. Mais tandis que le poète grec conduisait seulement Télémaque à Pylos et à Sparte, Fénelon fait entreprendre au fils d'Ulysse des voyages beaucoup plus longs et dont voici les principales étapes : Parti d'Ithaque, Télémaque traverse le Péloponèse, puis se rend en Sicile auprès du roi Aceste; celui-ci donne à Télémaque un vaisseau phénicien qui doit le ramener dans sa patrie; mais ce vaisseau est pris par une flotte égvptienne, et Télémaque est emmené en Egypte où règne Sésostris. Rendu à la liberté, il relâche d'abord à Tyr, puis à Chypre, et en Crète dont les habitants veulent le nommer roi. Télémaque refuse et s'embarque pour Ithaque ; mais une tempête le jette dans l'ile d'Ogygie où il est recueilli par Calypso. Toute cette première partie des aventures de Télémaque est présentée par Fénelon sous la forme d'un récit que le fils d'Ulysse fait à Calypso (I- V). — Télémaque quitte l'île d'Ogygie avec son fidèle guide Mentor (qui n'est autre que Minerse, déesse de la sagesse). Mais au lieu de rentrer à Ithaque, Télémaque est entraîné par la volonté des dieux à Salente, ville de l'Italie méridionale. Là il prend part à des combats aux côtés du roi Idoménée, et Mentor donne à la ville une constitution. Cependant le fils d'Ulysse descend aux Enfers pour y chercher son père qu'il croît déjà mort. Mais il y apprend qu'Ulysse vit encore et va regagner sa patrie. Télémaque enfin s'embarque pour Ithaque et y retrouve Ulysse. Mentor qui l'a protégé et conseille pendant ces longs voyages, se révèle à lui et dégage la morale de ses leçons : nous citons cette conclusion.
Knlin Minerve prononça ces paroles : « Fils d'Ulysse, écoutez-moi pour la dernière fois. Je n'ai instruit aucun mortel avec autant de soin que vous ; je vous ai mené par la main au travers des naufrages, des terres inconnues, des guerres sanglantes et de tous les
•». Allusion aux promessesde Charles-Quint qui ne furent pas tenues.
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maux (jiii peuvent éprouver le creur de l'homme. Je vous ai montré, par des expériences sensibles ', les vraies et les fausses maximes par lescfuelles on peut réj^^ner. Vos fautes ne vous ont pas été moins utiles que vos malheurs, car quel est Thomme qui peut ^gouverner sagement, s'il n"a jamais souffert et s'il n'a jamais prolité des souffrances où ses fautes l'ont précipité ?
« Vous avez rempli, comme votre père, les terres et les mers de vos tristes aventures. Allez, vous êtes maintenant dig^ne de marcher sur ses pas. Il ne vous reste plus qu'un court et facile trajet jusques à Ithaque "^, où il arrive dans ce moment. Combattez avec lui ; obéissez-lui comme le moindre de ses sujets ; donnez-en l'exemple aux autres. Il vous donnera pour épouse Antiope, et vous serez heureux avec elle, pour avoir moins cherché la beauté que la sagesse et la vertu,
« Lorsque vous régnerez, mettez toute votre gloire à renouveler l'âge d'or. Ecoutez tout le monde ; croyez peu de gens; gardez-vous bien de vous croire trop vous-même. Craignez de vous tromper, mais ne craignez jamais de laisser voir aux autres que vous avez été trompé.
u Aimez les peuples; n'oubliez rien pour en être aimé. La crainte est nécessaire, quand l'amour manque; mais il la faut toujours employer à regret, comme les remèdes les plus violents et les plus dangereux.
« Considérez toujours de loin toutes les suites de ce que vous voulez entreprendre ; prévoyez les plus terribles inconvénients, et sachez que le vrai courage consiste à envisager tous les périls et à les mépriser quand ils deviennent nécessaires. Celui qui ne veut pas les voir n"a pas de courage pour en supporter tran-
1. Sensibles, qui tombent sous les sens. — 2. Ithaque, petite île, sur la cote occidentale du Pcioponèse^ et dont Ulysse est roi.
quillen^ent la vue ; celui qui les voil tous, qui évite lous ceux qu'on pput éviter, et cpii Icute les autres sans s'émouvoir, est le seul sage et ma};nauime
« Fuyez la mollesse, le faste, la proTusion ; mettez votre gloire clans la simplicité ; que vos vertus et vos bonnes actions soient les ornements de \(jtre personne et de votre palais; qu'elles soient la garde qui vous environne, et que tout le monde apprenne de v(^us en quoi consiste le vrai bonheur.
<( N'oubliez jamais que les rois ne régnent point pour leur propre gloire, mais poui'le bien des peuples ^. Les biens quiU tout s'étendent jusque dans les siècles les plus éloignés; les maux qu'ils font se multiplient de génération en génération, jusqu'à la postérité la plus reculée. Ln mauvais règne fait quelquefois la calamité de plusieurs siècles,
« Surtout, soyez en garde contre voire humeur : c'est un ennemi que vous porterez partout avec vous jusques à la mort ; il entrera dans vos conseils et vous trahira, si vous Técoutez. L'humeur fait perdre les occasions les plus importantes ; elle donne des inclinations et des aversions d'enfant, au préjudice des plus grands intérêts ; elle fait décider les plus grandes alTaires par les plus petites raisons ; elle obscurcit tous les talents, rabaisse le courage, rend un homme inégal, faible, vil et insupportable. Défiez-vous de cet ennemi '.
« Craignez les dieux, ô Télémaque I Cette crainte est le plus grand trésor du cœur de l'homme : avec elle, vous viendront la sagesse, la justice, la paix, la joie, les plaisirs purs, la vraie liberté, la douce abondance, la gloire sans tache.
« Je vous quitte, ô fils d'Ulysse ; mais ma sagesse ne
i. Maxime souvent réptHée au xvn' siècle non seuleniont par les moralistes, mais aussi par les prédicateurs s'adressant publii[uonicnt au Roi. — i. Fénelon insiste sur ce point ; l'humeur était le grand défaut de son élève.
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VOUS quillera point, pourvu que vous sentiez que vous ne pouvez rien sans elle. Il est temps que vous appreniez à marcher tout seul. Je ne me suis séparée de vous, en Phénicie et à Salente^', que pour vous accoutumer à être privé de cette douceur, comme on sèvre les enfants, lorsqu'il est temps de leur ôter le lait pour leur donner doii aliments solides. »
A peine la déesse eut achevé ce discours, qu'elle s'éleva dans les airs et s'enveloppa d'un nuag-e d'or et d'azur où elle disparut. Télémaque, soupirant, étonné, et hors de lui-même, se prosterna à terre, leva les mains au ciel, puis alla éveiller ses compag-nons, se hâta de partir, arriva à Ithaque et reconnut son père chez le fidèle Eumée ^.
(Télémaque, Conclusion.)
Lettre au duc de Bourgogne (1692 ?).
Les rapports étaient souvent très tendus entre le maître et son élève; celui-ci venait de répondre insolemment à Fénelon qui, sans s'abaisser à discuter avec un entant, lui adressa cette lettre. On en remarquera la fierté contenue et mesurée. Ce sang-froid agit plus sur le jeune prince que l'emportement ou la contrainte : le duc de Bourgogne fit des excuses, et peu à peu il triompha de son mauvais caractère.
Je ne sais, monsieur, si vous vous rappelez ce que vous m'avez dit hier : que vous saviez ce que vous êtes, et ce que je suis ; il est de mon devoir de vous apprendre que vous ignorez l'un et l'autre. Vous vous imaginez donc, monsieur, être plus que moi; quelques valets, sans doute, vous l'auront dit ; et moi, je ne crains pas de vous dire, puisque vous m'y forcez, que je suis plus que vous. Vous comprenez assez qu'il n'est pas ici question de la naissance. Vous regarderiez comme un insensé celui qui prétendrait se faire un
5. Allusion aux étapes de Télémaque à Tyr et en Crète. — 6. Conclusion brusque. Fénelon ne veut pas recommencer les scènes décrites par Homère dansVOdyssée ; il y renvoie le lecteur.
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mérite de ce que la pluie du ciel a fertilisé sa moisson, sans arroser celle de son voisin. Vous ne seriez pas plus sag^e, si vous vouliez tirer vanité de votre naissance, qui n'ajoute rien à votre mérite personnel.
\'ous ne sauriez douter que je suis au-dessus de vous par les lumières * et les connaissances. Vous ne savez que ce que je vous ai appris, et ce que je vous ai appris n'est rien, comparé à ce qui me resterait à vous apprendre. Quant à l'autorité, vous n'en avez aucune sur moi, et je Tai moi-même, au contraire, pleine et entière sur vous.
Le Roi et Monseigneur- vous Tout dit assez souvent. Vous croyez peut-être que je m'estime fort heureux d'être pourvu de l'emploi que j'exerce auprès de vous ; désabusez-vous encore, monsieur, je ne m'en suis chargé que pour obéir au Roi et faire plaisir à Monseig^neur, et nullement pour le pénible avantage d'être votre précepteur ; et afin que vous n'en doutiez pas, je vais vous conduire chez Sa Majesté, pour la supplier de vous en nommer un autre dont je souhaite que tous les soins soient plus heureux que les miens.
I. Autres ouvrages de Fénelon. — Nous avons encore de Fénelon : Le Truite de Vexlstence de Dieu (dont la l"^* partie fut publiée en 1712 ; la seconde est posthume, 1718) ; — Les Bia.locfues sur Véloquence (publication posthume, 1718) ; — et deux Sermons : Pour la f'ûle de l'Epiphanie (1685) et Four le sacre de l'archevêque de Cologne (1707). Mais le plus important ouvrage de ses dernières années est la Lettre à V Académie.
La Lettre à l'Académie. — On connaît les circonstances qui firent naître la Lettre à l'Académie. M. Dacier, secrétaire perpétuel de l'Académie fiançaise, avait prié les membres de la compagnie de donner leur avis sur les occupations qui leur semblaient le plus utiles (1713^. Fénelon, de Cambrai, répondit par un Mémoire qui parut assez intéressant pour qu'on en votât l'impression. Alors, Fénelon demanda la permission de revoir
1. Lumières, expression très usitée au xvii' siècle, dans le sons de connaissances intellectuelles. — 2. Le Roi : Louis XIV ; Monseigneur : In Grand Dauphin, fils de Louis XIV. mort en 1711.