Les Romans de la Table ronde
J. Définitions et sources. — On donnait d'abord le nom de rom;<n. à tout ouvrage, en vers ou en prose, écrit en langue vulgaire. Mais le roman , en vers, s'oppose à la Chanson de f/es/e, en ce que, tandis que celle-ci a toujours un fondement plus ou moins historique, le roman est une œuvre d'invention ou dimitation. Les romans bretons ou romans de la Table ronde développent des sujets empruntés aux vieilles légendes celtiques, et qui nous furent connus d'abord par de courts poèmes appelés lais. Parmi ces romans, les uns ont pour héros principal quelque chevalier venu de cette cour bretonne où le roi Arthur réunissait ses principaux vassaux autour d'une table ronde ; les autres se rattachent à la légende du graal, A ase où Joseph d'Arimathie avait recueilli le sang du Christ, et que des chevaliers au cœur pur gardaient dans le château de Slontsnlvat.
2. Les personnages. — Ne confondons pas le chevalier des Chansons de geste avec celui des romans bretons. Un Roland, un Guillaume, sont des barons chrétiens et français, qui se battent pour leur pays et pour leur Dieu, contre les Sarrasins. On les voit uniquement occupés de frappei' de grands coups ; vaincre ou mourir, telle est leur devise. La femme n'apparait que très discrètement dans les Chansons de geste, et ses sentiments sont aussi de nature héroïque. — Le chevalier de la Table ronde n'est plus un combattant au service du pays ; il porte les couleurs de la « dame de ses pensées ». et c'est pour elle, c'est pour la conquérir ou pour lui obéir, qu'il accomplit, au péril de sa vie, de merveilleux et vains exploits. Quand la religion se mêle à l'amour courtois {courtois se dit de ce qui convient à Vhomme de covr)^ elle a un caractère mystique et superstitieux : les légendes du paganisme celtique viennent souvent s'y amalgamer de la façon la plus étrange. — Mais, aussi, avouons-le, la psychologie des romans est bien plus fine
et délicate que celle des Chansons de geste: BÉnon,, auteur de /"r/'-v/an, et CuKÉTiEN vu Tiutvi-s. auteur du Chev,ilier au lion et de Uincelot, sont, sous ce i-apport, plus classiques et plus iiioilernes (jiie les lrou\"ères.
3. Principaux poèmes. — a) Parmi les plus célèbres romans nous avons d'abord ceux dont Chrétien de Troyes est l'adaptateur plutôt que l'inventeur, ('eiioèle, mort à la lin du \n' >iècle, vivait à la cour très rallinée de Marie de Champagne ; et celleci passe pour lui avoir indiqué elle-même les sources celtifjues de quelques-uns de ses poèmes. Citons seulement •'
LeChevalieran //on. histoiredunchevalierd'Arlhur. Ivain, qui après avoir blessé mortellement un autre chevalier, s'éprend de sa veuve, et finit par l'épouser grâce au manège très subtil d'une dame de compagnie ; mais Ivain part pour accomplir de nouveau.x exploits, et il laisse passer le délai prescrit par sa femme : celk*-ci le bannit d'abord de sa présence, puis finit par lui pardonner.
Liincelol raconte les aventures du chevalier de ce nom qui, pour plaire à la reine Guenièvre, ne cesse de mettre sa vie en péril. Il consent même, au risque de se déshonorer, à se laisser traîner surune cliarretle: maisil arriveainsi à délivrer la reine.
Enlin, Perceval se rapporte à la légende du Saini-(jraai.
/>)Tout à fait à part, il faut considérer Tristan et Yseult, dont nous possédons deux l'édactions en vers, du xii* siècle, l'une de Béroul, l'autre de Thomas. On doit y louer, à travers les épisodes souvent peu vraisemblables, une analyse vraiment pénétrante de l'amour passionné. Tristan ne pouvant épouser Yseult. mariée au roi Marc de Cornouailles, la fait appeler à son lit de mort : mais Yseult arrive trop tard, et meurt elle-même de désespoir près du cadavre de Tristan. — Nous citons ce dernier épisode :
Mort d'Yseult (xir siècle).
Vseult est sortie du navire, elle entend les grandes plaintes dans la rue, les cloches aux monastères, aux chajDclles ; elle demande aux hommes quelles nouvelles, pourquoi ils font de telles sonneries et à propos de quoi sont les larmes. Un ancien alors lui dit : « Belle dame, qu'ainsi Dieu m'aide, nous avons si grande douleur que jamais ^ens n'en eurent plus grande. Tristan, le pieux, le franc, est mort : à ceux du royaume il était le soutien. » Dès que Yseult entend la nouvelle,
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(le douleur elle jie peut sonner mol ; à tel point elle est navrée de sa morl. Elle va par la rue, désalTublée, devant les autres, vers le palais. Les Bretons ne virent jamais plus une femme de sa beauté; ils s'émerveillent par la cité d'où elle vient, qui elle est. Yseult va là où elle voit le corps, alors elle se tourne vers l'Orient, pour lui elle prie pieusement : « Ami Tristan, quand je vous vois mort, avec raison je ne puis ni dois vivre. \'ous êtes mort pour mon amour, et je meurs, ami, de tendresse, de ce que je ne pouvais venir à temps. » A côté de lui elle va, l'embrasse et s'étend ; et alors elle rend l'esprit.