I.— Fontenelle
Bernard Le Bovier de Fontenelle. ne à Rouen, était neveu des Corneille par sa mère. Thomas Coi-neille encouragea son goût pour les lettres, et Fontenelle débuta par une médiocre tragédie, Aspar ; 16S0). Il n"eut pas plus de succès avec d'autres pièces du même genre, ni avec ses Poésies pastorales (1688).
Mais déjà il se tournait vers les ouvrages scientifiques et philosophiques, et en 1686. il avait publié les Entretiens sur la pluralité des mondes, où il s'annonçait comme un délicat et intelligent vulgarisateur. En 1687, il donna l'Histoire des oracles, ouvrage plus hardi, déjà « voltairien » . Puis il s'engagea assez vivement dans la querelle des anciens et des modernes, et il tint pour ces derniers; ce qui lui valut l'animosité de Boileau, de Racine, et surtout de La Biuyère qui, dans ses Caractères, l'a ridiculisé sous le nom de Cydias. le hel esprit de profession. — Enfin le meilleur Fontenelle se dégage lorsque, comme secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, il écrit les Éloges des académiciens. Là. il faut admirer la souplesse avec laquelle Fontenelle sait s'assimiler les sujets les plus divers, et la clarté qu'il répand sur les travaux et les théories de Leibnitz. de Newton, de Tournefort. de Cassini, de Du Fay, de Montmort. etc.. Fontenelle, en ce sens, prépare la voie à Bulîon.
Comme philosophe. Fontenelle croit surtout à la raison et au progrès. Il est sous ce rapport le précurseur de Voltaire et des Encyclopédistes.
Enfin, écrivain, Fontenelle a un style souple, facile, insinuant. Il était plutôt intellectuel que sensible, et M""* de Tencin lui disait, en lui montrant son cœur : « C'est de la cervelle que vous avez là, »
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La pluralité des mondes (1086).
(Début du Premier soir).
Folttenelle suppose qu'il se trouve à la campagne chez la marquise de G..., à qui il entreprend d'expliquer le système des planètes et des étoiles. L'ouvrage est divisé en six parties, ou Soirs ; nous donnons une partie du Premier soir. On y voit comment s'engage l'entretien. Fontcnefle s'y montre poète et savant à la fois : le style, avec une pointe d'élégance affectée, est précis et méthodique. On peut admirersurtout l'aisance avec laquelle, d'un échange de compliments mondains, nait la question très sérieuse qui va occuper la suite. Le sujet se pose nettement à la fin de ce préambule.
Nous allâmes un soir, après souper, nous promener dans le parc. Il faisait un trais ^ délicieux, qui nous récompensait^ d'une journée fort chaude que nous avions essuyée. La lune était levée il y avait peut-être une heure, et ses r*ayons, qui ne venaient à nous qu'entre les branches des arbres, faisaient un airréable niélanjre dun blanc fort vif. avec tout ce vert qui paraissait noir. Il n'y avait pas un nuage qui dérobât ou qui obscurcît la moindre étoile ; elles étaient toutes d'un or pur et éclatant, et qui était encore relevé par le fond bleu où elles étaient attachées -^ Ce spectacle me lit rêver, et peut-être, sans la marquise, eussé-je rêvé assez long-temps ; mais la présence d'une si aimable dame ne me permit pas de m'abandonner à la lune et aux étoiles. — « Ne trouvez-vous pas, lui dis-je, que le jour même n'est pas si beau qu'une belle nuit? — Oui, me répondit-elle, la beauté du jour est comme une beauté blonde (jui a plus de brilhuit ; mais la beauté de la nuit est une beauté brune qui est plus touchante... Avouez que le jour ne vous eût jamais jeté dans une rêverie aussi douce que celle où je vous ai vu près de tomber tout à l'heure, à la vue de cette belle nuit... D'où cela vient-il ? — C'est apparemment, répondis-je,
L Un frais, une fraîcheur.— 2. Récompensait, didomniageait.— 3. On analysera tout ce passage au point de vue du jnltorestjne.
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qu'il n'Inspire point je ne sais quoi de triste et de passionné. On s'imag-inc que les étoiles marchent avec i)liis de silence que le soleil; les objets que le ciel présente sont plus doux, la vue s'y arrête plus aisément; enlin, on rêve mieux parce qu'on se flatte d'être alors dans toute la nature la seule personne occupée à rêver. Peutêtre aussi que le spectacle du jour est trop uniforme, ce n'est qu'un soleil et une voûte bleue ; mais il se peut que la vue de ces étoiles semées confusément, et disposées au hasard en mille figures différentes ■* favorise la rêverie et un certain désordre de pensées où l'on ne tombe point sans plaisir. — J'ai toujours senti ce que vous me dites, reprit-elle, j'aime les étoiles, et je me plaindrais volontiers du soleil qui nous les efface. — Ah ! m*écriai-je, je ne puis lui pardonner de me faire perdre de vue tous ces Mondes. — Qu'appelez-vous tous ces Mondes ? me dit-elle, en me regardant et en se tournant Acrs moi. — Je vous demande pardon, répondis-je ; vous m'avez mis sur ma folie, et aussitôt mon imagination s'est échappée ^. — Quelle est donc cette folie? reprit-elle. — Hélas ! répliquai-je, je suis bien fâché qu'il faille l'avouer, je me suis mis dans la tête que chaque étoile pourrait bien être un Monde. Je ne jurerais pourtant pas que cela fût vrai ; mais je le tiens pour vrai, parce qu'il'' me fait plaisir à croire. C'est une idée qui me plaît, et qui s'est placée dans mon esprit d'une manière riante. Selon moi, il n'y a pas jusqu'aux vérités à qui l'agrément ne soit nécessaire'^. — Eh bien, reprit-elle, puisque votre folie est si agréable, donnez-la moi; je croirai sur les étoiles tout ce que vous voudrez, pourvu que j'y trouve du plaisir. — Ah ! madame, répondis-je bien vite, ce n'est pas un plaisir comme celui que vous auriez à une Comé-
4-. Figures, les constellations. — 3. S'est échappée, a pris son vol. son essor. — fi. Il, neutre : cela. — 7. C'est ici toute la théorie de la vulgarisation, au sens où lentend le xviii siècle.
die de Molièi^e ; c'en est un qui est je ne sais où dans la raison, et qui ne fait rire que l'esprit. — Quoi donc ! reprit-elle, croyez-vous qu'on soit incapable des plaisirs qui ne sont que dans la raison ? Je veux tout à l'heure vous faire voir le contraire ; apprenez-moi vos étoiles. » J'eus beau me défendre encore quelque temps, il fallut céder.