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LES GRANDS FCRIVAINS FRANÇAIS

Plein (le renlliousiasiiic qu il éprouve, lo maître veut le communiquer à Tenlant : il croit Témouvoir en lo rendant atlenlif aux sensations dont il est ému luimême. Pure bêtise ! C'est dans le C(cur de Thomme qu'est la vie du spectacle de la nature ; pour le voir il l'aul le sentir. Lenfant aperçoit les objets ; mais il ne peut apercevoir les rapports qui les lient, il ne peut entendre la douce harmonie de leur concert. Il faut une expérience qu'il n'a point acquise, il faut des sentiments qu'il n'a point éprouvés, pour sentir l'impression composée qui résulte à la fois de toutes ces sensations. S'il n'a longtemps parcouru des plaines arides, si des sables ardents n'ont brûlé ses pieds, si la réverbération sull'ocante dès rochers frappés du soleil ne Toppressa jamais, comment goûtera-t-il l'air frais d'une belle matinée ? comment le parfum des fleurs, le charme de la verdure, l'humide vapeur de la rosée, le marcher mol et doux sur la pelouse enchanteront-ils ses sens ? Avec quels transports verra-t-il naître une si belle journée, si son imag-ination ne sait pas lui peindre ceux dont on peut la remplir? Enfin comment s'attendrira-t-il sur la beauté du spectacle de la nature s'il ignore quelle main prit soin de l'orner^?

[Emile, livre III.) Plan de vie pour un homme riche (1762).

Rousseau attribue à l'excès de civilisation les maux de l'humanité. Q.ue veut-il donc substituer à la vie luxueuse et artificielle de son siècle? il nous le dit dans plusieurs passages de son Emile, et particu-

Devant cette sublimité de la nature^ N'oltaire est saisi de respect ; il se découvre;, se prosterne, et quand il peut parler, ses paroles sont un hymne : « Je crois, je crois en toi 1 » s'écrie-t-il' avec enthousiasme : puis, décrivant, avec son génie de poète et la force de son âme, le tableau qui éveillait en lui tant d "émotions, au bout de chacune des véritables strophes qu'il improvisait : « Dieu puissant, je crois ! répétait-il encore. » Lord Brougiiam, Voltaire et Rousseau (1845). — 3. C'est ce que Rousseau entreprendra de démontrer à Emile, au livre IV, par la voix du vicaire savoyard.

lièrement dans celui-ci, chef-d'œuvre d'inspiration et do pittoresque. — Les élèves y devront remarquer: i' La composition gé'nérale : une succession de Inhlnvix, dont chacun a ses lignes, sts jigtires, ses couleurs ; i" dans chaque tableau pris séparément, l'harmonie parfaite de tous les détails; j" ;'i travers ces descriptions, les réflexions du moraliste et les boutades du satirique.

[Si j'étais riche], je n'irais pas me hàlir une ville en campagne et mettre au fond d'une province les Tuileries devant mon appartement '. Sur le penchant de quelque agréable colline bien ombragée, j'aurais une petite maison ruslirpie, une maison bhinche avec des contrevents verts ; cl, qnoi(jue une couverture de chaume - soit en toute saison la meilleure, je préférerais ma;.;niliquement, non la triste ardoise, mais la tuile, parce qu'elle a l'air plus propre et plus gaie que le chaume, qu'on ne con\re pas autrement les maisons dans mon pays, et que cela me rappellerait un peu l'heureu.x temps de ma jeunesse. J'aurais pour cour une basse-cour, et pour écurie une étable avec des \aches, pour avoir du laitage que j'aime beaucoup. J'aurais un potager pour jardin, et pour parc un joli verger. Les fruits, à la discrétion -^ des promeneurs, ne seraient ni comptés ni cueillis par mon jardinier, et mon avare magnilicence n'étalerait point aux yeux des espaliers superbes auxquels à peine on osât toucher. Or, cette petite prodigalité serait peu coûteuse, parce que j'aurais choisi mon asile dans quelque province éloignée où Ton voit peu d'argent el beaucoup de denrées, et où régnent l'abondance et la pauvreté.

Là je rassemblerais une société, plus choisie que nombreuse, d'amis aimant le plaisir et s'y connaissant, de femmes qui pussent sortir de leur fauteuil et se prêter aux jeux champêtres, prendi-e quelquefois, au

I. Les Tuileries, Housseau di-signc par là !<• jardin des Tuileries, et par suite tout jardin ou tout parc tracé avec symétrie. — 2. Chaume (laliii c.</^/M(y//j, lige de paille), couverture faito avec la j)aille de blé. — 3. Discrétion (latin di.screlio, séparation, clioLx) a pris le sens do tliHiculessc, ri'aeriw.

iSi lis (.RAMtS l'iCHI VAINS FRANÇAIS

liou (le la navcltc ' et des cai'les, la lij,^nc, les j^luaux "', le râleau des faneuses ® et le panier des vendangeurs. I.à tous les airs de la ville seraient oubliés, et, devenus villaj^eois au villa<;e, nous nous trouverions livrés à des foules craniusements divers qui ne nous donneraient (*haque soir que l'embarras du choix pour le lendemain. I^exercice et la vie active nous feraient un nouvel estomac et de nouveaux j>-oûts. Tous nos repas seraient des festins où l'abondance plairait plus que la délicatesse. La gaieté, les travaux rustiques, les folâtres jeux, sont les premiers cuisiniers du monde, et les ragoûts fins sont bien ridicules à des gens en haleine depuis le lever du soleil. Le service n'aurait pas plus dordre que d'élégance ; la salle à manger serait partout, dans le jardin, dans un bateau, sous un arbre, quelquefois au loin, près d'une source vive, sur Iherbe verdoyante et fraîche, sous des touffes d'aunes et de coudriers "' ; une longue procession de gais convives porterait en chantant l'apprêt du festin ; on aurait le gazon pour table et pour chaise ; les bords de la fontaine serviraient de buffet, et le dessert pendrait aux arbres^. Les mets seraient servis sans ordre, l'appétit dispenserait des façons ; chacun, se préférant ouvertement à tout autre, trouverait bon que tout autre se préférât de même à lui : de cette familiarité cordiale et modérée naîtrait sans grossièreté, sans fausseté, sans contrainte, un conflit badin, plus charmant cent fois que la politesse, et plus fait pour lier les cœurs. Point d'importun laquais épiant nos discours, critiquant tout bas nos maintiens, comptant nos morceaux d'un œil avide, s'amusant à nous faire attendre

4. Navette. Rousseau critique ici les femmes qui font de la broderie ou du filet. — o. Gluaux. pièges fdits avec de la glu. — 6. Faneuses, celles qui fanent. « Savez-vous ce que c'est, faner ? C'est retourner du foin en batifolant dans une prairie. » M°" de Sévigné. — 7. Coudriers, noisetiers. — 8. Il sagit ici d'arbres fruitiers sous lesquels on a installé le repas champêtre.

XMll" SIKCI.E i(Sr)

à boire, et niunnuraiit tliiu trop loiii;- dîner '\ Nous serions nos valets pour être nos maîtres ; chacun serait ^servi par tous ; le temps passerait sans le compter '^', [le repas serait le repos et durerait autant que l'ardeur [du jour. S'il passait près de nous quelque paysan [retournant au travail, ses outils sur l'épaule, je lui réjouirais le C(jeur par ([uelques bons propos, par quelques coups de bon vin qui lui feraient porter plus j^-aiment sa misère ; et moi, j'aurais aussi le plaisir de me sentir émouvoir un peu les entrailles, et de me dire en secret : « Je suis encore homme. »

Si quelque fête champêtre rassemblait les habitants du lieu, j'y serais des premiers avec ma troupe. Si quelques mariag^es, plus bénis du ciel que ceux des villes, se faisaient à mon voisinage, on saurait que j'aime la joie, et j'y serais invité. Je porterais à ces bonnes gens quelques dons simples comme eux, et qui contribueraient à la fête, et j'y trouverais en échange des biens d'un prix inestimable, des biens si peu connus de mes égaux, la franchise et le vrai plaisir. Je souperais gaiment au bout de leur longue table ; j'y ferais chorus " au refrain d'une vieille chanson rustique, et je danserais dans leur grange de meilleur C(eur qu'au bal de lOpéra . [Ernile, livre IV.)

4. Le romantisme de Rousseau. — Rousseau est déjà romantique: 1° parce quil l'ait tic la littérature personnelle : ce sont ses impressions à lui qu'il vous donne flans tous ses ouvrages ; 2" par la façon dont il sent et peint la nature ; 3° par son sentiment religieux ; i" par l'exaltation et la couleur de ses descriptions. Le passage suivant, tiré des Rêveries du promeneur

y. Housseau, trcs ombrageux, a toujours soufTert de Tinsolence des valets. Quand il allait dans le monde, il se croyait raillé et trompé par eux. C'est une des formes de son « délire de la persécution ». — 10. Sans le compter, la grammaire actuelle e.xigerait : sarifi que iioii.s le cornjitions. — il. Chorus, mot latin qui signifie chwur et de là chant. Faire choru\ : chanter avec plusieurs autres, de manière à former un chœur.

r.ES GRANDS KCHIVAINS KHANCAIS

soUti\in\ résume ces dillcrciiLs caracLèn"^ «lu roinmilisnie <1<î nousseau.

L'île de Saint-Pierre (1775).

Nous ne donnons de la fameuse description de l'île Saint-Pierre que les n)«/)/«»/.T vraiment lyriques, dont quelques-uns sont un charme pour l'oreille et peuvent rivaliser d'harmonie avec les plus beaux vers.

Les rives du lac de F^ienne sont plus sauvages cl romantiques ' que celles du lac de Genève, parce ([ue les rochers et les bois y bordent l'eau de plus près ; mais elles ne sont pas moins riantes. S'il y a moins de culture de champs et de vig-nes, moins de villes et de maisons, il y a aussi plus de verdure naturelle, plus de prairies, d'asiles ombragés, de bocages, des contrastes plus fréquents et des accidents plus rapprochés. Comme il n y a pas sur ces heureux bords de grandes routes commodes pour les voitures, le pays est peu fréquenté par les voyageurs ; mais il est intéressant pour des contemplatifs solitaires qui aiment à s'enivrer à loisir des charmes de la nature, et à se recueillir dans un silence que ne troublé aucun bruit que le cri des aigles, le ramage entrecoupé de quelques oiseaux et le roulement des torrents qui tombent de la montagne ^.

... L'exercice que j'avais fait ^, et la bonne humeur qui en est inséparable, me rendaient le repos du dîner très agréable ; mais, quand il se prolongeait trop et que le beau temps m'invitait, je ne pouvais si long-

1. C'est là le premier emploi, semble t-il, d'un mot qui devait faire une belle fortune. Pour Rousseau, romantique signifie : telle qu'on pourrait le décrire, par l'imagination, dans un roman (comme la Xouvelle Héloïse, par exemple). Mais on voii, par les lignes suivantes quel est le genre de pittoresque auquel se plait l'imagination de Rousseau. — Par la suite, le mot romantique, appliqué aux descriptions, a toujours eu un sens très subjectif. — 2. On croirait lire le thème d'un paysage du Jocelyn de Lamartine. — 3. Rousseau vient de raconter qu'il herborisait, dans lile^ dont il avait entrepris d'écrire une flore complète, et qu'il s'amusait à aider les ouvriers dans la cueillette des fruits.

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temps attendre; je m'esquivais et j'allais me jeter seul flans un bateau, que je conduisais au milieu du lac ; et lî^, m'étendant de tout mon lon^-, les yeux tournés vers le ciel, je me laissais aller et dériver lentement au g'ré de l'eau, quelquefois pendant plusieurs heures, plong-é dans mille rêveries confuses, mais délicieuses, et qui, sans avoir aucun objet bien déterminé ni constant, no laissaient pas d'être à mon ç:;ré cent fois préférables à ce que j'avais trouvé de [)lus doux dans ce (ju'on appelle les plaisirs de la vie.

... Quand le lac agité ne me permettait pas la navi- ^'^ation, je passais mon après-midi à parcourir Tile en herborisant à droite et à jj;auche, m'asseyant tantôt dans les réduits les plus riants et les plus solitaires, pour y rêver à mon aise, tantôt sur les terrasses et les tertres, pour parcourir des yeux le superbe et ravissant coup d'œil du lac et de ses rivages, couronnés d'un côté par des montagnes prochaines, et de l'autre élargis en riches et fertiles plaines dans lesquelles la vue s'étendait jusqu'aux montagnes bleuâtres plus éloignées qui la bornaient ^. Quand le soir approchait, je descendais des cimes de File, et j'allais volontiers m'asseoir au bord du lac, sur la grève, dans quelque asile caché. Là, le bruit des vagues et l'agitation de l'eau, fixant mes sens et chassant de mon àme toute autre agitation, la plongeaient dans une rêverie délicieuse, où la nuit me surprenait souvent sans que je m'en fusse aperçu. Le flux et le rellux de cette eau, son bruit continu, mais renilé par intervalles, frappant sans cesse mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi, et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser. De temps à

4. On étudiera la coin])0.silion de cette période, «|ui semble construite et proportionnée d'oprès les deux dimensions du paysage.

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autre naissait qiieK|iie coiiiie cL faible l'énexion siif riiislal)ililé des choses de ce monde, dont la surface des eaux m'olIVait limage. Mais hienLôL ces impressions légères s'ellavaicnL dans Funiformilé du mouvement continu qui me berçait, et qui, sans aucun concours actif de mon âme, ne laissait pas de m'attacher, au point qu'appelé par l'heure et par le signal convenu, je ne pouvais m arracher de là sans elfort •^.

Rêveries du Promeneur solitaire (5^ Promenade).

5. Le style de Rousseau. — Ce nesL plus la clarté de Voltaii^e ; mais ce n'est pas non plus sa séclieresse élcg^ante. Rousseau écrit clans une langue mêlée, inégale : sa syntaxe est souvent lourde et pénible ; sa phrase sent la rhétorique, la déclamation, l'emphase. Mais il a fait rentrer dans notre littérature V éloquence et \e pittoresque. Lisez à haute voix la prosopopée de Fabricius, la seconde partie du Discours sur l'inégalité, la profession de foi du vicaire savoyard, les lettres à M. de Malesherbes : quelle harmonie, quelle ampleur, quel rythme! Lisez la promenade sur le lac (Nouvelle Héloise], les vendanges à Clarens [id.], le lever du soleil [Éniile], les V03 âges à pied {Emile), le plan de vie pour un homme riche (Emile), et surtout les Confessions, le séjour aux Charmettes, les promenades dans la forêt de Montmorency, la description de l'île de Bienne : quel charme et quelle vérité! quelle variété dans la couleur! quelle fraîcheur et quel sens du mystère! Rousseau nous a rendu une âme pour sentir et des yeux pour voir.

Ainsi, novateur hardi en politique, réformateur en pédagogie, « inventeur » de la littérature personnelle, où le moi s'étale et s'exaspère, profondément religieux, sentimental, éloquent, pittoresque, — Rousseau devait exercer une influence durable. Il est vraiment notre ancêtre. Et Goethe avait raison de dire : « Avec Voltaire, c'est un monde qui finit; avec Rousseau, c'est un monde qui commence. »

0. Depuis quand le soir approchait jusqu'à sUns effort, nous avons une véritable méditation poétique. On pourra essayer de diviser ce passage en strophes, et d'en analyser le mouvement. Remarquer que, dans cette prose si harmonieuse., il n"y a jamais un vers : ce sont des rythmes mystérieux, d'une douceur singulière, qui invitent à baisser la voix, à user de sons modulés et caressants pour rendre ces impressions légères.

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