RHADAMISTE
Se peut-il que vos yeux puissent le méconnaître ? 25
Oui, je suis ce cruel, cet inhumain, ce traître.
Cet époux meurtrier. Plût au ciel qu'aujourd'hui
\ ous eussiez oublié ses crimes avec lui !
0 dieux, qui la rendez à ma douleur mortelle.
Que ne lui rendez-vous un époux digne d'elle ! 30
Par quel bonheur le ciel, touché de mes regrets,
Aie permet-il encor de revoir tant d'attraits?...
ZÉNOBIE
Ah, cruel I plût aux dieux que ta main ennemie N'eût jamais attenté qu'aux jours de Zénobie I Le cœur, à ton aspect, désarmé de courroux, 35
Je ferais mon bonheur de revoir mon époux ;
16. Cf. K.vciNE. Phi'dre, Y, 6 : Jusqu'au fond de nos cœurs notre sang s'est glacé.
xviir sii;cLE
Et Tamour, s'honorant de ta fureur jalouse,
Dans tes bras avec joie eut remis ton épouse.
Ne crois pas cependant que, pour toi sans pitié,
Je puisse te revoir avec inimitié. 40
RUADAMISTE
Quoi ! loin de m'accabL^r, g-rands dieux ! c'est Zénobie Qui craint de me haïr, et qui s'en justifie ! Ah ! punis-moi plutôt : ta funeste bonté, Même en me pardonnant, tient de ma cruauté. N'épargne pas mon sang-, cher objet que j'adore : 45 Prive-moi du bonheur de te revoir encore.
(// se jette à ses genoux.)
Faut-il, pour t'en presser, embrasser tes genoux? Songe au prix de quel sani^- je devins ton époux. Jusques à mon amour, tout veut que je périsse : Laisser le crime en paix, c'est s'en rendre complice. 50 Frappe : mais souviens-toi que, malgré ma fureur. Tu ne sortis jamais un instant de mon cœur; Que, si le repentir tenait lieu d'innocence, Je n'exciterais plus ni haine ni vengeance ; Que, malgré le courroux qui te doit animer, 55
Ma plus grande fureur fut celle de t'aimer.
ZÉNOBIE
Lève-toi : c'en est trop. Puisque je te pardonne, Que servent les regrets où ton cœur s'abandonne ? Va, ce n'est pas à nous que les dieux ont remis Le pouvoir de punir de si chers ennemis. 60
Nomme-moi les climats où tu souhaites vivre ; Parle : dès ce moment je suis prête à te suivre, Sûre que les remords qui saisissent ton C(L'ur Naissent de ta vertu plus que de ton malheur...
(Acte III, se. V.)
04. Zf'nobie fuit avec Rhadamistc. Mais Pharasmane les poursuit, et. de sa propre main, tue son (ils qu'il ne reconnaît que mourant. Riiadamiste paruonne à son père, et l'on pn-voit (pie Aénobie épousera le prince Arsame.
(irands écrivoina. 17
.)li i.i,> i.it.vMis licun AiNs j i{aN(;ais
2. Voltaire. — On a vu, par la hioprapliie de Voltaire, quel était son goût pour le thcûtre. De 1718 à 1778, il ne cesse, à travers les occupations et les vicissitudes d'une existence fiévreuse, de composer des tragédies et même des comédies. Chez lui, il joue ses pièces, et il enr^jle impitoyablement ses invités pour remplir des rôles. Son œuvre dramatique, très considérable, la fait placer par ses contemporains tout à côté de Corneille et de Racine : plusieurs de ses pièces sont restées au répertoire jusqu'au milieu du xix' siècle. Aujourd'hui, les trag"édies de ^'oltaire sont trop sévèrement jugées, sinon par les critiques, du moins par le public, qui ne supporte plus guère que Zaïre.
^'ollaire débute en 1718 par fJfidipe. imité de Sophocle. Cette tragédie a un grand succès. — En 17.30, il donne Briitus, une de ses pièces les plus simples et d'un style ferme. — En 1732, il écrit, dans une crise d'enthousiasme et d'inspiration. Zaïre, son chef^dVcuvre, dont le sujet est emprunté à Ihistoire des croisades et qui se passe à Jérusalem. Nous en citons Ici scène principale.
Lusignan retrouve ses enfants Zaz're, 1732;.
Zaïre est. depuis son enfance, captive du sultan Orosmane. Celui-ci l'aime, et va répoaser. Ce jour-là même, le chevalier français Kérestan rapporte la rançon de dix de ses compagnons de captivité. Orosmane, disposé à la générosité par son bonheur, accorde cent captifs à Xérestan ; mais il veut faire exception pour le vieux Lusignan, descendant des rois de Jérusalem. A la prière de Zaïre, il accorde cependant la liberté de Lusignan, lequel, à l'acte III, apparaît sur la scène, entre Zaïre et Xérestan.