‹ Les grands écrivains français des origines à nos joursChapitre 155 sur 261 · NÉRESTAN · texte numérisé non relu

NÉRESTAN

Moi, votre fils !

ZAÏRE

Seigneur î

LUSIGNAN

Heureux jour qui m'éclaire!

Ma fille, mon cher fils, embrassez votre père.

CHATILLON

Que d'un bonheur si grand mon cœur se sent toucher!

LUSIGNAN

De vos bras, mes enfants, je ne puis m'arracher. Je vous revois enfin, chère et triste famille, 120

Mon fils, digne héritier... vous... hélas ! vous, ma fille ! Dissipez mes soupçons, ôtez-moi cette horreur. Ce trouble qui m'accable au comble du bonheur. Toi qui seul as conduit sa fortune et la mienne. Mon Dieu qui- me la rends, me la rends-tu chrétienne ? 125 Tu pleures, malheureuse, et tu baisses les yeux ! Tu te tais ! je t'entends ! 0 crime! ô justes cieux !

ZAÏRE

Je ne puis vous tromper : sous les lois d'Orosmane. . . Punissez votre fille... elle était musulmane.

127. Cette reconnaissance, très pathétique en elle-même, pourrait tomber dans la banalité sentimentale ; elle est brusquement traversée, de la façon la plus naturelle, par la question de Lusignan à Zaïre.

XVIIl*' SIÈCLE 521

LLSIGNAN

Que la foudre en éclats ne tombe que sur moi ! 130

Ah ! mon lils, à ces mots j'eusse expiré sans toi.

Mon Dieu ! j'ai combattu soixante ans pour ta gloire ;

J'ai ^u tomber ton temple et périr la mémoire ;

Dans un cachot alTreux abandonné vin^4 ans,

Mes larmes t'imploraient pour mes tristes enfants : 135

Et lorsque ma famille est par toi réunie,

Quand je trouve une fille, elle est ton ennemie :

Je suis bien malheureux... C'est ton père, c'est moi,

C'est ma seule prison qui t'a ravi ta foi.

Ma fille, tendre objet de mes dernières peines. 140

Songe au moins, songe au sang qui coule dans tes

[veines !

C'est le sang de vingt rois, tous chrétiens comme moi ; C'est le sang des héros, défenseurs de ma loi ; C'est le sang- des martyrs... 0 fille encor trop chère, Connais-tu ton destin ? sais-tu quelle est ta mère ? 145 Sais-tu bien qu'à l'instant que son ilanc mit au jour Ce triste et dernier fruit d'un malheureux amour, Je la vis massacrer par la main forcenée, Par la main des brigands à qui tu t'es donnée? Tes frères, ces martyrs égorgés à mes yeux, 150

T'ouvrent leurs bras sanglants, tendus du haut des

[cieux.

Ton Dieu que tu trahis, ton Dieu que tu blasphèmes, Pour toi, pour l'univers, est mort en ces lieux mêmes ; En ces lieux où mon bras le servit tant de fois. En ces lieux où son sang te parle par ma voix. 155

Vois ces murs, vois ce temple envahi par tes maîtres; Tout annonce le Dieu qu'ont vengé tes ancêtres. Tourne les yeux, sa tombe est près de ce palais ; C'est ici la montagne où, lavant nos forfaits, Il voulut expirer sous les coups de l'impie; 160

C'est là que de sa tombe il rappela sa vie.

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