LKS GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
1. Regnard (1655-1709), — Ne t^ Paris, il fit d'excellentes études; puis il commença vers dix-sept ans une série de voyages, à. (vonstantinoplc, en Italie, eu Algérie (un peu malgré lui, car il l'ut pris i)ar des corsaires, et retenu prisonnier; il a raconté cette aventure' dans un court roman, la Provençale), puis, en Hollande, en Suède,et en Laponie' Voi/a(/e e^i Laponie). 11 mena ensuite une vie d épicurien aimable, en son château de Grillon,: l^rès de Dourdan ; il y mourut dune indigestion.
Des nombreuses comédies de Hegnard, nous ne retiendrons ici cjue ses deux chefs-d'œuvre : Le Joueur 169i;etle Légataire universel (170S).
Le Joueur est presque une comédie de caractère; c'est aussi et surtout une comédie de mœurs. Le jeu était devenu la plaie profonde de la société française. Depuis la cour jusqu'au plus modeste salon bourgeois, tout le monde jouait et se ruinait. Mais où l'on sent la différence entre un profond observateur comme Molière et un amuseur comme Regnard, c'e?,t dans le choix du personnage principal. Le joueur de Regnard est un jeune homme, Valère : il est amoureux d'Angélique, mais surtout quand il vient de perdre, car il sent alors la nécessité de faire un riche mariage; a-t-il gagné, il est suffisamment heureux, et il oublie Angélique. Pour corriger sa lnau^•aise chance, il a mis en gage un portrait entouré de brillants que lui avait donné sa fiancée ; celle-ci l'apprend, le mariage est rompu, et Valère retourne aux dés et aux cartes.
Le Légataire universel est la plus gaie des comédies de Regnard, et justifie le mot attribué à Boileau : « Il n'est pas médiocrement plaisant. »
Nous en citons la scène principale.
Le Légataire universel ; 1708).
Le vieux Géronte a un neveu, nommé Éraste, qui compte sur sa succession. Malheureusement, le jour où Géronte a fait appeler les notaires pour dicter son testament, il tombe en léthargie, et on le croit mort. Alors Crispin, le valet d'Éraste, prend les vêtements du défunt, fait entreries notaires, et dicte son testament ; il n'a garde de s'oublier, non plus que Lisette. Tout irait pour le mieux, si Géronte ne se réveillait de sa léthargie, et si l'un des notaires ne lui apportait copie du testament.
M. SCRUPULE, notaire, ÉRASTE, LISETTE, CRISPIN
GÉRONTE
Bonjour, monsieur Scrupule.
XVIII'' SIKCLK XM
cRispix, à part
Ah ! me voilà perdu.
GKRONTE
Ici depuis longtemps vous êtes attendu.
MONSIEl'R SCRL'PrLE
Certes, je suis ravi, monsieur, qu'en moins tTunc heure
\'ous jouissiez déjà d'une santé meilleure.
Je savais bien qu'ayant fait votre testament 5
Vous sentiriez bientôt quelque soula^^ement.
Le corps se porte mieux lorsque l'esprit se trouve
Dans un parfait repos .
GÉRONTE
Tous les jours je l'éprouve.
MONSIEUR SCRUPl'LE
\'oici donc le papier que, selon vos desseins,
Je vous avais promis de remettre en vos mains. 10
GÉRONTE
Quel papier, s'il vous plaît? Pour quoi, pour quelle
[a ira ire ?
MONSIEUR SCRUPULE
C'est votre testament que vous venez de faire.
GÉRONTE
J'ai fait mon testament ?
MONSIEUR SCRUPULE
Oui, sans doute, monsieur.
10. Dans la scène vi de l'aclo IV, M. Scrupule, après avoir écrit le tes. tanioiit sous la dictéede Crispin, a promis d'en apporter hieatùt une copie Ce qui ne devait être cp'une simple formalité produit une situation du plus haut comique, à la fois pour l'action et pour le caractère. Re^jrnard se montre ici l'ancêtre de nos vaudevillistes les plus habiles, tels que Labiche. Scribe, Sardou.
j.'î'i I.KS (IHANDS KCRIVAINS IHANÇAIS
LISETTE, haS.
Crispin, le ctL*ur me bat.
CRISPIN, hits.
Je frissonne de peur.
GÉRONTE
Eh ! parbleu, vous rêvez, monsieur; c'est pour le faire 15 Que j'ai besoin ici de votre ministère.
MONSIEUR SCRUPULE
Je ne rêve, monsieur, en aucune façon ;
Vous nous lavez dicté, plein de sens et raison.
Le repentir sitôt saisirait-il votre âme ?
Monsieur était présent, aussi bien que madame : 20
Ils peuvent là-dessus dire ce qu'ils ont vu.
ÉRASTE, has.
Que dire?
LISETTE, has.
Juste ciel !
CRISPIN, has.
Me voilà confondu,
GÉRONTE
Éraste était présent ?
MONSIEUR SCRUPULE
Oui, monsieur, je vous jure.
GÉRONTE
Est-il vrai, mon neveu ? Parle, je t'en conjure.
ÉRASTE
Ah 1 ne me parlez pas, monsieur, de testament ; 25
C'est m'arracher le cœur trop tyranniquement.
GÉRONTE
Lisette, parle donc.
xviii'' sn:cLE ')'S^
LISETTE
Grispin, parle en ma place ; Je sens dans mon gosier que ma voix s'embarrasse.
CRispiN, à Gérante.
Je pourrais là-dessus vous rendre satisfait ;
Nul ne sait mieux que moi la vérité du fait. 30
GÉRONTE
J'ai fait mon testament î
CRISPIN
On ne peut pas vous dire Qu'on vous Tait vu tantôt absolument écrire ; Mais je suis très certain qu'aux lieux où vous voilà Un homme, à peu près mis comme vous êtes là, Assis dans un fauteuil, auprès de deux notaires, 35 A dicté mot à mot ses volontés dernières. Je n'assurerai pas que ce fut vous : pourquoi ? C'est qu'on peut se tromper ; mais c'était vous, ou moi.
MONSIEUR SCRUPULE, à Géroiite.
Rien n'est plus véritable; et vous pouvez m'en croire.
GÉRONTE
Il faut donc que mon mal m'ait ôté la mémoire, 40
Et c'est ma léthargie.
CRISPIN
Oui, c'est elle, en elfet.
LISETTE
N'en doutez nullement; et, pour prouver le fait, Ne vous souvient-il pas que, pour certaine aiFaire, Vous m'avez dit tantôt d aller chez le notaire?
38. L'expression, « c'était vous ou moi », signifie toujours: « c'était vous, car enfin cène peut être moi, la supposition serait absurde! » Ici, par conséquent, Géronte et le notaire prennent cette réflexion dans son sens ordinaire, tandis que la siluation lui en donne un autre, tout imprévu, et du comique le plus vif.
;">.^i LES GRANDS l^CRIVAINS FRANÇAIS
GÉRONTE
Oui.
LISETTE
Qu'il est arrivé dans votre cabinet ; Qu'il a pris aussitôt sa plume et son cornet; Et que vous lui dictiez à votre fantaisie... ?
GÉRONTE
Je ne m'en souviens point.
LISETTE
C'est votre léthargie.
CRISPIN
Ne vous souvient-il pas, monsieur, bien nettement, Qu'il est venu tantôt certain neveu normand, 50
Et certaine baronne, avec un grand tumulte Et des airs insolents, chez vous vous faire insulte?...
GÉRONTE
Oui.
CRISPIN
Que, pour vous venger de leur emportement, Vous m'avez promis place en votre testament. Ou quelque bonne rente au moins pendant ma vie ? 55
GÉRONTE
Je ne m'en souviens point.
CRISPIN
C'est votre léthargie.
GÉRONTE
Je crois qu'ils ont raison, et mon mal est réel.
52. Géronte a un neveu de Normandie et une nièce de Bretagne. Pour empêcher qu'il leur fît aucun legs, Crispin a joué ces deux personnages, et, déguisé, il a dit à Géronte tant d'eno/'/nt/e'-s, que celui-ci s est empressé de déshériter la nièce et le neveu.
WIll" SIÈCLE Ô35
LISKTFE
\e vous souvient-il pas que monsieur Clistorel. . . ?
ÉRASTE
Pourquoi tant répéter cet inlerrog'atoire ?
Monsieur convient de tout, du tort de sa mémoire, 60
Du notaire mandé, du lestament écrit.
GKRONTE
Il faut bien qu'il soit vrai, puisque chacun le dit : Mais voyons donc enfin ce que j'ai fait écrire.
cRispiN, à pari.
Ah! voilà bien le diable.
MONSIEUR SCRUPULE
Il faut donc vous le lire.
« Fut présent devant nous, dont les noms sont au bas, 65 « Maître Mathieu Géronte, en son fauteuil à bras, « Etant en son bon sens, comme on a pu connaître « Par le greste et maintien qu'il nous a fait paraître; « Quoique de corps malade, ayant sain jugement; a Lequel, après avoir réfléchi mûrement 70
« Que tout est ici-bas fragile et transitoire. . . »
CRISI'LN
Ah I quel cœur de rocher et quelle âme assez noire Ne se fendrait en quatre en entendant ces mots?
LISETTE
Hélas ! je ne saurais arrêter mes sanglots.
GÉRONTE
En les voyant pleurer mon âme est attendrie. 75
Là, là, consolez-vous; je suis encore en vie.
MONSIEUR SCRUPULE, conlilluant de lire.
« Considérant que rien ne reste en même état, w Ne voulant pas aussi décéder intestat... »
o8. L'apothicaire. — 78. Terme de droit, laLii» inle-Hlulus, qui n'a pas testé. Hegnard e.xcelle à trouver du comique de mots, tout à fait extérieur, mais très plaisant.
.)3r) LES GHANDS IXHIVAINS IRANÇAiS
CRISFIN
Intestat !...
LISETTE
Intestat ! ce mot me perce l'âme.
MONSIEUR SCRUPULE
Faites trêve un moment à vos soupirs, madame. 80 « Considérant que rien ne reste en même état, « Ne voulant pas aussi décéder intestat. . . »
CRISPIN
Intestat ! . . .
LISETTE
Intestat !
MONSIEUR SCRUPULE
Mais laissez-moi donc lire :
Si vous pleurez toujours, je ne pourrai rien dire. « A fait, dicté, nommé, rédigé par écrit, 85
« Son susdit testament en la forme qui suit. »
GÉRONTE
De tout ce préambule, et de cette légende,
S'il m'en souvient d'un mot, je veux bien qu'on me pende.
LISETTE
C'est votre léthargie.
CRISPIN
Ah 1 je vous en répond.
Ce que c'est que de nous ! moi, cela me confond. 90
MONSIEUR SCRUPULE, llSailt .
« Je veux, premièrement, qu'on acquitte mes dettes.
89. La suppression de r.s à la première personne du singulier de l'indicatif présent, est un reste de la grammaire du moyen âge. On ne mettait \'s qu'à la 2« personne du singulier, comme en latin. Cf. je voi,je reçoi... encore autorisés en poésie.
xviii® siîcr.E 537
GÉRONTE
Je ne dois rien.
MONSIEIR SCRUPULE
Voici l'aveu que vous en faites.
« Je dois quatre cents francs à mon marcliand de vin, « Un fripon qui demeure au cabaret voisin. ^)
GÉRONTE
Je dois quatre cents francs ! c'est une fourberie. 95
CRispiN, à Gérante.
E.\.cusez-moi, monsieur, c'est votre léthargie. Je ne sais pas au vrai si vous les lui devez, Mais il me les a, lui, mille fois demandés.
GÉRONTE
C'est un maraud qu'il faut envoyer en galère.
CRISPIN
Quand ils y seraient tous, on ne les plaindrait guère. 1 00
MONSIEUR SCRUPULE
« Je fais mon légataire unique, universel, « Eraste, mon neveu. »
ÉRASTE
Se peut-il ?... Juste ciel I...
GÉRONTE
Oui, je voulais nommer Eraste légataire.
A cet article-là je vois présentement
Que j'ai bien pu dicter le présent testament. 105
MONSIEUR SCRUPULE, Usailt .
« Item. Je donne et lègue, en espèce sonnante, « A Lisette... »
98. Ici encore, comme pour l'expression c'(H;iil vous ou moi, tout le comique est dans la situation.
."^nS I.FS (IHANOS TCHIVAINS ih\n(;ais